Du JOURNAL IMAGINAIRE DE Denardo COLEMAN

 

                                                          “J’embrasse la boue de ce moment”

                                                                                         Jayne Cortez

Il me chargea d’écouter un point fixe à l’horizon.

D’ouvrir tous les robinets à la fois.

Voici les chevaux qui arrivent sans cavaliers, dit-il.

En-dehors de la scène, c’était l’été

alors que sur nous :

une pluie atroce  un bébé en pleurs   le vent

mettant en charpie une forêt.

 

Père ressemblait à un chef indien à cette époque. À peine comprenions-nous ses mots quand il parlait, mais il nous les chantait à l’oreille pour les adoucir. Il chantait sans cesse. Ainsi bercés, les mots étaient passés au tamis, ce qui, pour nous, leur donnait tout leur sens, et nous commencions à alors à jouer de la musique.

 

Un jour, une vieille femme lui offrit un oiseau. Elle le portait dans ses mains. Il le mit dans la poche de sa veste et commença à siffler. Une autre fois, il arriva avec un énorme filet de pêche, encore humide. Il nous demanda de nous placer en-dessous et de commencer à jouer. C’était lourd, nous cherchions de la légèreté. C’est ainsi que nous devrions sonner, nous dit-il.

 

La petite valise de mon vieux ressemble à un animal dressé. Elle le suit partout. Si elle s’éloigne ou s’égare, il l’appelle le plus simplement du monde par son nom et elle apparaît. Il aime à se promener seul avec sa petite valise dans les villes que nous visitons, même s’il ne les connaît pas. Il s’enquiert de l’adresse et de l’heure de la répétition et commence à marcher sans but. Quelquefois un violon, quelquefois une trompette naine, quelquefois rien.

 

Mon père choisissait toujours les chambres qui donnaient sur la plus bruyante rue de l’hôtel. Pour apprendre à discerner les sons qui en valent la peine, il faut se plonger dans le bruit. Tu entends le train au loin, derrière  la circulation, tu entends le bourdonnement de ce néon…? Ce genre de choses.

 

Il aimait les blanchisseries, le rythme paisible de leurs machines. Il s’y rendait pour lire, ou écrire sa musique. Et il notait des phrases que les gens disaient. C’est ce que disent les inconnus qui crée le morceau de musique, avait-il coutume de dire. Il attendait pendant des heures, comme si on était en train d’y laver pour lui des vêtements imaginaires.

 

Il n’y a pas de chefs en musique, nous répétait-il. Mais il tardait à parler avec les nouveaux musiciens qui arrivaient. Il leur souriait, il acquiesçait, mais tardait à leur parler. Certains pensaient lui déplaire. D’autres m’interrogeaient à ce sujet. À vrai dire, il faisait les choses comme si les choses étaient ainsi. Quelquefois, il posait d’étranges questions. Il arrivait pour l’essai de sono et disait : Quelqu’un sait pourquoi nous allons jouer ici aujourd’hui ? Un jour, le concert terminé, il dit à un contrebassiste de Chicago : Tu sais pourquoi nous ne rejouerons plus jamais ensemble ? Et il s’en alla.

 

J’ai rêvé que les peaux étaient imbibées d’eau. Je n’obtenais aucun son ferme, j’étais comme sans énergie. Tout manquait de résonance et tout  rythme était impossible. Je crus voir une ombre entrer par la porte et me dire : Denardo, tu es la pluie, joue comme s’il pleuvait. Je ne sais comment, mais tout se mit à sonner comme il fallait et, quand je levai la tête, cette présence avait disparu.

 

Mon père aimait beaucoup l’Europe. Surtout les villes froides du nord : Stockholm, Copenhague, Hanovre, Helsinki… Il adorait se promener dans les capitales européennes. Il parlait d’un regard musical, de la démarche rythmique des gens. Mais aussi de l’harmonie discontinue de leur architecture, de leur urbanisme enveloppant, rythmique, ou arythmique quelquefois. Harmolodique, comme il l’appelait.

 

… À la fin, nous dansions pieds nus, nous dansions dans nos têtes. C’était un rythme du cœur. Des choses qu’on pouvait faire avec deux bâtons et le corps…

 

Il aimait s’arrêter pour manger dans des routiers quand nous étions en tournée. Il avait une théorie particulière : là où mangent les voyageurs, il y a toujours des histoires. Ces endroits le plus souvent horribles l’inspiraient. Il n’aimait pas prendre l’avion, il le faisait, mais cela ne lui plaisait pas. Il était pris d’angoisse dans les aéroports, les non-lieux le démoralisaient.

Père déteste le Texas.  Il dit que l’air y est trop sec pour la musique. On en riait, mais il parlait sérieusement. Il nous parlait de Fort Worth et de comment c’était alors. Il faisait vivre sa famille en jouant du saxo dans des orchestres pour noirs et des programmes de radio. Il vit un jour une femme se faire assassiner, devant la porte d’un boui-boui vivant du jeu et de la prostitution. L’air était irrespirable et il dit à sa mère qu’il devait partir d’ici. Il voulait jouer une autre musique. Continuer à jouer ça était comme en faire partie. Il nous dit que sa mère lui avait répondu par une question inquiétante : Tu voudrais qu’on te paye pour ton âme ?

 

Il avait toujours une paire de costumes bleus à portée de la main. Un bleu à chaque fois plus électrique, le bleu ciel, l’azur qui était ma deuxième mère.

 

Il lisait beaucoup, M. Coleman (ça le gonflait qu’on l’appelle ainsi). Comme quand, dans les années soixante, à Los Angeles, il crut devenir fou. Il raconte qu’il ne s’entendait avec personne. De plus, il lui semblait parler une autre langue. Une langue inopinée ; ce sont ses mots. Son inquiétude l’amena à consulter un psychiatre qui lui prescrivit du Valium. Je dus jeter cette merde dans les WC, nous dit-il. Il lut alors tous les livres sur le cerveau humain qu’il trouvait dans les bibliothèques. Tous. Il était comme ça.  Et le plus émouvant, ce fut la conclusion à laquelle il arriva : le cerveau est une conversation, le cerveau est une conversation…

Tiens-toi dans la couleur jusqu’à ce que la couleur condense le son, ne t’arrête pas. Ce ne sont pas des mots, mais n’arrête pas de dire…

 

Il aimait disparaître. Il aime disparaître. J’ai beaucoup parlé avec les copains sur cette façon bien à lui de s’en aller résolument, mais sans but précis. Il sortait et disparaissait comme s’il était en retard à un rendez-vous, sans hésiter sur la direction. Même dans des villes qu’il ne connaissait pas. Surtout dans les villes qu’il ne connaissait pas.

 

Petit, amène-moi un verre d’eau glacée et laisse tomber ce 5/7. Quand tu reviendras, si tu veux, nous ferons de la musique jusqu’à en devenir aveugles.

 

Pour Père, le silence ressemblait à ces ordures bien empaquetées, invisibles, des quartiers des blancs riches. Devenu adulte, le silence l’étourdissait. Il écoutait quelquefois un vieux transistor, pas seulement de la musique, mais des mots qu’il ne comprenait pas, dans des langues diaboliques de pays très lointains. Radio Rapu, Helsinki ? Il riait comme un enfant.

 

J’en arrivai à détester ce thème. Je l’avais fredonné, je l’avais joué tant de fois ! Au moment même où je n’arrivais pas à le chasser de ma tête, il me regardait et hochait la sienne. Oublier est pas mal aussi, me disait-il. Moi, ça me gênait, c’était mon thème favori. La femme triste, je l’idéalisais.  Tomorrow is the question, celui-ci, c’était pour lui une espèce de devise.  Avancer, avancer. Ne jamais rester accroché au même arbre, au même corps. Je crois que c’est ce qui me gênait le plus chez lui.

 

(J’ai trouvé ce qui suit dans sa veste de toutes les couleurs, écrit sur un morceau de papier)

Pour les oiseaux, comme la respiration

légère et ferme,

s’élevant pour les oiseaux.

Ce n’est pas l’air sale des studios d’enregistrement.

Ni une fumée énigmatique et lointaine.

Je peux écouter une musique tribale

au milieu du trafic, la langue de mes ancêtres

dans les pressings, aux étals de nourriture

dans la rue.  Et si je colle l’oreille au sol

je peux percevoir, même, la vie dans les égouts,

je peux entendre le prochain métro qui s’approche

depuis la banlieue.

 

Je ne me souviens quasiment pas du moment où j’ai commencé à jouer avec lui et les copains. Si on me le demandait, je dirais que je me vois depuis toujours assis sur le tabouret de la batterie. Bien avant mes dix ans. À six ans, je n’en sais rien, peut-être même avant…

 

Passée l’adolescence, il ne me demandait pas de nouvelles de ma mère. Il y avait un bon moment qu’ils ne se voyaient plus. Elle était poète, dotée d’un sacré caractère, et vraiment forte. Une femme de Fort Huachuca, Arizona. Lors de ses performances, elle exprimait toute la force des métisses et des afro-américaines. On aurait dit un médium, elle leur prêtait une voix, elle voulait botter le cul à leurs bourreaux…

 

HARmony MOtion and meLODIC elements. Ça serait pas mal sur la dalle ? Non, Denardo ? Il se pliait en deux de rire, à chaque fois qu’il lisait un article trop savant sur sa musique.

 

Devant la vieillesse de mon père, je me fais vieux. La maladie arrive comme une mélodie sauvage et le corps pourrit comme un fruit au soleil. Je déjeune à poil. Je me rappelle quand il m’a parlé de l’alcool. Cette histoire que lui avait racontée un vieil ivrogne de Soho. Je crois qu’il s’agissait d’un  conte qu’il s’était inventé quand il buvait.

L’histoire était la suivante : la tête est comme un grand salon qu’éclaire une ampoule. Au centre, une table et quatre chaises déglinguées. Chaque fois que tu bois un verre, un singe monte au salon, prend une chaise et s’attable tranquillement. L’ennui, c’est quand arrive le cinquième singe et qu’il ne trouve pas de chaise où s’asseoir. Commence alors un conflit insoluble, les singes ne cessent de se disputer pour avoir une place, et ta tête devient un véritable capharnaüm que tu ne peux pas arrêter.

 

L’écriture n’est pas la mort. C’est une façon étroite de lire qui peut tuer la musique. Ça, je l’ai vite appris.

 

Pourquoi utilisez-vous le violon comme une percussion ? lui demanda un jour un de ses élèves. Pourquoi n’utilisez-vous pas un instrument de percussion à proprement parler ? Ha, Ha, tous les instruments peuvent servir à ça. Ce qui importe est l’instrumentiste, pas l’instrument, lui répondit-il.  

 

Comme je me souviens de cette peinture de la couverture du disque que mon père ramena à la maison, quand j’étais tout petit. Couverte de traits sauvages, elle m’enchantait. Je me rappelle que, durant une période de mon enfance, je prenais des crayons de couleur pour remplir des feuilles et des feuilles de papier, en imitant les couleurs de la couverture…Trop de lettres, j’aurais aimé que ça soit plus grand, que ça occupe toute la surface de la couverture. Je ne savais pas alors ce que signifiait Free Jazz, ni Improvisation collective. Encore moins, ce que pouvait fichtre bien être un « double quartette ». Avec le temps, il m’est apparu que les critiques de jazz le voyaient comme moi, avec les yeux d’un enfant, qu’ils n’y comprenaient rien. Par contre, je connaissais certains des noms : tu te souviens de Don, de Charlie, de Billy ? Oui, bien sûr, je les voyais souvent. Les autres ne me disaient rien. Devenu grand, j’ai connu l’œuvre de Pollock et je l’ai appréciée grandeur nature, mais elle ne m’a plus jamais empoigné comme lors de la première vision enfantine.

 

Le piano est comme une baleine, il t’engloutit. Seul Monk savait vivre dedans et la blesser au ventre comme avec un couteau, avait-il l’habitude de dire.

 

Je me souviens qu’il m’en coûtait beaucoup de faire les bagages en tournée. J’étais alors un adolescent. Quelle torture c’était pour moi que de remettre dans la valise ce qu’on en avait sorti. D’hôtel en hôtel, je transportais la valise remplie à craquer et fermée à grand-peine. Les copains se foutaient de moi : Hé, petit, qu’est-ce que tu trimballes comme ça ? Tu as assassiné quelqu’un ?

 

Je l’ai su par la suite, bien des années plus tard. Cette manière à lui de marcher sans but, d’explorer des villes inconnues. C’était sa façon d’être dans le monde, d’être dans la musique. Il avait quelque chose d’un visionnaire, ainsi qu’un besoin irrépressible d’aller de l’avant. Toutes ces devises : Science-fiction, Tomorrow is the question, Broken Shadows, Changement de siècle, La forme du jazz à venir…Autant de manières amusantes, ingénieuses, de le dire. Il en avait bavé tellement de fois... Le mépris des producteurs, des maisons de disques, des compagnons de profession, des critiques. Et lui : en avant, en avant, comme un animal qui suit son instinct.

 

Il aimait la poésie. Pas toute la poésie. C’est comme si quelqu’un t’interrogeait : la musique classique, tu aimes ? Et qu’il fallait que tu répondes : il y en a que j’aime, et il y en a qui me déplait. Il lisait beaucoup, poètes d’avant-garde, contemporains, mais aussi classiques. Il aimait les surréalistes. Je crois qu’il était poète. Pas comme ma mère, il écrivait à peine. Mais à sa manière à lui de raconter les choses quand il parlait… Ce que tu joues au début, c’est le territoire et ce que tu joues par la suite, c’est l’aventure, et il n’y a pas de raison pour qu’ils aient quelque chose en commun.

 

Dans le rêve une chanteuse indienne

à cause d’elle je me réveille toujours.

Par derrière c’est une machine

à cause d’elle je me réveille toujours.

Allons dans la ville où nous allons :

Dans la rue une machine qui travaille

et dans ma tête une chanteuse indienne

elles me préviennent : c’est l’heure du petit-déjeuner.

Quel est ton nom ? On marche à l’aveuglette ?

 

Il avait réussi à nous faire vivre comme dans un miroir. Il avait réussi à ce que les choses se répètent. Parfois c’était un écho, parfois un reflet. Nous sommes déjà venus ici. Il nous semblait reconnaître une personne que nous n’avions jamais vue auparavant. Le double, la dualité, c’était une de ses magies. Les choses, les situations rimaient. Pour ça, quand il nous a parlé de cette histoire de deux guitares, deux basses et deux batteries…nous avons pensé qu’il était devenu fou pour de bon. D’ailleurs, sa tête était une perpétuelle conversation.

Peu à peu, j’ai pris les rênes de l’organisation de son travail. Disons qu’il n’était pas spécialement habile question contrats, organisation des tournées et autres thèmes logistiques. La dernière tournée dans le pays dont il s’est occupé a été comme une montagne russe. Nous avons fait des milliers de kilomètres pour rien. Il décrochait le téléphone, notait une date et le nom de la ville, sans la chercher sur la carte. Nous avons dû nous arrêter et dire non. À vrai dire, c’est à peine s’il a opposé la moindre résistance. Il s’est presque senti soulagé.

Dans sa discothèque il y avait des enregistrements de pygmées africains tout comme de Nusrat Fathe Alí khan, et cela allait des violons tziganes aux chants indiens, au folklore américain et aux orchestres marocains, ou encore aux grands orchestres symphoniques, et ceci parmi des centaines de disques de jazz, sans solution de continuité. Mais il se débrouillait pour trouver ce qu’il voulait entendre à chaque moment. Quelquefois il se laissait entraîner par les rencontres fortuites. Il aimait écouter la musique seul, parfois avec la télévision allumée, sans le son. Lors des tâches quotidiennes, comme cuisiner, cirer ses chaussures, réparer quelque chose dans la maison. Rien d’intellectuel quand il écoutait de la musique, seulement  les choses de la vie quotidienne.

 

J’ai cousu cent boutons sur la veste de la nuit

aucun n’était pareil, tous signifiaient quelque chose

Je regardai par la fenêtre et je me vis moi-même

Marchant avec une valise qui flairait

Les roues des voitures.

Toutes les voix m’ont dit quelque chose de différent

à la fois                                    

et je voulus écouter chacune.

Le ciel de la nuit tombe sur mon village

comme un chapiteau de cirque pâli.

Mais les habitants de mon village

préfèrent le vacarme des cimetières

à la musique de ses places.

 

Avec nous, les musiciens, il ne se permettait pas de grandes semonces. Nous commencions à jouer et voici parfois qu’il nous demandait d’arrêter un moment pour parler. C’était des flashes, des paroles sur ce qui avait été dit à travers l’instrument. Son discours ajoutait des détails de la vie, qui  s’avéraient révélateurs. Si nous arrivons à tout mettre là-dedans comme dans une vieille marmite, nous dit-il un jour. Tout : harmonie, mélodie, rythme, mais aussi mesure, silences et accentuations…Tout, la viande, les légumes, le sel, le poivre…Ce qui est difficile est d’y insuffler de la vie, un goût clair et ancien, qui vienne de loin. Si nous arrivons à une telle contraction des éléments, le chaos nous accueillera.  Même Denardo, avec cette formule, pourra faire sa valise sans donner l’impression d’avoir volé des vases dans les hôtels.Tous se mirent à rire, même moi, quand ma rougeur eut disparu.

 

Je reconnais qu’un jour, dans les années quatre-vingt, par-là, j’ai suivi mon père dans une de ses balades sans but. M’en rappeler me fait honte. C’était une ville allemande, Cologne, je crois. Il pleuvait.

 

Si tu meurs un jour, les chiens hurleront

à l’unisson. Lente, la pluie tombera

sur la ronde des danseurs

et les plus humbles musiciens de la vallée

se réuniront dans un vieux magasin

pour imiter le son des machines.

Le monde semblera une femme

qui susurre sa magie à l’oreille des enfants.

et des bêtes.

Le monde semblera le monde

et tu continueras à sonner, sans savoir

que ton saxo ne s’entend pas tel

qu’il a été accordé, comme un gamin

craintif du Texas.

 

Victor M. DIEZ,  poète, participant au groupe d'improvisation libre "Sin red" (sans filet)

Traduction de Jean Yves BERIOU avec l’aide de Martine JOULIA