SANT'ANNA ARRESI

 

 

            “Ai confini tra Sardegna e Jazz”, dont la 33ème édition s'est déroulée du 1er au 9 septembre 2018, se tient traditionnellement dans la piazza del Nuraghe de Sant'Anna Arresi ; mais ces dernières années quelques concerts du festival ont eu lieu à Masainas et à San Giovanni Suergiu, des municipalités du Sulcis-Iglesiente dans la province de la Sardaigne du sud. Ce n'était pas une banale diversification de lieux mais un choix d’une signification beaucoup plus profonde : Masainas, San Giovanni Suergiu, ainsi que la plage de Porto Pino à Sant'Anna Arresi - renommée sur le plan touristique à cause de ses hautes dunes et du lagon avec les flamants roses - sont souvent le cadre de débarquements de migrants (notamment sur la plage de Porto Pino pendant l'été, avant le festival). Donc les mairies de Masainas et de San Giovanni Suergiu ont décidé de partager avec ce festival l'idée d'une réflexion sur le thème de l'intégration, de la rencontre entre cultures et entre peuples, ou tout simplement entre êtres humains qui viennent d’endroits différents.


 

Photo ®Luciano ROSSETTI-PHOCUS

 

            Normalement en septembre à sept heure du soir la plage de Sa Salina, à Masainas – où au printemps 2017 est arrivée une petite barque avec une douzaine d'algériens - est presque entièrement vide. Mais l'été 2018 la saison s'est prolongée de manière exceptionnelle, et pendant deux fins de journée le public du festival s’est joint aux touristes. Rob Mazurek et Gabriele Mitelli étaient debout sur le bord d'une mer lisse comme l'huile, tournant le dos à l'eau, avec en arrière plan l'ile de Sant’Antioco, et le coucher du soleil. Mazurek à la trompette piccolo, Mitelli au cornet et au bugle commencent par des tons méditatifs avec beaucoup de tact. Puis les instruments à vent se taisent, et Mitelli frappe une clochette, produisant quelques sons comme une minuscule cloche funèbre, qui, dans le silence général, font peur. Mitelli produit des souffles graves, profonds au cornet. Mazurek agite des clochettes et chante avec une voix rauque. Les deux musiciens activent aussi quelques sons électroniques. Tournant le dos au public, Mazurek entre les pieds dans l'eau, et agitant les clochettes joue de la trompette vers la mer comme dans une invocation. La trompette est extatique, il y a quelque chose d'un rituel chamanique. Mitelli se joint à lui. Entre-temps le soleil s'est abaissé derrière Sant’Antioco. Mazurek et Mitelli reviennent face au public. Sur une base électronique Mitelli produit des borborygmes, Mazurek joue très peu de notes, et ils continuent délicatement, alors que les premières lumières commencent à s'allumer le long du littoral de Sant'Antioco. C'est le crépuscule. Après quarante minutes, Mazurek et Mitelli font demi-tour en jouant une mélodie mélancolique et, dans le silence du public, s'avancent lentement dans la mer un à coté de l'autre, en continuant à marcher et à jouer jusqu'à ce que l'eau leur arrive jusqu'au cou.      C'est cette dernière l'image que restera dans la mémoire de l'édition 2018 de “Ai confini tra Sardegna e jazz”.

 


Photo ®Luciano ROSSETTI-PHOCUS

 

            Quelques jours après cette performance/cérémonie pour les migrants, il y a eu un deuxième concert sur la plage de Sa Salina, avec le piano d’Alexander Hawkins installé à trois ou quatre mètres de la mer. Dans son magnifique solo, que le pianiste anglais a introduit en disant qu’il faut se souvenir aussi de ceux qui sont de l'autre côté de la mer, Hawkins a proposé une très originale interprétation de Take The A Train, indicatif de l'orchestre d’Ellington, des moments révélateurs de l'amour de Hawkins pour le pianiste – comme celui pour Earl Hines - de l'époque “classique” du jazz, une séquence très rythmique et martelante, et un morceau d’empreinte minimaliste. Et, en rappel, Bach.

 


                    CHICAGO LONDON UNDERGROUND - Photo ®Luciano ROSSETTI-PHOCUS

 

            Gabriele Mitelli, trente ans, de Brescia, est un des musiciens les plus réputés et dynamiques de la nouvelle génération du jazz italien. En plus du duo, il collabore avec Mazurek dans un septet italo-anglo-américain (avec Alexander Hawkins, Chad Taylor, Pasquale Mirra...). A' Sant'Anna Arresi Mitelli a aussi proposé son quartet O.N.G. “Crash” avec Gabrio Baldacci à la guitare, Enrico Terragnoli à la basse électrique, Cristiano Calcagnile à la batterie. Dans une forte dimension électrique, Mitelli est apparu un peu trop discret, très différent en énergie et présence par rapport à son excellente performance au cornet et au soprano courbe en novembre à Milan avec son European Quartet – Alexander Hawkins, piano, John Edwards, contrebasse, Mark Sanders, batterie –le tout premier concert du groupe.

 

            Mazurek et Hawkins ont aussi joué au sein du Chicago London Underground, avec John Edwards à la contrebasse et Chad Taylor à la batterie. Free au galop, qui a bien plu à la majorité du public et de la critique, mais selon moi avec un risque un peu trop “facile”, maniériste, sans assez de sens profond et pour Mazurek une insistance excessive sur certaines formules stylistiques qui à la longue peuvent devenir des clichés.

 


Elaine MITCHENER Photo ®Luciano ROSSETTI-PHOCUS

 

            Hawkins a aussi joué dans le quartet qu’il a créé avec la vocaliste Elaine Mitchener quartet qui a publié un album, UpRoot, sur Intakt; une première pour l'Italie et pour Elaine Mitchener, britannique d'origine jamaicaine, le premier véritable concert dans la péninsule. En juin 2019 Elaine Mitchener va proposer à Londres un hommage à Jeanne Lee, avec un groupe où Hawkins sera au piano. Et en écoutant Mitchener pendant le set à Sant'Anna Arresi il était impossible de ne pas penser à la grande chanteuse free ; Mitchener s’inscrit dans la même perspective indiquée par Jeanne Lee, qui en tirant les leçons d’Abbey Lincoln a été une pionnière d'un chant jazzistique qui s'ouvre au cri, au soupir, au gémissement, au rire, au parlé... Mais de Jeanne Lee il n'y a pas seulement en Elaine Mitchener une vocalité qui en plus du chant au sens conventionnel, est aussi l’expression totale, il y a aussi l'intensité et le magnétisme, comme on a pu le voir dans un set très pensé, calibré, où la contrebasse de Neil Charles et la batterie de Stephen Davis ont paru extrêmement créatif et important pour la qualité de l'ensemble. Avec sa voix chaude, d'une élégante limpidité, douée d'une belle extension, Elaine Mitchener a proposé Blasé tout en évitant la copie avec une version bien différente du morceau interprété par Jeanne Lee en 1969 dans l'album éponyme d’Archie Shepp ; elle a aussi chanté un morceau de Patty Waters, et dans un autre morceau elle a accompagné une musique de Hawkins avec un poème de Cecil Taylor.

            David Murray aurait du se présenter à Sant'Anna Arresi avec son quartet, mais son pianiste Orrin Evans a eu un accident et Murray est arrivé en trio. A quelque chose malheur est bon : “jouer sans piano me donne plus de liberté”, nous a dit Murray, et pour le public cela a été la chance de l’écouter comme protagoniste absolu. Parmi les morceaux que Murray a proposé à Sant'Anna Arresi avec Jaribu Shahid à la contrebasse et Nasheet Waits à la batterie, il y a euChelsea Bridge, de Billy Strayhorn, une composition très liée aux interprétations qu’en a donné Ben Webster, un des grands sax tenor auquel il est impossible de ne pas penser en écoutant Murray, qui en vieillissant le rappelle aussi physiquement. Dans le style de Murray on entend tout l'épaisseur de l'histoire du jazz, mais sans aucun passéisme ni maniérisme, non pas comme une évasion du présent mais comme une partie du présent.

 


David MURRAY TRIO – Photo ®Luciano ROSSETTI-PHOCUS

 

            “Ai Confini tra Sardegna e jazz” a présenté aussi un autre sax ténor afro-américain, d'une génération beaucoup plus jeune que David Murray (63 ans),James Brandon Lewis (35 ans), dont on a beaucoup parlé après son arrivée à New York en 2012. Lewis est un personnage très représentatif de la préparation et de la transversalité – entre Benny Golson et le hip hop - de beaucoup de jeunes protagonistes du jazz d'aujourd'hui. A' Sant'Anna Arresi Lewis a d'abord joué en duo avec Chad Taylor. Sax ténor solide, avec un son viril, et qui montre plusieurs influences, dont celle de Coltrane. Lewis a une forte inclinaison pour la mélodie, même dans ses improvisations.

Le festival a aussi pensé à réunir Murray et Lewis dans un quartet inédit, sous l'intitulé “Sant'Anna Arresi Black Quartet”, avec Jaribu Shahid à la contrebasse et Tyshawn Sorey à la batterie. Ce dernier a du déclarer forfait et a été remplacé par Chad Taylor.

            Le but du Black Quartet était de rendre hommage au regretté Butch Morris, auquel tant Murray que le festival ont été liés d'une grande amitié. Mais l'histoire du jazz nous apprend que quand dans un petit groupe il y a deux sax ténor la compétition est présente. Compétition qui d’ailleurs n’était pas tellement le fait de Lewis. Au contraire il était évident que d’une manière sournoise, Murray tenait à souligner son envergure en face de quelqu'un plus jeune que lui et à ne pas laisser de place au doute. Murray est apparu en grande forme, plus encore que pendant son concert en trio ; un sax ténor des années trente mais injecté de free, avec des solos plein de fantaisie, où après des sifflements et des sovracuto ou entre des enchevêtrements de notes s'ouvrent d'un coup des brèches mélodiques fulgurantes, toujours avec une logique bien claire. Sans difficulté, Murray est apparu plus profond, plus expressif, plus riche en couleurs, plus décontracté par rapport à Lewis, parfois un peu mécanique et avec un son un peu fermé. Pour le public pouvoir savourer la confrontation directe entre deux sax ténors qui ont eu une histoire aussi glorieuse dans le jazz d'autrefois a été un plaisir.

            Un des points les plus fort du festival a été (opinion peu partagée entre les critiques qui ont suivi le festival) le set de Talibam - Lux Stewart, contrebasse,Matt Mothel, clavier synth, Kevin Shea, batterie, Sandy Ewen, guitare – avec comme guest Joe McPhee, sax alto en plastique, sax soprano, pocket trumpet. Du free frénétique, bruitiste, poétique, nourri de sons bizarres, de riffs hypnotiques, de situations qui changent tout le temps sans baisse de tension. La capacité de McPhee de mettre dans cette musique une individualité très forte est très appréciable, surtout de la mettre vraiment dans la musique, sans l'attitude du “soliste”. Et l’apport de Mothel comme créateur d'atmosphères et de timbres est crucial.

 


Photo ®Luciano ROSSETTI-PHOCUS

 

L'intensité de A Pride of Lions, avec McPhee, Joshua Abrams et Guillaume Séguron à la contrebasse, Chad Taylor à la batterie est due surtout au sax baryton de Daunik Lazro.Un set pénalisé par le fait de passer après l'exubérance du Black Quartet de Murray et Lewis, mais riche d'éléments différents dans un tourbillon qui va de l'extase à la Don Cherry à l'hardcore, du free à l'hip hop, communicatif et amusant, et moins dispersé que par exemple le set des Young Mothers de Ingebrigt Haken Flaten.

 

            Le White Desert Orchestra d’Eve Risser a été décevant : une mise au point peu satisfaisante, la musique propose des atmosphères assez sophistiquées mais dans des morceaux qui souvent apparaissent comme le prélude à quelque chose qui en fait n'arrive jamais.

 


            ROOTS MAGIC - photo ® Luciano ROSSETTI-PHOCUS

 

            Outre Mitelli, il y avait d’autres présences italiennes. Considéré comme un des meilleurs groupes de la péninsule, Roots Magic réunit des musiciens de Rome – Alberto Popolla, clarinette et clarinette basse, Errico De Fabritiis, sax alto et baryton, Gianfranco Tedeschi, contrebasse, Fabrizio Spera, batterie – qui revisite aussi bien des auteurs de l'avant-garde tels Sun Ra, Ornette, Roscoe Mitchell que de l'archaique comme le blues de Charley Patton. L’idée et le résultat sont intéressants et le concert a bien plu au public ; les interprétations utilisent des rythmiques incisives et ont des accents expressionnistes, et mériteraient juste un peu plus de spontaneité et de couleurs.

On aimerait plus voir le duo de Stefano Ferrian, sax ténor, et Simone Quatrana, piano ; Ferrian dispose d'un son très beau, plein, déterminé, Quatrana est un pianiste essentiel, avec un touche très élégante, et le duo, raréfié, intense, est bien mûr, avec un sorte de calme résolu.

           

Enfin le duo de Antonello Salis, piano, et Sandro Satta, sax alto reste délicieux. Satta possède un très bon goût pour la mélodie, et un son ouvert et communicatif ; Salis est connu pour son exubérance, et fait oublier qu’on est en train d'écouter un duo et qu’il n'y a ni basse ni batterie. Et quand Salis passe du piano a l'accordéon, ce n'est plus de la musique improvisée, c'est une fête populaire.

 

Marcello LORRAI