Bernard LUBAT

L'interview

 

Photo Philippe CHARPENTIER

 

            Il est 11h30 midi, nous sommes sous la tonnelle du café des sports chez Marie-Jo, dimanche 20. L'Hestejadas s'est terminée la veille au soir ou très tôt, le matin même, pour certains.

 

Bernard LUBAT m'invite à sa table. Causons !

 

IMPROJAZZ : Je t'interviewe pour une revue dont je t'ai parlé tout à l'heure, tu m'as dit la connaître un peu. Quand tu entends le mot « improjazz », à quoi penses-tu ? ?

 

Bernard LUBAT (BL) : Pour moi improjazz c'est de l'histoire, car le jazz a démocratisé l'art d'improviser. Et quand les mecs improvisent, ils inventent des continuités à ce qu'est le jazz. Il n'y a pas de raison qu'il ne reste pas ce qu'il était. Moi je ne suis pas contre le Be Bop, le Blues, le New Orleans. Il y a des gens qui le jouent de façon magnifique ! Mais il y a des tas de gens qui le jouent comme une solution, moi cela ne m'intéresse pas.

Donc l'histoire continue, en même temps. Ce que je disais à Archie Shepp: «  Moi  je ne peux pas me séparer trop du mot jazz mais je rajoute «  jazzcogne.. ». Pour moi le jazz c'est la rencontre avec la capacité d'improviser.

 

… intermède : départ d'amis de Bernard Lubat  venus le saluer : Pascal Convert- plasticien-, Georges Didi Huberman – écrivain/philosophe - et leurs proches

 

BL :C'est Pascal Convert, j'ai affaire à des gens qui ont des pratiques artistiques, on peut dire jazzistiques. Ce sont des gens enjazzés.

Alors le mot continue à faire sa vie et je le transforme, et tant qu'il est désagréable, je l'utilise. Car aujourd'hui dans le monde du rock, de la pop, de toutes ces musiques que je qualifie de faux rebelles et de vrais cocus, le jazz ça leur fait peur. Parce ce que le jazz c'est pas une ligne d'arrivée, c'est un départ permanent alors ça les fait chier ! Parce que le libéralisme leur a fait tous croire qu'ils allaient arriver quelque part, à la gloire, à l'argent…ce sont des imbéciles. 

 

...deuxième départ, embrassades...

  

IMPROJAZZ : Du coup on a perdu le fil…

 

BL : C'est ça aussi Uzeste ! (rires) 

 

IMPROJAZZ :  Dans Lubat incendiaire (livre d 'entretiens avec J.M. Faure) tu dis p 17/18 - je résume- qu'improviser c'est l'inconscient qui se joue, se la joue seul. Comment se fait la rencontre à plusieurs ? C'est pan dans la gueule ou... ?

 

BL :  Non c'est le tremblement ! L'art c'est quand ça tremble et voilà. Il n'y a pas de prédiction, l'improvisation c'est le pari de l'autre. Et l'autre c'est pas toi. Il est autrement et c'est ça qu'il faut vivre ! Et c'est ça qui me cultive, me transforme et peut-être transforme l'autre (silence).

C'est ça que je trouve tremblant dans la relation humaine, parce que c'est émotionnel, c'est sensible et puis ça ne vaut rien, ça n'a pas de prix ! Donc c'est de l'humain.

Moi je fais ça tout le temps, même avant que je ne m'en rende compte. Au début j'ai répété le jazz c'était ça mais ce n'était pas que ça. J'ai commencé par le Be Bop qui est une musique fantastique, du Jean Sébastien Bach, et après en effet grâce à ça j'ai découvert que la musique c'est infini, que les humains pouvaient être transformés, le temps élargi, que c'était une constellation de différents ciels… 

 

IMPROJAZZ : Tu as donc appris à désapprendre ?

 

BL :  Tout le temps…

Après, la musique contemporaine... Même au début dans le métier quand j'ai fait de la variété : de l'avare y était… J'ai appris des choses, que c'était un monde d'abrutis, haut en couleur. Du point de vue technique j'ai appris des choses qui n'étaient pas inutiles. En tout cas j'ai appris que la réalité c'était vraiment de la merde, c'était la réalité du marché, quand on se trouvait dans les séances d'enregistrements dans les années 70, le microsillon, le début du marché de la musique de merde, de la musique à vendre quoi ! J'ai appris que c'était de la merde et à partir de là quand tu te heurtes à quelque chose, que tu l'analyses comme étant nocif et assassin tu sais quoi en faire. Tu sais t'en tirer et en plus tu sais comment lutter contre. Car ce truc- là, c'est pas que vis à vis de moi, mais c'est toute la société qui est envahie par ça. Le marché nous a refilé le mauvais goût de sa musique et pour la majorité des gens c'est ça la musique. Ils l'entendent à la radio, à la télévision…

Maintenant la grande majorité de la population pense que la réalité c'est ça. Alors les endroits comme ici, on n'est pas les seuls, on bifurque avec une conscience de ces réalités-là qui sont... que je qualifie d'assassines.

Donc on lutte, on ne fait pas que fuir. 


A suivre dans le magazine...


                                                Propos recueillis par Philippe CHARPENTIER et retranscrits avec l'aide d'Isabelle LE ROY