Lady Long Solo

#5 


On ne peut pas comprendre l’accident. Si on pouvait le comprendre, on comprendrait aussi la façon avec laquelle on va agir. Or cette façon avec laquelle on va agir, c’est l’imprévu, on ne peut jamais la comprendre.

Francis Bacon

 

Les grands ensembles produisent de la densité. Difficile de trouver l'espace, le silence, dans ces conditions. Le nombre emporte vers le sonore, vers l'éclat, vers la force, vers la saturation. J'ai assisté plusieurs fois à des concerts d'improvisation en grand orchestre. Dans la plupart des cas, c'étaient de très jeunes musiciens, des étudiants.

Une fois, David S Ware, invité au Point Éphémère[1] plus ou moins avec les sous de la famille du jeune héros qui avait organisé ce coup à la force de ses deux petites mains, David S Ware assis, dos à la poignée d'amateurs, il faudrait dire d'amoureux qui, debout au centre d'un terrible vide, constituaient le public, David S Ware, sur une chaise en plastique du Point Éphémère, je voyais ses chevilles gonflées d'œdème, dirigeait son orchestre composé d'une quinzaine de tout jeunes instrumentistes dont il faisait monter ou baisser l'énergie de grands lents mouvements ascendants et descendants des deux bras.

Bel apprentissage, j'imagine, sans doute que pour jouer à l'oreille, quand on est nombreux, il faut développer à la fois une conscience de soi et une conscience de l'espace, sans doute qu'il faut apprendre à écouter son propre son et à le diriger en fonction de ce qui se produit dans l'espace, en fonction de la musique dans l'espace.

Ce soir-là, David S Ware, toujours assis, les chevilles épouvantablement enflées, mais cette fois face au petit public, avait donné ensuite 20' d'un solo extrêmement sensible, démarré pendant que les gens fumaient encore leur clope et stoppé net, sans salut ni rappel.

 

Classe d'improvisation générative du Conservatoire de Paris

Studio 106, Maison de la radio, À l'improviste, 11 mars 2013

 

Il n'y a pas de partition mais des consignes écrites, des enchaînements, selon les décisions du chef.

S'il y a galop, c'est à l'échelle du scarabée, six pattes ramifiées et des antennes lancées chacune dans une série de sursauts, de remords.

Le départ se soulève. Entre les lignes l'air se déplace. Le double, le principe actif, le frottement, et tout reprend, la sinusoïde, la langue discrète dont le père est parti, qui a grandi en roulant les sables. Il y aura encore une levée des voiles, n'importe quel tissu fera l'affaire, qui se laissera flotter à cheval sur la corde. Il y aura un brave aphone à la manœuvre, écoutant, écoutant les petites vagues, les petits élans imprimés aux lignes, de quoi surprendre la réalité et la suspendre d'un vice, d'un nœud, d'un lacet amené en boucle, en torsade coulissante qui fait garrot, qui fait enfler toutes les veines de ce canyon, de ce riff dont les roches restent friables, dont les parois, ne t'y fie pas, sont des nids, des crépitements de gaz que les oxydes n'ont pas intégralement consommés, qui se dépensent en longues pertes, en longues saisons infinies, attachées les unes aux autres, rouges et brunes, en longues saisons sur fil, en longues saisons pleines d'efforts pour passer l'ombre, en longues saisons dégradées, dont les gaz coulent, dont les chaleurs sont finies, en longues saisons sans voyage, en longues saisons creusées par la puissance des événements qu'elles abritent, à l'intérieur des roches de sable amalgamé, de sable concrétisé par l'âge.

J'apprends, en lisant dans la revue Tracés un entretien de 2009 avec Alain Savouret, l'initiateur de cette classe du Conservatoire de Paris en 1992, que l'adjectif "générative" n'était à l'époque qu'une réponse au cadre administratif de la création de cette classe. Le vocabulaire est resté, avec cette connotation linguisto-scientifiste qui a tellement écrasé tout ce qui pouvait se produire et se faire entendre, en matière de pensée, dans ces années fin 80-90. La formule, dit Savouret qui aurait même préféré le terme d'"invention" à celui d'"improvisation", est une subversion d'une phrase de Schaeffer : "l'entendre précède le faire", que Savouret détourne en "l'entendre génère le faire".

"Générative" comme la Grammaire de Noam Chomsky, qui aurait pu, si le système avait marché, devenir le tableau de Mendeleïev du langage. Mais le sel paradoxal du langage, c'est peut-être bien de faire la preuve que la façon dont nous agissons pour produire de la parole nous reste incompréhensible. Et ce qui me passionne, dans la musique improvisée, outre l'intense plaisir d'assister à son invention et de l'écouter, c'est qu'elle déjoue les déterminations au bénéfice de formes inédites, dont la singularité fait chaque fois obstacle au système et aux règles. C'est toute une culture du désordre, qui n'est jamais qu'un nouvel ordre auquel nos sens et notre esprit ne sont pas faits et auquel ils ne se feront pas, puisque c'est un ordre précaire dont nul n'envisage l'instauration.

 

FUTURA EXPÉRIENCE 2, Jean-François PAUVROS (guitare et voix) et son grand orchestre : Franck ASSEMAT(saxophone baryton), Xavier BORNENS (trompette), Sophia DOMANCICH (piano), Michel EDELIN (flûte), Jean-Marc FOUSSAT (synthétiseur), Dominique LEMERLE (contrebasse), Christian LÉTÉ (batterie), , Leïla MARTIAL (voix). Est-ce la bonne distribution ? j'avais compté onze musiciens. Je crois bien qu'il y avait Laurent DEHORS.

 

La java, 21 décembre 2015

 

Une énergie à tout casser, la chanteuse scate, ça lui donne une grande liberté rythmique, liberté des sons qu'elle envoie aux autres musiciens, sans entrave, sans contrainte  de sens. Je retrouve la courbe de l'improvisation : une montée en énergie, particulièrement spectaculaire, à onze improvisateurs. C'est peut-être une illustration de la dialectique de l'entendre et du faire, l'improvisation à onze, l'écoute et le jeu s'entraînent sans doute dans une spirale qui fait précéder tantôt l'un tantôt l'autre. L'ensemble part sur des thèmes, puis enchaîne les chorus à trois ou quatre, très beaux moments du permier set, et sans doute que la formation se donne comme ça des repères, par petites unités, et commence à inventer le son qui va orienter son jeu, dans une circulation entre le rock et le free. Au second set on est ensemble, dans une montée en rythme et en puissance, jusqu'au point d'intensité maximale, pour ensuite redescendre au thème et calmer le jeu. Partir tranquille, affoler le jeu, calmer le jeu.

 

                                                                                                    Jean François PAUVROS

 

Jean-Brice GODET (dictaphones)

Le chat noir, 22 février 2017

 

Le grand orchestre est opulent, Jean-Brice Godet retrouve un art pauvre, avec ses K7  et ses dictaphones qui ramènent du passé des sons qui ne peuvent pas être nos souvenirs et qui sont pourtant les sons de nos souvenirs, des voix que nous ne pouvons pas connaître et qui nous touchent, parce qu'elles ont laissé cette empreinte de leur passage, comme ça sans intention, dans le courant de la vie qui nous fait toujours penser à autre chose qu'à ce que nous faisons véritablement quand nous faisons quelque chose de banal comme d'enregistrer un message.

Cinq dictaphones, une table de mixage qui fait aussi masse. Ça donne des séquences de sons et de rythmes de différentes natures. La composition consiste à enchanter les enchaînements. Un son très bref, en boucle, mime un battement comme mécanique. Et par là-dessus cette forme de précipitation, de cascade, des chants passent, des cantiques peut-être, une voix récitant un texte, peut-être poétique, en anglais, avec un accent dur et roulé, avec du souffle. L'action de l'instrumentiste de cette machine à dispositif consiste à travailler le brouillage, la surimpression, la dégradation des sons enregistrés sur les bandes magnétiques des K7. Un solo de clarinette, des éclats de voix, femme ? enfant ? comme des appels mangés par un ronflement continu, un corps sonore, opaque, qui capte toute présence, c'est l'invasion du temps qui se rend maître du souvenir et qui le gâte, et qui le rend insaisissable, et qui le couvre , et qui le souffle, et crée le regret.

 

Nicole CALIGARIS