Barry GUY 

L’infatigable contrebassiste et compositeur / chef d’orchestre britannique vient de fêter ses 70 ans, avec en avril en inaugurant le festival Intakt au Vortex de Londres. L’occasion pour lui de jouer avec certains de ses plus fidèles compagnons de route, Evan Parker ou Howard Riley, ou sa compagne Maya Hamburger. 

Avec Maya, la connivence est de mise, que ce soit dans l’interprétation de pièces baroques ou dans ses propres compositions. Entre délicatesse et technique virtuose de l’une, et le regard, la concentration mais aussi l’écoute de l’autre, ce duo surprend toujours, même si leur répertoire reste souvent constant. La balance entre interpétation (œuvres de Bach, HIF Biber ou hymnes des siècles passés comme "Veni Creator Spiritus") et l’improvisation, technique dans laquelle Barry a gravé bon nombre d’albums depuis sa rencontre avec le Spontaneous Music Ensemble (il en fera partie brièvement en 1967 et apparaitra sur le disque "Withdrawal" sorti chez Emanem) et la création du London Jazz Composer’s Orchestra (1972), est le facteur déclenchant la réussite de ce duo.

Pour célébrer cet anniversaire, et puisque le label suisse Intakt était à l’honneur à Londres, le label a sorti une compilation de quelques pièces fameuses gravées par le contrebassiste sur ce label, cd que l’on peut trouver avec le magazine "Jazzwise" dans son numéro 216 de mars 2017 (www.jazzwisemagazine.com). Ce disque débute par un extrait du titre peut être le plus "accessible" de la musique de Barry Guy, sept minutes tirées de "Harmos" avec ctte ligne mélodique qui peut faire pleurer les plus aguerris d’entre les auditeurs… le London Jazz Composer’s Orchestra est encore à l’honneur avec "Double Trouble", puis le duo Homburger / Guy pour trois pièces extraites de "Tales of Enchantment" (cd Intakt 202), l’inévitable B.G. New Orchestra ainsi que deux pièces avec sa dernière formation en date, le Blue Shroud Band, groupe cosmopolite s’il en est, mélangeant plusieurs nationalités dont le français Michel Godard et l’espagnol bien intégré en France Ramon Lopez. Pour compléter, deux morceaux en trio, l’un avec Marilyn Crispell et Paul Lytton, l’autre avec Jürg Wickihalder et Lucas Niggli (rappelons ici que Barry et Maya vivent désormais en Suisse). Enfin un magnifique duo avec son complice Evan Parker illumine cette compilation, à peine 4 minutes de plaisir intense.

"Si vous êtes engagé à fond dans les conversations de la musique improvisée, vous savez combien il est ridicule de vouloir ériger des fausses barrières, de construire des murs autour des gens" (Barry Guy).

Dans l’interview contenue dans le magazine sus-nommé, dirigée par Philip Clark, Barry Guy précise à nouveau sa vision de l’interaction entre improvisation et composition, indiquant que depuis qu’il a étudié la contrebasse à la Guildhall School dans les années 60’s jusqu’à aujourd’hui, son seul souhait a toujours été de se se sentir bien avec l’instrument, que ce soit dans les interprétations d’œuvres d’Olivier Messiaen dirigées par Boulez au sein du BBC Symphony Orchestra ou dans les soirées organisées au Little Theater Club à la programmation tenue par John Stevens…

Une autre étape importante dans sa carrière sera sa participation essentielle au groupe formé par Paul Rutherford, "Iskra 1903", avec Derek Bailey, remplacé plus tard par Phil Wachsmann, l’occasion pour lui de citer ses maitres de l’instrument, Mingus bien sur, mais aussi Scott La Faro (avec Bill Evans) et Gary Peacock (avec Albert Ayler).

"La liberté du mouvement, c’est, après tout, la liberté de pensée"

Barry Guy et Howard Riley ont joué ensemble depuis près de 50 ans. Guy figure sur le premier album du pianiste, avec le batteur Jon Hiseman. D’autres batteurs se sont succédés dans les différents trios, que ce soit Alan Jackson ou Tony Oxley. Le pianiste a connu ces dernières années de graves problèmes de santé, mais il était bien présent au Vortex, avec le batteur Lucas Niggli. Sa prestation fut à la hauteur de son talent, lui qui peut sans hésitation possible rivaliser avec le Duke, Monk ou Cecil Taylor…

Barry Guy

            En juillet 2016, Barry Guy a reçu un doctorat honorifique de l'université de Middlesex pour son travail dans les différents champs de l’improvisation, du jazz, des musiques de chambre ou orchestres, ses concerts en solo, sa communication en terme de musique, son amour de la contrebasse… "Je suis très honoré d’être associé à l’Université et je vais poursuivre mes efforts pour continuer à travailler d’une manière qui permettra à cette auguste institution d’avancer" (Barry Guy, lors de la remise de son prix).

            "Without Borders" (sans frontières) vient d’arriver sur ma platine : Barry Guy, Maya Hamburger et Zlatko Kaučič (ground drums, home made instrument, electric Zither) concrétisent les paroles énoncées ci-dessus par le contrebassiste. L’introduction, courte, est plutôt musclée. "Footfalls I" reste dans la même veine, duo de sons mélangés, torturés, alors que "Footfalls II" laisse libre court au zyther de Kaučič : notes éparpillées, puis frottements, sonorités évanescentes avant l’arrivée du tambour posé au sol. Brusque arrêt, fourmillement de petites percussions quasi imperceptibles, et entrée de la contrebasse, en pizzicato et résonnance. "Celebration" est à l’origine une pièce pour violon baroque seul. Ici, le morceau est enluminé par les percussions légères et à la fois très présentes de Kaučič. Entre les résonances classiques Maya Hamburger s’évade dans une improvisation parfois éthérée, parfois accrocheuse, toujours passionnante. Même structure pour "Peace Piece", pour contrebasse solo à l’origine et renforcée ici d’un discret maillage percussif. Le thème est à l’image du titre. Barry Guy joue sur l’émotion comme il sait très bien le faire dans ses compositions orchestrales, en joignant la mélodie à une interprétation solide et raffinée. Le titre est suffisamment explicite pour se laisser emporter dans l’imaginaire d’un monde tel que le conçoit le contrebassiste. Ce titre est superbe.

            On revient au duo Guy / Kaučič avec les deux dernières parties de "Footfalls" III et IV, finie la rêverie, on retourne dans le réel et l’expression d’une certaine violence. Entre ces deux séquences de près de six minutes chacune, le couple revisite une des pièces maitresses de leur répertoire, "The Seeker and the Search", le chercheur dans sa quête, basée sur les sept pièces qui composent "Tales of Enchantment", disque publié chez Intakt (cd 202) ; le titre est modifié dans ce cd en raison de la présence d’un troisième homme qui apporte un sédiment nourricier aux cordes pincées, grattées, électrisées. La cerise sur le gâteau consiste en une magnifique version de "Art" composition de Steve Lacy. Violon mélancolique, deux notes de basse répétées à l’envi, et quelques résonnances martelées sur un tambour autour duquel, comme des étoiles, étincellent des sons en éclats lumineux. On oublie la tristesse, on ne retient que la beauté d’un thème magnifique…

 

Philippe RENAUD