Eugène Ebodé : « Le jazz transcende sans les nier les territoires et les malheurs, les puanteurs et les tragédies du passé, les viols des femmes, l’angoisse des bluesmen, la ségrégation, la peur de l’autre, de l’avenir… »

 

Rencontre avec un écrivain amateur de jazz, Eugène Ebodé.

 

Photo Catherine Hélie

 


La rencontre avec la musique a d’abord été un rendez-vous manqué, car dans l’Afrique de mon enfance, elle était trop omniprésente et excessivement bruyante. Les sons éclataient de partout. Ça fatiguait. Pour un enfant timide que j’étais, cette exubérance et les gesticulations qui l’accompagnaient m’étaient insupportables. Je n’avais donc qu’une envie dès que j’entendais une musique s’élever à côté de moi : m’enfuir et mettre mes oreilles et mon corps à l’abri. Chez nous, il ne fallait pas seulement écouter, il fallait se trémousser. Pour moi, pour tout timide, livrer son corps aux gesticulations et aux regards d’autrui est une exhibition honteuse. Et autour de nous, il y avait mille prétextes ou invitations à infliger des secousses à son corps : le baptême, les premières dents d’un nourrisson, ses premières dents, ses premiers pas, la pluie, la circoncision, les fêtes religieuses, les mariages, les retrouvailles des membres de la familles, la réussite à un examen le plus insignifiant fût-il, la route goudronnée, la guérison d’un malade, etc.

            J’ai donc commencé par mettre la musique à distance et à l’agonir. « Maudit soit le rythme », me disais-je quand explosaient les notes d’une guitare ou le son mat du tambour annonçant un carnaval. La plupart des gens adultes ou enfants se précipitaient vers le bruit et moi, maugréant, je filais vers ma chambre. Le Makossa, dans la ville de Douala de mon enfance, était une religion, concurrencée par le « Soukouss », le Mérengué ou le High life venu du Nigeria.

Puis il y a eu le dégel et ensuite une attirance progressive qui s’est produite autour d’une musique qui n’invitait pas à se trémousser, mais à ronfler. Mon père écoutait en effet le soir venu, la radio. Et les ondes étaient en permanence réglées sur Radio France Internationale. Cette station avait le chic de diffuser de la musique classique et celle-ci endormait facilement mon père. C’est au fond ce genre musical qui m’a amadoué, m’a apprivoisé, pris dans ses filets. Vers 21 heures, je savais qu’elle viendrait après le flash d’information et qu’elle me nettoierait les oreilles de toutes les secousses du Soukouss.



Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan & Louis Armstrong

 

Le jazz est venu à l’âge de 11 ans, dès mon entrée au collège Libermann à Douala. Ce fut comme une option supplémentaire dans la construction de mon jeune esprit. Il fallait passer un concours pour accéder à cet établissement dirigé par les pères Jésuites. J’y ai d’emblée été à mon aise et le jazz a eu comme pour effet de me sortir de ma timidité, car il exigeait de l’écoute attentive et non de la gesticulation permanente. Le scat de Fitzgerald, de Sarah Vaughan, la voix sonore de Louis Armstrong et ses roulements de sons dans la gorge imposaient de laisser couler en soi la musique et non de vouloir fondre en désordre vers elle. Voilà comment je suis arrivé au Jazz. Puis il y eut, toujours au collège, une période où les plus jeunes élèves que nous étions, avions eu un faible pour Georges Benson et Earl Klugh, soit une tendresse pour un jazz plutôt soft avant de revenir dans la galerie des immortels : Ella, Duke Ellington, Benny Goodman, Chet Baker, Charles Mingus, Cab Calloway… Il me revient que nous citions ces noms avec une excitation dans les yeux supérieure à celle que nous avions en en égrenant les dieux et héros de la Grèce ou de la Rome antique.

Avec le jazz, je plongeais avec gourmandise dans une musique qui convoquait l’histoire, revisitaient la triste querelle sur la prétendue supériorité de tel homme ou groupe d’hommes sur d’autres. Le jazz transcende sans les nier les territoires et les malheurs, les puanteurs et les tragédies du passé, les viols des femmes, l’angoisse des bluesmen, la ségrégation, la peur de l’autre, de l’avenir… il dit tout cela pour mieux en terrasser le monstre qui leur donne naissance : la dinguerie. Il nous entraîne alors vers ses espaces privilégiés de conversation des esprits libres qui sont des territoires a-géographiques. Nous passions des heures à écouter et à réécouter cette musique venue d’Amérique et nous la buvions sans avoir à gesticuler, tout simplement en hochant la tête ou en claquant des doigts, affalés sur nos chaises ou allongés sur nos lits. Rétrospectivement, le jazz nous ôtait une angoisse existentielle que l’adolescence a tendance à présenter comme un plat unique et sans dessert. Le jazz était l’alternative à une mastication sans goût et sa table était pleine de desserts des plus savoureux.

 

 

Miles, Nina Simone,

Billie Holiday & Fela Kuti

 

J’ai un peu pratiqué la guitare basse. Mais je n’ai vraiment fait qu’écorcher les oreilles de mes frères et sœurs à la maison. J’ai fini par avoir pitié de leurs oreilles et j’ai rangé ma guitare pour me contenter d’écouter les autres : Armstrong, Brubeck, Miles, Steve Gard, Nina Simone, si sublime dans sa limpidité, si captivante par sa voix, enveloppante, rudoyante et belle, joueuse, révoltée. Nous avions tous un faible pour Billie Holiday, ses duos avec Armstrong, mais aussi une tendresse pour Ella, la somptueuse. Pour moi, la sensation forte était du côté de Sarah Vaughan. Aujourd’hui, j’écoute beaucoup Melody Gardot et Diana Krall. Les musiciens africains qui ont incontestablement été présents dans mon adolescence sont : Manu Dibango, Francis Bebey, Tabu Ley Rochereau, Eboa lottin, Salif Keita. Mais c’est surtout Fela Ransome Kuti, avant qu’il ne devienne Anikulapo, qui nous emballait tous par sa verve, sa musique était un discours pour le soulèvement. Il avait une présence provocatrice, un désir transgressif qui nous sortait de notre éducation de garçons et filles dociles et bien rangés. Il nous rappelait une urgence : le devoir d’insurrection contre toute forme d’oppression. Il a été notre Che Guevara armé d’un micro pour fustiger tous les pouvoirs corrompus et violents. 

Les concerts mémorables : celui de Dizzy Gillespie à Aix-en-Provence vers la fin des années 80. Le dernier concert de Nina Simone à Jazz in Marciac en 2001, je crois, et son émouvante reprise de Ne me quitte pas, un adieu au cours duquel elle convoquait jacques Brel pour notre plus grand plaisir. Même si le chant s’était émoussé, il restait un enchantement singulier, celui que seule les divas peuvent produire, car chargée du poids de l’histoire, ses tragédies et tourments. Et voilà  que le Jazz essayait de nous désenrhumer, de canaliser du côté du versant ensoleillé de la montagne humaine ce que nous avons à nous dire et à parfaire. Les concerts de Richard Bona m’ont toujours procuré beaucoup de joie, de même que ceux de son compère Lokua Kanza. Deux belles voix de notre temps.

Mes musiciens de jazz préférés sont déjà énumérés plus haut, car je reviens toujours vers eux. Je préfère le jazz vocal, même si Coltrane, Miles Davis, Bird, me sont familiers. Je les retrouve quand j’ai envie de faire silence en moi et de me laisser absorber au point de ne devenir qu’une note voltigeant d’une branche l’autre pour égayer, redonner goût à un oiseau triste qui pleure devant une mangue amère. 

 

 

« Le jazz est un pont »

 

Le jazz est un pont qui propose, quel que soit le genre ou la sous-famille à laquelle on se rattache, une traversée au-dessus des malentendus. C’est pour moi la musique à la fois de surplomb et de la plongée dans la mer des désirs d’humanité. N’oublions jamais que les nazis et tous les nazillons se reconnaissent aisément dans leur commune détestation du jazz, car la haine qui leur sert de viatique ne peut prospérer que sous la braise des malentendus, du chahut et des vociférations. Le jazz les entortille. Et leur botte le cul.

J’écoute avec ravissement le jeune camerounais Hervé Nguébo qui est sur les traces de Richard Bona. Ibrahim Maalouf est intéressant à écouter et sait faire sonner la note des apaisements. Je viens aussi de découvrir, grâce à un collègue professeur de français, le talentueux Bireli Lagrène. J’adore la suavité de Melody Gardot et le groove fusion d’un Lockwood ou ensorceleur de Stéphane Grappelli. Il faut aussi suivre le jeune et talentueux guitariste Maxime Fougères revisitant Duke Ellington.

Le jazz peut-il être découpé entre l’actuel et le passé ? C’est une somme qui ne grandit et ne résiste aux modes que parce qu’elle invite à la mimèsis, à l’art de la revisitation d’un thème et de sa reprise, non point sur le même tempo, mais sur une nouvelle variation. Les reconfigurations n’y sont pas exclues et les originalités plus encouragées ici qu’ailleurs. Revisiter les standards, les princes du jazz ou des anonymes est essentiel au jazz, et ne sera jamais reçu comme une ringardise et encore moins comme un accroupissement servile. C’est un tribute. Une élégance de l’âme qui s’adresse à une autre par-delà le temps, les espaces et les origines. C’est cela l’humanité du jazz. Ceci est utile non seulement pour densifier la dimension élégiaque du jazz, mais aussi pour favoriser l’acte de partage qui transcende les époques et libère la capacité à s’ouvrir et à nourrir, à restaurer, dans le sens nutritionnel du terme. Je est rien sans l’autre. Je crois aux cycles qui viennent, vont et reviennent avec quelques ponctuations nouvelles pour étoffer les modalités d’énonciation dans chacun des genres foisonnant qui composent le jazz. C’est la musique du retournement des âmes comme il existe, à Madagascar, le retournement des corps. Nos âmes ont aussi besoin d’une pratique sportive et c’est par le jazz que nous y parvenons le mieux, me semble-t-il, avec cet autre art total qu’est l’opéra.

 

 

Jazz & littérature

 

Mes livres s’ouvrent à la palette musicale plus largement dans son ensemble. Mais La Rose dans le bus jaune est le livre qui a été le plus écrit sous l’influence directe du jazz. J’avais besoin de remonter aux sources de la tragédie américaine. Le jazz m’a guidé car il en est l’un des  plus puissants remèdes. Je ne peux en effet écrire sans écouter de la musique.

Jazz et littérature… Emmanuel Dongala, l’écrivain congolais a écrit de beaux livres, dont Jazz et vin de palme, une ode à Coltrane. Au suprême amour ! Dans Trop de soleils tuent l’amour, l’écrivain camerounais Mongo Beti accorde aussi une grande place au jazz dans ce roman. Dans Silikani, l’un de mes romans où éclate le plus magiquement le saxophone ténor, je rends hommage à Tabu Ley et, bien sûr, à Fela Anikulapo Kuti, dont je salue l’approche musicale inventive et insurrectionnelle. Le son thérapeutique de son instrument permet ainsi à une enfant souffrant de la maladie du baiser (la mononucléose) de se régénérer à Kalakuta city et de quitter son état végétatif. Le jazz devrait être prescrit par les médecins. Le temps viendra où il le sera avant voire en remplacement du paracétamol.

 

Propos recueillis par Franck MÉDIONI

 

Bibliographie

La sublime négrité de Pouchkine in Pouchkine et le Monde noir, Présence africaine, 1999.

La transmission, Gallimard, 2002.

Jacques Rabemananjara, le totem, Lecce, 2004.

La divine colère, Gallimard, 2004.

Le capitaine Messanga (livre collectif), Gallimard jeunesse, 2004.

Anata et Basilou (livre collectif), Gallimard jeunesse, 2005.

Silikani, Gallimard, 2006.

Le Fouettateur, Vents d’Ailleurs, 2006

Grand-père Boni et les contes de la savane, Monde global, 2006

La profanation in Dernières nouvelles du colonialisme, Vents d’Ailleurs, 2006.

Le match retour (livre collectif), Gallimard jeunesse, 2006.

Tout sur mon maire : parité, diversité, férocité, Demopolis, 2008.

Madame l’Afrique, Apic, 2011.

Métisse Palissade, Gallimard, 2012.

La Rose dans le bus jaune, Gallimard, 2013.

Souveraine Magnifique, Gallimard, 2014.