SUR LES TRACES DE CLEAN FEED VOL. V

 

On ne les arrête plus. Mais les pépites seront-elles au rendez vous ?

 

CORTEX

LIVE IN NEW YORK

Thomas Johansson : tp / Kristoffer Alberts : ts-as / Ola Hoyer : b / Gard Nilssen : dr

 

Ces quatre-là ont beaucoup écouté Ornette, Don C, Zorn et son Masada… et pourquoi faudrait-il leur en vouloir ? Rythmique soudée, rutilante, jamais en panne d’inspiration (Ola HoyerGard Nilssen), trompette flamboyante et robuste (Thomas Johansson), saxophones grippés à la manière d’un Tony Malaby (Kristoffer Alberts) : les textures sont masadiennes ici (HiggsFall), ayleriennes ailleurs (Ghost March).

Et ce qui éblouit en premier lieu, c’est bel et bien la rythmique. Une rythmique marathonienne, remarquable, jamais à court de souffles et d’élans. A vrai dire une rythmique explosive. Et quand contrebassiste et batteur s’expriment en solitaire, le doute n’est plus permis : ces deux-là n’ont rien à envier aux couples Haden-Higgins et autres Garrison-Elvin. Free pas mort, free bien entretenu : Cortex joue dans la cour des grands.

 


GORILLA MASK

IRON LUNG

Peter Van Huffel : as / Rolan Fidezius : b / Rudi Fischerlehner : dr

 

Nerveux, piquants, érectiles : voici Gorilla Mask (Peter Van HuffelRoland FideziusRudi Fischerlehner). Ils se baladent entre jazz aiguisé, prog bétonné, reggae voilé, chaos soutenu. Le saxophoniste n’a pas peur d’appuyer le trait, de se défaire des cadres lourds ou de s’y complaire avec panache. Batteur et bassiste électrique ne craignent aucunement les frappes sèches. Les thèmes sont cinglants, décapants, rouillés. Bref : qui s’y frotte s’y pique. Ils s’adoucissent parfois, mijotent un hymne que le saxophoniste tord et retord sans remords. Ils s’aventurent aussi sur les terres d’une harmolodie mal digérée (c’est raté convenons-en). Bref, ils sont vifs, ardents, enflammés.

Le CD s’intitule Iron Lung en référence aux poumons d’acier, sarcophages médicaux permettant au patient de respirer en cas d’insuffisance respiratoire. Pourquoi ? Leur musique n’a pas besoin de cela pour respirer pleinement.




ANGLES 9

DISAPPEARED BEHIND THE SUN

Martin Küchen : as-ts / Alexander Zethson : p / Mattias Stahl : vibes / Magnus Broo : tp / Goran Kejfes : cornet / Mats Äleklint : tb / Eirik Hegdal : bs / Johan Berthling : b / Andreas Werliin : dr

 

C’est un cri qui ouvre Disappeared Behind the Sun. C’est le cri de Martin Küchen, altiste convulsif, adepte des rages béantes, compositeur et metteur en sons d’Angles 9. Très vite le nonet dégainera ses riffs-griffes, ses besoins d’espaces, sa frappe rugueuse. Ruche vrombissante, Angles 9 laissera toute parole à ceux qui la désirent : l’ogre Magnus Broo déversera quelques tendresses dissonantes, Mattias Stähl confirmera sa sagesse, les cuivres se prendront le bec et enlaceront un blues épais, le cornet de Goran Kejfes se fera brise-glace, le piano d’Alexander Zethson animera sa propre désarticulation, le baryton d’Eirik Hegdal imposera quelques douceurs brötzmaniennes, le trombone de Mats Äleklint sera pressant à souhait.

Soit Angles 9 (prise de son peu inspirée ici, dommage !), nonet souvent brûlant (quelques accents du LMO sur la dernière plage) et toujours passionnant.

 

 

BALLROGG

ABAFT THE BEAM

Klaus Ellerhusen Holm : cl-bcl / Roger Arntzen : b / Ivar Grydeland : g-banjo

 

Une clarinette au grain léger, une langueur toute texane : Jimmy G n’est pas loin. Des arpèges soyeux, des harmonies simplifiées : Pat M traîne par là. Alors, le mariage de la carpe et du lapin ? Piquetages, grincements et battements annulent notre première impression : Klaus Ellerhusen HolmRoger Arntzen et Ivar Grydeland possèdent une vision large et transgenre de la musique.

Reste, malgré tout, dans l’expression de Ballrogg une horizontalité prégnante, un désir d’adoucir la ligne et de ne jamais se soustraire aux espaces béants. Douceur donc (nulle violence ici) mais douceur attisant le mystère, l’inquiétude. Linéaires et concepteurs d’esprits malins, ils semblent flotter au gré des âmes impassibles. Soit Ballrogg, fleuve périlleux cachant en ses tréfonds de sombres et fatales sirènes…à défaut de pépites.

 

 


VELKRO

TOO LAZY TO PANIC

Bostjan Simon : ts-elec / Stephan Meidell : g-b-perc-elec / Luis Candelas : dr

 

Fortiches dans le crescendo ces trois-là. On a beau se dire qu’on connait la chanson (filon ?), une plage comme Circle Haze, partie de presque rien pour dériver vers des montées suprêmes impressionne toujours. Les dichotomies entre sages mélodies et rythmiques hirsutes séduisent aussi.

Il n’y a rien de neuf avec Velkro (Bostjan SimonStephan MeidellLuis Candelas). Rien de neuf avec ce binaire lourd, ce saxophone dépassionné, cette basse électrique vrombissante, ces phases obsessionnelles… mais dans le registre binaire décalé et épais comme une carte postale, Velkro couvre l’immobilisme d’un noir manteau.

 


 

Carlos BICA & AZUL

MORE THAN THIS

Carlos Bica : b / Frank Möbus : g / Jim Black : dr

 

Rien de nouveau sous le soleil de l’Azul de Carlos Bica. En résumé : suavité, sensualité, sensibilité, économie de la phrase, frappe cinglante ici, juteuse ailleurs, magnifique prise de son, climats méditatifs, batteur à la palette impressionnante (on l’aura compris : Jim Black, énorme ici), mises en relief, reverb sans retour, blues laiteux, langueur estivale…

Là aussi, on connait la chanson et s’il n’était le génie de Jim Black, on pourrait se lasser. D’ailleurs…

 


 

Zack CLARKE

RANDOM ACTS OF ORDER

Zack Clarke : p-elec / Henry Fraser : b / Dre Hocevar : dr

 

D’un brouillard pénétrant et sonique émerge le trio du pianiste Zack Clarke. Espaces bien choisis, notes fantômes, frôlements de peaux, le trio peine à énoncer une harmonie. Passé cette longue introduction en mode sépia (Before the Cause), le trio déploie son identité : jazz libéré des contraintes rythmiques, pianiste dans la droite lignée de Paul Bley, contrebassiste (Henry Fraser) tournant autour de l’harmonie plutôt que s’y soumettant, batteur (Dre Hocevar, désormais une vieille connaissance), au jeu serré et polyrythmique.

Au fil des plages, l’univers du pianiste se fait jour : les effets électroniques ne sont pas d’ornement mais s’inscrivent dans le désir du compositeur. Inspiré par la suspension, Zack ne propose pas de longs solos mais fouille un territoire restreint jusque dans ses plus intimes recoins. Reste une avant-dernière plage (Act 2) dans laquelle le trio se révèle capable de grandes insoumissions. En trois mots : une agréable découverte.

 

 

Angelica SANCHEZ Trio

FLOAT THE EDGE

Angelica Sanchez : p / Michael Formanek : b / Tyshawn Sorey : dr

 

Le détachement d’une Angelica Sanchez peut-il faire le poids face aux ogres que sont Michael Formanek et Tyshawn Sorey ? Pas facile d’exister face à ces deux-là ? Dès les premières notes, ils font feu de tout bois. Restant elle-même, la pianiste reste stoïque (raide diront les mécréants), ne cède rien, vagabonde dans sa chère sphère. Et l’on peut, logiquement, épingler ici un manque de nerfs couplé à une monotonie parfois pesante, la prise de son n’arrangeant rien.

La cohérence, l’équilibre viendront des ballades quand le jeu brûlant des uns se sera accommodé aux murmures de l’autre (PyramidHypnagogiaWhat the Birds Tell Me) et qu’ensemble ils n’auront pas peur de chuchoter, de converser à voix basse ou de jazzer sans entrave (Substance of We Feelings). C’est surtout cela que l’on retiendra de ce premier enregistrement du trio Sanchez-Formanek-Sorey.

 

Michaël ATTIAS Quartet

NERVE DANCE

Michaël Attias : as / Aruan Ortiz : p / John Hébert : b / Nasheet Waits : dr

 

Un quartet sans histoire. Quoique. L’altiste (Michaël Attias) slalome dans les aux ornettodolphyennes, le pianiste (Aruan Ortiz) puise ses grappes de notes dans la périphérie, le contrebassiste (John Hébert) entoure de sa ronde vigilance les débits de ses partenaires, le batteur (Nasheet Waits) mitraille sans compter.

Et c’est vrai que les suaves loopings de l’altiste sortent de l’ordinaire, que les phrasés ne sont pas toujours d’école mais il est vrai aussi que les structures peinent à s’échapper d’un présent cent fois rabâché ailleurs. Mais soyons juste, il existe quelques compositions cherchant à sortir des sentiers battus. Ce qui nous fait dire que nous avons affaire  ici à une formation aux forts potentiels et aux vivacités non feintes.

 


Harris EISENSTADT

CANADA DAY QUARTET / ON PARADISE IN PAREDE

Harris Eisenstadt : dr / Nate Wooley : tp / Matt Bauder : ts / Pascal Niggenkemper : b

 

Et maintenant une (presque) vieille connaissance : Harris Eisenstadt, batteur-percussionniste de pas mal de terrains.

Inneundo Is Nobody’s Friend nous emporte sur le traces de Mingus : virulence de Nate Wooley, jeu serré et réactif du contrebassiste (Pascal Niggenkemper) et du batteur. Entre superpositions et débris serpentins, Matt Baudercroque quelque tourbillon naturel (Sometimes You Gotta Ask for What You Want). A Fine Kettle of Fish demeure un blues paresseux seulement réveillé par la (presque) amère trompette de Wooley. Sympathy Batters No Parsnips nous permet d’admirer les uppercuts salivaires du trompettiste avant une courte ballade docile. We All Ate What We Wanted To Eat se décline en trois parties : Bauder (presque) survolté et (presque) retrouvé in Parts 2 & 5 puis rugueux en duo avec Eisenstadt (Part 3) avant belle prise de bec entre batteur et contrebassiste (Part 1). De la belle ouvrage malgré un manque de nerfs et de conviction qui ne peut totalement se cacher.

 


 

Samo SALAMON Sextet

THE COLOURS SUITE

Samo Salamon : g / Achille Succi : bcl / Julian Argüelles : ts-ss / Pascal Niggenkemper : b / Roberto Dani : dr / Christian Lillinger : dr

 

Belle palette de couleurs pour Samo Salamon. Ou plutôt pour ses camarades. Achille Suchi (clarinettiste acharné-allumé et attachant) et Julian Argüelles aiguisent leurs anches, s’amusent de suaves contrepoints, font la course pour de rire. Roberto Dani et Christian Lillinger usent leurs baguettes, se complètent merveilleusement (jeu serré et fourni sans jamais encombrer le cercle). Pascal Niggenkemper étreint tout ce beau monde de sa ronde vigilance (déjà lu ça quelque part… le chroniqueur radoterait-il ?).

Quant à Samo Salamon, impossible de taire son maître, John Scofield, dont il fut l’élève : phrasé heurté, détaché, parfois lointain (prise de son ?) mais de peu de saveur et d’impertinence.

Restent quelques morceaux de bravoure, le plus souvent à la charge des duos-duels (anches ou batterie) et quelque chassé-croisé audacieux. Mais persistent aussi de longs moments de doutes, suspensions et flottements questionnant, de fait, l’auditeur.


 

Joao HASSELBERG & Pedro BRANCO

FROM ORDER TO CHAOS

Joao Hasselberg : b / Pedro Branco : g + Albert Cicera : ts / Afonso Pais : g / Joao Paulo Esteves da Silva : p / Luis Figueireda : p / Joao Lencastre : dr

 

Vingt-six petites minutes, c’est néanmoins suffisant pour comprendre ce que veulent nous dire Joao Hasselberg & Pedro Branco. A travers les grands espaces explorés par les deux musiciens se glissent quelques mystères lynchiens : à tout moment cette belle harmonie pourrait être contaminée par un virus interne. Heureusement (ou malheureusement pour certains), rien ne vacille.

On pourra trouver l’axe trop répétitif, on pourra y trouver monotonie, on pourra y trouver ennui et somnolence. On pourra aussi adopter cette dérive (c’est mon cas), accepter ce très peu comme un cadeau pacifié. Et au moment où l’on s’y attend le moins (Basquiatts Moses), saxophone ténor, batterie et guitare saturée viennent saccager la belle machinerie, manière de dire que rien n’est aussi facilement joué (autre péripétie : le ténor affamé d’Albert Ciceravenant perturber de sages arpèges de guitare in I Would Prefer Not To). Un disque très (très) attachant.

 


 

Rob MAZUREK

CHANTS & CORNERS

Rob Mazurek : synt-sampl-cornet-p / Mauricio Takara : dr / Guilherme Granado : synt-sampl-elec / Thomas Rohrer : rebeca-fl-ss-elec / Philip Somervell : p

 

Un synthétiseur modulaire, des samplers, des electronics et quelques instruments antédiluviens. Un piano martelant l’accord, un cornet qui rugit, un rebeca saignant la corde, une batterie aux tonnerres éblouis, des ruches synthétiques, un cornet à qui l’on a caché la mort du jazz, des amas harmoniques, des éclats et des éclaboussures, des cavernes résonnantes, des stridences civilisées, des sons grappillés, perdus, claudiquants. Voilà, c’est du Rob Mazurek tout craché.

 



Kaja DRAKSLER Octet

GLEDALEC

Kaja Draksler : p-cond / Björk Neilsdottir : v / Laura Polence : v / Ada Rave : ts-cl / Ab Baars : cl-ts-shakuhachi / George Dumitriu : vl / Lennart Heyndels : b / Onno Govaert : dr-perc-p

 

Ce double CD demande plusieurs écoutes. Il conviendrait même de s’attarder sur chaque plage, d’y revenir plusieurs fois. Pourquoi ? Parce que Kaja Draksler a mûrement réfléchi à cet enregistrement. Parce qu’il est des disques qui ne sont pas des disques de plus mais des œuvres qu’il faut savoir décrypter, saisir à force d’insistances. Car la pianiste slovène est une musicienne-compositrice inclassable –et de fait profondément attachante-, audacieuse et ne laissant rien au hasard.

Il faudrait donc disséquer chaque plage, chaque nervure de ses compositions. Ici résonnent les motets de la Renaissance, des old folks britanniques, de l’improvisation en bonne et due forme, des réminiscences d’un jazz libre, d’un blues à la limite du gospel, des vocals dignes d’une Meredith Monk, des brises venues des musiques contemporaines. Il faudrait dire l’horizontalité, le minimaliste, le mystère, les décrochages, les crissements de cordes, les fines textures, les espaces béants, les prises de becs des saxophonistes, le solo allumé d’Ab Baars et les textes de Pablo Neruda, Andriana Minou, Gregor Strnisa. Il faudrait dire comment la pianiste laisse libre chant au trio Ada RaveLennart HeyndelsOnno Govaert (ici un free jazz que l’on très envie d’entendre plus longuement). Il faudrait donc dire la discrétion de la pianiste et ne surtout pas nier son implication, sa singularité, son intensité. On ne vous en dira pas plus mais on vous laissera découvrir ces magnifiques noires pépites.

 


A suivre dans le magazine...


                                                                                                                                                                 Luc BOUQUET