Christophe Marguet : « Le jazz m’a électrisé. La danse qui s’en dégage, le son, l’énergie, la douceur, la liberté d’expressivité, la tristesse aussi, un déchirement, une urgence. »

 

Rencontre avec le batteur Christophe MARGUET

au moment de la sortie de quatre enregistrements auxquels il a participé.


 Photo Florence DUCOMMUN

 

À cinq ans, je voulais une batterie ou un vélo… J’ai eu un vélo. Premier rendez-vous raté mais, quelque part, dans un coin de ma tête, s’était installée l’idée de faire de la musique. Puis il y a eu l’inscription dans une école de musique à Orléans, un début d’apprentissage du solfège à 10 ans. Je voulais démarrer le sax ténor mais mes parents ont déménagé… Second et dernier rendez-vous manqué. Par contre, le troisième rendez-vous a été un énorme coup de foudre à l’âge de 13 ans quand mon frère aîné a écouté un disque de Carlos Santana pour tester sa nouvelle platine. Là, je suis tombé complètement amoureux de la batterie, du rythme, de la mélodie, du son. J’ai commencé à creuser autour de Santana, de ses rencontres (John McLaughin, Wayne Shorter) et puis je me suis plongé dans la discothèque de ce fameux frère, Charles Mingus à la salle Wagram, Charlie Parker at Massey Hall, John Abercrombie avec Gateway, Keith Jarrett… Et c’est parti pour un amour de cette musique qui ne s’est jamais démenti depuis.

 

La danse, le son, l’énergie

 

La rencontre avec le jazz s’est faite par les disques. Mais comme j’habitais dans la Drôme à ce moment-là, j’ai vécu mes premiers concerts dans cette région (le trio Humair/Jeanneau/Texier, Gordon Beck Quartet avec Aldo Romano et Jean-François Jenny Clarke, Michel Portal, Louis Sclavis, Bernard Lubat, Didier Lockwood…).

Je crois que la musique et cette musique, le jazz, m’a électrisé. La danse qui s’en dégage, le son, l’énergie, la douceur, la liberté d’expressivité, la tristesse aussi, un déchirement, une urgence, une détresse et beaucoup de beauté à l’état pur. Je crois aussi que j’ai été ensorcelé par la musique noire-américaine. J’ai trouvé le jazz mystérieux, et extrêmement puissant dans le propos avec des choses relativement simples. Ces musiciens noirs qui n’avaient rien pour la plupart, totalement engagés dans cette musique, je le ressentais très fort et ça me touchait énormément.

 

Batterie

 

Pourquoi la batterie ? Je ne sais toujours pas pourquoi, je vais devoir entamer une psychanalyse… Je sais simplement que les tambours déclenchent quelque chose de primitif au sens direct, c’est un tremblement, la danse, la folie que l’énergie de cet instrument peut dégager, mais aussi tous les sons possibles (le frôlement des balais), les vibrations des cymbales, la profondeur du son des peaux, tout ça m’a totalement envouté. Le premier instrument qui touche les gens, c’est la voix et tout de suite après, de manière inconsciente, les tambours. Je crois que sans l’analyser gamin, cet instrument m’a remué les tripes.

 

J’ai commencé l’apprentissage de la batterie dans la Drôme avec Jacques Bonnardel qui m’a donné de très bonnes bases, pas mal de clés pour aborder les débuts. Mais je me suis très vite rendu compte que je ne pouvais pas développer grand chose dans la région où je me trouvais. Alors, quitte à bouger, je me suis installé à Paris. Mes parents m’ont laissé quitter le lycée, ce qui avec le recul était une marque de confiance absolue. J’étais inconscient de mon niveau mais, en même temps, j’avais tellement envie que rien ne pouvait m’arrêter.

Je me suis retrouvé à habiter à la Porte Saint-Martin, en plein cœur de Paris, à deux pas du New Morning. J’avais sympathisé avec une personne qui travaillait à l’entrée, un mec très sympa qui a bien vu qu’il me serait d’une grande aide en me laissant rentrer gratuitement, ce qu’il a fait.Vous pouvez imaginer, un jeune gars de 18 ans qui se retrouve à écouter tous les batteurs qu’il adorait : Elvin Jones, Billy Higgins, Kenny Clarke, Max Roach, Art Blakey, Philly Joe Jones, Ben Riley, Jack DeJohnette, Paul Motian, Ed Blackwell, Tony Williams, Dannie Richmond… J’étais comme un fou, je rentrais le soir complètement subjugué, heureux, et en même temps de plus en plus conscient de l’énorme distance qui me restait à parcourir pour que je puisse devenir un musicien acceptable. Finalement, j’ai appris en regardant, en écoutant, en essayant de comprendre par mes propres analyses et en travaillant le plus souvent possible.

Je n’avais pas d’argent, pas de revenus, mes parents n’avaient pas les moyens, ce qui a été aussi un moteur, une obligation de résultat. Je voulais jouer du jazz avec des musiciens de jazz dans les clubs de jazz. J’ai donc commencé avec des copains à travailler en groupe et à rencontrer beaucoup de monde. Puis pour vivre, c’est dans les clubs de Jazz swing que j’ai commencé, avec Maxime Saury, Claude Tissendier, Marcel Zanini, Dany Doris. Au Caveau de la Huchette, au Slow Club, on accompagnait des groupes pendant des semaines entières, voir parfois quinze jours d’affilée. Une très bonne école pour le tempo et pour le métier tout court, la compréhension du métier, se faire payer, les affaires, les contrats ou pas… L’école de la vie aussi. Et puis est venu pour moi la période plus be-bop, Barney Wilen, Georges Arvanitas, Turk Mauro, Alain-Jean Marie, Michel Gaudry, Luigi Trussardi... Une autre période extrêmement riche et instructive.


 

Elvin Jones, Kenny Clarke, Paul Motian…

 

En matière de batterie, mes influences principales sont Elvin Jones, Kenny Clarke, Jack DeJohnette, Paul Motian, Billy Higgins, Ed Blackwell, Tony Williams, Philly Joe Jones, Max Roach, Art Blakey, Roy Haynes, Daniel Humair, Aldo Romano, Jon Christensen, Al Foster, Jimmy Cobb, Ed Thigpen, Shelly Manne.

La fonction de la batterie est bien sûr rythmique mais pas que... Tout d’abord, le rythme, l’assise, le swing, l’énergie, la précision. Je trouve qu’il n’y a pas pire qu’un batteur qui ne sonne pas avec l’orchestre, qui ne swingue pas, c’est tous les autres musiciens de l’orchestre qui en pâtissent. Et puis ensuite, je dirais que tous les grands batteurs ont un sens de l’harmonie, de la musique. J’ai mis un certain temps à comprendre toutes les connections possibles avec l’orchestre. D’abord la batterie est un orchestre à lui tout seul. Il faut déjà apprendre à organiser cet instrument, d’un point de vue de la coordination mais aussi et surtout d’un point de vue des nuances, des contrastes, des couleurs. C’est un instrument qui, contrairement à l’image que les gens s’en font, peut être extrêmement sensible, délicat, mélodique. Puis comment harmoniser cet instrument avec la basse, la fonction motrice et, ensuite, ce qui devient plus complexe, comment être un soutien, comment dialoguer avec le soliste, comment le pousser dans ces retranchements. Pour moi, c’est là que ça devient vraiment intéressant.

 

Groupes

 

Mon premier groupe fut un trio, en 1993, avec Sébastien Texier et Olivier Sens. Pour la première fois, je réunissais les musiciens, j’écrivais de la musique, je pensais l’orchestre, à la dramaturgie du concert, la présentation sur scène, la réflexion sur le sens de la musique, qu’est-ce que l’on veut dire, comment, sous quelle forme... C’est passionnant et infini. Ce qui a été le révélateur de mon travail en tant que leader, c’est le concours de Jazz de La Défense que nous avons remporté en 1995. Premier prix d’orchestre, premier prix de soliste pour Sébastien et premier prix de composition pour moi, le tout à l’unanimité ! André Francis, qui présidait le concours, disait que c’était la première fois que ça s’était passé de cette façon... J’étais vraiment aux anges car même si la musique n’est pas une compétition, j’avais besoin lors de mes premiers pas en tant que chef d’orchestre d’être rassurés et je l’ai été !

Puis nous avons enregistré pour Label Bleu et il y a eu  de beaux concerts à Banlieues Bleues, Sons d’Hiver, etc... Je sentais que j’avais réussi mon entrée en matière.

 

J’ai fait huit disques sous mon nom et une bonne dizaine en tant que co-leader. C’est à chaque fois une aventure et une expérience, j’adore construire, imaginer, échanger, développer, refaire, améliorer pour à chaque fois tenter de toucher quelque chose de juste, le plus juste et équilibré possible avec les musiciens qui composent l’orchestre et le temps dont nous disposons.

 

Leader

 

Je dirais pour commencer que les joies et les sensations sont à la hauteur de la croix à porter que cela peut être de d’être leader. C’est parfois vraiment très dur quand vous n’arrivez pas à développer votre projet, que les concerts n’arrivent pas malgré le fait que l’on sache que c’est un beau projet, c’est vraiment ça le plus pénible. Par contre, avoir des idées d’association de musiciens, écrire de la musique, la partager avec l’orchestre, est quelque chose pour lequel j’ai toujours de l’énergie et beaucoup d’envie. Un des plus grands plaisirs est d’entendre les morceaux que l’on a écrit interprété par les musiciens que l’on a choisi. Et alors, bien sûr, quand ça se réalise en concert et que le public est au rendez-vous, c’est tout simplement merveilleux et vaut toutes les peines que je citais plus haut. Je n’ai aucune solution à apporter à ce dilemme permanent mais ce que je sais, c’est que tant qu’il me restera un peu de souffle et que j’aurais les moyens de faire, je continuerais d’entreprendre et de monter des orchestres, composer, partager, rassembler, jouer, ce qui se résume à exister quand on est musicien.

 

Sideman

 

Etre sideman, je crois que c’est d’abord comprendre le leader, pourquoi il vous a appelé, qu’attend-il de vous, quel est votre espace et quel est votre rôle. Il me semble que notre premier rôle est d’être au service de la musique que l’on nous propose de jouer. J’attache beaucoup d’importance à l’idée de responsabilité, penser d’abord à l’orchestre, et comment être soi-même au travers de celui-ci. Plus vous êtes vous même en tant que sideman, plus l’orchestre sonnera et ressemblera à un groupe homogène. Je préfère mal jouer et entendre dire par les copains musiciens que le groupe a fait un bon concert plutôt que de sentir que j’ai réussi à bien tirer mon épingle du jeu au détriment du collectif. J’aime la sensation que l’on est une équipe sur scène, ne jamais lâcher, compter sur le groupe mais savoir qu’il compte aussi sur vous. Il n’y a pas de secret, c’est comme en sport, on n’est jamais aussi fort que lorsque l’on rassemble nos énergies et que l’on développe la musique collectivement.

 

Henri Texier

 

Lors de mes premiers concerts de jazz, j’ai entendu le trio Humair/Jeanneau/Texier. Ça a été un vrai choc. Puis, quelques mois plus tard, c’était le quartette d’Henri avec Sclavis, Lubat et Deschepper. Par la suite, j’ai pu voir et entendre beaucoup de ses projets. C’est pour dire que ma relation avec lui ne dâte pas d’hier. Suite à une rencontre pour le concert anniversaire des 20 ans du Festival de Coutances, j’ai joué avec lui et suite à ce concert, il m’a appelé pour faire partie de son groupe. Cela a découlé sur de nombreux projets, en sextette, quartette, quintette, trio et autres formes élargies. Dix années de travail, cinq disques ensemble mais aussi des remplacements au sein du trio Romano/Sclavis/Texier puis L’Œil de l’Éléphant avec Portal/Sclavis/Texier et moi. Je dois dire que j’ai compris beaucoup de choses à son contact. D’abord pour son travail de leader, la relation avec le public, le sens de la mise en forme d’un concert, le choix des musiciens... Quand on est batteur, on réalise à quel point Henri a un tempo d’une souplesse et d’une puissance incroyable. La profondeur du son, la justesse du propos ; un vrai régal !

 

Photo Jérôme PREBOIS

 

 

Résistance Poétique

 

J’ai vu ces deux mots écrits sur un mur dans Paris. J’ai tout de suite adoré et me suis dit qu’il fallait que je l’utilise immédiatement. Cela tombait bien puisque j’étais en train d’élaborer mon premier trio, le titre en était tout trouvé. Ces deux mots extrêmement forts rassemblent deux choses essentielles dans notre vie d’être humain : le combat et la quête de la beauté. Les associer ne semble pas naturel mais au final, cela ressemble d’assez prêt à ce que l’on peut ressentir face à l’agression permanente de notre quotidien. Et comme je me sens d’une façon assez générale plus proche de la non-violence que du mouvement révolutionnaire, ma manière de prendre les armes est de produire la plus belle musique possible pour qu’elle donne espoir au gens, qu’elle donne envie de vivre dans une société humaine. C’est peut-être de l’utopie, de la lâcheté mais je préfère me battre avec ces armes là, les miennes, la musique, continuer d’inventer, ne pas plier, rester sincère et honnête face à son travail d’artiste, si je suis heureux de cette façon, j’ai peut-être une chance de transmettre un peu de ces bonnes vibrations.


Old And New Songs : Yoann Loustalot, François Chesnel, Frédéric Chiffoleau, Christophe Marguet (Bruit Chic/ L’Autre distribution).

 

Three Roads Home : Daniel Erdmann & Christophe Marguet avec Henri Texier et Claude Tchamitchian (Das Kapital/ L’Autre distribution).

 

For Travellers Only : Sébastien Texier & Christophe Marguet avec Manu Codjia et François Thuillier (Cristal Records/Sony).


Letters to Marlene : Guillaume de Chassy & Christophe Marguet with Andy Sheppard (NoMadMusic/Pias).


 

Propos recueillis par Franck MÉDIONI