June 14 memorial, sérigraphie, Gaborone 1985 © Judy Seidman avec le Medu Art Ensemble

 

JONAS MOSA GWANGWA (Orlando EastSoweto 1937 – ) et SHAWAKE

HUGH RAMOPOLO MASEKELA (Witbank 1939 – Johannesburg 2018) et KALAHARI

 

CULTURE AND RESISTANCE, GABORONE, 1982

 

THAMSANQA HARRY kaMNYELEdit THAMI MNYELE

(Alexandra, Johannesburg 1948 – Gaborone 1985)

JUDY ANN SEIDMAN (NorwalkCTUSA 1951 – )

DR MONGANE WALLY SEROTE (Alexandra, Johannesburg 1944 – )

ET LE COLLECTIF MEDU ART ENSEMBLE (Gaborone 1978 – 1985)

 

For me as craftsman, the act of creating art should compliment[1] the act of creating shelter for

my family or liberating the country for my people. This is culture. Gaborone 1982 THAMI MNYELE

 

Thami was an exceptional visual artist

Communication privée du 13 décembre 2017 STEVE DYER

 

A partir de 1977, un collectif de cultural workers[2] majoritairement sud-africains s’installa progressivement à Gaborone, capitale du Botswana située à quelques heures de route deJohannesburg[3]. Début 1978, il prit le nom de Medu Art Ensemble[4] (MAE ou Medu, en abrégé). D’autres artistes (musiciens, peintres, poètes et photographes, pour l’essentiel) y vinrent pratiquer leur discipline plus ponctuellement. Au final, le nombre de « travailleurs culturels » représentés dans ce collectif a varié entre 15 et 50. Ils participaient aux six unités créatives suivantes (creative units, en vo) :

 

·        Théâtre

Cette unité consistait en Mongane Wally SeroteTeresa DevantKush MudauThele MoenaChippa wa Moagi et Bachana wa Mokwena. Elle produisit notammentShades of Change qui fut jouée cinq mois en 1982.

 

·        Art graphique et design

Ce fut l’une des activités les plus créatives, en particulier avec Thami Mnyele. Les quelque 50 affiches du MAE et, notamment, les posters musicaux comptent parmi les plus admirables que je connaisse. Judy Seidman en fut l’une des membres les plus influentes : elle en signa de nombreux.

 

·        Publications et recherche

Cette unité dirigée par Mongane Wally Serote avait une double activité : l’édition de Newletters (voir plus bas la présentation de huit d’entre elles sur la totalité des quinze produites) et la coordination de toutes les autres unités.

·        Film

Wally Serote et Teresa Devant en furent les principaux membres. Cette unité nous a laissé des documents filmés sur les manifestations du Medu dans deux des musées de la capitale botswanaise : le National Museum et l’Art Gallery of Botswana. Un documentaire, Saying No – Gaborone, fut également réalisé. Il retrace les participations majeures à la conférence Culture and Resistance organisée en 1982.

·        Music

Bien que mal documentés, les ateliers musicaux firent la part belle non seulement à Jonas Gwangwa (tb) et Hugh Masekela (tp), mais aussi à Wilson « King Force » Silgee(ts), Steve Dyer (as) et Tony Cedras (p, tp, acc, perc) en tant que membres permanents[5] du MeduAbdullah IbrahimEdmond « Ntemi » PilisoJohnny Mbizo Dyani etBarney Rachabane firent partie des musiciens invités[6] pour la conférence Culture and Resistance en 1982 dont Steve Dyer fut officiellement nommé organisateur de la partie musicale.

 

·        Photographie

Mike Khan et Tim Williams en furent les principaux membres permanents. Deux autres célèbres photographes, tout deux sud-africains – David Goldblatt et Peter McKenzie, participèrent ponctuellement aux activités du Medu : un atelier de deux jours en 1981 pour le premier et, pour le second, une importante conférence pendant les journées Culture and ResistanceBringing The Struggle Into Focus. En 1982, elle est reproduite dans Staffridervolume 5 numéro 2 [7] :

 

La fonction de transmission des activités artistiques, notamment aux enfants, a conduit le Medu à organiser les sept programmes d’entraînement suivants (training programs, en vo) :

 

·        Classes d’art pour enfants d’école primaire              

·        Classes d’art pour adultes

·        Classes d’art pour étudiants du secondaire

·        Ateliers photographiques

·        Ateliers musicaux

·        Ateliers de théâtre

·        Ateliers d’écriture

 

Le point culminant de cette période 1977-1985 fut donc l’organisation du symposium Culture and Resistance. La préparation de celui-ci prit deux ans à Albio-Sergio GonzálezWally Serote et Thami Mnyele, trio ultérieurement complété par d’autres. Cette conférence se tint à Gaborone du 5 au 9 juillet 1982. Ce fut la première et la plus nombreuse (elle réunit de l’ordre de 900 personnes) des trois conférences pluridisciplinaires avec CASAAmsterdam (1987) et Johannesburg (1990). Pour le poète sud-africain et militant de l’ANC, Keorapetse William Kgositsile, elle fut l’occasion de prononcer un important discours inaugural qui donna la tonalité d’ensemble des débats.

 

Concerts de musique, lectures de poèmes, pièces de théâtre, danses, discours d’artistes, expositions de photographies, de peinture et de dessins, débats et colloques animèrent la ville de Gaborone pendant les cinq journées que dura ce festival.

 

Outre tous les « travailleurs culturels » déjà cités plus haut et dans les notes de bas de page, soulignons la qualité du plateau du festival Culture and Resistance : le peintre Peter Clarke, l’écrivain Nadine Gordimer, le photographe George Hallett, l’artiste William Kentridge, le poète James Matthews et le poète et musicien Lefifi Tladi en faisaient également partie. Je vous ai déjà parlé de tous ces artistes dans l’un ou l’autre de mes articles[8].

 

Sur le plan musical, nous ne disposons que d’un seul enregistrement : Home par Hugh Masekela édité sur LP en 1982 puis réalisé sur CD en 1996. C’est peu et, surtout, relativement moyen ! En 2016, j’avais assisté à un concert de Steve Dyer au club The Orbit et avait discuté avec ce saxophoniste alto d’un éventuel enregistrement de Shakawe. Il m’avait dit qu’il n’en existait pas d’officiel. En décembre 2017, il m’a même confirmé ne pas en avoir d’officieux.

 

Mais il nous reste au moins trois posters de concerts présentant Hugh Masekela accompagné du KalahariVictor Ntoni à la basse électrique, Hotep Idris Galeta[9] aux keyboards etRene McLean (fils de Jackie) à la flûte et au saxophone comptaient parmi les membres les plus connus de cet ensemble.

 


Hugh Masekela and Kalahari, Gaborone © Medu Art Ensemble

 

Si le groupe du tromboniste Jonas GwangwaShakawe avec le trompettiste Dennis Mpale et le saxophoniste Steve Dyer, n’enregistra officiellement pas à Gaborone (ni ailleurs), de nombreux posters de cet ensemble certifient sa présence dans la capitale du Botswana.


La toute dernière nuit de la conférence de Gaborone commença par un concert solo d’Abdullah Ibrahim. Puis, Shakawe avec Kalahari firent danser les participants jusqu’aux lueurs du petit jour. Notons enfin que l’album sorti en 1990 par Jonas GwangwaFlowers of a Nation, comprenait nombre de compositions écrites pour Shakawe et enregistrées donc cinq ans après la disparition officielle de ce groupe.

 

Claude Deppa (tp), Thebe Lipere (perc), Dennis Mpale (tp), Bheki Mseleku (p, sax), Lucky Ranku (eg) et Pinise Saul (voc) furent alors les accompagnateurs les plus connus de Jonas Gwangwa sur cet album. Avec le tromboniste, Dennis Mpale était le seul membre connu de Shakawe à jouer sur cet enregistrement.

 

Judy Ann Seidman qui a signé de nombreuses affiches présentées ci-dessus avait, quant à elle, rejoint le collectif en 1980. Dès le milieu des années 70, cette artiste américaine s’investit en Afrique : Zambie, Botswana, Angola et, depuis 1990, Afrique du Sud où elle s’établit à Johannesburg, ville où elle réside encore actuellement.

 

Le dessin de Yakhal’ Inkomo, premier recueil de poésie écrit par Mongane Wally Serote, est signé Harry Mnyele : il s’agit du style que développait Thami Mnyele au début des années 70.  Cet ouvrage reprend le titre d’un album du Winston « Mankunku » Quartet qui est l’une des meilleures ventes, si ce n’est la meilleure du jazz sud-africain. Voici l’introduction deYakhal’ Inkomo faite par le poète : the cry of cattle at the slaughter house »[10]. Pour vous démontrer l’importance de cet album et l’écho qu’il rencontre encore aujourd’hui en Afrique du Sud, voici un ouvrage récemment écrit par Percy Mabandu sur cet enregistrement et son environnement.

 

Puis, Thami Mnyele changea de style : deux ans plus tard, il illustrait un autre recueil de poèmes de Mongane Wally SeroteTsetlo. Puis l’année suivante, la couverture d’un autre encore, No Baby Must Weep, fut à nouveau signée Thamsanqa Mnyele : c’est un détail du tableau And the river was dark peint la même année. Enfin, le dernier ouvrage écrit parMongane Serote qu’avait illustré par Thami Mnylethe night keeps winking, fut édité par le collectif en 1982.

 

Ajoutons que le logo de l’ANC fut dessiné par Thami Mnyele avec un atelier d’artistes de l’ANC à Lusaka, Zambie.

 


Dessin non titré de la lutte pour la libération de l’Afrique du Sud conçu par Thami Mnyele avec le Medu Art Ensemble, 1984

 

Pour le dessin présenté ci-dessus, Thami Mnyele s’était inspiré de la photographie détourée de Kippie Moeketsi qui figure sur un enregistrement du saxophoniste alto avec l’américain Hal Singer en 1977. Cette photographie figure également au dos du vinyle. Elle n’est pas détourée cette fois-ci et présente le « Charlie Parker » sud-africain en compagnie de Stan Getz. Comme pour les autres photographies, les photographes ne sont pas non plus crédités… Il est fort probable que l’image centrale soit signée Ian Berry, le photographe du reportage sur l’enregistrement des deux volumes du LP Jazz in Africa de John Mehegan (1916-1984), pianiste américain alors en tournée à Johannesburg, paru dans le magazine mensuel Drumd’octobre 1959. 

 


 

Le Medu Art Ensemble avait en particulier scellé l’amitié de deux hommes durant plus de quinze années : Thami Mnyele et Mongane Wally Serote. Ces deux travailleurs culturels étaient des sympathisants du Black Consciousness Movement de Steve Biko et militaient au sein d’un collectif fondé par Mongane Serote, le Mihloti Black Theatre. Puis, tout deux participèrent au MDALI, acronyme de Music, Drama, Art and Literature, toujours en Afrique du Sud. C’est précisément le 10 août 1979 que Thami Mnyele franchit sans problème la frontière botswanaise avec une simple valise. Il ne retournera plus dans son pays. C’est au Botswana qu’il se rapprochera de l’ANC, en particulier de sa branche armée, Umkhonto we Sizwa (MK) pour laquelle il joua momentanément un rôle de recruteur.

 

Avec trois autres membres du Medu Art EnsembleThamisanqa Harry kaMnyele est tombé sous les balles des forces armées sud-africaines (SADF, en vo pour South African Defence Force) lors d’un raid qu’elles menèrent à Gaborone le 14 juin 1985, soit deux jours avant l’anniversaire des émeutes de Soweto. Douze personnes furent tuées au total, dont un enfant et un vieillard. Les photographies présentes dans le livre Thami Mnyele + Medu Art Ensemble Retrospective montrent la violence de l’attaque subie : toits éventrés, voitures calcinées, chambres incendiées… Mais, Gwen Ansell, Steve DyerJonas Mosa GwangwaMongane Wally Serote et Judy Ann Seidman sont bels et bien vivants, malgré la destruction de leurs maisons, fort heureusement vides !

·     

Pour écrire cet article, je me suis appuyé sur la documentation suivante :

 

J’aimerais souligner que Face-lift Apartheid ne contient pas d’illustrations au contraire de Ba Ye Zwa. Ce dernier ouvrage de Judy Seidman se présente sous forme de coupures de presse nationale ou internationale, de commentaires écrits par l’artiste ou des poèmes écrits par divers auteurs placés en face de ses formidables dessins au fusain, comme celui de la couverture. Figure également parmi ces ouvrages Soweto Blues, l’excellent livre écrit par l’anglaise Gwen Ansell, également membre du Medu Art Ensemble entre 1983 et 1985. Elle l’avait rejoint en tant qu’organisatrice de concerts de Shakawe et elle participait aux diverses activités du collectif « since MEDU was short of hands [11]». Cette spécialiste du jazz sud-africain qui habite à présent Johannesburg anime aussi un blog musical très intéressant, https://sisgwenjazz.wordpress.com/.

 

Le Medu Art Ensemble éditait une Newsletter. Ci-après en figurent huit exemplaires sur la totalité de la quinzaine sortie. Le premier présenté en haut et à gauche célébra le festival deGaborone. Les trois autres numéros situés à sa droite présentent une couverture dessinée par Thami Mnyele.


Mon autre source d’informations consista en de fructueux échanges de mails avec Gwen AnsellSteve Dyer et Judy Seidman.


Mes plus vifs remerciements vont à Gwen Ansell, à Steve Dyer, à Aymeric Peguillan et à Judy Seidman : toutes et tous m’ont significativement aidé pour l’écriture de cet article.

 

Olivier LEDURE – achevé le 23 janvier 2018


 

 



[1] Thami Mnyele voulait certainement dire plutôt complement que compliment. Une traduction en serait alors : « pour moi, comme pour l'artisan, l'acte de créer de l'art devrait compléter le fait de créer un abri pour sa famille ou de libérer le pays pour son peuple. Voilà ce qu’est la culture ! ».

[2] Les membres du collectif préféraient se faire appeler cultural workers plutôt qu’artists.

[3] Gaborone est située à 15 km de la frontière avec l’Afrique du Sud.

[4] Thami Mnyele rejoint ce collectif en 1979, mais rapidement son talent l’établit comme l’un des principaux cultural workers du Medu Art EnsembleMedu est un terme qui signifie racines pris dans un sens figuré en langue SePedi.

[5] Wilson « King Force » Silgee (1918-1985) : ce saxophoniste ténor termina sa carrière avec Shakawe (il l’avait commencé avec les Jazz Maniacs dans les années 50) notamment en compagnie de l’altisteSteve Dyer et du multi-instrumentiste capetonian Tony Cedras, tous deux toujours vivants. Ce dernier a d’ailleurs sorti en 2015 sur bulldogfish productions un bon CD, Love Letter To Cape Town.

[6] Une photographie atteste la présence de Johnny Dyani en compagnie de Barney RachabaneJonas Gwangwa et Dennis Mpale : tous quatre esquissent un pas de danse sur le même rang. Cette image non créditée figure p.23 de Mbizo. A Book about Johnny Dyani. Et, une photographie d’Abdullah Ibrahim (p.178-179 de l’ouvrage Thami Mnyele + MEDU, voir plus bas) prise par Peter Mc Kenzie (1955-2017) pendant la conférence de Gaborone, vraisemblablement celle où il déclara qu’il était moins pianiste qu’un « messenger boy ».

[7] Straffrider fut un magazine anti-apartheid édité à Durban entre 1978 et 1996. A lire le texte du photographe Peter McKenzie sur bringing_the_struggle_into_focus.pdf. Veuillez taper Peter McKenzie et le nom de son texte sur votre moteur de recherche préféré.

[8] Voir notamment Improjazz #200 et #241 (Keorapetse Kgositsile), Improjazz #183 (Peter ClarkeJames MatthewsGeorge Hallett), Improjazz #238 (Nadine Gordimer), Improjazz #229 (William Kentridge),Improjazz #206 (James Matthews), Improjazz #228 et #233 (Lefifi Tladi).

[9] Hotep Idris Galeta (1941-2010) est le nom musulman du pianiste coloured né sous le nom de Cecil Barnard. En 1961, il s’exila en Angleterre, puis aux USA où, en particulier, il devint le pianiste de Jackie McLean. Il rentra en Afrique du Sud en 1991 où il obtint une chaire à l’université de Cape Town avant de s’installer à Johannesburg.

[10] Je vous en propose une traduction : le cri du bétail à l’abattoir.

[11] Je vous en propose une traduction : car MEDU manquait de bras.

[12] Le logo du COSATU figure sur la couverture du livre HLANGANANI BASEBENZI : 3 hommes noirs poussant une roue jaune sous un drapeau rouge. Il fut dessiné par une artiste sud-africaine, Lou Almon.COSATU est l’abréviation de Congress of South African Trade Unions (congrès des syndicats sud-africains, en français).