FRANÇOIS & SONNY

 

            François Tusques et Sonny Simmons : oubli général, amnésie coutumière. Parfois, j’en pleure. Tant d’autres oubliés aussi. Donc : écrire qu’ils existent, qu’ils sont vivants. Et vifs. Commenter mais cela est-il important ? Ce qu’il l’est par contre, c’est le rôle d’Improvising Beings, un label qui sait et qui n’oublie pas. Et qui déniche aussi.

 

François TUSQUES – Noël McGHIE

TOPOLITOLOGIE

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François Tusques : p / Noël McGhie : dr

 

La valse n’est pas toujours ce que l’on en croit. Elle peut se défaire, déborder, se fragiliser, douter, s’emmêler les balais : preuve que la valse –et ceux qui l’incarnent- est libre. Combien sont-ils en avoir conscience ? François Tusques et Noël McGhie par exemple. Un grand chorus avec maillets de McGhie nous rappelle quel grand percutant il est. Marre des oublis ! Puis, François Tusques, en piano solo, incarne le blues, le jazz, la mélodie des peuples, les luttes, toutes les luttes et cela sans appel mais avec le rappel de ne jamais courber l’échine.

Sur leur petit confetti, ils ne plient pas et n’ont aucunement le souci de la performance. Ils sont la musiques des peuples (étonnez-vous après cela qu’on les oublie !). Ils sont dans l’instant, dans le présent et uniquement dans le présent (mieux vaut ne pas envisager les futurs nauséeux qui nous attendent). Ecouter leur musique, c’est se prendre la joie en pleine poire. Alors, les analyses, les commentaires, hein…

 

François TUSQUES

L’ETANG CHANGE (MAIS LES POISSONS SONT TOUJOURS LA)

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François Tusques : p

 

En solo, ici ou ailleurs : en vérité on ne sait pas où. Mais là où se trouve piano, ici ou ailleurs donc. Avec l’insouciance des premières fois. François Tusques est un adolescent qui aurait bien tourné. Sans « face de livre », sans twiter et autres fariboles. Quelqu’un qui se tromperait, recommencerait, prendrait la lacune à bras-le corps et en ferait une force indestructible. Le blues de Monk est perceptible (l’étang change) pour la bonne raison que le blues de Monk c’est le blues de Tusques. Vous ne comprenez pas ? Je ne peux rien pour vous. Je peux simplement dire et écrire la beauté de ces déviations, des ces pleins très pleins, des ces courses folles sur le clavier, de ce feeling féroce, des ces présentes Afriques, de cette liberté que les autres n’arrivent qu’à balbutier dans le meilleur des cas.

Monk magnétisait le premier CD, il sera de nouveau présent dans le second et y trouveront leurs places Messieurs Duke Ellington, Don Cherry, Ed Blackwell et Bud Powell. Et bien sûr, il y aura Tusques sa présence, sa connaissance du jazz, sa poésie et sa mélancolie de combat (l’héritage), sa force-énergie (A Patchwork). Il y aura l’évidence monkienne (Friday the 13thGallop’s Gallop), le bop élargi (à l’origine). Ici, non pas le passé ou le souvenir du passé mais des présents révélés. Soit quelque chose de précieux et d’unique.

 

 

François TUSQUES – Alexandra GRIMAL – Sylvain GUERINEAU

LA JUNGLE DU DOUANIER ROUSSEAU

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François Tusques : p / Alexandra Grimal : ts / Sylvain Guérineau : ts

 

                    Blues et piano droit en ouverture. L’accord du piano laisse à désirer. Et les souffles rejoignent le blues. Et le blues affiche sa mélancolie. Au plus profond de l’intime, les phrasés se délient. Presque gênés d’être là, au plus près de cet intime, nous suivons ces trois sensibles (François TusquesAlexandra GrimalSylvain Guérineau) dans ces crépuscules sereins : l’une en flux moelleux, l’autre en phrasé brisé (ou bien est-ce le contraire). Et quand tous trois se rejoignent, nul affrontement, nulle crispation mais une même solidarité, une même synchronicité. Les voici réunis en tendresses fortes. Et c’est un beau voyage.

 

François TUSQUES – Mirtha POZZI – Pablo CUECO

LE FOND DE L’AIR

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François Tusques : p / Mirtha Pozzi : perc / Pablo Cueco : perc

 

Le fond de l’air est…frais ? Non ! Le fond de l’air est…frisquet ? Non ! Le fond de l’air est…rouge ? Toujours avec François Tusques ! Rouge d’amitiés jamais démenties (iciMartha Pozzi & Pablo Cueco). Rouge d’un blues débarqué vers d’autres rivages.

François Tusques est un improvisateur naturel, un de ces inimitables que peu veulent imiter puisque la tâche est perdue d’avance. François Tusques est un improvisateur libre. Libre d’une liberté que peu comprennent aujourd’hui. Alors, écoutons ces trois-là dans la jouissance du jeu et des frontières abolies (oui, ces trois-là savent abolir frontières et tracés). Ecoutons gambader les percussions (deux percussionnistes sans souci de démonstration(s) c’est assez rare aujourd’hui). Écoutons-les s’emballer, gagner des transes tranquilles, s’enticher d’inconnus à conquérir. Oui, écoutons-les encore et encore.

 

François TUSQUES

LE CHANT DU JUJUB

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François Tusques : p / Itaru Oki : tp-bugle-fl / Claude Parle : acc / Isabel Juanpera : v

 

François Tusques (piano) et Claude Parle (accordéon) en ouverture : riche idée. Le blues se décompose, recompose, dépose et la trompette d’Itaru Oki jaillit. Jaillissement de miel et d’éclats insoumis. Maintenant, l’accordéon vient faire zigzaguer les possibles. L’utopie, vous vous souvenez ? Ça s’appelle tout est possible. Ils ont juste oublié les points d’exclamations. Essayez tout ce que vous ne savez pas nous conseille Isabel Juanpera. Sortir de la peur donc et voir la ruche s’emballer. Puis viendra la page blanche et, forcément, d’autres éclats. Il y aura aussi Don Cherry et la trompette-océan, l’accordéon perce-neige, le piano mille-pattes. Et d’autres raisons d’espérer les soutiendront. Les flûtes seront d’ivoire et d’ailleurs.

Enfin, viendront les pleurs, le chant offert aux disparus, aux oubliés. Et il n’y aura pas de mise en scène, de mise en sons, juste le frisson de ces âmes qui ne peuvent nous quitter. Et cela sera terrassant comme le murmure. Comme ce disque : charnel et bouleversant.

 

Sonny SIMMONS – Delphine LATIL

SYMPHONY OF THE PEACOCKS

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Sonny Simmons : cor anglais-as / Delphine Latil : harp

 

Avec Sonny Simmons et Delphine Latil un autre blues. Voilé d’abord, se dérobant à la forme (Beauty from Long Ago) pour, ensuite, s’ouvrir aux justes tendresses (Emeralds & Sapphires Rejoice). Harpe-koto, cor anglais japonisant, tous deux choisissent le murmure. Ils ondulent, sillonnent, frôlent quelque plume d’ange. L’alto vient maintenant puiser quelque profondeur coltranienne. Et le blues d’Alabama de nous surprendre de sa sonore beauté (The Blues of What It Is).

Plus loin, l’alto se fera aussi gros qu’un ténor, le free oubliera ses courbatures et imposera ses vives vrilles. Les tendresses ne seront plus d’oreille mais de cœur et la convulsion ne sera pas oubliée (Blue Maze). Et tous deux s’éloigneront (le Ruby of the East) avec l’espoir –et la certitude- de prochaines retrouvailles.

 

Sonny SIMMONS

BEYOND THE PLANETS

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Sonny Simmons : cor anglais-as / Delphine Latil : harp / Thomas Bellier : g

 

A nouveau réunis, Sonny Simmons et Delphine Latil décortiquent de nouvelles tendresses (quatre pièces de harpe solo avaient ouvert le CD). Le cor anglais perce les nuages, la harpiste muscle ses arpèges, l’alto dérègle l’harmonie, hausse le ton. Il faut, ici, accepter la lenteur, les silences, les flottements, cette fragile conversation aux si fines nuances. Il faut aimer leurs si tendres planètes. Profondément. Ceci pour le premier CD.

Le songe métallique de Thomas Bellier et de Sonny étonne, évite l’hypertrophie grâce à l’étalonnage sonique du guitariste. Entre ductilité et alanguissements se crée un zen tourbillon, un vagabondage pénétrant. Le cor anglais de Simmons s’y glisse, défie les fines substances invitées ici, s’incruste entre imaginaires, rêve et audace. Celle, notamment, de propulser et de réitérer une matière aux reliefs homogènes. Soit un horizon sans vrilles ni paroxysmes, soit une résonnance commune, intime, ancestrale. Entre le ténébreux, le mystère et l’inconscient se niche l’ondulante musique des Messieurs Simmons et Bellier. Ceci pour le second CD.

 

Sonny SIMMONS – François TUSQUES

NEAR THE OASIS

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Sonny Simmons : cor anglais-as / François Tusques : p

 

Sonny Simmons et François Tusques enfin réunis : cela se passait le 11 juin 2011 à l’Abrons Art Center de New York. Et on imagine un producteur heureux. Near the Oasisdéchire l’âme : piano et cor anglais sur la route de l’intime et du jazz qui passe, somnambules éveillés et réunis pour densifier-unifier le chant. Que vouloir de plus ? Du Monk par exemple (Round MidnightBolivar Blues) et du Monk avec mélodies saillantes et accords bienveillants. Du Monk qui s’évade et oublie de rentrer au port. Car ces deux-la naviguent after hours, sans souci d’ancrage et de nid douillet à réintégrer. Quitte à passer une dernière Night in Tunisia entre intranquilité et friandises partagées. Et l’on imagine musiciens et auditeurs heureux. Bienheureux.

 

Luc BOUQUET