LOOKING FOR ORNETTE

 

Jacques Goldstein : « Ornette Coleman, avec tous autres les musiciens de cette scène free, a montré un chemin possible vers la liberté, vers l’émancipation. Improvisez-vous, cherchez, trouvez, perdez-vous…  »

 

Rencontre avec le réalisateur Jacques Goldtstein, auteur du film « Looking for Ornette » (La Huit Édition).

 

 


            Ma découverte du jazz a eu lieu avec l’achat de « Drums Unlimited » de Max Roach quand j’étais lycéen parce que j’étais fasciné par la pochette. Déjà l’attrait de l’image, du cadrage des photos et de ce qu’elles racontent. De fait, cette pochette est un véritable découpage des axes à utiliser pour filmer un batteur. Puis l’écoute qui a toujours été pour moi une sorte de voyage immobile. Le premier morceau, « Nommo », un standard du hard-bop, possède les deux qualités majeures du jazz, la force expressive, la qualité émotionnelle alliée au rythme, à la pulsation, à la vie. Puis il y a « In the red » une suite de douze minutes beaucoup plus free, où l’on sent une musique en train de s’inventer en même temps qu’elle se joue. Et ensuite il y a les fabuleuses études rythmiques du grand Max comme « A drum also waltzes ».

Plus tard, il y a eu les concerts gratuits au centre américain du boulevard Raspail et de la rue du Dragon annoncés dans Hara Kiri, la grande époque du free jazz quand les musiciens noirs américains débarquaient à Paris et que les meetings de soutien à Angela Davis rassemblaient les foules. Pour comprendre cette époque qui a vu tant de jeunes blancs comme moi plonger dans l’univers du jazz il faut lire ce qu’écrivait Amiri Baraka dans « Le peuple du Blues » : « C’est une identification latérale et réciproque qui s’est produite entre le jeune intellectuel, artiste et bohème blanc des années quarante et cinquante et le Noir, tentant l’un et l’autre, avec plus ou moins de succès, de tirer un certain bénéfice émotionnel de la similitude de leur situation dans la société. Et leur tentative a été facilitée par le fait que la musique noire a été dans les années 40 , puis dans les années 60, un des arts les plus expressifs qu’ait produit l’Amérique, et relevait au fond de la même conception esthétique que les autres arts de cette période. »

 

 

Oliver Johnson, Mal Waldron & Archie Shepp

 

 

            Mon rapport au jazz est intime. Étudiant, j’ai partagé un appartement avec le batteur Oliver Johnson. Il jouait avec Gato Barbieri, Joachim Kühn et Jean-Luc Ponty puis il a rejoint la formation de  Steve Lacy. Le groupe répétait chez nous. Je me souviens du pianiste Mal Waldron, le dernier pianiste de Billie Holiday, qui venait manger du poulet frit à la maison et se mettait ensuite au piano toute l’après midi. Toute la « scène » défilait chez nous, Archie Shepp, Sam Rivers, Noah Howard, Anthony Braxton, George Lewis. L’appartement était grand, et les voisins absents, mon ami le saxophoniste Jean-François Lauriol (qui m’a accompagné lors de mon premier voyage à New York pour Looking for Ornette) répétait dans sa chambre avec un groupe de musiciens français qui faisaient tourner « Hypnosis » d’Archie Shepp des après-midi entières… J’ai plongé dans cet univers et j’ai appris au contact de ces musiciens qu’on pouvait vivre de ce que l’on était, de ce que l’on avait à exprimer et que c’était même la seule façon d’échapper à l’aliénation. Il fallait évidemment trouver son moyen d’expression, écouter sa propre voix et beaucoup travailler pour la maitriser. Mes amis étaient musiciens, moi j’ai choisi la caméra, elle est mon instrument. Et bien évidemment mon travail tourne autour de cette rencontre fondatrice.

 

 

Ornette Coleman

live at the Golden Circle

 

 

            Pendant mon année de terminale, mon prof de philo invitait chez lui les quelques élèves d’une terminale scientifique qui s’intéressaient à la philosophie pour parler librement de ce qui nous interpellait. On s’asseyait par terre à l’époque, et sur la moquette traînait la pochette du disque Ornette Coleman live at the Golden Circle, Stockholm, le disque que mon prof passait régulièrement sur la platine lors de ces réunions. Je me rappelle l’avoir regardée attentivement pendant que je me laissais envahir par l’incroyable facilité et liberté de la musique que j’entendais. Ou plutôt son évidence s’imposait à mes oreilles. Quelque chose d’à la fois  simplissime, presque naturel, enfantin à la limite et pourtant charriant des émotions d’adulte. Sur la photo de la pochette, je voyais cet homme fixant intensément  l’objectif, entouré de ses comparses, mais semblant pourtant complètement ailleurs. Je me disais qu’il devait certainement se les geler et pester contre l’idée du photographe (le grand Francis Wolff), et que c’était pour ça qu’il le regardait si durement à travers l’objectif. Il avait les pieds dans la neige et était vêtu d’un simple imper alors que ses compagnons David Izenson et Charles Moffett avaient, eux, des manteaux. Ornette semblait ne pas avoir réalisé qu’il était en Suède et en hiver ! Mais en fait il devait simplement s’en moquer et attendre que ça se passe et qu’il puisse enfin retourner jouer ou composer.Voilà, c’est comme ça que j’ai découvert Ornette. Sa musique a été la bande son de mon éveil à la pensée critique…

 

 

Looking for Ornette

 

 

            Le film Looking for Ornette est né d’un entretien nul avec un producteur qui voulait faire une « émission sur le jazz ». Je me suis rendu compte rapidement qu’on n’était pas sur la même longueur d’ondes. En le quittant, j’ai vu sur son bureau un coffret intitulé Beauty is a rare thing qui venait de sortir et qui compilait les albums d’Ornette chez Atlantic. Je prends en main le coffret, le type me dit : « Si ça t’intéresse « ça », tu peux le prendre ». J’ai pris le coffret en me disant qu’on n’avait vraiment rien à faire ensemble. C’était l’été et je suis parti seul avec ma fille dans une caravane, sous un olivier dans la garrigue, et on a écouté intensivement Ornette Coleman que j’avais perdu de vue depuis un bon moment. Et tout est remonté, et c’est devenu évident, il fallait que je parte à la recherche de l’homme.


            J’ai écrit un vague script, un autre producteur, Stéphane Jourdain de la Huit Productions,  avec qui j’ai des choses à dire et à faire, m’a trouvé un peu d’argent, et je suis parti à New York avec mon ami et ancien roommate Jean-François Lauriol. Jean-François connaissait Denardo Coleman, le fils d’Ornette et son manager du moment. On est partis à New York, on a sonné à la porte de nos anciens amis, on les a questionnés et puis un jour Denardo m’a dit non, Ornette ne veut pas être filmé. J’ai su tout de suite que ce serait le point de départ du film. En fait, je le savais déjà puisque j’avais enregistré la conversation, mais sans savoir vraiment ce que j’en ferais. Je me doutais que ça pouvait mal se passer car on m’avait dit qu’il avait fait capoter plusieurs projets précédents. Je savais que c’était possible qu’il refuse,  mais le refus m’intéressait aussi pour ce qu’il pouvait dire. Et c’est ce qui est arrivé, et tant mieux parce que finalement la forme classique du portrait c’est chiant, comme j’ai pu m’en rendre compte plus d’une fois avec d’autres portraits musiciens. J’ai pourtant continué à le solliciter pendant des années après ce premier voyage tout en filmant au gré des rencontres des musiciens concernés par Ornette. L’idée c’était de le faire parler à la fin, dans la dernière séquence. Un soir, à Bruxelles après son concert aux Bozart il m’a dit vaguement oui, mais en fait ça ne m’intéressait plus car je commençais à avoir une matière riche qui me confirmait dans mon idée de faire un portrait en creux. Finalement j’ai découvert que la journaliste Fara C, la journaliste qui écrit sur le jazz pour L’Huma, l’avait interviewé lorsqu’elle tournait son film sur Charles Lloyd, et qu’elle lui avait posé une question qui me permettait de mettre un point final à la recherche d’Ornette.

 

 

Harmolodie

 

 

            Je n’ai jamais bien compris le concept d’harmolodie, ou plutôt ses explications, car le concept je l’ai compris, dans le sens pris avec moi. Ce que j’ai compris donc, c’est que l’harmolodie est le mélange de l’harmonie et de la mélodie, et j’ajouterais du rythme, les trois formant le chant, la voix du saxophone ou de tout instrument se mêlant avec les autres. Quand on écoute le quartette avec Don Cherry, Charlie Haden et Ed Blackwell, on se rend compte qu’ils chantent tous ensemble séparément. Si ce n’est pas de la dialectique, qu’est-ce que c’est ?


    Maintenant, ce qui ressort de la série d’entretiens diffusés au cours du film, c’est qu’Ornette a marqué à jamais un éventail incroyable de musiciens. Venant d’horizons complètement différents et allant dans des directions différentes. Dans ce sens, Aldo Romano a raison quand il dit qu’Ornette n’a pas fait école comme Coltrane car il n’avait pas de système reproductible. Il n’y a pas de saxophonistes « colemaniens » alors que les imitateurs de Trane ont été légion. C’est justement là le cœur du legs « colemanien » : chacun doit trouver sa voix. Ce qu’il nous montre c’est la nécessaire sincérité qui ouvre le chemin de la liberté et que cette liberté a un prix : le travail solitaire et le plus souvent l’absence de reconnaissance. Mais que la satisfaction de l’atteindre est telle que ça en vaut largement le coût. Et la reconnaissance suit la plupart du temps.

 

 

« Un fantôme hante le jazz »

 

 

    En fait, la première phrase du film « un fantôme hante le jazz, ce fantôme c’est Ornette Coleman », est une « citation » de la première phrase du manifeste du parti communiste de Karl Marx : « Un spectre hante l’Europe, ce spectre c’est le communisme »… Ornette Coleman, avec tous autres les musiciens de cette scène free, a montré un chemin possible vers la liberté, vers l’émancipation. Improvisez-vous, cherchez, trouvez, perdez-vous… Ce fantôme de la liberté incarné par Ornette est le cauchemar de tout système constitué, et encore plus un d’un système qui ramène tout à un, à l’unité de valeur et donc à l’équivalence. S’il y a un mystère chez Ornette c’est celui de l’enfance, de la frontière ténue entre l’imagination et le soit disant réel, de l’apparente naïveté du regard, du plaisir de la découverte de chemins insoupçonnés et de l’absence de peur de les parcourir. Le seul mystère là-dedans c’est pourquoi c’est si difficile de suivre ces chemins. Peut-être parce que dès notre plus jeune âge on nous apprend la peur. La mère d’Ornette lui disait : comment veux-tu vivre de ton âme ? Cette question hantait Ornette Coleman au point que Derrida a été surpris que ce soit une des premières phrases qu’il ait prononcé lorsqu’ils se sont rencontrés. Derrida en parle dans le texte qu’il a écrit sur Ornette après leur rencontre.


            Je ne suis pas sur d’avoir fait un portrait, je pense avoir fait un film sur son héritage, sur ce que sa vie et son œuvre ont laissé chez ses pairs. Ça en dit certainement beaucoup sur l’homme, mais ça ne le fige pas comme un portrait. La vie continue, et dans chaque nouvelle formation, comme dans celle d’Antonin Tri-Hoang, il y a un peu, beaucoup, d’Ornette.

 

Propos recueillis par Franck MÉDIONI