Chroniques de disques
Janvier 2018

BOOMSHELTER BEAST

DANCE OF THE CHICKEN

CD Language12 LAN12CD007. 2017

Pule (voice, rap, storytelling) – Dionne Song (voice) – Zoe Modiga (voice) – Erica Louw (opera diva) – Justin Badenhorst (dm) – Romy Brauteseth (eb) – Al Dirt Du Toit (bjo, g) – Alex Hitzeroth (sousaphone) – Speedy Kobak (acc, tb) – Bez Roberts (tb) – Justin Sasman (tb) – Janus van der Merwe (saxes, bcl) – Sisonke Xonti (saxes) – Marcus Wyatt (tp, vuvuzela) – Fried Wilsenack (sound design)

Guests:

Pitch Black Afro, Mapaputsi, Zolani Mahola, Jitvinger, Miz Grey, Stanford University Choir, Waldo Alexander (violin)

You will experience a Jozi-mixed grill of old school Kwaito & House, Drum n Bass, Dancehall, Dub, Ska, Balkan, Boeremusick, Hip Hop, Ghoema, Rock, and the odd sneaky bit of Jazz – all peppered with badass rapping & live improvisations.

Telle est la présentation de la musique jouée sur le CD Dance of the Chicken sur le site web du Boomshelter Beast, groupe réuni sous l’égide du trompettiste sud-africain Marcus Wyatt.

Explications de texte : Jozi est l’un des surnoms de Johannesburg ; Ghoema est la musique typique des Coloured de Cape Town et le banjo en est ici l’incarnation ; Boeremusick représente bien évidemment les mélodies prisées par la communauté Boer qui utilisent notamment l’accordéon ; le jazz et les airs balkaniques sont le fait de tous les souffleurs (trompette, trombones, saxophones) ; le rock avec la guitare électrique et les voix chantant sur des rythmes plus récents (Kwaito, House, Drum & Bass, Dancehall, Hip Hop, Dub, Ska, Hip Hop) complètent l’ensemble des musiques jouées sur ce formidable album concocté par Marcus Wyatt et sa bande d’hurluberlus.

Le jazz, elle-même musique de mélanges, peut tout à fait bien se marier avec n’importe quelle autre musique. Mais avec plusieurs musiques aussi diverses, c’est nettement plus rare. Enfin et surtout, pour qu’un tel mélange aboutisse à une musique aussi délirante et dansante – jouissive, en un mot, je tire mon chapeau au génial arrangeur qu’est Marcus Wyatt !

Médicament anti-morosité :

1. regardez :

https://www.youtube.com/watch?v=mGNGXuO4jZI

2. et prenez un bain de jouvance en téléchargeant ce petit bijou d’album sur

https://bombshelterbeast.bandcamp.com/releaseset vous n’aurez pas perdu vos $9.99: cet achat mériterait même un remboursement par la Sécurité Sociale !

 Olivier LEDURE 

Kent CARTER

Sylvain GUERINEAU

COULEUR DE L’EXIL

Improvising Beings

Orkhêstra

Kent Carter : b / Sylvain Guérineau : ts

                    Sur le vif, sans présentation ou préambule, Kent Carter et Sylvain Guérineau improvisent sans le diktat des normes, des formes. Ces deux-là sentent la liberté à plein nez. A ces deux-là, on ne raconte pas d’histoire. Car ces deux-là savent.

L’archet trésaille, le ténor enjambe des graves millénaires. Les mélodies s’intègrent à l’instant. Ces deux-là dialoguent vraiment ! L’archet bourdonne, le ténor détache la note, la procession s’élève à mi-voix, le velours ne leur est pas interdit pas plus que la ligne rêche. Il y a de la joie dans ces blues chuchotés, ces grands vents déployés. Et puis, il y a la couleur de l’exil, les marches et les traversées, le déracinement, ce crépuscule intérieur, ces cris demandant un juste futur. Kent Carter – Sylvain Guérineau : un duo évident, lumineux.

Luc BOUQUET

KAOS KARMA

"11 43"

Bam Balam Records BBLP 048

2017

                    Sa voix monte ses trois octaves, facile. Il manipule bien quelques machines, « mais de manière assez artisanale finalement ». Ce n'est pas une musique improvisée, mais l’évolution de Kaos Karma est de plus en plus difficile à cerner et ses références, de plus en plus phréatiques ! Les deux albums précédents pouvaient encore être rattachés aux expériences d’un rockabilly métaphysique du type Suicide. Avec ce troisième LP, uniquement gravé dans le vinyle, c’est plus délicat. Un fantôme de rockab traîne toujours un peu par là, mais ses transes sont maintenant plus ensoleillées et moins radicales. Ses plongeons intérieurs se développent toujours dans un espace convulsif, effets spatiaux qui sont la partie la plus vintage de cet étrange prototype de rockabilly et renvoient à une avant-garde sixties. Là-dessus courent des riffs de rock’n’roll, des bourdons, des incantations plus que des chants, les apartés sataniques d’un confessionnal vénéneux, peut-être une aspiration… au moins spirituelle sinon religieuse, on entend flotter une voix féminine ( À Qui Avec Gabriel) tantôt fraîche, tantôt inquiétante, et la balance hésite entre un chant grégorien psyché et un americana gothique. Le morceau de bravoure de l’album ouvre la face B : ‘11,43’. On peut toujours hasarder, à son sujet, l’appellation de jazz balkanique. Cette longue plage promène des grâces centre-européennes, portées par les volutes caressants d’un saxophone qui crête une ligne d’horizon voluptueuse. La volupté.

Une autre rupture avec l’âpreté des albums précédents. C’est comme si Kaos Karma ne faisait qu’ébaucher ce qu’aurait pu être ce disque s’il avait voulu lui donner un tour commercial. D’ailleurs ‘Tokyo’, le seul titre à fonctionner vraiment comme une chanson douée d’une mélodie, pourrait faire un tube. Il faut dire que Kaos Karma s’est posté très en amont, à la source d’à peu près tous les genres. On n’entre pas chez lui comme dans un moulin, son hospitalité se mérite. Un poète évoquerait certainement une invitation au voyage, tant cet album stimule l’imagination. Kaos Karma (allusion à Kérouac), alias Fabio Giberti, habite sur la Côte d’Azur. Il se produit et enregistre généralement avec un bassiste nommé Pits Esb. L’exotisme ne s’arrête pas là, puisqu’il s’est entouré de trois Japonais, deux dames : Ryoko Ono (saxo) et : À Qui Avec Gabriel (chant et accordéon), ainsi qu’un gentleman guitariste : Makoto Kawabata (des Acid Mothers Temple) sur le titre ‘Blue Haze’. Autant de monde sur un album de Kaos Karma, c’est une autre nouveauté !

Christian CASONI

Bruno TOCANNE,

Sophia DOMANCICH, Antoine LÄNG,

Rémi GAUDILLAT

SEA SONG(e)S

imuZZic - CRISTAL RECORDS CR257

                    Bien sur, le titre fait immédiatement penser à Robert Wyatt et à son chef d’œuvre Rock Bottom. Pourtant, la musique ici en est librement inspirée, avec de temps en temps des rappels de notes, des bribes de mélodies, des accents évocateurs, jusqu’au final, une version de Seasong, très belle mais qui n’est à mon gout pas le point fort de ce disque. Et les points forts, il y en a : le texte introductif de Marcel Kanche "Aimez le", la trompette de Rémi Gaudillat, aussi forte que celle de Mongesi Feza mais différente à bien des égards, surtout ne pas copier, et c’est réussi ; le piano de Sophia Domancich, appuyant là où il faut, ou le Fender Rhodes, permettant des climats particuliers, aidé en cela par la voix et les effets provoqués par Antoine Läng, et puis la frappe particulière de Bruno Tocanne, à l’origine du projet (on se souvient également de la reprise d’"Escalator over the Hill" de Carla Bley, avec entre autres le regretté Jean Aussanaire). Dans cette suite on retiendra aussi "Back where we began", chanson cosignée Sophia Domancich et John Greaves, avec un chant très proche de celui de l’ex bassiste d’Henry Cow ou National Health, alors que la trompette de Gaudillat virevolte autour d’une batterie lourde qui progressivement se tourne vers un jeu de cymbales aéré et le Rhodes qui gronde.

                    L’introduction à la trompette de "Seadance" débouche sur le rythme chaloupé de la walking bass sur lequel Sophia laisse libre court à son imagination, à ses rêves aussi, passés et présents, dans une ambiance qu’elle a l’habitude de nous offrir, avant que la trompette ne prenne le relais (le titre est signé Gaudillat). Et, progressivement, la puissance du quartet nous offre un thème dans lequel on reconnait des accents de l’album inspirateur, en touches très fines, avec une nouvelle mélodie qui serpente dans les nimbes et s’éloigne vers les nuages… Petite déception avec "Nuits désarmées", chanson banale proche de la variété au texte ésotérique sans conséquence spéciale… en revanche, après le cri / hurlement de "Idanced" arrive "Ressac - Leocolas", pièce d’un quart d’heure, à l’introduction minimaliste, toute en douceur, avec ici et là quelques scories, des cordes pincées à l’intérieur du piano, une cymbale qui s’agite, une voix éthérée, l’apaisement qui vous gagne. Et, en point d’orgue, cette version de "Sea Song", l’hommage parfait, fidèle, épuré.

                    Un disque onirique, sensible, essentiel.

Philippe RENAUD

Sur deux disques de

Jean-Brice GODET

 

Jean-Brice GODET Quartet

MUJO

Fou Records

improjazz

Jean-Brice Godet : cl-bcl / Michaël Attias : as / Pascal Niggenkemper : b / Carlo Costa : dr

                    Chercher à tout prix des repères-pères fondateurs chez Jean-Brice Godet n’est, certes, pas inutile mais laisse le schmiblick de marbre. Disons Giuffre, Sclavis, John Carter et n’en parlons plus. Parlons plutôt de ces compositions souvent douces, souvent civilisées et mettant en avant le couple Godet-Michaël Attias, tous deux spécialistes des contrepoints sensibles (une west-coast moderne en quelque sorte) et des phrasés convulsés.

                    Entrelacs de souffles ici, solides solos ailleurs, les deux souffleurs aiguillent, s’amusent de leurs volutes pastels, slaloment entre les interstices, organisent une horizontalité écartelée. C’est ainsi qu’ils bruissent dans la plus pure tradition thème-mélodie-improvisations ou qu’ils malaxent des matières méditato-anxiogènes. Et pour les soutenir-accompagner, ils peuvent compter sur la paire Pascal Niggenkemper (contrebasse boisée à souhait)-Carlo Costa (polyrythmie avancée), parfaits d’écoute et de francs rebondissements. Souhaitons à ce quartet international (fuck les frontières !) une longue carrière live : organisateurs, encore un petit effort.

Jean-Brice GODET

LIGNES DE CRETES

Clean Feed

Orkhêstra

Jean-Brice Godet : cl-bcl / Pascal Niggenkemper : b / Sylvain Darrifourcq : dr-perc-zither

                    No BorderNo LogoNo GodNo Fear : beau programme, on souscrit ! Ici : improvisations sans retenu(e)s.

                    La contrebasse de Pascal Niggenkemper tente d’écarter l’angoisse mais échoue à écarter un mouvement pendulaire oppressant. La tension monte, d’insoupçonnés tempos apparaissent, la clarinette de Jean-Brice Godet butte, s’égosille, cherche l’issue de secours. La caisse claire de Sylvain Darrifourcq mitraille : nous voici en terrain connu. C’était No Border.

Marche prudente au gré des périples, des crêtes, des crevasses. Ne jamais chuter, ne jamais baisser la garde. Crissements maléfiques. C’était No Logo.

                    Assauts de rythmes, métronomes détraqués. La clarinette s’élève, le souffle module des territoires amis. Les coups pleuvent. La contrebasse découvre la saturation, s’en fait une alliée. Pluie de rythmes, découpes des tempos : clarinette et contrebasse sont aux anges. Ça barbotte, ça éructe. Ces mêmes contrebasse et clarinette s’adoucissent, cachent leurs murmures, frôlent la disparition. C’était No God.

                    Des roulements, des roulis. Accords de zither. Toujours proches de la disparition. Eloignement. C’était No Fear.

                    Cela se passait à l’Atelier du Plateau le 17 mai 2016. A suivre donc… Organisateurs, encore…

Luc BOUQUET

NO NOISE NO REDUCTION

AU DOUX COMBAT ME JOINDRE

MR MOREZON 014

Marc Démereau (bs), Marc Maffiolo (basse s) et Florian Nastorg (basse s)

Sortie le 18 mai 2017

Créé en 2002, le collectif toulousain Freddy Morezon regroupe des artistes aussi variés que Christine WodrasckaRobin FinckerFabien DuscombsDidier Kowarsky… pour n’en citer que quelques-uns, mais animés d’un même esprit : improviser et innover.

Et ce n’est pas NNNR, alias No Noise No Reduction, qui nous fera mentir : ce power trio est constitué d’un saxophone baryton, Marc Démereau, et de deux saxophones basses, Marc Maffiolo et Florian Nastorg. A cette instrumentation inédite, s’ajoute une approche musicale jusqu’au-boutiste faite de free, de rock underground et de musique minimaliste.

En 1936, Marcel Mule est l’un des premiers à monter une formation uniquement de saxophones : le Quatuor de saxophones de Paris. Si dans la musique classique et contemporaine les ensembles de saxophones restent plutôt rares, ils le sont bien plus dans le jazz… A la fin des années soixante-dix, Hamiet BluiettJulius HemphillOliver Lake et David Murray forment le groupe sans doute le plus connu : le World Saxophone Quartet. En France, dans les années quatre-vingt, François JeanneauJean-Louis ChautempsPhilippe Maté etJacques DiDonato fondent le Quatuor de saxophones. Dans les années deux mille, Jean Luc GuionnetBertrand DenzlerMarc Baron et Stéphane Rives empruntent la même voie. Les trios de saxophonistes, quant à eux, semblent encore plus insolites ! Seul For Trio d’Anthony Braxton marque réellement les esprits. Le disque est publié en 1978 et Braxton y est accompagné d’Henri Threadgill et Douglas Ewart d’une part, et de Joseph Jarman et Roscoe Mitchell de l’autre, mais les musiciens ne jouent pas que du saxophone. Et encore moins dans une configuration baryton – basse – basse… NNNR est donc peut-être une première mondiale !

Au doux combat me joindre sort en mai 2017 sur le label Mr Morezon, du collectif éponyme. La conception originale de la pochette – graphisme du logo, photos noir et blanc pixélisées, minimalisme de l’ensemble – est signée Rovo. Sept morceaux sont au programme, tous écrits par Démereau sauf « Mystérieux O », qui est une composition de Maffiolo. La plupart des titres des morceaux font référence à la littérature : « Lance au bout d'or » est extrait du poème érotique Au doux combat me joindre, tiré du recueil Gayetez (1553) de Pierre de Ronsard ; « Sludden » se réfère certaintement à l’un des protagonistes principaux de Lanark (1981), le roman d’Alasdair Gray ; « Theodore Larue » est le héros du Désert américain (2004) de Percival Everett ; « Solovieï » est le personnage central de Terminus radieux (2014) d’Antoine Volodine

A l’instar de la musique minimaliste, NNNR base le plus souvent ses développements mélodiques sur des décalages de boucles répétitives (« Das Blasse Gesicht ») ou des ostinatos imbriqués (« Theodore Larue »), mais aussi sur des riffs musicaux (« Lance au bout d'or »). Le trio joue avec la tessiture inhabituelle des instruments, des modulations et des superpositions de notes tenues pour créer des effets harmoniques (« Mystérieux O »). La traditionnelle section piano – contrebasse – batterie laisse place à des échanges de motifs isolés vifs et heurtés (« Sludden ») qui swinguent (« No More DB »), jusqu’à évoquer une walking bass (« Solovieï »). Mais la principale caractéristique de NNNR, c’est de s’amuser avec le timbre des saxophones basses et baryton, de mettre une énergie peu commune dans leurs improvisations et d’utiliser les techniques de jeu étendues à tout va : barrissements, sirènes, klaxons, claquements, touches, vrombissements, souffles, cris, pédales… Tout y passe !

Puissante, originale et tendue, la musique de No Noise No Reduction est curieuse pour son instrumentation et surprenante de créativité. Alors, comme l’écrivent les anglo-saxons dans leurs méls : qui veut écouter Au doux combat me joindre ? Negative Notification Not Required…

Bob HATTEAU


LOUIS MINUS XVI

DE ANIMA

Coproduction : Tandori, Poutrage, Becoq, L'étourneur, Tomaturj, Love Mazout, Epicericords, Circum, Uproar for Veneration, Do It Youssef, Atypeek.

Adrien Douliez : saxophone alto

Jean-Baptiste Rubin : saxophone ténor

Maxime Petit : contrebasse

Frédéric L’Homme : batterie

                    Après « Birds and Bats » et « Kindergarten », voici donc « De Anima », comme pour achever un premier mouvement, en trois temps donc : des volatiles – les plus libres des animaux – aux enfants jouant dans leur jardin d'Éden – les plus libres des humains – jusque l'Âme elle-même dont traite ce nouveau disque des Louis Minus XVI. Depuis Descartes, l'Occident et le Monde avec lui, du moins dans la mesure où il s'est occidentalisé, ont perdu l'idée de l'âme, de cette haute faculté synthétique liant le corporel au spirituel et que les Anciens associaient étroitement à l'Imagination, aux Arts et notamment à la Musique.

                    On peut donc comprendre le nom du nouveau disque des Louis Minus XVI comme une proclamation, une réaffirmation, ici et maintenant, de l'existence de l'âme, et l'on constate alors que chacun des quatre morceaux qui composent « De Anima » est à la hauteur de cette volonté affirmative, mais aussi qu'ils prennent plus de valeur encore une fois réunis en bon ordre, tant l’album constitue un trip intérieur lumineux dont on ressort apaisé, ragaillardi et joyeux. Nos sherpas en ces contrées de l'âme n'hésitent pourtant pas à nous confronter par moments à certains aspects sombres, ou disons problématiques, de nos psychés... mais l'art alchimique de la sublimation est à l’œuvre ici, afin de nous aider à transfigurer les éléments négatifs de notre existence.

Je ne peux dire ici quel voyage fut pour moi l'écoute de « De Anima »... Les titres des morceaux, à la fois explicites, humoristiques, et cryptiques, laissent à l'auditeur la place nécessaire pour bricoler à partir d'eux son propre rêve éveillé en faisant appel à sa propre expérience, et sous l'effet de la musique, of course... Ce disque est donc susceptible de parler à toute personne ouverte, honnête avec elle-même, et capable de s'abandonner un minimum à la magie des sons... Pourquoi ? Parce que les musiciens qui s'expriment ici le font avec sincérité, et avec un esprit de corps façon Full Metal Jacket : aucune place n'est laissée au doute ni à la baisse d'intensité, ce que comprend immédiatement quiconque les voit en live. Si je ne peux dire, je le répète, comment j'ai vécu intimement « De Anima », avant tout parce qu'il s'agit de mon intimité, de mon âme, de ses lumières et de ses gouffres d'ombre, je peux dire en revanche que la musique que tissent et fourbissent nos quatre gaillards est un vrai défi à la classification, comme d'ailleurs presque toutes les belles musiques d'aujourd'hui. En une écoute, j'ai pensé entre beaucoup d'autres à Moondog et au Dave Holland de « Conference of the Birds » à cause des dentelles, entrelacs et arabesques des saxos de J-B. Rubin et Adrien Douliez, aux Beatles avec le riff pop-blues de leur I Want You rongé extatiquement jusqu'à l'os, Napalm Death car Frédéric Lhomme s'adonne joyeusement au blastbeat dans Violence gratuite. Mais qu'on ne s'attende pas ici à une énième Zornerie post-Naked City. Louis Minus XVI ne pratique ni le collage ni le télescopage des genres. La couleur du son est clairement définie : celle d'un quartet presque acoustique (le son très particulier de la basse électrique de Maxime Petit joue ici un rôle stratégique, par son ampleur) mais capable depuis ce son-là, son son, son camp de base en quelque sorte, de parcourir un spectre d'intentions, de dynamiques et d'émotions extrêmement vaste : de la tendresse fiévreuse et exaltée de I Want You Lemchabeb à la rage toute de papier-de-verre-mais-pas-que de Violence Gratuite ; de la joie douce-amère de Lustig Traurig jusqu'à une Une Certaine Dose de Tendresse qui peut-être porte bien son nom. Voici un disque chargé à ras bord de ce que les anciens peuples de Polynésie et de Mélanésie nommaient « mana ».

EL SEGUNDO PHIL SPECTRUM 

MOLE

MOLE

VECTOR SOUNDS VS021

www.vectorsounds.com

            Une belle surprise de fin d’année 2017, ce disque de Mole. Un quartet cosmopolite réunissant un batteur britannique, Paul Hession, deux saxophonistes dont un français (au ténor), Christophe de Bézenac, et un norvégien (alto et baryton) Petter Frost Fadnes, et un contrebassiste irlandais, Dave Kane. On connait Hession pour sa prolifique participation sur la scène d’Outre Manche, que ce soit avec George Haslam, Evan Parker, Derek Bailey, Lol Coxhill ou Simon H. Fell, mais aussi à l’internationale puisqu’on peut le trouver aux côtés de Peter Brötzmann, Sunny Murray, Frode Gjerstad ou encore Marshall Allen et Joe McPhee. La liste n’est pas exhaustive.

Ce disque démarre en trombe avec le titre Albert. Inutile de vous faire un dessin, vous avez immédiatement compris. Mais ce quartet ne tient pas à ce qu’on lui colle une étiquette d’entrée de jeu. Et donc il se diversifie, naviguant dans les différents courants de la musique classique contemporaine, le free jazz ou le punk rock. Le tout dans l’improvisation bien entendu. Paul Hession est le seul à ne pas signer de "compositions", mais son apport à la musique interprétée ici est indéniable, que ce soit en percussions débridées ou en rythme binaire qui souvent s’échappe vers des contrées bien plus sauvages. Les deux saxes s’entendent à merveille pour créer un tissu sonore en totale connivence, quant au bassiste, sa solidité n’a d’égal que sa virtuosité. Un seul regret : l’album dure un peu moins de 40 minutes. Mais tout laisse à croire que ce n’est qu’un premier galop d’essai de la taupe qui devrait se renouveler.

Philippe RENAUD

TWINS

THE BRIDGE SESSIONS O6

Fred Jackson Jr : as / Stéphane Payen : as / Edward Perraud : dr / Frank Rosaly : dr

                    Pendant que les deux saxophonistes évoluent leurs souffles, les deux percutants militent pour le serré des choses. Voire le très serré. Maintenant, en baguettes rebondissantes (et toujours en serré acrobatique), Edward Perraud et Frank Rosaly écoutent les refrains mêlés de Fred Jackson Jr. et Stéphane Payen. Dialogues de birds entre volcanismes et contagions, les twins slaloment : parfois en irruptions spontanées, parfois en lignes distantes. Abus serpentins maintenant (Mirrors)

A mi-voix, à mi-chuchotements, dans la restriction des souffles, ils affranchissent douceurs et friandises diverses. Derrière, s’activent les futs-bibelots (Double).

Sans égosiller ou contraindre l’harmonique, Payen et Jackson s’assurent quelque unisson poivré. Souffles-élans maintenant exaltés, les tambours haussent les tons. Plus d’observations : ils propulsent, tournoient, désaxent, renaissent, exaltent (Reflection).

Final en forme de ouate et de suspensions nocturnes (Copy).

C’était Twins, la sixième aventure discographique des Bridge Sessions

Luc BOUQUET

Evan PARKER

John EDWARDS

Steve NOBLE

PEN

Dropa-Disc #004

                    Il était temps !! Steve Noble avec Evan Parker ! Le travail d’Evan Parker est très documenté et celui-ci tient absolument à jouer régulièrement avec tous les très bons batteurs britanniques de la scène improvisée, car chacun d’eux lui donnent l’occasion de diversifier son jeu. Non seulement feu John Stevens et Paul Lytton, lequel est depuis toujours un de ses collaborateurs les plus proches, mais aussi Louis Moholo, Tony Marsh, Roger Turner, Mark Sanders, Tony Levin et Steve Noble. Bien que le batteur Steve Noble soit actif depuis plus de trente ans et a joué avec un grand nombre d'artistes passionnants (Derek Bailey, Lol Coxhill, Joe McPhee, Alex Ward, Paul Rogers), Evan et Steve n’avaient jamais enregistré ensemble de manière aussi satisfaisante que dans PEN. Quant au contrebassiste John Edwards, un géant de l’instrument avec une énergie extraordinaire, on l’a entendu fréquemment avec Parker et tous les percussionnistes précités. Parker et Edwards jouent fréquemment en  trio, respectivement avec le guitariste John Russell (House of Flowers/ Tzadik) et le batteur Mark Sanders (The Two Seasons/Emanem). Noble et Edwards forment aussi une paire inséparable avec le saxophoniste Alan Wilkinson. Donc cette réunion coule de source et contribue à un excellent concert enregistré à Anvers durant un des Oorstof Concert Series de l’association Sound In Motion. Ce sont d’ailleurs les responsables de Sound In MotionChristel Kumpen et Koen Vandenhoudt  qui produisent ce remarquable CD sur leur label Dropa Disc. Par rapport aux albums d’Evan Parker en trio, l’intérêt principal réside dans l’apport et la sonorité de Steve Noble, un très grand batteur qui donne ici toute sa mesure. Une aisance polyrythmique ou plus exactement un entre-croisement de pulsations flottantes et de figures rythmiques libres dont le flux et la vitesse évoluent indépendamment les unes des autres. Démarrant avec des frappes sur les peaux et des coups de pattes sur les cordes de la contrebasse qui font plus qu’évoquer l’africanité, le tandem Edwards et Noble tisse des structures mouvantes et dynamiques où le souffle, à la fois lunaire, elliptique et charnu, d’Evan Parker au sax ténor n’a plus qu’à se répandre. Après 7/8 minutes splendides d’équilibre, le trio s’arrête, laissant le bassiste évoquer brièvement Jimmy Garrison pour travailler librement le son de la contrebasse. C’est alors que Steve Noble  nous dévoile toute sa sensibilité de frotteur, gratteur, piqueteur sur la surface de ses tambours, objets, woodblocks avec de fins roulements à la fois délicats et fermes en conjonction/ dialogue avec le jeu d’Edwards, Parker continuant sur sa lancée. Une fois que la percussion se met de côté en decrescendo, le souffleur lance des boucles en respiration circulaire en impliquant des harmoniques. Le paysage musical se meut continuellement esquissant parfois un pas deux de swing bluesy pour quelques secondes avant de replonger dans l’improvisation collective. Si Edwards et Noble nouent des dialogues directs entre eux et se coordonnent, E. P. maintient le cap de son discours (soliste), comme s’il volait au-dessus de ses deux compagnons qui le relient à la terre,  tout en laissant bien entendre par de subtils micro-détails des ondes mouvantes de son souffle qu’il les perçoit clairement, préférant le subtil clin d’œil invisible aux signes trop évidents de la connivence.  Si le trio d’Evan Parker avec Barry Guy et Paul Lytton se situe à un niveau insurpassable, PEN nous offre bien du plaisir et sera une très belle révélation pour beaucoup, que vous connaissiez peu ou prou le travail d’Evan Parker. Car les trois musiciens assument entièrement le fait d’improviser collectivement et Evan Parker y déroule son jeu magnificent (au sax ténor uniquement) d’un très grand lyrisme et truffé de ces fourches (intervalles - doigtés croisés) biscornues et peu académiques qui n’appartiennent qu’à lui. Pas de soprano ici, même si on se demande si ce n’est pas quand même le saxophone soprano lorsqu’Evan joue dans le registre aigu en faisant se chevaucher plusieurs phrases quasi simultanément. Un très beau disque et pochette cartonnée optimale.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Daunik LAZRO

Jean Luc CAPPOZZO Didier LASSERRE

GARDEN(S)

AYLER RECORDS 150

Dist. Improjazz

Daunik : ts, bs; Jean Luc : tp, bugle; Didier : drums

                    Bonne idée qu’ont eu les trios musiciens de revisiter plus ou moins certains morceaux d’Ellington, Coltrane, Ayler avec des compositions originals, Joy Spirit qui fut un cd solo de CA2p2z (Quark SCD 01 – dist. Improjazz) et les jardins.

"Sophisticated Lady » : intro Daunik baryton, dans l’esprit et à la lettre, note tendue, Lasserre impro – classicisme bienvenu – duo Cappo / Lasserre, intro de "Joy Spirit", bugle quasi militaire, Lazro venant mettre un peu le souk, ce qui n’empêche pas Jean Luc de poursuivre tranquillement. Au final, Daunik se fait calin. "Garden 1" : sax bariton, trompette, cymbales, finesse, silences, bruits sons free, sans ostentation, le trio nous régale. L’on assiste à une tragédie où s’entremêlent trompette et baryton, Didier assurant un drumming d’une remarquable efficacité. Ce morceau s’avère sublime – in progress constant. "Lonnie’s Lament" n’est pas ce que Trane a fait de plus connu, Daunik au ténor dansant, Cappozzo contrechantant, Lasserre frappeur mais trop court, quelques minutes de plus auraient été bienvenues.

"Angels" : c’est Daunik qui s’y colle, il est vrai que cela fait partie de nos classiques communs, et qu’il l’a joué souvent. Coups de trompette, Didier fouraille. Daunik est chez lui comme s’il l’avait composé, ça déferle, barrissements et puis le thème récurrent. Le bonheur ! "Garden 3" : pièce la plus longue du cd, intro Cappo / Lasserre, c’est explosif ; la trompette devient sentimentale, alors le sax ténor grave vient s’en mêler sur fond de cymbale.  Instants calmes, réfléchis, frisant une certaine musique contemporaine, Lazro choruse sombrement dans un souffle. "Hop Head" : Didier seul et swing des vents, c’est du new orleans et c’est super. Ende !

                    De l’inattendu, du merveilleux, des moments auxquels je n’ai pas adhéré pleinement parfois, mais trois pointures. Que rajouter sinon que ce cd mérite de tourner sur vos platines. Réussite.

Serge PERROT

SPONTANEOUS MUSIC ENSEMBLE

KARYOBIN

EMANEM 5046

Dist. Improjazz 

                    Enfin ! Une réédition du deuxième album du Spontaneous Music Ensemble disponible officiellement et en quantité suffisante se trouve sur le marché du cd… il aura fallu attendre la fin de validité d’une licence accordée au label Chronoscope détenu par Trevor Mainwaring. A la suite de son décès, Evan Parker a contacté sa veuve afin de récupérer les bandes originales qui ont été confiées pour remasterisation  à Adam Skeaping. Martin Davidson a conclu ce travail avec cette production qui présente, selon Evan Parker, "plus de détails et une meilleure balance".

                    Ce disque a une histoire assez peu banale. Déjà "Challenge", le premier LP du groupe alors dirigé par John Stevens, avait connu des déboires dus à la longévité extrêmement réduite du label Eyemark. Le groupe était réduit à un duo John Stevens / Evan Parker (qui n’apparaissait pas sur Challenge) lorsqu’il fut approché par Chris Blackwell qui souhaitait produire un LP sur son tout nouveau label Island. Inutile de dire que les deux musiciens ont sauté sur l’occasion et contacté immédiatement leurs amis de l’époque qui avaient pour nom Derek Bailey (guitare), Kenny Wheeler (trompette) et Dave Holland (contrebasse). Mais la réputation grandissante du label portait essentiellement sur le côté rock des artistes (Traffic par exemple) et surtout la culture reggae représentée par Bob Marley et ses Wailers. Autant dire que l’album se venda à peu d’exemplaires, il fallait trouver le bon rayon chez le disquaire spécialisé, un ami m’affirma même qu’il le trouva dans le rayon folk…

                    Ceci étant dit, "Karyobin" est l’album d’un ensemble dans lequel chaque musicien a une part de responsabilité égale à celle des autres. C’est la musique d’un seul tenant jouée par un quintet, avec un son distinctif de groupe, et ce à travers une variété d’ambiances. Martin Davidson explique dans ses notes de livret qu’il s’agit là d’un groupe de jazz dont les sonorités musicales sont totalement non-jazz. Une nouvelle forme de jazz ? Cette théorie sera contredite par John Stevens qui citera plutôt comme influences Anton Webern, mais aussi Ornette Coleman ou le trio de Jimmy Giuffre. Quoiqu’il en soit, nous sommes ici en présence sans doute d’un monument de la musique improvisée européenne, l’un des piliers incontournables d’une expression libre et spontanée, qui aura eu à son époque (1968) une influence énorme sur le groupe lui-même (avec le retour de Trevor Watts) qui aura évolué de façon spectaculaire vers une nouvelle forme d’expression. C’est aussi le premier enregistrement d’Evan Parker. On connait la suite.

Philippe RENAUD


FATRASSONS

VOLETS OUVERTS

Petit Label

dist. Improjazz

Sarah Clénet : b-v-objets-elec / Rosa Parlato : fl-mélodica-objets-elec

                    Fatrassons (Sarah ClénetRosa Parlato) sait étendre l’instant, laisser grincer les portes, siffloter d’obscurs appels, libérer d’ingénus duos (flûte vs contrebasse, mélodica vs contrebasse), unir les voix et les sens, détrousser l’inquiétude, cuisiner l’électronique, piloter d’antiques coucous, chanter la courbe, éclaircir les songes, tricoter les chants futurs, rénover-réinventer les souffles ancestraux, cheminer entre mots et murmures.

Fatrassons : deux adorables sorcières (celles qui savent, celles qui soignent, celles qui guérissent) en plein cœur d’un dialogue affranchi, fourni, inouï.

Luc BOUQUET

Veryan WESTON

Jon ROSE

Hannah MARSHALL

TUNING OUT

Emanem 5207 (2cds)

Improjazz / Orkhêstra

Veryan Weston : org / Jon Rose : vln / Hannah Marshall : cello

                    Riche mois de mai pour le trio Veryan Weston – Jon Rose – Hannah Marshall en charge d’occuper musicalement quelques églises et chapelles de la vieille Angleterre.

A Liverpool (12 mai, Blue Coat Chapel), le violon de Jon Rose rugit d’une belle transe laissant Veryan Weston -aux prises avec son tracker-action organ- militer pour une horizontalité prégnante. Ensuite, chacun se descellera de son socle et tous accueilleront le bourdon. Et tous seront compositeurs d’instants forts, exaltés. En vérité : magnifique.

A York (13 mai, All Saints Church), ils trancheront dans le vif, ignoreront les limites, n’auront aucune crainte des dextérités-vélocités (belle prise de cordes entre Rose et Marshall). Encore plus libérés que la veille, ils maintiendront le cap d’une improvisation follement inspirée, jamais en repos, toujours tournée vers le (très) haut (orgue éclaboussant de présence, jeu en accords style banjo de Rose, archet cinglant de la violoncelliste). En vérité : absolument magnifique.

A Newcastle (15 mai, Saint Silas Church), ils poursuivront leur approche de la microtonalité (celle-ci obligée, l’orgue ne s’accordant pas aux violons et violoncelles actuels). Harmonies contrariées, dissonances naturelles, raclement des bois, jeu en roue libre en attente de l’élan libérateur, sonorités inouïes : autant d’instants généreux, magiques, intemporels. Encore une fois : magnifique.

A Sheffield (16 mai, St Matthew’s Church) et avec une très bonne acoustique, les cordes s’amusent des microtons avant de se quereller tout en ne s’accordant aucun répit (part I). Après chuchotements et pleurs lointains, les cordes se regroupent en une masse compacte, chacun accaparant, ensuite, quelque diverticule périlleux (part II). Malgré quelques débordements d’orgue, ce sont toujours les cordes qui prennent le large (dialogue en pizz insolent), Weston restant mystérieusement distancé (part III). En résumé : magnifique malgré tout.

                    A Londres (19 mai, All Hallows-on-theWall Church) et en trente-huit minutes, tous trois inventent un horizon fécond. Tous zizgzaguent, tous restent en éveil. Amoureux du tourbillon, ils improvisent avec exaltation, faisant de cette dernière plage la plus dense de ce double album. En résumé : un très grand moment d’improvisation.

Luc BOUQUET

John RUSSELL

WITH

Emanem

Orkhêstra

John Russell : g / Henry Lowther : tp / Satoko Fukuda : vln / Phil Minton : v / Evan Parker : ts / John Edwards : b / Thurston Moore : g

                    On n’est pas sérieux quand on a soixante ans. Malgré de très sérieux ennuis de santé, John Russell était présent au Café OTO le 19 décembre 2014 pour fêter l’événement. Quatre formations se succédaient (la vidéo du concert serait visible sur le net mais je n’ai pas réussi à la visionner).

                    Entente absolue entre John Russell, Henry Lowther et Satoko Fukuda : entremêlements de velours entre violon et trompette, contrepoints savoureux : John Russell égrène notes, accords et harmoniques avec sa science naturelle.

                    Entre John Russell et Phil Minton tout baigne… Et depuis de si longues années… N’ayant pas une chronique à fournir, on en resterait là… Mais… Dans le domaine du télépathique, ces deux-là font très fort : chaque souffle, chaque murmure, chaque cri, chaque ruade, chaque cavalcade se partage sans concertation aucune. Dix-huit minutes à mettre entre toutes les oreilles sensibles.

                    Le trio Evan Parker, John Russell et John Edwards c’est encore une affaire qui roule. C’est Evan et ses phrasés-fusées, c’est John H faisant de sa contrebasse un mille-feuilles de graves déchaînés, c’est John R moulinant les cordes d’un continuum exalté.

                    En duo avec Thurston Moore les écorces sont rudes, acides. La guitare devient électrique et saturante. Une antédiluvienne wah-wha brode la saillie. Chirurgie rouillée pour conflits soniques, Russell et Moore réinventent les décibels errants. Rendez-vous est donc pris pour les soixante-dix ans de Mr. Russell, John

Luc BOUQUET 

Karoline LEBLANC

Luis VICENTE

Hugo ANTUNES

Paulo J FERREIRA LOPES

A Square Meal

atrito-afeito007

                    Encore un album avec le trompettiste portugais Luis Vicente, apprécié dans Fail Better !, Chamber 4, Clocks and Clouds, In Layers, quatre opus vraiment recommandables. Ces musiciens portugais s’activent et se font connaître avec des improvisateurs français, anglais, américains… Rien d’étonnant que de les entendre faire équipe avec une pianiste Québecquoise, Karoline Leblanc.  Free-jazz « free » lyrique, racé et rebondissant, piano mouvant et piloté par des mains expertes en phase avec les phrases tour à tour enflammées ou relâchées du trompettiste, qui n’hésite pas à éructer en cisaillant la colonne d’air. Le batteur Paulo Ferreira Lopes drive de la pointe des baguettes avec goût et une belle sûreté rythmique, sans oublier un sens de l’économie des gestes, le bassiste Hugo Antunes assure la pulsation première avec goût et de belles notes rondes ou s’échappe en frottant dans les harmoniques entraînant le trompettiste dans ses derniers retranchements, l’art bruitiste faisant merveille. Une réelle cohérence s’établit au fil des cinq morceaux vivaces, primesautiers, intenses, vécus et un vrai sens de l’improvisation. Au fur et à mesure que les morceaux défilent, une interaction de qualité entre chacun d’eux se développe comme une excroissance de l’identité sonore du groupe. Dans une formule instrumentale hyper reconnue, les quatre musiciens captivent l’auditeur avec brio, logique, spontanéité et sans bavardage. Une de leurs qualités est ce sens inné de la dynamique qui apporte la légèreté indispensable aux improvisateurs pour s’envoler. Karoline Leblanc fait un excellent travail de musicienne de groupe (collective) et Luis Vicente se confirme encore comme une voix particulière de la trompette (avec sourdine ou sans) qui dose ses interventions à la perfection, jouant son rôle de première voix du quartette avec le plus grand naturel : il joue ce qui doit être joué dans la logique du projet. Excellent !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Alexandra GRIMAL Benjamin DUBOC Valentin CECCALDI

BAMBU

Ayler Records

Improjazz / Orkhêstra

Alexandra Grimal : sax-v / Valentin ceccaldi : cello / Benjamin Duboc : b-v

                    Pochette en gris et noir pour une musique aux couleurs fortes. Ici, des voiles sonores déployées, l’acceptation d’un espace-temps tout autant déployé. Non pas des escales mais un fil chuchoté, juste perceptible mais plein. Pour la première fois (sauf erreur de ma part) la voix d’Alexandra Grimal intègre sa discographie : fragilité des susurrements, timidité de l’envol, la sensibilité est là à portée de souffles.

                    Les cordes de Valentin Ceccaldi et de Benjamin Duboc savent comment se tenir, comment entretenir la ligne-fil, comment pénétrer la couleur. Joli entêtement des nos trois improvisateurs à ne pas compromettre la toile, à ajuster l’équilibre des teintes, à accepter le défi. Et ainsi, peut-être, à se surprendre eux-mêmes de ce territoire nouveau. Ici, encore, aurores et crépuscules d’unissons poreux, autres fils déployés et sans cesse réincarnés. Une humilité qui éblouit.

Luc BOUQUET

BALLISTER

LOW LEVEL STINK

Dropa-Disc #005 Lp et DVD

Dave Rempis Fred Lonberg-Holm Paal Nilssen-Love

                    Ballister est le trio énergétique du saxophoniste Dave Rempis et du violoncelliste Fred Lonberg-Holm, tous deux Chicagoans, avec le batteur Norvégien Paal Nilssen Love. Ce groupe est actif depuis 2010 et n'est pas à son premier enregistrement. Low Level Stinkdocumente avec beaucoup de bonheur un excellent concert à Anvers le 22 mars 2015, lors d’une des Oorstof Concerts Series organisées par deux allumés incontournables, Koen Vandenhout et Christel Kumpen, les responsables de Dropa-Disc. L’enregistrement a été réalisé par Michaël W.Huon. Je ne peux que saluer l’existence de ce label Dropa-Disc, émanation discographique de l’équipe de Sound In Motion / Oorstof. On trouve des labels de musique improvisée (« sérieux » !!) dans quasi tous les pays d’Europe sauf … en Belgique, mis à part les quelques numéros de Wimpro de Fred Van Hove et consorts. Ils venaient de sortir PEN (Evan Parker, John Edwards et Steve Noble Drpa-Disc #004) en cd et voici le LP de Ballister accompagné par le DVD contenant la vidéo du concert.  Un trio sax alto, violoncelle et batterie, cela nous fait penser à Dogon A.D., ce disque mythique de Julius Hemphill avec le violoncelliste Abdul Wadud et le batteur Phil Wilson. On retrouve une évocation de ce trio historique sur la deuxième face dans un mode un peu plus contorsionné et noisy. Fred Lonberg-Holmest un très remarquable improvisateur au violoncelle, capable d’exceller dans l’improvisation de chambre remplie de détails et avec une dynamique digne de la meilleure musique contemporaine (cf Battuto avec Mats Gustafsson John Corbett Terry Kapsalis et Lonberg-Holm  - label Random Acoustics ou son excellent duo avec John Russell sur Peira). Mais comme Fred tourne depuis plus de vingt ans avec des poids lourds comme Ken Vandermark, Mats Gustaffson, Peter Brötzmann, Frode Gjerstad, Dave Rempis, Paal Nilssen-Love, Louis Moholo… etc… lesquels pratiquent une musique énergétique voire explosive, il a dû amplifier son violoncelle, et pour agrémenter ses improvisations, ajouter une panoplie d’effets électroniques et de pédales, un peu comme un guitariste noise. Un sérieux client. Dave Rempis est un altiste tranchant et fougueux imprégné de jazz et capable de sortir des sentiers battus, surtout quand il est emporté par le drive impétueux de Paal Nilssen-Love, percussionniste au don d’ubiquité peu commun sur la scène internationale. Cela dit, ces trois artistes font vivre cette musique en la transformant continuellement à travers des échanges variés, contrastés où l’énergie maximum, hurlante, peut se métamorphoser en conversation pastorale soufflée du bout des doigts à la limite dentelle. Free « Free-Jazz » complètement improvisé qui ne dédaigne pas le funky-binaire (cfr séquence en fin de la première face), mais où le violoncelliste n’hésite pas à plonger en solitaire dans les entrailles de son violoncelle. En début de deuxième face du vinyle, Paal-Nilsen Love initie une belle recherche de timbres et de frottements à laquelle répond les sons soutenus et tournoyants du violoncelle en mode vièle d’Asie Centrale (ghidjak – kementché) de Fred Lonberg-Holm, introduisant le souffle rêveur de Dave Rempis.

Cette phase s’enchaîne imperceptiblement dans une somptueuse évocation du trio Hemphill-Wadud-Wilson dans Dogon A.D. (label M’Bari 1972 réédité en 1975 par Arista Freedom). Est-ce un emprunt réalisé consciemment ou une coïncidence ? Mais le trio s’échappe vite de cette piste pour en pervertir les éléments et improviser collectivement sans arrière-pensée. Le  batteur se fait alors discret sur les toms partageant  l’espace sonore avec la musique de ses collègues. FLH joue curieusement avec les effets et le chant de DR, au départ élégiaque, gonfle peu à peu, l’énergie du souffleur se met à croître insensiblement jusqu’à chauffer à blanc, entraînant  progressivement ses deux camarades vers un  intense momentum énergétique, noisy extrémiste. Une très belle construction en crescendo dont un triangle rectangle reproduirait fidèlement l’augmentation progressive de l’intensité, du volume et de la puissance sonore. Ils évitent quand même de terminer en fanfare en laissant le violoncelliste divaguer et disparaître dans un fade-out, un peu comme une bande magnétique en fin de course. Toutes les séquences s’enchaînent naturellement, spontanément et avec une belle logique. Un travail rondement mené. C’est ce qui rend, à mon avis cette expérience vraiment attirante.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

LABEL JUJU WORKS


Samuel SILVANT Quartet

DE L’AUTRE COTE DE LA VOIE FERREE

Samuel Silvant : dr / Olivier Thémines : cl-bcl / Philippe Deschepper : g / Bernard Santacruz : b 

                    Ici, de la fine dentelle (ce qui n’exclut nullement aventure, profondeur, audace) proposée par Samuel SilvantOlivier ThéminesPhilippe DeschepperBernard Santacruz. La lumière de Paul Motian n’en finit pas d’irradier ce quartet aux doux contours. Lignes claires chez Thémines, lignes brisées chez Deschepper (quel plaisir de le retrouver), lignes torsadées pour Silvant et Santacruz : nous sommes, certes, en terrain connu mais à mille lieux de ces copier-coller devenus insupportables.

                    C’est qu’ici on sait transmettre, pénétrer, perpétuer : avec fougue et culot quand la musique le demande,  avec velouté quand la saveur se fait intime. Et avec le plaisir de retrouver les compositions de grand Motian, ici magnifiées, par le jeu fruité et serré du leader Silvant. Une belle aventure à poursuivre…

 

Bernard SANTACRUZ

TALES, FABLES & OTHER STORIES

Bernard Santacruz : b 

                    La contrebasse est un navire. Bernard Santacruz en est, ici, le capitaine. Capitaine bienveillant. Capitaine sachant ce qu’il doit à Jimmy G, Charlie H, Johnny D, William P et quelques autres. Capitaine d’une solitude peuplée donc.

                    La contrebasse de Bernard Santacruz est celle de l’évidence, des vibrations intimes, des résonnances amies. La contrebasse de Bernard Santacruz c’est un scénario ouvert, des courbes qui jamais ne cassent, des périphéries feutrées. Le bois est saisi comme jamais (magnifique prise de son d’Antoine Berland), les assauts font sens, les harmoniques soignent le velouté. Et il y a toujours cette résonnance centrée, celle des longs voyages et des retours chargés d’espérances. Cette contrebasse passionne parce qu’elle ne provoque pas la cassure, la césure. Cette contrebasse c’est un long travelling sur la sensibilité des choses. C’est une contrebasse doson n’goni ici, contrebasse balafon ailleurs, contrebasse paquebot souvent. C’était donc le second CD de contrebasse solo de Bernard Santacruz après le déjà remarquableLenox Avenue (Rude Awakening). Remarquable bis donc.

Luc BOUQUET