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Chro20200405

Chroniques de disques
Avril - Mai 2020

 Albert AYLER

SAINTS

Debut

Albert Ayler : ts / Norman Howard : tp / Henry Grimes : b / Earle Henderson : b / Sonny Murray : dr 

 

                    Le 24 février 1964, John Coltrane n’a pas encore enregistré A Love Supreme mais Albert AylerNorman HowardHenry GrimesEarle Henderson et Sonny Murray gravent Spirits. Les premières notes de Witches & devils disent tout des libertés à venir : la trompette fréquente de rugueux rivages entre fêlures et pleurs rentrés, le saxophoniste fait du cri un soleil en fusion, entre pizz et arco, deux contrebassistes stabilisent l’espace tandis qu’un batteur compte fleurette à des cymbales frémissantes.

                    Et voici Spirits, l’hymne. L’hymne du free jazz ? Phrasés croisés, horizontalité bafouée, trompette perce-neige, une cymbale et une caisse claire affirment leur fraternité. Oui, une cymbale et caisse claire seules suffisent pour que s’élève ce tournis éternel. Et le sortilège s’incruste, un sortilège d’un inouï toujours bouleversé, toujours en équilibre instable, toujours sidérant de beauté crachée. En douceur, ils nous disent : « voilà, nous avons trouvé le chemin de toutes le libertés, de toutes les audaces et nous comptons bien le garder. Nous ne serons plus jamais accompagnateurs, ni chefs : nous viserons toujours les hautes profondeurs, là où se nichent les plus forts remous ». Et, si vous voulez vraiment savoir : ils ont tenu leurs promesses. 

Luc BOUQUET 

ATIPICO 4

NEXT PLANET ON THE WAY

SETOLA DI MAIALE SM 3780

ACTISDATO@LIBERO.IT

                    Ce disque a été enregistré en 2017… 3 ans déjà que Carlo Actis Dato et son quartet atypique sont partis à la recherche de la prochaine planète sur la route… Dato poursuit grâce à ses compositions son exploration du folklore italien et de son adaptation improvisée dans un style immédiatement reconnaissable avec ce grain de folie présent dans chacun de ses disques, que ce soit en solo trio, quartet, … ici ce sont les clarinettes qui dominent : basses (CAD et Flavio Giacchero) ou normales (Beppe Di Filippo et Stefano Buffa). Mais les saxes (ténor, baryton, soprano, alto) sont aussi de la partie. Il y a même une cornemuse ("Belfagor" et ses harmoniques arabisantes qui côtoient l’Ecosse).

                    16 morceaux, plutôt des courtes pièces, qui donnent à ce disque une unité dans la mélodie et la démesure. Carlo, sur disque, continue à ne pas se prendre au sérieux tout en présentant un univers sonore agréable à l’écoute et plein de surprises. Il est temps de réinviter cette scène italienne dans notre hexagone. 

Philippe RENAUD 

David LEAHY

Philipp WACHSMANN

TRANSLATED SPACE

FMR CD539-0519

Beadrecordssp CD-BDSSP14. 

                   Un album signé Philipp Wachsmann est toujours un enregistrement à considérer de près, à écouter soigneusement, à réécouter, à méditer, à conserver et à remettre sur la platine. Depuis de nombreuses années- décennies, il a cultivé l’art du duo et du trio avec un nombre important d’improvisateurs triés sur le volet : Paul Rutherford, Barry Guy, Fred Van Hove, Marcio Mattos, Teppo Hauta-Aho, Evan Parker, Howard Riley, John Russell, Phil Minton, Martin Blume, Matt Hutchinson. Son art très personnel se distingue complètement de celui des autres violonistes improvisateurs, évitant soigneusement la transe virtuosiste et les effets d’archet et de manche ou la logique implacable issue de la pratique du classique contemporain. Philipp Wachsmann n’a pas son pareil pour gauchir une ligne mélodique, pour rendre incontournable le rebondissement impromptu du bois de son archet sur une corde, faire varier un canevas simplissime d’un micron, frêle détail qui s’impose comme la huitième merveille ou de faire surgir de très brefs et curieux clusters, véritables micro-compositions. Schönberg a du sûrement rêver d’un tel violoniste. Avec le contrebassiste Néo-Zélandais David Leahy, il a trouvé un alter-ego en empathie complète qui puise à plaine main dans les ressources sonores de la contrebasse. Un duo de cordes et quel duo ! Tous deux ont un parcours avec la danse et les danseuses/ danseurs. Depuis l’extraordinaire album Balance (Incus 11) où une danseuse apparaissait au verso de la pochette, Phil Wachsmann a travaillé intensément avec des danseuses, créant des correspondances gestuelles – visuelles entre les deux pratiques. Danseur improvisateur émérite, David Leahy a développé l’improvisation simultanée en dansant avec sa contrebasse étendant / unissant ainsi le mouvement de la musique vivante au travers de l’expression de son corps et de ses membres…David a construit un trio de cordes intéressant avec le violiste Benedict Taylor. Ce qui veut dire beaucoup. Mais surtout ces deux improvisateurs ont en commun l’art d’inventer simultanément leurs propres musiques en collaboration instantanée, auditive, se complétant, s’échappant, se répondant, s’unissant... L’action des doigts et de l’archet, les intensités, les timbres, les vibrations, les mélodies se cabrent, se chevauchent, s’écartent, s’enrou-lent… les deux comparses empruntent des voies éloignées l’un explorant les surfaces de la contrebasse, la touche et le chevalet col legno, l’autre s’élevant dans l’espace de jeu dans des intervalles et des harmonies imaginaires connues de lui seul. Ils s’écoutent profondément sans se l’avouer en évitant ses signaux trop évidents et finalement muets. Translated Space : on peut traduire leur langage personnel et le faire coïncider l’un à l’autre en faisant travailler notre imagination, notre créativité d’auditeur. Des traces indélébiles de leur entente s’évanouissent hors de portée, suspendues dans l’air, inventant une communication intelligible pour ceux qui ont la puissance d’écouter, de sentir, de réfléchir.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG 

 

LANDS

TRANSITION

CHANTELOUP MUSIQUE

Marc Boutillot (Cl, bCl), Philippe Monge (voc, fl, b), Dexter Goldberg (kbd) et Jean-Baptiste Perraudin (d).

Sortie le 27  mars 2020 

                    Après Et Alors !?, disque en trio enregistré en 2007 sur le Petit Label, et Lumière sur la nuit, album en quartet publié en 2026 par Chanteloup Musique, le troisième opus du clarinettiste Marc BoutillotTransition, sort le 27 mars 2020, toujours chez Chanteloup Musique. 

                    Pour ce nouveau projet musical, Boutillot s’appuie toujours sur le contrebassiste Philippe Monge (Rémy Gauche, Vincent Touchard…) et fait appel au claviériste Dexter Goldberg (Ricky Ford, Sangoma Everett, Benny Golson…) ainsi qu’au batteur Jean-Baptiste Perraudin (Olivier Calmel, Nico Morelli, Pascal Frémeaux…).

                    Hormis « Blackbird », le tube de John Lennon et Paul Mc Cartney, le quartet joue cinq titres de Boutillot et deux compositions cosignées avec Monge. Avec une alternance de spoken words et de chant éthéré, « Common Ground » navigue dans les eaux pop rock, tout comme « Blackbird » et son ambiance ténue. Les autres morceaux s’inscrivent davantage dans une lignée funky : ostinato (« L’envol ») et riffs entêtants (« Transition ») des claviers, aux sonorités vintage (« Nouveau départ ») ; lignes sourdes (« Paysage électrique »), motifs entraînants (« L’éveil des ombres ») et boucles dansantes (« Transition ») de la contrebasse ; pêches et roulements foisonnants (« I Am Your Son »), poly-rythmes sur une base binaire (« Paysage électrique ») et régularité dynamique sans faille (« Nouveau départ ») de la batterie ; swing vigoureux (« L’envol »), chorus virevoltant (« Blackbird ») et effets électro aux couleurs funk (« Transition ») des clarinettes.

                    Lands est un quartet punchy ! Dans Transition, Boutillot et ses compères s’aventurent sur les territoires d’un jazz-funk qui ne renie pas l’héritage bop.

Bob HATTEAU  

TAPIR Quartet

TAPIR

TQ2018/1

Guilhem Fontès : p-Fender Rhodes-cl / Thomas Bourgeois : dr-zarb / Akram Chaïb : cl / Philippe Guiraud : b

Tapir (Guilhem FontèsThomas BourgeoisAkram ChaïbPhilippe Guiraud) est insaisissable. On le pense ici, il est déjà ailleurs. On le surprend klezmer et le voici jazzant librement quelques minutes plus tard. Avec fougue et inspiration, réfractaire aux cloisonnements imbéciles, il puise dans le raffinement des musiques du monde quelques traits onctueux subtilement hybridés par une clarinette microtonale et un zarb volubile. Au jazz il emprunte des chorus emportés (Guilhem Fontès, une agréable découverte), des zestes-restes de fusion, de sobres ballades… Et dans tous les cas de figure : une énergie transcendante. Suivons donc le Tapir.

Luc BOUQUET

LES POMPIERS

GRANDE ECHELLE MONTE JUSQU’AU CIEL

AUTOPRODUCTION

               Qui a dit que la région tourangelle ne produisait pas de musiciens intéressants ? Drôle de nom que celui choisit par ces cinq soldats dont la musique peut se propager rapidement, et qui souhaitent rester anonymes : Sergent Sidecar – batterie, Lieutenant Bravo – trombone, Sergent Talu - gros saxo, orgue, synthé, Capitaine Courage - petit saxo, synthé, machines, Canadair - contrebasse, synthé. Ils sont issus du Capsul collectif, très actif sur la région. 

 

                    Les Pompiers mélangent Jazz, musiques de transe, musiques électroniques et amour de son prochain, grandes échelles, musiques répétitives, traditionnelles parfois, gyrophare et bandes rouges, hymnes fédérateurs et interventions d'urgence. C'est autour d'un thème rassembleur, enfantin, et très imagé que le Capitaine Courage a voulu rassembler une équipe soudée ; des amis téméraires et loyaux ; une caserne unie. Entre les morceaux surgissent des reportages pris sur le vif dans une caserne de pompiers, justement, pour vanter la qualité d’une grande échelle mécanique, reportage au mixage brouillé, ou la magnifique "chanson  de la caserne", véritable hymne surréaliste où les instruments à vent remplacent les tuyaux.

                    Moins exubérant que l’ami Carlo, les Pompiers se situent dans le même registre, avec la même dose d’humour, de dérision et de sérieux mélangés, extrêmement mis en lumière par le preneur de son de ce disque, un certain Matthieu Metzger.

Philippe RENAUD

Contact : lespompierslegroupe@gmail.com // 06 83 96 83 42

ANDERS

ANDERS

NaïNo Records

Gildas Etevenard : dr-zither-v / Julien Tamisier : keyb-elec

                    A vrai dire, on ne comprend pas vraiment la démarche de Julien Tamisier et Gildas Etevenard si ce n’est entretenir une ambiance pesante à souhait. Si l’esquisse demeure alléchante, son absence de développement ne peut cacher un cruel manque d’inspiration. Stagnante, prisonnière d’une obsession sans issue, la musique ne parvient jamais à s’élever. Aux antiques sons de synthétiseurs et autres electronics de Tamisier répondent les décalages percussifs d’Etevenard, ces dernier maintenant en éveil l’auditeur mais de cet ambient ne se dessine aucune forme, aucune idée forte. A l’arrivée : un disque anecdotique. 

Luc BOUQUET

Tim HODGKINSON

UNDER THE VOID

Recommended records ReRTH4

 

               Avec Under the Void, Tim Hodgkinson pénètre le domaine de la musique contemporaine. Trois pièces majestueuses composées entre 2016 et 2018 pour la première et en 2019 pour les deux autres. Que se cache t-il sous le vide (Void) ? Pour Under the Void, Hodgkinson a créé des séries d’accords issus d’harmoniques de la clarinette, puis a notamment joué sur les différences que l’oreille peut percevoir lorsqu’une note qui appartient à un accord peut se modifier lorsqu’elle intègre l’accord suivant. Pour la seconde pièce, "Then" Tim Hodgkinson a travaillé à l’oreille sur un ordinateur en utilisant des instruments virtuels (cordes, cuivres, accordéon, piano…) en se rapprochant de son travail avec K. Space, le groupe "shamanique" dont il fait partie, avec Ken Hyder et Gendos Chamzyryn, et ses influences sibériennes chargées d’émotions et de spontanéité. "Örtemchei" ("mondes" dan la langue de Touva, république russe), la troisième pièce, a été exécutée en public en septembre de l’année précédente, par l’Hyperion Ensemble, qui regroupait entre autres Chris Cutler, Mark Sanders, Angharad Davies… Ce qui est présenté sur ce disque correspond à de courts passages d’accords issus de cette prestation, avec également des instruments virtuels rajoutés et traités de différentes manières et sur lesquels Hodgkinson intervient à la clarinette basse, cordes et percussions, ainsi que des bribes d’une autre de ses compositions, Gymnos, enregistrée en 2016 par le même groupe dans une formation différente.

Chaque pièce inclut ainsi des éléments de musique live intégrés dans la composition même. Œuvre ambitieuse, "Under the Void", par son approche harmonique, reste accessible à toutes les oreilles aguerries.

Philippe RENAUD

Florian STOFFNER

Paul LOVENS

Rudi MAHALL

MEIN FREUND DER BAUM

WIDE HEAR

                    Enfin !! Après avoir délaissé, sans doute définitivement, le catalogue entier de son légendaire label Po Torch à l’écart des rééditions vinyliques ou digitales depuis l’avènement du CD, Paul Lovens (et Florian Stoffner) est crédité « Produced by Flo and Lo » ! Tous les autres albums parus en cd depuis la fin de la saga Po Torch, l’auraient été à la demande expresse d’excellents collègues, comme Alex von Schlippenbach, Stefan Keune, Thomas Lehn, Rajesh Mehta, Georg Gräwe, etc… Le fabuleux trio PaPaJo avec le tromboniste PaulHubweber et le contrebassiste John Edwards se distinguant comme une véritable coopérative tri-partite assumée et un des rares groupes permanents du percussionniste.

                    C’est bien le pari de ce remarquable trio avec le guitariste Suisse Florian Stoffner et l’incontournable clarinettiste basse Berlinois Rudi Mahall. Mein Freund der Baum : chacun de ces mots (Mon Ami l’Arbre) intitule quatre intrigantes improvisations enregistrées à Zürich et à Lisbonne en 2016. Florian Stoffner est un sérieux client, disposant tous les moyens nécessaires pour tirer parti des possibilités sonores et ludiques de la guitare dans une voie éclairée par les effets mis en lumière par Derek Bailey, fait front aux audaces et facéties du percussionniste en se laissant entraîner par ou en résistant à la force centrifuge et les arcanes de la maestria lovensienne. Voletant avec un extrême brio dans le registre aigu de son instrument mis au jour il y un demi-siècle déjà par la magie d’Eric Dolphy, Rudi Mahall enfourne inlassablement harmoniques piquantes et coups de bec péremptoires comme un pivert obsédé ou une oie folle. Il faut absolument suivre le percussionniste à la trace en se concentrant sur son jeu et le moindre de ses écarts pour saisir ce que signifie l’état permanent d’improviser et tirer parti du moindre accident de parcours et le rendre musical en toute spontanéité. Cosmique. C’est une leçon sur laquelle nombre de praticiens de la libre percussion et leurs auditeurs concernés / obsédés doivent absolument méditer. Je suis souvent fatigué d’entendre de la batterie roule ta boule sans trop d’acuité, d’expressivité et de dynamique. Lovens joue comme il parle : tout a une signification. Le jeu de Florian Stoffner recèle des impromptus magiques, imaginatifs nourrissant à bon escient l’inspiration des deux complices. C’est rempli de plans séquences à faire péter l’éclairage pour laisser miroiter le clair de lune sur un lac de haute montagne dans le silence du vent sifflant légèrement sur les crêtes. Mon ami, vieille branche ou jeune pousse, grimpe dans l’arbre immédiatement. Hautement recommandable : un des rares albums dont la ludicité et la lucidité n’a rien à envier aux albums mythiques de notre jeunesse, Po TorchLondon Concert et cie....

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

BERLIN ART QUARTET

LIVE AT B-FLAT

UNISONO RECORDS UNICREC7150

            Le nom fait immédiatement penser au New York Art Quartet et à son leader, John Tchicai, pour deux albums enregistrés en 1964 / 65. Ce n’est pas un hasard : le batteur allemand Reinhard Brueggemann, alors jeune étudiant en architecture à l’époque, fut vivement impressionné par ces deux albums, lui qui, de 1965 à 1971, fut l’un des proches de Jost Gebers, fondateur du label FMP. En 2013, Brueggemann eut l’idée de former à Berlin un groupe dans l’esprit du NYAQ avec la même instrumentation. Pour cela, il a fait appel à un tromboniste (Johannes Bauer), un sax ténor (Matthias Schubert) et un contrebassiste (Matthias Bauer), tous trois reconnus dans le milieu de l’avant-garde et musique improvisée en Allemagne. Johannes étant décédé en 2016, c’est Matthias Mueller qui l’a remplacé. 

            Si on ne retrouve pas ici l’exubérance d’un Roswell Rudd ou l’attaque franche et nerveuse d’un Reggie Workman, ce quartet pratique l’art du détail et de la finesse, notamment dans les trois premiers morceaux, sans tomber dans le minimalisme quasi silencieux. Avec "Kombination", le groupe explore des contrées plus colorées, avant d’affirmer une liberté et une cohérence dans l’expérimentation extrême : souffle d’air puis explosion des cuivres, basse souple et chantante, percussions plutôt que batterie. Le dernier morceau consiste en une synthèse de ce qui a été exposé précédemment : mélodie faussement nostalgique, batterie cette fois très présente sur les toms, basse poursuivant le souffle du sax en attendant le trombone qui n’arrive qu’à peu près à la moitié du morceau, pour un duo/duel passionnant, tandis que la contrebasse déroule un discours disert et que la batteur s’active sur les cymbales ; puis le sax s’éloigne laissant la place au trombone pour conclure un disque étonnant de vitalité, de force et de dentelle à la fois. 

Philippe RENAUD


Masahiko SATOH –
Sabu TOYOZUMI

THE AIKI

NO BUSINESS CHAPCHAP SERIES

Dist. Improjazz

                    Provenant des archives d’enregistrements réalisés par Takeo Suetomi et que celui-ci destinait à son label Chap Chap, ce formidable duo entre le pianiste Masahiko Satoh et le percussionniste Yoshisaburo « Sabu » Toyozumi nous est proposé par No Business dans la Chap Chap Serie du nom du label de Suetomi. Trois enregistrements de superbes duos avec Sabu Toyozumi ont déjà été publiés dans cette série et je les recommande : The Conscience avec l’inoubliable tromboniste Paul Rutherford, Burning avec le génial trompettiste chicagoan Leo Smith et Mannyoka avec Kaoru Abe, l’étoile filante du free nippon extrême. Masahiko Satoh est le premier musicien Japonais du free jazz à s’être produit et à avoir enregistré en Europe. Spontaneous avec Albert Mangelsdorff, Peter Warren et Allen Blairman et Trinity avec Peter Warren et Pierre Favre furent publiés par le label Enja en 1972. Vous avez bien lu : Mangelsdorff et Pierre Favre, deux artistes essentiels de l’euro-jazz « free ». Disparu des radars européens depuis l’époque bénie où des labels comme Enja, Moers Music, MPS Saba s’adonnaient à la subversion musicale « avant-gardiste », il serait temps qu’on jette une oreille sur ce formidable pianiste free dont les audaces d’alors étaient solidement étayées par un talent de pianiste et de connaisseur des musiques contemporaines. Il existe un super double album de Joelle Léandre, Signature live at the Egg Farm (Red Toucan), en duo avec deux pianistes japonais, Masahiko Satoh et Yuji Takahashi. C’est souvent dans des albums inattendus que se révèlent le talent profond de la Dame de la Contrebasse et c’est dire que ces deux pianistes raffinés l’inspirent. Avec Sabu Toyozumi, Masahiko Satoh crée un dialogue sur tout ce que propose le batteur, rythmes, scansions, souvenirs lointains d’une Afrique qu’il a traversée de part en part sac au dos du Caire à Accra. Maîtrise des rythmes et des modes musicaux imparable, langage contemporain d’une logique et d’une clarté remarquable, découpage des phrases sur les tempos mouvants, développement d’idées au fil des secondes et des minutes , enchaînements et emboîtements dressés au cordeau en toute spontanéité. Swing immanent …

                    Dans cette chasse à l’homme conjointe, on est emporté dans le temps qui s’efface, la tension qui monte peu à peu dans un crescendo d’énergies et de frappes volatiles jouées avec une sûreté sans pareille…. Dans cette fuite en avant qui finit par tournoyer indéfiniment, se crée un équilibre instable, éphémère, mais d’une solidité à toute épreuve, jusqu’à ce que Sabu nous gratifie d’un solo où se dissolvent les cellules rythmiques dans un air de samba… Et le duo reprend de plus belle jusqu’à ce que le pianiste tourne seul autour de quelques notes en altérant continuellement une pulsation, un intervalle, une note, une saccade dans le même élan.  Une belle histoire aux allures d’éternité, de questionnements, d’interactions subtiles et d’envols majestueux. Des césures bien placées, un partage intense et une fontaine d’idées, d’images, de doigtés défilent à belle allure avec une lisibilité et une assurance sans faille, sans temps mort. Le batteur sort tout droit de l’école de vie de l’AACM (dont il fit partie il y a bien longtemps) et de tournées incessantes affirmant une africanité non feinte. Avec un pianiste aussi distingué, la paire est détonante. Une belle réussite du 9 mars 1997 à Yamaguchi City que je recommande vivement.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG



Barry GUY BLUE SHROUD BAND

INTENSEGRITY - ODES AND MEDITATIONS FOR CECIL TAYLOR

NOT TWO RECORDS MW 980

            Cela fait déjà un certain temps que ce coffret de 5 cds a pris place dans le bac des disques à chroniquer. Pour quelle raison est-il resté là sans écoute ? Peut-être le sentiment de disques indispensables, la peur de passer à côté ou tout simplement l’empilement d’autres cds tous aussi important les uns des autres. Alors, il fallait bien oser enfin l’ouvrir et poser le disque 1 sur la platine…

INTENSEGRITY 

                    Nous repartons à Cracovie dans la période du 27 au 29 novembre 2016. 3 jours de concerts comme une carte blanche à Barry Guy, contrebassiste, compositeur et chef d’orchestres à géométrie variable. Qui, pour ce premier cd, laisse la place aux membres de son groupe, le Blue Shroud Band. Le premier morceau revient au trompettiste Percy Pursglove, une introduction de 3 minutes et 47 secondes d’un solo tendu, continu, qui pose les bases de ce que sera cette session. Par contraste, Maya Homburger enchaine sur une pièce de H.I.F. Biber (1644-1704), compositeur de musique baroque, spécialité de la violoniste et compagne de Barry. Ensuite un solo de souffle continu de Julius Gabriel emplit l’espace, contraste encore entre la fluidité du violon précédent et l’âpreté du baryton, avant que n’entre en lice la voix de Savina Yannatou. Ces deux musicien (ne) s sont rejoint par le maitre des lieux et par Fanny Pacoud au violon alto pour une pièce d’une intensité extrême. Alors que la tension redescend, un nouveau quartet a pris place, avec les trompettes de Pursglove et de Torben Snekkestad, le tuba de Michel Godard et la batterie de Ramon Lopez. Du grave du tuba on enchaine sur un duo d’aigus avec Jürg Wickihalder et Michael Niesemann, soprano et alto dans la lignée du maitre Lacy pour l’un, de Mike Osborne pour l’autre. Un régal. L’album s’achève sur le papier par le trio Niesemann, Lopez et Guy, l’altiste aurait-il troqué son alto pour le tuba, alors qu’il est plus familier avec le hautbois, lui qui excelle, comma Maya Homburger, dans la musique baroque ? Je pencherai plutôt pour une erreur d’impression et confirmerai la présence de Michel Godard dans ce trio. Merci M. Guy de confirmer ou d’infirmer ce fait (je sais qu’il nous lit). 

                    Disque 2 : primaire apparition de Ben Dwyer à la guitare au côté de Fanny Paccoud, toujours à l’alto. Vous l’avez compris, les cordes tiennent une place importante dans ce coffret. Cordes frottées pour le guitariste, jeu dans les aigus et pizzicato pour la violoniste. On se croise, on s’éloigne, on revient, on court parallèles dans la même direction, bref on s’écoute beaucoup pour construire une pièce solidement échafaudée. Il s’en suit une pièce pour cinq souffleurs et un batteur (Ramon, toujours aussi présent). Travail dans les aigus, économie de notes pour chacun, avant le déchainement du sextet. Le trio suivant associe la voix, l’alto et à nouveau crédité Niesemann, un tuba qui doit appartenir à Godard… puis la pause "classique" parfaitement intégrée nous offre un duo de rêve avec Maya Hamburger et Barry Guy, pour une sonate de Johann Heinrich Schmelzer (1623 – 1680). Agusti Fernandez entre enfin dans le circuit, ici pour un duo avec Fanny Paccoud. Mais le pianiste s’occupe plus des cordes que des touches, balayant avec frénésie tour ce qui se trouve à l’intérieur de son instrument pour continuer ainsi une exploration radicale d’un instrument détourné. Des accents de clavecin interviennent par moments, le piano préparé est prêt à exploser avant de se désagréger peu à peu avec un retour à des notes plus cristallines et à une mélancolie activée par une mélodie triste puis grinçante. La parole est ensuite donnée au guitariste irlandais Ben Dwyer pour un long solo introspectif au cours duquel il utilisera toutes les parties de son instrument et très peu le manche, en y intégrant toutes sortes d’objets, notamment des baguettes qu’il fait vibrer, mais une vidéo serait plus approprier pour décrire son travail. En tout cas, le professeur de musique classique qu’il est nous démontre une fois de plus qu’il ne faut pas mettre la musique dans des cases, elle est et doit rester universelle. L’album se termine sur un duo entre Fernandez et Niesemann, cette fois bien au sax alto et dans un discours très fluide, acéré, alors que le pianiste court sur le piano, assénant les graves de la main gauche et les trilles de la main droite. Une belle entente.

 

                    Disque 3 : un duo de trompettes pour commencer, plus précisément de souffles à l’intérieur du corps des instruments (Snekkestad et Pursglove) ; un trio de sax alto, tuba et guitare ensuite, curieuse combinaison qui fonctionne à la perfection, innovation et grande écoute ; un duo aussi inédit entre Savina Yannatou, décidément le ciment entre sa voix et les instrumentistes, et Ramon Lopez, qui ne fait pas que suivre la vocaliste mais l’aiguillonne avec beaucoup de discrétion, jouant sur les cymbales et sur des peaux complètement détendues et profondément résonnantes. Une performance étonnante qui s’étend sur près de neuf minutes. Le duo est ensuite rejoint par les saxes violents de Wickihalder et Gabriel, et Lopez s’en donne à cœur joie. La vocaliste s’est effacée pour laisser la place aux hurleurs et frappeur, et le morceau suivant voit le trio augmenté de Barry Guy et de Percy Pursglove, relayant tout d’abord les saxes avec Lopez en soutien, avant le retour des cuivres. Sans doute le moment le plus dense de ce coffret. Après la tempête vient le calme ; d’abord Fernandez pour un solo très construit dans la déconstruction, quatre minutes essentielles et suffisantes. Rien à jeter. Puis, le maitre du baroque J. S. Bach s’invite à travers le violon de Maya Homburger pour la pièce "Chaconne from the d-minor Partita BWV1004", douze minutes de beauté universelle, à écouter de préférence les yeux fermés pour en saisir toutes les subtilités… en conclusion de ce troisième volet, Barry Guy ouvre une pièce très sobre et dépouillée sur laquelle Savina Yannatou pose des mots de manière théâtrale et bluesy, puis Jürg Wickihalder entre dans le jeu qui s’accélère, se renforce, puis redescend vers des paysages plus calmes et colorés jusqu’à en devenir imperceptible, avant de se terminer de manière péremptoire.

Disque 4 : il débute par un trio à nouveau inédit composé du contrebassiste et de deux batteurs, Ramon Lopez accueille Lucas Niggli, un autre habitué des formations de Barry Guy. Autant dire que les trois se lâchent et se font plaisir pendant plus de six minutes ; ensuite, Guy se confronte au soprano de Snekkestad et retrouve son complice de toujours, Agusti Fernandez, pour un long morceau finalement assez dépouillé malgré quelques instants forts. Le quartet suivant voit réunis Fanny Paccoud et Ben Dwyer pour les cordes, Lucas Niggli pour les peaux et Michel Godard pour une basse grondante et grave au tuba. Le trio suivant fait dans un registre plutôt calme et détaché, voix, sax alto (Niesemann) et percussion (Lopez). Excellente entente entre le souffleur et la voix de Yannatou, décidément étonnante et indispensable. Autre trio ensuite, piano, trompette et batterie (Niggli). Un début minimaliste, économe en notes ou pulsion, mais qui prend corps progressivement pour se poursuivre dans un chaos apocalyptique avant de redescendre pour mieux repartir, en ne sachant plus qui fait réellement quoi, les pistes sont brouillées mais l’incandescence est là, et on se laisse emporter. Autre temps fort du coffret. La dernière pièce de ces "Small ensembles" réunit presque tout le monde, à l’exception des cordes et de la vocaliste. Donc un maelstrom de cuivres et de percussions, ça respire la Machine Gun, le Globe Unity, vous voyez l’ambiance. Et ça dure plus de dix minutes, avec des pauses quand même, quelques passages où le tuba de Godard peut s’exprimer, où les cuivres s’élèvent doucement vers un thème ou un instant mélodique, mais cela ne dure pas, les deux batteurs ont des fourmis dans les bras, et ça repart, regrimpe vers les sommets de la free music, la liberté totale et revendiquée. Et sur un rythme binaire débuté par le tuba et les batteurs, la troupe s’envole à nouveau pour un final d’anthologie. On en redemande…

ODES AND MEDITATIONS FOR CECIL TAYLOR by Barry GUY 

C’est le disque n° 5, enregistré lui le 30 novembre 2016, soit après les concerts donnés par les petites formations. Barry Guy nous prévient : cette musique a déjà été enregistrée en 1995 et éditée sur un disque Intakt (CD045) du London Jazz Composer’s Orchestra. A l’époque, c’est Marilyn Crispell qui tient le piano et Maggie Nichols qui apporte sa voix. La pianiste avait écrit trois poèmes pour Cecil Taylor. Lorsque Guy a été invité par Marek Winiarski (le patron des disques Not Two) à donner un concert au Manggha Hall de Cracovie, le compositeur a immédiatement pensé à réécrire ces pièces et a ajouté trois "Meditations" à "Owed to J.S.", dédié bien sur à l’époque au batteur du Spontaneous Music Ensemble John Stevens, "Sleeping Furiously – Haiku I –II-III" et "Strange Loops". On retrouve dans cette composition renouvelée les accents du LJCO, avec la performance de la vocaliste Savina Yannatou notamment dans "Owed to J.S.", pièce de plus de 22 minutes, qu’elle transcende, le piano serein de Fernandez dans "Haiku I & II" et les ambiances développées derrière par notamment les cordes, piano plus furieux dans "Haiku III" et les stridences des cuivres, avant un final grandiose que représente les 19 minutes de "Strange Loops", avec encore la voix qui domine et quasiment dirige le reste de l’orchestre. Savina Yannatou est un réel phénomène que l’on espère retrouver très vite, avec ce groupe ou dans d’autres contextes.

                    Pour résumer, ce coffret contient plus de 5 heures d’une musique à la fois dense, compacte, mesurée, étudiée, débridée, profonde, avec des musiciens à qui le chef d’orchestre qu’est Barry Guy a lâché la bride afin de s’exprimer pleinement et apporter à l’auditeur un réel plaisir. Une pierre d’angle de la musique libre improvisée. 

Philippe RENAUD

Brian GRODER Trio

LUMINOUS ARCS

Latham cd

Michael Bisio & Jay Rosen

                    Trompettiste à la fois expressif et retenu, Brian Groder a le chic d’écrire des compositions swingantes et recherchées qui vont comme un gant à la formule instrumentale choisie, le trio trompette, contrebasse et batterie. Le contrebassiste Michael Bisio et le percussionniste Jay Rosen, ses comparses habituels sont des musiciens improvisateurs de jazz superlatifs. Depuis l’époque où il jouait avec Ivo Perelman , Dominic Duval, Joe Mc Phee ou Sonny Simmons, Rosen a encore bonifié son jeu et sa précision, créant un bel espace pour la contrebasse puissante et chaleureuse de Michael Bisio, un compagnon de Perelman, Matt Shipp, Mc Phee etc… Plutôt friselis et balais que roulements en variant son jeu dans les détails d’une pièce à l’autre… À la fois élégant, lyrique et mesuré  le jeu de Brian Groder se distingue particulièrement par la manière de faire chanter son instrument et de développer son matériel sans fioriture et avec une tendresse pour le timbre de l’instrument. Ses improvisations prolongent adroitement la thématique et le canevas mélodique. Il peut accélérer le débit en sautant d’un accord à l’autre, lorsque le drive du batteur conjugue des rythmes croisés à bonne allure et jouer tout en laissant son acolyte s’exprimer en première ligne. La plupart de ses improvisations sont épaulées et agrémentées par une puissante partie de contrebasse jouissive et enthousiaste, superbement musicale dans le sens de l’improvisation authentiquement collective. La sûreté du tempo dans les différentes cadences et type de pulsations fait merveille. Sans jouer au cordeau et en force, les trois musiciens développent une belle énergie. Le trompettiste a réellement une voix personnelle aisément reconnaissable qui puisant dans le lignage de la trompette, cultive son propre  style avec une sonorité et des intervalles spécifiques. Du Brian Groder, tout simplement.  Rappelons qu’il avait enregistré un bel album avec Sam Rivers en personne et cela signifie beaucoup. Ses compositions font allusion « aux mots oubliés de nos grands-parents qu’ils utilisaient pour décrire le monde de la nature qui les entourait ». Un beau disque de jazz moderne sans prétention mais profondément juste et pleinement ressenti.  

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

DELL LILLINGER WESTERGAARD

GRAMMAR II

PLAIST MUSIC 006

painter@plaist-music.com 

            Voici un trio encore atypique que celui formé par Christopher Dell (vibraphone), Christian Lillinger (drums) et Jonas Westergaard (contrebasse) pour la publication, sept après la parution du premier Grammar, de second volume d’une expérimentation portée sur les structures dans un cadre compris entre improvisation et technologie. "Duration structure I" est minimale à souhait. Une note par ci par là, mais parfois décalée l’une de l’autre, des autres, parfois ensemble, une plongée dans le temps et l’espace, parfois déroutante certes, avant que la matière sonore ne prenne une consistance plus étoffée dans "Duration – Structure II", où chaque instrument se révèle plus loquace et plus fluide. "Structure III" revient à une forme plus épurée, avec un aspect plus dissonant de la part du vibraphoniste, un bassiste beaucoup plus expressif et un travail sur les cymbales d’un batteur attentif au jeu de ses partenaires. Là où les notes s’égrènent souvent parcimonieusement, son jeu nourri comble les interstices et les silences se font moins présents. "Duration – Structure IV" confirme l’existence de ce nouveau langage, de ce système de grammaire décrit par Bruno Maderna, une grammaire "né du principe du sérialisme, et suffisamment flexible. Mais par-dessus tout, c’est suffisamment abstrait pour me permettre une liberté complète dans la réalisation de mon imagination musicale – qui n’est absolument pas abstraite – dans un millier de possibilités". 

Peut être que ce disque ouvre l’une de ces nouvelles voies à la musique improvisée. En tout cas, le chemin mérite d’être suivi. 

Philippe RENAUD 

TELL NO LIES

Live at Torrione Jazz Club

Edoardo Maraffa Filippo Orefice Nicola Guazzaloca Luca Bernard Andrea Grillini

www.tellnoliesmusic.wixsite.com/tellnolies

                    A l’écoute de cette musique entraînante proche par l’esprit et par la forme des groupes de Dollar Brand et Chris McGregor ou encore du Moiré de Trevor Watts, on se demande comment ce pianiste classieux impliqué à 100 % dans l’improvisation libre contemporaine. Comme en témoigne ses albums solos et son travail avec le violoniste alto Szilard Mezei ou le costaud Edoardo Maraffa qui officie ici, s’arrange pour faire jouer un tel jazz sans concession, masque et faux semblant à sa bande de potes. Tell No Lies parce que leur musique est profondément authentique, physique, puissante, intensément pulsatoire, avec une couleur africaine assumée. Six compositions de Nicola Guazzaloca bien travaillées dans lesquelles il a prévu des séquences improvisées … quel pianiste !!  Et son camarade Marraffa n’est pas en reste, avec sa sonorité et ses harmoniques aylériennes. C’est emballant, souvent déchaîné, énergétique, mordant et parfois free. Si un groupe avait enregistré un tel album il y a quarante - cinquante, il figurerait assurément comme collector incontournable.

                    Une des raisons qui les ont menés à se distinguer de la sorte est que Bologne recèle une communauté musicale jazz – improvisée engagée, soudée, ouverte comme il s’en trouve peu ailleurs. Ne trouvant pas souvent de débouchés pour leurs projets, ces musiciens expriment leur détermination en sublimant les formes dans une telle explosion d’énergie au lieu de chercher du taf à la petite semaine. Vraiment peu ordinaire !! Ken Vandermark peut bien se tenir à carreau.   

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

AFTER DINNER

SOUVENIR CASSETTE AND OTHER FURTHER LIVE ADVENTURES

ReR ADR1

rermegacorp@dial.pipex.com

            Une réédition bienvenue d’une cassette offerte uniquement aux souscripteurs du premier album du groupe japonais sorti chez Recommended Records en 1988. Ce cd contient également des versions de morceaux d’un concert à Tokyo en 1986, morceaux qui avaient été édités sur l’album ReR Quarterly (vol. 0104), ainsi qu’une chanson inédite jouée en 1989 lors d’une tournée européenne de ce groupe dominé par la voix de Haco. Comment définir la musique de cette formation ? un généreux mélange digne de ce phénomène appelé Rock in Opposition, dont Improjazz a parlé dans un feuilleton en 20 épisodes : new wave, musique contemporaine, rock d’avant-garde et musique traditionnelle japonaise, avec en filagramme un zeste de théâtre. On retrouve dans certaines de ces chansons l’univers d’Art Bears, la batterie et la voix étant similaires aux accents de Chris Cutler et de Dagmar, avec des interventions du guitariste Mutsuhiko Izumi rappelant Fred Frith.

            Rendons grâce au travail de Bob Drake qui a remasterisé cette cassette pour produire un son regonflé et chaleureux à souhait. Le cd comprend un feuillet très documenté (photos) et détaillé (personnel, dates…). De quoi se replonger dans l’univers des années 80’s, qui, pour un certain genre de musique, n’a pas été que stérile ou redonnant. After Dinner a su imposer son originalité. 

Philippe RENAUD  

Matthew SHIPP & Ivo PERELMAN

LIVE IN NUREMBERG

SMP

                    Tout en cultivant certains éléments vivants du jazz liés à leur instrument respectif, le dialogue d’Ivo Perelman et de Matthew Shipp se crée en alternant différentes sources musicales / pratiques de l’improvisation dans le cadre du jazz libre (free- jazz) sans se fixer à un style bien défini, circonscrit. Le pianiste sollicite des rythmes réguliers et des motifs mélodiques à l’écart du jazz proprement dit pour en étendre le champ musical ou s’en évade avec un jeu free informé par sa connaissance des différentes strates / époques du piano occidental sans se soucier des critiques, musicologues ou donneurs de leçon. Sur ses structures, le saxophoniste imagine des volutes et des phrases avec une imagination déconcertante et une utilisation extraordinaire des harmoniques qu’il fait chanter comme le faisait le génial Albert Ayler. Mais, contrairement à Ayler, son inspiration mélodique ne puise pas dans la musique gospel et les hymnes de fanfare, mais dans son étude approfondie de saxophonistes ténor historiques qui ont façonné le jazz : Sonny Rollins, Hank Mobley, Johny Griffin, Coltrane, Stan Getz. Quant à Matt Shipp, il nous gratifie même d’une évocation subite et éphémère du meilleur Chick Corea acoustique.

Jouée d’une traite dans un emboîtement parfait de séquences spontanément improvisées qui nous fait dire que ces deux musiciens incarnent la quintessence de la composition instantanée, Live In Nuremberg est une formidable suite à leur magistral, et si proche, si humainement profond, Live In Brussels, auquel j’ai eu la chance infinie de présider à la destinée, grâce à l’ami Jean-Louis de l’Archiduc. La tension s’intensifie ou se relâche d’une minute à l’autre et l’approche de jeu est en constante métamorphose. Tout le travail méthodique et les éléments formels distinctifs des pièces enregistrées en studio dans leurs nombreux albums se démarquent sensiblement chacune les unes des autres par leurs constructions, harmonies, canevas mélodiques, cadences, couleurs, suggestions etc… et sont régurgités ici au fil de l’instant avec autant de fantaisie et de prise de risques que de logique musicale. Au détour d’une conclusion à un développement intense, le pianiste lâche presqu’inconsciemment un quelconque fragment de phrase qu’il reprend immédiatement au vol comme point de départ et motif-clé de la séquence suivante en jonglant avec de multiples variations rythmiques sur lesquelles le saxophoniste, Ivo Perelman s’accroche, rebondit et entame des imprécations saccadées, mordantes, touffues et simples à la fois qu’il va chercher dans le registre ultra-aigu du ténor avec une maîtrise unique, sans égal en jonglant éperdument avec elles et les faisant chanter comme, seul, lui peut le faire. Rare. Une fontaine de l’inspiration jamais tarie dont le débit prend toutes les formes, croquis, ébauches de lambeaux de mélodies, débauches d’énergie inextinguible. Le pianiste brasse une foultitude de jeux pianistiques issus de toute la littérature classique et contemporaine et de son imagination fertile. Un sens inné de l’harmonie. Il n’y pas un style Matt Shipp, bien qu’on le reconnaisse indubitablement, mais une méthode amoureuse qui doit autant à Lennie Tristano, à Scriabine, Bartok ou tous les Jaki Byard et Bill Evans du monde. Il s’agit bien d’une aventure musicale issue du jazz et de l’improvisation qui culmine à un sommet rarement atteint.  

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

BARBIERO / MANERA / SARTORIS

WOLAND

MB 06

            Un trio d’obédience classique composé de la violoniste Eloisa Manera, du pianiste Emanuele Sartoris et du batteur percussionniste Massimo Barbiero propose un hommage au "Maestro e Margherita", en référence bien sur à l’écrivain (mais aussi médecin) russe Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov. Je vous rassure tout de suite, la musique interprétée dans ce disque ne représente pas la vie tourmentée et tumultueuse du dissident et contestataire Boulgakov. Elle se situe plutôt dans des contrées calmes, un violon fluide, un piano romantique et une batterie sage axée sur les percussions en pointillés. Le trio parvient à recréer l’ambiance du livre, et on peut aisément assimiler les musiciens au trio diabolique représentant le magicien Woland (Satan), Fagotto (le fantaisiste) et Béhémoth, le chat noir géant, caricatures de l’élite littéraire et son syndicat officiel peuplé de bureaucrates et profiteurs dans la Russie des années 30. 

            Les titres sont évocateurs, notamment la suite des trois démons composée par la violoniste, avec le piano en contrepoint et les percussions à base de gongs et cymbales. Ce disque est édité sur le propre label du batteur, qu’il faut contacter : www.massimobarbiero.com pour se procurer ce disque et ses autres productions. 

Philippe RENAUD  

Joe ROSENBERG ENSEMBLE

MARSHLAND

QUARK QR201925 

                    "La musique n’est que la division de l’espace" (Reggie Watts). Sans doute la phrase imprimée dans la pochette de ce disque du Joe Rosenberg Ensemble s’applique parfaitement à la musique jouée ici. Le saxophoniste est ici entouré par les fidèles Arnaud Cuisinier (contrebasse) et Edward Perraud (batterie), que l’on retrouve sur plusieurs de ses productions depuis quelques années déjà. A chaque disque il invite des musiciens différents, souvent français, tels Didier Petit (sur "Tomorrow never knows", Bruno Angelini (sur "Rituals and legends"), Jean Luc Guionnet, Olivier Py, Médéric Collignon (sur "Danse de la Fureur"). On l’aura compris, Joe est francophile et aime enregistrer en France. Il en parle d’ailleurs très bien dans l’interview qu’il avait donné à Philippe Alen pour Improjazz (et publié en deux parties dans les n°s 220 et 221, nov/décembre 2015 – janvier 2016). Pour "Marshland", il fait appel à nouveau à Daniel Erdmann (le second tiers de Das Kapital) au ténor et au soprano, ainsi qu’au trompettiste belge Bart Maris. Cette formation nous permet donc d’entendre trois souffleurs pour de courtes pièces à la structure parfaite. Jeu à l’unisson, échappées de l’un ou de l’autre, parfois les deux sopranos ensemble, avec une rythmique relativement discrète mais bien présente et qui peut s’exprimer par exemple en introduction d’un titre comme "Funazushi" pour introduire un soprano très râpeux et volubile. Edward Perraud utilise comme à son habitude une foule de percussions appropriées, le trompettiste multiplie les sons en notes répétées à l’envi ("La danse deux"), alors que dans ce même titre les deux saxophonistes dialoguent en chassés croisés lumineux. Le titre de l’album est décliné dans trois versions qui, après exposition collective du thème, laissent place à la liberté, à l’espace cité plus haut. Une musique joyeuse, dynamique, parfaitement maitrisée et interprétée par un quintet soudé, une musique de quarante minutes (suffisant) , construite de manière intelligente par un maitre en la matière. 

Philippe RENAUD

 

KILTER

AXIOM

ALTER-NATIV AN 200

contact@alter-nativ.fr 

            Après un démarrage sur les chapeaux de roues (s’ils existent…) le power trio Kilter part à l’exploration de contrées un peu moins sauvages dans "Beast of Summation". Le saxophone, se fait expressif, mais le discours repart sur un jazz-métal plus que brutal. On se met à penser à des groupes comme Present Univers Zero ou les formations de Thierry Zaboitzeff, certainement écoutés par Ed Rosenberg III (saxophone basse ou ténor), Laurent David (basse électrique) et Kenny Grohowski (drums). Le parcours de chacun est cependant à la fois éclectique et révélateur : David a joué ou joue avec Nguyen Lê, Thomas de Pourquery, mais aussi avec Didier Lockwood, Jean Michel Kajdan ou Ibrahim Maalouf… Grohowski a côtoyé John Zorn, et Rosenberg III poursuit en ce moment des études de composition à la Stony Brook University et fait de la musique pour enfants avec sa sœur dans le groupe The Green Orbs. Pas des débutants donc, et qui en se réunissant ont opté pour une musique organique et puissante rythmiquement, avec là aussi une recherche poussée dans la composition bien intégrée à la violence dégagée par le trio dans l’exécution.

Le disque est sorti le 28 février, et le groupe a tourné en Europe (il est passé au Triton le 27 février et à Toulouse le 4 mars).

Philippe RENAUD 

Irena Z. TOMAZIN

Cmok v grlu - lump in the throat

Zavod Sploh ZASCD 018

                    Cmok v grlu se présente comme un épais carnet artisanal réalisé à la main par Irena Z. Tomazin, une remarquable vocaliste expérimentale, en deux cents exemplaires, et relié sur un rectangle en carton avec des ficelles noires dans lequel s’insère discrètement un compact disc.  Onze morceaux nous font entendre des compositions pour voix seule basée sur des bruissements bucaux, des intonations, des voix de gorge, des inspirations dans la gorge, des multi-phoniques, glossolalies à bouche fermée expressives. Les feuilles du carnet maculées d’encre étendue par la salive de l’artiste Matej Stupica suggèrent les formes sonores introverties de la vocaliste. Je pense que son travail est remarquable et que sa présence mouvante à travers ces enregistrements superbement réalisés confère à sa recherche sonore / musicale une fascination trouble. Il ne s’agit pas à proprement parlé de « chant » mais du témoignage vivant d’une pratique sonore qui a bien des similitudes avec une recherche graphique telle que celle contenue dans cet étonnant carnet. D’autres pièces numérotées de I à V sont des remix d’enregistrements antérieurs et s’exacerbent à la limite toujours repoussée d’une expression vocale extrême, un filet de voix irréel qui rejoint un tracé mélodique insoupçonné, ténu… Les plages 12, 13 et 14, qui apparaissent être des collages, confinent à l’indicible… Sublime souvent, et entièrement dans la retenue et une concentration infinie.  J’applaudis très fort cette musicienne – chercheuse vocale pour ce travail peu commun et fort méritant. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG  

BITE THE GNATZE

GOOD BIKE FAIR WHEEL

TRYTONE TT 559-080 

            Que se passe t-il de côté de la Hollande ? Et bien des groupes poursuivent leur travail, tel Bite the Gnatze, un septet mené par le guitariste (Paul Pallesen – aussi joueur de banjo et compositeur de tous les morceaux) mais l’intérêt du groupe réside aussi dans la présence du tromboniste Joost Buis, du batteur Alan Purves (qui, pour l’occasion, a supprimé le pseudo Gunga dans son nom) de deux clarinettistes, un alto (Steven Kamperman – aussi saxophoniste soprano) et basse (Michel Duijves – aussi clarinettiste pur). Il ne reste qu’à ajouter un pianiste (Frank van Bommel),) et un contrebassiste (Meinrad Kneer). 

                    Le groupe ainsi formé interprète une musique joyeuse, swinguante, dans laquelle on retrouve des accents de musiques de film, de parade, de fanfare, de l’humour aussi, et l’on peut penser avec raison à un nouveau W. Breuker Kollektief. Le guitariste sait comment construire ses pièces dans lesquelles il intervient souvent en soliste puis cède la place au reste du groupe, avec un sens précis de la mélodie nécessaire à ce type de musique. il sait aussi laisser la place aux autres intervenants ("From D to G to A to D", morceau de facture classique à la beauté romantique). Le groupe passe d’un univers à l’autre avec aisance, le ton étant souvent donné par les clarinettes ("I met a lazy horse", ou les graves de ("Don’t mess with Miss Maison Moderne"). Ajoutez à tour cela un brin de pataphysique, et vous obtenez un excellent disque de musique moderne, à l’image du titre de l’album, une lente valse triste idéale pour se laisser bercer…

NATIVE SPEAKER

TRYTONE TT559-078  

            Toujours sur Trytone, le trio Native Speaker – quartet sur quatre morceaux avec l’ajout du guitariste Guillermo Celano – reprend la grande tradition de la formation sax ténor / contrebasse / batterie. Natalio Sued, le saxophoniste, auteur de l’ensemble des compositions, précise qu’il écrit en pensant à la fois à la musique et à une autre idée, autre que musicale. Ainsi, pour "French accent", il rend hommage à la beauté sophistiquée de la langue française ; "Pra você" est inspiré par Wayne Shorter et le bonheur ; "Mates y Termos" fait référence à la boisson argentine et non pas au café mais au compositeur et saxophoniste Paul Termos ; "Ornette"… ; "Steve y Wonder"… "Coyoacan" parle de la beauté de Mexico ; "Melodia" oppose la beauté et la pollution. Chaque thème correspond bien sur à l’idée originale qui a conduit à sa création, et le saxophoniste déroule un discours en fonction des atmosphères, aidé en cela par la contrebasse de Matt Adomeit et la batterie de Tristan Renfrow. Les titres sont interprétés de manière concise, sans trop de fioritures, le trio sait où il va avec puissance et détermination.

                    Un contact pour en savoir plus sur le label : www.trytone.com 

Philippe RENAUD 

BLUE INCARNATION

Sabu TOYOZUMI Rick COUNTRYMAN Tusa MONTES

Improvisations for Kulingtang.

Chap Chap CPCD 015. 

                    Takeo Suetomi consacre pas mal d’albums de son label Chap Chap à la collaboration du saxophoniste US Rick Countryman avec le légendaire percussionniste japonais Sabu Toyozumi, avec des enregistrements réalisés dans les îles Philippines où le souffleur est installé depuis des années. Blue Incarnation documente un remarquable concert en trio avec la percussionniste et joueuse de kulintang (préparé) Tusa Montes. Free Free-Jazz dynamique inspiré, endiablé et furieusement libertaire. Le souffleur chauffe son bec à blanc et trace des spirales de plus en plus contractées et distendues poussé et emporté par le drive incessant mais aéré du batteur. Tusa Montes percute les bulbes / gongs métalliques de son kulintang en mettant en évidence les couleurs spécifiques de cet instrument similaire à ceux des gamelans javanais ou malaisiens et qu’on trouve sur l’île de Mindanao. Après une improvisation étrangement coupée à l’édition, nous avons droit à un beau duo kulintang et batterie à la plage 4 , le deuxième mouvement de la suite Remember Paradise . Un document plaisant, inspiré qui retrace un moment de communion musicale dont l’essence profonde se dévoile au fil des  quatre Movements et de l’Epilogue de Remember Paradise. Le tandem Countryman- Toyozumi crée un espace bienvenu pour l’inventivité de Tusa Montes et ensemble bâtissent un équilibre fragile empreint d’une profonde sensibilité. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG 

Sur trois disques du label italien WE INSIST !

Et ils ont bien raison d’insister !

Sebi TRAMONTANA / Luca TILLI

DOWN AT THE DOCKS

WE INSIST! CDWEIN06

            C’est un Sebi Tramontana hilare qui s’offre à nous lorsqu’on ouvre la pochette de cd disque issu de sa rencontre avec le violoncelliste Luca Tilli. Une rencontre qui remonte à un certain nombre d’années puisque Tilli avait demandé à Fabrizio Spera, alors co-directeur du festival Controindicazione, de l’introduire auprès du tromboniste lors de la dernière édition des rencontres créées par le regretté Mario Schiano. Le sicilien vit à Munich, le violoncelliste en Italie, mais malgré la distance qui les sépare, ces deux là ont développé chacun leur propre langage et leur réunion permet d’entendre une complicité qui se traduit ici par une variété de sons, de couleurs, d’espaces, de gestes et d’actions tout au long de cette suite divisée en huit parties. Chaque musicien explore son instrument de manière quasi différente dans chaque élément de cette structure, le tromboniste avec du souffle, des sourdines, de longues inspirations, des vibrations, le violoncelliste à l’archet, en pizzicato, jouant à l’extérieur de manche, cordes frottées, chacun apportant des sonorités différentes et totalement complémentaires. Sebi a bien raison d’être heureux…Un bel aboutissement. 

Alberto BRAIDA

IN LOVE WITH THE MOON

WE INSIST! CDWEIN08

 

            Le pianiste est bien connu pour ses participations à un grand nombre de rencontres, avec notamment Ab Baars, John Butcher, Günter Christmann, Wilbert De Joode, John Edwards, Lisle Ellis, Wolfgang Fuchs, Ig Henneman, Hans Koch, Peter Kowald, Paul Lovens, Paul Lytton, Phil Minton, Larry Ochs, Gino Robair, Wadada Leo Smith, Fabrizio Spera, Michael Thieke, Frances-Marie Uitti, Jack Wright, etc. Excusez du peu. Ici il se livre à un travail en solitaire, une suite en quatre mouvements assez équilibrés, deux d’un quart d’heure entrecoupés de deux autres plus courts, de l’ordre de six minutes. Le premier mouvement sert d’introduction et de lente construction d’un édifice fragile. Le second mouvement, plus vivace, propose une phrase répétée à différents niveaux d’octaves, suivie de plaquages d’accords, de montées et descentes chromatiques, et de séquences répétitives, de notes égrenées qui semblent vouloir s’échapper, puis un retour au calme par un thème très mélodique. Le troisième mouvement débute de manière très épuré, quelques notes lâchées ici et là, puis des accords, une musique interprétée de manière calculée et réfléchie. Le quatrième mouvement est une sorte de résumé des trois précédents, ce qui signifie qu’il ne faut pas s’attendre à des débordements, mais plutôt à se laisser porter par un jeu subtil et délicat d’un pianiste qui fait réellement corps avec son instrument.  

Gabriele MITELLI

THE WORLD BEHIND THE SKIN

WE INSIST! CDWEIN07 

 

                    Gabriele Mitelli est principalement un joueur de cornet et de bugle dans l’esprit d’autres confrères européens (Axel Dörner, Franz Hautzinger) ou américains (Rob Mazurek – qui signe les notes de pochette - ou Wadada Leo Smith), mais aussi un manipulateur de technologie nouvelle. C’est ainsi que débute son disque, par la propulsion d’air dans l’instrument, que l’électronique vient traiter, modifier, enluminer vers des ultra ou infra sons pour créer une source sonore continue, quasi linéaire, et ce pour le premier titre très évocateur et absolument juste, "Trip to the abysses". L’homme semble d’ailleurs être attiré passionnément par l’eau et la pêche en particulier (voir la photo de la pochette). Dans le second titre, "Just take another" il utilise des objets et la voix sur un fond créé par l’électronique, musique répétitive qui fait référence encore aux profondeurs marines. "La prière du pêcheur" qui suit, poursuit sa quête de sonorités nouvelles et inouïes, musique dépouillée faite de chutes d’objets sur lesquelles viennent se greffer d’autres bruits étranges, peut-être – suivant le titre - une mise en ondes de ce qui se passe réellement sous la peau, qui sait ? Pour terminer, on repart dans les profondeurs pour y rencontrer une pieuvre et un lever de soleil rouge, une sorte de tempête solaire, une énergie magnétique reproduite ici de manière originale, avec ici et là des incursions dans la musique électronique des groupes allemands années 70’s, on pense à Tangerine Dream et à Klaus Schulze, mais c’est une musique du 21ème siècle que Gabriele Mitelli nous offre ici. Un beau voyage que ce disque.

                    On l’aura compris, ce label se veut très éclectique et surtout ne veut pas s’attacher à des étiquettes trop précises… plus de détails sur le site www.weinsistrecords.com

Philippe RENAUD 

Paul LAURENT

Anton MOBIN

Mitsuaki MATSUMOTO

PLAMMM

Middle Eight Recording AABA#13

middleeightrecordings.bandcamp.com/album/plammm-aaba-13

                    Excellent enregistrement du trio atypique PLAMMMPaul Laurent : Tape Recorder, Anton Mobin : Prepared Chamber, Mitsuaki Matsumoto : Modified Biwa. Pour votre information, la Prepared Chamber ou chambre préparée d’Anton Mobin est une caisse en bois poli rectangulaire dans laquelle l’artiste a inséré des objets ressorts, fils de fer, lamelles métalliques etc..) amplifiées discrètement et manipulées pour produire des bruitages qui acquièrent un caractère musical par les hauteurs précises, les timbres et les vibrations / percussions obtenues de manière précisément détaillées. Quant au biwa, c’est un luth archaïque japonais utilisé dans le cycle médiéval Heike Monogatari dont la chanteuse légendaire Kinshi Tsuruta fut sans doute la plus remarquable interprète. La qualité de l’enregistrement confère à ces bruissements coordonnés et leur imbrication sonore une vie indépendante, folâtre, rebelle qu’on pourrait décrire comme du soft noise. L’art bruitiste basé sur la dynamique. On songe bien sûr aux musiques d’Adam Bohman ou à Hugh Davies. Souvent impossible de distinguer lequel des trois improvisateurs produit tel ou tel son. Une activité grouillante anime la plage n°2  8 :15 et emporte notre écoute. Le final devient succinct et épuré. Le n°3, 11 : 06 est encore plus détaillé, retenu et finalement expressif. Il n’y a aucune virtuosité explicite, mais un étalement et une conjuration merveilleuse de sons improbables - métalliques autour d’ostinatos enfantins. Les bruissements organiques livrés à eux-mêmes par le truchement de la transe ludique des trois compères chavire dans un univers démentiel, l’anarchie organisée spontanément, des agrégats soniques inouïs qui feraient rougir d’envie (ou de honte) des créateurs de musique électronique, ronflements et sursauts avant que ce sabbat n’évolue en drone maladif ponctué par les légers chocs des baguettes de riz sur les fils de fer de la chamber. Dans le n° 4, c’est la foire d’empoigne digne des efforts des grattouillages de Tony Oxley et Phil Wachsmann des February Papers. Le processus de création est une plongée intrépide dans les sons, une quête qui nous entraîne dans des moments merveilleux que d’aucuns auraient pu circonscrire au montage. Mais le jeu vaut la chandelle : chaque parcours conduit à l’émerveillement poétique et la qualité croît au fur et à masure que la musique défile. Les initiatives musicales d’Anton Mobin publiées par son label Middle Eight Recording méritent amplement d’être suivies à l’écart de tout écolage, réseau, étiquetage ou recommandation savante. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG 

UN POCO LOCO

ORNITHOLOGIE

UMLAUT RECORDS – UMFRCD31

Fidel Fourneyron (tb), Geoffroy Gesser (ts, cl) et Sébastien Beliah (b).

Sortie le 19 février 2020 

                    En 2014, Fidel Fourneyron monte Un Poco Loco avec des collègues du CNSMDP et du collectif Umlaut : Geoffroy Gesser au saxophone ténor et à la clarinette et Sébastien Beliah à la contrebasse. Le trio sort un premier disque éponyme en 2014, dans lequel il reprend divers standards comme « Tin Tin Deo », « A Night In Tunisia », « Manteca », « Opus De Funk », « Un poco loco »… Puis, en 2017, Un Poco Loco s’attaque à West Side Story et publie Feelin’ Pretty. Et comme chacun sait que tous les chemins de l’étude des oiseaux du jazz mènent à Bird, Fourneyron et ses acolytes consacre leur troisième opus, Ornithologie, à la musique de Charlie Parker. Le disque sort le 19 février 2020, toujours chez Umlaut Records.

                    A tout seigneur tout honneur, Un Poco Loco joue seize morceaux de Bird et « Everything Happens To Me », tube écrit en 1940 par Tom Adair et Matt Denis. Le trio regroupe « Barbados », « Billie’s Bounce » et « Now’s The Time » dans le medley « Barbillie’s Time » et enchaîne « Mango Mangue » avec « Donna Lee ».

                    Le trio s’en donne à cœur joie pour exposer les thèmes en staccato à l’unisson (« Segment »), sous forme de contrepoints fugués (« Chasin’ The Bird »), à coups de technique étendue (« Salt Peanuts »), à la manière d’une fanfare (« Okiedoke »)… Malin, Un Poco Loco s’arrange pour varier les dialogues, jongler avec les notes, glisser des touches d’humour et faire tournoyer les rythmes pour tenir en haleine l’auditeur (« Barbillie’s Time »). Les développements parcourent l’histoire du jazz, d’un revival New Orleans (« Mango Mangue ») à un free bluesy (« Bluebird ») en passant par le bop  (« Shaw ‘Nuff ») ou le Third Stream (« Yardbird Suite »). En l’absence de batterie et d’instrument harmonique, Beliah court du four au moulin pour maintenir une carrure solide à grand renfort de walking trépidante (« Anthropology »), de pédale soutenue (« Groovin’ High »), chorus grave (« Mango Mangue – Donna Lee ») ou coups d’archet en folie (« Bluebird »). Gesser et Fourneyron jouent au chat et à la souris entre deux séries de questions – réponses bien senties (« Ah Leu Cha »), des contre-chants dynamiques (« Mango Mangue – Donna Lee »), des mouvements solennels (« Everything Happens To Me »), des jeux mélodiques (« Shaw ‘Nuff ») et des chase plein de vitalité (« Salt Peanuts »).

 

                    Un Poco Loco s’amuse à déconstruire et reconstruire les thèmes de Parker dans une atmosphère jubilatoire et le joyeux charivari d’Ornithologie mettra tout le monde de bonne humeur !

Bob HATTEAU  

Dirk SERRIES

Kris VANDERSTRAETEN Martina VERHOEVEN

IMPETUS

New Wave Of Jazz Nwoj0024 

                    Le guitariste Dirk Serries réunit au tour de son label new wave of jazz des chercheurs de son inconditionnels  de l’improvisation libre. Une formation telle qu’un trio guitares acoustiques (Dirk Serries), percussions (Kris Vanderstraeten) et piano (Martina Verhoeven) n’est pas une embarcation aisée à manœuvrer dans le flux du jeu spontané et collectif. Mais chaque morceau enregistré ici, Unison, Emission, Stasis, Impetus et Tangent se focalise sur un aspect ludique / orientation formelle précise, une dynamique particulière qui stimulent l’écoute sans interruption de cet album, donnant une véritable légitimité à leur démarche. La qualité de l’enregistrement précise et détaillée rend la musique très lisible au grand bénéfice du percussionniste Kris Vanderstraeten dont les sonorités les plus infimes, quasi microscopiques surgissent dans l’espace sonore de manière organique et étonnante. Pour qui s’intéresse à la percussion free « européenne » à la suite des Stevens, Lovens, Lytton, Turner, Blume ou encore de Jamie Muir et Marcello Magliocchi, il faut avoir écouté la mini-batterie home-made de Kris Vanderstraeten  Les sons musicaux s’interpénètrent aux timbres bruitistes comme dans l’état de nature. Les techniques alternatives sont bien sûr une raison d’être du trio. Leur équilibre perpétuellement instable nous dévoile une manière d’interagir, de partager l’espace et le temps véritablement vécue où l’activité de chacun des trois comparses est complètement intégrée à celle des autres. On oublie qui joue quoi pour contempler une sorte de monstre à six mains et trois têtes coordonnées magiquement dans l’invention instantanée. J’ajoute encore que Kris joue aussi d’une guitare électrique intégrée à son curieux kit de batterie. Pour ces improvisateurs, la virtuosité n’est pas nécessaire car leur sensibilité aiguë trouve son aboutissement dans un subtil acte de jouer, de se déjouer… en se rejouant parfois, mais sans aucune redondance intempestive. Un bel album.  

Jean Michel VAN SCHOUWBURG 


                    Pour clore ce numéro (ces numéros…), une réflexion sur ce que ce confinement et cette réduction d’activité économique ont pu générer sur la fabrication réduite et la diffusion virtuelle de la musique. Improjazz a été sollicité plus que jamais pour promouvoir des disques "virtuels", issus de fichiers informatiques certes devenus performants techniquement parlant, mais dont nous n’avons (à quelques exceptions près) jamais voulu parler dans nos colonnes. Choix assumé, sans doute ringard (pas réac, je souligne), mais il semble que, comme d’autres moyens de consommation qui se développent avec ingénuité, générosité et bon sens, il nous semble que l’avenir soit là et non plus dans la fabrication d’objets finalement aussi onéreux que polluants… et pourtant… alors, au moment où nous nous apprêtons à quitter la scène, rendons hommage aux derniers dinosaures et notamment Mike Westbrook qui vient de sortir en cd et en lp une merveilleuse version de "Citadel Room 315" enregistrée en 1974 en Suède avec John Surman en soliste…

On en reparle en juin…


 

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