Lady Long Solo

 

#2

 

Patience de l'improvisateur qui procède par lancers, « parle-moi… », recommence…

Les musiciens cherchent par tentatives, par poussées à partir des tentatives précédentes. Chercher la touche, chercher à toucher le texte, toucher le son, et garder tout le trajet,  tout est en mouvement, en recherche, c'est-à-dire en déséquilibre. Ce qui fait le flux : la transition. Écrire vite, écrire dans le flux, en transition, d'une écriture sans recours, chaque parole lancée est une piste à suivre ou à transformer dans l'espoir de toucher à un moment ou à un autre une forme heureuse.

 

1945, Pollock cesse de chercher le vocabulaire symbolique pour se placer devant l'espace de sa toile, dans les conditions et en condition pour qu'il se passe quelque chose, autrement dit que quelque chose se produise. Sa peinture n'est pas un résultat produit, c'est un événement qui se produit, dont on n'aura gardé que la trace, et la préparation, la disposition ne concerne pas le matériel mais l'artiste.

 

Joëlle Léandre et Akosh Szelevenyi

 

Le Lavoir Moderne parisien, 30 mars 2010

 

Tentatives, petits phénomènes détachés, points.

Une ligne, une fois qu'elle s'est dessinée, qu'on entreprend d'écouter et de suivre.

Une montée, une forme furieuse, une descente, et la musique vient mourir sur le silence.

 

Photo Jeff HUMBERT

  

 

Valentin Clastrier

 

Studio 106, Maison de la radio, À l'improviste, 14 septembre 2015

 

Je retrouve les habitués, comme autrefois à la cinémathèque Chaillot : les mêmes têtes qui ont pratiquement leur place attitrée et que je revois aussi aux Instants chavirés.

 

J'ai été frappée par le son de troisième type qui sort de cette vielle alto électro-acoustique améliorée par différents luthiers : entre accordéon et guitare électrique.

 

C'est une marche de Gilles, Orion mène le cortège, enfoncé dans la mer pendant que derrière lui, sautillants, les hommes en blanc font des figures. Aucune chance de perturber l'ordre jamais, c'est le cycle infini de la marche, de la fête du corps qui avance dans un milieu ou dans un autre. Et pas besoin non plus de grelots aux chevilles ni au bonnet. La scène se passe sur un rideau dont les abbés paresseux, épuisés peut-être par les boues qu'ils font constamment dégager, par les pluies lourdes qui ne se calment pas, dont les abbés plient et déplient les rouleaux.

Et maintenant le sirupendèle passe entre les ogives des fenêtres dont les vitraux n'ont pas tenu le temps.

Dehors, dans le passage obscur dont nul ne peut être certain qu'il mène à la lumière, de petites voix et des grosses qui n'ont pas de corps se provoquent et se répondent. Et quand elles se taisent, comme ça, comme toutes les voix aimées, pour provoquer le regret, quand elles se taisent, ça change la nature du monde, la forêt prend une courbe caverneuse, le ciel se ferme au lieu de s'ouvrir, on ne sait plus marcher là-dedans, on glisse, on dévale dans une matière meuble, et il ne faut pas imaginer que la marche d'Orion va reprendre, et les Gilles leurs figures sans grelots, c'est tout un élan qui se soulève et qui tombe, ou plutôt qui faiblit, et qui se rassemble depuis le mouvement de sa propre descente, pour se soulever encore, c'est un battement qui n'est pas loin d'abandonner la cadence pour un gonflement plus organique, un gonflement sans ictus.

 

Andy Emler, Claude Tchamitchian, Eric Echampard, Marc Ducret

 

Le Triton des Lilas, 17 septembre 2016

 

Non pas une montée en tension mais une formidable cascade dont la pression est interrompue par des moments de suspens. Emler sort sa musique du jazz, toute vive, chargée à bloc de l'énergie colossale dégagée par le jazz et que l'écriture, la création écrite lui fait ramasser et contraindre pour en conduire la puissance et en prévenir la dispersion. Disons qu'il se produit dans cette musique l'énergie d'une déflagration dont l'intensité ne se diffuserait pas, n'irait pas vers son épuisement mais trouverait la force de revenir à son origine, d'en nourrir encore le mouvement et d'en contrarier la perte. Une énergie de catastrophe, retournée par l'écriture et l'art de la suspension.

Andy Emler a demandé un seul set, au Triton, sans entracte, pour garder les auditeurs concentrés sur la composition, sur les correspondances entre les mouvements. Du jazz, il garde le jeu des improvisations qui viennent distendre la tenue extraordinairement serrée de son écriture. Mais c'est bien une écriture qu'il fait entendre. Je suis captivée par la vigueur de cette écriture et par le rôle de la rupture dans ses compositions.

Si je reprends sa synthèse de l'écriture musicale, entre tension et détente, dit-il, j'ai entendu le puissant travail de la tension, qu'Emler amène, comme Hitchcock, toujours un poil au-delà de ce à quoi mes habitudes émotionnelles me font m'attendre. Mais ensuite il se dispense d'assurer la résolution, la détente, et c'est précisément ce qui m'enthousiasme, dans cette musique, il introduit la rupture à la place, il prend la liberté d'interrompre, de suspendre le flux à un point de silence, de le laisser accroché là-haut pour plus tard, quand ce sera le moment d'y retourner par un autre chemin, dans un autre mouvement, et pour l'instant de repartir librement dans un intervalle où il se passe autre chose.

Running Backwards, c'est le titre du futur album qu'Andy Emler commente, sans faire le pitre, pour une fois, et ça me frappe, de façon politique : c'est ce que nous faisons, running backwards, nous sommes en plein dedans, dans cette course à l'envers qui n'augure pas de lendemains tellement humanistes. Je me demande, cette écriture de la tension poussée à la pleine puissance de ses forces jusqu'à, non pas la détente mais la suspension, je me demande si ce ne serait pas l'énergie politique opposable à cette vertigineuse dégringolade dont nous sentons toute la pesanteur, ces derniers temps.

 

Nicole CALIGARIS