RECOMMENDED RECORDS

 

Eloge de la science et / ou leçon d’impouvoir (1)

 

            Retour sur l’une des aventures musicales essentielles qui dure depuis bientôt 40 ans et qui continue de produire des disques d’artistes qui ont marqués cette quarantaine. Le catalogue étant extrêmement fourni, cette rétrospective se fera en plusieurs épisodes, afin d’essayer d’être le plus exhaustif possible, sans oublier toutes ces expériences sonores et ces performances qui ont construit cette utopie devenue réalité… 

 

 

            L’un des principaux réseaux de musique alternative (ou de traverses, au choix) qui s’est développé au cours des années 70’s (plutôt vers la fin, à partir de 1978) a été créé à l’initiative du batteur du groupe Henry Cow, à savoir Chris Cutler.

 

Pour quelles raisons à une époque où la vente de disques connaissait son plein essor, surtout pour les majors compagnies, Chris Cutler s’est-il engagé dans un choix quelque peu différent ?

 

Chris CUTLER : J’ai débuté Recommended Records parce que Henry Cow avait voyagé partout en Europe et avait rencontré et joué avec des douzaines d’excellents groupes dont la musique restait confinée dans leur propre pays, les compagnies de disques britanniques et américaines n’étant pas intéressées ; de plus, ces compagnies contrôlaient plus ou moins la presse musicale et tous les réseaux de distribution. Même si vous faisiez vous-même vos propres disques, ils n’avaient pas accès à un large public. Et si de plus ta musique était expérimentale ou non familière, tu n’avais aucune possibilité de distribution. Donc il y a deux raisons principales dans la création de ce qui va devenir  Recommended : premièrement, créer  une plateforme solide et visible pour la musique expérimentale et innovante, et deuxièmement, attirer l’attention d’un public intéressé mais mal desservi à cette musique européenne. En parallèle, j’ai commencé le label Ré Records pour produire les projets discographiques dans lesquels j’étais impliqué, le premier a été Art Bears en 1978. Recommended Records est arrivé juste après, comme un havre pour les autres musiques que je pensais importante ou intéressantes. On a commencé avec la réédition des deux premiers albums de Faust, Faust et Faust So Far. Tout ceci est arrivé début 1978, et très rapidement ensuite j’ai reçu le renfort de Nick Hobbs, jadis l’organisateur d’Henry Cow, qui avait aussi distribué des disques pour les groupes du mouvement RIO (Rock in Opposition) lors du festival RIO à Londres. Nick et moi avons géré Recommended pendant deux ans avant qu’il ne parte pour s’occuper d’autres projets.

 

IMPROJAZZ : Quel était le cheminement politique pour arriver à créer ce label ?

 

Chris CUTLER (CC) : la méthode de contrôle favorite de l’industrie musicale était simplement d’ignorer ce que je ne possédais pas ; donc, en mettant en place un réseau de distribution indépendant et des labels, il devenait possible de contester leur hégémonie d’ignorance de ces labels. Ceci, de par sa nature, était un acte politique, reprendre le contrôle, ne pas se lamenter sur ce que les autres gens ne faisaient pas, juste s’organiser et le faire soi-même.

 

IMPROJAZZ : A cette époque (fin des années 70’s) est-ce que tu as été en contact avec d’autres labels indépendants dans d’autres pays, pour échanger les idées de comment faire les choses ? Ou est-ce que tu as fais tout par toi-même ?

 

CC : j’ai rencontré quelques labels indépendants, comme Saturn (Sun Ra) ou Gate V, le label d’Harry Partch par exemple, mais il n’y avait pas de réseau connu au moment où j’ai créé Recommended. Donc, je l’ai créé et j’ai poursuivi. Pour le label (Re), c’est le premier LP d’Art Bears qui a servi de modèle. J’ai eu de la chance, en raison de notre travail Dagmar, Fred (Frith) et moi-même au sein d’Henry Cow savions comment convaincre un grand distributeur britannique de passer une première commande substantielle qui a couvert l’intégralité du pressage. J’ai aussi envoyé un catalogue entièrement fait à la main à tous ceux qui avait écrit à Henry Cow, courrier qui disait essentiellement : "si vous aimez ce que j’aime, vous aimerez probablement aussi ces disques", bien plus efficace que ces listes accrochées au mur du magasin Rough Trade à Londres, où les fans recommandent des disques à d’autres fans. Pour la distribution, là aussi on a eu de la chance car on était les seuls à importer les Residents et Pere Ubu en Europe, qui ont très vite attiré l’attention de la presse et d’un public new wave. Nous étions le seul importateur qui non seulement donnions accès aux magasins et aux exportateurs, mais qui a accru de façon exponentielle sa crédibilité. En définitive, j’ai décidé de faire de la qualité notre signature dès le départ. Nous utilisions le meilleur presseur (Nimbus), avec du vinyle vierge et une très haute définition de pressage des pochettes, très souvent faite à la main sur toile de soie, pour des réalisations très design et soigneusement documentées. Et j’ai aussi bien précisé que Recommended n’allait pas devenir autant un business qu’un service culturel. Que nous ne voulions pas stocker ce que nous pensions bien vendre, mais stocker ce qui nous apparaissait comme bon. Et comme personne ne travaillait cette musique, notre champ était totalement ouvert.

 

IMPROJAZZ : Comment un tel réseau peut-il apparaitre et s’agrandir ?

 

CC : A partir du moment où Recommended existait, des demandes sont arrivées d’autres personnes dans d’autres pays, demandant s’ils pouvaient créer leur propre branche en utilisant le nom Recommended, et en moins d’un an, nous avions des partenaires en Suisse, Italie, Belgique, France, Allemagne et Japon.  Un peu plus tard la Pologne et la Tchécoslovaquie nous ont rejoints, et donc nous sommes devenus, de facto, un réseau. Il suffisait que quelqu’un donne l’exemple et le reste a suivi. De toute manière, l’indépendance était dans l’air à ce moment là ; la même chose arrivait dans le monde du Punk et de la New Wave. Les Sex Pistols avaient courtisé l’industrie, mais des dizaines de petits labels qui se sont créés autour d’eux n’ont pas pu. Le faire soi-même est devenu rapidement une part importante du phénomène new wave.

 

 

ART BEARS

HOPES AND FEARS

Re 2188 LP (1978) – ABCD2 (1992)

Chris Cutler, Fred Frith, Dagmar Krause

+ Lindsay Cooper, Tim Hodgkinson, Georgie Born

3 pochettes différentes en fonction des pressages britanniques (original et réédition LP) et italien (l’Orchestra OLPS 55003)

 

 


 

 

 

“Le Phénix renait toujours de ses cendres, car la vérité est immarcescible, même si elle se fait multiple, voire sporadique… Henry Cow meurt, après dix ans de travail, d’un travail acharné, persistant, exceptionnel, mais Art Bears nait le jour même de sa mort… Entendons nous : Art Bears n’est pas Henry Cow. Ou plutôt, Art Bears est la somme de toutes les identités d’Henry Cow plus une, insaisissable, dans le jeu de la différence et de la répétition…(Jean Baptiste Barrière, Atem n°1 nouvelle série).

"Le contentement est sans issue, l’inquiétude est marche en avant" (Art Bears, "Maze").

"Et quand il n’y a plus rien à perdre, l’initiative et l’héroïsme ont là qui attendent dans les ailes (« Chris Cutler, à propos de "the dividing line" – Art Bears).

"On suicide" est adapté d’après Brecht / Eisler, ce qui, considéré le fait que ce morceau ouvre le disque, nous renseigne assez bien sur ce que sont les développements ultérieurs ; aussi bien au niveau du caractère des textes que de la musique. Il serait stérile d’essayer de voir, de déchiffrer à tout prix dans ce disque un itinéraire, une progression systématique ; néanmoins il est indéniable que, plus qu’une route, c’est une série de repères qu’il nous offre. Tout d’abord un grand nombre de textes treize au total (…) chose exceptionnelle qui n’existait pas avec Henry Cow, donne un caractère fragmentaire à l’ensemble. Cette fragmentation est nécessairement voulue, elle est ce par quoi procède le discours, en expositions de tableaux / climats desquels se dégagent peu à peu les tensions, le malaise, et en même temps la nécessité, par défaut, d’agir. C’est ce qu’expriment les dernières paroles du disque : "Quand on a gouté tous les trésors, la vérité est le meilleur ("Piers"). On retrouve là, au dernier moment, le point d’origine, l’héritage de Brecht (et à travers lui, celui de Marx, bien sûr) dont la référence traduit une profonde aspiration vers un didactisme éclairé (JB Barrière, id.). 

 

Preliminary notes on mapwork, extraits de “Hopes and Fears booklet” par Chris Cutler.

 

 

 

A1/ Les lois de la pensée sont les règles qui nous permettent de tracer des conclusions à partir de la pratique – c’est la seule carte à laquelle se fier.

A2/ Une carte qui n’est pas tirée du paysage est une carte qui ne peut être vérifiée !

A3/ Le savoir procède nécessairement à partir de faits inébranlables ainsi il ne peut y avoir de principe de départ. La carte se doit d’être empirique : vous mènera-t-elle de A à B sur le terrain ? Est-ce que la manière dont vous déterminez la parenté entre le terrain et la carte vous donne toutes les informations nécessaires ? Elle doit conclure.

A4/ Etablir le tracé des liaisons, et ceci est marécageux, il y a des degrés et des échelles ? Que la continuité et la contigüité soient vos mots d’ordre !

A5/ La macro-topologie reste identique au-delà de courte périodes – les montagnes, les rivières, les vallées, etc – et l’encre sèche, fixée sur la page. Les deux sont-ils interchangeables ? Refaire la même carte ? Tracer un itinéraire et trouver tout là où vous aviez prévu que ce soit ? C’est bien, mais pas assez !

B1/ Le terrain est changeant et non moins enclin aux agissements de l’Homme. Cela a changé comme en un effet de notre savoir à son sujet, aussi nous traçons, construisons, géométrisons et endiguons, nous cultivons et nous urbanisons, et cela change le monde en changeant nos inter-relations avec le monde. Ainsi nous avons besoin d’une carte pour exprimer les besoins entre ces changements, et pour montrer non seulement ce dont le genre humain a besoin pour survivre et pour améliorer les relations sociales, mais aussi comment il nous faut préserver, en le comprenant et en le contrôlant, le monde naturel dont nous faisons partie.

Ceci est la carte de toutes les cartes.

C/ Tous les énoncés sont des théories. La meilleure théorie est une carte qui montre tout, qui vous donne les conditions qui déterminent le changement. Cette carte est là où l’explorateur commence.

 

Chris CUTLER

 

 

 

 

            Le second disque du label sera également un disque de Art Bears, Winter songs, (1979) qui sortira simultanément chez Ralph Records aux Etats Unis. Comme l’a précisé Chris Cutler plus haut, la qualité tant au niveau du pressage que de la pochette est au rendez-vous : booklet de 50 pages, insert de 4 pages au format 33 tours avec les paroles et les illustrations d’un certain nombre d’éléments symboliques empruntés aux bas-reliefs du stylobate de la cathédrale d’Amiens, à l’exception du "bain des étoiles" (Notre Dame, Paris) et de "Force", provenant de la tombe de François II Duc de Bretagne que l’on peut voir à la cathédrale de Nantes.

 

 

 

ART BEARS

WINTER SONGS

RE 0618

Fred Frith, Chris Cutler, Dagmar Krause

 

 

 

“… Une musiques d’une incroyable tension pour un sujet si abstrait. Art Bears réussit là une prouesse que seul jusqu’à présent l’extraordinaire Third Ear Band avec réalisé avec sa musique pour le McBeth de Polanski : manifester avec les moyens des plus modernes, tant dans l’écriture que dans l’instrumentation, l’aura mystique (ou dramatique) d’une époque révolue. Pas de médiévalisme ici, mais le correspondant musical de ce qui a pu présider à l’érection des cathédrales. Un grand disque qui appartient à l’inouï avec la voix et l’intonation toujours uniques de Dagmar Krause, la folle inventivité de Chris Cutler aux percussions et l’omniprésence de Fred Frith sonnant tour à tour comme un Robert Fripp déglingué (le solo de guitare à la fin de "The Slave"), un violoniste de campagne ou un alchimiste de la musique contemporaine" (Jean Marc Bailleux, Rock’nFolk, mai 1980).

"Voici un disque impressionnant de simplicité qui détonne dans l’abrutissement de toute la production ambiante… Winter Songs est un ensemble de quatorze chansons qui ont chacune leur ambiance et leur climat propres. Mes préférées sont "The Hermit", un court poème entouré d’une musique dense et ascétique, "Rats and monkeys", tableau infernal d’une ville dévastée, sous-tendu par une rythmique d’enfer, et "Winter/war", mini-fresque où les instruments rebondissent et se renvoient des citations d’une mélodie qui reste toujours inachevée… (Pascal Bussy).

 

La sicographie d’Art Bears est complété par un troisième album, intitulé "The World as it is today" sorti en 1981. La pochette contient également un livret, au format plus petit que les précédents, avec les paroles, et il est précisé que l’album doit être joué en 45 tours… la musique reflète une pensée politique très marquée à gauche (la gauche de l’époque, précisons le, qui n’avait rien à voir avec l’époque actuelle), et les textes, très concis, sont comme autant de coups de marteau portés sur un capitalisme qui, notamment en Grande Bretagne avec Thatcher, allait briser les mouvements ouvriers par "nécessité de redresser l’économie" (sic). Art Bears assène en quelques lignes et en une musique quasi sauvage un discours des plus virulent et parfois rempli d’espoir ("Peace", "Albion awake !").

 


 

            Deux 45 tours complèteront cette discographie ("Coda to man and boy" – 1978, et "Rats and monkeys/Collapse" – 1979) mais surtout Re Records sortira un superbe coffret de 6 CDs (LC 02677) qui reprendra l’intégralité de l’œuvre Art Bears, ainsi qu’un double cd de reprises par quelques uns des groupes ou des artistes ayant été fortement influencés par le trio, ou qui sont présents dans le catalogue ReR.        On trouve ainsi en vrac Jon Rose, Ossatura, Otomo Yoshihide, Ground Zero, the 

 


 

Residents, Martin Archer, Bob Drake, Biota Continued, Kalahari Surfers, Christian Marclay, John Oswald et d’autres moins connus comme Massimo Simonini, Lars Pedersen, Herb Heinz, Jocelyn Robert, Vitor Rua, Anne Gosfeld, Thomas Dimuzio, et bien entendu Fred Frith (une pièce) et Chris Cutler (deux morceaux).

 

 


            Fred Frith et Chris Cutler produiront en 1983 un album en duo (Live in Prague & Washington – Re 1729) ainsi qu’un 45 tours (live EP – Re Duo). Pierre Durr, dans Intra-musiques 7 – 3ème trimestre 1983, décrit ainsi le disque : "Voici un album cher à mes yeux. Il me ramène trois ans et demi en arrière, à l’époque du premier concert organisé par Intra-Musiques, le duo Fred Frith / Chris Cutler. Le présent LP a été enregistré à la même époque, à la fois à Prague (pour l’essentiel) le 25 mai 1979, et à Washington le 20 décembre de la même année. Disque époustouflant, dans lequel les recherches sonores de Fred se marient admirablement au jeu exubérant et inventif de Chris, créant un climat envoûtant, tendu parfois, mais où ni le lyrisme, ni les passages plus apaisés ne manquent. Une magistrale leçon d’improvisation créative…"


            Un autre commentaire (anonyme, référence perdue…) : "De musicien discipliné, face à la technique et face à la participation à un groupe (Henry Cow), Fred Frith s’est libéré, éclaté ; parcourant les continents à la rencontre de musiciens de tout bord, il s’est trouvé invité au festival de jazz de Prague en mai 1979, aux côtés du fondateur de Rec Rec et batteur fabuleux Chris Cutler. Autant vous le dire tout de suite, jamais vous n’aurez entendu une débauche sonore comme celle-ci ; mais attention, non pas l’explicite, mais l’implicite, celle qui couvre, camoufle les possibilités réelles présentes en ombres chinoises en quelque sorte. Ceci vaut surtout pour les guitares de Fred, les percussions de Chris créant un foisonnement incessant (1ère partie 1ère face). Et il est seul, souvenez-vous en à l’écoute ! La 2èmepartie fait place au silence et à une chaude et féline dérive de Fred, suivi d’un redécollage effréné".


            Nous reparlerons plus tard de l’album du duo sorti en 2010 "Golden State" (LP).

 

La suite en janvier 2017, avec notamment Faust, Lindsay Cooper,David Thomas et Cassiber…

 

Philippe RENAUD

 

(1)     Jean Baptiste Barrière, ATEM nouvelle série n°1 – 1978)