Chroniques de disques
Juillet - Août 2020

Label INTAKT

 

 

James BRANDON LEWIS – Chad TAYLOR

LIVE IN WILLISAU

James Brandon Lewis : ts / Chad Taylor : dr-mbira

 

 

                    Comment ne pas penser au duo Trane-Ali ici ? Et comment ne pas évoquer le duo Dewey Redman – Ed Blackwell, enregistré ici même à Willisau le 31 août 1980 et édité par le label Black Saint d’autant que le Willisee du saxophoniste est ici (magnifiquement) interprété ?

 


                    Donc Trane (souvent cité) mais aussi Rollins… Et Harper… Et Redman… Et Murray… et Anderson… Et les Freeman… : en vérité, toute l’histoire du jazz (Ellington et Waldron participent de la fête). Chez James Brandon Lewis, le souffle des grands, un souffle que rien ne peut éteindre, un souffle-mémoire reliant l’ancien à l’actuel. Autre musicien-mémoire, Chad Taylor aligne Roach, Murray, Drake dans sa ligne offensive. Chad Taylor possède le feu aux baguettes, l’art des déviations heureuses. Pas de rebonds chez lui (on peut le regretter) mais une frappe qui jamais ne doute. Droit au but donc pour nos deux musiciens-improvisateurs. Pas de temps mort mais tout sauf un exploit sportif. Juste le jazz criant que l’on peut toujours compter sur lui.

 

 

Omri ZIEGELE

TOMORROW Trio

ALL THOSE YESTERDAYS

Omri Ziegele : as-v / Christian Weber : b / Han Bennink : dr

 

 

                    C’est en trio plus qu’ailleurs qu’éclate le talent du saxophoniste Omri Ziegele : soufflé zébré, écarts colemaniens (O.My God lui est d’ailleurs dédié), phrasés escarpés, le saxophoniste aime à insister sur un trait et repousser les effets faciles. Cela fait de lui un solitaire des grands chemins, contrebasse et tambours préférant assumer (avec splendeur !) leur rôle d’accompagnateurs de luxe (mais quel déferlement quand Christian Weber & Han Bennink prennent la parole) plutôt que de fanfaronner à tout va (quelques piques néanmoins quand la situation le permet).

 

 

                    Au fil des plages, le trio se projette tout autant dans les espaces vierges que dans le resserrement et n’oublie jamais la possibilité des lyrismes discrets. Ici, un jazz sans compromis et sans ficelles. 

 

 

Ingrid LAUBROCK –

Kris DAVIS

BLOOD MOON

Ingrid Laubrock : ts-ss / Kris Davis : p

 

 

Un véritable travail d’orfèvre ici. Non pas une rencontre organisée à la va-vite mais une dense préparation. On imagine les répétitions, les mises en place et perspectives, les chemins suivis ou abandonnés pour que s’impose l’évidence. Chaque composition est une histoire que les deux musiciennes explorent et s’évertuent à toujours enrichir. On pourrait ainsi résumer le début de cet enregistrement : les compositions de la pianiste sont finement ciselées tandis que plus sombres et microtonales sont celles de la saxophoniste. Et bien sûr, la suite nous dira le contraire tant les musiciennes savent échanger leurs rôles-facettes.

                    C’est qu’ici si la liberté passe par l’écriture (deux improvisations libres néanmoins), la vivacité, le dialogue ouvert, les complicités depuis longtemps acquises par les deux musiciennes n’en finit pas de surprendre. Un jeu agile pour l’une, des inquiétudes harmoniques pour l’autre et, très rapidement, les rôles s’échangent. Soit Ingrid Laubrock et Kris Davis : un havre d’intensité et de sensibilité totalement assumé.

 

 

 

Alexander HAWKINS – Tomeka REID

SHARDS & CONSTELLATIONS

Alexander Hawkins : p / Tomeka Reid : cello

 

 

                    Avec en toile de fond quelques glorieux anciens de l’AACM (Muhal Richard Abrams, Leroy Jenkins) et avec dans l’esprit le désir de renouveler les formes, Alexander Hawkins et Tomeka Reid enregistrent Shards & Constellations une journée d’avril de l’an dernier. En phase, bavards ou croisant quelques silences constructeurs, l’une aime à tricoter les cordes de son violoncelle et faire crisser l’archet tandis que l’autre fouille à chaque seconde son envie d’échappée belle.

                    Et quand surviennent Peace on You d’Abrams ou l’Albert Ayler de Jenkins apparait un palais aux harmonies naturelles, délicates et s’armant de teintes encore plus expressives, immortelles. Puis, reprenant le chemin de l’improvisation le britannique et la native de Washington vont multiplier les angles en prenant bien soin d’éviter toute collision et tout désordre. Une belle et fertile rencontre.

 

Luc BOUQUET

 

 

Les disques Intakt sont distribués par Orkhêstra.

 

 

Cecil TAYLOR and

Tony OXLEY

BIRDLAND NEUBURG 2011

Fundacja Sluchaj FRS 13/2020

 

 

                    Première remarque : excellente qualité sonore « bien détaillée » de l’enregistrement estampillé Bayerische Rundfunk, ç-à-d. optimal, vu que c'est le preneur de son musique classique de la Bayerische bien au fait des techniques musicales contemporaines. Du Oxley et du Taylor comme cela doit sonner dans une chaîne hi-fi digne de ce nom.

                    Deuxième remarque : si vous tenez absolument à mettre la main sur l’album physique, il est temps de commander Birdland Neuburg 2011 immédiatement : https://sluchaj.bandcamp.com/ , car les copies CD s’envolent…. Sinon il vous restera à télécharger l'album digital. Et comme le catalogue du label est vraiment intéressant, vous pourrez coupler cet achat avec d’autres trouvailles, comme le duo Paul Lytton – Nate Wooley (Known/Unknown). Parmi les quelques duos et trios enregistrés par le pianiste avec le percussionniste, ce présent album nous fait entendre au mieux la quintessence du jeu percussif spécifique de Tony Oxley et c’est sans doute leur premier album que je mettrai au sommet de la pile de cd’s pour me replonger dans leur collaboration musicale. La qualité de la construction pas à pas de leur musique dans le temps et l’espace sonore s’impose avec une évidence lumineuse. Au fil des décennies et en se rapprochant de la fin de sa vie, Cecil Taylor, "l'inventeur du free jazz", a épuré son jeu pianistique : pour ceux qui cherchent à s’initier à son univers sans en craindre « une indigestion » en raison de l’extrême densité et intensité de sa musique en concert,  Birdland Neuburg est sans doute une porte d’entrée idéale. Cet enregistrement permet de saisir la subtilité, les détails du jeu et la qualité du toucher du pianiste et du percussionniste et de mieux comprendre ce qui unit réellement les deux artistes. On attribue aux batteurs le rôle parfois simpliste de « kicker », de propulseur de l’autre musicien, pianiste ou souffleur. Comme si un phénomène comme Cecil Taylor avait besoin qu’on le pousse et l’emporte dans une débauche de roulements et de frappes pour délivrer l’énergie inextinguible de sa musique. Tony Oxley ajoute des couleurs, des friselis délicats sur les cymbales et des micro-roulements et commente subtilement les doigtés ondoyants du pianiste en laissant ouvert une bonne partie de l’espace sonore , nous permettant d’entendre distinctement l'extraordinaire toucher au clavier, toute la dynamique de son jeu et sa richesse harmonique. Oxley, plus inventif qu’à l’accoutumée se maintient en permanence sur le qui-vive pour changer subitement de registre en fonction des multiples mouvements de cette suite, certains surgissant par surprise. On trouve dans cet enregistrement un équilibre idéal dans les durées de chaque séquence de cette œuvre.  De l’intensité en piano, voire pianissimo et celles en crescendo vers le forte. Comme le fût en son temps, un album comme Silent Tongues (1974),  l’enchaînement des motifs simples vers des constructions plus complexes acquiert ici une qualité didactique tout en étant ludique, tonique et spontanée et permet à de nombreux auditeurs moins au fait de la musique Taylorienne de pénétrer dans son univers, lequel évoque indubitablement la danse et les mouvements libres du corps. 

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

 

Frederick GALIAY CHAMAELEO VULGARIS

TIME ELLEIPSIS

AYLER RECORDS AYLCD-161 – 2020

 

 


                    Le retour du caméléon commun. Après une brève apparition en 1999 pour une Ouverture facile, durant laquelle il semblait encore ramper à la recherche d’une improbable ouverture amoureuse,   le caméléon nous revient avec une énergie nouvelle. Il est vrai que son initiateur, Frederick Galiay, s’est depuis nourri à d’autres rencontres, avec Edward Perraud au sein de Big (avec une image de pochette représentant un autre saurien, pétrifié !)/Big Pop, puis affirmé avec Pearls Before Swines, intégrant à sa démarche une vitalité plus rock. Retrouvant une partie de ses complices d’il y a vingt ans (Jean-Sébastien Mariage à la guitare, Frank Vaillant à la batterie), il partage son aventure avec de nouveaux compagnons de route (Antoine Viard au saxophone baryton électrifié, Julien Boudart au synthétiseur analogique et Sébastien Brun, également à la batterie et aux percussions). Bassiste, il ne surprendra personne d’opter pour des sonorités sombres, assez métalliques et presque infernales. La structure des pièces apparait plus cohérente que dans le premier opus, conserve une tension alimentée par la guitare de Jean-Sébastien Mariage, et si les effets sonores du synthé analogique de  Boudart offre parfois une image plus gaie, ce n’est que pour mieux souligner un travail d’ensemble qui cherche à véhiculer une approche convulsive vécue avec une sérénité bouddhique, à laquelle se réfèrent l’iconographie et les titres.

 

Pierre DURR



Mirtha POZZI

TZIMX – PERCUSSIONS / MULTIPLES

Nowlands / TAC – TAC017

Mirtha Pozzi (voc, percussions), avec Pablo Cueco (électro).

Sortie le 15 mai 2020

 

                   

                    Tzimx, le dernier opus en date de Mirtha Pozzi sort en mai 2020 chez Nowlands. Spécialiste des onomatopées, Pozzi explique que le titre du disque vient du « Tzim ! Dzing ! ou Tsimm ! » des cymbales. Percussions / Multiples, le sous-titre du disque illustre également le projet : un disque de percussions ou les multiples sont caractérisés par les interventions électroacoustiques de Pablo Cueco et de l’ingénieur du son Christophe Hauser.


 

                    Les seize compositions sont signées Pozzi, qui cite John Cage et Luc Ferrari comme influences. La musicienne explique dans les notes de la pochette que « la musique s’organise en quatre épisodes de quatre titres chacun, extraits de quatre zones sonores ».

- La suite « Insinuo... », qui joue sur un contraste entre des sons électro-acoustiques et des percussions métalliques, s’inscrit dans « la zone musique mixte ». Elle est, par ailleurs, associée à quatre dessins et collages, œuvres de Pozzi.

- Les quatre « Touch’... » sont des mouvements pour des orgues de percussions et font partie de « la zone claviers de sons indéterminés ».

- « La zone des poèmes sonores » met en scène la voix et les peaux. Elle regroupe « Mkata Sch » et « Mkata Ixs », tirés d’Autrement dit, « K.K.O. Pikoté » inspiré d’un poème de Bernard Réquichot et « Gadji Beri Bimba », d’après une poésie d’Hugo Ball.

- Les quatre « Fla... » font partie de « la zone cuik-plak-tri-güamik » et s’organisent autour d’une introduction sur des tam-tams, suivie de développements sur des tambours préparés

                    Autrement dit, Tzimx est constitué de quatre suites en quatre mouvements qui se succèdent dans le même ordre d'une suite à l'autre : « Insinuo », « Touch'... », « Mkata... » et « Fla... ». Chacun des mouvements s'inscrit dans une logique de traitements sonores et rythmiques cohérents. Ce qui structure les suites et donne des repères à l'auditeur. Dans les premiers mouvements (« insinuo... »), la complémentarité des effets électro-acoustiques et des cliquetis, crissements et autres grincements sur les cymbales évoquent les Percussions de Strasbourg (« Insinuo IN ») et la musique acousmatique (« Insinuoso SO »). Avec leurs rythmes dansants, les deuxièmes mouvements (« Touch'... ») laissent la part belle aux tambours qui évoquent l'Afrique (« Touch' convexes ») et le gamelan (« Touch' métamor-phiques »). Associés aux roulements serrés sur les percussions, les murmures, souffles, chuchotements ou onomatopées des troisièmes mouvements leur donnent une tonalité étrange, un peu comme des incantations (« Gadji Beri Bimba »). Quant aux quatrièmes et derniers mouvements, ils renouent avec des rythmiques graves (« Fla plak »), des résonances profondes (« Fla tri ») et un foisonnement de jeux sonores (« Fla güamik »).

                    Amateurs inconditionnels de chansons douces et autres ritournelles mélodieuses, passez votre chemin : Tzimx triture peaux et métaux dans un feu d'artifice de rythmes et de textures sonores !

 

Bob HATTEAU

 

 

Chris BURN

& Simon H.FELL

CONTINUOUS FRAGMENT

Bruce’s Fingers BF 139

https://brucesfingers.bandcamp.com/album/continuous-fragment

 

 

                    R.I.P. Simon H. Fell  (13 janvier 1959 – 28 janvier 2020) : un musicien parmi les plus sous-estimés. Un duo contrebasse - piano improvisé de 24 minutes qui contient l’essentiel de ce que deux improvisateurs / instrumentistes de haut-vol peuvent vous offrir de mieux avec leurs deux instruments. Extrait d’un concert le 21 janvier 2010 au Café Oto organisé et enregistré par Simon Reynell, le responsable du label another timbre, label insigne de la « nouvelle improvisation » (réductionnisme, lower case, New Silence, post AMM, malfattisme, keith rowisme, accointances cagiennes et feldmaniennes etc…). Chris Burn et Simon H. Fell ont été historiquement deux artistes importants (et plus âgés) à s’être inscrits dans cette transition vers ce renouveau de la musique improvisée libre dans la « radicalité », sans pour autant en adopter « l’attitude » etc… Rappelez – vous : Mark Wastell, Rhodri Davies, Phil Durrant, Axel Dörner, Jim Denley … Chris Burn explore les mécanismes, les cordes et la carcasse intérieure / table d’harmonie du grand piano et le jeu nerveux de Simon H. Fell sur sa contrebasse se coule dans une profonde empathie et ricoche sur les moindres sons de son partenaire. L’improvisation se déroule à la fois de manière paisible et tendue, avec de superbes nuances dans les touchers, les contrastes fins, les techniques alternatives rendant l’écoute de cette expression « abstraite » et exacerbée naturelle et allant de soi. Leurs précieux pincements, frottements et chocs légers attirent nos oreilles au plus près de la surface vibrante de leurs deux énormes instruments. Tour à tour, le tintement métallique des cordes du piano et les chocs sourds sur la table d’harmonie se distinguent clairement ou se fondent au cœur des vibrations frottées et des harmoniques aiguës des cordes et du chevalet du gros violon. En semblant effleurer leurs instruments, les duettistes développent un parcours focalisé sur l’essentiel, l’infime et l’extension de la palette sonore qui font vivre ces magnifiques 24 minutes comme si elles oscillaient généreusement entre une ou deux fois soixante secondes et une (presqu’) heure dans laquelle interfèrent / prolifèrent des événements sonores merveilleux (trop peu souvent ouïs par les temps qui courent) sans que la durée pèse et doive s’inscrire dans la patience de l’auditeur. Niente esbrouffe.

                    Spontanéité de l’invention sonore immédiate parfaitement conjointe à des intentions musicales finement ciblées. Du grand art indispensable sans lequel l’improvisation perdrait toute son acuité.

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

  

Elisabeth COUDOUX

EMISZATTETT

PHYSIS

IMPAKT RECORDS

www.impaktrecords.de

                    Le texte intitulé "Physis" est signé Eva Jeske. Il est question d’un rêve assez tourmenté dans lequel l’auteur commence par bouger avec de nouvelles sensations relatives à son corps, jusqu’à monter verticalement comme un serpent avant de retrouver les prairies de 1996 qu’elle visitait lorsqu’elle était enfant. Puis elle pénètre une forêt sauvage, dans laquelle des créatures apparaissent, inconnues mais qui donnent une impression de sureté… en s’agrippant aux branches des arbres, elle parvient à retrouver leurs racines. Puis, doucement et avec soin, ces créatures étendent sur leurs prairies des  tissus sous le regard de la rêveuse qui voit l’ensemble des couleurs se mélanger pour ne former plus qu’un seul brun…

                    Quel rapport avec ce disque me direz-vous ? Et bien ce rêve est littéralement mis en musique par Elisabeth Coudoux (violoncelle, moteur) et le groupe Emiszatett qui décline les différentes phases oniriques sur une quarantaine de minutes. Certes, un rêve n’est jamais aussi long, mais chaque musicien prend le temps de développer méthodiquement les ambiances décrites par Eva Jeske. Que ce soit Matthias Munche au trombone, Robert Landfermann à la contrebasse, Philip Zoubek au piano préparé et synthétiseur, Etienne Nillesen, plus aux percussions (snare drum) qu’à la batterie, inappropriée pour cette expérience. Le groupe est extrêmement soudé, dès l’introduction on est plongé dans un tourbillon quasi industriel qui fait ressentir les mouvements homogènes d’un corps qui vient de muter, ou tout du moins qui se sent plus vivant que jamais. Le passage dans la prairie est d’un calme olympien mais avec ces petites touches quasi imperceptibles qui incrustent ce morceau servant de lien de la mémoire vers l’inconnu. Quant à la forêt, la description sonore qui en est faite permet le développement de l’imaginaire.

Le dernier éclat dure moins d’une minute, réponse à l’introduction pour décrire la couleur brun de la fin du rêve.

Chaque pièce correspond parfaitement au texte et l’ensemble produit un album des plus réussis.

 Philippe RENAUD


Birgit ULHER &

Franz HAUTZINGER

KLEINE TROMPETENMUSIK 

Relative Pitch RPR1107

                     Ce n’est pas le premier album de duo de trompettes que l’hambourgeoise Birgit Ulher a publié pour Relative Pitch : en 2015, nous avions eu droit à Stereo Trumpet avec Leonel Kaplan. Il faudrait trouver le temps pour comparer les deux albums. Celui-ci commence lentement en mode respiratoire avec une prise de son très rapprochée, chaque musicien, Frantz Hautzinger et Birgit Ulher occupant chacun un canal de la stéréo. Sous la pression des poumons et des joues, l’air s’échappe dans les tuyaux sans le chant précis de l’embouchure et se colore petit à petit de nuances infimes, bruits naturels produits par des procédés techniques alternatifs. Très vite, un dialogue de sonorités, de percussions buccales, d’effets de lèvres, crissements, déchirures, bourdonnements mou-vants oscillent, s’interpénètrent, relaient leurs dynamiques. Un excellent point chez Ulher a toujours été l’aspect rythmique, une articulation spasmodique liée à un sens aigu du timing (Firn). Il est ici partagé et tellement bien intégré au sein du duo que la performance individuelle et sa trace est complètement oblitérée au profit du travail collectif. Qui joue quoi ?  On en n’a cure. L’écoute mutuelle de chaque geste, de chaque timbre est palpable, précise, vivace. Ce qui importe c’est la combinatoire des sonorités, des timbres, du bruitage, du souffle cru de l’air qui envahit l’espace auditif capté par les micros. Chaque pièce a son caractère propre, mais à l’intérieur de chacune d’elles, règne un emboîtement d’univers, de stases, de fragmentations du son, de contorsions de timbres, de grondements de machines, expressions de bruits blancs puis roses, bisous exacerbés. Le silence point au troisième morceau, Filz. Au fur et à mesure que leur musique se déroule et s’étend, se diversifie et évolue, on est surpris par son renouvellement constant au niveau des formes, alors qu’on perçoit un feedback permanent d’éléments sonores déjà exploités. La mise en place et l’agencement méticuleux des effets sonores est intense et les duettistes en sollicite toujours de nouveaux qui déniaisent de plus en plus l’oreille. Leur démarche est basée sur l’utilisation systématique de techniques étendues et bien des amateurs d’improvisation en sont curieux, voire friands parce que c’est d’avant-garde, etc… Mais au-delà de la curiosité, c’est surtout leur capacité à les étendre presqu’à l’infini et à en architecturer les éléments dans des formes et des paysages en constante mutation sans lassitude. Du grand art. Métaphysique des tubes ? Plutôt, dialectique des bruissements de l’air, dramaturgie buissonnière des embouchures, des lèvres, du froissement de la colonne d’air et une capacité narrative qui sublime leur esthétique dite « abstraite » et se révèle nourrie d’images et d’imaginaire. Une évidente réussite.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


 


WHIRLWIND RECORDINGS


                    Le moindre que l’on puisse dire, c’est qu’en dix ans d’existence et cent cinquante disques au catalogue, Whirlwind Recordings, le label londonien fondé par le contrebassiste américain Michael Janisch, n’a pas chômé ! Ci-dessous, voici trois des quinze disques sortis en 2018, qui donnent la parole aux saxophonistes Walter Smith III et Julian Siegel, à la formation d’Ingrid Jensen et Steve Treseler,

  

Ingrid JENSEN &

Steve TRESELER

INVISIBLE SOUNDS: FOR KENNY WHEELER

Whirlwind Recordings – WR4729

Ingrid Jensen (tp, electro), Steve Treseler (ts,cl, bcl), Geoffrey Keezer (p), Martin Wind (b) et Jon Wikan (d), avec Katie Jacobson (voc) et Christine Jensen (ss).

Sortie le 26 octobre 2018


               Décédé en septembre 2014, l’éclectisme, le son et les compositions de Kenny Wheeler ont influencé moult musiciens. Ingrid Jensen et Steve Treseler sont de ceux-là. Dans Invisible Sounds: For Kenny Wheeler, ils rendent donc hommage au trompettiste canadien.


                    Jensen et Treseler jouent avec la section rythmique habituelle de la trompettiste : Geoffrey Keezer au piano, Martin Wind à la contrebasse et Jon Wikan à la batterie. La chanteuse Katie Jacobson et la saxophoniste Christine Jensen (et sœur de la trompettiste) sont invitées sur trois morceaux. Le répertoire tourne évidemment autour de Wheeler, avec huit de ses thèmes, mais également un titre de chacun des leaders du quintet.

                    Après une introduction à la fois élégante – les contrepoints de la trompette, du saxophone ténor et du saxophone soprano - et mystérieuse, comme les affectionne Wheeler, « Foxy Trot » décolle, avec des soufflants touffus et des rythmes aux consonances latines – suites d’accords du piano, riffs entraînants de la contrebasse et batterie en mode percussion avec de nombreux rim shot.

                    Jensen joue une ligne aérienne pour introduire « Kind Folk », bientôt rejointe par Treseler à l’unisson, sur une rythmique toujours vive et légère. La trompette, la contrebasse et le ténor prennent ensuite chacun un chorus velouté, portés par un piano sur le qui-vive et une batterie énergique, sans excès.

                    « 546 » commence par une ode exposée à l’unisson par la trompette et le ténor auxquels s’ajoutent les vocalises de Jacobson et l’archet de Wind. Le piano change de direction, avec un chorus aux contours bop, soutenu par une walking frétillante et un chabada serré.

                    L’ostinato de Keezer, les phrases sombres de Wind à l’archet, les vocalises solennelles de Jacobson, les mailloches de Wikan et les contre-chants majestueux du ténor et de la trompettent donnent à « Gentle Piece » un caractère particulièrement majestueux, dans la continuité de « 546 ». Wind et Keezer détendent ensuite l’atmosphère, appuyés par Wikan, discret, avant que Jensen et Treseler ne se mettent à croiser leurs phrases avec délicatesse. La deuxième partie du morceau, lancée par Keezer, en verve, revient à une ambiance cool, walking et chabada à l’appui.

                    « Old Time » porte bien son nom : la rythmique vigoureuse et sautillante, la trompette bouchée et ses effets dirty, le ténor avec ses accents bluesy, le foisonnement des voix et le thème dansant renvoient les auditeurs dans un Barrel House de La Nouvelle-Orléans.

                    Petits échanges heurtés et dynamiques qui se concluent sur des contrepoints majestueux entre la trompette et le ténor, « Duet » est un interlude signé Treseler.

                    Sur une rythmique dense et un piano expressif, la trompette et le ténor déroulent « Everybody’s Song But My Own » dans une ambiance faussement nonchalante. Le piano prend un chorus inspiré, soutenu par la walking de la contrebasse et le chabada de la batterie.

                    Keezer introduit joliment « Where Do We Go From Here » sur une rythmique gracile – walking et shuffle de Wind et balais de Wikan, tout en souplesse –, puis les croisements de voix de Treseler et Jensen évoquent une ambiance West Coast, à peine infléchie par le chorus du piano.

                    Deuxième intermède du disque, de la plume de Jensen, « Ingalude » est un mouvement d’ensemble d’une gravité noble.

                    C’est une version live de « Foxy Trot » qui conclut le disque, sans le soprano, mais avec la même vivacité que la version enregistrée en studio et davantage de lâcher-prise dans les chorus.

                    Raffiné, réfléchi et bien dans son époque, Invisible Sounds: For Kenny Wheeler lui aurait certainement beaucoup plu.


IN COMMON: WALTER SMITH III & MATTHEW STEVENS

IN COMMON

Whirlwind Recordings – WR4728

Walter Smith III (ts), Matthew Stevens (g), Joel Ross (vib), Harish Raghavan (b), Marcus Gilmore (d).

Sortie le 19 octobre 2018


                En 2017, Walter Smith III et Matthew Stevens montent In Common, un quintet avec Joel Ross au vibraphone, Harish Raghavan à la contrebasse et Marcus Gilmore à la batterie. Leur premier album sort en octobre 2018 chez Whirlwind Recordings, avec dix compositions originales.

                    Les mélodies sont soignées (« Unconditional Love »), plutôt placides (« YINZ »), en mode ballade (« Foreword ») ou thème-riff (« Baron »). Raghavan et Gilmore maintiennent une carrure solide (« Unsung ») et régulière (« ACE »). La paire rythmique alterne des lignes énergiques (« Baron »), des cliquetis accompagnés de motifs minimalistes (« 13th Floor »), une walking et un chabada exemplaires (« About 360 »)... Le vibraphone de Ross swingue gaiement (« Unsung »), joue son rôle de carillon (« ACE »), dialogue avec le saxophone et la guitare (« YINZ ») et met en valeur sobrement le discours des solistes (« Foreward »). Smith et Stevens ancrent leurs propos dans un néo-hard-bop efficace (« Unsung »), sans effusion virtuose : unissons abrupts (« About 360 »), questions-réponses avisées (« YINZ »), contre-chants adroits (« Foreword ») et duo mélodieux (« ACE »).

                    In Common ne met pas le jazz sens dessus dessous, mais Smith et Stevens parviennent à relire le hard-bop avec une pâte personnelle.


Julian SIEGEL QUARTET

VISTA

Whirlwind Recordings – WR4717

Julian Siegel (ts, ss, bcl), Liam Noble (p), Oli Hayhurst (b) et Gene Calderazzo (d).

Sortie le 2 février 2018

 

               Il y a une dizaine d’années, le saxophoniste Julian Siegel monte un quartet avec Liam Noble au piano, Oli Hayhurst à la contrebasse et Gene Calderazzo à la batterie. En 2011, ils enregistrent Urban Theme Park pour Basho Records. Les quatre musiciens récidivent avec Vista qui sort chez Whirlwind Recordings en février 2018.

                    Siegel propose dix compositions de son cru et le quartet reprend « Un poco loco » de Bud Powell. Des démarrages abrupts avec le ténor et le piano à l’unisson (« The Opener ») ou en décalé (« Vista »), des thèmes véloces (« Un poco loco ») et enjoués (« Pastorale »), de brefs passages en walking et chabda (« Billion Years)… Vista fleure bon un néo hard-bop tendu (« The Goose »). Et même les airs plus délicats (« Full Circle ») ou aux allures de comptine (« I Want To Go To Brazil ») servent de prétextes à des développements énergiques et entraînants (« Idea »). Seule « Song » reste du domaine de la ballade relax. Les volutes dynamiques du ténor (« Vista ») et autres virevoltes de la clarinette basse (« Idea ») n’ont rien à envier à l’écurie de Blue Note… Siegel fait monter « Pastorale » dans les tours, mais c’est surtout « The Claw », avec sa mélodie dissonante, les contre-chants du piano, la pédale de la contrebasse et la batterie touffue qui évoque le plus l’héritage croisé d’Ornette Coleman et de John Coltrane. Noble est un accompagnateur complet, qui met avantageusement en relief le discours du soliste (« The Opener »), dialogue dans un format contemporain avec ses acolytes (« Pastorale), se joint à la rythmique pour mettre de la pression (« I Want To Go To Brazil ») ou accentuer un riff dansant (« Idea »). Ses chorus révèlent un pianiste au lyrisme (« Full Circle ») plein de nuances (« Vista ») et aux idées convaincantes (« Un poco loco »). Heurtée (« The Opener »), puissante (« The Goose »), foisonnante (« Pastorale »), grondante (« The Claw »), dense (« Un poco loco »), funky (« Vista »)… la rythmique Hayhurst et Calderazzo dépote !

                    Vista n’est certes pas révolutionnaire, mais sa musique vigoureuse est d’une efficacité redoutable !

Bob HATTEAU

 ROBBE GLOAGUEN QUARTET

GARDEZ VOTRE SANG FROID

INTERCOMMUNAL FREE DANCE MUSIC ORCHESTRA

THÉÂTRE DEJAZET 1984

MAZETO SQUARE 3770005705244 

                    Voilà un fabuleux document sonore comme rarement on en reçoit. Le quartet  de Fabien Robbe (piano) et Jérôme Gloaguen (drums) interprètent la musique de François Tusques sur le premier disque, en compagnie d’Eric Leroux (saxophone) et un pilier de l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra, le nassiste Tanguy Le Doré. Pour le second cd, Julien Palomo, archiviste des œuvres de Tusques, a ressorti une cassette d’un concert enregistré au théâtre Déjazet en juillet 1984. Il a fallu à Julien retravailler cette bande qui n’avait pas trop souffert mais qui comportait cependant pas mal de défauts. Lorsque l’on connait la rareté des disques du groupe phare du pianiste, voilà un vrai bonheur qui s’étend sur près d’une heure. Et, surtout, à part "les amis d’Afrique" que l’on trouve sur "Le Musichien", tous les autres titres, que ce soit en quartet ou en live sont inédits sur disque…avec l’esprit de François Tusques qui plane sur l’ensemble, ne serait-ce que par les titres : "Une fleur entre les pavés", "Vérification d’identité", "Combat de coq" ou "Mon cœur est comme un bol de lait qui frissonne". Tout un programme ! pour l’Intercommunal, la formation autour du pianiste comportait les indispensables Carlos Andreu, Noel McGhie, Ramadolf, et des "jeunes" prometteurs qui ont pour nom Sylvain Kassap, Pablo Cueco, Mirtha Pozzi ou Bruno Girard, sans oublier le bassiste.

                    Il faut insister sur le travail de Julien Palomo, véritable restaurateur / orfèvre, et le label Mazeto Square qui nous apporte là un véritable chef d’œuvre.

Philippe RENAUD 

mazeto@mazeto-square.com