Chances d'un lendemain

 

Écouter pour l'instant - Bergerac, Queyssac, Monfaucon, 11-13 octobre 2018.

 

Depuis 2007, l'association Manège a fait pousser en Périgord un festival pas comme les autres  qui déroulait cette année son treizième épisode. La période choisie et son relatif éloignement des grands axes lui assurent une redoutable confidentialité que nous espérons bien ici trahir. Il y a urgence.

 

« Quelqu'un a dû aller se vérifier, et il s'est certainement passé quelque chose »

Auxéméry, Les animaux industrieux

 

Elise Caron - Jean-Brice Godet. Eglise de Queyssac 12 oct. 2018

 

            Pour sa treizième édition, déjà, le festival Écouter pour l'instant reconduit une formule originale : deux groupes sont invités à jouer trois soirs de suite dans trois lieux différents, à Bergerac ou en deux communes rurales alentour. Ceci se répète également durant trois semaines, du jeudi au samedi. Sans qu'il en soit fait état, il y a là une chance devenue exceptionnelle d'accéder, si on le souhaite, à ce qui, hier à portée d'oreille et de bourse, échappe aujourd'hui à peu près totalement : ce creuset où la musique se refond chaque fois après avoir fait surface le temps d'un concert pour prendre forme encore le soir d'après, comme un jeu de cartes ou de mikado, redistribué, jeté en de nouvelles donnes et configurations. Sa puissance de métamorphose, de régénération, relance ou approfondissement, en laquelle s'expose, se risque aussi, plus enfouie encore que son cœur, son intime matrice. D'assister enfin à la façon dont ce dynamisme interne réagit lui-même à l'épreuve du miroir, l'image renvoyée des murs, sols, plafonds et voûtes changeants, de la pierre, du bois, et bien sûr du public assemblé. Sauf à suivre des musiciens en tournée – imaginons un instant ce que serait le Furthur d'un nouveau genre qui les transporterait... –, une expérience rare, sinon unique. Encore faut-il pouvoir revenir par trois fois en ces lieux, à des dates qui n'épousent pas tout à fait les week-ends, disposer du temps, du toit et du véhicule nécessaires à la mise en œuvre concrète de ce qui, sans cela, demeure à l'état de concept.

Deux conditions remplies sur trois n'auront donc pas suffi pour rendre compte de l'ensemble de cette manifestation dans toute sa portée. Au terme de son premier acte, il était cependant acquis que ses promesses étaient tenues.

Du 11 au 13 octobre, un duo, Élise Caron (vcl, fl) et Jean-Brice Godet (cl, bcl), et un trio, Sens radiants, soit Daunik Lazro (ts, bars), Benjamin Duboc (b), Didier Lasserre (dm) se sont partagé les trois soirées de la première session qui les a successivement conduits du temple protestant de Bergerac à l'église de Queyssac puis, après la traversée d'ardentes forêts d'automne, à celle de Monfaucon, à une vingtaine de kilomètres de là.

 

Folies à deux

Au cœur de la vieille ville, qui en son temps, celui des guerres de religion, a servi « de clapier aux rebelles », le temple témoigne de ces pages mouvementées de l'Histoire. A l'abri de ses murs, la musique pouvait bien s'inventer des chemins de traverse, il ne semblait pas du dehors qu'un quelconque ferment de révolte puisse troubler la quiétude du voisinage et réveiller l'esprit jadis frondeur de cette ville où l'on jeta la vierge au fleuve. S'il est à présent une guerre à mener, c'est peut-être moins au dogme qu'à l'indifférence. Du dedans, toutefois, il en allait tout autrement. Quand deux « dessus » sont aux prises, entre eux et avec une acoustique par trop généreuse, la lutte est de tous les instants et aucun moyen ne se peut négliger. Il n'est pas surprenant qu'alors une sorte de folie à deux se donne libre cours. Élise Caron a dans ce registre plus d'une corde à son arc. Passant ainsi par la mélopée, la plainte, la psalmodie, de la voix chantée à la voix parlée, elle usa de sa flûte comme d'un tube, d'un tuyau, d'un porte-voix, tandis que Jean-Brice Godet lui donnait la répartie comme on marque « à la culotte ». Il y eut ainsi des moments où s'enroulaient l'une sur l'autre deux vrilles mélodiques se servant mutuellement d'appui en l'absence d'un réel support qui leur eût donné direction et consistance. À la faveur du glissement d'un sprechgesang sur la pente d'une glossolalie débridée appuyée d'une gestique de plus en plus affinée jusqu'à devenir tout à fait éloquente, la chanteuse emprunta alors la voie théâtrale se tournant bras croisés, regard droit vers la salle en un discours fermement adressé. Plus tard on passa ainsi d'une scène de nô à des appels de bergers basques dans le survol de traditions imaginaires auxquelles le clarinettiste contribua par des effets de corne ou de didgeridoo, le bec ôté de sa clarinette basse, laquelle put meugler ou blatérer tout à loisir comme au pré ou au désert. Sans doute gênés par l'ambiance réverbérée, se refusant à céder alors aux charmes parfois faciles de la cour au silence, Caron et Godet peinaient à trouver ce soir-là la bonne distance pour sonner plus ensemble que l'un sur l'autre.

Le lendemain, dans une église moins grande mais plus sonore encore, cela commença donc de façon ténue par le souffle, des accrocs dans le silence, de la limaille sonore évoluant vers des sons filés ensemble, en douceur, le temps de les voir revenir du fond de la nef travestis par les cinq secondes d'amplification naturelle. Cette ébauche, très simple, mettait la pierre à contribution, la chargeant de lisser encore ce duo de flûte et de clarinette basse, d'en faire miroiter les timbres liquéfiés, d'en magnifier la consonance, puisque l'arpentage des tessitures semblait hors d'atteinte sans risque de confusion. Un carillon postmoderne mit fin à ces messes basses aux reflets argentins, qu'Élise Caron renvoya d'un imparable passing shot  : « Allô, Seigneur ?» Le voyage cette fois plutôt que de traverser l'espace visita le temps, puisant avec délicatesse dans le fonds de la monodie médiévale ou du madrigalisme renaissant en passant par des inflexions arabo-andalouses pour farcir, truffer, à la périgourdine, un chant nourri des références dont il a fait les outils de sa liberté. Ne lui manquait qu'encore un peu d'espace pour s'épanouir pleinement. Le théâtre reste alors le meilleur recours, qui invente la porte par où faire entrer le courant d'air propre à renverser un décor devenu contraignant. Proféré dans le tube d'une flûte changée en mégaphone, un monologue au comique rageur, celui dans lequel excelle Joëlle Léandre, retraça le cheminement qui fait du discours d'un docte conférencier le prétexte à débat entre commères surexcitées. Il y avait une gageure à tenir ensemble ces extrémités également spirituelles.

 


Elise CARON – Jean Brice GODET - Eglise de Monfaucon. 13 oct. 2018

 

Le troisième acte, à l'église de Monfaucon, était introduit par la projection de No land's song, un documentaire d'Ayat Najafi sur le difficile et périlleux montage d'une collaboration entre des artistes français (dont Élise Caron, Edward Perraud, Jeanne Cherhal et la chanteuse tunisienne Emel Mathlouthi) et iraniens dans le but de braver l'interdiction faite aux femmes de chanter en soliste sur une scène d'Iran. Un film extraordinairement émouvant qui illustre exemplairement, par-delà la « question des femmes », qu'il n'y a pas de combat dérisoire dans la résistance luttant pied à pied contre un régime autoritaire. Une soupe à la citrouille servie à tous en interlude permettait de se remettre en discutant sous la lune avant de rejoindre les musiciens rodés aux acoustiques difficiles.

Un très doux solo de clarinette auquel se joint la voix en notes tenues, une lente montée en puissance sur une respiration, un phrasé portés d'un souffle unique, et la mémoire visitée d'autres territoires encore, de musique française à la flûte aux échos debussystes, de Monteverdi à la voix : la grand-voile est larguée pour une dérive éveillée aux débouchés incertains. Au fil d'une mélopée habitée, les voix d'un Maghreb fantasmé s'élèvent, accompagnées de percussions passées du clétage de la clarinette aux tampons de la flûte. Des notes graves ramènent le navire au port mais les vents sont contraires. Il faut maintenant prendre des ris et danser sur le pont dans l'attente d'un moment favorable. C'est le moment théâtral, sur un rythme de tarentelle piquée de traits ironiques, la chanteuse s'adresse directement au souffleur, le dialogue s'emballe, tourne en logorrhée partagée, le rideau tombe. En cale sèche, les bateaux se racontent muettement les mers traversées. La chevelure des algues, les coquillages agrippés disent les eaux lointaines. En cette église de Monfaucon, où, dit le site de la mairie, « aucun événement majeur n'est signalé » au cours de l'Histoire, ce périple avait aussi la vertu de convoquer les confins. Charge à Sens radiants de les faire rayonner.


Philippe ALEN

texte et photos


A suivre dans le magazine...