CONCERTS ET FESTIVALS


Gant de velours et main de fer à La Dynamo

 

Après avoir été en résidence au Carreau du Temple, la Fabric de l’ONJ s’installe à la Dynamo à partir de janvier 2017. Le 13 juin La Dynamo accueille deux projets aux antipodes : le Daniel Erdmann’s Velvet Revolution, trio acoustique à l’instrumentation originale – saxophone, violon et vibraphone – et Kolkhöse Printanium de Paul Brousseau, quintet électrique classique – saxophone, guitare, claviers, basse et batterie.

 

Comme Sons d’hiver, son cousin du Val-de-Marne, Banlieues Bleues est née de la volonté des communes de la Seine-Saint-Denis de proposer un festival de jazz. La première édition a lieu en 1984. C’est en 1990 que sont lancées les Actions Musicales, projets développés par des musiciens avec des écoles, des danseurs, des comédiens, des musiciens amateurs... En 2006, Banlieues Bleues s’installe à la Dynamo et propose désormais des concerts tout au long de l’année. Située dans le quartier des Quatre-Chemins, à Pantin, la salle, moderne, a été construite dans une ancienne fabrique de sacs de toile de jute.

Ambiance décontractée dans la cafétéria avant le concert : spectateurs et musiciens devisent devant une bière et un sandwich. Toujours assidu, Olivier Benoît est venu écouter les projets des musiciens de l’ONJ. Hasse Poulsen et Edward Perraud sont là aussi, solidaires avec leur ami de Das Kapital, Erdmann.

 

Daniel Erdmann’s Velvet Revolution

  


La soirée commence par le concert de Velvet Revolution. Outre Erdmann au saxophone ténor, Théo Ceccaldi (membre de l’ONJ) est donc au violon etJim Hart au vibraphone. Leur premier disque, A Short Moment of Zero G, est sorti en octobre 2026 chez BMC. Le nom du trio d’Erdmann est évidemment un hommage à la Révolution de velours, qui mit fin au régime communiste tchécoslovaque en 1989.

Les six morceaux au programme sont signés Erdmann et tirés de A Short Moment of Zero G. A noter, « Quand j’étais petit je rêvais d’être pauvre », un clin d’œil aux Contes de Rose Manivelle en trio avec Vincent Courtois et le musicien-griot-poète André Ze Jam Afane.

Décollage spatial avec "A Short Moment of Zero G" : Hart frotte les lamelles de son vibraphone avec des archets tandis que Ceccaldi et Erdmann chatouillent les aigus de leur instrument. Le trio change ensuite de registre avec un riff en pizzicato du violon et des nappes de sons du vibraphone, pendant que le ténor joue une mélodie torturée, aux accents mélancoliques. Les interactions élégantes du trio, ponctuées de boucles et d’envolées free, rappellent la musique de chambre contemporaine. Après un solo a capella tendu du ténor, le violon entre dans « I See A Strange Light » pour un dialogue moderne à base de traits dissonants, notes tenues, glissandos, rubatos… et, toujours, cet entrelacs subtil des voix. Le thème, exposé à l’unisson, n’est pas sans évoquer Ornette Coleman. Hart fixe des pinces et des bouts de papier sur les lamelles de son vibraphone pour jouer sur les sonorités tandis qu’Erdmann et Ceccaldi assurent un continuum sinueux en arrière-plan. Les échanges bruitistes heurtés de « Still A Rat » ramènent à une ambiance contemporaine, puis le morceau débouche sur une cavalcade entraînante, dynamisée par l’apport des techniques de jeu étendues. Des accents bluesy accueillent « Quand j’étais petit je rêvais d’être pauvre », mais le développement penche davantage vers des motifs hypnotiques dans une veine contemporaine. Ceccaldi s’en donne à cœur joie dans l’introduction des « [Les] frigos » : bourdonnements, multi-cordes, pizzicatos rythmiques, phrases nerveuses, grincements… Autant de contrastes avec la mélodie nostalgique, reprise par le ténor, imposant, et le vibraphone emphatique. Le concert s’achève sur « Infinity Kicks In ». Ceccaldi joue un riff endiablé en pinçant et frottant les cordes ; pendant tout le concert il a souvent utilisé son violon comme une guitare. Tantôt Hart se joint aux motifs du violon, tantôt il s’envole dans des longues phrases sinueuses. Quant à Erdmann, son discours passe du registre medium-grave à l’aigu avec une montée en tension progressive.

La musique du Velvet Revolution d’Erdmann est tout à fait convaincante : des sonorités insolites, des dialogues expressifs, des rythmes soutenus et une inventivité jamais prise à défaut. Bravo !

 

Kolkhöse Printanium

 

Brousseau forme Kolkhöze Printanium en 2007, avec Hugues Mayot aux saxophones, Maxime Delpierre à la guitare, Jean-Philippe Morel à la basse et Philippe Gleizes à la batterie. Leur premier opus, Kolkhoznitsa Vol. 1, sort la même année.

La politique s’invite au concert : le set commence par un extrait du discours prononcé par Emmanuel Macron le 7 janvier 2017 à Clermont-Ferrand – « Penser printemps », inspiré par un texte d’Alain, de 1935 – avec, en toile de fonds, un son de cloche de synthèse. Le développement de « Titan » est tranquille, dans une ambiance fusion, accentuée par les claviers. Dans « Allende en la ONU », après le discours, la rythmique s’emballe et installe un climat dense et lourd : Gleizes cogne sur sa batterie et Morel martèle sa basse. Le maelstrom sonore s’accentue encore avec « Our Face At ‘The Motown’ ». A l’inverse de Velvet Revolution, qui mise tout sur la lisibilité des échanges, Kolkhöse Printanium parie sur un magma sonore qui tient autant de la musique concrète que du rock alternatif. « Sans le savoir » commence encore par un discours, puis Delpierre enchaîne une ritournelle sur des boucles rythmiques touffues, pendant que Mayot joue une mélodie décalée. Démarrage tellurique pour « Ssen Soupape » : la batterie et la basse occupent le premier rang, la guitare peine à se faire entendre, les claviers et saxophone paraissent lointains. Après une succession de bruits industriels et de voix off, proches de la musique concrète, « Exhausteur » déroule une mélodie plus calme, sur un accompagnement binaire lent. Nouveaux bruits mécaniques d’atelier pour l’avant-dernier morceau, qui servent de décors aux boucles de la guitare et aux vrombissements des claviers. La batterie et la basse renforcent encore le côté hypnotique, tandis que le saxophone pousse des cris, avant un final mélodieux. La soirée s’achève dans une atmosphère de science-fiction, avec des nappes de sons aériennes, des phrases mélodiques distantes et une rythmique en suspension.


 

Kolkhöse Printanium vrombit dans un univers brutal, alimenté par une section rythmique violente, des effets bruitistes tonitruants, des claviers bourdonnants… une sorte de free rock alternatif puissant.

 

Bob HATTEAU

 

Aïrés Trio au Café de la Danse…

 

Le 4 décembre 2017, à l’occasion de la sortie de leur premier opus éponyme chez Outhere Music, l’Aïrés Trio – Airelle Besson, Edouard Ferlet et Stéphane Kerecki – se produit au Café de la Danse. En première partie, Jozef Dumoulin présente son dernier projet en solo.

 

 

A Fender Rhodes Solo

 

Sorti en 2014 chez Bee Jazz, A Fender Rhodes Solo est l’un des nombreux projets de Dumoulin. Comme il le souligne lui-même, ce n’est pas le versant funk et psychédélique que le claviériste privilégie avec le Rhodes, mais plutôt l’électro. C’est pour cela qu’il s’entoure d’un tas de pédalier FX et autres boîtiers divers.

Le set de Dumoulin dure une trentaine de minutes pendant lesquelles il pétrit de multiples effets sonores. Il plaque des accords aériens, égrène des motifs minimalistes sur le clavier et trifouille ses boutons pour fabriquer des sons d’outre-tombe, entrelacer des boucles synthétiques, répéter des motifs cristallins, produire des grésillements électriques, faire jaillir des pétarades mécaniques, imbriquer des ostinatos crépitants, dérouler des trémolos…

 

 

La musique concrète et autres dérivés postmodernistes sont plus proches de la musique de Dumoulin que Louis Armstrong, Charlie Parker ou John Coltrane. C’est une mise en bouche décalée et étonnante avant le trio acoustique prend la suite...

 

Aïrés Trio

 

Une fois sa résidence au Théâtre municipal de Coutances terminée, en mai 2017, Besson a formé l’Aïrés Trio avec Ferlet et Kerecki, afin de partager un goût commun pour des architectures musicales recherchées.


 

Le concert reprend la plupart des morceaux du disque : « Infinité » et « Résonance », signés Besson, « L’histoire d’un enfant de Saint-Agil » et « Les stances du sabre » de Ferlet, « Manarola » de Kerecki, mais aussi « Es Ist Vollbracht », tiré de la Passion selon Saint-Jean de Johann-Sebastian Bach et arrangé par Ferlet, «La pavane pour une infante défunte» de Maurice Ravel, « Windfall » de John Taylor (partenaire de Kerecki, avant son décès en juillet 2015) et la « Pavane » opus 50 de Gabriel Fauré.

« Infinité » s’ouvre sur la sonorité lumineuse et velouté de la trompette, bientôt rejointe par le piano et la contrebasse pour un unisson élégant. Après un développement rythmé de Ferlet, Kerecki emmène le gros son boisé de sa contrebasse dans un solo mélodieux, tandis que Besson continue avec un mouvement legato dynamique. Une pédale dans les cordes du piano, un rythme frappé sur la table de la contrebasse et des jeux de bouche et de piston introduisent « Es Ist Vollbracht ». Le trio alterne passages enlevés et allusions à l’aria de Bach dans un traitement moderne et tendu. C’est encore après une introduction sous forme de passes à trois que Besson expose avec majesté la « Pavane pour une infante défunte ». Le trio adopte une approche sobre qui met en relief la beauté du thème de Ravel.

Ferlet explique que « L’histoire d’un enfant de Saint-Agil » est la transcription d’une improvisation réalisée lors d’une résidence du pianiste dans ce petit village du Loir et Cher. Pétulant, le morceau permet au trio d’interagir dans un festival d’unissons, contre-chants, questions-réponses et autres dialogues. Le trio poursuit avec l’évocation d’un autre village : « Manarola ». Aïrés revient aux techniques étendues pour reprendre cette composition que Kerecki avait déjà jouée avec Taylor au Café de la Danse. Manarola a beau faire partie des Cinque Terre, en Italie, c’est plutôt un esprit latino qui habite cette interprétation, conclue par un chorus de contrebasse d’une musicalité remarquable.  Le « Windfall », que Taylor a composé au début des années quatre-vingts dix, est abordé sur un mode intimiste, avec tout un jeu de croisements délicats entre les phrases fluides de la trompette, les lignes souples de la contrebasse et les motifs déliés du piano.

Le bourdon qui sort du piano et le chant grave de la contrebasse plongent d’abord l’auditeur dans une ambiance légèrement bouddhiste, amusante pour cet avatar de la « Danse du Sabre » d’Aram Khachaturian, mais les trois musiciens repartent rapidement dans des échanges vifs et sautillants, plus proches de l’œuvre originale. Avec « Résonance », retour à Bach et ses contrepoints virtuoses, avant  des chassés-croisés, toujours aussi ingénieux. En bis, après un préambule percussif, Besson, Ferlet et Kerecki achèvent leur soirée par la splendide « Pavane » de Fauré qui inspira d’ailleurs celle de Ravel.

L’Aïrés Trio propose un jazz de chambre marqué par la musique classique. Une personnalité singulière, servie par une instrumentation trompette – piano – contrebasse plutôt inhabituelle, une inventivité malicieuse et une maestria admirable rendent cette musique passionnante.

 

Bob HATTEAU

 

 

Mona à l’Ermitage

 

 

Membre de The Very Big Experimental Toubifri Orchestra, musicienne apparentée au Grolektif, connue pour son duo orTie avec Grégoire Gensse et son spectacle en solo, la clarinettiste Elodie Pasquier a formé un quintet en 2016 : Mona.

            Le 7 septembre, Mona sort un disque éponyme sur le label Laborie. Le concert de lancement a lieu au Studio de l’Ermitage. Pasquier s’est entourée de musiciens venus d’horizons divers : Romain Dugelay (animateur clé du Grolektif) aux saxophones alto et baryton, Fred Roudet (Le chant des possibles) à la trompette et au bugle (désormais membre du Workshop de Lyon – NRDC), Hilmar Jensson (AlasNoAxis, Tyft Trio…) à la guitare et Teun Verbruggen (Jeff Neve Trio, Flat Earth Society…) à la batterie.

            Pasquier a composé l’ensemble du répertoire de Mona et le concert reprend les morceaux du disque, plus « Gatito », une composition d’orTie, en bis.

            Le concert démarre sur les volutes élégantes de la clarinette basse a capella, qui débouchent sur une mélodie aux accents nostalgiques. Le foisonnement des cymbales et les contre-chants de la trompette et du saxophone baryton contrastent avec le riff tranquille de la guitare et les phrases sinueuses de la clarinette. Puis, sur une rythmique aux tournures funky et bluesy, « Luz » s’emballe, jusqu’au chorus véloce de Verbruggen. Le rock s’invite dans « Like a Melted Cheese » : une batterie puissante, des bruitages électro orchestrés par le saxophone baryton et des motifs impétueux de la guitare. La trompette et la clarinette dialoguent à qui mieux mieux. A ce « free rock alternatif » succède un passage minimaliste qui évoque quasiment la bande son d’un film de science-fiction. « Like a Summer Sky » prolonge cette ambiance cinématographique : les effets spatiaux de Dugelay complètent les lignes aériennes de Jensson et le jeu tout en souplesse de Verbruggen. Avec sa clarinette soprano  Pasquier s’aventure subtilement dans le monde de la musique classique. Sur des grésillements, bourdonnements et autres crépitements électriques, le morceau s'oriente ensuite vers la musique concrète. Techniques étendues, phrases tranchantes, riffs acérés, dialogues à bâton rompu… poussent le morceau vers la musique contemporaine, avec, toujours, une pulsation rythmique solide.

 


            Chaque morceau est constitué de plusieurs tableaux. « Sexy » ne fait pas exception : après un démarrage intimiste, avec un unisson de la clarinette et de la trompette, des accords en suspension de la guitare, puis des échanges en contrepoints, le quintet part dans un profusion de bruitages à base de cliquetis de la batterie, effets de souffles dans les embouchures, jeux rythmiques sur les touches, stridences… S’ensuit un motif entraînant de la guitare, sur lequel Roudet prend un chorus captivant, que poursuit Pasquier avec autant d’inspiration. Dans « Petit poney » Verbruggen plante un décor binaire puissant, renforcé par une pédale du saxophone alto de Dugelay. Le groupe s’envole dans un free tumultueux, marqué par le rock progressif. A cette furie de notes succède un minimalisme ingénieux... Sur un motif lointain de la guitare, une batterie majestueuse et des effets d’orgue en arrière-plan, « The Little Ducks of the Night » prend des allures de requiem, accentuées par les lignes solennelles de Roudet.

            En bis, sur « Gatito », Pasquier et ses acolytes s’expriment en toute liberté dans une profusion de propositions : questions – réponses, rebondissements, échanges de phrases, contre-chants… sans jamais se départir d’un balancement rythmique entraînant. La trompette expose et déroule le thème avec beaucoup de sentiment, bientôt rejoint par Pasquier, pour un développement émouvant.

            Mona est cohérente de bout en bout et s’écoute comme une suite, bâtie autour de sept morceaux, eux-mêmes subdivisés en mouvements. L’approche musicale de Pasquier et de son quintet est, certes, sophistiquée – organisation des voix, constructions sonores, structure harmonique… –, mais elle garde toujours cette vitalité rythmique propre au jazz, et une intensité émotive qui la rend particulièrement attachante.

 

Bob HATTEAU




JAZZ CAMPUS

 

CROSSROADS – MZANTSI ENCOUNTERS[1]

 

Thandi Ntuli Sextet

Vuma Levin Quintet

 

Benedikt Reising and Vuma Levin Project

 

Mandla Mlangeni’s Amandla Freedom Ensemble

Kesivan Naidoo’s ZACHUSA

 

8-10 février 2018 – BÂLE

 

 

Jeudi 8 févrierJazzcampus. Bâle. 20h30                    Samedi 10 févrierJazzcampus. Bâle. 20h30

Thandi Ntuli Sextet                                                   Mandla Mlangeni’s Amandla Freedom Ensemble

 

Thandi Ntuli – piano, vocal                                          Mandla Mlangeni – trumpet

Florian Egli – alto saxophone, flute                              Ganesh Geymeier – tenor saxophone

Mandla Mlangeni – trumpet                                        Fabian Willmann – bass clarinet

Andreas Tschopp – trombone                                      Thandi Ntuli – piano, fender rhodes, vocal

Martina Berther – bass                                                           Sebastian Schuster – double bass

Dominic Egli – drums                                                 Kesivan Naidoo – drums

 

Vuma Levin Quintet                                                    Kesivan Naidoo’s ZACHUSA

 

Vuma Levin – electric guitar                                       Kesivan Naidoo – drums

Mats Spillmann – trumpet, flugelhorn                         Malcolm Braff – piano

Xavi Torres Vincente – piano                                      Reggie Washington – bass

Bänz Oester – double bass

Jeroen Batterink – drums

 

Vendredi 9 févrierJazzcampus. Bâle. 20h30

Benedikt Reising and Vuma Levin Project

 

Benedikt Reising – alto saxophone

Vuma Levin – electric guitar

Ganesh Geymeier – tenor saxophone

Mandla Mlangeni – trumpet

Thandi Ntuli – piano, fender rhodes, vocal

Martina Berther – bass

Kesivan Naidoo – drums

 

 

Honneur aux jeunes musiciens sud-africains : trois sur quatre ont une trentaine d’années ! Je veux parler ici de la pianiste et chanteuse Thandi Ntuli (30 ans), du guitariste électrique Vuma Levin (30 ans) et du trompettiste Mandla Mlangeni (31 ans). Seul le percussionniste Kesivan Naidoo est plus âgé que ses compatriotes : 39 ans.

 

En termes de sorties de CD, Thandi Ntuli en a fait déjà paraître deux sous son nom, The Offering et Exiled. De même, Mandla Mlangeni a enregistré deux fois avec son orchestre, Amandla Freedom Ensemble (AFE) : Bhekisizwe et Born To Be Black. Cet orchestre rassemble des jeunes pousses sud-africaines extrêmement intéressantes comme Ariel Zamonski ou Mthunzi Mvubu et des jazzmen plus connus comme le caribéen Shabaka Hutchings ou l’américain Salim Washington. Enfin, et surtout, Louis Moholo-Moholo, batteur légendaire (non, non, cet adjectif n’est pas trop fort) des Blue Notes et du Brotherhood of Breath ! Sa présence sur Born To Be Black est sa première participation sur un CD enregistré en Afrique du Sud depuis son retour à Cape Town en 2005. Il était plus que temps !

  

Thandi Ntuli Jazzcampus 9 février © Olivier Ledure


Mandla Mlangeni (avec Martina Berther en arrière-plan) Jazzcampus 9 février © Olivier Ledure

 

 

Vuma Levin Jazzcampus 8 février © Olivier Ledure



Kesivan Naidoo Jazzcampus 9 février © Olivier Ledure

 

Voici les quatre musiciens sud-africains reproduits comme sur le programme de ces trois soirées :

https://jazzcampus.com/de/events/vergangenes/past-events/crossroads-180208.html

 

Crossroads est le nom d’un township du Cap. Mais, je doute fort que cela ait été l’origine du nom trouvé par Pro Helvetia (sponsor de l’événement) pour intituler ce festival. C’est plutôt l’acceptation littérale qui était ici en jeu : carrefour de deux cultures, sud-africaine et européenne, certes mais fortement teintée de protestantisme.

 

J’avais découvert la pianiste Thandi Ntuli en mars 2016 lors du troisième anniversaire de The Orbit de Johannesburg. Elle y avait joué et chanté avec son groupe. Le soir même et les jours suivants, elle avait également accompagné les quatre groupes de Steve Dyer, de Siya Makuzeni, de Nomfundo Xaluva et deViwe Mkizwana. Il était donc dans la suite logique qu’on la retrouve assez vite à Bâle : il lui aura fallu attendre simplement deux ans. Et, Thandi Ntuli aura mis à profit ses deux années supplémentaires pour parfaire sa technique pianistique (les progrès furent saisissants) et pour gagner en confiance (il fallait voir sa façon de diriger de mains de maître les répétitions de son orchestre masculin).

 

 

Thandi Ntuli Jazzcampus 9 février © Olivier Ledure



Ganesh Geymeier Jazzcampus 9 février © Olivier Ledure

 

L’apport du trompettiste Mandla Mlangeni et du tromboniste Andreas Tschopp fut réellement déterminant pour la réussite de ce premier concert auJazzcampus. Je reviendrai plus loin sur Mandla Mlangeni, disons quelques mots sur Andreas Tschopp. Ce fut la deuxième fois que je le voyais. La première[2]fut l’une des tout premières prestations du groupe Black Box, un quintet dont la rythmique s’avère l’une des tout meilleures sud-africaines (Kyle Shepherd –Shane Cooper – Kesivan Naidoo) sur laquelle évoluent le saxophoniste ténor Marc Stucki et le tromboniste, donc.

 

Black Box étant déjà le nom d’un autre groupe, cette formation se transforma en Skyjack pour enregistrer en 2016 un splendide premier CD éponyme. D’ailleurs, Kesivan Naidoo m’informa de ses tout prochains concerts en Suisse. Enfin, Mandla Mlangeni et Andreas Tschopp feront partie avec Mette Rasmussen du Large Ensemble de William Parker qui jouera le samedi 3 mars prochain à Berne. C’est dire la qualité des deux hommes !

 

Le répertoire de Thandi Ntuli fit appel à celui de ces deux albums. Il commença par le titre fétiche de Thandi NtuliUmthandazo (Prière, en zoulou) qu’elle avait écrit pour sa grand-mère trois mois avant sa mort. Il se termina par un sixième morceau, Abbyssinia de son dernier album. Certains titres lents, d’autres plus rapides, certains chantés, d’autres non : ce fut parfait !

Vint ensuite le quintet de Vuma Levin, un musicien coloured qui vit à Amsterdam. Venu à Bâle avec son trio, le pianiste espagnol Xavi Torres Vincente et le batteur allemand Jeroen Batterink, sa formation fut complétée par le contrebassiste Bänz Oester et le trompettiste Mats Spillmann, deux habitués du Bird’s Eye. Comme m’avait prévenu Veit Arlt, l’organisateur de ce festival, Vuma Levin est avant tout un guitariste de jazz, ensuite il est sud-africain. En d’autres termes, son jeu de guitare tient plus de Wes Montgomery que d’Allen Kwela.

 

Sérieux comme un pape, Vuma Levin se lança dans deux morceaux comprenant chacun trois mouvements avant de terminer sa prestation par un seul titre. Effectivement, le jeu de Vuma Levin a gommé toute référence stylistique à son pays d’origine, en dépit d’un mouvement s’inspirant de la musique ghoema, selon ses dires. Mais, j’ai eu toutes les peines du monde à déterminer ce en quoi il pouvait être représentatif de ce courant musical. Je le regrette dans la mesure où, lorsque je suis Bâlois, je viens avant tout pour entendre les sonorités si caractéristiques du jazz sud-africain. Certes, Vuma Levin est un brillant guitariste de jazz et il était secondé utilement par quatre tout aussi brillants jazzmen européens. Mais, cela pouvait être justement la raison pour laquelle je n’ai pas apprécié ce concert à sa juste valeur…


Le lendemain, le Benedikt Riesing and Vuma Levin Project était au programme du Jazzcampus. Lors de la présentation du groupe par Veit Arlt, je recherchais vainement la femme qui se prénommait Benedikt : le groupe était aligné lors de la droite de la scène. C’est alors que je me rendis compte que Benedikt était un prénom masculin… en Suisse alémanique.

 

Il faut vous dire que je n’attendais pas grand-chose de ce concert. Eh bien, j’avais tout faux : ce fut une belle prestation ! Surtout le premier set, soit les quatre premiers morceaux ! Composés par quatre différents musiciens du groupe, il se termina le Chicken Dust de Mandla Mlangeni, titre du premier album de l’AFE,Bhekisizwe. Avant de jouer, Mandla fit remarquer à l’assistance la proximité linguistique de ce morceau avec Chicken Dance : au cours de son enfance à Soweto, le trompettiste avait goûté à de multiples reprises aux poulets grillés sur les braai [3] (du coup, c’est l’un de ses must culinaires). Et, les tentatives du jeune zoulou de faire danser la salle en imitant les pas de ces volatiles ne rencontrèrent que peu d’échos…

 

Le second set composé de six morceaux fit la part belle, non seulement à Mandla Mlangeni mais à l’ensemble de l’orchestre : Ganesh Geymeier fit montre de ses progrès constants sur son instrument, Thandi Ntuli alternait judicieusement son Fender Rhodes avec son piano acoustique, Vuma Levin se montrait un peu plus africanisant que la veille et Benedikt Reising assurait au saxophone alto. Avec Martina Berther et Kesivan Naidoo, tous les musiciens nous auront donné une belle prestation qui se termina en fanfare sur un splendide Wild Man. A la fin de celle-ci, j’entamais la conversation avec Ganesh Geymeier qui avait quitté les Rainmakers de Bänz Oester. En octobre 2015, j’ai vu un bon concert parisien[4] de ce quatuor, Afrika Mkhize (p) et Ayanda Sikade (dm) en constituant la partie sud-africaine. Ganesh me raconta les raisons de ce départ annoncé la veille par Bänz, un saxophoniste ténor se tenant prêt à le remplacer dans l’attente de concerts à venir.

 

Samedi, j’attendais avec impatience le premier concert bâlois de la formation Amandla Freedom Ensemble avec trois sud-africains : le chef d’orchestre et trompettiste zoulou accompagné de la pianiste, également zoulou, et du batteur d’origine indienne. Il fut de toute beauté !

 

Six titres présents plutôt sur l’album Bhekisizwe furent joués : ce concert débuta tranquillement puis monta en intensité avec Chicken Dust (j’ai préféré la version de ce jour) et Bhekisizwe (ce titre ouvre l’album éponyme, mais sans le trompettiste) pour se terminer un Woza de toute folie.

 

Puis, ce fut l’heure du dernier concert que je n’ai pas du tout apprécié ! Que les quatre premiers titres joués fussent un blues, un morceau plutôt monkien, dufunk ou bien une ballade (j’ai arrêté là de noter…), le volume sonore du pianiste et du batteur montait sans absolument aucune finesse… Immense déception concernant cette prestation de Kesivan Naidoo ! Le seul qui parvint à sortir du lot fut Reggie Washington… A la fin du concert, je m’en ouvrais à Veit Arlt qui m’a livré son avis : en fait j’avais assisté à un concert du trio de Malcom Braff. Bien maigre consolation !

 


Reggie Washington Jazzcampus 10 février © Olivier Ledure 

 

Quart d’heure culturel bâlois : j’ai été voir deux formidables expositions consacrées à l’œuvre du peintre allemand Georg Baselitz qui fête ses 80 ans cette année. Tableaux et sculpture à la fondation Beyeler et Travail sur Papier au Kunstmuseum ! Cet artiste restera dans l’histoire pour avoir été un des premiers à systématiquement renverser les sujets de son œuvre (individus comme animaux, voir l’affiche et le catalogue présentés ci-dessous). Sur un plan personnel, j’ai particulièrement apprécié son travail sur papier proposé au Kunstmuseum. 

 

Olivier LEDURE – achevé le dimanche 18 février 2018

 


[1] Carrefour - rencontres sud-africaines, en français.

[2] Voir Improjazz #218, septembre 2015.

[3] Mot Afrikaaner signifiant barbecue. La popularité du braai en Afrique du Sud fait que toutes les langues sud-africaines l’ont intégré dans leurs vocabulaires respectifs.

[4] Voir Printemps sud-africain à Bâle et à Paris dans Improjazz #221, janvier 2015.