CONCERTS ET FESTIVALS

 

 

Uzeste et ses 40 balais d'été

 


            La 40 ème Hestejadas de Las Art s'est déroulée du 11 au 19 août à Uzeste et ses environs. Cette manifestivité  fêtait donc ses 40 ans. Je ne ferai que la chronique des 4 derniers jours, ne pouvant  être là pour toute la durée de la fête. Oui car c'est une fête Uzeste, pour tous les sens, l'esprit et l'intelligence… On en revient revigoré d'avoir croisé des combattants du système, ceux qui se mettent en marge pour se demander «c'est par là qu'on va? Ah non faut trouver autre chose!».


            En plus de la fête vous pouvez savourer une interview de Bernard Lubat obtenue dimanche 20, vers midi sous la tonnelle du café des sports, chez Marie-Jo.

La fête que les artistes et le public partagent aura été permise grâce à l’aventure collective, fruit d’une réflexion, du passage de témoin et du travail intense des nombreux oeuvriersmis à l'honneur cette année sur les murs avec les photos d'artistes, techniciens, habitants d'Uzeste, syndicalistes… qui font que cette fête existe.


            J'ai donc raté quelques prestations, Sclavis, Portal, la soirée «Impwovizion» avec les musiciens Martiniquais (Luther François, Alfred Varasse...), Rita Macedo et le Parti Collectif… Pendant les  quatre jours l'offre est multiple: pour un même horaire on peut avoir trois spectacles/projections/ performances différents. De plus on traîne, on discute, on se repose après des bals tardifs, alors difficile d'aller d'un spectacle à l'autre toute la journée, prendre son temps c'est aussi Uzeste…

Cette année on étend moins la voilure : pas de chapiteau. Tous les grands spectacles se font dehors dans deux parcs prêtés par des particuliers d'Uzeste : le parc Lacape, où se déroulent les spectacles du soir et le parc Seguin, ceux de l'après-midi, les apéros musicaux, débats et gueuloirs du GFEN ayant lieu au pied de la collégiale à côté de la cabane de la C.G.T.. Les concerts et autres prestations qui attendent un public moins nombreux (et encore!) se font à   l'Estaminet, la salle des fêtes pour les projections,  la Tonnelle du café du sport  ou dans les granges (Vieira ou Chao). L'essentiel (se faisant, se donnant en plein air: le pari est gonflé mais gagné. Eole, Râ (ou Sunra?) ont été cléments.

 

            Ces concerts sous des arbres pluri-centenaires ont offert à l'ensemble un aspect étonnant. Etre dehors – ok, assis par terre sur des carrés de mousse, les arthritiques se sont plaints,  il y aura des petits gradins au fond du parc  l'année prochaine – avec un bon son, une polaire pour tenir, un éclairage correct … Alors pourquoi le chapiteau?  Spectateurs, artistes rencontrés, tout le monde était enchanté. Il y a toujours eu une part de magie  à Uzeste, le plein air ne l'altère pas.

 

Mercredi 16

Arrivé en fin d'après-midi je n'ai vu que le spectacle de la soirée qui ne m'a pas déçu.

Quel cirque ! C'est une suite de moments pendant lesquels les artistes improvisent et cherchent à nous détendre, à nous faire rire…

D'abord Les pochettes surprises de la Cie Lubat. Il s'agit d'une suite de solos/duos « de leurs tiers états ludiques » (tiré du programme).

Bernard Lubat en duo avec un robot posé sur son piano. Le robot déverse des balles de ping-pong qui s'intègrent dans le jeu du pianiste qui joue et en joue.

Jaime Chao, lui, s'amuse à nous faire croire qu'il n'est pas maître d’un drone avec lequel il fait différentes figures sur scène, traverse la foule...Fabrice Vieira nous présente un travail sur la voix avec des samples, boucles, mais certainement pas de l'autotune comme bon nombre de rappeurs actuels (heureusement!). L'artiste proposera beaucoup de travaux sur la voix pendant  cette Hestejadas.

Louis et Bernard Lubat nous donnent ensuite un numéro à base de batterie de cuisine (casseroles, faitout, sauteuse…) et de pétards, fumigènes. Ils délirent une bonne quinzaine de minutes hors de la scène sur le côté du public.

Jules Rousseau (bassiste de la Cie Lubat) et Christelle Dubois (contorsionniste, danseuse) terminent les Pochettes surprises  de la Cie Lubat  par un numéro en duo assez délicat, elle, interprétant avec son corps le jeu du bassiste.

Ensuite la Crida Company prend possession de la scène. Basée à Toulouse, cette  compagnie franco-catalane propose des spectacles décalés où se mêlent le chant, la danse, le cirque… avec une touche parfois trash, provocatrice. Ce soir  Mama Papa Carnaval est au programmeL'absurde, l'inversion des codes nous sont joués dans 3 à 4 «sketchs» ou «tableaux». Par exemple, un numéro de casquettes sur la tête du voisin, un homme se servant de la tête  (et du corps qui suit..) d'un autre comme d'une balle de basket (jusqu'au panier!)… Le tout exécuté par les quatre acteurs-clowns–équilibristes-chanteurs que sont Jur Domingo, Marta Torrents, Claudio Stellato et Julien Vittecoq.

Ensuite, il est minuit passé, les moins fatigués se dirigent vers l'Estaminet où commence un Bal chaloupé issu des rangs du Parti Collectif (collectif d'artistes bordelais). Leur maître mot : faire danser.

Donc de multiples influences de tous les continents (forro, biguine, tarentelle, jazz et j'en passe) qui s'écoutent et se dansent, le tout interprété par Brice Matha (sax), Gabriel Druot(basse élect.), Simon Lacouture (batterie), Tanguy Bernard (chant) et Thomas Boudé (guitare).

 

Jacques BONNAFFÉ

 

Jeudi 17

11h : Etat des lieux urgence festivals en France

Le matin, voire certains après-midis, il y a des débats à Uzeste (le 18: les réalités vécues par les femmes dans le monde, le 19: comment penser ensemble les résistances?). Fabrice Barontini directeur de Sons d'hivers commence en dressant un bilan assez sombre des liens entre la finance et la création culturelle. Depuis 5 ans les financiers achètent des salles, festivals, billetterie… :  afin de rentabiliser l'ensemble, le tout au détriment des artistes et du public pour qui la massification (concerts géants)  semble être l'avenir. A cela vous ajoutez le numérique qui fait crever les artistes : ces derniers gagnent beaucoup moins avec un téléchargement qu'avec la vente des CD. Fabrice Barontini nous explique que Marc Ribot gagnait bon an mal an 30 000 $ jadis avec ses CD, Actuellement le même nombre de téléchargements (correspondant au même nombre de CD) lui rapporte 180 $. Numérique qui crée aussi les hits des artistes planétaires qui remplissent les stades, le beat, le thème - qui doit être une accroche et surtout pas avoir du sens- de l'ordinateur. Donc résister, mais comment? Les artistes présents (Lubat, Vieira, Luther François, Minvielle..) sont très inquiets et appellent à la résistance, au collectif et demandent aux services publics de réagir… La massification entraîne une uniformisation dans la façon de penser, c'est la grande fabrique des goûts. «Un peuple de moutons appelle un gouvernement de loups», sur ces mots Bernard Lubat clôt le débat.

 

14h : Chère inconnue à la Grange Chao

De l'impro totale par un duo de femmes Charlène Moura (saxophone alto) et Juliette Kapla (chant). Très belles demi-heures d'échanges, belle rencontre !

16h : Jazzmosphère...jazzmosphère !

Parc Seguin, on s'assoie au milieu, il y a 4 scènes dispersées autour du public.

Contre champ  Emile Rameau (batterie), Bernard Lubat (piano)

Bernard Lubat a invité ce jeune batteur d'un village voisin à venir improviser. Le courant passe bien entre eux.

IsotopeThomas Boudé – membre de  Los Gojats - (guitare), Olivier Gay (trompette), Tom Peyron (batterie), Mickaël Ballue (trombone)

Déjà entendu l'an dernier mais sous la forme d'un trio invitant le trombone, ils l'ont donc intégré. Les morceaux s'enchaînent pendant 45 minutes sans présentation et c'est très bien comme cela.  Beaux solos de Thomas Boudé.

Biceps Louis Lubat (batterie) Brice Matha (saxophone ténor)

Déjà vu l'an dernier, très tonique  avec des moments de grâce et un Louis Lubat déchaîné qui à la fin fracasse, jette, démonte sa batterie tout en jouant.

Band of dogs  Philippe Gleizes (batterie) Jean Philippe Morel (guitare basse) Fabrice Vieira (guitare et voix)

Alors là... Gros son, une ambiance à la Magma qui est assumée (en ai parlé aux musiciens après). Ont surpris nombre de festivaliers, ce qui n'est pas un mal. Pour moi, une prestation géniale. Le bassiste met une nappe sonore incroyable sur laquelle les deux autres voyagent. Une claque!

19h la French pOetry, atelier du vers ouvert par Jacques Bonnaffé

Un récital de poésie? Je trouve dans le programme: «Premier objet de la poétrie : poser le poème au sol, le rendre public. Si vous n'avez pas compris il faut venir. Si vous avez compris, il faut venir aussi». Tout est dit. Une bonne heure de poèmes dits, vécus, parfois avec un ton différent ou une «langue» différente (français du XVIè, Ch'ti). Quels poètes? De mémoire: Rimbaud, Dominique Sampiéro, Scutenaire...

 

21h Parc LacapeJazzmosphère suite

D'abord Coltrane Jubilé Quartet. Vous n'êtes pas sans savoir que John Coltrane est mort il y a 50 ansCe groupe issu de la scène régionale a conçu cette création afin de «fêter» cet héritage .  On entendit un Giant Steps et quelques compositions.

Saxophone contre batterie, tout contre! François Corneloup (saxophone baryton) Simon Goubert (batterie). Alors là de la musique… Ils commencent tous les deux par un Naïmade Coltrane, François Corneloup tout en délicatesse et en intensité, Simon Goubert dans la même veine avec un jeu de cymbales et une énergie qui lui sont propres. L'ensemble suivi par un hommage à Jeanne Moreau et son  Tourbillon, avant de finir sur Lonely Woman.

Transatlantiquement vôtre! Luther François (saxophone ténor)  Bernard Lubat (piano)

Pendant ce set, Bernard Lubat a tressé au piano un écrin dans lequel Luther François a pu s'épanouir. D'abord un peu d'hésitation, ou la volonté de laisser le départ à Bernard Lubat, et Luther François se lance. C'est un colossal saxophoniste ! Eux aussi ont commencé par Naïma, une version tout autreavant de continuer sur un blues et une ballade improvisée.

Minuit, L'Estaminet Forro Pifado, Fawzi Berger (percussion, chant), Jaoro Rodriguez  (percussions, chant) Corentin Restif  (accordéon) Carlos Valverde (fifres)

Un bal d'enfer avec une musique endiablée, le Nordeste  à Uzeste...

 

Vendredi 18

14h Standard du jour  dans la Grange Vieira .

Une grange bondée, j'écoute dehors et j'arrive à me glisser. D'abord François Corneloup (sax baryton) en solo qui nous fait réécouter, en étirant, cassant le rythme, piani/forte  et donc en nous faisant bien voyager,  un standard de Thélonious Monk, EvidenceFabrice Vieira (guitare électrique) apparaît et un You don't know what love is tout en douceur,  mais aussi en aspérités,  naît et se développe devant nous. Pour ces deux morceaux, des standards, mais pas une musique léchée, propre. On gratte, on cherche, on tourne autour et ça joue.

16h, même endroit: Mhère trioJacques Di Donato (batterie), Nicolas Nageotte (sax. Baryton), Fabrice Vieira (guitare). Je suis au premier rang. La grange se remplit petit à petit. Impro totale dans une ambiance noise/rock/jazz, comme le dit un spectateur à la fin, «ça envoie du pâté! ». Il est vrai, les adultes avec enfants en bas âge et une femme enceinte sont sortis précipitamment. On est dans l'énergie pure mais aussi de grands moments de douceur un peu lyrique - note étirée au sax ou à la guitare, tout semble planer- avant de retourner dans un échange musclé, mais par des musiciens à l'écoute. Ils développent un morceau sur 45 minutes qui, pour moi, furent assez jubilatoires. Générosité et écoute. Génial! L'ensemble finit  avec Jacques Di Donato qui nous demande si nous voulons que cela continue, et il nous récite un poème de Prévert: «J'ai mis mon képi dans la cage et je suis sorti avec l'oiseau sur la tête ...». On est assez proche de Mats Gustafsson avec son trio, néanmoins un peu différent avec Prévert.  On sort de là sonné mais bien.


17 h. Rigodon . Une autre forme d'impro va se dérouler devant les yeux d'un public très nombreux dans le parc Seguin. Deux acteurs vont être en roue libre – Gilles Defacques etJacques Bonnaffé- accompagnés, et parfois précédés, du non moins délirant André Minvielle, ainsi que d’'une petite fanfare d'enfants d'Uzeste épaulée par Raphaël Quenehen(saxophoniste de Papanosh). Comment raconter cette prestation? Jacques Bonnaffé arrive en carnavaleux de Dunkerque: robe, nez rouge, fichu sur la tête, longue pique avec un parapluie au bout, Gilles Defacques avec une longue robe de chambre satinée  et voici qu'ils se mettent à délirer, souvent en ch'ti. Ils sont rejoints par André Minvielle qui arrive avec un déboucheur de canalisation sur la tête, il se met à la batterie. Cela va durer 1h et quart. Qu'avons-nous entendu, vu? De la clownerie, des poèmes, des chants ch'ti et d'ailleurs, «quand la mer monte», «viens boire un bock», des échanges sans queue ni tête… un délire total qui semble parfois, à de rares moments, s'essouffler avant de repartir. Faut dire que la barre est haute. Après avoir ri pendant toute la durée du spectacle, j'aspire à un peu de calme, Sylvain Roux (fifres et flutes) et Serge Teyssot-Gay sont à la collégiale où leur prestation a commencé depuis 15 minutes, mais j'ai besoin de souffler. A l'Estaminet, je surprends  une conversation : André Minvielle arrive et salue des amis qui le questionnent sur Rigodon. Globalement il y eut parfois du flottement car les deux acteurs n'ont pas voulu de synopsis et ont préféré improviser totalement  du début à la fin, ce qui a donné à l'ensemble une touche de folie appréciable.

21h Parc Lacape:

Sous les non dits la nuit: C'est une soirée sous le règne du verbe, en très grande partie improvisée.

Poulainjar

Léa Monteix (violoncelle, chant)  Fabien Gaston Rimbaud (batterie, chant)

Je les avais entrevus l'an passé et ils ne m'avaient pas emballé, tandis que ce soir ils m'ont conquis. Un monde bien à eux, absurde, volontairement délirant, drôle et soudain grave. Violoncelle, une batterie  minimale (tom basse, caisse claire, cymbale et charley), elle, en robe blanche est assise, parfois couchée, lui, avec une veste sombre joue debout. Et leur monde, inracontable mais à vivre, si Poulainjar passe près de chez-vous allez donc voir.

Free songs

Juliette Kapla (impro/voix) Claire Bellamy (contrebasse; chant)

«Ces free-songeuse, free-sonnantes improvisent tout, texte et musique », voilà ce qu'en dit le programme, et c'est la vérité. Je les ai déjà vues mais là une nouveauté : Juliette Kapla demande que le public lui fournisse des mots (3 à 4) sur lesquels elle brode, improvise un texte dans l'instant, accompagnée de Claire Bellamy. Génial et très fort, des artistes !

Dos à dos

Joelle Léandre (contrebasse, voix) Bernard Lubat (piano, voix)

Franchement je ne sais pas à quoi m’attendre : une lutte stérile entre égos énormes ou un truc sans âme car ils n'osent pas (j'ai vu les deux cas lors de rencontres qui devaient être prometteuses), ou bien un véritable échange ? Bingo ce fut la troisième option qui se déroula devant nous. Quelle chance on a d'être là. L'archet répond au piano, la voix à la voix, aucun ne veut écraser l'autre. Du plaisir !

Improphétique...

C'est une réunion complètement improvisée entre des membres du GFEN (Meryl Marchetty, Michel Ducom..)Juliette Kapla et la Compagnie Lubat. Le verbe sonne, frappe, interroge et dérange  avec une musique qui n'est pas une toile de fond mais est partie intégrante de ce qui se crée.

Minuit à L'Estaminet

Le peuple étincelle (François Corneloup, sax.soprano, Fabrice Vieira, guitare, chant, porte-voix, Eric Dubosq- guitare basse, Michael Geyre – accordéons, Fawzi berger – zaboumba et pandeiro) . Le bal donc; là nous avons un mélange de tout ce qui fait guincher sans que cela soit de la «world music». C'est franc du collier avec la ferme volonté de faire tourner les danseurs.

 

Samedi 19

Mon premier concert est celui de Papanosh à l'Estaminet. Que dire de cette prestation ? Ouah !! Les 5 fous furieux de Papanosh nous ont livré un set euphorique dans un Estaminet bouillonnant. Ces 5 lascars Jérémie Piazza (batterie) Sébastien Palis (piano) Quentin Ghomari (trompette) Raphaël Quenehen (saxophones) Thibault Cellier (contrebasse) ont développé des thèmes surtout tirés de leur dernier disque (A chicken in a bottle). Mingus, Nino Rota et John Zorn étaient convoqués. Vraiment un concert où l'énergie, l'invention et la générosité étaient de mise. Le public sort détendu, galvanisé… il interpelle et félicite les musiciens.

 

La nuit insolite.

Cette nuit rappelle les promenades des Solis sauvages de jadis. L'idée est la même: prendre une foule,  la faire déambuler dans une forêt alors que la nuit est tombée et l'emmener devant plusieurs spectacles au cours d'une marche de 2h30, 3h.  Alors tous les sens sont en éveil, c'est une expérience complète car les prestations se déroulent dans un environnement  inhabituel «lorsqu'on va au spectacle».

Il est 21h30 dans le parc Lacape. D'abord écouter les divagations de Jérome Rouger qui excelle dans une conférence gesticulée ou il effectue l’analyse du premier rang avant de scinder la foule en deux et d’indiquer la suite des événements: un groupe suivra Jaime Chao l’autre «Boboss». Pas d'éclairage seulement 1 marcheur sur 4 a un luminaire soit orange soit jaune, le guide en ayant un vert. Le tout bien sûr sécurisé par les bénévoles de la CGT, personne ne sera égaré dans cette sombre forêt.

 

            Marcher, sentir la menthe sauvage que l'on foule, repousser des branches (en faisant attention à son voisin…), passer un ruisseau et puis s'arrêter pour voir une sorcière (Juliette Kapla) éclairée par des bougies  débiter des horreurs en anglais à 4 mètres du sol sur la fourche d'un arbre massif ; entendre un chant martiniquais interprété en créole par 2 femmes et un homme éclairés par des bougies accrochées sur les arbres; écouter un solo de batterie (qui ? Emile Rameau entendu jeudi après-midi) éclairé par des fumigènes oranges; continuer notre divagation, passer un ruisselet,  trouver Jacques Di Donato et Nicolas Nageotte qui improvisent à la clarinette dans une clairière. Ils sont à genoux, se lèvent et apparaît Patrick Auzier (oeuvrier historique qui fut l'artificier de la Cie) qui doté d'un arrosoir  crachant quelques flammèches, allume un jardin de  bâtonnets dispersés sur un bel espace, ceux-ci  crépitant comme ceux que l'on met sur certains gâteaux d'anniversaires ou sapins à Noël. Au milieu de cette féérie lumineuse, nos deux musiciens déambulent …  On sort des sous- bois, ça y est on se reconnaît: nous sommes dans le parc Seguin. Un mur de cartons peints en rouge, et là Jacques Bonaffé nous interpelle et débite un poème qui incite à la révolte. Il nous enjoint de défoncer ce mur. Nous nous retrouvons sur la place devant la collégiale, retrouvons l'autre groupe ainsi que Jérome Rouger, Jacques Bonnaffé et Gilles Defacques. Ceux-ci partent en roue libre pendant une dizaine de minutes, nous incitant à créer une œuvre avec les cartons, le tout sur le ton d'une parodie de reportage et d'inauguration délirante de la dite «oeuvre». Et puis une fenêtre s'ouvre au coin de la place, François Corneloup et son baryton apparaissent, des improvisations de différents instruments (trompette, sax alto) se font de plusieurs fenêtres.  A la fin de cet intermède, la foule descend la rue pour rejoindre le pont au- dessus du ruisseau. Dans une prairie apparaît en lettres de feu «40ème Hestejadas de Las Art», les pyrotechniciens sont là ainsi que l'atelier tambour jazzcogne qui a travaillé avec Fawzi Berger tous les matins à 10h. Ils sont  grimés, inquiétants et nous incitent à les suivre. Nous passons le ruisseau du Bourg au pied de la Collégiale et rejoignons la route de Langon. A une fenêtre apparaîtThomas Boudé qui improvise. Au bout de quelques minutes un chariot élévateur arrive et fait décoller une palette à ¾ mètres de haut sur laquelle  un batteur joue seul et avec Thomas. La horde des percussionnistes nous incite à les suivre, le tout aussi sous la conduite des membres de Pyro'Zié qui illuminent le sol et le ciel de multiples fumigènes et autres feux d'artifice. Nous empruntons la rue Faza. Au début Louis Lubat, dans un jardin, improvise sur une batterie alors que des feux d'artifice l'entourent et l'accompagnent. Un peu plus loin (et après) Laure Duthilleul apparaît à une fenêtre, elle récite  un texte de Bernard Manciet. Des images sont projetées sur des murs et nous arrivons à l'Estaminet oùBernard Lubat installé dans la rue sur une petite scène joue une intro au piano avant d'interpréter «Dum,Dum» d'Eddy Louis. Enfin, le bal de Papanosh commence dans l'Estaminet; il est 1h du matin bien passé, le bal finira vers 3 - 4 heures. On est complètement ensorcelé.

 

Bilan: un bel anniversaire, une Hestejadas plus que prometteuse pour un avenir batailleur et créateur.

 

Philippe CHARPENTIER

Texte et photos

 

  

 


JAZZ EM AGUSTO

dans la ville blanche

 

4-5-6 août 2017

 

 

 

Vendredi 4 août. 21h30. Anfiteatro ao Ar Livre

The Fictive Five

 

Larry Ochs – tenor and soprano saxophones

Nate Wooley – trumpet

Ken Filiano – double bass

Pascal Niggenkemper – double bass

Harris Eisenstadt – drums

 

Samedi 5 août. 18h30. Edificio Coleção Moderna

EITR

 

Pedro Sousa – tenor saxophone and electronics

Pedro Lopes – electronics

 

Samedi 5 août. 21h30. Anfiteatro ao Ar Livre

Human Feel

 

Jim Black – drums and electronics

Kurt Rosenwinkel – electric guitar

Chris Speed – tenor saxophone and clarinet

Andrew D’Angelo – alto saxophone

 

Dimanche 6 août21h30. Anfiteatro ao Ar Livre

High Risk

 

Dave Douglas – trumpet

Ian Chang – drums

Jonathan Maron – electric bass and electronics

Rafiq Bhatia – electric guitar and electronics

 

 

Le titre de cette chronique, dans la ville blanche, fait référence au film d’Alain Tanner tourné à Lisbonne en 1983. Précisément, c’est l’adjectif blanc qui me restera de ce court séjour lisboète. Non pas la blancheur de la ville écrasée par le soleil comme dans le film, mais en raison des concerts vus et des événements qui ont raccourci ce voyage initialement prévu pour durer 10 jours.

 

En premier lieu, parlons musique : la lecture des musiciens intervenant au cours des trois derniers jours du 34ème festival Jazz em Agusto ne m’avait pas incité à aller à Lisbonne spécifiquement pour le jazz. Mais, l’occasion avait fait le larron ! Et au final, j’aurais mieux fait de m’abstenir…

 

En effet, il n’y avait pas un seul noir américain parmi les musiciens des quatre concerts vus. Je n’avais pas fait trop attention à cela quand j’avais réservé mes places. Mais, plus grave, il n’eut pas un seul noir américain durant tout le festival… C’est un fait inhabituel ! En effet, parcourant attentivement le livre paru à l’occasion du trentième anniversaire deJazz em Agusto (2013), j’ai toujours trouvé au moins un noir américain dans ses vingt-neuf éditions initiales (1984-2012), sauf naturellement dans la toute première où quatre groupes portugais s’étaient exprimés. Sans commentaire ! Si, finalement, j’ai envie d’en faire un : trois des quatre groupes vus cette année étaient conduits par des musiciens américains, mais blancs… Et, aucun noir américain ne les accompagnait (bis). Et, aucun noir américain n’était présent au cours de cette édition de Jazz em Agusto (re-bis)…

 

Je conçois bien que la présence de noirs américains n’aurait pas forcément signifié une plus grande qualité musicale. Mais, justement, parlons qualité ! Elle n’a pas été au rendez-vous, à l’exception de Human Feel. Mais, commençons par le commencement : le concert des Fictive Five dirigé par Larry Ochs.

 

Larry Ochs masquant Ken Filiano © Olivier Ledure 

 

Et que ce concert ait été dédié aux trois cinéastes Wim WendersKelly Reichhardt (inconnu au bataillon) et à William Kentridge (très connu des lecteurs attentifs de mes chroniques sud-africaines) ne changea rien à la musique jouée !  Elle fut mauvaise, en tout cas, je ne l’ai pas aimée. Je dirais que The Fictive Five portaient décidément bien leur nom : l’addition de talents individuels n’a jamais constitué un groupe ! Nate Wooley m’a en particulier extrêmement déçu : il s’est contenté de jouer dans un registre très inhabituel pour ce que je connais de lui. Un jeu bop très approximatif, des citations à tire-larigot, une bien pauvre prestation en définitive !

 

Passons au lendemain : Pedro Sousa, un saxophoniste portugais, chouchou de la presse locale et Pedro Lopes, un maître du bidouillage électronique, toujours selon la même presse locale, donnaient un concert dans une salle de la Fondation Calouste Gulbenkian. Vous connaissez mes goûts en matière de jazz : ils ne s’accordent pas du tout avec l’esthétique développée par le duo des Pedro ! Le comble du ridicule intervient vers la fin du concert : Pedro I triturait ses pédales pour faire passer le son dans son saxophone ténor… sans en jouer pendant de longues minutes ! Je quittais la salle du concert en regrettant que les deux Pedro ne soient pas appelé Bernardo, l’assistant muet de Zorro


Heureusement, la soirée se termina par le concert de Human Feel. Ce groupe s’est formé en 1987 du fait de la rencontre de Jim BlackChris Speed et Andrew D’Angelo, encore étudiants. Trois ans plus tard, l’arrivée de Kurt Rosenwinkel compléta le trio initial. Cette formation fêtait donc son trentième anniversaire et, tout simplement, cela s’entendait : complicité évidente, enchaînements parfaits, superbes techniques, plaisir de jouer ensemble…

 

Human Feel : Kurt RosenwinckelAndrew D’Angelo

Chris SpeedJim Black © Olivier Ledure

 

Puis, le dimanche arriva ! Comme la veille, je rejoignais Joëlle à la terrasse d’un café où nous discutions de notre programme touristique d’avant-festival : ce jour-là, nous étions d’accord pour aller admirer les formidables collections amazoniennes du musée ethnologique de Lisbonne. Nous prîmes donc un tram local pour nous y rendre. Arrivés sur place, premier problème : ces collections étaient fermées au public pour cause de vacances de l’ethnologue de service, en dépit de larges publicités placardées dans toute la ville les vantant (les collections, pas les vacances). Déçus, nous avions rejoint un restaurant pour nous remonter le moral. Et lorsqu’arriva l’addition, je plongeai ma main dans la poche où j’avais rangé ma carte d’identité et mon portefeuille : elle ne rencontra que le vide… Le second problème était arrivé ! Je me retrouvais nu comme un ver sans possibilité de régler le reste de mes vacances lisboètes. Et envolée ma carte bancaire qui devait me servir à payer l’hôtel pour le restant dû !

 

Je ne remercierai jamais assez Joëlle qui a réglé le fameux restant dû et m’a avancé du liquide pour la fin de mon séjour ! Puis, elle me laissa devant l’hôtel de police créé spécialement pour les étrangers qui se font plus ou moins dépouillés comme moi : elle devait rejoindre Paris très tôt dans la matinée du lendemain. Sortant du commissariat, il me restait à voir le concert final du High Risk, la formation de Dave Douglas. Pour ma part, j’avais déjà vécu une forme de High Risk qui m’a peut-être empêché d’apprécier le concert du trompettiste à sa juste valeur, je le concède !

Une nouvelle fois, nouveau groupe[1] ! Et, ce nouveau quartet souffrit d’un batteur trop envahissant privilégiant une assise rock insupportable. Par contre, j’ai apprécié la parcimonie avec laquelle les deux guitaristes ont produit de l’électronique. Au final, le concert ne décolla que sur les deux derniers titres joués après que Dave Douglas se soit excusé auprès du public lisboète pour l’élection de son président Trump


Dave Douglas © Olivier Ledure

 

Olivier LEDURE

dimanche 13 août 2017.


 



[1] S’il existe bien un CD qui s’appelle High Risk enregistré en quartet par Dave Douglas en 2015, deux de ses membres avaient changé.