Michel PILZ

  

          Peu connu du public français sauf des anciens, pilier du Globe Unity Orchestra pendant dix ans, soliste incomparable sur le seul instrument qu’il pratique – une clarinette basse courte, comme Eric Dolphy – Michel PILZ s’est confié à Improjazz lors de l’enregistrement du prochain coffret du batteur Jean Noël Cognard *. Musicien professionnel depuis cinquante ans, allemand de langue française, le courant est passé tout de suite entre nous. Il était plus que temps de faire connaitre aux lecteurs d’Improjazz ce sympathique septuagénaire.



Photo Philippe RENAUD

 

IMPROJAZZ : tu es né

 

Michel PILZ (MP) : à Bad Neustadt, dans le nord de la Bavière.

 

IMPROJAZZ : quels sont tes débuts musicaux ?

 

MP : Ma mère jouait du violon et de l’accordéon ; j’ai joué moi-même un peu d’accordéon puis j’ai entendu Sidney Bechet qui jouait à l’époque avec Claude Luter. C’était alors une super star, je me souviens d’un disque où il jouait "les oignons", "Dans les rues d’Antibes"… ensuite, j’ai acheté des disques qu’il avait enregistré dans les années 30 sur lesquels il joue de la clarinette.

 

IMPROJAZZ : comme dans "Summertime" ?

 

MP : Je ne me rappelle plus des titres, mais je voulais jouer comme lui du soprano. J’ai décidé de jouer de la clarinette car c’était meilleur marché que le soprano, et quand on est jeune, on ne sait pas si on va continuer à jouer.

 

IMPROJAZZ : tu as donc commencé par la clarinette normale droite au Conservatoire.

 

MP : Oui, et j’ai fait le Conservatoire à Luxembourg.

 

IMPROJAZZ : tu n’es donc pas autodidacte ?

 

MP : Non, mais je suis allé au Conservatoire pour apprendre la technique, les doigtés et l’écriture. La façon de travailler l’instrument est importante, et je voulais jouer du jazz.

 

IMPROJAZZ : donc tu as commencé par le jazz classique ?

 

MP : Oui, j’écoutais tous les clarinettistes, Johnny Dodds, Jimmy Noone, tous les bons de cette époque.

 

IMPROJAZZ : c’est curieux, j’ai aussi commencé l’écoute du jazz par le New Orleans…

 

MP : j’ai sauté directement du New Orleans au be-bop ; Sonny Rollins, Coltrane et aussi les débuts du free jazz, Ornette, Eric Dolphy.

 

IMPROJAZZ : Pourquoi la clarinette basse ? y a-t-il un rapport avec Dolphy ?

 

MP : bien sur ; sans Dolphy je n’aurais pas su que la clarinette basse existait, et pour faire du jazz plus moderne, il n’y avait pas grand-chose à part Buddy de Franco, quelqu’un de vraiment très bon. J’ai aussi essayé le ténor puisque c’était l’époque qui le voulait, mais je n’étais pas satisfait avec cet instrument. J’ai entendu Dolphy, et le Conservatoire m’a loué une clarinette basse.

 

IMPROJAZZ : Et tu as adopté cet instrument…

 

MP : au début, je jouais du ténor et de la clarinette basse, mais j’avais des problèmes d’embouchure ; c’est quand même assez différent. Puis, petit à petit, j’ai laissé tomber le ténor et la clarinette basse est restée, il suffit de travailler l’instrument.

 

IMPROJAZZ : maintenant, c’est plutôt la mode des multi-instrumentistes.

 

MP : Bien sur, il y a des musiciens qui sont capables de faire ça ; je vais réessayer la Si bémol que je n’ai pas touché depuis très longtemps pour voir si ça marche encore !

 

IMPROJAZZ : Comment es-tu venu à rencontrer Manfred Schoof ?

 

MP : quand j’avais 22 ou 23 ans, il y avait un séminaire de jazz en Allemagne, près de Cologne, qui a duré une quinzaine de jours.

 

IMPROJAZZ : tu n’es pourtant pas de cette région ?

 

MP : non, je suis bavarois, mais j’habitais à Luxembourg, et je me suis inscrit. Il était professeur, et un an après il m’a téléphoné pour me demander si je voulais jouer avec lui.

 

IMPROJAZZ : et là, tu as commencé dans le quintet avec Buschi Niebergall, Mani Neumeier et Alex Von Schlippenbach.

 

MP : oui, directement ; il faut dire qu’à l’époque il y avait trois orchestres : le quintet d’Albert Mangelsdorff avec Günter Lenz, qui était le plus connu, Klaus Doldinger quartet qui jouait du be-bop, et l’avant-garde avec Schoof. J’ai eu de la chance de m’y retrouver.

 

IMPROJAZZ : mais tu n’as pas participé à l’enregistrement de "European Echoes" ?

 

MP : non, le disque avait été fait avant mon arrivée.

 

IMPROJAZZ : et je suppose que c’est par l’intermédiaire de Schoof et Schlippenbach que tu rentres dans le Globe Unity Orchestra.

 

MP : le GUO existait déjà en 1966, et je l’ai rejoint en 1970 ou 71. C’était une époque où ça bougeait beaucoup, pas seulement dans le jazz, mais également dans la recherche en musique contemporaine classique.

 

IMPROJAZZ : tu joues dans le GUO en 1970, tu fais plein de disques avec cette formation, quels souvenirs tu as de cette époque en ce qui concerne l’ambiance ? On a dit pas mal de choses sur le Globe…

 

MP : Il y avait des personnalités fortes, mais comme c’était un orchestre de quinze musiciens, on ne se voyait pas tout le temps ; on pouvait faire ce qu’on voulait, on se rencontrait sur scène, on pouvait péter, et dans ce genre de grande formation il y avait des groupes qui se formaient, je jouais avec Manfred ou Gerd Dudek…

 

IMPROJAZZ : des gentils (rires) !

 

MP : oui, des gentils, et puis il y a eu Paulo, Paul Lovens, vraiment adorable, on ne s’ennuyait pas.

 

IMPROJAZZ : tu quittes le GUO en 1979, après le disque "Compositions". Pourquoi ?

 

MP : Je voulais faire autre chose ; n’oublies pas que cela faisait une dizaine d’années que j’en faisais partie, et l’organisation d’un big-bang est assez difficile, et puis c’était une période moins favorable. En même temps, je jouais en trio et avec Itaru Oki en quartet.

 

IMPROJAZZ : la fatigue des tournées ?

 

MP : oui, avec le Globe nous avons fait une tournée en Asie, pas mal de semaines bien organisées mais fatigantes.

 

IMPROJAZZ : à ce moment-là, tu commences à jouer avec Itaru Oki, Buschi Niebergall et tu crées ton propre label.

 

MP : j’ai produit quelques disques. Il y avait Muhammad Ali qui habitait Paris et Itaru le connaissait.

 

IMPROJAZZ : et tu as fait quelques autres disques dans les années 80 ?

 

MP : oui, des quartets avec des changements de batteur.

 

IMPROJAZZ : comment est mort Buschi ? en France, sa disparition est passée inaperçue…

 

MP : il est décédé d’un cancer à Francfort. Mais il a bien vécu aussi, c’était une personnalité qui sentait les choses. Lorsqu’on jouait avec lui, il fallait donner le maximum. Il sentait si ça jouait comme-ci, comme-ça, et il relançait…

 

IMPROJAZZ : un bassiste très physique…

 

MP : il était d’une grande présence sur scène, son décès a créé un grand vide chez les bassistes en Allemagne.


A suivre dans le magazine...


Serge PERROT