RECOMMENDED RECORDS

 

Eloge de la science et / ou leçon d’impouvoir (2)

 


FAUST

 

            Pour compléter son catalogue, Recommended Records décide de rééditer les deux premiers LPs de Faust, Faust (Polydor Allemagne) et So Far. Ces disques étaient devenus rapidement des collectors, sans doute parce que les renseignements sur le personnel restaient mystérieux, et la légende s’est rapidement construite autour uniquement des noms et des instruments joués.

 

 

Improjazz : Chris, Pour quelles raisons as-tu décidé de rééditer dans leur forme originale ces deux albums ? Est-ce seulement parce que tu pensais que leur musique était proche esthétiquement de la tienne ?

 

Chris CUTLER : J’ai rencontré le groupe Faust lorsque Henry Cow a tourné avec eux en 1973. Nous étions tous deux chez Virgin à l’époque. Deux des membres du groupe ne pouvaient pas être là, c’est Peter Blegvad et Uli Trepte qui les ont remplacés, uniquement pour cette tournée. J’avais bien entendu écouté leurs deux premiers albums à leur sortie et je pensais, et le pense toujours, que ce sont des classiques. Aucun autre groupe allemand n’était aussi radical, et personne n’avait eu autant de temps pour travailler sur ces disques. Polydor leur avait prêté une maison et un studio à la campagne, ainsi qu’un ingénieur du son professionnel, Kurt Graupner, et ce pendant un an, sans contrepartie. Leur manager, Uwe Nettelbeck, était plus intéressé par l’art que par le succès commercial, bien qu’il pensait que les deux ne soient pas forcément exclusifs mutuellement : il avait promis à Polydor que Faust serait les Beatles allemands… Lui, Faust, Graupner et tout ce temps ont contribué à créer une excellente combinaison et produit de fantastiques résultats. Lorsque les LPs ont été épuisés et que j’ai découvert que Polydor n’en avait plus d’intérêt, j’ai demandé une licence pour les deux et lancé le label Recommended. Un début parfait pour ce que nous nous étions fixé comme objectif : art et qualité. C’était la raison.

 

Improjazz : Quelle était votre relation avec le groupe ?

 

CC : "Après cette tournée, Faust a éclaté. Je suis resté en contact principalement avec Jean-Hervé Péron, mais j’ai eu également entre les mains tout le matériel inédit de Faust par Uwe Nettlebeck une paire d’années plus tard, y compris "The Munich Tapes" que le groupe avait réalisé après leur séparation et que personne n’avait sorti. Je me souviens que lors d’un concert de Cassiber à Hambourg Zappi (Werner Diermaier), qui habitait là est rentré précipitamment chez lui chercher sa batterie qu’il a montée pendant que nous jouions et nous a rejoint vers la fin du set. Après avoir réédité les albums de Faust, le groupe s’est remis ensemble et j’ai joué avec eux une fois ou deux. Et Jean-Hervé et moi avons fait différentes choses ensemble pendant des années, et tous les deux faisons partie de Jump for Joy (avec Zappi, Geraldine Swayne, Geoff Leigh et Yumi Hara)".

 

Le moins que l’on puisse dire est que ce premier disque, pochette et vinyle transparents avec comme seule illustration de couverture une radiographie d’un avant-bras levé avec un poing fermé, intrigue et développera une polémique quant à son originalité. Mais grâce à l’obstination de quelques journalistes de magazines spécialisés, Philippe Paringaux (Rock’n’Folk) ou Pascal Bussy, l’importance du groupe Faust ne sera plus démentie, jusqu’à sa séparation en 1973 et les dissensions internes qui n’ont pas leur place dans cet article.

 

Philippe Paringaux : …Aucune influence, en fait, n’est ici évidente et il faut tendre l’oreille pour percevoir de-ci de-là un trait que Zappa ou les Soft machine n’auraient pas renié. L’album se referme sur un dialogue à deux voix, récitation à la façon du Velvet U. … un extraordinaire foisonnement sonore baroque, grandiose, grinçant et harmonieux, longs morceaux partagés entre la fureur des instruments déchainés, libérés, et les instants de respiration ténue, mélodieuse" (Rock’n’Folk, février 1972).

 

Pour Pascal Bussy (Atem n°1 nouvelle série), "du côté de la musique, le résultat peut apparaitre comme un brouillon des futures réalisations du groupe, mais il faut préciser que toute la seconde face ("Miss Fortune") a été enregistrée directement dans le studio, sans les artifices du ré-recording et du montage". Une session d’improvisation, en quelque sorte… "La face 1 comporte deux morceaux, "Why don’t you eat carrots" et "Meadow Meal", elle s’ouvre sur un collage où l’on reconnait des bribes du "Satisfaction" des Rolling Stones… et du "All you need is love" des Beatles, hommage dérisoire mais tout de même une référence au côté farceur et irrévérencieux".

 

"Ce disque intégralement noir vient confirmer dans une optique plus abordable, toutes les promesses du précédent, intégralement transparent. Faust est le plus avancé des groupes allemands, sa musique est inquiétante, puis absurde, puis grotesque, puis parodique, puis délirante puis…à l’infini. Alors que le premier album semblait plus riche en recherche sonore, celui-ci se laisse aller à une émotion plus traditionnelle, sans trop, cependant, perdre son originalité profonde. Musique des contradictions suprêmes, rock européen des 70’s, la musique de Faust mérite une large attention". (Référence perdue. Rock’n’Folk ?).

 

Quant à Paul Alessandrini il écrivait toujours dans Rock’n’Folk (date et numéro perdus) : "Il a été dit ici toute l’importance du premier album de Faust : il présentait pourtant un travail à partir du rock (sur le rock) plutôt qu’une tentative de créer de la musique de rock. C’est d’ailleurs ce qui pouvait donner une impression d’artificialité : des recherches sonores, en studio, sur un matériau qui, lui, est bien vivant. Mais de la pochette transparente au contenu expérimental, le disque ne pouvait laisser indifférent. Ce qui diffère du premier album avec "Faust So Far" c’est ce passage "nécessaire" effectué par le groupe vers le rock : c'est-à-dire une musique non plus agissant comme référant mais devenant la finalité du travail effectué sur les sons. L’œuvre atteint le sublime". Alessandrini parlera dans la suite de son article des références, que ce soit le Velvet ("It’s a rainy day, sunshine girl") ou Zappa ("I’ve got my car and my TV"), le Zappa de "Lumpy Gravy" et "We are only in it for the money".

 

A cette double réédition il faut ajouter le 45 tours "Extracts I & IV" en bonus pour les souscripteurs. Tirage limité (600 exemplaires numérotés), ce 45 tours comprend les deux extraits d’une durée de respectivement 9’44 et 4’14, un livret de quatre pages agrafé avec photos, la pochette étant réalisée par Chris Cutler et Graham Keatley.

 

 

Pascal Bussy encore, à propos des rééditions ReR (Stéréoplay, avril 1980) : "Faust a cessé d’exister il y a plus de sept ans, et pourtant ces deux disques nous interpellent plus que jamais car ils représentent la quintessence de tout un aspect du rock qu’ont illustré tour à tour le Velvet Underground, le Frank Zappa des débuts, Iggy Pop ou Johnny Rotten : le déviationnisme et la démesure. Les musiciens de Faust par là-même dépassent leur propre mythe tellement leur musique est réelle et proche de nous".

 

La réalisation de ces deux Lps n’aura pas été simple pour le jeune label. Chris Cutler s’en explique dans un courrier envoyé aux souscripteurs. Tout d’abord, le délai dans la production s’est nettement allongé du fait que le presseur du disque  "So Far" a revu sans prévenir ses tarifs à la hausse, rajoutant au devis initial la somme de 1500 £, ce qui a l’époque a fait qu’il fallait trouver un autre graveur. Puis Polydor Allemagne n’a pas fourni tous les films pour la pochette. Après maints coups de téléphone, un second jeu de films arrive, mais lui aussi est incomplet ! Lorsque les LPs sont arrivés, le vinyle transparent comportait des défauts… lorsque les pochettes sont arrivées, l’imprimeur ayant perdu le modèle, il a reproduit sur l’insert le logo et le numéro de catalogue de Polydor… de même le délai pour les 45 tours s’est allongé de 6 mois… dur apprentissage, mais qui peut être par la suite a permis une plus grande prudence et réserve pour le label !

 


 

Faust sortira par la suite plusieurs vinyles sur Recommended, à savoir "The Faust Tapes" (LP – RR6 – 1980), "Extracts II & VI EP (7" – RR6.5 , 1980), "Extract 5 from Faust Party", Faust, Blegvad, R.Stevie Moore "The Recommended Records Sampler" (7" – RR. 8.9, 1982), "Munich and Elsewhere" (LP- RR 25 – 1986), "The last LP" (LP – RR 36 – 1988), "BBC sessions" (maxi 12", ReR FV3 - 1996).

 



  

A propos de "Munic & Elsewhere", Bernard Gueffier dans Notes écrira : "Le mythe est de retour : après avoir produit au début des années 70 quelques uns des albums les plus étonnants de l’époque, ouvrant la voie à toute une série de courants bruitistes, parmi lesquels la musique industrielle, Faust avait disparu sans laisser d’adresse. Grâce aux efforts de Chris Cutler, leur œuvre était restée disponible dans le commerce, et c’est encore lui qui exhume aujourd’hui ces bandes. Certaines sont d’époque, d’autres réalisées après la disparition du groupe, mais bien malin qui pourrait faire la part entre les unes et les autres… Prenons cet album posthume pour ce qu’il est : un chapitre de plus à l’histoire de Faust".


            Pascal Bussy, toujours dans Atem n° 1 Nouvelle série parle de « The Faust Tapes », à l’époque paru chez Virgin (2004 ou VC501 pour le pressage britannique, Barclay 840.019 pour le pressage français) : « Faust Tapes sort au printemps de 1973 et sert à Virgin d’opération publicitaire de démarrage, puisque réalisé uniquement en Angleterre et à tirage limité, l’album est vendu le prix d’un 45 tours simple ! Il faut souligner que le disque n’a pas été enregistré comme une entité en vue d’une publication, mais n’est qu’un collage de bandes que le groupe possédait dans ses archives ; cela ajoute à l’attrait de ce LP qui est avec « So Far » le meilleur de Faust.


            « Faust Tapes » débute dans un fracas qui éclate en une mélodie au texte absurde (ou bien ultra signifiant, comme vous préfèrerez…) sur une rythmique ultra-carrée. Puis, un intermède électro-acoustique, et c’est le j’ai mal aux dents, j’ai mal aux pieds aussi… que est dit, redit et répété jusqu’au paroxysme de l’absurde, incantation grotesque sur un rythme dépouillé dans le style de Neu !, puis un montage (horloge parlante/bruits de pas/voix) sous-tendu par un riff funky à la basse qui va dégénérer, le type du collage faustien avec les vibrations, les voix ralenties ou hyper-accélérées que l’on ne s’ennuie jamais à écouter. La fin de la face 1 est une sorte d’apothéose, une imitation de Yes ou de Pink Floyd, exposée avant d’être hachée sous les couteaux synthétiques du mixage ».


Bussy termine son article ainsi (nous sommes en décembre 1978) : « Il y a même des musiciens qui les reconnaissent explicitement comme une de leurs grandes influences (le quatuor anglais Metabolist). Car si Faust n’est que très mal parvenu à prouver et à justifier ses créations sur une scène, rassurons-nous : il n’est pas mort damné, puisqu’il a été le pionnier de ce rock déviationniste qui arrive aujourd’hui dans nos oreilles. Ce n’est pas un hasard si le groupe allemand le plus à l’avant-garde de son époque sert de « tête d’affiche » à la fresque consacrée aux nouveaux orchestres anglais et américains, Chrome, Debris, Devo, Throbbing Gristle, This Heat et autres Residents sont ses enfants légitimes : Méphistophélès a raté son coup ! ».


            A partir de 1989 et le passage au cd, Faust remplira les bacs avec71 minutes of (RERF1CD – 1989) puis 71 minutes (RERF1 – 2000), The Faust Tapes (RERF2CD – 1990 puis RERF2 – 2000), You know FaUSt (RERF4CD – 1997), BBC sessions+ (RERF5 – 2000), The Wümme Years (Faust box RERFB1 - 2000) ainsi que les rééditions toujours en 2000 de Faust et So Far.


            Un mot simplement pour décrire le coffret "The Wümme Years" qui ne fait que reprendre 5 cds du groupes parus déjà sur Recommended Records, à savoir Faust, So Far, The Faust Tapes, 71 Minutes et BBC sessions +. Cependant, le livret de 40 pages qui accompagne ce coffret est indispensable (textes, interviews en anglais, photos).


            Quant à 71 minutes of (cd original), il comporte the LP "Munic & Elsewhere/Return of a legend plus The Unreleased LP ‘Faust Party Three” dont une partie apparaissait sur les 45 tours en édition limitée et réservés aux souscripteurs.



  71 minutes of (boitier cristal – ReRf1CD)

 

            Petite entorse à l’ordre de sortie chronologique avec un petit saut en avant pour parler de ce maxi 45 tours sorti en 1984 "The Last Nightingale". Hubert : "Nous nous trouvons avec ce disque face à des musiciens bien connus des cinglés d’Intra-Musiques ; un mélange d’Henry Cow, d’Art Bears et de the Work. Trois compositions instrumentales furieusement désespérées, parfois très dure avec en plus cette fantastique voix de Robert Wyatt ; deux autres textes récités par Adrian Mitchell. Le plus excitant me parait être la qualité des enregistrements ; ils témoignent d’un lyrisme et d’une générosité rare. Chris Cutler et son drumming si particulier , Lindsay Cooper et ses anches déchirées, en passant par Fred Frith, Bill Gilonis, Tim Hodgkinson. Comme toujours, encore un disque évidemment que l’on trouvera facilement partout !" (Intra-Musiques n°12, 1985).

 

Improjazz : Si je me souviens bien, ce disque a été produit au bénéfice des mineurs britanniques en grève contre la politique de Thatcher. Comment as-tu rassemblé les musiciens, et spécialement Robert ?

 

Chris CUTLER : Oui, je voulais récolter de l’argent pour l’Union Nationale des Mineurs (National Union of Miners). J’ai simplement demandé à chacun. J’ai écris à Ralph Stedman et téléphoné à Robert et Adrian Mitchell. Ils ont tous dit oui immédiatement. La même chose avec Sally Potter, Lindsay Cooper et Tim Hodgkinson. C’était un moment politique très important ; tout le monde était prêt à aider. Avec Robert c’était facile, car je le connaissais, Ralph et Adrian étaient plus intimidés, eux étaient très connus et j’aurais pu être n’importe qui, donc ça a été plus impressionnant qu’ils aient accepté. J’ai donné l’argent à la branche houillère Bettshanger, juste au coin de la rue où mes parents vivaient dans le Kent".



Carte postale de Robert Wyatt (correspondance privée)

A suivre (Slapp Happy, Cassiber, Lindsay Cooper…)

 

Philippe RENAUD