RETOUR SUR UNE SAISON (RICHE) AU PETIT FAUCHEUX DE TOURS

 

Louis MOHOLO-MOHOLO – photo © Rémi ANGELI

 

            Tout a bien commencé dans ce lieu qui devient mythique à Tours. Le Petit Faucheux, installé dans un ancien théâtre entièrement rénové, puisqu’il a bénéficié cette année d’une substantielle subvention de la part de la Mairie pour résoudre ses problèmes d’infiltration, ouvrait ses portes ce 6 octobre pour une présentation rapide mais efficace réalisée par la direction, Françoise Dupas et Sylvain Moussé. Ce dernier présentera la formation qui devait clôturer la soirée de manière précise en amateur éclairé du jazz sud-africain. En effet était invité ce soir-là le quartet Four Blokes avec à sa tête le batteur Louis Moholo-Moholo. Nos lecteurs le connaissent bien, puisqu’il a fait l’objet de plusieurs articles dans nos colonnes, écrits réalisés par Gary May ou Olivier Ledure. Avant la prestation du quartet, le quintet Papanosh ouvrait le bal, augmenté de deux slammeurs réputés en la personne de Roy Nathanson (également au saxophone) et Napoléon Maddox. Ludovic Florin a écrit à propos du groupe "qu’il apporte un souffle de fraicheur à la notion de folklores imaginaires" en situant le groupe entre l’Art Ensemble of Chicago et l’esprit festif d’un Bernard Lubat. Il est vrai que l’on passe un bon moment, agrémenté de la verve des deux américains. Mais ensuite, le public nombreux (malgré la crainte du programmateur, Renaud Baillet) resta sans voix devant la prestation du pianiste Alexander Hawkins, du contrebassisteJohn Edwards, du saxophoniste Jason Yarde et du moteur / pulsion que constitue le drumming de Louis Moholo. Une énergie sans faille, un humour à la hauteur de la réputation des britanniques, un déferlement de notes du saxophoniste en perpétuelle action, une découverte avec le piano volubile de ce gentleman qu’est Alexander Hawkins, la fougue permanente du contrebassiste, déjà entendu dans de nombreux contextes différents mais absolument à son aise ici, avec une joie non dissimulée de jouer, et la frappe du seul survivant des Blue Notes. Pas une frappe démonstratrice, non, plutôt une tension d’un bout à l’autre du set. Moholo a aujourd’hui 78 ans. Il a subit plusieurs attaques cardiaques, et, Olivier Ledure pourrait vous le dire mieux que moi, lui qui l’a visité chez lui en Afrique du Sud,a été dans un état de santé assez précaire il y a quelques mois ; mais quand il joue, Louis est transcendé, oublie tous ses problèmes existentiels et JOUE. Il me confiait après le concert son souhait de transmettre à ces "jeunes" (sic) cette culture ancestrale, ce rythme venu d’on ne sait où mais qu’il faut perpétuer et faire connaitre aux générations à venir.

 

Il existe déjà de nombreuses traces de cette musique sur disque, que ce soit avec le Dedication Orchestra ou les différents groupes italiens dirigés par Pino Minafra ou Roberto Ottaviano, mais cette génération là doit aussi se renouveler et il faut trouver les vecteurs, les passeurs pour ne pas oublier. Ne pas oublier aussi les conditions dans lesquelles elle s’est créée, les contraintes auxquelles elle a du se plier, l’apartheid, et se souvenir toujours du bonheur que les mélodies créées par Johnny Dyani, Mongezi Feza, Chris McGregor, Dudu Pukwana et d’autres continuent de nous apporter. Chapeau, Mister Moholo, et continuez le plus longtemps possible à nous enchanter.

 


PAPANOSH – photo © Rémi ANGELI

 

            Le lendemain, lors d’un concert privé, les langues continuaient à louer ce concert mémorable. Concert en famille, histoire de se mettre l’eau à la bouche en attendant le concert "officiel" qui allait se dérouler au Petit Faucheux le 13 octobre. The Bridge #8 entre en piste avec, comme d’habitude désormais, deux musiciens français, Antonin Tri-Hoang et Samuel Silvant (sax et batterie) et deux musiciens américains, Mars Williams et le japonais installé aux USA Tatsu Aoki (sax et contrebasse). La tournée américaine a permis à ces quatre musiciens qui n’avaient jamais joué ensemble de trouver rapidement leurs marques, la qualité instrumentale de chacun ajoutant une touche particulière à cet ensemble. Le contrebassiste tient une posture quasiment immobile tout en assurant une base solide que le batteur renforce d’un drumming puissant et souple à la fois. Quant aux deux souffleurs, l’entente est plus que cordiale, avec un Mars Williams impérial et un Tri-Hoang étonnant, gommant une fragilité apparente par un souffle très aérien et parfois continu. Belle entrée en matière pour annoncer le groupe suivant, aussi mythique qu’attendu, le Rova Saxophone Quartet.

 

Antonin TRI-HOANG et Samuel SILVANT – photo ©Fabrice BOURGOIN

 

            40 ans que ce quatuor de saxophones sillonne les scènes du monde entier, avec au cours de ce périple un seul changement dans le personnel. Sans doute que le saxophoniste ténor Larry Ochs est le plus médiatique, de par ses apparitions nombreuses en dehors du groupe, mais les trois autres membres sont également à citer, Bruce Ackley (soprano), Steve Adams (alto) et Jon Raskin (baryton). Ils débuteront le set par un hommage à Thomas Chapin, et ce qui frappe au premier abord c’est cette cohésion incroyable entre eux. D’accord, il y a des partitions, mais aussi tout un langage avec les doigts, les mains, la tête impressionnant, mais surtout pas à la manière de robots programmés. Non, la chaleur humaine est là aussi, et l’on prend du plaisir à écouter une musique qui pourrait être lassante à la fin en regrettant finalement que le concert soit si court.

 


ROVA - photo ©Fabrice BOURGOIN

 



The NECKS – photo © Rémi ANGELI

 

Le 16 octobre, c’est autour de the Necks d’investir la scène du Petit Faucheux. Ce trio présente à chaque fois une texture de sons différente, et ce soir là les musiciens ont mis l’accent sur la répétition à outrance, avec une pulsion donnée par le batteur Tony Buck imperturbable (il n’utilisera quasiment que la caisse claire et la grosse caisse), relayé par la contrebasse inamovible de Lloyd Swanton (impressionnant de force dans l’approche des cordes), le tout enluminé par le piano de Chris Abrahams qui amène la tension au paroxysme dans une progression quasi hypnotique. On sort de là complètement abasourdi mais on se dit aussi que l’on vient d’assister à une performance inouïe. Si les musiciens ne se font pas mal en jouant, ce trio a quelque part évacuer une souffrance latente, un effort physique dément mais nécessaire au déroulement de leur art. Là aussi, on ne peut qu’en redemander.

 


                                                           TOURNESOL – photo © Rémi ANGELI

 

En première partie, le trio Tournesol a lui aussi trouvé sa vitesse de croisière. Une cohésion parfaite entre Julien Desprez (guitare), assagi et concentré, Benjamin Duboc (contrebasse), le pilier solide et Julien Loutelier (percussions), animateur plus que rythmicien, ce qui donne de la couleur à l’ensemble ; après un premier disque sorti chez Dark Tree, le trio souhaiterait enregistrer à nouveau car, comme le dit Benjamin Duboc, le groupe a évolué et gagné en cohésion. On peut ajouter que Tournesol s’est créé une identité propre et originale.

 


Mikmâäk photo © Rémi ANGELI

 

Le 23 octobre était consacré à la grande formation franco-belge Mikmâäk co-dirigée par le pianiste Fabian Fiorini, au sein de laquelle on retrouve toujours avec plaisir le tubiste Michel Massot, mais aussi côté hexagone Guillaume Orti. L’autre "leader" du groupe est le trompettiste Laurent Blondiau. On regrettera l’absence d’un autre trompettiste belge réputé, Bart Maris, mais l’unité du groupe n’en souffrira pas. Le pianiste dirigera même certaines compositions ce qui me fera penser par moments à la gestuelle de Giorgio Gaslini au sein de l’Italian Instabile Orchestra. Mikmâäk rappelle en effet le big band italien par son côté festif d’où émergent quelques solistes brillants (Orti au sax alto, les deux flûtistes Pierre Bernard et Quentin Manfroy, le clarinettiste Yann Lecollaire…).

 

Le 8 novembre, l’ONJ d’Olivier Benoit donnait l’un de ses derniers concerts à Tours. La veille, un mini concert de 30 minutes présentait l’introduction et quelques extraits d’"Europa Oslo", la dernière création du guitariste, à l’attention des familles, comprenez plutôt destiné aux enfants non habitués à ce genre de musique. Avant le concert en soirée une rencontre eut lieu avec le public adulte cette fois, rencontre dirigée par Vincent Cotro au cours de laquelle furent abordés plusieurs questions sur l’orchestre et notamment la place des femmes. Question pertinente puisque Sophie Agnel n’était pas là (remplacée par le pianiste Bruno Angelini) et qu’Alexandra Grimal était excusée pour raison familiale. Olivier Benoit précisera que pour monter l’orchestre il a fait appel à candidature, et que les femmes, si nombreuses soit-elle, ne postulaient en général que pour les mêmes instruments, déjà occupés…

 


ONJ - photo © Rémi ANGELI

 

Fabrice Martinez précisera que c’est plus une histoire d’éducation que de compétence. En tout cas, Olivier Benoit aura plus fait pour l’Orchestre National de Jazz que ses prédécesseurs, François Jeanneau (initiateur) et Claude Barthélémy (coup de pied dans la fourmilière) mis à part. Parce que cet orchestre aura développé une idée passionnante et constante, à savoir faire vivre à travers le ressenti d’un lieu une musique complètement inédite, à l’aide de musiciens impliqués et respectueux du travail de Benoit. Un vrai orchestre, en quelque sorte, au sens noble du terme, réuni pour rassembler un patchwork de styles si différents et pourtant si proches. Le drumming d’Eric Echampard en est le meilleur exemple. Lui, qui à l’instar d’un Tony Buck cité précédemment, peut assurer sans faille une rythmique rock peut aussi créer des climats propices à l’évasion de solistes très talentueux. On pourra citer Robin Fincker (au sax ténor, que l’on retrouvera très vite au Petit Faucheux), Fidel Fourneyron au trombone (en résidence dans ce lieu), Fabrice Martinez, déjà cité, à la trompette hors sol, Johan Renard au violon (en remplacement de Théo Ceccaldi, parti, comme Sophie Agnel, sur d’autres projets), et surtout la voix de Maria Laura Baccarini, une personnalité hors norme récitant et chantant les textes de Hans Petter Blad d’une manière expressive et sensuelle. Il ne faut pas oublier de citer les autres acteurs de cette suite superbe, Christophe Monniot (as), Jean Dousteyssier (clarinettes), Paul Brousseau (claviers), et Sylvain Daniel (basse électrique).

 

Le 30 novembre, le pianiste cubain Aruan Ortiz présentait son solo qui fut accueilli, après la première pièce, d’un applaudissement poli. Il faut dire que pour sa première pièce, il n’avait pas choisi la facilité : un discours très minimaliste, répétitif, dans lequel on retrouvait régulièrement les deux notes introductives, simplistes mais qui prenaient toute leur valeur au fur et à mesure de l’avancement de la pièce. Suivirent différentes approches plus conventionnelles, où l’on savait que Monk n’était pas loin, mais aussi Satie, Debussy, Stravinski ou Bartok, pour terminer sur un blues assez conventionnel mais toujours efficace et une pirouette en rappel, histoire de nous dire qu’il savait tout faire. Mais si modestement que cela en devenait touchant et provoquait de la part du public un accueil beaucoup plus chaleureux. Cette situation est intéressante à analyser, parce que le public du Petit Faucheux ce soir là n’était pas tout à fait le même que celui habituel. On sentait, peut être est-ce du au caractère "classique" du programme, un public plutôt prêt à l’accord parfait avec l’artiste, que l’on peut rencontrer dans des salles spécialisées dans le genre. C'est-à-dire prêt à applaudir au moindre solo, à la moindre phrase "exceptionnelle", bref je pense que nos lecteurs comprennent ce que je veux dire. Et ce pianiste, inconnu pour moi et pour beaucoup, a su par son autorité et sa modestie déjouer cet esprit qui peut souvent engendrer un malaise, voire une incompréhension issue d’un snobisme et d’un manque de recul.

 


                    Photo Rémi ANGELI

 

Suivait le trio Courtois / Erdmann / Fincker (déjà cité plus haut). On connait l’attitude parfois …méprisante du violoncelliste. Et bien, ce soir, Vincent Courtoisle fut. Courtois, je veux dire, et même au-delà. Beaucoup d’humour, de paroles, d’explications du travail autour de l’œuvre de Jack London, la thématique de leur disque, un jeu relativement sobre mais magnifié par les deux saxophones présents de part et d’autre dun musicien attentif et respectueux du travail de Daniel Erdmann (bien sur plus connu dans le trio Das Kapital, avec Hasse Poulsen et Edward Perraud) et Robin Fincker. Ces deux là s’entendent come larron en foire, l’un accompagnant l’autre parti en solo et réciproquement, et l’on voyage à travers des univers connus mais pas toujours identifiables ou identifiés, bien que Mancini et sa Panthère Rose soient cités dans le morceau de Daniel Erdmann, disons que le plaisir et la bonne humeur sont bien présents et que ce trio est agréable à écouter. Comme le dira mon voisin (du lieu et dans la vie), "je serais bien resté une demi-heure de plus".

 


Photo Rémi ANGELI

 

Enfin… Cécile Cappozzo en trio, avec le contrebassiste Patrice Grente et le batteur Etienne Ziemniak étaient présents le 4 décembre. Pour promouvoir leur disque sorti sur Ayler Records il y a quelques semaines ? Certes, mais pas que. Deux très longues pièces, pas vraiment de thème, et un discours free maintenu très haut en termes d’énergie et de puissance. Clusters, des coudes et des poignets, trilles, montées et descentes, accords plaqués, maintenus, main droite baladeuse et confort basse, la pianiste a tout compris des maitres du genre, et bien sur, comparaison facile, Cécile a écouté Cecil… Patrice Grente reste plongé d’un bout à l’autre dans sa contrebasse, pas besoin de regards, il sait où il faut aller. Etienne Ziemniak, nous en avons déjà parlé, est LE batteur du moment. Une frappe continue, cymbales, toms, grosse caisse, tout y passe, en mouvements perpétuels. Il n’arrête jamais. D’ailleurs, très peu de place à l’individualité dans ce concert. Juste quelques rares instants de répit où l’un ou l’autre peut s’exprimer seul, mais ça repart très vite. Et cadeau pour terminer le set, la venue de papa, Jean Luc pour un morceau très complice entre le piano et la trompette sur un accompagnement d’une rythmique beaucoup plus discrète mais tout aussi efficace. La fusion n’est pas qu’issue de la filiation, il y a beaucoup d’écoute et de respect mutuel dans cette musique. Magnifique.

 


 

En première partie, l’occasion d’entendre le pianiste Alain Ribis et le saxophoniste Sylvain Roudier accompagnant la danseuse Cécilia Ribault. Peu mobile au début du set, la danseuse était raccord avec les deux musiciens, souffle râpeux et accords plaqués. Dans l’accélération qui suivit, on sentait un certain décalage entre les deux arts, Cécilia Ribault s’agitant alors que le saxophoniste avait quelque peine à sortir des notes en correspondance avec la gestuelle. Le pianiste s’en sortait beaucoup mieux, toujours attentif à la prestation corporelle et utilisant conjointement le clavier et l’intérieur du piano. Le final fut assez réussi : Alain Ribis a beaucoup écouté les pianistes de jazz contemporain, et sa montée chromatique m’a tout de suite fait penser à Keith Tippett par sa progression tant au niveau du son que de la puissance affichée. Le trio RRR terminera dans le noir, une fin un peu gâchée encore une fois par un saxophone en manque d’inspiration. Mais la performance restera d’une bonne tenue, ne serait ce que par son originalité assez rarement représentée dans cette salle, en dehors de festivals consacrés uniquement à la danse.

 

Alain Ribis joue aussi dans d’autres contextes, notamment avec Hugues Vincent ou Michel Doneda (en duo ou trio).

 

Voilà une saison bien remplie pour le Petit Faucheux. Tours est une ville qui permet aussi d’entendre pas mal de créations improvisées dans différents lieux, accessibles de bouche à oreille, avec toujours un intérêt hautement recommandable mais malheureusement accessible à peu de gens, alors que ces musiques ont besoin d’être présentes partout, libres et sans contraintes… ceci est un autre débat.

 

Philippe RENAUD