Michel HENRITZI

 

Photo Vincent GUILBERT

 

IMPROJAZZ : Tu es sans cesse à la recherche de nouvelles choses radicales qui ne se tourneraient pas vers le passé. Qu’est ce qu’une musique radicale ?

 

Michel HENRITZI (MH) : Plus qu'une musique c'est un geste qui porte notre radicalité, toutes les musiques du blues à la noise sont porteuses de radicalité ou empreintes de conformisme, tout dépend du moment historique observé. Ce geste radical serait une césure dans une forme connue, une façon de l'habiter sans tenir compte du regard des autres, sans se plier aux dogmes qui finissent par définir et policer ces formes musicales. On peut faire une musique noise qui serait très conformiste et ne ferait que répéter des formes connues et à contrario une musique blues inouïe je pense à Loren Connors ou Taku Sugimoto par exemple. Une musique radicale serait une musique qui ne cherche pas à plaire absolument, mais à se dire, à résonner dans l'autre, peut-être aussi à questionner notre époque, tout au moins son spectacle.

 

IMPROJAZZ  Comment te nourris tu du passé pour inventer et recycler ?

 

MH : On ne choisit pas ce qui nous hante ou nous inspire, ça nous touche ou nous donne à penser sans nous en rendre compte, c'est un mouvement naturel. On enregistre des tas de choses à notre insu et ca nous travaille d'une façon ou d'une autre que ca soit musical, visuel, philosophique, politique, etc. J'écoute beaucoup de musique Enka et de blues après avoir beaucoup écouté les musiques industrielles, noise, free-rock et ça influence forcément mon approche des musiques «bruitiste» ou «free». J'essaye juste d'écarter ce qui me semble un simple copier/coller dans ma pratique. Sinon je ne m'interdis rien je suis juste mon feeling et vois ce qui advient sans préjuger du résultat. En fait je définirai ma musique comme une forme de blues y compris quand je joue de la Noise.

 

IMPROJAZZ : Peux tu nous parler du jaillissement d’inouï des années 80. Pourquoi ces années là ont permis cela ?

 

MH : Les années 80 sont peut-être les dernières années où il était possible d'inventer de nouvelles formes sans le poids écrasant de la culture numérique aujourd'hui qui nous a donné accès à tous les disques, films, documents, études universitaires (même sur la noise) et en même temps à enfermer notre imagination dans un savoir encyclopédique, avec ce sentiment que tout a déjà été fait. Ce sont les années qui précèdent la techno-culture, internet, où il était difficile de trouver des informations sur des groupes obscurs, on usait un disque jusqu'à la corde avant de passer au suivant et notre imagination inventait les autres dont on ne connaissait que le nom, un bref article dans un fanzine US ou japonais. Les années 80 procédaient encore par rupture, tout ne valait pas tout, on n’était pas encore dans ce village global qui uniformise tout. La musique était encore travaillé par une vision politique ce qui n'est plus le cas. Beaucoup de musiques dites extrêmes ne sont que des postures, des pratiques narcissiques, difficile d'y échapper quand toute l'époque est fasciné par les cultures de l'extrême, la pornographie sociale, le bruit comme papier peint de nos chambres. Le « bruit » a perdu de son pouvoir de nuisance. Au point que le silence est peut-être la forme la plus radicale.

 

IMPROJAZZ : Peux tu nous décrire l’insolence musicale ?

 

MH : L'insolence c'est être soi sans tenir compte du regard de l'autre, de jouer avec et à partir de ses limites, ses erreurs, ses maladresses. Ne pas tricher avec soi-même et ne rien s'interdire par peur d'une technicité qui ne serait pas maitrisée. Oublier les contraintes techniques pour les subvertir, c'est une leçon apprise de Marc Ribot. Je ne cherche pas la provocation, même avec un groupe comme Dustbreeders mais juste à me sentir libre, absolument libre hors des contraintes normatives des académismes qui sont des mécanismes de contrôle et de valeurs sociales.

 

IMPROJAZZ : Ta musique pourrait avoir un sous titre, Koyonaku, qu’en penses tu ?

 

MH : «Koyonaku» parle de profondeur et d'un désir intense. C'est flatteur en tout cas je crois m'investir totalement quand je joue, j'essaye de m'oublier dans le son par le son. J'essaye de suivre mes intuitions et d'entendre intimement les musiciens avec qui je joue. Et je leur suis reconnaissant et redevable, ils m'ont ouvert différents mondes musicaux souvent liés à la culture japonaise, donné ça en partage. 

 

IMPROJAZZ : Parles nous de la cuisine japonaise et des lieux ou elle se fabrique !

 

MH : C'est une cuisine sans artifice ou la qualité du produit et sa mise en bouche prime sur tout le reste, d'une grande simplicité mais qui demande beaucoup d'attention pour éviter tout artifice. Ainsi chaque ingrédient apparaît en bouche dans toute sa saveur. On retrouve aussi ça dans les musiques traditionnelles cette écoute du son dans sa solitude et non pas dans une chaine sémiotique. Il y a l'importance du Ma, ce silence dynamique qu'on peut aussi bien entendre dans la musique de shamisen que chez Keiji Haino ou la scène Onkyo. Mais comme partout ailleurs la cuisine japonaise change sous l'influence de la mondialisation et aujourd'hui propose des sushis avec de la mayonnaise et la J-Pop produit des groupes aussi indigeste que partout ailleurs, sans aucune singularité. 

 

IMPROJAZZ : Enfin peux tu nous raconter l’histoire de la musique Enka et l’origine de la noise japonaise ?

 

MH : Deux extrêmes des musiques japonaises, dans une de ses formes les plus populaires jusqu'à la fin des années 70 : la musique Enka et son sentimentalisme kitsch et dans une de ses formes les plus marginales underground : la musique Noise et sa violence sonore. La musique Noise apparaît à la fin des années 70 au Japon simultanément à Osaka et Tokyo à travers 2 groupes séminaux : Hijokaïdan et Merzbow. C'est juste un épiphénomène culturel au Japon qui a plus de répercutions en Europe ou aux Etats-Unis. Ces groupes étaient très influencés autant par le free-jazz que la musique psychédélique, ils en donneront des formes extrêmes uniques à l'écoute desquelles il est difficile de rester passif, on réagit par le rejet ou l'adhésion. On entend les prémices de la musique noise dans le free nippon dès les années 60 et peut-être déjà aussi dans la musique traditionnelle  qui contrairement à la musique classique occidentale accueille les bruits de l'environnement ou du jeu instrumental dans le son.

Quant à la musique Enka elle est une forme syncrétique issue des musiques traditionnelles japonaises et du Jazz qui était une forme très populaire avant et après guerre au Japon. La culture japonaise a toujours été syncrétique et japonise des formes exogènes avec souvent beaucoup de talent et d'invention. La musique Enka a pris plusieurs formes dans son histoire en lien avec les différents développements des autres musiques et de l'évolution des instruments électriques et électroniques, du jazz dans les années 50, à la pop dans les années 60, voire au psychédélisme dans les années 70. Musique qui évoque les amours perdus, le village quitté, la solitude, ces thèmes qu'on retrouve dans toutes les cultures du fado au blues, de la chanson au flamenco … C'est une musique qui continue à vivre notamment dans les karaoké et les bars de nuit. J'adore cette musique il y a une putain d'émotion et des mélodies bouleversantes et je crois vraiment que cette musique travaille l'inconscient de ma propre musique. 

 

Yan BEIGBEDER

 

I

JUNKO et MICHEL HENRITZI

BEHIND THE DOOR

BLOSSOMINGNOISE.COM

Michel, comme nous avions pu l’évoquer ensemble, cette rencontre me touche particulièrement. Elle me fait penser à ce «cante jondo» que j’aime tant.

Dans le flamenco il y a plusieurs intentions, et notamment ces formes dépouillées, qui parlent d’une certaine tristesse, avec une grande distance émotive. Vos chansons me font penser à cela !

 

IMPROJAZZ : Comment as tu rencontré JUNKO ?

Michel HENRITZI (MH) : J'ai découvert Junko à travers un disque du groupe noise séminal Hijokaïdan, c'était au début des années 80. Ca a été un électro-choc même si je connaissais les disques de Yoko Ono à cette période. On pouvait y entendre une similitude entre leurs cris, même s'ils ne sont pas porteurs des mêmes choses, Yoko Ono était dans une démarche féministe, chez Junko il n'y a pas de discours, ni d'intentions politiques. Toutes deux ont cette façon unique de faire du cri un instrument, leur instrument. On peut penser à certains saxophonistes du free. A la même époque je m'intéressais aux expressionnistes et à dada, ca me semblait le parfait écho à la peinture de Edward Munch le « Cri ». Le fait que ce soit une femme aussi m'a beaucoup intéressé, on sortait de cette territorialisation du cri des mâles dominants de la culture rock, d'un rapport de pouvoir entre la scène et la salle. Son cri est très dérangeant, perturbant. On songe à la b.o. d'un film d'horreur, un orgasme ou une colère. Pourtant rien de tel chez elle, juste un cri débarrassé de tout affect, de tout sens, qui ne dit que lui-même, un son, une voix.

IMPROJAZZ : Comment la rencontre s’est elle faite ?

MH : Par la suite je lui ai écrit pour l'interviewer avec d'autres femmes de la scène noise japonaise pour Revue & Corrigée, interview que j'ai fait à Tokyo en 2001. Je lui ai proposé de jouer ensemble en duo, ce qu'on a fait lors d'une soirée organisée par Koji Tano (MSBR). Je faisais du feedback avec un mange-disque en improvisant avec son cri en écho. Par la suite on l'a invité avec Dustbreeders à venir enregistrer en studio sa voix en solo pour un album vynile «Sleeping Beauty» et tourner avec nous. Junko est une personne adorable et très simple.

IMPROJAZZ : Comment se fondre dans ses cris, et ainsi révéler toutes leur puissance !

MH : On se laisse juste porter, ou plutôt électriser par sa voix. Sa voix est comme un arc électrique autour duquel on s'enroule. Le cri de Junko a suffisament de singularité pour ne pas disparaître dans un wall of noise. Il perce les autres fréquences, déchire ce mur de bruit qu'on peut faire autour d'elle.

IMPROJAZZ : L’un des titres est une vision sonore d’un morceau bien senti de SUICIDE, Cheree, pourquoi avoir introduit cette pièce dans l’album ?

MH J'ai toujours eu le fantasme ces musiques sentimentales pré-enregistrées. Ça n'a pas pu se faire faute de temps. J'ai eu cette autre idée d'enregistrer des chansons d'amour avec des guitares mélancoliques twang de 3 ou 4 minutes à la façon d'un album de chansons. La reprise de Suicide s'est imposée en raison de son cri, cri d'amour, cri de douleur, cri de peur, de rage, tout ce que peut exprimer l'amour. Il existe une autre version qui n'est pas sur l'album ou je chante le texte d'Alan Vega avec Junko qui hurle. Cet album est passé complètement inaperçu. En raison de son étrangeté trop radicale peut-être. Trop noise pour les amateurs de rock, trop rock pour les amateurs de la noise.

Avec Junko – photo Moju Vids

A suivre dans le magazine...


                                                                                                           Propos recueillis par Yan BEIGBEDER