CONCERTS ET FESTIVALS


 JOBIC LE MASSON trio

+ STEVE POTTS

 

Halle Roublot - Le Comptoir

Fontenay-sous-Bois

 

3 décembre 2016

 

 

Samedi 3 décembre. 20h30. Musiques au Comptoir. Fontenay-sous-Bois.

Big Band des cycles spécialisés Ville de Paris et du PSPBB

Jobic Le Masson trio + Steve Potts

 

Jens-Christian Jensen : direction, compositions

Big band : une chanteuse, quatre trompettes, quatre trombones, deux saxophones ténor, un saxophone alto, un saxophone baryton, un piano, une guitare électrique, une contrebasse, une batterie et des percussions.

+ Maher Mahoud : oud


Jobic Le Masson : piano

Peter Giron : contrebasse

John Betsch : batterie

+ Steve Potts : saxophones alto et soprano


Le trio de Jobic Le Masson augmenté de Steve Potts jouait deux soirs (vendredi 2 et samedi 4 décembre) à la Halle Roublot (Fontenay-sous-Bois) pour la sortie de son CD, Song, sur le label allemand Enja. 

Mais, en ce samedi 3 décembre 2016, préalablement au trio augmenté, un chef d’orchestre, Jens-Christian Jensen, et son big band avaient littéralement envahi la scène du Comptoir. Cet orchestre ne joua que des compositions de son chef danois.

La présence d’un joueur d’oud marqua une espèce de fusion entre une musique orientale (Maher Mahoud est Syrien) et un jazz classique difficilement maîtrisé par de très jeunes joueurs, encore étudiants pour la plupart, issus de deux orchestres différents. Soyons précis : si les thèmes furent convenablement joués, les soli laissèrent nettement plus à désirer…

Passons aux choses sérieuses : le trio augmenté ! Comme très souvent, j’apprécie plus de voir le jazz en direct que d’écouter cette musique plus ou moins libre en salon. Surtout quand ce sont des vieux briscards commeJohn Betsch ou Steve Potts !

Je ne prendrai qu’un exemple : au début du concert, Peter Giron fut plutôt embêté de constater que son instrument lui posait quelque problèmes de tête de contrebasse. Il la posa au milieu d’un morceau. John Betsch se lança alors dans un solo opportun et, ma foi, intéressant qui dura le temps que le contrebassiste s’accommodât à son instrument.

Les titres suivants furent joués : Brook (Peter Giron), Double Dutch Treat (John Betsch), Song (Jobic Le Masson), Tangle (Steve Potts), Arcades (écrit par le trio et présent dans le précédent album, Hill) et, en rappel,Cervione (Jobic Le Masson). Chacun des musiciens fut donc mis successivement à l’honneur. Et, l’équilibre entre les morceaux rapides et ceux plus lents fut respecté.

En bref, l’expérience des quatre hommes aboutit à un concert parfaitement construit !


Olivier LEDURE.

Samedi 10 décembre 2016

 

URBEX au Centre Wallonie-Bruxelles 

Le 23 novembre, dans le cadre du festival #Be.Jazz, le Centre Wallonie-Bruxelles présente l’octet d’Antoine Pierre. C’est également l’occasion de fêter la sortie d’Urbex en France, chez Igloo Records. 

Jeune batteur, Pierre est passé par le Conservatoire Royal de Bruxelles et la New School for Jazz and Contemporary Music de New York. Il accompagne notamment Philip Catherine et fait partie, entre autres, des groupe TaxiWars et LG Collective. En 2015, Pierre monte un projet avec Jean-Paul Estiévenart à la trompette, Toine Thys aux saxophones ténor, soprano et à la clarinette basse, Steven Delannoye au saxophone ténor,Bert Cools à la guitare, Bram De Looze au piano, Félix Zurstrassen à la basse et Frédéric Malempré aux percussions. A l’occasion du concert, l’octet est au grand complet, sauf Thys, remplacé par Tom Bourgeois aux saxophones ténor et soprano et à la clarinette basse.

Pierre aime errer dans les villes – Bruxelles, New York – et s’aventurer dans les bâtiments en décrépitude, une sorte d’exploration urbaine. D’Urban Exploration à Urbex, il n’y a qu’une contraction… D’ailleurs joliment illustrée sur la pochette du disque par un montage graphique autour d’un U minéral et urbain. Pierre a écrit tous les morceaux d’Urbex. Le disque est dédié à André Pierre, grand-père du batteur, tandis que « Coffin For A Sequoia » est un hommage à George Basquiat et que « Les douze marionnettes » a été composé pour le comédien, chansonnier et marionnettiste Fancis Houtteman.

Le concert reprend cinq morceaux d’Urbex et quatre inédits. Pierre introduit la soirée par un solo de batterie d’une belle musicalité, et c’est Cools qui expose la jolie « Litany For An Orange ». Son développement aérien et la sonorité de sa demi-caisse rappellent le jeu de Kurt Rosenwinckel (d’ailleurs davantage en concert que sur disque). Zurstrassen joue une ligne de basse calme et De Looze reste minimaliste, tandis que Pierre en met partout et que les soufflants assurent les chœurs. La sonorité nette d’Estiévenart sert un discours particulièrement limpide et son solo est tendu à souhait. « Coffin For A Sequoia » est encore un beau thème, point de départ d’un dialogue élégant entre le soprano et la trompette, arbitré par le saxophone ténor et soutenu par les accords heurtés du piano et de la guitare, sur une ligne de basse qui gronde et une batterie et des percussions qui foisonnent. Pierre, Malempré et Zurstrassen installent ensuite un funk vif et dansant, qui lance « Metropolitan Adventure », un morceau citadin s’il en est : il grouille, pullule et s’emballe, avec quelques accalmies temporaires – un De Looze très Debussyste. « Les douze marionnettes » commencent dans un esprit de musique contemporaine : la guitare vibre, les percussions émettent des bruits stridents, les soufflants jouent sur leur vibrato… Une atmosphère de science-fiction plane sur le CWB. Puis un rythme entraînant s’installe progressivement et, après un détour par le Moyen Orient, la clarinette basse provoque le piano en duel… « Close Enough » porte peut-être mieux son titre initial : « Techno 1.3 ». Le solo de Pierre, entre grosse caisse et rim shot, laisse place à un ostinato et un climat saccadé qui permet à la trompette de s’envoyer en l’air ! Tout Urbex met du sien pour qu’ « Entropy » et « Spin » soient puissants et touffus avec, comme souvent, une rythmique qui pulse à fond ! L’un des inédits, « Tomorrow », a des côtés cinématographiques : unclimat dense et compact, accentué par les effets d’orgue de la guitare. La trompette se montre toujours aussi inspirée et rebondit sur les contre-chants des soufflants. Après « Who Planted This Tree? », exposé par la guitare, la basse se lance dans un solo particulièrement chantant, suivi d’un duo savoureux avec la batterie, sans oublier les interventions free des soufflants. Quant à Malempré, il s’en donne ensuite à cœur joie : des congas aux gongs, en jonglant d’un ustensile à l’autre (y compris un bol d’eau…), il donne une véritable « master class » de percussions…

Par rapport au concert, le disque ne rend évidemment pas l’énergie déployée par l’octet, mais l’équilibre et la précision de l’enregistrement permet une meilleure écoute des voix, notamment celle du piano, un peu étouffée au CWB.

Il n’y a aucun doute : Pierre s’est forgé un style tout à fait personnel ; mélodieuse, exubérante, nerveuse, entraînante… la musique d’Urbex réussit le tour de force d’être réellement originale.


Le disque – Urbex - Antoine Pierre

Jean-Paul Estiévenart (tp), Toine Thys (ts, ss, bcl), Steven Delannoye (ts), Bert Cools (g), Bram De Looze (p), Félix Zurstrassen (b), Frédéric Malempré (perc) et Antoine Pierre (d). Igloo – IGL268 - Sortie en janvier 2016

Liste des morceaux

01. « Coffin for a Sequoia (to Basquiat) » (6:53).

02. « Litany For An Orange Tree » (7:04).

03. « Who Planted This Tree? » (4:48).

04. « Les Douze Marionnettes » (6:54).

05. « Urbex » (12:10).

06. « Metropolitan Adventure » (5:41).

07. « Walking On A Vibrant Soil » (5:25).

08. « Wandering #1 » (0:39).

09. « Metropolitan Adventure (reprise) » (2:06).

10. « Moon's Melancholia » (2:57).

11. « Ode To My Moon » (13:30).

Toutes les compositions sont signées Pierre.


Bob HATTEAU 

JAZZ SERIES #31 :

MORE SOUTH AFRICAN JAZZ

Le 34 - Paris, 28 janvier 2017

 

Samedi 28 janvier 2017Le 34, rue Léon 75018 Paris. 21h45

Jazz Series #31

 

Bertrand Denzler : saxophone ténor

Louis Laurain : trompette

Sébastien Beliah : contrebasse

Hannes Lingens : batterie

Pourquoi More South African Jazz ? Tout simplement parce qu’un hommage avait déjà été rendu à Johnny Mbizo Dyani dans le cadre des Jazz Series du 34. J’avais raté ce concert-là et était bien décidé à me rendre la fois suivante où du jazz sud-africain y retentirait. Je veux ici remercier Jean-Jacques d’avoir attiré mon attention sur ce concert. Que  le trio Guérineau – Duboc – Lasserre me pardonne : je pensais initialement aller le voir !

Le programme était alléchant : il promettait de la « musique du Heshoo Beshoo BandAbdullah Ibrahim (Dollar Brand), Dudu PukwanaChris McGregorThe Blue NotesGwigwi MrwebiMalombo Jazz Makers,Mongezi FezaJohnny Dyani... ». Effectivement, pratiquement tous les musiciens ou groupes furent joués[1]. Et, si je connaissais précisément la musique de la totalité des compositeurs, je n’avais jamais entendu leHeshoo Beshoo Group ni les Malombo Jazz Makers joués par d’autres groupes qu’eux-mêmes, pas plus que les morceaux Switch ou Kalahari.

Le concert débuta par Amabutho, un des deux titres du Heshoo Beshoo Group joués par le quartet et tirés de leur album Armitage Road dont la couverture parodie celle d’Abbey Road des Beatles.

Un seul des cinq musiciens s’exila en Europe : Ernest Mothle qui, notamment, a tenu la basse électrique ou la contrebasse du trio de Chris McGregor et du Brotherhood of Breath dernière version. Son retour au pays natal se produisit en 1995. Je ne l’aurai vu qu’une seule fois à Cologne en 2002 dans le quartet de John Tchicai qui n’avait joué que des titres de Johnny DyaniErnest Mothle est décédé en 2011. Henry Sitholeleaderdu groupe et saxophoniste alto est mort lors d’un accident de voiture en 1977. 

Le titre suivant fut Jabulani écrit par Dollar Brand. Il a été enregistré pour la première fois à Copenhague au Club Montmartre par le trio Dollar BrandJohnny Gertze et Makhaya Ntshoko en janvier 1965. Depuis, le pianiste coloured l’a rejoué à de très nombreuses reprises sur ces différents albums ou concerts.

Dollar Brand Anatomy Of A South African Village (CD Black Lion. 1992) 

Mais ce morceau fut plus joué dans l’esprit de la version de 1969, uniquement disponible sur le net[2].

Puis, vint Switch de Kippie Moeketsi qui joua ce morceau alors qu’il faisait partie de l’unique version sud-africaine du Brotherhood of Breath, le Castle Lager Big Band réuni par Chris McGregor en septembre 1963. Aussi, je ne remercierai jamais assez les quatre hommes d’avoir bien joué ce formidable titre où les appels / contre-appels fusent de partout. J’ai notamment apprécié ici la trompette de Louis Laurain qui se mit particulièrement en relief sur ces fameux calls & responses.

Vint ensuite Matshentogo joué à l’origine par les Malombo Jazz Makers, un trio extraordinaire : Lucky Ranku, guitare électrique, Abbey Cindi, flûte et saxophone soprano et Julian Bahulamalombo. Emigré en Angleterre au milieu des années 70, Lucky Ranku y a habité jusqu’à sa mort en novembre 2016 où ses qualités de guitariste traditionnel firent la joie de différents groupes tels que Jabula et Jazz Afrika (deux formations dirigées par Julian Bahula), Zila (conduit par Dudu Pukwana) et South African Friends avec Saul Pinise. Notons enfin sa participation aux South African Exiles, un groupe exceptionnel qui comprenait Saul Pinise,Chris McGregorJohnny DyaniDudu PukwanaGilbert Matthews et Ernest Mothle. Excusez du peu ! Mais, je m’égare… Revenons donc à Matshentogo !

J’étais très curieux de voir comment allait se dépatouiller de ce titre le quartet européen car il n’y avait pas de guitare électrique, ni de flûte, encore moins de malombo. Eh bien, ils réussirent à le jouer de façon tout à fait satisfaisante !

Pour terminer le premier set, les quatre « Sud-Africains » du soir se frottèrent à nouveau au répertoire du Heshoo Beshoo Group, plus précisément à Wait And See. Ils le jouèrent tout aussi bien que le titre qui avait ouvert les hostilités.

Je n’eus pas trop longtemps à attendre et voir le groupe qui avait conclu son premier set par ce morceau. Et la deuxième partie commença par House of Arrest de Johnny Dyani. 

Curieusement, ce titre fut peut être le moins bien joué de tous les morceaux sud-africains de cette soirée, à mon sens du moins. En fait, je ne sais pas si cette affirmation est due à mon état d’esprit d’alors ou bien si la reprise des instrumentistes avait été trop lente sur ce blues. Une chose est sûre : ce titre ne figure pas à mon propre panthéon des meilleurs morceaux de Johnny  Dyani.

Je craignais donc que le même sort fut réservé aux Malombo Jazz Makers sur Bahula Dithabeng. Il n’en fut rien.

Puis, ce fut le tour de Mra, un titre dont la version originale est attribuée au groupe Chris McGregor & His Blue Notes. En réalité, ce morceau s’appelle Ndiyeke Mra et a été enregistré sous le format 78 tours. Je ne connais pas le sens du mot Ndiyeke, au contraire de Mra[3]En argot, cela signifie Frère, pris dans un sens respectueux.

C’est l’un de mes morceaux favoris en matière de jazz sud-africain[4]. Et là encore, ce fut à nouveau parfait ! Appels et contre-appels se succédaient à merveille.

Changement complet d’atmosphère : un air de Cape Jazz ou, plus précisément, de Cape Doctor vint ensuite nous rafraîchir avec The Homecoming Song, traditionnel Khoisan joué par Abdullah Ibrahim. Je n’en connais que la deuxième version, celle du LP présenté ci-dessous[5] :

Je n’ai en effet jamais entendu la toute première version qu’Abdullah Ibrahim a gravée en juin 1974, avec notamment Robbie JansenBasil Coetzee et Monty Weber, saxophonistes et batteur qui chantent également sur ce morceau[6].

Quoiqu’il en soit, ce fut au tour de Hannes Lingens de se mettre en valeur : le batteur de langue allemande ne disposait pas de goema[7], la percussion traditionnelle coloured taillée dans une barrique à vin. Mais, il fit sonner sa batterie comme si elle en était un. Et, du coup, la trompette et le saxophone ténor sonnèrent en parfaite harmonie sur cet air excessivement entraînant, typique du Coons Carnival, le festival traditionnel du 2 janvier de Cape Town.

Puis le deuxième set se termina par Kalahari, mon titre préféré d’Abdullah Ibrahim. En dépit de l’absence d’un chanteur, plus exactement de quelqu’un qui aurait scandé le poème de Dollar BrandBehold The Night And Day,  à nouveau, ce titre arabisant fut bien joué. J’avais oublié qu’il ne durait pas 23 minutes, la flûte enchanteresse de Basil Coetzee et les chœurs envoûtants de la version originale, mais juste pour quelques instants…

Puis, minuit sonna : il était plus que temps pour moi de retrouver ma banlieue. Juste avant de saluer mes amis, je prenais note des morceaux prévus pour le troisième set :

·        B My Dear de Dudu Pukwana,

·        Lonely Flowers in the Village de Johnny Dyani[8],

·        Abbey’s Body d’Abbey Cindi,

·        Wakida Hena, le seul titre écrit par un Américain, Ahmed Abdul-Malik et

·        You Ain’t Gonna Know Me ‘Cos You Think You Know Me de Mongezi Feza.

 

Olivier LEDURE

12 février 2017

L’Acoustic Lousadzak au Studio de l’Ermitage

Le 11 janvier 2017, à l’occasion de la sortie de Need Eden, Claude Tchamitchian et l’Acoustic Lousadzak jouent les trois suites du disque au Studio de l’Ermitage.

L’histoire de Lousadzak commence il y a plus de vingt ans : en 1994, Tchamitchian et son septet publient Lousadzak – « émergence de la lumière », en arménien – chez Emouvance, label que le contrebassiste a créé l’année précédente. Cinq ans plus tard, avec un orchestre de quatorze musiciens, le Grand Lousadzak, Tchamitchian sort Bassma Suite (« suite du sourire »). En 2006, l’octet New Lousadzak enregistre Human Songs (« chansons humaines »). Pour Need Eden (« besoin d’éden »), Tchamitchian a formé un big band de dix musiciens, l’Acoustic Lousadzak.

Seuls Stephan Oliva (Bassma Suite) et Rémi Charmasson (Human Songs) ont déjà fait partie d’un Lousadzak. Géraldine Keller tenait déjà la partie vocale dans Traces, album cousin de Need Eden que Tchamitchian a sorti en avril 2016. Régis Huby et Guillaume Royfont également partie des proches du contrebassiste (Ways OutAmarco…). Fabrice MartinezCatherine Delaunay et Roland Pinsard ont rejoint l’Acoustic Lousadzak plus récemment, mais appartiennent quand même au cénacle.

Dans la lignée de Traces, disque-hommage aux arméniens inspiré de Seuils, le livre de Krikor BeledianNeed Eden est aussi une œuvre introspective. Après être parti à la recherche des origines, Tchamitchian se penche sur l’avenir au-delà : « Les Promesses De l’Aube », « Imaginer L’Éternité » et « Rire De Mourir » introduisent les trois suites… Chacune des suites – « Éveil », « Lumières » et « Passage » – est constituée de trois mouvements, tous signés Tchamitchian. Au départ, nous explique le contrebassiste, l’idée était de composer une suite autour de C’est égal, un recueil de nouvelles publié par Agota Kristof  en 2005. Finalement, c’est Christine Roillet qui a écrit les textes sur les compositions de Tchamitchian. Quant au titre du disque, il est tiré d’une œuvre pour deux danseurs, contrebasse, sons et violon réalisé en 2007 par Michael Nick.

 

Après la présentation des musiciens, le tentet débute le concert avec « Les promesses de l’aube », le premier mouvement de la première suite, Eveil. Ils enchaînent « Peur » et « Montagnes intimes ». Si l’Accoustic Lousadzak s’aventure résolument dans les territoires de la musique contemporaine, les lignes mélodiques rappellent la musique du début du vingtième et s’appuient sur des pédales, des bourdons et autres tourneries qui évoquent parfois la musique médiévale. Oliva aligne des clusters, des phrases dissonantes et des crépitements, Huby, Roy, Pinsard et Delaunay croisent leur voix avec finesse, Perraud fait chanter sa batterie, tandis que la trompette bouchée de Martinez pleure et que Tchamitchian apporte une touche de gravité… Comme dans Traces, Keller passe d’un texte scandé à des vocalises gutturales, le tout dans une atmosphère tendue.

Le démarrage de Lumières, la deuxième suite, s’apparente à la musique concrète avec des échanges bruitistes entre toutes les voix. La clarinette introduit progressivement la mélodie, puis « Imaginer l’éternité » se mue en un chant solennel avec Keller et les soufflants à l’unisson, sur une batterie touffue, mais toujours subtile, soutenue par une pédale, puis un riff des cordes. L’ambiance reste intense et après un passage par des jeux foisonnants dans une veine contemporaine, Keller déclame un texte, comme un récitatif religieux, simplement souligné par la trompette. Suivent une danse quasi-folklorique, un solo de clarinette a capella free – sauts d’intervalles, phrases vives et déjantées, technique étendue… –, une mélodie rubato entraînante, un solo de batterie musical à souhait…  Lumière garde un esprit intimiste et émouvant. 

Passage, comme les deux premières suites, s’inscrit encore dans la musique contemporaine, y compris pour les textures sonores. La pulsation jouée par la batterie reste jazz, tandis que les clarinettes, voix, violons et alto font de fréquentes incursions dans les territoires free. Sur un ostinato d’Oliva et des contrepoints de Pinsard, à l’unisson de Martinez, Keller chante un lied dans une ambiance très début vingtième. Les mouvements partent ensuite dans des directions variées : d’un développement touffu porté par Perraud, à une ligne mélodique funky lancée par Martinez, en passant par un blues avec un solo inspiré de Charmasson…

L’Acoustic Lousadzak ne cède jamais à la facilité : Need Eden s‘appuie sur des mélodies et des chants soignés, des structures recherchées, des rythmes complexes et une palette sonore originale. Tchamitchian réussit une fois de plus sa synthèse de musique contemporaine et de jazz, pimentée de quelques ingrédients moyen-orientaux.

Le disque

Need Eden - Acoustic Lousadzak

Géraldine Keller (voc), Fabrice Martinez (tp, bg), Catherine Delaunay (cl), Roland Pinsard (cl, b cl), Régis Huby (vl), Guillaume Roy (a vl), Rémi Charmasson (g), Stephan Oliva (p), Claude Tchamitchian (b) et Edward Perraud (d, perc).

Emouvance – EMV 1038

Sortie le 11 janvier 2017

Liste des morceaux

Éveil         

01. « Les Promesses De L'Aube » (6:04).

02. « Peur » (4:57).

03. « Montagnes Intimes » (12:11)

Lumières   

04. « Imaginer L'Éternité » (8:42).

05. « Laisser, Se Laisser » (5:42).

06. « L'Ivresse Du Chemin » (6:43).

Passage     

07. « Rire De Mourir » (6:05).

08. « Encore » (6:07).

09. « De L'Autre Côté D'Où Tu Es Né » (6:28).

Toutes les compositions sont signées Tchamitchian.

Bob HATTEAU

 

Fred Van Hove at 80,

Celebrating Free Music and Minds

De Singel, Anvers, 3 et 4 février 2017

Le retour et la relève

 

Préparé de longue date par Hugo De Craen et l’équipe de Sound in motion, un bien bel anniversaire est venu fêter les 80 ans de Fred Van Hove, à Anvers, ville natale du pianiste, qui y organisa avec le WIM (Werkgroep Improviserende Musici) les 34 éditions du Free Music Festival (arrêté en 2004).

L’émotion venait d’abord des retrouvailles : avec le public (les deux soirs affichaient complet), jeune et moins jeune - on y reconnaissait beaucoup de spectateurs fidèles - et avec Fred Van Hove bien sûr, ému lui aussi, qui montra au cours des deux soirées que malgré une santé fragile il n’avait rien perdu de sa capacité à proposer au piano un univers qui n’appartient qu’à lui.

La première soirée commençait par un speech d’Hugo De Craen,  résumant la carrière de Fred en flamand, plus quelques phrases en anglais et en français qui ne manquaient pas d’humour ; sur la scène de la Blauwe zaalau Singel s’installait ensuite le groupe Quat, à savoir Paul Lovens et Martin Blume fournissant un tapis complice de savoureuses chausse-trappes en réaction à l’entrelacs subtil tissé par Fred van Hove et la vibraphonisteEls Vandeweyer.

Fred souhaitait que le programme ne s’en tienne pas au passé, d’où la présence de jeunes musiciens : Niels Van Hertum (euphonium), Gino Coomans (violoncelle) et  Seppe Gebruers (piano) installaient une ambiance à la fois retenue et habitée, nourrie du continuum inspiré du soufflant et des surgissements toniques du pianiste.

La réunion du Belgish Piano Kwartet (moins un) commençait par un solo de Fred, requiem en forme de touchante cathédrale sonore pour le quatrième membre du groupe, disparu en 2014, Eddy Loozen. Rejoint trop vite à son goût par ses partenaires, Walter Hus et Christian Leroy, Fred leur laissait la scène pour une plaisante série de facéties à deux fois quatre-vingt- huit touches et quatre mains.

La seconde journée commençait par un duo entre Peter Jacquemyn et Wilber De Joode, peut-être trop consensuel par leur approche de ces deux contrebasses dans tous leurs états. C’est finalement dans un minimalisme inattendu, près du silence, que les deux compères trouvaient leur meilleure communion.

Le trio de Sarah Gail BrandSteve Beresford et Mark Sanders pétillait de la profondeur de champ de la tromboniste, en bruits et en sons, du sens de l’à-propos du pianiste, également manipulateur d’objets, et de la pertinence du batteur, pour un tout haché mais souvent captivant.

Un des sommets de ces deux jours était ce trio impromptu entre un Niels Van Hertum avec qui il faut décidément compter, un Ernst Reijseger qu’on avait plaisir à retrouver sur le chemin d’un violoncelle plus inventif que celui qu’il exploite par ailleurs aux confins des musiques du monde, et un Fred attentif à apporter aux deux autres une architecture plutôt douce, parsemée d’éclats.

Les Suédois musclés du groupe Festen, c’est-à-dire la pianiste Lisa Ullén, subtile, la contrebassiste Elsa Bergman, d’un dynamisme à toute épreuve, le joueur de clarinette en métal Isak Hedtjärn et le batteur parfois envahissant Erik Carlsson, se la jouaient à l’énergie d’un free jazz roboratif mais un peu lassant sur la durée.

Deuxième grand moment de la soirée : la complicité d’Evan Parker, exclusivement au saxophone ténor, et de Fred Van Hove au piano n’est plus à prouver, mais elle se recréait ici merveilleusement, au fil de la grande écoute et du feeling du batteur Hamid Drake, et c’était magique.

Le festival se terminait, comme jadis le Free Music Festival, par le WIM Ensemble, réunion de musiciens « maison » du WIM et de la plupart des invités (Parker, Hedtjärn, Vandeweyer, Reijseger, Coomans, Brand, Van Hertum, Beresford, Ullén, Gebruers, Sanders, Drake, Blume, Lovens, Carlsson) ; ça commençait par un trio lyrique de Luc Mishalle (saxophones soprano et ténor), Peter Jacquemyn et Mike Goyvaerts (batterie), pour s’amplifier en collectif, chacun quittant ensuite la scène un par un.

Pouvons-nous espérer est que cette belle fête anversoise donnera l’envie à quelqu’un de reprendre le flambeau du Free Music Festival ?

Claude COLPAERT