Anthony Braxton et Evan Parker partis, on aurait pu croire le label Leo Records démuni. Il n’en est rien. Outre les désormais indispensables Ivo Perelman et Simon Nabatov, s’est construite une famille de jeunes (ou moins jeunes) improvisateurs talentueux dont voici aujourd’hui un large aperçu.

 

BLAZING FLAME

MURMURATION

Steve Day : v + personnel détaillé dans la pochette

 


Revoici Steve Day et sa poésie lunaire et agrippante. Revoici sa voix cassée, mystérieuse et désormais coutumière. Voici son combo (Julie & Keith Tippetts,Aaron StandonPeter EvansJulian DaleAnton HenleyBill Bartlett) prêt à le suivre dans toutes ses élucubrations. Rock in Opposition pourrait-ton dire tant cet enregistrement y fait penser. Jerk improbable, dissymétrie des cordes, chant ouaté limite gospélisant ici, alangui ailleurs (immense Julie Tippetts !), petites comptines vénéneuses, violon vaporeux, tempos nonchalants, formes mouvantes, jazz patraque et saxophone allumé, déconstruction des récits, funk préhistorique, rap protohistorique : rien à redire c’est du made in Britain pur malt. Pourvu que ça dure !

 

Ziv TAUBENFELD – Shay HAZAN – Nir SABAG

BONES

Ziv Taubenfeld : bcl / Shay Hazan : b / Nir Sabag : dr

BONES

HABERDASHERY

Ziv Taubenfeld : bcl / Shay Hazan : b / Nir Sabag : dr

 

 


Bones : Trois improvisateurs israéliens se retrouvent à Amsterdam et enregistrent Bones. On pénètre à pas de loup : la clarinette basse s’installe, phrase joliment et s’oppose aux minimalismes du contrebassiste (Shay Hazan) et du batteur (Nir Sabag). Dans l’attente d’une interaction qui ne viendra que (trop ?) tardivement, l’auditeur se laisse séduire par l’art de Ziv Taubenfeld : phrasé zébrant, compositions ouvertes avec motifs de reconquête, sophistication du souffle, graves sinueux, large palette d’effets, clarté du propos, toutes choses faisant mouche en introduction du très solaire Milonga. Reste néanmoins une impression de sécheresse. Un disque partiellement accompli alors ? Un manque d’élan(s) ? On attend votre avis.

Haberdashery : Ziv Taubenfeld, Shay Hazan et Nir Sabag, désormais Bones, se retrouvent à Amsterdam et enregistrent Haberdashery. Quelque chose s’est resserré par rapport à l’enregistrement précédent. Les espaces ne créent plus de problèmes, tout se consomme (consume : pas encore) par le mouvement. On peut maintenant parler d’unité et d’interaction totale. Le clarinettiste n’erre plus en solitaire, son phrasé (somme tout classique) ne passe plus par l’échappatoire mais par une profondeur de trait assumée. Pour dire juste et en une seule phrase : Bones a (vite) grandi.

 

H.C. (HORS CATEGORIE)

PINDIO

Juan Saiz : fl / Marco Mezquida : p / Alex Reviriego : b / Genis Bagés : dr

 

H.C., jeune quartet espagnol, on ne pourra jamais enlever la mélodie, la consonance, le jazz affranchi. Et encore moins la fougue exemplaire s’échappant du couple flûte-batterie (Juan SaizGenis Bagés). Leur manière de se plonger dans des territoires plus aventureux mérite écoute : frôlements et feulements, flûte décrispant le mystère, brumes jamais dissipées, piano debussyen (Marco Mezquida) : soit l’art enfantin des collages hétéro-hybrides. Quelques accents de rock progressif passent parfois par là (le King Crimson des débuts, la flûte chantante de Jan Anderson), le reste se disputant entre quiétude et sensibilité à fleur de peau (Juan Saiz, un flûtiste à suivre). Et s’ils ne sont pas hors catégorie, H.C. mérite haut la main sa place dans le prestigieux catalogue Leo Records.

 


Uwe OBERG – Silke EBERHARD

TURNS

Uwe Oberg : p / Silke Eberhard : as-cl

Uwe OBERG – Rudi MAHALL – Michael GRIENER

LACY POOL 2

Uwe Oberg : p / Rudi Mahall : cl-bcl / Michael Griener : dr

 


Turns : Oubliant quelque peu leurs modèles (Eric Dolphy pour la clarinettiste-saxophoniste, Thelonious Monk et Steve Lacy pour le pianiste), Silke Eberhard etUwe Oberg se trouvent une autre famille : celle englobant la sphère Carla Bley, Jimmy Giuffre, Annette Peacock. Francs du collier et ne dissimulant rien, ils renouvellent-réinventent-réunifient King KornSyndromeBatterie and co.

La clarinette module magnifiquement son souffle offrant ainsi le plus bel hommage que l’on pouvait rendre à Jimmy G : lignes claires ici et écarts savamment ciselés ailleurs soit un astre de lumière vive et sans la moindre ombre au tableau. A l’alto, Eberhard s’offre quelques petites aspérités en sus mais le liant est toujours le plus fort (Enzym & Eros). Owe Oberg fait lui aussi preuve d’une grande visibilité-sensibilité-sensualité. Forcément pour ce genre de répertoire il fallait en passer par Paul Bley et cela est magnifiquement fait ici. On suit donc ce duo telle une procession ancestrale et toujours recommencée. La magie du duo, quoi !

Lacy Pool 2 : Retournant à Steve Lacy, questionnant ses compositions, utilisant une formule singulière (clarinette, piano, batterie), Uwe Oberg décerne de nouveaux reliefs aux pièces du sopraniste. Souplesse rythmique (Michael Griener ou l’art de ne rien figer), stridences retenues (Rudi Mahall ou l’art du tout terrain brillement confirmé ici), piano ondulant (Uwe Oberg ou l’art d’harmoniser les césures lacyennes) : autant d’atouts (les mauvais esprits diront simplifications) pour nous présenter un Lacy sans tourments et sans détour.

Avec un sens du grand large et des possibles toujours entretenus, le trio excelle à ne rien cloisonner. Aucune peur de l’errance, aucun achèvement définitif, aucune évanescence prégnante mais au contraire un déploiement-exposition des formes, une autonomie de chacun, une orfèvrerie ouverte. Et, ainsi, prouver à ceux qui ne voyaient en Lacy que formes répétitives et esprit rigide qu’ils s’étaient lourdement trompés.

 

Slava GANELIN – Lenny SENDERSKY

HOTEL CINEMA

Slava Ganelin : synt / Lenny Sendersky : reeds

 

 

Une seule plage de 45 minutes. Des synthés d’un autre âge en ouverture. On se croirait dans le Stalker de Tarkovski. Est-ce un basson qui soliloque ou le vieux synthé analogique qui s’offre quelques phrasés brisés ?

Le duo se trouve, le soprano s’envole, la respiration est commune, l’imaginaire est fertile (vaporeuse diront les pisse-froids), la boite à rythme clame quelques ricochets. Maintenant l’alto prend son tour de garde, vise quelque haute cime. Musique d’un autre temps (souvenir ému d’un Amazing Adventures of Simon Simondu couple Surman-DeJohnette) et pourtant si présente-prégnante. Maintenant s’impose une guitare factice (qui se souvient du défunt DX7 ?), maintenant voici des nappes de synthés abordant le grand large… et tout au long de cet enregistrement se confirment la parfaite maîtrise du claviériste et le talent d’un saxophoniste enthousiasmant.

Hotel Cinema ou la bof d’un film imaginaire composée, interprétée et improvisée par Messieurs Slava Ganelin et Lenny Sendersky.

 

I AM THREE

MINGUS MINGUS MINGUS

Silke Eberhard : as / Nikolaus Neuser : tp / Christian Marien : dr

 

 

I Am Three propose du Mingus sans contrebasse mais avec batterie binaire et envahissante (désastre total sur passage ternaire). A la manière d’un Jim black survolté, Christian Marien bétonne le tempo, noircit la mesure, intrigue un blues rugueux et embarque ses partenaires en un vaste marathon. Saxophoniste (Silke Eberhard) et trompettiste (Nikolaus Neuser) redoublent d’efforts et d’ingéniosité pour insuffler vie aux compositions de Mingus… Et souvent y arrivent…

Anamorphosé, Goodbye Pork Pie Hat devient trip surréel, Moanin’ se joue des entrées et sorties avec un appétit vorace et jouissif. Des effluves psychédéliques surgissent ici (Eclipse) tandis que le trio passé à la mode vinyle avec moult craquements s’anime le temps d’un Jelly Roll à la mode (forcément) néo-orléanaise.  Finalement le drumming aura été bénéfique à cet énième hommage au grand Charles. Soit un Mingus affranchi, affranchi, affranchi.

 

Serguey KURYOKHIN

THE SPIRIT LIVES

Sergey Kuryokhin : comp / Alexei Aigui : vln-cond-com + friends

 

L’enfant terrible de Leningrad n’est plus mais sa musique et sa singularité ne peuvent s’oublier. Le 8 juillet 2015 le Conservatoire de Moscou accueillait l’Ensemble 4’33 pour lui rendre hommage. Alexei Aigui, était là pour veiller au bon déroulement de la soirée. C’est sûr, Sergey Kuryokhin manquait cruellement (comme l’Arkhestra sans Sun Ra), la folie était moindre mais la fête était belle. On voyageait de tendresse épurée en folie argumentée, d’impressionnisme délicat en progressif pas idiot, de mélodies doucereuses en muzak intrépide, de soprano allumée en métamorphoses soudaines, de violonades transgenres en génériques TV dégingandés. Bref, du Kuryokhin même sans Kuryokhin ça reste du Kuryokhin.

Le DVD inclus dans le coffret nous permet de découvrir la première partie de la soirée, absente du CD et mettant en scène le violoniste, compositeur et chef d’orchestre Alexei Aigui. Ici, beaucoup de cordes sages, une section rythmique sage, des solistes sages. Bref : passons…

Plus réjouissant est la captation vidéo du second concert consacré à Kuryokhin : énergie, cuivres abrasifs, pointes d’humour affutées, diversité des formes, chaos animal, intelligence et intense conduction d’Aigui (paganinissisme quand il enfourche son violon). Il vous reste maintenant, si ce n’est déjà fait, à vous plonger dans la dense discographie de l’enfant terrible de Leningrad, celle-ci excellemment documentée par l’ami Leo Feigin.

 

 

CONSTRUCTION

CENTRELINE THEORY

Tim Harries : b / Robin Fincker : ts-cl / Hilmar Jensson : g / Jim Bashford : dr

 

Hilmar Jensson ayant été l’une des chevilles ouvrières d’AlasNoAxis , on ne s’étonnera pas de trouver ici quelque lien de parenté avec le défunt (?) combo de Jim Black. Construction (Tim HarriesRobin Fincker, Hilmar Jensson, Jim Bashford) est un combo binaire d’abord nébuleux puis trouvant très rapidement son centre (guitare mordante, basse électrique arrogante, drumming élastique et allégé, saxophone en absence revendiquée).

La force de Construction réside dans les climats qu’il développe, climats entretenus voire essorés, le tout sans ennui ou emphase. La simplicité des lignes harmoniques, des enchevêtrements rythmiques ne sont pas pour rien dans le charme profond de cette musique. De tous les groupes post-AlasNoAxis, celui-ci me semble le plus aventureux, le plus prometteur.


 

ROTOZAZA

ZERO

Rudi Mahall : bcl / Nicola L. Hein : g / Adam Pultz Melbye : b / Christian Lillinger : dr

 

Prenant l’improvisation par son côté bruitiste, Rotozaza (Rudi MahallNicola L. HeinAdam Pultz MelbyeChristian Lillinger) impressionne : décharge brute sur fond de guitare priapique et de clarinette apocalyptique. Calmés mais poussant sur des terres mouvantes, Rotozaza serre son jeu, l’enserre d’une gangue incarnée. Clarinette et batterie vont ainsi multiplier les giclées corrosives… et très vite, retrouver le démon bruitiste coulant dans leurs veines.

Puis, vont cheminer en des reliefs moins retors mais ouverts à de rances inquiétudes : unissons poreux où s’entendent comme larrons en foire, frayeurs et ténèbres. Retrouvant des formes familières (contrepoints improvisés, échanges spontanés, débordements, errances, suspensions, césures) Rotozaza délivre définitivement ses clés à l’auditeur : improviser avec audace, appétit et exaltation.

 

Simon NABATOV

MONK ‘N’ MORE

Simon Nabatov : p-elec

Simon NABATOV Trio

PICKING ORDER

Simon Nabatov : p / Stefan Schönegg : b / Dominik Mahnig : dr

Gareth LUBBE – Simon NABATOV

LUBATOV

Gareth Lubbe : viola-v / Simon Nabatov : p

Simon NABATOV – Max JOHNSON – Michael SARIN

FREE RESERVOIR

Simon Nabatov : p / Max Johnson : b / Michael Sarin : dr

 

Monk ‘n’ More : Monk, l’astre solaire revu par Simon Nabatov le tellurique : pas forcément une mauvaise idée. Solo donc : les mains aimantent le clavier, déambulent avec détermination, débordent le cadre, oublient souvent la texture monkienne. Monk ne serait-il qu’un prétexte ?  Non puisque chaque thème traverse des trames différentes : réitération de motifs résonnants in Oska T, romantisme échevelé in Pannonica,  respect de l’esprit monkien in Light Blue, intervalles abrupts (magnifiques digressions) in Epistrophy. Mais aussi, ici, cinq plages composées par Nabatov : dissonances feutrées, triturations de l’harmonie, césures prégnantes, pentes debusyennes, notes égrenées, difractées, transformées par de discrets électronics le tout entre infinies respirations et fermes tourbillons. Soit Simon Nabatov en quelques-uns de ses états.

Picking Order : Beau trio que celui-ci. Magnifique d’à propos, virtuose accompli, Simon Nabatov ne se gène pas pour dévier, surprendre, circuler entre calme et tempête. Comme on commence à bien le connaître, on ne s’étonne plus de ses emballements, de sa vélocité galopante. Et si j’étais méchant, je dirai qu’ici ses deux partenaires (Stefan SchöneggDominik Mahnig) ne sont pas à la hauteur, qu’à l’exubérance du pianiste ne répond qu’un savoir faire sans génie. Mais je ne suis pas méchant et si vous découvrez Simon Nabatov grâce à ce disque, vous conviendrez avec moi qu’il réserve quelques bonnes surprises : alanguissements et frénésies, robustesse et collision des timbres, imaginaire soutenu et esprit d’ouverture, anamorphoses et orfèvrerie cristalline, phrasés nomades. On en conviendra : cela n’est pas rien.

Lubatov : Deux suites et un psaume pour violon alto (Garteh Lubbe) et piano (Simon Nabatov). Une écriture contemporaine débarrassée de ses tics, des contrepoints spontanés, une manière toute naturelle de s’accorder sur les mêmes textures, d’intégrer dissonances et écarts en totale correspondance. Mélancolie ici (l’âme slave bien sûr) mais aussi une voix (celle du violoniste) s’élevant dans la hachure, le ténébreux, les multiphoniques, le chant de gorge (on pense parfois au regretté Peter Kowald) tandis que le pianiste obscurcit la matière ou espace la trame. Et cette partie voix-piano s’opposant à la première est de loin la plus singulière (certes : pour nous la plus familière !), la plus risquée (glissades pas toujours contrôlées, improvisation vive et intuitive). Suivront d’autres traits (romantisme appuyé, apprêté assumée, piano surpuissant, ultravélocité fusionnelle) laissant ainsi l’auditeur en suspens entre envoûtement et lévitation.

Free Reservoir : Droit au but avec le trio Simon Nabatov – Max Johnson – Michael Sarin : puissance, improvisation sans préavis, furia, autonomie, présence, absence de doute, pianiste virtuose, contrebassiste en archet dévastateur, batteur en polyrythmie majeure. Oui, de l’impro comme on l’aime. La résonnance s’installe parfois mais elle n’est pas résonnance de doute, elle est résonnance de conviction. Ici, on ne frôle pas, on appuie et quelle que soit la texture choisie. Registre secret ici, mille-feuille rythmique ailleurs, périphérie en surchauffe le plus souvent, ce trio construit avec l’évidence de ceux qui savent, de ceux qui actent avec fierté. Déterminés à ne rien laisser passer, déterminés à ne rien laisser échapper, Nabatov-Johnson-Sarin signent un disque remarquable. Absolument remarquable.


 

VIP

WALKING CONTRADICTION

Pierre Audétat : cl-samp / Vinz Vonlanthen : g-v

 

Frêle ossature, accords veloutés, travelling sans fin, guitare décentrée, acier écartelé, implosions interdites, tourments et frottements, avachie prégnante, rêverie dilatée, débordements interdits, ressassement de la ligne, crépitements synthétiques, cigales électroniques, mimétismes affirmés, symétrie sans artifices, basson enrhumé, modernité flétrie : non, nous ne sommes pas chez David Lynch ou Brian Eno mais dans le Walking Contradiction de VIP (Pierre Audétat / Vinz Vonlanthen)


 

 

Peter K FREY & Daniel STUDER

ZURICH CONCERTS

Peter K Frey : b / Daniel Studer : b + John Butcher : ts-ss / Jacques Demierre : p / Gerry Hemingway : dr / Harald Kimmig : vln / Hans Koch : bcl / Magda Mays : p / Giancarlo Schiaffini : tb / Jan Schlegel : e-bass / Michel Seigner : g / Christian Weber : b / Alffred Zimmerlin : cello

 

Deux contrebassistes (Peter K FreyDaniel Studer) et quinze ans d’amitié pour un riche parcours et de riches rencontres. Et, maintenant, deux CD’s pour les découvrir (enfin !). Et avec eux quelques vrais amis.

Frey/Studer + Koch/Schiaffini I : une errance pas toujours heureuse. En roue libre. Observations s’éternisant. Contrebasses en soubresauts. Unissons salvateurs.

Frey/Studer + Koch/Schiaffini II : marmonnements de joie. Grincements de joie. Chuchotements de joie. Frôlements de joie. Crescendo de joie.

Frey/Studer + Mayas : ces trois-là sifflent, effleurent, font crisser bois et ivoires. Le mystère est leur royaume. Leur respiration, étendue, est nervurée d’hockeys cristallins. Ils savent aussi concasser l’espoir. Et ne s’en privent pas.

Frey/Studer + Weber/Schlegel : l’acoustique défie l’électrique. Ou le contraire. L’électrique fourmille, l’acoustique tempère. Liaisons difficiles. Le risque du figé menace. Un archet brise le silence. On n’attendait que lui. Tout est désormais possible : le bruit et la fureur, la violence crachée, les silences incarnés, etc…ect…

Frey/Studer + Demierre/Koch/Seigner/Zimmerlin : suspendre toujours. Protéger la ligne. S’armer d’endurance et d’écoute. Le risque de l’étincelle de trop brillamment évitée ici. L’écoute donc…

Frey/Studer + Hemingway : joutes sans gagnants. Le batteur ne se lasse pas du rebond. Les contrebassistes répondent de leurs archets véloces. Un bol tibétain passe par là et l’archet veille. Maintenant libérés, les fluides trouvent de folles courbures. Fin percutant, Gerry Hemingway est le grand responsable de cette brillante improvisation.

Frey/Studer + Butcher : roucoulades. Le terrain est si vite repéré… Ici, un bloc uni trouvant respiration en des unissons intranquilles. John Butcher convoque toute la panoplie des techniques étendues puis solutionne des bourdons craquelés. Les archets, parfois distants, haussent le ton. Et tous trois, après plaies et bosses, de s’engouffrer vers les silences protecteurs.

Frey/Studer + Demierre : où l’on pince, choque, entrechoque, glisse, tapote, cajole, défie, maçonne. Et puis où l’on s’émancipe, où l’on s’unit et où l’on shunte alors que tant de choses restaient à dire…

PS : à noter la parution chez Hat(now)art de Im Hellen String Trio (Kimmig-Studer-Zimmerlin). Chronique suivra…

 

Almut KÜHNE – Gebbhard ULLMANN – Achim KAUFMANN

MARBRAKEYS

Almut Kühne : v / Gebbhard Ullmann : ts-bcl / Achim Kaufman : p

Gebbhard ULLMANN – Achim KAUFMANN

GEODE

Gebbhard Ullman : ts-bcl / Achim Kaufmann : p

 

 

Marbrakeys : Les nostalgiques d’AM4 (Linda Sharrock, Ulli Scherer, Wolfgang Puschnig) seront aux anges à l’écoute de cet enregistrement. Flirtant avec le jazz mais le plus souvent partisans de l’école improvisée européenne, Almut KühneGebbhard Ullman et Achim Kaufmann se dépensent sans compter. On connait bien les deux derniers, moins la première : chuchotements, chant enroulé de mille joyaux, essoufflements en ultra-aigu (donnant lieu à de superbes joutes voix-piano), modulations transgenre, craquèlements, stridences, clarté des timbres, chant voilé, autant d’univers superbement déclinés par la jeune berlinoise.

Et si le rôle du souffleur flirte parfois avec le décoratif, il y a, ici, suffisamment de sortilège pour ravir (et surprendre) l’auditeur.

Geode : Le lendemain (mais sans la vocaliste), Gebbhard Ullman et Achim Kaufmann poursuivaient leurs aventures, en duo cette fois-ci. Partisans des courbes et lacets, saxophone ténor et piano improvisent sans retenue : slalom et acte de renaissance toujours remis en jeu, complicité indiscutable. Harmoniques aidant, la clarinette basse pénètre un lent traveling tandis que le pianiste décore l’intérieur de l’instrument d’ustensiles vibrants en un exercice de suspension savoureux. Ensuite, en totale liberté, ils vont entretenir les trames habituelles de l’impro made in Europe : le tourbillon sera friand de microtonalité, la fougue sera retenue, le méditatif trouvera quelques reliefs tourmentés, le ténor s’envolera en crispations incisives en attendant d’être la soie des jazz passés, le piano crachera quelques harmoniques retorses puis s’en ira soliloquer avec force et ultravélocité et c’est  ce même piano qui s’inventera gamelan le temps de quelques précieuses minutes. Soit quelques moments non négligeables.

 

Marcus VERGETTE

THE MARSYAS SUITE

Marcus Vergette : b / Tom Unwin : p / Roz Harding : as / Janna Bulmer : cello / Lucy Welsman : cello

 

Athena + Titien + Marcus Vergette (artiste contemporain, cinéaste, fondeur de cloches, contrebassiste) = The Marsyas Suite, 791ème production de Leo Records. Soit un drôle d’objet musical avec piano (Tom Unwin), violoncelles (Janna BulmerLucy Welsman), contrebasse (Marcus Vergette) et saxophone alto (RozHarding). Tout cela fait penser à un mystérieux troisième courant, lequel se serait accouplé avec quelques brides de rock in opposition, le tout avec de vrais morceaux de jazz dedans.

Ici : sautes d’humeurs et de tempos, divergence des timbres, rustiques arrangements, cocasserie hybrides, décadrages loufoques, sensibilité (parfois) aux oubliettes, violoncelles lumineux et complices sans oublier le culot de la saxophoniste Roz Harding (beau et étrange grain d’alto) que l’on découvre pour la première fois et que l’on a immédiatement envie de retrouver.

 

 

TRIO NOW!

LIVE AT NICKELSDORFER KONFRONTATION 23.07.2016

Tanja Feichtmair : as / Uli Winter : cello / Fredi Pröll : dr

 

Le Trio Now! possède ses supporters et ce n’est que justice. En cette soirée du 23 juillet 2016 dans le cadre du bienveillant (et courageux !) festival de Nickelsdorff, ils purent goûter live à la singularité-vivacité du trio. Sans filet et sans préavis, ils foudroient l’instant naviguant entre free jazz allumé et improvisation européenne radicale. L’altiste (Tanja Feichtmair), prolixe et incisive, slalome, ressasse la phrase, la tord, la distord, déborde du cadre, s’envole de spirale en spirale, brasse le périlleux, cajole le cri mais ne l’érige pas en système. Le violoncelliste (Uli Winter), prolixe et incisif, racle la corde, la désosse, ne prend que rarement le temps de la pause, tutoie le continu, propulse et martèle, souvent entraîne ses camarades et pour tout dire éblouit. Le batteur (Fredi Pröll), prolixe et incisif, connait les vertus du rebond, fourmille sur ses toms, mitraille le cercle sans l’asphyxier, fait souvent penser à ce diable de Bennink. Arrivé à maturité (et quelle maturité !) en peu de temps ; le Trio Now! a aujourd’hui gagné un supporter de plus : le chroniqueur pardi !

 

 

Deniz PETERS – Simon ROSE

EDITH’S PROBLEM

Denis Peters : p / Simon Rose : bs-as

 

Née en 1891, Edith Stein fut assassinée par les Nazis à Auschwitz en avril 1942. Philosophe, théologienne, sa vie fut rocambolesque. D’origine juive, elle passa par une période d’athéisme avant de devenir carmélite sous le nom de Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix. Ses principaux écrits s’orientèrent vers l’empathie. C’est ce don d’intuition et de rigueur que suivent aujourd’hui le pianiste Denis Peters et le saxophoniste Simon Rose à travers un minimalisme sec et revêche. Le plus souvent un accord de piano et une note de baryton visant l’harmonique suffisent. Ces deux-là laissent courir la résonnance car tout se joue dans l’espace-temps, la respiration. Le saxophoniste se sert de l’intérieur du piano pour agrandir l’écho. A l’alto il s’anime d’étranglements et de tremblements mais j’avoue (sans être coupable pour autant) avoir plus de fois quitté cette musique pensive et méditative à souhait.

 


 

FREE RADICALS

FREE RADICALS

Mieko Kanno : vln / Anne-Liis Poll : v-perc / Anto Pett : p / Aaron Shorr : p / Alistair MacDonald : elec

 

Petit envoûtement ici… et les environnements sonores d’Alistair MacDonald n’y sont pas pour rien. Ce qui serait déjà très honorable sans les electronics de l’Ecossais se trouve argumenté par un souci constant de transformer sans défigurer. Deux piano s’ébattent (Anto Pett / Aaron Shorr) : pianos volcaniques, pianos propulseurs, pianos fougueux voire romantiques le temps de quelques arpèges classieux. Un violon (Mieko Kanno) s’agrippe à quelque sonate baroque avant de jacasser sans filet de protection. Les voix (Anne-Liss Poll) sont celles de sorcières et succubes démoniaques. Nuée de corbeaux en approche de l’attaque, nappes anxiogènes, percussions résonnantes, nos quatre improvisateurs multiplient les matières sans jamais s’abandonner au tournis : preuve qu’en Ecosse les esprits résultent ouverts, bienveillants et en totale correspondance.

 

KUSIMANTEN

BLEIB EIN MENSCH

Tamara Lukasheva : v / deeLinde : cello / Marie-Theres Härtel : viola + Nenad Vasilic : b

 

Format chanson pour Kusimanten : trois jeunes sirènes germaniques (Tamara LukashevadeeLindeMarie-Theres Härtel) et un dépaysement total (certains diront consternant) dans l’univers de Leo Records. N’étant pas de marbre, je tombe, illico-presto, sous le charme de nos demoiselles (quelque lointaine parenté avec Iva Bittova ou PJ Harvey n’arrangeant pas les choses) et ne me lasse pas de ces piquantes mélodies, ici, gracieusement sublimées. Une agréable évasion donc mais, Diable, que l’on est loin des dragées au poivre des Braxton, Brötzmann et autre Perelman.

 

Luc BOUQUET

 

Les disques Leo Records sont distribués par Orkhêstra.

               Pour compléter cet article sur Leo Records, donnons la plume à Jean Michel Van Schouwburg qui nous parle des albums d’Ivo PERELMAN.

 

Ivo Perelman & Matthew Shipp

Live In Brussels 2CD Set Leo Records CDLR 804/805.

Scalene avec Joe Hertenstein Leo Records CDLR 808

Live in Baltimore avec Jeff Cosgrove Leo Records CDLR 806

Heptagon avec William Parker & Bobby Kapp Leo Records CDLR 807.

Philosopher’s Stone avec Nate Wooley Leo Records CDLR 809

Octagon Ivo Perelman Nate Wooley Brandon Lopez Gerald Cleaver Leo Records CDLR 810

 

            Étant moi-même, l’initiateur et l’organisateur de ce concert à L’Archiduc avec l’aide enthousiaste du patron, Jean-Louis Hennart, et de Koen Vandenhoudt et Christel Klumpen de Sound In Motion et aussi l’auteur des notes de pochette, il m’est impossible d’en donner un compte-rendu « objectif ». MaisIvo Perelman a tenu à publier l’entièreté de ce concert Live In Brussels en priorité par rapport aux autres concerts de la tournée (Munster, Amsterdam, Moscou et Vienne) parce qu’il pense qu’il s’agit du meilleur ou du « plus profond ». En fait, il n’avait pas eu le sentiment d’avoir fait son meilleur concert, depuis longtemps. Et cela était aussi dû à l’accueil et à l’écoute active « warm » du public nombreux qu'il trouvait encore plus intense que dans son propre pays, le Brésil.

            En écoutant Scalene, l’album de Perelman-Shipp avec le batteur Joe Hertenstein (Leo Records LRCD 808), on est immédiatement plongé dans l’univers à la fois lyrique et anguleux, foisonnant et immensément expressif qui fascine dans Live In BrusselsL'art d' Ivo Perelman allie l’expressionnisme intense et le vibrato intime des souffleurs afro-américains (Shepp, Ayler), le lyrisme latino-américain (Gato Barbieri) à la recherche éperdue des sonorités vers des aigus étirés et hypertrophiés, sublimant l’extension de l’improvisation dans le détail. L’entente et la cohérence avec le pianiste Matthew Shipp est totale, chacun assumant leur liberté d’improvisateur et la solidarité dans un dialogue permanent, intense, subtil sans clin d’œil gratuit et gesticulation inappropriée. Une rare évocation de Monk au démarrage de la Part 7. Cette capacité à allonger et poursuivre sur la distance les variations des motifs inventés sur le champ confère à leur musique une densité magique. La toute grande classe. Joe Hertenstein témoigne d’une véritable empathie en suivant et en commentant l’évolution méandreuse, tournoyante des deux inséparables duettistes. C’est aussi ce qu’a compris ou ressenti Jeff Cosgrove, le batteur présent dans Live in Baltimore : s’insérer dans la dynamique du duo Perelman-Shipp d’une ballade apaisée à un chassé-croisé polytonal dans des structures spatiales multiples polygonales ou polyhédriques interdépendantes qui vont vers l’infini en conservant toutes les caractéristiques de son jeu est en soi une belle performance. Les titres des albums, Scalene,Heptagon avec Shipp, William Parker et le vétéran de la batterie free Bobby Kapp ou Octagon confirment cet amour de la géométrie, de l’architecture complexe. Et pourtant, ce dernier album a été enregistré sans Matthew Shipp, mais avec le brillant et intrigant trompettiste Nate Wooley, le contrebassiste Brandon Lopezet le batteur Gerald Cleaver. Aux constructions qui évoque cette géométrie dans l’espace, le quartet semble préférer batifoler dans des assemblages de guinguois reposant sur des piliers flageolant, et sur des chemins de traverse qui font le grand écart, attiré par le jeu atypique de Nate Wooley. Sans doute, Octagon initie une nouvelle phase dans le cheminement d’Ivo Perelman. J’y reviendrai peut-être plus tard. En effet, j’ai mis Philosopher’s Stone sur la platine : Ivo Perelmanet Matthew Shipp partagent leurs échanges somptueux avec le trompettiste Nate Wooley, un musicien chercheur et découvreur de nouveaux sons qui a travaillé intensivement avec un percussionniste et « artiste noise » nettement plus radical : Paul Lytton, un des chefs de file de l’improvisation libre « européenne ». Les trois musiciens tentent avec un beau degré de réussite à intégrer les bruissements inouïs du trompettiste dans leur démarche. Celui-ci phrasant aussi comme un jazzman (d’avant-garde) quand le besoin se fait sentir. Dans la part 6Ivo Perelman n’hésite pas à sortir complètement des sentiers battus : je n’ai jamais entendu un saxophone déchiqueter le son et les notes comme cela ! Je ne vais pas affirmer que cette session est un « masterwork ». Mais, ce qui compte ici, c’est la capacité à créer du neuf, à improviser, à surprendre à chercher les sons, parallèlement parfois à l’ordonnancement du jeu du pianiste. On croise le grand jeu des articulations,  des fétus de sons, des bribes de mélodies, les filets de timbre extrêmes et les ouah-ouahs étranges de Wooley, des pérégrinations dans un no man’s land, celui de l’écoute des sons. Les duettistes IP& MS jouent le jeu, celui-ci s’ouvre sur des trouvailles. Les techniques alternatives dites « non idiomatiques » n’empêchent pas les souffleurs de jongler avec des éléments mélodiques bluesy qui font mouche aussi efficacement que Lester Bowie ou Leo Smith. Perelman s’inspire du jeu et des sons de Nate Wooley avec bonheur, étendant ses registres et celui du sax ténor. On pense à Lol Coxhill. En ce qui me concerne, Philosopher’s Stone est un des plus beaux albums des trois artistes et qui sort complètement de l’ordinaire Perelmanien.  Donc, une Série Perelman – Shipp aussi dense, aussi fabuleuse que les six albums Art of the Trio et les sept albums saturniens de The Art of Perelman-Shipp.