Label CLEAN FEED

 

Quand on croit que c’est fini, ben non, y’en a encore. Ici, énième épisode da la saga Clean Feed.

 

Vitor RUA

DO ANDROIDS DREAMS OF ELECTRIC GUITARS?

Vitor Rua : g / Hernani Faustino : b / Luis San Payo : dr / Manuel Guimaraes : p / Nuno Reis : tp / Paulo Galao : cl-bcl

 


Sur le premier CD la guitare acoustique de Vitor Rua se double, se dédouble, se redouble et même plus. Plus d’arrière plan, tout se brouille. Parfois, un accord saturé et électrique vient semer la zizanie. Qui n’aimerait pas la guitare devra passer son chemin ici. Car à toutes les sauces, elle est présente : envahissante, grouillante, extravagante, bruyante. Elle aime abuser des boucles et surtout se faire de nouvelles amies : des guitares pardi ! Les voici donc urticantes, guerrières, tourbillonnantes, hybrides, fougueuses, versatiles, volcaniques, survoltées, échevelées, cisaillantes… Et on s’impatiente de découvrir ces mêmes thèmes (?) en sextet. Ce sera pour tout à l’heure…

…et ce tout à l’heure est maintenant. Et ce maintenant tient toutes ses promesses. Les richesses et les diversités des formes observées dans l’opus solo prennent toutes leurs dimensions ici grâce au Metaphysical du guitariste (Hernani FaustinoLuis San PayoManuel GuimaraesNuno ReisPaulo Galao). Partitions racées, digressions, mélodies jouée à l’unisson ou s’opposant les unes aux autres, textures aux multiples entrées, strates mouvantes : rien n’est laissé au hasard. Le déséquilibre n’est qu’un effet auditif, une fausse piste et il semblerait même que les parties de guitares soient identiques au CD solo. On pense parfois aux « multiphonies » d’Henry Threadgill mais, ici, avec encore plus de zapping hystérique. Décidément ce Vitor Rua (remember Telescu) est un drôle d’oiseau.

 

Nick FRASER

IS LIFE LONG?

Nick Fraser : dr / Tony Malaby : ts-ss / Andrew Downing : cello / Rob Clutton : b

 


Ambiance anxiogène (Quicksand) pour nos retrouvailles avec le Nick Fraser quartet : magma inquiétant d’où surgit une partition désaxée, tortueuse. Quelques entrecroisements et « énervades » plus tard, la question se pose : où veut nous conduire le batteur-leader ? A priori, le percutant de Toronto emprunte le chemin des déséquilibres, de l’instable : les mélodies sont tourmentées, fragmentées, triturées ; le batteur désosse la mesure, abuse des découpes subliminales. Les solistes ont parfois quelque difficulté à s’extraire de la masse mais quand c’est le cas, le curseur est à son maximum : Tony Malaby et son appétit d’ogre déraciné,Rob Clutton et sa contrebasse vagabonde, Andrew Downing et son violoncelle incertain, disloqué. Tous sont là pour animer cette grise pépite. Donc…

 

Espen AALBERG – Jonas KULLHAMMAR – Torbjörn ZETTERBERG – Susana SANTOS SILVA

BASEMENT SESSIONS VOL. 4 (THE BALI TAPES)

Espen Aalberg : dr / Jonas Kullhammar : ts-fl / Torjbörn Zetterberg : b / Susana Santos Silva : tp

 


 

A Bali, le batteur Espen Aalberg incite ses amis à flirter avec le gamelan donnant ainsi à ses compositions une tendance méditative.

Mais les tentations transgenres peuvent aussi pointer le bout de leur nez. Ainsi, telle procession birmane rejoint-elle le jazz grâce aux phrasés coltraniens deJonas Kullhammar (Slow Obstinato). Ainsi, tel groove binaire bénéficie-t-il de la trompette avisée et perçante de Susana Santos Silva (Dews Dance). Ainsi,Torjbörn Zetterberg joue-t-il au Jimmy Garrison de poche en introduction  d’Ilir Ilir avant de fouiller plus encore le côté sombre de la composition d’Espen Aalberg. Ainsi, ce même Aalberg se souvient des décompositions de maître Elvin et permet au saxophoniste, décidément très coltranien ce jour,  de convulser allégrement. Ainsi, des effluves d’Asie, d’Orient, d’Inde et d’Afrique s’entrecroisent et convoquent quelques brins de free jazz (Suling). Et ainsi, de s’achever cette très convaincante quatrième session de Basement.

 

Joe McPHEE – Pascal NIGENKEMPER – Stale LIAVIK SOLBERG

IMAGINARY NUMBERS

Joe McPhee : tp-ts / Pascal Niggenkemper : b / Stale Liavik Solberg : dr

 


 

Admettons en introduction –et de fait, en conclusion, que chaque nouveau disque de Joe McPhee est une pépite en soi. Et reconnaissons que nos trois amis vont, d’emblée, droit au but. Pas de round d’observation, ils se jettent dans l’arène : Joe McPhee en trompettiste rayonnant, Pascal Niggenkemper en archet ravageur,Stale Liavik Solberg en tambours irrités.

Une masse se forme, qui, solidaire se déplace, se replace, s’ajuste. Maintenant au ténor, McPhee évolue entre spasmes et lyrisme coltranien (le disque est d’ailleurs dédié au grand Trane), se retrouve en solo absolu, dépouille son souffle, slalome entre ténor et trompette. Nulle confrontation ici mais une liberté d’agir et de déplacer les axes somme toute naturelle. Et quand contrebasse et batterie s’engagent dans une sphère anxiogène, le ténor convoque de paisibles mélodies, prélude à de salivaires excès : free ces trois-là et fraternels avant tout. Pour la conclusion, relire l’introduction.

 

Jonas CAMBIEN – Adrian MYHR

SIMISKINA

Jonas Cambien : p / Adrian Myhr : b

Jonas CAMBIEN Trio

WE MUST MUSTN’T WE

Jonas Cambien : p / andré Roligheten : ts-ss-bcl-fl / Andreas Wildhagen : dr-perc-tp + Torstein Lavik Larsen : tp



Simiskina : constamment en déséquilibre, Jonas Cambien et Adrian Myhr font de la falaise et du possible saut dans le vide leur territoire. Toujours en plans rapprochés, attentifs à l’autre, connectés, seule la proximité les rassure. Vont-ils sauter ensemble ou jouent-ils à se faire peur ?

Le piano est souvent préparé, la contrebasse idem : l’effet est hypnotique et l’on pense à papa Cage. Les cordes sont pincées et on pense encore à  papa Cage… et l’effet est tout autant hypnotique. En trente-quatre petites minutes et en ne s’éloignant jamais de ce temps suspendu qu’ils fouillent avec acharnement, Jonas Cambien et Adrian Myhr passionnent l’auditeur. Aux dernières nouvelles, on les aurait aperçus dansant au sommet de la falaise. A suivre…

We Must Mustn’t We : deuxième CD du Jonas Cambien Trio sur Clean Feed après l’ambitieux A Zoology of the Future et toujours cette même impression de tangage périlleux, encore plus prégnant ici. Et l’Afrique de nouveau grâce aux assauts répétés d’Andreas Wildhagen. Si l’on ajoute à cela un saxophoniste (AndréRoligheten) ivre de liberté et un leader-pianiste-compositeur qui n’a pas les coudes dans sa poche, We Must Mustn’t We commence bien.

Suivront ensuite une ballade venimeuse, un saxophoniste éteignant son souffle, des gamelans dégingandés, une trompette à la fausseté bien sentie (celle du batteur, celle de Torstein Lavik Larsen, invité sur deux titres, résultant beaucoup plus convaincante), des tapages méditatifs, des harmonies proches du désastre, des ritournelles au bord de la chute… Et, toujours, cette tenace impression d’étrangeté. Ce coup-ci : pépite sans discussion aucune.

 

Benoit DELBECQ Quartet

SPOTS ON STRIPES

Benoit Delbecq : p / Mark Turner : ts / John Hébert : b / Gerald Cleaver : dr

 

 

Pas de doute, c’est du pur Benoit Delbecq. Cette manière d’improviser –et composer- en suspens, de ne pas se détacher d’une horizontalité troublée, cette marche claudicante, mais c’est bien sûr, c’est du Delbecq. Pensez –et écoutez- : Mark TurnerJohn HébertGerald Cleaver, voici un casting de luxe pour une musique qui l’est tout autant.

Souvent paisible, s’appuyant sur des axes de musique contemporaine tout en ne négligeant jamais la sensualité des harmonies venues du jazz, Benoit Delbecq et ses amis prennent plaisir à la répétition des motifs et à ses inattendus détournements. On ne parlera pas de solo ici mais de déambulations en solitaire ou de paroles s’extirpant de la masse. Et quand contrebasse et piano préparés se rejoignent, c’est l’Afrique version Delbecq qui vient à nous. Et une fois acceptée la nonchalance des phrasés de Mark Turner, on admettra facilement l’insistante sensualité de cette nouvelle production Clean Feed, la 463ème précisément.

 

Michael DESSEN Trio

SOMEWHERE IN THE UPSTREAM

Michael Dessen : tb-computer / Christopher Tordini : b / Dan Weiss : dr

 

En huit parties et dédié à Yusef Lateef, Somewhere in the Upstream marque le retour du Michael Dessen Trio. Toujours astre de douceur, le tromboniste conditionne le détail, précise chaque effet, détermine le contour. Sans crier gare, il demande à son ordinateur d’être monstre aquatique, électron libre mal identifié.

Le voici maintenant entre suspension et étirement de l’espace-temps, esquivant et contestant l’éclat annoncé et toujours ajourné. Le jazz y trouvera son compte argumenté par le swing voilé de Christopher Tordini et Dan Weiss. Plus tard, un solo de batterie -et que l’on imagine écrit- libère de nouvelles perspectives : filets d’exubérance et de blues entrecroisés, solo de contrebasse aux rondeurs enfantines. Et ainsi, entre nonchalance feutrée et souplesse d’écriture, de se conclure le très apaisant dernier opus du Michael Dessen Trio.

 

Frode GJERSTAD Trio + Steve SWELL

BOP STOP

Frode Gjerstad : as / Steve Swell : tb / Jon Rune Strom : b / Paal Nilssen-Love : dr

 


 

Le 17 septembre 2017 au Bop Stop de Cleveland, Frode GjerstadSteve SwellJon Rune Strom et Paal Nilssen-Love n’ont pas mis beaucoup de temps à éructer de concert. Ici, un free jazz « moderne » (drumming souvent binaire de PNL) et sans concession : de l’énergie, de la tchatche, des spasmes et autres furias (jouer aux côtés de Strom et Nilssen-Love ne serait-il pas un piège à convulsion « obligée » ?), des gueulantes… et quelques accalmies, l’occasion de duos (contrebasse-alto, contrebasse-trombone, batterie-alto, alto-trombone, contrebasse-batterie) et trios se dérobant au chaos ambiant. Les solos absolus, eux, se feront plus rares (remarquable solo du batteur avec balais priapiques).

Une fois l’écoute du CD achevée, je navigue entre admiration et questionnement : quel abattage mais, finalement, ça sert à quoi tout ça ? A secouer le cocotier me direz-vous et vous aurez certainement raison. Parfaite contre-pépite.

 

THE HEAT DEATH

THE GLENN MILLER SESSIONS

Kjetil Moster : ts-cl / Martin Küchen : as-sps-fl / Mats Äleklint : tb / Ola Hoyer : b / Dag Erik Knedal Andersen : dr

 


Ecouter The Heat Death en pleine canicule n’est peut-être pas la meilleure chose à faire. Cette satanée chaleur aura raison de nous et The Heat Death n’y pourra rien. En attendant, Kjetil MosterMartin KüchenMats ÄklelintOla Hoyer et Dag Erik Knedal Andersen font remonter le thermomètre de quelques degrés. Les cuivres s’égosillent, le ténor crache sa rage, hurle et vocifère. L’alto dépose sur son souffle un lyrisme poisseux, anéanti. Le trombone stagne en eaux troubles, menace, diligente de rusées perversions. Et quand, tous trois, en appellent au cri et à la rébellion, l’auditeur demande grâce. Batteur et contrebassiste forment bloc, dégainent,  organisent le chaos et entreprennent une course sans fin. Convulsions à tous les étages donc mais sans l’agressivité gratuite du disque précédent. Ici, le magma se veut fluide et l’imagination fertile… et nous n’en sommes qu’au premier CD…

…et le second CD tient toutes ses promesses… un peu d’introspection avant les déluges de cuivres : faux riffs et déchainements d’anches, trombone maléfique et groovy à la manière du regretté Roswell, sopranino sanguin. Après accalmie (duo trombone-batterie), on se régalera d’un trio (alto-contrebasse-batterie) au serré exemplaire.  Et ce que l’on avait pressenti à l’écoute du premier CD se confirme: Dag Erik Knedal Anderson est un percuttant d’exception : jeu rebondissant, virtuose du frisé, fin et raisonné jusque dans les phases le plus hystériques, il est présence, soutien et vélocité (et quelle vélocité !) jamais gratuite. L’assise, ainsi posée (Ola Hoyer, le contrebassiste, n’est jamais en reste), les solistes peuvent s’exprimer sans retenue : avec rage (souvent) ou avec sagesse (parfois) lorsque s’invitent duo impromptu (clarinette-trombone)  et féline flûte. Et, ainsi, les pièces du puzzle de s’enchevêtrer avec naturel et inspiration.

Il était dit que le troisième CD ne décevrait pas. Et tel fut le cas. Insécables, nos cinq amis reprennent le flambeau d’un free spontané et envoûtant. Impétueux et trouvant même, ici, quelques correspondances binaires, ils débordent, s’autorisent le corrosif (à ce petit exercice, c’est Kjetil Moster qui emporte la palme), distillent virulences sans restrictions, dansent au cœur du volcan. On pourrait se lasser d’un tel acharnement guerrier mais non, on reste à l’écoute, ébahi par cette énergie débordante et quand le batteur s’autorise un solo aux mille et un rebonds, l’auditeur-chroniqueur n’a d’autre choix que d’accorder une triple pépite à ce triple CD.

 

Luc BOUQUET

 

PS : amis du label portugais, rassurez-vous, d’autres CD’s s’impatientent sur mes étagères. On les retrouve le mois prochain…

 

Les disques Clean Feed sont distribués par Orkhêstra.