PIERRE DURAND


Pierre DURAND : « Une partie de ma vie de musicien consistera à suivre ces traces : mélanger les genres, retourner aux sources, créer de la surprise, de l’inattendu, me renouveler, improviser. »

  

Entretien avec le guitariste Pierre DURAND au moment de la sortie de son nouvel album, Chapter Two: ¡Libertad!

 

Photo Sylvain Gripoix

 

J’ai commencé la guitare tout petit (5 ans), mes parents ne pouvaient plus ignorer que je faisais semblant de jouer de la guitare avec des casseroles et que je m’arrêtais de pleureur dès que j’entendais ou que je voyais cet instrument… J’ai commencé à apprendre avec un joueur d’accordéon qui tenait avec sa femme un magasin de disque/instrument à côté de là où nous vivions. Il m’a donné mes premiers cours de guitare. Bien que gaucher, il m’a forcé à jouer en position de droitier. Autant je ne l’aimais pas pour plein de trucs, autant pour ça, je lui en suis reconnaissant car je ne suis pas très fan des allers-retours à la guitare (type guitare manouche même si je trouve cette musique magnifique), je préfère les notes liées entre elles, et du coup je suis bien content d’avoir ma main gauche sur le manche. C’est elle qui permet cela.

Au bout d’un an ou deux je suis allé au conservatoire. J’ai eu différents profs, et c’est autour des 11 ans que j’ai rencontré Philippe Lombardo qui a été un moment important dans ma vie de musicien. Philippe est un musicien avec les oreilles toutes grandes ouvertes sur absolument tous les genres ou presque. Je commençais à en avoir marre des chaconnes à la con. Je voulais jouer du rock’n’ roll. Mon truc à l’époque c’était Chuck Berry, Fats Domino, Little Richard… Un beau jour, après m’être fait remonter les bretelles par Philippe car j’avais séché pour la énième fois un cours, je suis arrivé dans la classe et je l’ai entendu jouer un morceau qui m’a bouleversé. J’avais envie de rire et de pleurer en même temps. 

Je me tortillais sur ma chaise comme si j’avais une gastro et que je devais vite courir urgemment aux toilettes et en même temps je ne voulais pas bouger car je ne voulais rien perdre de cette musique. Quand il eut fini, je lui ai demandé ce que c’était. Il m’a dit « C’est du blues ». J’étais hyper déçu. Je pensais qu’il allait me dire un nom mystérieux, un secret que seuls les initiés ethno-musicologues connaissaient… Même moi, j’avais entendu parler du blues, sans savoir ce que c’était réellement.

Mais quand même à ce moment-là j’ai eu l’impression d’avoir les réponses à des questions que je ne me posais pas. J’ai ressenti une étrange sensation d’apaisement, j’ai eu le sentiment que je venais de rentrer de rentrer chez moi, d’être de retour à la maison. C’est curieux, non ? J’ai foncé dans le blues tête baissée, à corps perdu. Je me rappelle de mon premier album acheté: « The Best of Chess Blues ». Quatre artistes m’ont mis par terre, dans l’ordre d’apparition sur l’album: Sonny Boy Williamson, Etta James, Otis Rush, John Lee Hooker. Le jazz me gonflait à l’époque. Trop intello, trop prétentieux. Alors que dans le blues, avec 5-7 notes, tu dois tenir des concerts entiers et capter l’attention du public et te renouveler.

 

 

Blues

  

Le blues est mon premier amour, je ne l’oublierai jamais et il est mon repère aussi. Quand tu fais du blues, tu apprends plusieurs choses : 

1/ Les solo doivent chanter. Pas le choix quand tu as seulement 6 notes à jouer. Tu dois être lyrique, raconter une histoire. Il n’y a que ça qui te permettra de rendre le blues vivant et de ne pas jouer une musique qui sente la naphtaline.

2/ Si tu deviens technique, tu passes totalement à côté de l’âme de la musique.

3/ Tu emmerdes la mode. La mode, elle va elle vient. Les styles qui étaient portés aux nues le lundi seront oubliés le vendredi. Le blues, lui, sera toujours là, tous les jours de la semaine pour tous les mois et les années à venir. Il est joué depuis des temps immémoriaux en Afrique de l’Ouest, et la version que nous connaissons, celle venant des Etats-Unis, remonte à la fin du 19ème siècle. Avec le blues, tu apprends la patience et la longue chaîne générationnelle des musiciens. Tu te vis comme un passeur. Que tu sois exceptionnellement doué ou obscur besogneux. Peu importe, tu garde le relais pour le suivant. Le succès du blues marche par cycle. Il est oublié pendant 20-30 ans puis redécouvert pendant une petite dizaine d’années et hop, il passera à la trappe jusqu’à la prochaine « redécouverte ».

4/ Une autre chose que tu apprends avec le blues : le groove, le groove, le groove. Quoi que tu joues, shuffle (façon John Lee Hooker), ou groovy façon B.B. King, respecte le groove, ne cherche pas à le faire plus sophistiqué qu’il n’est, fais-le déjà sonner, ce sera déjà bien ! Si tu le rends plus sophistiqué, tu fais des manières. Le groove du blues est sensuel, élastique, érotique, tout en rondeur. 

  


Count Basie, Archie Shepp & George Benson

 

J’ai eu de la chance vers mes 17 ans. J’ai commencé à changé d’avis sur le jazz quand j’ai entendu Footprints, Samba em Preludio, Archie Shepp & Gracham Moncur, Count Basie. Count Basie groovait comme les bluesmen, il était tout en retenu comme les géants que j’aimais: BB King, Lightnin’ Hopkins, Otis Rush, John Lee Hooker. Archie et Gracham Moncur proposaient un truc complètement allumé, mais qui me parlait étrangement. Je trouvais ça complètement secoué, bizarre mais je ne pouvais pas m’empêcher d’y retourner et de les réécouter. Ca me touchait. Samba Em Preludio me bouleversait. Footprints me prouvait par A+B qu’on pouvait être un jazzman et ne pas être un branleur, qu’on pouvait jouer du blues et en même temps ouvrir cette musique et l’emmener vers un ailleurs mystérieux. 

À 21 ans je décide d’arrêter mes études d’éco à la Fac. Je saute le pas : je veux faire de la musique. Depuis mes 18-19 ans, j’ai changé d’avis et j’aime le jazz. Je me lance dans cette musique qui me fascine par sa liberté d’expression, par l’éventail des genres qu’il propose, par son culot et son refus de filer droit, en tout cas pour le jazz qui me touche.

Je n’en oublie pas moins mon influence blues : dès que j’entends un jazz qui s’apparente à un championnat du monde, je coupe le son et je passe à autre chose. C’est Georges Benson et « On Broadway » qui m’a permis de « phraser jazz ». J’ai relevé intégralement ce qu’il chante et ce qu’il joue. Rough House de John Scofield est un coup de poing pour moi. Je ne comprends rien à rien mais j’adore. Voilà un mec qui joue le blues comme les bluesmen mais qui, à côté de ça, joue des couleurs de martiens. 

Je rentre à l’American School of Modern Music puis je vais au conservatoire de Noisiel pour étudier auprès de Franck Leriche, prof de guitare, qui allie lyrisme, modernité et discours rythmique redoutable. Je rentre ensuite au Cnsm, certes pour la filière jazz mais surtout, surtout, pour étudier la musique d’Inde du Nord auprès de Patrick Moutal. Une partie de ma vie de musicien consistera à suivre ces traces : mélanger les genres, retourner aux sources, créer de la surprise, de l’inattendu, me renouveler, improviser, me remettre en cause, faire du mieux possible pour ne pas me répéter.


 

John Abercrombie, John Scofield, François Jeanneau, Daniel Humair & Archie Shepp

 

Parmi les guitaristes qui m’ont marqué, il y a John Abercrombie. Pour la première de ma vie, j’entendais un guitariste de jazz qui ne cherchait pas à être un soliste mais qui cherchait à faire de la musique avec son groupe et qui voulait faire bloc avec le batteur et le bassiste. Tout à coup, le groupe n’était plus divisé en une section accompagnant un soliste mais devenait une entité propre impossible à briser ou à séparer. J’ai suivi un stage avec John Abercrombie. Ce serait très long à expliquer mais pour résumer j’ai retenu trois choses avec lui :

1/ Toujours suivre son instinct en musique. C’est lui qui a raison. Si l’instinct te parle, ne réfléchis pas, suis-le. Et tu sais quoi ?  A chaque fois que j’ai suivi mon instinct, il s’est passé de belles choses. A chaque que je n’ai pas tenu compte de ses réserves, je me suis fait vivre des choses pas agréables.

2/ Que je gambergeais trop, il m’a dit qu’il m’entendait réfléchir quand je jouais.

3/ Qu’il était largué sur certains morceaux avec Peter Erskine et Marc Johnson, notamment un morceau avec un rythme compliqué où, au final il pensait tous les temps et regardait Erskine pour savoir où était le premier temps. J’ai appris plus tard que Zawinul avait eu aussi ce genre de problème… Quand il a dit ça, ça a dédramatisé le fait de ne pas être bon partout, que même les grands avaient leurs faiblesses et qu’on avait la vie pour progresser.

4/ Que la magnifique version d’Alice in Wonderland qu’il joue sur un disque live ECM, a été un accident. Marc Johnson accordait sa corde de sol quand John leur a joué ce morceau.

Ils ont vu que ça collait d’enfer et l’on gardé comme arrangement. 

J’ai appris à cet instant que les accidents et les imprévus devaient être préservés car parfois essentiels.

Un autre guitariste marquant : John Scofield. C’est lui qui m’a vraiment donné envie de faire de la guitare « jazz » car grâce à lui j’avais la preuve qu’on pouvait respecter les racines blues en étant guitariste, les assumer et les revendiquer tout en étant moderne. Il est longtemps resté une énigme pour plein de musiciens. Son placement, sa façon unique de jouer dedans et dehors… J’ai fait une Master class avec lui. J’ai été marqué par deux choses: sa simplicité (tout comme Abercrombie d’ailleurs) et en même temps sa grande exigence artistique. On ne déconne pas avec la musique. J’ai appris aussi que chaque groupe a son propre tempo pour jouer un même morceau. Certaines formations le feront sonner plus ou moins vite selon les musiciens qui constituent ces groupes. Ce tempo du groupe pour un titre, il faut le connaître et le respecter.

Un autre musicien marquant pour moi : François Jeanneau. Le gars est impressionnant. Il a joué avec tout le monde, croisé tout le monde, Il a tout vu, il a tout connu. C’est une encyclopédie humaine. Grâce à lui le jazz est enseigné dans les conservatoires. Il a rendu le jazz «français » légitime.

Daniel Humair m’a marqué aussi. Je dois jouer avec lui dans quelques semaines. Un vrai rêve pour moi qui se réalise. Je suis trop content. Daniel est un TGV. Quand vous jouez avec lui, ça m’est arrivé plusieurs fois au Cnsm car il y a enseigné, vous le sentez derrière vous. Comme une espèce de force mécanique hallucinante qui vous pousse, sans jamais vous violenter, toujours au service de la musique. Mais par contre c’est une force qui, boum, vous fait monter l’adrénaline d’un coup. Au cnsm, il m’a appris à être plus libre et plus souple rythmiquement.

Jouer avec Archie Shepp c’est jouer avec l’un des artistes, toujours vivants, qui m’a fait aimer le jazz alors que je détestais cette musique auparavant.

Comme souvent quand je suis impressionné ou mal à l’aise, je veux parfois trop bien faire tout en étant timide. Du coup j’ai toujours trouvé que je jouais assez mal avec lui. Sauf à quelques occasions comme le lendemain des attentats de novembre. Nous étions sur scène avec lui, tout le formidable big band d’Attica Blues et Yasiin Bey (ex Mos Deff). On a joué la liberté, l’engagement, la tolérance. Ça a été un des moments très forts de ma vie de musicien. Archie c’est l’engagement total, même dans les répétitions. Il joue en répétition comme s’il était en concert.

On le résume trop à un musicien de free. Archie fait partie de ces musiciens qui ne cherchent pas à opposer les styles. Funk, groove, swing, Duke Ellington, Chuck D, free… Tout ça c’est pareil pour lui. Pas seulement pareil parce que c’est de la musique. Archie fait et joue ce qu’il entend, ça c’est la règle numéro 1 chez lui. Il ne joue pas des notes pour faire des notes et du débit.

 

 

La Nouvelle-Orléans

 

J’ai été exclusivement accompagnateur pendant une quinzaine d’années.

Est venu le moment où j’ai senti qu’il était temps de présenter quelque chose de plus personnel. J’ai donc décidé d’enregistrer un album. J’ai attendu le moment où ça n’était pas possible de faire autrement pour cela.

Il y a trop de bons disques, trop de bons groupes pour polluer le paysage musical avec un disque enregistré juste histoire de faire une actu. A partir du moment où j’ai senti que ça n’était pas un caprice mais un besoin alors j’ai suivi mon instinct. J’avais deux projets possible pour enregistrer un premier album : mon « ROOTS » 4tet (et oui, celui du disque qui vient de sortir) ou mon solo. Pour le « Roots » 4tet on aurait pu enregistrer à ce moment-là. Ça aurait donné des individualités autour d’un répertoire.

Or je voulais un son de groupe, où l’ego est mis de côté pour servir les morceaux et le collectif. Du coup mon instinct m’a dit: le solo. Ensuite l’instinct a dit « n’enregistre pas à Paris, va ailleurs. »  La tête a dit c’est vrai, tu vas prendre ton temps, caler des séances par-ci par-là. Tu vas la jouer safe. Grosse erreur. Sois dans le mouvement: va ailleurs, bloque une période et une seule, tu enregistres et tu mixes dans la foulée. Et hop rideau. Après je me suis dit « soit mais où ? » Et là mon instinct m’a dit : quitte à faire une connerie, fais-en une belle. Pour un premier album, faire un guitare solo, essentiellement instrumental, c’est une connerie. Alors vas-y à fond, va à la Nouvelle-Orléans. La Lousiane est le berceau est le creuset où se sont retrouvées toutes les musiques qui m’habitent: le blues, le funk, le jazz, les negro spirituals, et la saveur africaine toujours présente. Je n’y étais jamais allé, je ne connaissais personne là-bas. Je n’avais pas de label, pas de partenaires. Je ne voulais pas en chercher car je savais que ça allait me prendre entre 6 mois et un an pour peut-être (même pas sûr) d’en trouver un. Et j’étais habité par ce moment d’urgence. En décembre je cherche les studios qui ont survécu à Katrina.

Mon choix se porte sur deux d’entre deux : Piety Street studio et Music Shed. Dans les deux cas c’est le grand luxe : le premier a une pâte, un son mortel, l’ingé qui est le proprio du studio a joué avec Frisell, Scofield, Marc Ribot. Il aime la musique indienne, il joue du sitar, il est guitariste.

Le second studio a juste enregistré le dernier album de Robert Plant et l’équipe est très sympa. J’opte pour le premier studio, Piety Street. On booke par mail la séance pour la semaine de mai qui par hasard tombe le jour de mon anniversaire. J’emprunte les sous et me voilà parti. J’enregistre donc le solo Chapter One: NOLA improvisations à La Nouvelle-Orléans. Pour faire court, le morceau « au Bord » écrit pour des chanteurs + une guitare, a été l’occasion pour moi de rencontrer Nicholas Payton, immense trompettiste mais en plus remarquable chanteur, le grand John Boutté qui a une voix d’ange, et Cornell Continental Williams, super bassiste, super chanteur, extrêmement sympa, un mec adorable.

 


 ¡LIBERTAD! 

  

La liberté est une valeur extrêmement importante pour moi. Je n’aime pas les barrières autres que celles que j’ai choisies et que je peux changer à ma guise. Je n’aime pas sentir les exclusions, je n’aime pas les consanguinités sociales ou générationnelles. Ce disque Libertad!est un manifeste pour la différence, pour que soit défendu le fait de prendre des risques avec la possibilité d’échouer, avec l’acceptation de l’imperfection.

Le jazz n’est pas une maladie honteuse bordel. C’est une musique authentiquement libre : libre dans la forme, libre dans le fond.

Vous faites exactement tout ce que vous voulez en jazz, en termes de style, en termes de métissage, en termes de sons, en termes de rythme, en termes d’harmonie, en termes d’orchestration, en termes d’improvisation. L’amoureux de la liberté que je suis ne peut être que touché par ça.

Je suis un fan total de chacun des membres de ce 4tet Roots, à savoir messieurs Hugues Mayot (saxophone), Guido Zorn (contrebasse) et Joe Quitzke (batterie). Ce sont des musiciens absolument exceptionnels parce qu’ils sont musiciens avant d’être instrumentistes. Ils ne jouent pas de leur instrument pour faire de la perf. Ils en font pour exprimer quelque chose qui est au-delà de l’instrument qu’ils pratiquent. A chaque fois que je joue avec eux, ils m’obligent à être aussi bon qu’eux, ce que j’essaie de faire. Ils ont un sens de l’espace, du silence, de la respiration que j’ai eu, que j’ai perdu et que tout doucement je commence à retrouver grâce à eux. Ils sont gentils, ils sont drôles, ils sont cool, tout simplement.

Ils sont mûrs, ils n’ont pas de problèmes d’ego foireux à gérer, ils n’ont rien à prouver, du coup on ne se concentre que sur l’essentiel : faire le musique ensemble du mieux qu’on peut. Et puis ils n’ont pas peur de se mettre en danger, d’aller là où ils n’ont pas trop l’habitude de se promener. Bref, avec eux, on peut aller où on veut.


A suivre dans le magazine...


Propos recueillis par Franck MÉDIONI

 

Discographie

 

Chapter One: NOLA improvisations, Les Disques de Lily, 2012.

 


Chapter Two: ¡Libertad!, Les disques de Lily, 2016.