Chroniques de disques
Avril 2018

SUNNY MURRAY

Hommage to Africa

BYG Actuel 3

(Sunny Murray : dr-comp / Clifford Thornton : cornet / Lester Bowie : tp-bugle / Grachan Moncur III : tb / Roscoe Mitchell : as-fl / Kenneth Terroade : ts-fl / Archie Shepp : ts / Dave Burrell : p / Alan Silva : b / Malachi Favors : perc / Earl Freeman : perc / Arthur Jones : perc / Jeanne Lee : v-perc)

                    Désormais installé à Paris, Sunny Murray invite quelques autres exilés afro-américains et musiciens en transit à participer à l’enregistrement d’Hommage to Africa. Sunny vient de soutenir le Panafrican Festival d’Alger et a déjà enregistré deux disques en leader en France (Sunny Murray pour Shandar & Big Chief pour Pathé Marconi). En ce jour (béni ?) du 15 août 1969, les flûtes (Roscoe MitchellKenneth Terroade) sonnent le réveil des savanes aidées en cela par une armada de percussions. Nous sommes ici dans l’antre du collectif.  Un piano (Dave Burrell) se fraye un chemin et la voix de Jeanne Lee s’élève. Un leitmotiv de quatre notes (Jeanne Lee toujours) s’installe et qui ne quittera plus le cercle. Balafon et timbales apparaissent avant qu’une armada de saxophones viennent éructer sans fin. C’étaitHommage to Africa.

                    Une mélodie obsédante entre hymne et marche ouvre la seconde face. A nouveau : le collectif. La fanfare est joyeuse, allumée. S’y déchaînent Clifford ThorntonGranchan Moncur III, Roscoe Mitchell et Kenneth Terroade. Voici l’Afrique de l’euphorie. Voici l’hymne aux libertés. Apparait maintenant un court solo du leader avec tambours tendus et charleston priapique avant que n’apparaisse un robuste ostinato. Alors, on pense aux compositions des amis de l’AACM (influence de Roscoe, Malachi et Lester ?). Un grand coup de cymbale sonne le glas de R.I.P. Voilà, c’était Hommage to Africa. Toute une époque. Bénie ?

Luc BOUQUET

GROSSE ABFAHRT

LUFTSCHIFFFEIERTAGSERINNERUNG

FOTOALBUM

SETOLA DI MAIALE SM 3220

Frank Gratkowski, Kjell Nordeson Lisa Mezzacapa Philip Greenlief John Bischoff Tom Djll Gino Robair Tim Perkis Matt Ingals John Shiurba.

                    Enregistré en 2009 au Mills College par ce collectif Californien déjà publié chez Emanem à deux reprises et dont le trompettiste et électronicien Tom Djll est l’instigateur. Il était temps que le label italien Setola di Maiale – au catalogue exponentiel dédié à la scène expérimentale et improvisée italienne – puisse s’ouvrir sur des musiciens passionnants provenant d’autres horizons. D’ailleurs un habitué du catalogue Setola, le fantastique sax alto Sicilien Gianni Gebbia a longuement travaillé avec ces Californiens et publié des albums sur Rastascan, le label du percussionniste Gino Robair. Généralement, Grosse Abfahrt, réunit des incontournables de la scène de la Baie : Tom DjllGino Robair, le clarinettiste Matt Ingalls, l’électronicien Tim Perkis, le guitariste John Shiurba et un personnel fluctuant invité par Tom Djll. On y a entendu Lê Quan Ninh par exemple. Ici, le percussionniste suédois Kjell Nordeson, un compagnon de Mats Gustafsson de la première heure établi au USA, les remarquables soufflants Frank Gratkowski et Philipp Greenlief, lui même une pointure de S.F. , l’électronicien John Bischoff et la contrebassiste Lisa Mezzacapa. Soit dix improvisateurs radicaux qui développent un jeu collectif particulièrement homogène. Ce qu’on peut reprocher à pas mal de branchés qui relatent leurs expériences d’écoute est cette sorte de fétichisation des groupes ou des personnalités qui ont acquis une aura de notoriété ou sont devenus légendaires et le fait de se référer à des groupes « mythiques», Spontaneous, AMM, Company, MEV, etc… en faisant comme si d’autres associations de musiciens ou des collectifs nettement moins reconnus sont peuplés de musiciens « locaux » ou semi-amateurs, ou même seraient considérés comme des imbéciles ou des demeurés, c'est qu'ils contribuent à ce que cette scène se sclérose. Grosse Abfahrt est un projet absolument remarquable pour quelques raisons bien précises qu’on ne rencontre pas ailleurs. Une belle surprise et une coopération continue dans le temps ! Le noyau central Djll, Perkis, Ingals, crédité ici, en plus, aux tubes et au violon, Shiurba et Robair travaillent une électronique ou des effets d’une remarquable finesse qui apportent des colorations sonores vraiment particulières, reconnaissables entre mille. Je me réfère au superbe album de la tromboniste Sarah Gail Brand avec plusieurs d’entre eux (Super Model Super Model/ Emanem), ou le duo de Gino Robair avec ses energized surfaces et la trompettiste Birgit Ulher : Blips and Ifs. Autour de ce noyau californien central à l’écoute remarquablement subtile, les invités trouvent leur place tout en restant eux-mêmes. Je veux dire par là que l’esprit du groupe est plus centré sur une forme de flexibilité, de souplesse interpersonnelle plutôt qu’une démarche restrictive, focalisée sur une type bien précis d’improvisation (radicale). On sait qu’improviser à huit ou dix de manière satisfaisante est une gageure, et même si ces musiciens ne se mettent pas des objectifs trop exigeants et trop pointus, ils parviennent à conserver l’identité de Grosse Abfahrt au fil des parutions en renouvelant une bonne partie du personnel. Sans doute les régionaux Greenlief et Bischoff ont-ils travaillé avec eux à d’autres reprises, mais il est évident pour un observateur informé que Mezzacapa, Nordeson et Gratkowski sont connus pour pratiquer sous d’autres horizons esthétiques ce qui est finalement rare pour un groupe aussi pointu. Et donc, cette attitude ouverte élargit à la fois le potentiel et les risques encourus. On frise parfois un peu l’éclectisme, on transite entre le sens aigu de l’épure et le goût de l’imbrication et de l’interpénétration des actions jusqu’à des débordements centrifuges, bien que contrôlés, ou à une manière instantanée de cadavres exquis. Les musiciens laissent couler le son du groupe en modifiant les textures en douceur par ajouts ou retraits d'action instrumentales, créant un renouvellement d'agrégats sonores en suspension, de sons soutenus, de convergences de timbres légèrement distincts que leur instinct commande spontanément. Je n’hésite pas à déclarer que Grosse Abfahrt est vraiment un projet collectif à suivre tout comme le Chris Burn Ensemble, le Domino Orchestra, AMM augmenté (Sounding Music / Matchless http://www.matchlessrecordings.com/music/sounding-music), Hubbub, que sais-je : leur sensibilité des sons électroniques et leur utilisation mesurée et parcimonieuse est assez unique. Entre chacun des spécialistes de l'électronique règne une belle empathie comme si chacun d’eux étaient complémentaires et agissaient en symbiose. Des ramifications interpersonnelles prolifèrent, des associations de timbres, d’accents, une recherche de sons sur une idée bien précise, le dosage des phrases, le feeling des réactions, … heuristic music ? Bref, on entend un fonctionnement de groupe très typé sans qu’il soit compromis par la liberté exacerbée de tous et chacun à la fois.  Le titre à coucher dehors, Luft-schifffeiertagserinnerungfotoalbum, fait allusion, sans doute, la complexité inextricable des points de vue et des philosophies (individuelles et collectives) qui sous-tendent la libre improvisation, même à la limite du fouillis. Ce titre fait référence aux dirigeables allemands d'il y a un siècle (rien à voir avec Jimmy Page, rassurez-vous), et, peut-être, l'idée de devoir se diriger soi-même dans la masse des courants aériens et les nuages est une image qui convient à ce type de musique. C'est finalement aisé d'assurer un concert en duo ou trio, un groupe plus large est une affaire qui peut plus facilement se révéler indigeste. Remarquable réussite donc ! 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Tourbillon de disques outre-manche…

Whirlwind Recordings continue de sortir des disques à un rythme soutenu : en 2017, le label anglais du contrebassiste américain Michael Janish a sorti près de deux disques par mois ! L’occasion d’en écouter neuf, de Mark Lewandowski à Tony Tixier, en passant par Quinsin Nachoff, Rez Abbasi et d’autres à découvrir…

Tony TIXIER

Life of Sensitive Creatures

 

Passé par le conservatoire de Montreuil et la Bill Evans Academy, le pianiste Tony Tixier joue aussi bien aux côtés de Logan Richardson, Christian Scott, Justin Brown... que de Laurent Cugny, Stéphane Spira, Olivier Temime… En 2006, il enregistre Fall in Flowers avec son trio, suivi l’année d’après d’Electric’ Trane, en solo. En 2009, Tixier et son septet gravent  Parallel Worlds, puis, en 2012, il sort Dream Pursuit avec un quartet américain. Installé aux Etats-Unis, Tixier rejoint Whirlwind Recordings et publie Life of Sensitiv Creatures en 2017.

Pour Life of Sensitive Creatures, Tixier est en trio avec Karl McComas Reichl à la contrebasse et Tommy Crane à la batterie. Le pianiste a composé huit morceaux et reprend deux standards, « Tight Like This » de Louis Armstrong et « Darn That Dream » de Jimmy Van Heusen et Eddie DeLange, et le tube pop « Isn't She Lovely » de Stevie Wonder.

A la fois mélodieux («I Remember the Time of Plenty») et délicats («Illusion»), les airs de Tixier sont finement ciselés («Denial of Love»), souvent basés sur des motifs entraînants («Home At Last»). Sa main gauche, particulièrement agile, s’unit aux lignes de basse («Blind Jealousy of a Paranoid»), tandis que sa main droite se laisse emporter dans des développements volontiers lyriques («Isn’t She Lovely»). La section rythmique est particulièrement dynamique («Causeless Cowards»), dansante («Home At Last») et prendrait facilement des chemins de traverse funk ou rock («Tight Like This»), même si elle n’oublie pas les fondamentaux (chabada et walking dans « Home At Last »). Entre un accompagnement emphatique (« Illusion »), des motifs entraînants («I Remember The Time of Plenty») et des accents pop («Calling Into Question»), Crane se laisse aller à quelques passages binaires («Tight Like This»). Les lignes souples (« Calling Into Question»), voire minimalistes («Denial of Love»), de McComas Reichl et ses unissons avec la main gauche du pianiste («Blind Jealousy of a Paranoid»)  laissent beaucoup d’espace à Tixier.

Life of Sensitive Creature est bien nommé : à la fois sophistiquée et rythmée, la musique de Tixier ne sort pas de ses gongs et garde une sensibilité toute personnelle 

Le disque

Life of Sensitive Creatures

Tony Tixier

Tony Tixier (p), Karl McComas Reichl (b) et Tommy Crane (d)

Whirlwind Recordings – WR4716

Sortie en décembre 2017

Liste des morceaux

01. « I Remember the Time of Plenty » (05:20).          

02. « Denial of Love » (05:19).

03. « Tight Like This », Armstrong (03:57).

04. « Illusion » (05:48).

05. « Home At Last » (04:30).

06. « Calling Into Question » (04:41).        

07. « Darn That Dream », Van Heusen & DeLange (05:28).      

08. « Blind Jealousy of a Paranoid » (04:11).              

09. « Isn't She Lovely », Wonder (02:35).

10. « Causeless Cowards » (05:08).

11. « Flow » (04:22).

Toutes les compositions sont signées Tixier sauf indication contraire.

 

Rez ABBASI

Unfiltered Universe

Passé par la Manhattan School of Music, le guitariste américain Rez Abbasi compte une douzaine de disques à son actif enregistrés principalement avec ses trois groupes : le trio Junction, le quartet RAAQ et le quintet Invocation.

 

Voilà près d’une dizaine d’années qu’Abbasi tourne avec Invocation, dont le répertoire s’appuie sur des éléments de musique traditionnelle pakistanaise et indienne. Dans les notes de la pochette du disque Abbasi précise d’ailleurs qu’Unfiltered Universe, qui sort en 2017 chez Whirlwind Recordings, est le troisième opus d’une trilogie consacrée à la musique indo-pakistanaise : Things to Come (2009) tourne autour de la musique hindoustanie, Suno Suno (2011) est construit sur la musique qawwalî et Unfiltered Universe aborde la musique carnatique. Outre Abbasi, le quintet  est constitué du saxophoniste alto Rudresh Mahanthappa, du pianiste Vijay Iyer, du contrebassiste Johannes Weidenmueller et du batteur Dan Weiss. Pour Unfiltered Universe, Abbasi invite également la violoncelliste classique Elizabeth Mikhael.

Les sept pièces d’Unfiltered Universe sont de la plume d’Abbasi. La musique d’Invocation s’appuie sur des mélodies dissonantes («Dance Number») aux accents orientaux («Thin-King »), exposées à l’unisson («Propensity»), des rythmes complexes et touffus («Unfiltered Universe») avec des changements de tempo impromptus («Disagree to Agree»), des jeux de contre-chants («Unfiltered Universe») et des questions-réponses, comme un chase («Turn of Events»)… Tour à tour solennelles («Disagree to Agree»), mystérieuses («Turn of Events»), enjouées («Propensity»), déjantées («Dance Number»)… les ambiances – râga et tâla obligent – varient d’une plage à l’autre, voire au sein d’un même morceau. Côté instrumentation, Invocation s’appuie sur une contrebasse qui gronde («Propensity»), parfois comme un bourdon, et joue des riffs sourds, une batterie versatile, mais toujours vive et foisonnante («Unfiltered Universe»), un piano volontiers cérébral («Turn of Events»), qui joue des suites d’accords inventives («Thin-King»), un violoncelle qui apporte une touche lyrique («Turn of Events»), un saxophone alto bouillonnant, véloce et affranchi («Dance Number), une guitare qui se partage entre section rythmique («Turn of Events»), envolées free («Disagree to Agree») et lignes mélodieuses («Thin-King»).

La musique carnatique revue par Invocation évoque une sorte de free folklorique…

Le disque

Unfiltered Universe

Rez Abbasi

Rudresh Mahanthappa (as), Rez Abbasi (g), Vijay Iyer (p), Johannes Weidenmueller (b) et Dan Weiss (d), avec Elizabeth Mikhael (cello).

Whirlwind Recordings – WR4713

Sortie en octobre 2017

Liste des morceaux

01. « Propensity » (06:52).

02. « Unfiltered Universe » (09:32).           

03. « Thoughts » (01:41).

04. « Thin-King » (05:21).

05. « Turn of Events » (11:53). 

06. « Disagree to Agree » (07:46).               

07. « Dance Number » (08:09).

Toutes les compositions sont signées Abbasi.


Jure PUKL & Matija DEDIĆ

Hybrid

Après son cursus à l’Université de Vienne et au Conservatoire de Musique de Haag, le saxophoniste slovène Jure Pukl a intégré le Berklee College of Music. Quant au pianiste croate Matija Dedić, il sort de la Music High School Vatroslav Lisinski de Zagreb. Les deux musiciens se sont rencontrés lors de leurs études à l’University of Music and Performing Arts de Graz.

Hybrid est leur premier opus en commun et ils ont fait appel au contrebassiste Matt Brewer et au batteur Jonathan Blake. La saxophoniste Melissa Aldana participe également à deux morceaux. En dehors de « Lonely Woman », le standard d’Ornette Coleman, le quartet interprète neuf compositions signées Pukl ou Dedić.

Les morceaux sont construits sur la structure classique thème – solo – thème, sauf « Lonely Woman », un duo entre la clarinette basse et le piano, solennel et proche de la mélodie. Avec les lignes souples de la contrebasse («Family») et les frappes alertes  de la batterie («Where Are You Coming From and Where Are You Going?»), Brewer et Blake forment une section rythmique parfaite pour la musique de Pukl et Dedić. La batterie alterne passages denses («Hybrid») et jeu léger («Family»), avec des chorus véloces («Spinning Thoughts»), tandis que la contrebasse passe d’un minimalisme ouvert («Where Are You Coming From and Where Are You Going?») à des riffs entraînants («Sequence II») et prend des chorus chantants («Family»). Les deux compères s’emboîtent également le pas pour des séries de walking et chabada efficaces («Hempburger»). Pianiste discret («Sequence III»), Dedić se joint au saxophone pour exposer les thèmes à l‘unisson («False Accusations») et répond avec perspicacité à ses questions («Sequence III»), ses accords soulignent élégamment les propos de Pukl («Where Are You Coming From…») et ses solos, bien construits et mélodieux («Sequence II»), penchent vers un néo-bop moderne («Plan B»). Une sonorité douce et ouatée au soprano («Where Are You Coming From...) sert un discours délicat («Family»), voire nostalgique («Sequence III»), un son imposant au ténor («Hybrid») met en relief des développements tendus («Sequence II»), émaillés de dissonances («Plan B») : Pukl s’inscrit dans la lignée des saxophonistes post-bop. Le ténor d’Aldana dialogue avec le soprano de Pukl («Family») ou interagit avec son ténor («Lonely Woman») dans le même esprit.

Hybrid reprend les fondamentaux du bop dans lesquels Pukl et Dedić insufflent des éléments modernes avec un cadre rythmique moins formaté et des développements plus ouverts.

Le disque

Hybrid

Jure Pukl & Matija Dedić

Jure Pukl (ss, ts, bcl), Matija Dedić (p), Matt Brewer (b) et Johnathan Blake (d), avec Melissa Aldana (ts).

Whirldwind Recordings – WR4712

Sortie en septembre 2017

Liste des morceaux

01. « Hybrid », Pukl (05:06).

02. « Where Are You Coming From And Where Are You Going », Pukl (08:42).      

03. « Sequence II », Pukl (06:53).                 

04. « Hempburger », Dedić (06:09).           

05. « Lonely Woman », Coleman (07:35).

06. « Plan B », Dedić (04:49).    

07. « Family », Dedić (06:37).   

08. « False Accusations », Dedić (06:23). 

09. « Sequence III », Pukl (06:23).               

10. « Spinning Thoughts », Pukl (08:19). 

 

Joel HARRISON

The Other River

Depuis 3+3 =7, sorti en 1996, Joel Harrison a sorti dix-sept disques, dont Leave The Door Open (2014) et Spirit House (2013) chez Whirlwind Recordings. The Other River est donc le dix-neuvième album du guitariste newyorkais et le troisième pour le label anglais…

Pour cet enregistrement, Harrison s’entoure d’un trio inédit avec Glenn Patscha aux claviers et au chant, Byron Isaacs à la basse et Jordan Perlson aux percussions. Comme souvent, il élargit sa palette sonore avec des invités : Jamey Haddad renforce les percussions sur deux titres, tout comme Christian Howes et son violon ou Cuong Vu et sa trompette. Quant à Fiona McBain, elle prête sa voix pour trois chansons, et Anupam Shobhakar joue du sarode sur un morceau.

Harrison signe toutes les compositions. Country (« My Beautiful Enemies »), folk (« Made It Out Alive »), slow (« The Other River »), touches bluesy (« You’re All That Matters To Me »), mais surtout pop (« So Long Chelsea Hotel », « I Wonder What Happened To Jordan »), le chant et les arrangements d’Harrison flatteront davantage les oreilles des amateurs de musiques de variété que celles des passionnés de musiques improvisées.

Le disque

The Other River

Joel Harrison

Joel Harrison (g, voc, bj), Glenn Patscha (p, kbd, voc), Byron Isaacs (b) et Jordan Perlson (perc), avec Jamey Haddad (perc), Christian Howes (vl), Fiona McBain (voc), Cuong Vu (tp) et Anupam Shobhakar (sarode).

Whirldwind Recordings – WR4673

Sortie en juillet 2017

Liste des morceaux

01. « My Beautiful Enemies » (04:30).

02. « Scarecrow Ray » (04:03    ).

03. « The Other River » (06:07).                   

04. « So Long Chelsea Hotel » (04:29).

05. « Made It Out Alive » (05:07).               

06. « You're What Matters To Me » (04:16).                

07. « Yellow Socks » (05:58).

08. « Still Here » (02:57).

09. « I Wonder What Happened To Jordan » (03:31).                 

10. « Reservation Blues » (05:08).               

11. « Bus to Brighton » (04:49).

Toutes les compositions sont signées Harrison.


Samuel EAGLES’ SPIRIT

Ask Seek Knock

Pianiste classique qui a bifurqué vers le saxophone alto, Samuel Eagles a fait ses classes dans le Royal Academy of Music’s Junior Jazz Band avant de parachever ses études musicales au Trinity College of Music.

En 2014, Eagles publie son premier disque, Next Beginning, en quartet. Pour son nouveau projet, Eagles a créé le sextet Spirit, avec son frère Duncan Eagles au saxophone ténor, Ralph Wyld au vibraphone, Sam Leak au piano, Max Luthert à la contrebasse et Dave Hamblett à la batterie. Son mentor, le saxophoniste ténor Jean Toussaint, joue également sur deux morceaux. Eagles a composé les huit thèmes d’Ask Seek Knock.

Un riff du piano, sur un petit motif de contrebasse et des cliquetis de la batterie, introduit « Eternity Within My Soul », exposé à l’unisson par les saxophones. Les soufflants élaborent des contrepoints astucieux, soutenus par la sonorité cristalline du vibraphone et une rythmique touffue. « Changed, Changing Still » commence dans un style majestueux avec le sextet qui gronde, un solo grave de Luthert, souligné par les contre-chants de Wyld, puis le morceau s’emballe sous l’impulsion des frères Eagles et du jeu incisif de Leak. La belle mélodie de « Hear His Voice » sert de prétexte à une introduction solennelle du piano, reprise dans le même esprit par les saxophones, avant qu’une accélération du tempo ne permette aux soufflants de se lancer dans des envolées néo-bop, poussées par la rythmique et les lignes symétriques du vibraphone. Dans « Hope In The Hills », Wyld croise ses lames avec les touches de Leak, les cordes de Luthert et les peaux d’Hamblett, puis Eagles s’aventure vers des contrées dansantes. Stop-chorus de la batterie, passages binaires, vibraphone en contrepoint et saxophone alto tendu… « The Twelve » penche vers un néo-bop moderne. « Dream and Visions of The Son » s’ouvre sur une discussion entre tous les instruments et, après un solo soigné de Leak, Toussaint et Eagles poursuivent avec enthousiasme, Hamblett s’emporte et le groupe conclut en fanfare. La section rythmique lance « Spirit » sur des motifs aux accents funky, mais le vibraphone et les saxophones apaisent l’ambiance avec un échange de contrepoints raffinés pour exposer le thème. Eagles et Leak développent ensuite tranquillement leurs idées, avant de faire monter la pression, soutenus par Wyld, Leak, Luhert et Hamblett, en verve. Les deux frères dialoguent a capella pour introduire « Ask, Seek, Knock ». La section rythmique entre en jeu et introduit une intensité palpable : lignes heurtées de la batterie, boucles et ostinato du piano, grondements de la basse, solo inspiré du vibraphone… Et les Eagles se montrent aussi dynamiques l’un que l’autre.

Ask Seek Knock possède une personnalité indiscutable : des mélodies intéressantes, des rythmes variés, des développements tendus… Eagles réussit un deuxième disque prometteur !

Le disque

Ask Seek Knock

Samuel Eagles’ Spirit

Samuel Eagles (as), Duncan Eagles (ts), Ralph Wyld (vib), Sam Leak (p), Max Luthert (b) et Dave Hamblett (d), avec Jean Toussaint (ts, voc).

Whirwind Recordings – WR4706

Sortie en juillet 2017

Liste des morceaux

01. « Eternity Within My Soul » (05:57).  

02. « Changed, Changing Still » (06:58).  

03. « Hear His Voice » (10:03    ).

04. « Hope In The Hills » (06:47).               

05. « The Twelve » (06:53).       

06. « Dream and Visions of The Son » (09:20).          

07. « Spirit » (06:58).

08. « Ask, Seek, Knock » (08:48).

Toutes les compositions sont signées Eagles.


 


George COLLIGAN

More Powerful

George Colligan est un pianiste prolifique : il apparaît sur plus de cent enregistrements et compte déjà vingt-quatre disques en leader à son actif… Diplômé de la Juillard School, Colligan s’est notamment fait connaître en devenant le pianiste du Jack DeJohnette’s New Quintet.

Dans More Powerful Colligan joue avec un nouveau quartet: Nicole Glover aux saxophones soprano et ténor, Linda May Han Oh à la contrebasse et Rudy Royston à la batterie. Les quatre musiciens interprètent neuf compositions du pianiste.

Colligan navigue entre classicisme et modernisme : des morceaux dans une lignée hard-bop énergique (« Today Again »), avec le thème exposé à l’unisson, la walking et le chabada qui accompagnent les solistes (« More Powerful Than You Could Possibly Imagine »), les stop-chorus de la batterie (« Whiffle Ball ») et le thème repris à l’unisson pour la conclusion, côtoient des pièces élégantes – une valse bien emmenée (« Retrograde Pluto »), une ballade vive aux accents folk (« Waterfall Dreams » ) ou une comptine en mode musique de chambre (« Southwestern Silence ») – et des dialogues tendus (« Effortless ») et dissonants (« Southwestern Silence »), qui débouchent sur des passages free (« Empty »). Royston est à batteur à la fois touffu (« Today Again ») et puissant (« More Powerful Than You Could Possibly Imagine »), mais toujours attentif (« Empty ») et subtil (« Southwestern Silence »). Han Oh fait chanter sa contrebasse (« Effortless »), aussi bien dans ses solos mélodieux (« Southwestern Silence ») que dans ses accompagnements inventifs : ligne souple (« Today Again »), walking véloce (« Whiffle Ball »), crépitements (« More Powerful Than You Could Possibly Imagine »), motifs minimalistes (« Southwestern Silence »), grondements (« Empty »)… Nerveuse (« Whiffle Ball ») et volontiers free (« Empty »), Glover passe de la sonorité sèche et aigue du soprano (« The Nash ») au son noueux et ferme du ténor (« Today Again ») avec la même intensité. Quant à Colligan, il est aussi à l’aise dans le bop (« Today Again »), avec des excursions dans le free (« More Powerful Than You Could Possibly Imagine »), que dans les passages plus lyriques (« Waterfall Dreams »), et sa main gauche s’intègre naturellement dans la section rythmique pendant que sa main droite développe des lignes énergiques (« Effortless »). Par ailleurs, loin de prendre la vedette, le pianiste laisse beaucoup d’espace à ses acolytes.

Trépidant et moderne sans renier la tradition, More Powerful est un disque bien dans son temps…

Le disque

More Powerful

George Colligan

Nicole Glover (ss, ts), George Colligan (p), Linda May Han Oh (b) et Rudy Royston (d).

Whirldwind Recordings – WR4708

Sortie en juin 2017

Liste des morceaux

01. « Whiffle Ball » (05:44).       

02. « Waterfall Dreams » (06:15).               

03. « Effortless » (07:09).

04. « Today Again » (06:41).

05. « More Powerful Than You Could Possibly Imagine » (06:34).

06. « Retrograde Pluto » (04:51).

07. « Southwestern Silence » (04:42).        

08. « Empty » (06:20).

09. « The Nash » (06:07).

Toutes les compositions sont signées Colligan.


Quinsin NACHOFF’s Ethereal Trio

        Quinsin Nachoff, le plus newyorkais des saxophonistes ténors canadiens, est bien connu de ce côté de l’Atlantique grâce au 5 New Dreams, codirigé avec Bruno Tocanne. Nachoff navigue entre la musique de chambre contemporaine (Magic Numbers, Horizons Ensemble, Violin Concerto…) et le jazz (Flux, FoMo…).

En 2016, Nachoff monte l’Ethereal Trio avec Mark Helias à la contrebasse et Dan Weiss à la batterie. Le premier disque éponyme sort chez Whirlwind Recordings en mai 2017 avec un répertoire de six morceaux composés par le saxophoniste.

Même si l’instrumen-tation du trio évoque évidemment Sonny Rollins, Nachoff, Helias et Weiss s’émancipent totalement du modèle : le free et la musique contemporaine sont passés par là…

Un son de saxophone ténor puissant, plein et rond et des lignes denses qui sinuent, puis s’arrêtent brusquement pour mieux rebondir, en fonction des propositions de la contrebasse et de la batterie : dès «Clairvoyant Jest», Quinsin Nachoff’s Ethereal Trio est captivant. «Imagination Recons-truction» ménage son suspens avec des changements impromptus de rythmes, des trilogues malicieux et une entente télépathique entre Weiss, Helias et Nachoff. Les trois musiciens jouent au sens propre du terme ! Une complainte profonde du ténor, soulignée par une mélopée étirée de la contrebasse à l’archet et des bruissements mystérieux de la batterie : « Gravitas » porte bien son titre… Weiss introduit «Subliminal Circularity» avec un motif entraînant, presque funky, qu’Helias renforce par un riff puissant. Sur cette pulsation robuste, Nachoff lance des phrases ténues qui s’envolent dans des séries de dissonances parfaitement contrôlées. Le trio flirte sans cesse entre équilibre et déséquilibre, à l’instar de «Push-Pull Topology», avec sa walking irrégulière parsemée de shuffle, ses tambours foisonnants sur une cymbale imperturbable et la ligne aérienne du ténor qui tournoie autour de la section rythmique. « Potrait in Sepia Tones » commence comme un morceau de musique contempo-raine avec Helias à l’archet et Weiss qui répond sur les cymbales, dans une ambiance imposante. Nachoff joue d’abord une mélodie fragile, mélodieuse et ondoyante, puis le trio change de direction et s’engage dans une course-poursuite effrénée avec une running bass et un chabada ultra-rapide. Le tout s’achève sur un rythme binaire puissant ponctué de roulements furieux en double-frappes… 

Expressive et intime, recherchée et rythmée, la musique du Quinsin Nachoff’s Ethereal Trio est excitante et mérite le détour.

Le disque

Quinsin Nachoff’s Ethereal Trio

Quinsin Nachoff (ts), Mark Helias (b) et Dan Weiss (d).

Whirlwind Recordings – WR4706

Sortie en mai 2017

Liste des morceaux

01. « Clairvoyant Jest » (05:54).                   

02. « Imagination Reconstruction » (05:45).               

03. « Gravitas » (07:06).             

04. « Subliminal Circularity » (06:58).      

05. « Push-Pull Topology » (07:13).           

06. « Portrait in Sepia Tones » (09:56).     

Toutes les compositions sont signées Nachoff.

NYSQ

Sleight of Hand

Le New York Standard Quartet existe depuis une douzaine d’années et Sleight of Hand est le troisième disque enregistré pour Whirlwind Recordings, après The New Straight Ahead (2014) et Power of 10 (2015), mais c’est le sixième album du quartet, qui avait déjà sortiLive in Tokyo en 2008, UnStandard en 2011 et Live at Lifetime en 2013.

 

NYSQ s’appuie sur l’un des piliers de Whirlwind Recordings, le saxophoniste Tim Armacost, et sur une section rythmique constituée de David Berkman au piano, Daiki Yasukagawa à la contrebasse et Gene Jackson à la batterie. En dehors d’une courte parenthèse avec Michael Janish à la contrebasse, l’équipe n’a pas changé depuis la création du quartet.

Côté répertoire, le nom du groupe affiche la couleur : NYSQ reprend essentiellement des standards. Sleight of Hand ne déroge pas à la règle. En dehors du morceau éponyme proposé par Berkman, les sept autres titres sont dans le Real Book : « Soul Eyes » composé par Mal Waldron en 1957 pour Interplay for 2 Trumpets and 2 Tenors, avec John Coltrane, qui reprendra d’ailleurs ce titre en 1962 (Coltrane) ; « Ask Me Now » de Thelonious Monk (1951) ; l’indémodable « In A Sentimental Mood », écrit par Duke Ellington en 1935 ; « I Fall In Love Too Easily », un tube de Frank Sinatra, créé par Jule Styne et Sammy Cahn en 1945 pour le film Escale à Hollywood ; « This I Dig of You » que Hank Mobley a enregistré pour Blue Note en 1960 dans l’album Soul Station ; « Detour Ahead » que Herb Ellis, John Frigo, et Lou Carter ont arrangé en 1947 pour The Soft Winds, l’orchestre de Jimmy Dorsey ; Sleight of Hand se referme sur « Lover Man », saucisson de 1941 signé Jimmy Davis, Roger Ramirez et James Sherman.

                   L’architecture des morceaux respecte à la lettre la structure du be-bop : thème – solos – thème. D’une durée moyenne de sept minutes, les solistes ont tout leur temps d’exprimer leurs sentiments. Après des introductions courtes («Ask Me Now»), les mélodies sont exposées par le saxophone ténor («Soul Eyes»), souvent à l’unisson avec le piano («Sleight of Hand»), puis les morceaux se déroulent, énergiques («Sleight of Hand») ou calmes («Detour Ahead»). La batterie de Jackson est luxuriante («Soul Eyes»), ses stop-chorus foisonnent («Sleight of Hand») et ses solos explosent («I Fall in Love too Easily»), mais son chabada reste inaltérable («This I Dig of You»). La walking de Yasukagawa est impressionnante de précision et de régularité («Sleight of Hand») : le plus souvent imperturbable («Soul Eyes»), la contrebasse se montre également inventive dans ses solos («This I Dig of You») et sait aussi jouer à l’économie («In a Sentimental Mood»). Berkman passe de lignes d’accords fermes («Ask Me Now») à des contre-chants denses («I Fall in Love too Easily»), et ses développements s’inscrivent en plein dans la lignée bop («Sleight of Hand»). Sonorité droite et claire, parfaitement à son aise dans cette ambiance bop (« In a Sentimental Mood»), le ténor d’Armacost reste dans le main stream («Sleight of Hand») avec des velléités « coltraniennes » («This I Dig of You»), époque hard-bop, tandis que son soprano enrichit la palette du quartet pour des morceaux cool («I Fall in Love too Easily ») ou bop («Lover Man»).

Sleight of Hand ne vole pas son titre : le NYSQ possède clairement le tour de main pour interpréter le répertoire be-bop !

Le disque

Sleight of Hand

NYSQ

Tim Armacost (ss, ts), David Berkman (p), Daiki Yasukagawa (b) et Gene Jackson (d).

Whirldwind Recordings – WR4704

Sortie en avril 2017

Liste des morceaux

01. « Soul Eyes », Waldron (09:28).

02. « Ask Me Now », Monk (07:38).

03. «In a Sentimental Mood», Ellington (03:29).       

04. «Sleight of Hand», Berkman (07:54). 

05. «I Fall in Love too Easily», Styne & Cahn (05:33).                 

06. «This I Dig of You», Mobley (07:48).  

07. «Detour Ahead », Carter, Ellis & Frigo (08:04).

08. «Lover Man», Davis, Ramirez & Sherman (07:41).


Mark LEWANDOWSKI

Waller

Installé à Londres, sorti de la Guildhall School of Music and Drama et habitué du Ronnie Scott’s Jazz Club, le contrebassiste Mark Lewandowski s’est produit aux côté de Soweto Kinch, John Surman, Tina May, Jean Toussaint…

En 2016 il monte un trio avec le pianiste Liam Noble et le batteur Paul Clarvis dans l’idée d’interpréter des œuvres de Fats Waller : Waller a été enregistré au Vortex et sort chez Whirldwind Recordings en avril 2017.

Le répertoire de Waller tourne autour de neuf morceaux composés par le facétieux pianiste, né en 1904 et mort en 1943, et « Surprise Ending » de Jelly Roll Morton.

Lewandowski reprend Waller sans stride, 4/4 bien marqués, ni chant gouailleur haut perché. Quelques signes évoquent le passé : une voix off qui annonce Waller («Lulu’s Back In Town»), une prise de son lointaine et le stride («Fair & Square In Love») ou un enregistrement radiophonique («Honeysuckle Rose»). Le trio reste respectueux des mélodies («Ain’t Misbehavin’»), se renvoie la balle avec adresse («Jitterbug Waltz») et adapte les rythmes : walking et chabada be-bop («Lulu’s»), valse («Cinders»), marche («Fair & Square In Love»), lignes modernes («Ain’t Misbehavin’»)… Noble swingue («Ain’t Misbehavin’»), sautille («I’ll Be Glad When You’re Dead... Susannah»), s’amuse à glisser des ruptures mélodiques et harmoniques dans son discours («Lulu’s») et ses solos sont inventifs («Blue Because Of You»). Clarvis possède un drumming dynamique («Lulu’s»), souvent foisonnant («It’s a Sin to Write a Letter»), mais sait aussi se montrer minimaliste (« Fair & Square In Love») et subtil («Jitterbug Waltz»). Sonorité grave et jeu souple («Lulu’s»), Lewandowski passe d’une walking rapides («Blue Because Of You») à des motifs sourds («I’ll Be Glad When You’re Dead... Susannah»), via un chorus profond a capella («Have a Little Dream on Me») et des solos chantants («Jitterbug Waltz»). Waller se conclut sur une note d’humour avec le « Surprise Ending » de Morton, chanté et sifflé sur un accompagnement nostalgique… dans le style de Waller.

Noble, Clarvis et Lewandowski donnent une interprétation contemporaine élégante de l’œuvre du pianiste au galurin !

 

Le disque

Waller

Mark Lewandowski

Liam Noble (p), Mark Lewandowski (b) et Paul Clarvis (d).

Whirldwind Recordings – WR4703

Sortie en avril 2017

Liste des morceaux

01. « Lulu's Back In Town » (04:44).         

02. «I'll Be Glad When You're Dead... Susannah» (05:12).        

03. « Jitterbug Waltz » (06:16). 

04. « Blue Because Of You » (03:40).

05. « Fair & Square In Love » (07:03).        

06. « Cinders » (04:33).              

07. «It's a Sin to Write a Letter» (04:31).   

08. «Have a Little Dream on Me» (02:02).                   

09. « Ain't Misbehavin' » (06:15).

10. « Honeysuckle Rose » (01:55).

11. « Surprise Ending », Morton (03:13). 

Toutes les compositions sont signées Waller, sauf indication contraire.

Bob HATTEAU

Martin ARCHER + ENGINE ROOM FAVOURITES

SAFETY SIGAL FROM A TARGET TOWN

DISCUS 66CD

Dist. Improjazz

                    Ça débute par quelques notes de piano mélancolique, un sax éclaté, de nouveau le piano accompagné d’une contrebasse annonciatrice d’un début de tornade. Puis vient un thème sur huit notes, suivi d’un violon triste vite noyé dans un tourbillon de cuivres. Et tout l’orchestre se met en place : quatre percussionnistes, cinq souffleurs, un violon (celui de Graham Clark), un vibraphone, une pianiste et une contrebasse. Martin Archer a composé cette sorte de symphonie pour ce big band d’improvisateurs de haute volée, dans lequel officient le ténor de Mick Beck, vieux complice, les rythmes de Peter Fairclough, autre personnage de la scène britannique et partenaire autrefois de Keith Tippett, et d’autres musiciens peut être moins connus mais tous aussi percutants. Après la tempête où la bride a été lachée, vient la mélodie, très musclée par une rythmique binaire et les graves des cuivres.

On retrouve cette puissance dans le second titre, "Perfect soldier", des envolées de clarinette ou de sopranino portées par une rythmique d’enfer. "The playground in the desert" affiche une touche à la fois d’exotisme et de "marching band", thème se promenant à pas chaloupés, fusées cuivrées éclatant en gerbes multicolores alors qu’au sol, impertubables, le martélement se poursuit et ce pendant vingt minutes. Dans "Happy Birthday ! Mr President", Martin Archer célèbre à sa manière un anniversaire. Thème répété à l’envi, violon de Clark et vibraphone discret (Corey Mwamba), duo de ténors entre Mick Beck et Riley Stone-Lonergan avant une conclusion à vif qui s’évapore pour introduire la dernière pièce où il est question d’horaire et de souvenirs de Pékin, où l’on retrouve au final la mélodie des huit notes signalée plus haut.

                    La boucle est bouclée, après 78 minutes d’une musique intense, réfléchie mais toujours empreinte de liberté.

Philippe RENAUD

Elke SCHIPPER

& Günter CHRISTMANN

STRATUM

edition explico 21 2015

                    On connaît Maggie Nicols, Julie Tippetts, Jeanne Lee, Tamia, Catherine Jauniaux, Isabelle Duthoit, Ute Wassermann, toutes artistes essentielles de la voix, mais on ignore encore qui peut bien être Elke Schipper. Poète sonore animée par un vrai talent de chanteuse et une diction affolante, Elke Schipper est la compagne du tromboniste et violoncelliste Günter Christmann, une des personnalités les plus incontournables de la scène de la musique improvisée libre depuis ses balbutiements. Parmi ses pionniers marquants tels Derek Bailey, Evan Parker, Fred Van Hove, AMM et quelques autres, Christmann est un chef de file au point de vue des concepts, de son apport personnel et de son influence esthétique. Les albums révélateurs de GC furent publiés par FMP et Moers Music, il est associé depuis 1971 avec Paul Lovens et une série de contrebassistes comme Maarten Altena, Torsten Müller et Alexander Frangenheim et fut membre du Globe Unity Orchestra et du King Übu Orkestrü. D’Elke Schipper, Edition explico a déjà publié un opus mémorable, Parole (Gertraud Scholz Verlag / explico cd004 - 1994), un rare album solo. On la trouve aussi à son avantage avec d’autres improvisateurs : Push Pull (Vario 51 avec Christmann, Michael Griener et Alberto Braida, ed explico cd 20), Core avec Alex Frangenheim et Christmann à nouveau (Creative Sources). Elle a participé aussi au projet the sublime and the profane (ed explico 19) qui mériterait une vraie chronique. Basés dans la région d’Hanovre, on les entend très peu hors de cette partie de l’Allemagne. Donc, ce stratum (120 copies) composé de 21 miniatures autour des deux minutes (minimum 1:06 et maximum 3:12) vient bien à point. Un coup de peinture jaune de GC adhère au boîtier transparent du Cdr et se détache sur le fond noir du papier au dos duquel sont imprimés les crédits de l’enregistrement. Celui-ci nous fait goûter la conjonction créative de l’improvisation instrumentale spontanée et pensée en amont de Günter et de la recherche vocale expressive d’Elke basée sur des phonèmes, des bruits de bouche et des fragments de mots intégrés dans un flux d’une grande finesse. Une suite de morceaux intitulés stratumde 11à 26 pour voix, violoncelle ou trombone en compose la majeure part. Les six premiers morceaux nous font entendre Christmann au violoncelle dans une sorte de contrepoint discontinu qui épaule et commente la voix de sa partenaire dans un rapport dynamique. L’échange est subtil : chacun invente sur le champ dans une manière d’écriture automatique sans se faire l’écho du matériau musical, des sonorités etc… de l’autre. Au trombone dans les stratum de 17 à 19, GC va chercher des petits sons : harmoniques, vocalisations, tremblements et craquement de la colonne d’air, chuintements de l’embouchure articulés avec des silences éloquents qui laissent de l’espace pour les multiples sons vocaux évoquant le pivert ou quelques gallinacées, aspirations, exclamations, successions de mots étouffés, de syllabes atrophiées, souffle et chant lèvres fermées. Tentatives désespérées d’exprimer l’indicible. Cette série de stratum de 11 à 19 est suivie par quatre pièces, Leib & Seele 1 à 4 où Christmann gratte et frotte les cordes d’une cithare de manière ludique créant la surprise un peu comme le faisait Derek Bailey avec sa guitare acoustique trafiquée à 19 cordes (cf. l’abum en duo avec Braxton de 1974) laissant l’initiative aux glossolalies improbables d’Elke Schipper, alternant logique et déraison. Le n° 14 est un superbe solo de poésie sonore, qzah (2:44) où la vocaliste donne toute sa mesure d’invention phonétique en métamorphosant  des phonèmes – simulacre de mots interrompus - mélangeant l’audible et l’inintelligible avec un sens du timing et de l’essoufflement peu ordinaires comme si éternellement contrariée, elle cherchait à dire quelque chose sans y parvenir, rebondissant sur des syllabes ingrates et des bribes d’interjections. Succèdent alors les 7 pièces suivantes de stratum 20 à 26 où interviennent le trombone (20-23) et le violoncelle (24-26). Cette deuxième série de stratum(s) est encore plus éclatée que la précédente mais tout aussi cohérente. Deux remarques fondamentales : contrairement à de très nombreux improvisateurs, la démarche de Christmann se concentre sur des formes courtes qui concentre une grande variété de timbres, de sons, de mouvements, de bruitages d’instrument et des changements rapides de registre, de dynamique, passant fréquemment d’une idée à l’autre de manière naturelle. La démarche d’Elke Schipper est tout à fait similaire de ce point de vue et c’est de leur connivence et du refus de « se copier » ou « se suivre » de manière évidente (questions – réponses) que naît une sorte de continuité faussement hasardeuse et étrangement convaincante. Stratum : chacun apporte sa strate personnelle et celle-ci interagit avec celle-là dans un mode poétique, imprévisible. Il y a quelque chose de léger, d’éphémère, une absence de prétention, de la fantaisie dans cette pratique de l’improvisation qui va au cœur du processus ludique. Point n’est besoin de ‘développer son matériau’ consciencieusement durant vingt ou trente minutes pour faire sens. Un document important et passionnant. Un label incontournable.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Norbert STEIN

PATA MESSENGERS

WE ARE

PATA 24

www.patamusic.de

                    Le dernier opus de Norbert Stein est étonnant. Il débute par des accents de valse très vite déroutés par le ténor puissant de Norbert Stein et le piano de Philip Zoubek. La complicité entre les deux musiciens est patente. La trame de chaque morceau est sensiblement la même : montées ou descentes de notes, thème à trois temps présent quasiment dans chaque pièce et déferlement du souffleur soutenu par une rythmique elle aussi dense (Joscha Oetz à la contrebasse et Etienne Nillesen à la caisse claire préparée et cymbale). "We are" est une somme de neuf morceaux  interchangeables mais tous aussi passionnants, car si l’idée maitresse est identique, la forme prise individuellement est différente à chaque fois. Formes mouvantes, ritournelles colorées, musique diatonique ou saccadée, improvisations lumineuses qui retombent toujours sur leurs pattes par une pirouette. Concentrée, sans une note de trop, la musique du quartet est passionnante d’un bout à l’autre de ces 45 minutes de plaisir.

Philippe RENAUD

TU DANSES ?

3

FREQUENCE JAZZ

Jean-Marc Baccarini : ts-ss / Philippe Canovas : g / Christian Mariotto : dr

 

                    Comme toujours de la suavité chez Tu Danses ?, une mise en espaces s’affirmant au fil des ans et des enregistrements (il s’agit de leur troisième ici). On comprend pourquoi ce disque est dédié à Paul Motian : même sobriété des courants, même épanchements juteux, mêmes tourbillons pénétrants, mêmes imaginaires fertiles.

                    Si les résonnances du trio demeurent le plus souvent méditatives, un certain jazz (ou plutôt : un jazz certain) passe aussi par là. On pourrait également recenser quelques secousses de rock progressif souvent impulsées par le guitariste. A l’œuvre donc des crescendos avisés avec soprano en surchauffe. Et parfois au sein d’une même pièce (mécanique céleste).

                    Tu Danses ? est donc ce trio (Jean-Marc Baccarini, saxophoniste capiteux ici, spasmodique ailleurs ; Philippe Canovas, guitariste velouté tout autant qu’exalté ; Christian Mariotto, batteur expert en espaces tempérés et croisières échevelées) au tempérament fort et qu’il semble urgent d’enfin reconnaître à sa juste valeur.

Luc BOUQUET

Quelques galettes récentes du label FOU Records

 

 

Christiane BOPP /

Jean Marc FOUSSAT / Jean Luc PETIT /

Makoto SATO

BARBARES

DEBRIS D’ORGUEIL

FOU CD FR 23

dist. Improjazz

 

                    Les deux pièces de ce cd ont été enregistrées fin novembre 2016. La tromboniste Christiane Bopp et Jean Luc Petit (cbcl) prennent des souffles asymétriques relayés par le synthé AKS de Jean Marc, version avec séquencer et clavier connectables du VCS 3 fabriqué par la firme EMS (VCS 3 sera joué par The Who, Roxy Music, King Crimson, Gong, Led Zep, Kraftwerk…). Musique épurée, cool, glouglous, retour cuivre et clarinette contrebasse. Christiane Bopp étire les sons, choruse avec lenteur puis devient progressivement plus dure. Petit au sopranino relaye avec le discret et subtil Makoto Sato, le synthé délaye les sons, les enrichis et ça explose, mélanges, douces violences incertaines, trombone hard-core, sopranino fou. Liberté totale. Extinction ! Le lendemain les mêmes, intro Bopp / Petit, contrebasse clarinette pensive, brisée çà et là par le synthé et l’accompagnement métronomique de la batterie. L’on pense à Ayler mais un Ayler qui aurait remisé au vestiaire son vibrato. Bopp choruse enveloppée du halo du synthé, du sopranino, de voix. Echos, réverb du sax, vibrations free, ça envoie sans vergogne ; moments intenses, tendus, extrémistes. Ruhig ! Les sons se rétractent, les souffles se font tendus. La machine redémarre, babils évanescents, Bopp à la relance. Elle a du écouter Albert Mangelsdorff, tellement que parfois elle en est proche. Et cette omniprésence discrète mais fondamentale de Sato Makoto. Finalement ces barbares sont très civilisés, passionnants, à mettre dans toutes les oreilles.

 


BAO LUO /

Jean Marc FOUSSAT

SURFACE CALME

FOU CD FR28

Bao Luo : voix, flute, guzheng ; Jean Marc Foussat : AKS, synthi, voix.

                    La vocaliste chinoise Bao Luo récite en mandarin par-dessus les volutes envoyées par le synthé tout en s’accompagnant au guzheng – koto chinois – joué également par Xu Feng Xia que nous connaissons bien depuis son enregistrement pour FMP, aux côtés de Didier Petit ou de Mario Schiano (cd sur Improjazz). Chant avoisinant le cri mais mélodique, voix superbe. Le cd s’annonce bien. Plus sombre se présente "Sur la place" : ici la voix se fait enfantine, puis violente réverbérée, synthé grondant, plus calme ensuite et soudain JMF lâche les chevaux, note tendue et final éthérée. "Il était nuit", pièce courte, Foussat seul relayé par le chant, voix et machine se déchainent, explosion ! Intro guzheng pour "Trace légère", percussif dans la pure tradition de l’opéra chinois, elle cogne, se calme, la mélodie est de retour, très beau. Dernière pièce de près d’un quart d’heure, intro flûte, l’AKS sonne comme une vielle, voix synthétiques, récitation sauvage, cri hurlé, derrière on entend des sirènes. Et de nouveau la voix de Bao Luo se fait tendre. Ensuite s’entremêlent crissements, voix, cris, le synthé plombe, répétitif.  Ende !

                    Jean Marc Foussat nous a habitués sur son label à des merveilles, ce cd est de la poésie sonore à l’état pur. Peut être le plus beau. On l’aura compris, in.dis.pen.sable.

Quentin ROLLET /

Jean Marc FOUSSAT / Christian ROLLET

ENTREE DES PUYS DE GRÊLE

Coproduction BISOU / FOU BIS07/FRCD30

                    Enregistré en Auvergne en juin de l’an passé, JMF et les deux Rollet father & son. Dès l’intro percus, altsax, sons synthétiques, du free, free, cela fait plaisir ; Quentin Rollet souffle comme un damné, son père tape comme un sourd, si bien que Foussat n’est que peu audible dans ce déluge. Au sopranino Quentin fait preuve des mêmes violences comme s’il était un joueur de shenai déchainé. Seconde pièce, l’AKS glougloute, batteur derrière qui joue visiblement avec des colliers ou d’autres babioles et ses fûts, Quentin "roucoule" à l’alto puis se déchaine aylerien, ornettien avec un vibrato du tonnerre de Zeus ; derrière Jean Marc bruitiste tisse un halo où se télescopent voix, machines, et Rollet père frappe sa caisse claire, aussi déchainé que son rejeton. Dantesque ! Totalement hors mode bien sur. A trois minutes de la fin du morceau, souffles éthérés, batterie pensive, synthé discret nous récompensent de ce qui a précédé. Ultime pièce, solo de batterie, sax alto avec toujours ce vibrato, AKS en folie qui plombe un max pour un final de fuego où ça pulse, swingue. Il y a une trentaine d’années dans Jazz Mag le chroniqueur et psychanalyste Francis Hofstein posait la question "Feu le Free ?". J’y apporte la même réponse : non ! Le dragon bouge encore, cela nous rajeunit, ça fait un bien fou. Alors chers lecteurs blasés ou pas, ceux qui ont marre des finasseries, de la bière tiède, écoutez ce trio et vous prendrez comme moi un putain de pied.

Serge PERROT

Les termes techniques sur les synthés EMS sont tirés de l’excellent ouvrage de Laurent De Wilde "Les fous du son", Grasset 2016.


 Cornelius CARDEW

TREATISE

Performed by Gerauschhersteller.

Noisemaker CD01 Limited edition of 50.

À télécharger sur bandcamp.com/gerauschhersteller

                    Je pense qu’on peut dire qu’il s’agit d’un enregistrement qui fera date et qui surclasse par l’intérêt qu’il pourra susciter dans les milieux musique d’avant garde alternative, expérimentale et improvisée, les opus d’artistes qui occupe systématiquement le devant de la scène. Il s’agit de la première version intégrale de Treatise, une partition graphique  de 193 pages que le compositeur Cornelius Cardew (1936-1981) avait réalisé entre 1963 et 1967 et qu’il avait dédié à ses camarades du groupe séminal AMM. Tout récemment, Eddie Prévost et Keith Rowe d’AMM ont joué (non pas « interprété ») 12 pages choisies de cette partition graphique à Brno en octobre dernier. Les musiciens de GerauschherstellerPaul Allen, Steve Gibson, Adrian Newton et Stuart Riddle se sont mis au travail il y a deux ans pour créer et développer leur propre chemin parmi les signes, dessins, lignes, courbes etc… de Treatise en vue d’en enregistrer une version intégrale pour le 50ème anniversaire de sa publication (Editions Peters. Londres). Cornelius Cardew n’a laissé aucun commentaire ni indication propice à l’interprétation de son œuvre, laissant le champ à l’imagination et à la créativité de ses futurs interprètes si ce n’est qu’il faut l’interpréter en improvisant (!). Ses dédicataires d’AMM en ont publié une petite version sur le label Pogus d’IF Bwana/ Al Margolis il y a plus de deux décennies, mais se plaignent de devoir payer très cher sa réalisation aux Editions Peters, l’œuvre n’étant qu’une invitation à l’improvisation. Chacun des « exécutants »  a toute liberté pour l’interprétation des signes. Dans leur interprétation de 1999, Art Lange qui conduisait l’ensemble veillait à ce que le groupe commence et termine chacune des pages simultanément. J’ai rencontré Walter et Horace  Cardew à Londres récemment lors d’un concert et j’aurais bien aimé communiquer avec eux à propos de cette œuvre. Tout au plus, le compositeur tragiquement disparu a-t-il laissé des propos sibyllins et assez vagues à son sujet, mais aussi des commentaires quant à des concerts.

                    Les musiciens ont choisi d’interpréter chacune des 193 pages de Treatise durant nonante secondes, ce qui fait exactement quatre heures quarante neuf minutes trente secondes... durant une journée d’enregistrement le samedi 22 juillet 2017 à Horton and Chalbury, Dorset dans le Village Hall de cette localité. Ces enregistrements sont répartis en cinq CD’s . CD 1 : Pages 1-44 CD 2 Pages 45-88 CD 3 Pages 89-126 CD 4 Pages 127-164 CD 5 Pages 165-193.

                    Paul Allen : Drums Percussion Steve Gibson : Guitar Harmonium Pianos Adrian Newton : electronics, Live and Found Samples, Modular and Semi-modular Synthesizers Stuart Riddle : Electronics, Harmonium, Little Instruments, Saxophone.

Ce qui pose déjà question est la version « complete » de Treatise publiée par hat(now) Art en 1999 en double CD pour une durée de 141’15’’, jouée par Jim Baker, Carrie Biolo, Guillermo Gregorio, Fred Lonberg-Holm, Jim O’Rourke et conduite par Art Lange. C’est vous dire que cette œuvre peut être sujette à de très nombreuses interprétations.

Extrait de la partition Treatise

                    La musique enregistrée se situe dans le droit fil des intentions (supposées) de Cardew et je trouve personnellement des aspects similaires dans les enregistrements de Nuova Consonanza que j’ai écoutés. Partition graphique … et musique visualisable qui trace une architecture en trois dimensions, voire multidimensionnelle dans l’espace sonore, sans que la durée affecte son écoute. Les artistes prennent le temps de jouer, de respirer avec une attitude zen où pointe un fil conducteur, la relation au temps, à la durée des sons, à l’élégance, alternant répétition d’éléments et émergence d’un nouveau continent, de terres à découvrir. Horizontalité et paradoxalement suggestion de polygones, de boucles, de courbes, de points, signaux qui se réfèrent uniquement à l’univers de Treatise.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


Henri TEXIER TWIGA QUINTET

SAND WOMAN

Label Bleu – LBLC6728

Vincent Lê Quang (ts, ss), Sébastien Texier (as, cl b, cl), Manu Codjia (g), Henri Texier (b) et Gautier Garrigue (d).

Sortie 2 février 2018

Pour fêter les quarante ans du label JMS et les trente-cinq ans de partenariat entre le Palais des Congrès de Mans et le festival Europajazz, les protagonistes se retrouvent le 25 avril 2017 pour une soirée anniversaire autour de trois artistes-phare du label : le regretté Didier Lockwood (qui a joué à l’Europajazz en octobre 1981…), Jean-Yves Lacombe avec le groupe vocal TSF et Henri Texier.

En 1975, Jean-Marie Salhani fonde Eurodisc, bientôt rebaptisé JMS, et construit un catalogue impressionnant qui va de Lockwood à Texier en passant par Martial Solal, Louis Sclavis, Joe Zawinul, Alan Holdsworth… Et c’est en octobre 1982 que le Palais des Congrès du Mans accueille pour la première fois l’Europajazz…

A l’occasion du concert-anniversaire de JMS, et comme il aime le faire, Texier a monté un quintet dans lequel se côtoient des compagnons de route de longue date et des nouveaux venus : au saxophone alto et aux clarinettes, Sébastien Texier, présent dans les différentes formations de son père depuis plus de vingt ans ; à la guitare, Manu Codjia, déjà membre des Strada Sextet et Red Route Quartet ; aux saxophones ténor et soprano, Vincent Lê Quang, avec qui Texier a joué récemment au sein d’un trio avec Aldo Romano ; un nouveau venu tient la batterie, Gautier Garrigue, recommandé par Codjia.

En automne 2017, le quintet enregistre Sand Woman pour Label Bleu, avec l’incontournable Philippe Teissier du Cros derrière les micros. Pour illustrer la pochette du disque, Texier a choisi « Le mouvement des marées », un collage dans les tons gris signé Jacques Prévert et tiré du recueil Fatras, qui représente une femme fantomatique – ni George, ni de sable – allongée sur une plage, par nuit de pleine lune…

Le répertoire de Sand Woman reprend trois morceaux enregistrés pour Eurodisc – JMS : «Amir» et «Quand tout s’arrête» sont tirés d’Amir, le premier opus de Texier, enregistré en solo en 1976 ; «Les là-bas» figure sur Varech, deuxième opus du contrebassiste, toujours en solo et sorti en 1977. «Indians» est repris de l’album An Indian‘s Week, publié par Label Bleu en 1993. Quant à «Hungry Man» et «Sand Woman», il s’agit de deux nouvelles compositions.

Sand Woman est bien ancré dans l’univers musical de Texier : des belles ritournelles («Sand Woman») invitent à la ronde («Indians»), portées par des riffs envoûtants («Hungry Man»), des développements denses («Les là-bas») et un son de groupe intense («Quand tout s’arrête»). Même si des touches rock («Sand Woman») et de free («Indians») se glissent ça-et-là, Sand Woman s’aventure plutôt dans les territoires néo hard bop («Amir») et blues («Hungry Man»).

Texier aime associer deux soufflants dans ses formations : Sébastien, bien sûr, mais souvent accompagné de François Corneloup, Francesco Bearzatti, Glenn Ferris, Georgy Kornazov… ou Lê Quang. Redoutable improvisateur, le saxophoniste se joue des techniques étendues avec une facilité déconcertante («Amir»), s’envole volontiers vers des cieux free («Sand Woman»), mais connaît également son abécédaire bop sur le bout des doigts («Les là-bas»). Sébastien Texier est égal à lui-même et nage dans la musique du contrebassiste comme un poisson dans l’eau : sonorité profonde et ouatée («Amir»), bilingue hard bop («Amir») et blues («Hungry Man»), tantôt agile et bondissant («Les là-bas»), tantôt majestueux («Quand tout s’arrête»)… La guitare électrique métallique («Les là-bas») ou aérienne («Amir») de Codjia apporte des couleurs rocks («Sand Woman»). «Hungry Man» est taillé sur mesure pour les lignes bluesy, distorsions, échos et autres saturations de la guitare. Avec Garrigue, Texier a trouvé un nouveau batteur à la fois physique et subtil, attaché à la pulsation et musical : aussi à l’aise avec un chabada régulier («Amir»), qu’avec un jeu touffu («Sand Woman»), des frappes sur les cymbales ponctuées de rim shot («Hungry Man») ou des roulements de tambours tribals («Les là-bas»). Comme à son habitude Texier soutient son quintet avec des walking dynamiques («Amir»), des riffs bluesy entraînants («Hungry Man»), des ostinatos puissants («Indians»)… et ses chorus racontent toujours des histoires formidables («Quand tout s’arrête»).

«Les musiciens de jazz n’ont jamais la certitude d’en avoir fini avec une exploration», écrit Texier. En inlassable conteur de sons, il le prouve une fois de plus avec Sand Woman : toujours à l’affût d’une trouvaille, sa musique a beau être familière, elle reste une source d’inspiration inépuisable…

Bob HATTEAU

PETIT LABEL

 

ANA KAP

LA GAZETTE DE LIBOR

PETIT LABEL 056

www.petitlabel.com



                    Deuxième album du trio inclassable dirigé par le trompettiste Pierre Millet assisté de Manuel Decocq au violon et Jean Michel Trotoux à l’accordéon et aux claviers. L’album débute sur "Chien de Paille", une pièce enluminée par un quatuor à cordes renforçant le caractère boisé d’une musique en contraste, sur laquelle l’accordéon assure le tempo et la trompette la mélodie. Suivent des compositions mystérieuses ("Belak", "les seize torses" où interviennent en invité les claviers de Dzijan Emin), drôles ("Papa Tango", "Teketodo"), tendres ("Petit choral", "L’exhibitionniste imprudent", "Jumeau II"), expressives ("Prude", "Mambo"), ou hargneuses ("La gazette de Libor", "Vache Chouain chouain"). Sur la plupart des titres Pierre Millet a ajouté des bouts de galettes vinyles, craquements d’origine garantis qui donnent du relief à ce disque que l’on peut classer dans la catégorie musique de chambre contem-poraine et populaire.

BLAST

DERRIERE LE MANEGE

PETIT LABEL 041

2006

 

                    On retrouve le trompettiste Pierre Millet dans ce quartet aux accents jazz rock bien marqués. Est-ce la présence du Fender Rhodes de J.B. Julien qui en est responsable ? Dès le second morceau, le titre de l’album, l’atmosphère change quelque peu, mais la trompette se fait plus Miles Davisienne, notes rares qui s’évaporent, et apparition d’un texte ésotérique d’assez mauvais goût (avis personnel). La musique frise la pop genre "We will rock you", un environnement qui s’améliore avec l’étrange "Zoken". Malheureusement, la voix revient sur "La dernière valse" pour un discours gnan gnan sur le mariage, avant un délire électronique toujours basé sur le Rhodes (le titre "Blast").  Malgré les tentatives d’originalité, ce disque n‘apporte pas grand-chose de neuf ou d’intéressant.


MOBIUS RING TRIO

LA RAISON DU MOINS FORT

PETIT LABEL 05

                    Premier projet personnel du saxophoniste alto Pascal Mabit en trio avec le contrebassiste Emmanuel Forster et le batteur Kevin Lucchetti. Démarche non dénuée d’intérêt, ce disque présente neuf compositions au cours desquelles le saxophoniste développe un discours complexe dans la rythmique et les harmoniques.  Il nous est dit que l’on peut penser parfois aux premiers trios de Steve Coleman.

                    N’étant pas un auditeur acharné du saxophoniste américain, je ne me permettrais pas de comparer, mais simplement d’écouter. Le disque alterne des pièces rythmées ou plus langoureuses, avec une sonorité claire et limpide, un discours propre et déjà mature. La rythmique assure sans fioriture excessive, et la musique reste sage. Peut être un peu trop ?

L’EPINGLE DU JE

NOW FREETURE

PETIT LABEL 052

                    "Notes de craie", le premier titre de cet album, va prendre près de 10 minutes de construction, d’embriquement façon puzzle, avant d’exploser en un feu d’artifice peut être trop court par rapport au temps mis pour rassembler les pièces. "Margot" qui suit apporte le calme et la sérénité nécessaire pour digérer cette entrée en fanfare. Les deux souffleurs que sont Yann Letort (ts, bs) et Samuel Belhomme (tp, bugle) servent merveilleusement bien les compositions du clavieriste Emmanuel Piquery, auteur de 6 des 7 morceaux que compose cet album. Après l’architecture paisible de "Margot" le groupe repart avec "Buccal" vers des ambiances musclées grâce à une rythmique précise (Nicolas Larmignat à la batterie) et expressive (la basse électrique de Stéphane Decolly). La table sonore de Piquery donne du relief supplémentaire à l’ensemble. "Elmo" est un morceau lent, déstructuré, mettant en valeur la rythmique pré-citée, rattrapée par la trompette de Belhomme relayée par le saxophone de Letort. Un petit clin d’œil du côté de Weather Report pour "Milord", climat inquiétant (piano électrique) et slap du sax pour "Rose" et son superbe développement à donner des frissons, avant le final et l’ajout de la clarinette de Jean-Baptiste Perez dans "Petit jésus" et sa libération free.

                    Un album vraiment agréable d’écoute par un quintet de musiciens complices et inspirés.

ISSACHAR

PETITES CIRCULATIONS CELESTES

PETIT LABEL 054

                    La petite circulation céleste est une technique fondamentale du Qi Gong Taoïste. Elle consiste à stimuler les énergies Yin et Yang dans deux méridiens très importants pour le corps et favorise une certaine fluidité.

                    On retrouve ici avec plaisir le contrebassiste et plus ou moins responsable du Petit Label, Nicolas Talbot. Ce disque c’est en partie l’histoire du trompettiste Simon Deslandes qui nous est racontée ici, dans une suite de 17 minutes en 5 parties. Confronté à un problème de santé, Deslandes a mis en musique sa souffrance, son passage à l’hôpital, son attente, son intervention et la délivrance - (ce pourrait être aussi mon aventure personnelle…). Mais avant cela, il nous fait partager par les autres pièces de ce disque ses valeurs, qui ont pour nom la non violence (hommage à Aung San Suu Kyi, avant les soupçons de maltraitance des réfugiés en Birmanie qui pèsent sur elle en 2018, personne n’est parfait) et la résistance non violente elle aussi sur des sites de luttes dans l’héxagone (Notre Dame des Landes, Bure, Sivens) à travers "Gardarem" , référence au Larzac bien sur.

                    Le trompettiste est accompagné, outre Talbot, du saxophoniste alto et clarinettiste François Rondel (auteur de "Gardarem") et de Pascal Vigier, un batteur aussi bien puissant que fin dans ses interventions. Dans "Sucre de Pastèque" le quartet est augmenté du vibraphoniste Maxime Guilouet, qui donne les couleurs parfaites pour se plonger dans l’univers surréaliste de Richard Brautigan, auteur du livre délirant du même nom. Après la mélancolie de "Ve life" vient en conclusion "Stupide", inspiré par le même titre interprété par le groupe Gomina, climats planants et énergie libératrice.

                    Issachar délivre un concept album plutôt jubilatoire, bien utile pour nous ressourcer en cette fin d’hiver.

Philippe RENAUD

Et encore des disques FOU


Benoît KILIAN

& Jean-Luc PETIT

LA NUIT CIRCONFLEXE

FOU Records FR CD25

Une grosse caisse horizontale manœuvrée par Benoît Kilian avec des instruments de percussion complémentaires et additionnels pour en faire changer insensiblement le timbre, les vibrations par contact, frottements, tremblements, ondes graves qui se propagent dans l’espace, dans et autour du champ de fréquences de la clarinette contrebasse de Jean-Luc Petit. Le silence est toujours présent, les sons graves de la percussion coexistent jusque dans la vibration de l’anche dans l’énorme colonne d’air, cavité monstrueuse. Paysage mouvant, Rien que cesgazouillis fragile d’inconsolés soleils valent pour eux seuls le déplacement. L’écoute est aussi intense que le mouvement du jeu est lent, très lent. Remous des dunes confirme la qualité d’inspiration : l’émission sonore continue développe la métamorphose du son dans la lenteur extrême, une pointe d’harmonique se meut et meurt dans un temps dilaté, une durée suspendue. Le grondement du tambour ressasse le même glissando vers le grave alternant avec un aigu métallique soutenu. Le rejoignant, le souffleur crée une structure inquiète dans l’aigu, subreptice, une impression sensible sur le parchemin d’un sismographe hors du temps. Il faut tendre l’oreille pour atteindre la limite de l’audible en ayant le sentiment qu’ils jouent au delà hors de notre portée. La succession des morceaux (6), tous aussi hantés les uns que les autres, mais plus mouvementés en toute cohérence, font de cette rencontre enregistrée en studio par Antonin Rayon, un objet d’écoute rare, infiniment subtil, de ceux qui nous invente une nouvelle histoire inouïe. Avec des matériaux ténus et finalement extrêmes, les deux artistes expriment l’indispensable, le nécessaire et un vrai plaisir.

Joëlle LEANDRE

& Phil MINTON

LEANDRE – MINTON

FOU Records FR-CD24

                    Si, lence 31’56’’  is 7’26’’ blu, ish 6’09’’ : Silence is bluish. ?

Une des qualités premières de la libre improvisation acoustique est celle de son silence (ou ses silences) et des couleurs qu’il met en évidence à travers lui. Au « 19 rue Paul Fort », à Paris le 8 octobre 2016, une date toute récente donc, Jean-Marc Foussat a enregistré un moment de grâce, un partage, un équilibre entre deux personnalités solaires. Phil Minton recherche dans son gosier, sa cavité bucale, entre les dents, les lèvres, les joues, des sons inouïs, fragiles, éphémères, délirants, aspirant, sifflant, chantoyant, hululant, égosillant, avec milles nuances et détails….Une vocalité qui interroge et déstabilise l'écoute. Joëlle Léandre a l’intelligence de se plonger dans cet univers, cette démence jouée, en apportant, l’essentiel, le nécessaire, traduisant parfois l’expression du chanteur et ses cadences dans un contrepoint vivant  à l’archet ou en frappant les cordes. Le son de sa contrebasse est magnifique : son archet fait tournoyer les textures et harmoniques du bois vibrant par les cordes comme une autre voix. Elle vient aussi à chantonner, laisser poindre sa voix de cantatrice désenchantée ou énoncer les facettes de la fragilité. Le dialogue se poursuit de mille façons, les phases de l’entente se décuplant vers l’infini, Minton surgissant avec une autre idée folle de plus. Is commence avec les sifflements d’oiseaux du chanteur qu'on croirait être ceux des joyeux volatiles de passage dans mon jardin… De nombreux moments réellement magiques et éblouissants (blu-ish ) dans ces quarante-cinq minutes !  J’avais adoré le duo entre Günter Christmann (au violoncelle surtout) et Phil Minton pour leur déraison incarnée. Il est donc fort heureux que Minton ait gravé ce superbe témoignage en compagnie d’une telle musicienne contrebassiste. Si Joëlle Léandre nous a gratifié d’enregistrements duos avec des vocalistes (Maggie Nicols, Lauren Newton), c’est sans doute le seul témoignage d’un duo de Phil Minton avec un/une contrebassiste (il a enregistré avec la violoncelliste Audrey Chen). Référence : un extrait de L’homme approximatif, chant VI  de Tristan Tzara en cohérence avec la musique du duo. Une parfaite réussite pour le label FOU de J-M F !

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


Paul DUNMALL

John EDWARDS

Liam NOBLE

Mark SANDERS

GO STRAIGHT ROUND THE SQUARE

FMR FMRCD435-0217

                    Enregistrés respective-ment les 18 janvier 2016 à l’Université de Birmingham et le 1er novembre 2016 avec les trois musiciens du trio DeepWhole, épitome du trio sax basse batterie (Paul Dunmall – John Edwards - Mark Sanders) augmentés du pianiste Liam Noble, nouveau venu dans l’univers « dunmallien » d’improvisation totale d’essence jazz. La musique, créée dans l’instant, se révèle tournoyante, centripète telle une arborescence à la fois expansive et involutive. Les pulsations multiples et croisées du jeu de chacun des  quatre musiciens se différencient et se complètement simultanément hors de toute syncope dictée par des métriques fixes. Les cadences sont mouvantes, nées de l’action libre et indépendante des quatre improvisateurs unis par une empathie et un sens aigu de l’écoute dans des vagues successives, avec des densités et des inflexions qui varient constamment, offrant un paysage métamorphique. La mousse des vagues folles projetées sur la pointe des rocs d’un rivage toujours repoussé, éludé, sublimé. La contrebasse évoque l’épaisseur et la ductilité des bassistes du jazz afro-américain tels Wilbur Ware, Jimmy Garrison ou William Parker, le piano ondoie dans des cycles qui côtoyent le meilleur des Bobby Few, Matt Shipp, Burton Greene…, le saxophone marche dans les pas des grands, Rivers, Coltrane, Shorter,…, la batterie éclate le temps à l’instar des Andrew Cyrille, Steve Mc Call, Rashied Ali. Ces quatre s’élancent de l’Olympe du jazz libre avec puissance, mordant, emportant le souffle pressurisé et survolté du sax soprano dans une stase qui fait éclater le son, le timbre, morsures de l’anche, déchirures de la colonne d’air, implosion du bocal… les boyaux de la contrebasse gonflent, vibrent, les doigts tronçonnent la transe élastique du son boisé quand les frappes telluriques du percussionniste et les doigtés cinglants du pianiste unis dans un effort démentiel s’écartent soudain, laissant le vide autour de la contrebasse gargantuesque violentée par la pince la plus véhémente qui puisse sortir d’un rêve éveillé (Double Back in Round the Square). Le ténor éperdu reprend l’échange essorant les harmoniques, étirant le timbre chargé par une vocalisation outrancière, la pression démesurée de l’air fait crier les graves du ténor dans le cycle harmonique vers un aigu surréel. Le réveil des forces de la nature enchaîne des idées mélodiques qui s’échangent entre Noble et Dunmall, eux-mêmes emportés par la pression constante du batteur et les vibrations géantes du bassiste. L’élasticité est au maximum quand soudain la batterie décélère et on plonge au ralenti dans un jeu plus raréfié, harmoniques froissées, piquetis, archet ondoyant l’harmonique, cymbales éthérées vibrant sur la surface des peaux, frottements, pour relancer une nouvelle énergie, chacun occupant toujours l’espace et le temps du jeu à parts égales en complétant intuitivement leurs choix différenciés, les faisant se rencontrer par une maturité de visionnaires, où l’expérience sait où faire évoluer et transformer le premier jet. Et toujours l’écoute mutuelle, la construction collective exacerbée, déchirante, transie, les coups de boutoir de la grosse caisse rejoignant les coups de langue sur le tranchant de l’anche. Une aventure extrême, un aboutissement unique, un sommet !

Jean Michel VAN SCHOUWBURG