Sant'Anna Arresi (Sardaigne) 2019

 

            Drôle d'édition que la 34ème de “Ai confini tra Sardegna e Jazz”, qui s'est déroulée du 30 août au 8 septembre à Sant'Anna Arresi. On ne peut pas dire que il n'y ait pas eu de très bon moments, entre autres, les passionants concerts des formations les plus larges, le Burnt Sugar, The Arkestra Chamber et le Exploding Star Orchestra (deux concerts chacun), le piano solo et le trio de Matthew Shipp, le set captivant du vocalist Dwight Trible et du percussioniste Kahil El'Zabar. Assez pour confirmer l'exceptionnalité de “Ai confini tra Sardegna e Jazz” dans le panorama des festivals qui, en Italie, se référent au jazz, et un rôle de paladin du jazz très avancé, pour lequel dans la péninsule on trouve très peu d'autres repères surs (en particulier le Centro d'Arte de Padoue et Area Sismica de Forlì, avec leur programmation étalée tout au long de l'année).

 

Burnt Sugar Arkestra – photo ®Rossetti-PHOCUS

 

            Mais il y avait beaucoup d'attente ausssi pour le Black Earth Ensemble de Nicole Mitchell, le super-group Pocket Science (où Kahil El'Zabar devait se retrouver avec Jamaaladeen Tacuma, Gary Bartz et Robert Irving III) et les solos de Ben Lamar Gay et de Joshua White. Pourtant pour différentes raisons ni le Black Earth Ensemble (qui avait dans ses rangs Lamar Gay et Joshua White) ni Tacuma, Bartz et Irving n’ont pris l'avion pour la Sardaigne. Des accidents de parcours peuvent toujours arriver, mais il y avait déjà eu en 2018 de désagréables défections de dernière minute, et on a eu l'impression que tout cela relevait de problèmes de gestion.

 

            D’un autre côté à l’affiche il y avait aussi Giovanni Allevi, pianiste dont la très grande popularité en Italie est égale à l'inconsistance et au kitsch de son jeu de piano (qui n'a rien à voir avec le jazz), et on a crié au scandale en pensant à une forme de commercialisation de “Ai confini tra Sardegna e Jazz”. Tout simplement le festival a eu l'occasion de l'avoir à un cachet très favorable. Mais avec un retour de bâton : le fait que le concert de Allevi était presque complet a montré par contraste et avec plus d'évidence l'exiguité du public que le festival attire depuis les derniers années avec des musiques qui sont sa spécialité. D'où viens le problème ? On dirait un déficit de communication avec le public italien et étranger intéressé par le jazz de recherche et à la musique improvisée, et aussi un déficit de lien avec le cadre local. Il est clair que arriver en voiture à Mulhouse, Willisau ou Saalfelden depuis – par exemple – Lyon, Milan ou Munich, coute moin cher et est plus facile que d’arriver en avion ou en bateau en Sardaigne ; mais d’un autre coté ni à Mulhouse, ni à Willisau, ni à Saalfelden il y a les plages qu’il y a ici, à Sant'Anna Arresi... Depuis longtemps le festival a aussi souffert du désintérêt sinon de l'hostilité de la mairie pour “Ai confini tra Sardegna e Jazz”, qui vit dans sa ville un peu comme un corps étranger. Mais avec la mairesse élue l'été dernier – qui paraît avoir plus de sensibilité - les relations iront peut être en s'améliorant. Mais de toute façon avec l'édition 2019 il est apparu évident que si on veut sauvegarder le patrimoine que “Ai confini tra Sardegna e Jazz” constitue en termes d'identité musicale et d'indépendance il est temps de se remettre en question.

 

Exploding Star Orchestra - photo ®Rossetti-PHOCUS

 

            Fondé en 1999 à New York par l'intellectuel et guitariste afro-américain Greg Tate, la Burnt Sugar s'inspire d'une constellation de phénomènes musicaux tels le Miles Davis électrique, Jimi Hendrix, Funkadelic, Material, Living Colour. L'orchestre est remarquable pour son ouverture et sa versatilité: il a interprété la We Insist! Freedom Now Suite et le monde musical de Max Roach et d’Abbey Lincoln (aussi à Sant'Anna Arresi en 2017) ainsi que Prince, mais aussi des répertoires et des pages non afro-americaines, tel celui de David Bowie, de Steely Dan et de Stravinski. On retrouve ici une philosophie de la “Great Black Music”: on peut jouer un quelconque matériel, mais on le fera toujours à la lumière d'un sensibilité afro-americaine.

 

            Donc, dans un premier concert, entre Rebel Rebel et Space OddityRock'n'Roll Suicide et Let's Dance, dans le David Bowie de la Burnt Sugar il y a eu du soul, du funk, du Miles Davis électrique années 70s, et bien sur aussi du rock; parce que, enfin, d'où viens le rock si non de la musique afro-américaine? Et en 1985 Tate a été parmi les fondateurs de la Black Rock Coalition. La Burnt Sugar joue du David Bowie depuis sept ans, et ils ont aussi gravé – avec Vernon Reid à la guitare – un album entier de chansons de Bowie, qui cependant n'est jamais sorti en raison du coût des droits...

 

                        Burnt Sugar Arkestra – photo ®Rossetti-PHOCUS

 

            Tout a fait nouvelle au contraire l'interprétation, donnée dans un deuxième concert, de Porgy and Bess, “The New Sound of Porgy and Bess” étant le thème proposé par le festival pour l'édition 2019 ; là aussi il y a une très grande variété de suggestions, entre funk, jazz, rock, reggae, ska, dub, electro. L'idée de Tate et de la Burnt Sugar n'a pas eté de donner une lecture de l'opéra de Gershwin comme tel, mais plutôt de se référer aux musiques de Porgy and Bess, à partir de la fascination exercé par l'album de Miles Davis et Gil Evans.

 

Exploding Star Orchestra - photo ®Rossetti-PHOCUS

 

            Avec pour cette occasion deux chanteuses, Julie Brown et Shelley Nicole, un chanteur, Mikel Banks, deux guitares, Ben Tyree et Andre Lassalle, avec en plus parfois la guitare du même Greg Tate, deux saxo, trompette (Lewis Barnes), basse, clavier, percussion, la Burnt Sugar est un collectif de grand éclat avec l'idée que tout le monde donne de beaucoup s'amuser à jouer se traduit en un véritable plaisir à les écouter.


            Un véritable habitué de “Ai confini tra Sardegna e Jazz” c'est le cornetiste Rob Mazurek, qui pourtant chaque fois propose au festival un projet différent ; en 2019, avec deux concerts de longue durée (deux heures chacun), Mazurek a eté à la tête d'une édition de la Exploding Star Orchestra (où on aurait du trouver aussi Nicole Mitchell à la flute) avec Jason Stein, clarinette basse, Tomeka Reid, violoncelle, Pasquale Mirra, vibraphone, Liza Alverado, harmonium, Joshua Abrams, contrebasse, Hamid Drake et Mikel Patrick Avery, batterie, Damon Locks, voix et électronique. Avec la voix de Damon Locks - avec des effets électroniques - comme fil rouge, la suite presentée dans le premier concert, nouveau chapitre des Galactic Parables de Mazurek, etait inspirée de l'oeuvre du grand ecrivain afro américain de science fiction Samuel R. Delany et à Sun Ra ; par contre le deuxième concert se déroulera avec des références à Porgy and Bess. En particulier dans ce dernier, avec des morceaux plus courts et plus définis, on pouvait trouver le meilleur Mazurek : varieté de situations, entre lesquelles est venu à la surface tres naturellement Summertime, goût pour la mélodie, la leçon du free jazz, des moments extatiques à la Don Cherry, le jazz mais aussi un certain bruitisme/futurisme et atmosphères post-rock ; certainement une esthéthique complexe, ouverte, et une façon très originale d’utiliser une formation assez large.

 

            Abrams, Alverado, Stein, Avery et Drake ont joué aussi sous l’appellation Natural Information Society, dans un set de minimalisme et de transe-musique à l'allure gnaoua (avec Abrams au guembri).

 

            J'avais le souvenir d'un concert d'il y a quelques années, justement à Sant'Anna Arresi, où le jeu de piano de Matthew Shipp avait paru s'être renfermé dans une décevante mécanicité, et, à tout dire, aridité ; cela a eté une belle surprise de le retrouver avec un jeu éblouissant, soit en trio avec Michael Bisio à la basse et Newman Taylor Baker à la batterie, soit dans un solo au soleil couchant sur la plage de Is Masainas. Un jeu qui se déroule – de préférence sur le registre central et grave de l'instrument - dans un flux énergique et plutôt nerveux, très libre et riche, et qui garde une constante ouverture ; on peut y repérer un lyrisme très controllé et pas du tout extérieur, des influences classiques - contemporaines, des accords martelés, des thèmes (aussi des standards, pat exemple, dans le solo, Angel EyesSomeday My Prince Will ComeOn Green Dolphin StreetYesterdaysSummertime) qui refont surface, et d'où Shipp parfois prend et reitère des éléments. Jeu de piano très contemporain, sérieux, sans concession.


 

Emma Dayhuff-Dwight Trible-Kahil El'Zabar - photo ®Rossetti-PHOCUS


 Natural Information Society - photo ®Rossetti-PHOCUS

 

            Dwight Trible, qui vient de l'expérience de la Pan Afrikan Peoples Arkestra creé à Los Angeles par Horace Tapscott, et Kahil El'Zabar, un des maitres de l'AACM, ont joué chacun avec leur propre groupe, mais leur duo a été un petit chef-d'oeuvre : deux voix, et Kahil El'Zabar à la batterie, la kalimba et le cajon, avec un très grand sens théâtral, une magnifique maîtrise de leurs moyens, mais aussi la capacité d'abandon au pouvoir magique de la musique.

 

            Au moment où j’écris, l'organisation est en train de travailler à une prochaine édition très ambitieuse, dans la ligne d'avant-garde du festival, pour le période à cheval entre fin août et début septembre.

 

Marcello LORRAI

Photos Luciano ROSSETTI

 

Greg TATE - photo ®Rossetti-PHOCUS