Ismaël JUDE : « La musique est un moyen de locomotion. C’est la fusée qui permet de revisiter les strates temporelles de notre existence. »

 

Rencontre avec un écrivain amateur de jazz, Ismaël JUDE.



            Je suis en DEUG de philo à Aix-en-Provence en 1996, j’ai vingt ans. Je loue une petite chambre chez l’habitant non loin de la Sainte Victoire. Je descends du Tholonet jusqu’à la fac en auto ; dans ma Citroën Visa jaune, mes cassettes de punk et de chanson française auront atteint leur date de péremption d’ici trois jours. Ciao Bérus, Brel, Sex Pistols, good bye Renaud, Brassens, et Molodoï, je suis sur le point de faire la rencontre de Coltrane. Notre prof d’histoire de la philosophie antique disait qu’il avait « une tête  philosophique » ; l’étudiant s’appelait Patrick. Sur la face de ce camarade, des verrues à la Rimbaud, déjà, avaient été cultivées. La philo n’était en aucun cas une matière, une discipline, un pis-aller post-bac ou une série d’unités de valeur, les insipides UV, qu’il allait falloir passer, jusqu’au diplôme puis au concours attendu comme une délivrance, la vraie vie ; c’était, bien au contraire, pour celui qui avait ce visage, un style, une forme, un mode d’existence, dès aujourd’hui, dès lors, sans plus attendre. Je voulais savoir ce qu’il pouvait se trouver dans cette tête, philosophique donc. Or, il y avait, entre autres choses, du jazz. Une brève discussion dans le couloir du 8èmeétage, celui de la philo, me le révèle. Patrick joue du saxophone. Il me parle de John Coltrane. J’emprunte à la Méjane (la bibliothèque municipale d’Aix) des CD de Miles Davis, Ornette Coleman, Charlie Parker, Coltrane surtout. J’en achète aussi quelques-uns.  

Je n’y connais rien, je ne comprends rien à la musique pour ma part. Patrick me répond ce que me répondront invariablement tous les musiciens : il ne s’agit pas de comprendre. Mais cela-même, je ne le saisis pas : qu’il ne s’agit pas de comprendre. Comment est faite la musique ? Mystère. Des musiciens jouent de leurs instruments et obtiennent quelque chose d’harmonieux ensemble. Ça tient du miracle. Ecrire de la musique est un art combinatoire. C’est de la mathématique. On sait ça depuis Platon. Mais je suis complètement hermétique aux mathématiques. C’est la raison pour laquelle il m’est impossible de faire de la musique. Non seulement, les notes sont fausses, parce que je suis incapable de visualiser où il faut les placer, mais encore : le temps que je passe à compter m’empêche de placer ces notes en rythme. 

 

Pharoah Sanders, John Coltrane & Archie Shepp

 

            Gérard vivait du RMI et se considérait comme un éducateur free lance. De fait, on trouvait chez lui, à toute heure du jour et de la nuit, des jeunes gens qu’il éduquait librement : il les aidait à se trouver un chemin dans l’existence, autour d’une bouteille de vin blanc. La communauté de commune du Pays de Lumbres, dans le Pas-de-Calais, lui avait proposé un poste de gardien d’éolienne. Il avait accepté l’offre pour le plaisir de voir sur une carte professionnelle cette fonction incongrue associée à son nom. Il trouvait ça trèssitu. Trois jours plus tard, il avait démissionné et me rendait visite à Paris. On se retrouve à Château d’eau pour aller voir un concert de Pharoah Sanders au New Morning. Le travailleur social très indépendant se tient debout à deux pas de la scène. Il profère des rugissements pour encourager Sanders à aller plus loin, à souffler plus fort. L’élan cosmique, l’appel enragé, le cri de dignité du peuple noir, ça ne pouvait pas s’écouter sagement assis en silence. Il était free à ce point, notre gardien d’éolienne.

         Mes albums de jazz préférés ? Stellar Regions de John Coltrane. Free jazz d’Ornette Coleman. Quels musiciens de jazz actuels je suis tout particulièrement ? Archie Shepp.

Je ne suis ni musicien ni mélomane ; je ne dirai pourtant pas que la musique n’occupe aucune place dans ma vie. Les musiques nous relient à des communautés invisibles. Je partage avec Gérard et Patrick le free jazz. Nous avons cette chose en commun. Chaque fois que j’écoute un morceau de Sanders ou de Coltrane, je réactualise cette communauté virtuelle. Revenir à Coltrane, c’est affirmer une fidélité à mes vingt ans, à l’événement, la rencontre qui caractérise cette étape de ma vie. Quand j’écoute Joy division ou Cabaret Voltaire, je célèbre mon appartenance à une autre tribu, une autre époque, d’autres lieux, Paris, mes vingt-cinq ans. Toutes ces appartenances superposées constituent une vie, la mienne.  

La musique est un moyen de locomotion. C’est la fusée qui permet de revisiter les strates temporelles de notre existence.

Le jazz n’a fait jusqu’à présent aucune apparition consciente dans ce que j’écris. Plusieurs scènes de mon roman, Dancing with myself,se déroulent dans des boites de nuit. Il y a donc un fond sonore, un environnement musical. En cours d’écriture, je me souviens d’avoir hésité à nommer des morceaux, des musiciens ou des types de musiques telles que le disco des années 80 ou l’électro clash des années 2000. J’ai décidé de rendre l’ambiance des clubs et dancings avec la sonorité des mots et le rythme des phrases. C’est plutôt un brouhaha sans nom qu’une musique identifiable. Ceci peut éventuellement permettre au lecteur de connecter sa propre playlist

 

Jazz & littérature

 

            Je n’ai pas vraiment conscience de l’influence de la musique sur mon écriture mais dans la mesure où la musique exerce une influence sur mon existence, et, à supposer que l’écriture n’est pas totalement coupée de l’existence, mais bien plutôt engagée dans un rapport intime avec elle, et cherche peut-être même à dire une existence, j’imagine qu’une influence se fait par ricochet ; elle est difficile à calculer. J’aurais tendance à persister à ne pas nommer les référents musicaux qui contribuent à forger mon identité mais à tenter de traduire cet empire de la musique dans l’agencement des phrases seulement. Ce qui serait bien, ce serait d’arriver à écrire non pas sur le free jazz, le punk ou la cold wave mais à écrire free, à écrire punk et à écrire cold. Ce n’est pas facile mais ça m’intéresserait davantage.   

Il m’est absolument impossible d’écouter de la musique au moment où j’écris. Eteindre la radio, attendre que le disque soit terminé, c’est la première chose que je fais avant de me mettre au travail. Je dois me concentrer sur le choix des mots et l’arrangement des phrases. Ecouter de la musique en écrivant, c’est aussi désagréable pour moi que de tenter de parler en même temps que quelqu’un d’autre qui aurait quelque chose d’important à me dire. On ne peut ni écouter ni s’exprimer soi-même.

Jazz et littérature me semblent se rejoindre dans ce qu’on appelle la glossolalie. Ce phénomène religieux consiste à parler une langue inconnue de son locuteur mais qui s’adresse directement à Dieu. En anglais, on dit « speaking in tongues ». C’était une pratique répandue dans les années 50 et 60 chez les Pentecôtistes américains. On trouve une résurgence de cette glossolalie dans certains solos de Coltrane ou Archie Shepp, là où le son du saxophone est le plus proche du souffle et de la voix humaine parlée et ne s’exprime pourtant pas en mots articulés mais en pures sonorités. Offering de Coltrane en est un parfait exemple. C’est le morceau lui-même qui est une offrande, c’est Coltrane qui semble effectuer un don de soi, s’offrir, s’abandonner dans l’amour suprême. C’est une adresse à l’être suprême dans une langue étrangère aux hommes. Le souffle s’extirpe de l’intérieur du corps souffrant, des cellules cancéreuses, de cette guerre intérieure au corps, s’étend jusqu’à l’infini du cosmos, et trouve la paix. La question n’est pas de croire ou non à l’existence de Dieu. Une chose est assurée, une chose existe, c’est l’adresse. L’être suprême existe en vertu de cette adresse. Quel rapport avec la littérature ? On  peut retrouver en écrivant la puissance de cette glossolalie, dans une recherche sur les sonorités notamment. Artaud faisait du free jazz. La glossolalie est une tension à l’intérieur du langage qui dit l’origine du langage, le fait même qu’il y ait du langage. La littérature doit faire « cette expérience d’une parole qui ne signifie rien, si ce n’est elle-même, rien si ce n’est que le langage est », comme l’écrit Anne Tomiche, à propos de Giorgio Agamben. C’est en faisant cette recherche sur l’origine, de la parole et du langage, que la littérature coïncide avec la glossolalie free jazz. Ce serait quelque chose comme ça écrire free. S’offrir.

 

Propos recueillis par Franck MÉDIONI

 

Bibliographie

 

Gilles Deleuze, théâtre et philosophie, Editions Sils Maria, 2013.

Dancing with myself, Verticales, 2014.