Lady Long Solo

 

#9

 

L'imperfection est le gage de la survie de l'homme divin. Comme il faut que dans la pensée et dans son exécution il y ait du jeu pour éviter la terreur de la radicalité.


Pierre Guyotat, Formation



TOMAGA


Valentina Magaletti, batterie, percussions, vibraphone ; Tom Relleen, basse, oscillateurs, claviers, effets,


Au Petit Faucheux, 18 mars 2017


(Extrait des Écoutes au Petit faucheux)


Une confiance enthousiaste dans la frappe, le coup porté sur l'instrument, c'est un grand plaisir de sentir une telle conviction dans les pouvoirs musiciens de la batterie, dans les beautés de ses réponses. La musique est sophistiquée, électronique : passé par les circuits, le son gronde, m'emplit le corps de vibrations, fait résonner mes os, mes membranes, le son m'attrape dans son phénomène. Mais ce que je ressens, d'abord, d'emblée, c'est une de ces batteries qui proviennent des tambours d'infanterie dont les roulements exaltent, prennent le pouvoir sur le rythme cardiaque, sur la vigilance du système nerveux, dont les battements, calant le pas des troupes, ont un effet direct sur les corps. Une batterie qui vient des tambours de carnaval, et la Samba, comme la guerre, n'a rien à voir avec cette musique, mais la fanfare, oui, on l'entend, lointaine origine à laquelle elle reste liée, par sa régularité, par ses roulements, par les trépidations qu'elle envoie dans l'espace et dans les corps. Et les boucles électroniques lui donnent son milieu, son ambiance, elles permettent à ses battements d'être la profondeur d'une  expérience plus riche.


La composition est extrêmement rigoureuse : une musique de batteuse, au cordeau, pas de pardon sur le temps, le duo démarre à l'unisson, et au compte, une musique de la cadence, c'est une règle, ça ne flanche pas, elle ne se glisse pas dans l'espace, elle s'y impose, elle le prend, c'est une musique de la force, une musique de coups, chacun sonnant par lui-même, sans défaut, sans effilochure. Pourtant quelque chose de nuageux, quelque chose de doux, de mélodieux flotte sur la crête de ce champ de forces tenu serré par la batterie. L'électronique crée un espace sonore dans lequel la pulsation se produit, elle lui donne une matière à imprimer, elle lui donne différents plans, des hauteurs, des variables, elle fait tourner des manèges, et à leur propre rythme, elle conçoit des légèretés, sur la base indéfectible de cette puissance de battement, elle y ouvre des percées qui se referment ou qui se perdent, elle y insinue de brèves persistances.


L'étrangeté de cette musique, c'est qu'elle est fondée sur la puissance et la rigueur de jeu de la batteuse comme sur la réaction sensible du musicien aux claviers, mais qu'elle a la forme d'une musique électronique. La répétition est une base architecturale, il n'y a pas d'interruption, pas de descente, l'énergie reste à son niveau de tension mais les couleurs et les ambiances se transforment, mutent insensiblement. Et les boucles électroniques forment aussi une rytmique, c'est un système proche de ce que j'ai entendu avec la tradition martiniquaise du bèlè, où le refrain du chœur tourne en boucle rythmique et libère le tambour. Le tambour, la batterie, ici, tient strictement la pulsation de base mais il peut prendre la latitude d'ajouter progressivement des complexités, des enrichissements, des dérivations.


Et cette batteuse, qui exprime une telle joie de frapper, je l'ai entendue jouer une batterie de porcelaine, la Batterie fragile d'Yves Chaudouët, dont, la langue entre les dents, le sourire esquissé de quelqu'un qui s'amuse, elle tirait des feulements qu'elle transformait en cycles, en spirales, en motifs dansants.



John Russell


6 juin 2017, aux Instants chavirés


            John Russell se hisse sur la scène, le jeune ingénieur du son ne sait comment l'aider à monter la haute marche, sinon en lui donnant une poussée sur le postérieur. La première chose que fait John Russell sur scène, c'est de sortir de sa poche un porte-monnaie, avec des mains terriblement tremblantes, d'ouvrir la fermeture éclair de ce porte-monnaie, d'en sortir un par un une demi-douzaine de médiators qu'il dispose très soigneusement, en s'y prenant à plusieurs reprises pour corriger son agencement, sur l'étui à guitare refermé au pied de la chaise, très soigneusement, bien régulièrement espacés, bien régulièrement alignés. Durant la trentaine de minutes de son concert, il n'en utilisera aucun.


            Autant quand elles sont dans l'air ses mains tremblent, autant quand elles se posent sur la guitare elles se montrent sûres, toniques, à l'aise avec ces gestes de métier qui sont exacts, sans une hésitation, si profondément acquis. Les mains de John Russell ont l'air d'appartenir à sa guitare plus qu'à son propre corps. Ses mains sont les membres de la guitare, c'est sa tête, qui appartient au corps du musicien, il l'incline du côté du manche comme s'il interrogeait sa partenaire, comme s'il ne faisait que l'écouter jouer, avec une cuiosité enthousiaste.


            Je remarque, au-dessus des ouïes, de part et d'autre des cordes, des traces de frottement qui ont écaillé le vernis et attaqué le bois. Sûr que ces deux partenaires sont ensemble depuis pas mal de temps, le corps de l'un est fait au corps de l'autre.


            Attaque, c'est le mot qui me vient à propos du jeu de Russell, de sa musique. Il pince, il donne des coups, il n'y a pas un instant de caressant dans son jeu, dans cette musique métallique, aiguë, tonique. La guitare envoie de petits bouquets explosifs, brefs, détachés les uns des autres, qui se succèdent à une vitesse impressionnante, dans cette situation d'improvisation. L'intimité est telle, entre le musicien et la guitare, que la musique a l'air de partir d'elle-même, sans cette phase, pourtant émouvante, où l'on perçoit la recherche, dans l'improvisation, où l'on assiste à l'attente du musicien, à ses explorations patientes. Rien de tel chez John Russell, ni de pauses, ou guère, et très brèves. La guitare ne fait pas silence, la musique ne s'arrête pas, elle est pleine d'événements qui se déclenchent ensemble, qui se dispersent dans l'atmosphère, puis d'autres événements qui se déclenchent à leur tour et que Russell ne laisse pas se développer dans l'esthétique d'une belle sonorité, d'une belle résonance, non, ça ne va pas si lentement, les mains se sont déjà déplacées plusieurs fois et ont été piquer des notes à l'écart les unes des autres, ou ont été frotter vigoureusement les cordes pour rappeler l'énergie.


            Russell dépose de petits sons pointus sur une ligne de résonance qu'il parvient à faire monter toute seule et dont il peuple la durée de pointes et d'éclats sonores. Tout ça dans un temps très serré, dans le mouvement de ses mains qui se promènent de haut en bas sur la guitare. Impressionnant de dextérité et impressionnant d'humilité. C'est un jeu qui tient le son court, qui coupe ses effets, qui se garde de s'attarder sur ses trouvailles.


Nicole CALIGARIS


John RUSSELL – photo Gérard ROUY