Chroniques de disques

Mai 2019

SUNNY MURRAY

 Pour se souvenir de Sunny Murray.

Suite et fin de la collaboration Sunny Murray – Archie Shepp avec une séance datée du premier juin 1998… et qui ne passera pas à la postérité. 

Archie SHEPP

ST. LOUIS BLUES

PAO Records

Archie Shepp : ts-v / Richard Davis : b / Sunny Murray : dr / Leopoldo Fleming : perc

 

         Laissant le soin à Archie Shepp et Richard Davis d’illuminer le St. Louis Blues de W.C. Handy, Sunny Murray n’apparait que sur le second titre du CD avec et moi, une de ses compositions. Sa batterie est quasi-inaudible, lointaine et noyée par les percussions de Leopoldo Fleming. A nouveau absent surBlue Bossa et God Bless the Child, il alliera lourdeur et timidité excessive sur Total Package avant qu’un solo aux balais ne nous ramène le vrai Sunny. Il sera à nouveau très subtile et sensible sur le Steam de Shepp et même si très mal mixé, on retrouvera son drumming caractéristique sur l’Omega du saxophoniste, auteur par ailleurs, de quelques saillies réjouissantes. Malgré tout, ici, un semi-ratage qu’il vaut mieux oublier.

Luc BOUQUET

Et l’on poursuit notre périple en pays DISCUS entamé dans le numéro d’avril…


MELOCHE / ARCHER / ROBAIR / HODNETT

THE SINCERITY OF LIGHT

DISCUS 68CD

                    L’"instrumentation" est claire : trios manipulateurs d’électronique et une voix (Lyn Hodnett), avec quand même quelques instruments "classiques" : guitare (Chris Meloche), des saxophones (Martin Archer), des percussions (Gino Robair). Divisée en trois parties, la pièce débute sur un grondement d’où émergent ce qui semble être des lamelles vibrantes, du métal brossé, un univers grouillant qui en réalité a été retravaillé par Martin Archer en studio. A l’origine le concept a été offert au boss de Discus par Chris Meloche, rangé dans un tiroir, il en ressort plus d’un an après, et, après un contact avec Gino Robair, l’assemblage exécuté par Archer donne ce résultat assez surprenant. Car si la voix est bien présente dans ce disque, elle n’apparait pas comme celle d’une vocaliste lambda, une chanteuse de jazz ou même une improvisatrice. Non, elle est intégrée à l’ensemble, la qualité première de Lyn Hodnett étant de travailler énormément dans les aigus. Certains passages me font penser aux premières œuvres de Pink Floyd, des climats que l’on pouvait entendre dans Ummagumma par exemple. Pour la seconde partie, le paysage s’éclaircie, même si le fond sonore reste d’apparence statique, à la manière d’un Philip Glass, d’un Terry Riley, d’un Michael Nyman ou d’un Gavin Bryars...Il y a notamment des réminiscences des albums parus sur Obscure par exemple, mais l’œuvre reste originale, car en éternelle évolution. Tantôt les percussions prennent le dessus, tantôt le sax alto d’Archer sonne comme un quartet, tantôt les minimes variations d’un son d’orgue l’emporte. Les sons viennent et s’évanouissent, d’autres prennent la place. La troisième partie, quasiment de la même durée que les deux précédentes, est un retour au calme avec arpèges de guitare, percussions virevoltantes et aériennes, batterie "de cuisine" (comme l’affectionne Jean Noël Cognard), puis sax à la manière d’un John "ecm" Surman, en écho et en aigu accompagné par la voix / râle d’Hodnett.

                    Ce traitement de la musique drone est rarement utilisé. Ici, c’est une performance totalement réussie, avec laquelle on peut passer un excellent moment sans jamais éprouver le moindre ennui, tant l’univers sonore est riche.

ECLECTIC MAYBE BAND

THE BLIND NIGHT WATCHERS’ MYSTERIOUS LANDSCAPES

DISCUS 67CD

                    Encore une histoire de paysage sonore me direz-vous… Il y a de cela, mais pas que. Déjà, en faisant le tour du casting, on rencontre des noms connus, dont l’alliage aurait pu paraitre impossible il y a quelques années… le bassiste Guy Segers a fait partie d’Univers Zero. Le guitariste Michel Delville avait créé The Wrong Object, dans lequel a officié à un moment le saxophoniste Elton Dean. Le batteur Dirk Wachtelaer s’est confronté un temps (sur le label FMR par exemple) à d’autres percussionnistes comme Paul Lytton…ajoutez à cela la flute (présente dans le premier morceau) et le sax ténor de Roland Binet, le soprano (mais aussi le doudouk et l’inévitable électronique) de Joe Higham et les claviers de Catherine Smet, et vous obtenez cet éclectisme revendiqué dans le nom du groupe. Cet éclectisme convient d’ailleurs fort bien au label Discus, qui n’a jamais voulu s’enfermer dans un style, ligne fidèle de Martin Archer, interviewé dans nos colonnes en 1995 et qui reste toujours d’actualité. 

                    C’est la basse de Guy Segers qui mène la danse dans ce disque totalement improvisé en studio. Quelques faiblesses peuvent ainsi apparaitre ici ou là, mais les musiciens en sont conscients et rapidement rectifient le tir. C’est le cas dans "Manipulation en absence d’action". Tout est dans le titre, mais la fin du morceau rattrape largement le manque d’inspiration du début. La guitare joue aussi un rôle important, au niveau de l’apport en sonorités agressives et riches, la flûte se promène allégrement tout au long de l’album, les claviers donnent l’impulsion et trace la route à suivre ("Gradual Assistance"). Un album de rencontre entre jazz et rock, le tout en totale liberté, sans tomber dans un jazz-rock traditionnel et souvent ennuyeux…

DEEP TIDE QUARTET

SEE ONE DO ONE TEACH ONE

DISCUS 64 CD

2 cds

                    Ce quartet se présente sous une forme plus “classique” sans contrebasse mais avec deux souffleurs, Archer au ténor, sopranino et clarinette basse, Kim Macari à la trompette, Laura Cole au piano et Walt Shaw aux percussions et électronique. Double cd d’improvisation donc, même si le premier signale les auteurs des pièces. Pièces assez courtes d’ailleurs, à l’exception de six qui dépassent les dix minutes. Pièces collectives (un hommage appuyé à Gato Barbieri, ou "The Imploder", sa batterie saccadée, son piano fluide et la trompette par-dessus le magma) ou mettant en valeur l’un ou l’autre des solistes ("Deep tide" et son intro minimaliste avant le saxophone puis la trompette), le piano romantique de "DC Blues", la clarinette basse travaillée dans les aigus pour le bucolique "Fishers & Farmers", et en conclusion, les deux minutes typiquement british de "Wayne’s World", piano assurant le thème, percussions fourmillantes et saxophone en contrepoint. Superbe.

Ceci vaut pour le second disque, où l’improvisation domine. Dans le premier, la musique se décline de l’onirisme ("Just a moment In Time") à la poésie ("One more moment in Time") en passant par la musique aux accents contemporains ("Arundel #1"), un hommage à Geri Allen, piano galopant et clusters avec une trompette que Miles n’aurait pas reniée, le sombre "Anne Tree" aux tambours lourds que l’on retrouve dans le titre du disque qui suit, souffles à l’unisson, le tout avec un timing généreux (78 minutes pour le premier disque, 74 pour le second).

METAMORPHIC

THE TWO FRIDAS

DISCUS 65 CD

2cds

                    Autre double cd par un octet réuni autour de la pianiste Laura Cole qui signe la quasi-totalité des titres (à l’exception du dernier morceau du second cd écrit par le batteur Pete Fairclough, non présent ici). Le groupe s’articule sur trois souffleurs et deux contrebassistes, une chanteuse, un batteur et la pianiste. Il s’agit du troisième disque de Metamorphic, inspiré par les émotions de voyages et expériences personnelles de Laura Cole. Chaque pièce est dédiée soit à un musicien (Jason Yarde, Robert Wyatt, Pete Fairclough, …) ou à des membres de sa famille, y compris celui ou celle qui ne veut pas de dédicace, improvisations entrecoupées de passages écrits, répétitions / martèlements, avec toujours cette cohésion bien présente des musiciens autour de l’instrument central. La chanteuse Kerry Andrew (qui a été remplacée dans le groupe depuis l’enregistrement réalisé en janvier 2017) pratique aussi le "Spoken Word", murmure un texte ponctué par chaque musicien dans un minimalisme de bon aloi, puis la pianiste déroule ses thèmes, mélodies aussi bien dramatiques que provocatrices de belles émotions ("The mountains, the sea / the Island"), morceau en progression d’où émergent la clarinette basse doublant la voix éthérée d’Andrew. Le cd 1 s’achève par une pièce au titre explicite : "Little Woman, Lonely Wing" ; on l’aura compris, Ornette et Hendrix se retrouvent dans la tête et les mains de la pianiste, avec ses titres fétiches croisés.

                    Quelques explications sur le titre de l’album : l’origine vient d’une carte postale représentant « The Two Fridas" par la peintre mexicaine Frida Khalo, envoyée par Robert Wyatt sur laquelle il avait écrit quelques mots encourageants suite à l’écoute du second album du groupe, "Coalescence". Laura Cole a écrit un poème basé sur cette carte postale que Kerry Andrew déclame sur fond de contrebasse joué à l’archet, puis les saxes et la clarinette basse développe le thème tout en progression, avec la voix qui revient pour conclure. "Truth" termine ce disque de la plus belle manière qui soit, un thème d’une beauté émotionnelle puissante, quelques notes simples que n’auraient pas reniées certains confrères de la pianiste, en premier un certain Keith Tippett…

ORFEO 5

IN A GREEN CASTLE

DISCUS 62 CD

 

                    Il faut vraiment ouvrir la pochette pour avoir accès aux informations concernant ce disque, preuve une fois de plus que le label Discus fait fi de la promotion et du paraitre, se contentant de produire des disques de haute qualité musicale… La première impression à l’écoute de l’introduction de ce disque peut faire penser que les musiciens sont en train de s’accorder… les musiciens d’Orfeo 5 en question sont Shaun Blezard (electronics), Matthew Bourne (cello & keyboards) et Keith Jafrate (as, ts). Des gens peu rencontrés jusqu’alors, à l’exception peut être de Bourne, compagnon de tournée de... Keith Tippett, à nouveau, mais présent aussi dans d’autres rencontres. Après cette introduction quelque peu déroutante, le trio s’installe, grâce à une boite à rythme métronomique, dans un parcours où émergent des structures complexes, des discours où les instruments se croisent, saxophone et piano notamment sur des boucles électroniques répétées en écho. Dans le morceau suivant, c’est la façon très originale dont le violoncelle est traité qui retient l’attention.

                    La beauté effrayante de "Fearful Beauty" provient du contraste entre le saxophone fluide et aigu, et le traitement en pizzicato ou archet grave du violoncelle, avec en fond les nappes électroniques créant le climat.  Climat qui s’alourdit encore dans "Transformed by Fire", où l’imagination peut prendre la main. Climat qui devient étrange dans "A prayer to the sea", avec ses voix d’enfants, ses chuchotements, ses sifflements, ses cris d’animaux, puis la voix de Mary Oliver qui a délaissé sa guitare pour raconter une histoire de paix et de calme, faisant penser immanquablement à Norma Winstone. Quant au titre de l’album qui arrive en conclusion, il est introduit par la flute de Simon Prince sur un lit de sonorités électroniques, bientôt rejoint par le saxophone de Jafrate, tout ceci dans une ambiance d’apparence feutrée.

ORCHESTRA OF THE UPPER ATMOSPHERE

04

DISCUS 70 CD

 

                    Nous avons déjà évoqué ce groupe dans ces colonnes; voici le quatrième volume de cet orchestre qui s’est offert un quatuor à cordes qui d’entrée donne une palette de couleurs nouvelle au son du sextet original. L’électronique est partout chez OOTUA, certes, mais pas envahissante comme d’autres formations avides de reconnaissance… ici, l’équilibre est parfait, entre cordes, instruments réels et nappes virtuelles créée par les machines. Et puis il y a la voix de Frostlake (Jan Todd) par ailleurs multi-instrumentiste (on en reparle après). Comme pour d’autres formations dans lesquelles ils interviennent, Martin Archer, Walt Shaw, Terry Todd, Stee Dinsdale et Yvonna Magda et Frostlake savent nous surprendre en permanence. Leurs improvisations (ici collectives) possèdent une puissance d’interprétation et une forte créativité sans cesse renouvelées. Il suffit d’un signal, d’un départ, d’une note pour que tous ensemble ils plongent et nous entrainent dans leur imaginaire musical.  On ne s’ennuie jamais à l’écoute d’un disque de l’Orchestra of the Upper Atmosphere, sans doute parce que ses membres se situent déjà dans la couche supérieure de la stratosphère…

 

FROSTLAKE

ICE & BONE

DISCUS 79CD

                    Justement, pour conclure (provisoirement), le petit dernier en date du label Discus est consacré à Frostlake, justement. Je ne vous ferai pas l’honneur de citer les instruments qu’elle utilise sur ce disque…mais sachez que vous pouvez y entendre notamment de l’électronique (marque de fabrique du label, mais placé à un très haut niveau de maitrise et d’intelligence), des guitares, du banjo, de la harpe, de la clarinette, des percussions, …et par-dessus tout la voix, plutôt les voix, multipliées à l’infini, en écho et réverbérations, seule la basse a été confié à Terry Todd (on reste en famille).

                    Les thèmes sont ciselés, fourmillent de détails qu’il faut redécouvrir au casque de préférence, mais qui nécessite vraiment plusieurs écoutes. Frostlake ne nous propose pas seulement des chansons, elle les illumine de sonorités aussi variées qu’inattendues, utilisant différentes approches dans le traitement, de la voix mais aussi du son général produit par cette foule d’instruments et d’objets divers, de captation de sons naturels (du field recording à légère dose mais indispensable),. Ce disque est de toute beauté.

                    Il faut aussi signaler la qualité des pochettes, de véritables œuvres peintes par les musiciens eux-mêmes (Frostlake pour "Ice & Bone", Walt Shaw pour "Enough", "04"), ou des proches, comme le peintre Gonzalo Fuentes.

Philippe RENAUD



AUX RONDS-POINTS DES ALLUMES DU JAZZ

COLLECTIF

Les Allumés du Jazz – ADJ005

Sortie le 13 avril 2019

Le 13 avril, à l’occasion du Disquaire Day, Les Allumés du Jazz ont publié la revue Aux Ronds-Points des Allumés du Jazz qu’ils ont accompagné d’un trente-trois tours car, comme le souligne Jean Rochard, «  ce que les membres des Allumés du Jazz aiment faire, ce sont des disques, alors, en toute logique, joignons la musique à la parole »…

                   La pochette du disque reprend l’illustration de la couverture de la revue (ou inversement…) et elle est l’œuvre de Nathalie Ferlut. Au programme, six morceaux enregistrés début 2019 sur les idées qui ont germé lors des rencontres d’Avignon en novembre 2018.

Tout commence par un rap engagé et endiablé ! L’1consolable scande « Changez de disque » accompagné par Les damnés du skeud, un orchestre de vingt-neuf musiciens, réunis pour l’occasion et tous liés de près ou de loin aux Allumés du Jazz. Le chant déplore la disparition progressive des disquaires, fustige les enseignes de la grande consommation, dénonce l’exploitation des artistes par les majors et les plateformes d’écoute en ligne, pourfend la dictature de l’argent et rend hommage à tous ceux qui résistent. En arrière-plan l’orchestre soutient la voix en chœur ou avec des contre-chants.

Le JCAO et ses onze musiciens proposent « 7 janvier ». Après un unisson solennel sur une section rythmique intense, un quasi requiem, les pépiements de la flûte de Michel Edelin s’envolent en toute liberté. Les chorus, les chœurs et les dialogues sont soutenus par les ostinatos des soufflants et une rythmique puissante. Il y a certes une ambiance de fanfare, mais toujours empreinte de majesté, l’un des traits de l’écriture de Rémi Gaudillat.

Xavier Garcia présente « Sur la route des Allumés », un collage musical avec des extraits de morceaux tirés de disques enregistrés par des formations amies des Allumés du Jazz. Les bruitages, jeux rythmiques, combinaisons de styles – pop, world, jazz, musique contemporaine, électro… – et autres juxtapositions mélodiques, créent un patchwork sonore envoûtant.

Les Martine’s – Anne Mars et Richard Maniere – invitent le bandonéoniste Tristan Macé pour « Par les temps qui courent ». Une introduction mélodieuse laisse la place à une série de vocalises rythmiques et d’ostinato de la guitare. Dans une atmosphère mystérieuse, riffs et accords feutrés accompagnent la voix dans ses déclamations et son chant.

« Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes », titre désabusé s’il en est, donne l’impression de regarder un film sans images : craquements, sonneries, sifflements, notes cristallines… servent de décor aux propos du saxophone ténor de Sylvain Rifflet, cow-boy solitaire devant son feu, au milieu de la nuit ! Jean-Jacques Birgé réussit un morceau particulièrement expressif et amusant.

Le Collectif Ishtar verse dans la musique contemporaine, avec une succession de discours, conférences, textes récités… sur le crissement des percussions et les interventions impromptues des instrumentistes. Même si l’influence du cinéma est évidente, « Des airs cultes (en sabots) » n’en reste pas moins un essai avant-gardiste.

La « Fonderie Topophonographique » remet la fanfare au premier plan. Dialogues déjantés, petites phrases courtes et vives, questions – réponses énergiques… débouchent sur des échanges bruitistes – hululements, caquètements, souffles, bruissements, crépitements… – d’un expressionnisme exacerbé. 

Aux Ronds-Points des Allumés du Jazz : un microsillon, une galette, un vinyle, « un album en forme de rond-point qui aurait des oreilles de 33 tours »… Un manifeste pour la liberté, l’égalité et la fraternité… des valeurs à défendre absolument, avec ou sans gilet jaune !

Bob HATTEAU

« GIACO »

LE SON D’(E)TOILES

IMR

les Allumés du jazz

Laure Donnat : v / Perrine Mansuy : p-v / Rémi charmasson : g / Bernard Santacruz : b / Bruno Bertrand : dr-per 

              Du peintre Jean-Pierre Giacobazzi, on ne peut oublier le bleu azur, les collages-montages, son regard humaniste et pétillant. Un personnage haut en humeur(s) que l’on rencontrait souvent au défunt festival de la Seyne sur Mer. Aujourd’hui, la Compagnie de l’Arbre de Mai (Laure DonnatPerrine MansuyRémi CharmassonBernard SantacruzBruno Bertrand) se souvient de lui, lui rend hommage, engage d’heureuses mélodies. Pour de vrai fait acte de tendresse, assomme la barbarie.

               Hors des complexités, musiciennes et musiciens naviguent en eaux calmes et apaisées. On les suit alors dans ce jazz tamisé-sépia (For a New Country avec ses vrais airs de Joni Mitchell) sans le souci de l’analyse et de la description. Sur la pointe des pieds, avec discrétion et une profonde écoute.

Luc BOUQUET

Photo Thierry TROMBERT

LABEL AEROPHONIC

 

REMPIS /LOPEZ /PACKARD

THE EARLY BIRD GETS

AEROPHONIC AR-021

Dave Rempis : as, ts, bs ; Brandon Lopez : b ; Ryan Packard : dr, elec.

                    Aerophonic est le label du multi-saxophoniste Dave Rempis. Nous vous avons déjà présenté quelques uns des disques produits sur ce label, dont Rempis est la tour de contrôle. La production, sans être pléthorique, est néanmoins bien fournie. Ce trio, par exemple, signe là son premier opus. Un trio qui travaille beaucoup aux Etats Unis notamment, dans lequel on trouve deux musiciens d’une génération plus jeune, le bassiste Brandon Lopez et le batteur Ryan Packard. Non pas que Rempis fasse figure d’ancêtre, loin de là (il est né en 1975), mais cela prouve s’il le fallait la richesse du vivier chicagoan. Lopez est un bassiste très demandé sur la scène jazz de New York, Packard intervient aussi bien dans des formations de musique contemporaine que dans des groupes de rock indépendant, et ces deux là savent colorier des paysages sonores en relation avec le son unique produit par Dave Rempis aux trois saxophones. Sept pièces composent ce disque d’une durée de 50 minutes, aux titres issus du latin ou langage assimilé. Trois voix distinctes, sans doute apparentées "jazz" pour ces improvisateurs, une exploration du rythme et du tempo qui leur permet de travailler à l’intérieur de la tradition jazz, justement.

KUZU

HILJAISUUS

AEROPHONIC AR-20

Dave Rempis :  saxes ;  Tashi Dorji : g ; Tyler Damon : dr.

          Autre trio, autre rencontre, autres couleurs… la guitare s’avère ici l’égal du saxophone, cassant une hypothétique rythmique, traçant des lignes sur lesquelles le saxophone vient poser une longue plainte ponctuée par la batterie rageuse, syncopée et martelée de Damon. Puis le cri prend l’avantage sur le guitariste qui lui tisse un voile sonore à base d’accords ininterrompus et massacrants… musique spontanée, un titre de trente minutes dans lequel les vagues viennent s’écraser, poussées par d’autres encore plus violentes, un magma incandescent et sauvage, trois individualités soudées pour un combat sans concession et avec ténacité, en explorant le moment présent jusqu’à en épuiser entièrement l’idée de départ. Les oreilles n’en sortent pas indemnes, mais qu’est ce que c’est bon !…

Au fait, Hiljaisuus veut dire Silence en Finlandais…

Ça, c’était les deux derniers disques reçus. Depuis quelques mois, d’autres sont arrivés par petits paquets, il est temps de les déballer… 

GUNWALE

POLYNYA

AEROPHONIC AR-011

       En 2016 le percussionniste Ryan Packard avait déjà croisé le chemin de Dave Rempis. Dans ce disque, la basse est tenue par Albert Wildeman, d’origine hollandaise. Même formule que "the early bird gets", avec la même énergie, l’exploration du son jusque dans les moindres détails, avec l’alternance entre moments forts qui peuvent se comparer à un train lancé à pleine vitesse et des passages presque minimalistes dans lesquels la finesse du jeu de chacun peut être appréciée. Trois titres, dont un très long ("Wire") avec toujours une durée qui se situe autour de l’heure, musique à la fois concentrée et idéale pour le temps d’écoute, d’une qualité d’enregistrement remarquable.

 

REMPIS / ABRAMS / RA

+ Jim BAKER

PERIHELION

AEROPHONIC 012 (2 cds)

Dave Rempis : as, ts, bs; Joshua Abrams : bass, cl; Avreeayl Ra : dr, wooden fl; + Jim Baker : kb, elec (disque 2).

         Après “Aphelion” en 2014, voice “Perihelion” en 2016, par un trio de musiciens américains que l’on peut entendre de temps en temps en France grâce au Bridge initié par Alexandre Pierrepont. Dans ce disque, Dave Rempis est assagi, par rapport aux dernières productions orageuses… sans doute une adaptation au jeu finement ciselé Abrams à la contrebasse et aux délicates percussions de Ra. Dans le premier disque, une longue session de 43 minutes enregistrée en 2015 en public, les trois musiciens partagent une histoire, celle du jazz, assimilé et rendu, une manière à la fois naturelle et originale de rendre hommage aux anciens, Coltrane par les spirales, Cherry par la flute éthérée et volage.

                    Le second disque voit le trio renforcé par les claviers de l’énigmatique Jim Baker. Le pianiste sort de son monde pour s’incruster avec un discours volubile et fluide entre les interventions d’un Dave Rempis très loquace lui aussi.  Si chacun suit sa propre route, la démarche est sensiblement la même. la rythmique est bien présente aussi et chacun a droit à son moment de solitude au cours de cette pièce de trente minutes.  En conclusion, "Pan and Daphnis" (on reste dans la mythologie) permet à Abrams de s’exprimer à l’archer, à Ra de frapper les tambours, à Baker d’utiliser son électronique et à Rempis de chapeauter le tout, sans effervescence ni autorité.

A suivre…

Philippe RENAUD

Dave REMPIS

Sur deux disques avec MICHEL BACHEVALIER

 

Michel BACHEVALIER

CAÏTOS / DES RACINES ET DU JAZZ

Cafarnal Tribu

Michel Bachevalier : dr / Emmanuel Beer : org / David Caulet : ts-ss / Henri maquet : v-vln-perc-fl + Thierry Daudet : tp / Claude Nadalet : bugle / Philippe Neveu : oboe / Martine Marc : oboe / Laurent Audemard : oboe / Denis Fenelon : p

        Caïto du Berry, mazurka du Béarn ou farandole languedocienne : autant de thèmes ancestraux aux compositeurs perdus ou ignorés et s’acoquinant bien à la jazzitude d’un Michel Bachevalier, percutant singulier.

                    Il y a dans ces airs populaires une modalité que ne prive pas d’arpenter le saxophoniste David Caulet. Peut donc ici se construire, de déconstruire ou se reconstruire passé et présent. En variant les instrumentations, un même thème (le retour des noces) peut s’interpréter farandole occitane (présence des hautbois languedociens de Philippe NeveuLaurent AudemardMartine Marc) ou jazz gospelisant (présence du cornettiste Claude Nadalet). C’est dire la richesse de ce répertoire atypique, coltranisé ici, farandolé ailleurs, free jazzé parfois. A découvrir.

Michel BACHEVALIER – Philippe GAREIL

MUSIQUE POUR HAMAC

Mbpg

Michel Bachevalier : berimbau-dr-melodica-v / Philippe Gareil : b-raîta-v

                    Musique pour hamac ou les retrouvailles de deux vieux amis : Michel Bachevalier & Philippe Gareil. Tendresse, harmonie, partage, confiance sont au rendez-vous. Le berimbau de l’un ouvre la soirée ; une suite harmonique jouée et chantée par le second se dévoile. C’est Pandit, thème du bassiste-chanteur, enregistré voici une vingtaine d’année.

                    Maintenant une singu-lière mélodie au mélodica, de frémissantes cymbales, une fuzz déterminée : c’était Charlie. Et voici Aire et la chaude voix de Gareil, les Suds, les fiestas gardoises, le flamenco d’ici. Et puis il y aura Théodore Monod et des céphalopodes dont on se demande bien ce qu’ils font ici. Demain, Michel et Philippe se remettront à l’ouvrage. Ils recommenceront comme si c’était la première fois. D’ailleurs, ce sera la première fois.

Luc BOUQUET

Charlotte HUG

SON-ICON MUSIC

Orchestra and Choral works by Charlotte Hug

FSR 11

www.sluchaj.org

Violoniste, certes, mais Charlotte Hug est aussi compositrice d’œuvres contemporaines dans la tradition européenne qu’elle dirige également, comme ce "Nachtplasmen" enregistré avec le Lucerne Festival Academy en septembre 2011. La partition de l’œuvre est issue de ses dessins sonores ("Son-Icons") dont un extrait est reproduit sur la pochette. Musicalement, le disque s’ouvre sur un magma sonore en progression avant éclatement, et l’installation de thèmes ou plutôt d’esquisses d’où surgissent tantôt un cor éléphantesque, tantôt un violon bien sur, ou bien encore une contrebasse jouée à l’archet qui ouvre sur un feu d’artifice, des cris d’animaux, un bavardage animé puis résigné, tout un ensemble de structures et d’ambiance imbriquées qui se déroulent avec énergie et sans jamais lasser. La surprise est présente à chaque mouvement, changement, normal lorsque l’on connait les expériences passées de la violoniste, souvent interprétées dans des situations extrêmes (Elle a joué dans des tunnels du glacier du Rhône, la House of Detention, une ancienne prison souterraine de Londres, un bunker à moitié démoli à Berlin, les sources thermales de la ville thermale de Baden ou le chantier naval de Coph sur la côte atlantique irlandaise…).

                    La seconde partie du disque poursuit l’œuvre qui s’intitule désormais "Inn Cammino" pour chorale et toujours ces partitions spatiales. On pense bien sur au travail que réalise Phil Minton avec ses Feral Choirs, mais la démarche, bien que similaire, est différente dans l’imrpovisation, encadrée ici par le dessin alors qu’elle reste spontanée chez Minton.

L’inspiration a trouvé sa source dans les montagnes suisses (pays d’origine de Charlotte) et la combinaison du son vocal et du rythme peut faire penser au mouvement respiratoire des marées, par exemple.



Charlotte HUG /

Lucas NIGGLI

FULGURATIO

Live at Libitum 2016

FSR 12/2018

                    Toute autre ambiance dans cette rencontre entre la violoniste et le percussioniste suisse (lui aussi) Lucas Niggli. Du violon, Charlotte Hug en joue certes, mais d’une manière bien sur peu conventionnelle. On est loin du crin crin  souvent insupportable avec une variété d’ambiances déclinées dans l’urgence de l’improvisation. A cette multiplication de sons incroyables Lucas Niggli fit beaucoup mieux que d’accompagner. Il suit la musicienne ou la précède, mais plus souvent il joue AVEC. Moments forts, passages beaucoup plus calmes, utilisations d’objets hétéroclites martyrisés, pièces de métal, tout y passe, avec lesquels Charlotte Hug s’amuse en imitant les grincements avec sa voix  ou les prolongeant avec les cordes…

La seconde partie du concert s’ouvre sur un thème mélodique de toute beauté bien vite détourné par la voix de Hug et la percussion musclée de Niggli. Fragilité et robustesse mêlées, une association qui fonctionne parfaitement, richesse des timbres, environnement sonore charpenté, détournements et utilisation unique et inouïe de la voix, de la frappe, de l’agilité, de la résonnance, de l’art brut et de mise en danger permanente.  Magnifique.

                    C’était une première rencontre dans ce festival à Varsovie, bien qu’ils habitent tous deux à Zurich. Un seul souhait : qu’ils renouvellent très vite l’expérience, et pourquoi pas dans des festivals de notre bel hexagone…

Philippe RENAUD

Sur deux disques avec GILLES DALBIS

 

Gilles DALBIS

« MOMENTS »

GD15

Gilles Dalbis : dr-perc

                    Gilles Dalbis est l’un de ces percussionnistes aimant à œuvrer en solitaire, solution idéale pour laisser vivre la résonnance, la vibration. C’est, qui plus est, un batteur connaissant les vertus du rebond. Chez lui, la nuance est une première nature. A mains nues, avec balais, baguettes ou maillets, Dalbis frôle, caresse, fait de l’espace son allié avant de surgir et d’enrôler quelque langoureux mouvement.

                    Ici, pas de déchaînement rythmique en vue de nous convaincre. Dalbis n’est pas un démonstratif, c’est un émotif, un de ces musiciens-improvisateurs préférant le clair obscur aux douteuses couleurs vives.

                    Ici, on navigue de finesse en finesse sans que ne s’interdise la coupe franche, le roulement serré, l’étreinte des métaux et des peaux. A l’arrivée, une belle carte de visite enregistrée en 1992 et joliment réédité aujourd’hui. A suivre… 

Pierre DIAZ –

Gilles DALBIS

METAMORPHOSES

GD

Pierre Diaz : sax-fl-cl / Gilles Dalbis : perc

                    Un long drone nous accompagne. Didjeridoo ou clarinette basse ? Peu à peu le drone s’écarquille, se nervure et la clarinette devient clarinette du désert. Le temps de prendre le large, de saisir l’espace, se devine une procession. Ou plutôt : se prépare une procession. Au loin, s’accordent de sourdes percussions et l’espace se sature. La clarinette du désert laisse place à une flûte du désert. Maintenant, la procession peut s’engager. Le mouvement se hachure, se déchire et un ténor soyeux lance quelques phrasés de velours. C’est maintenant au velours de se craqueler. La convulsion, longtemps attendue, demande son dû. Et l’obtient.

                    Métamorphoses par Pierre Diaz & Gilles Dalbis : un beau voyage.

Luc BOUQUET

Loris BINOT

AZEOTROPES

Enregistré au CCAM de VANDOEUVRE

www.azeotropes.org

                    "Un mélange azéotrope ou azéotropique est un mélange liquide qui bout à température fixe en gardant une composition fixe". La musique composée par le pianiste Loris Binot peut à juste raison s’approprier cette définition. Entouré de quelques uns des meilleurs musiciens de la scène nancéenne (Michel Deltruc à la batterie, Antoine Arlot au saxophone alto, Louis-Michel Marion à la contrebasse, pour ne citer que les noms familiers aux lecteurs de cette revue), Binot a composé une sorte de suite en cinq mouvements qui se construit lentement en faisant intervenir d’autres instrumentistes comme l’accordéonniste Emilie Skrijelj, la violoniste Madeleine Lefebvre, l’altiste Annaelle Dodane, les souffleurs Joseph Ramacci (tp, bugle), Christophe Castel (ts) et le guitariste Denis Jarosinski. Chaque partie s’articule à travers des structures différentes, naviguant dans la musique contemporaine, dans des rythmes plus rock ("l’hourloupe") s’orientant vers une musique de chambre (les violons) rattrapée très vite par une rythmique fortement charpentée et obsédante. "A fleur de peau" est une partie où la progression est menée de main de maitre par l’accordéon et la guitare encadrés par un échafaudage serré à bloc.

Quant à la suite des sons II qui clôt l’album, c’est un joyeux patchwork ans lequel on trouve du Fender Rhodes, de la musique de film exotique, de la rumba, un solo de contrebasse, une trompette qui sonne la fin de la partie…

                    Cela faisait un certain temps que Loris Binot ne s’était pas manifesté, ce disque, dédié à Dominique Répécaud ("sans qui ce projet n’existerait pas") nous ramène à son bon souvenir, preuve qu’il existe en France d’excellents compositeurs et interprètes d’une musique complexe et ambitieuse.

Philippe RENAUD

GRAND ENSEMBLE KOA

BEAT

NEUKLANG – NCD4195

Caroline Sentis (voc), Matthieu Chédeville (ss), Armel Courrée (as), Jérôme Dufour (ts), Pascal Bouvier (tb), Serge Lazarévitch (g), Samuel Mastorakis (vib), Daniel Moreau (kbd), Alfred Vilayleck (b) et Julien Grégoire (d).

Sortie le 1er février 2019

Après Koa-Roi (2012) et Ahimsa (2016), le Grand Ensemble Koa du joyeux collectif éponyme de Montpellier sort un nouveau disque en janvier 2019 : Beat. Comme son titre le suggère, cet opus puise son inspiration dans la Beat Generation et plus particulièrement dans l’œuvre de trois de ses auteurs-clés : Jack KérouacAllen Ginsberg et William Burroughs.

C’est Caroline Sentis qui déclame ou chante les textes de ces poètes dans sept morceaux composés par le bassiste Alfred Vilayleck. L’orchestre est quasiment inchangé par rapport aux deux précédents opus : Matthieu Chédeville au saxophone soprano, Armel Courrée au saxophone alto, Jérôme Dufour au saxophoniste ténor, Pascal Bouvier au trombone, Serge Lazarévitch à la guitare (au lieu de Matia Levrero), Samuel Mastorakis au vibraphone, Daniel Moreau au piano et au Fender Rhodes et Julien Grégoire à la batterie. La pochette – Kérouac, Ginsberg et Burroughs devant un échiquier dont les pièces sont les instruments de l’orchestre – est l’œuvre de l’auteur de bandes-dessinées Matthieu Bonhomme.

Le contraste des sonorités du trombone et du vibraphone introduit « Asphodels », puis la voix diaphane de Sentis, soutenue par la guitare et le piano, chante le poème éponyme de Ginsberg, sur les chœurs des soufflants et une rythmique puissante. « Hassan », le plus long morceau du disque – douze minutes – s’articule autour de plusieurs tableaux : tout commence par un scat a capella élégant, suivi d’un duo relevé avec la basse, bientôt relayé par un riff du vibraphone, un martèlement rock et les vents à l’unisson, avant que le saxophone ténor ne se lance dans un chorus free, souligné par un accompagnement touffu, pour ensuite revenir à un passage davantage mainstream – la section des cuivres tourne autour des vocalises – et terminer dans une ambiance électro... Dans « J’ai vu » Sentis déclame un extrait du poème-manifeste beat de Ginsberg, Howl, sur l’ostinato cristallin du vibraphone et la ligne profonde de la basse. Tout l’orchestre les rejoint pour un final énergique, porté par une rythmique aux accents rock et entrecoupé d’un solo de piano inspiré. Les trois mouvements de « Beatitude » font la part belle à l’électro, au saxophone soprano, éloquent, à la guitare et ses stridences rock, et aux mouvements luxuriants de l’orchestre, sur une batterie puissante et volontiers funky. Beat se conclut sur un extrait de Vraie blonde, et autres de Kérouac, sur un mode rock sourd.

Le Grand Ensemble Koa reste fidèle à ses habitudes : la musique de Beat est expressive et dynamique à souhait ! 

Bob HATTEAU

Sur 2 disques EMANEM

 

 

STELLARI STRING QUARTET

VULCAN

EMANEM 5047

Dist. IMPROJAZZ

  

                    Ces disques produits par Martin Davidson auraient du voir le jour il y a un an…les circonstances (travaux à réaliser, état de santé du producteur) en ont décidé autrement, mais ils sont bien là. Le plus homogène des labels britanniques poursuit son chemin, même s’il a fortement ralenti la voilure.

                    Dans Vulcan, on retrouve notre violoniste fétiche, Charlotte Hug, aux côtés d’un autre incontournable de l’instrument, co-fondateur d’un autre label qui connut son heure de gloire, Bead records, je parle bien sur de Philipp Wachsmann. Dans un quartet de cordes, il y a aussi un violoncelliste (aussi contrebassiste, rappelez vous le fameux coffret "Entrechoc" paru chez Bloc Thyristors l’année dernière), le brésilien d’origine Marcio Mattos et l’inévitable (mais quel bonheur !) John Edwards à la contrebasse.

                    Voilà pour la présentation. "Vulcan" se décompose en onze courtes pièces qui forment un ensemble tout aussi homogène que le label sur lequel le quartet évolue. Bien que, comme le souligne Davidson sur la pochette, ces quatre là viennent de quatre pays différents : le Brésil, la Suisse, l’Angleterre et l’Ouganda (Wachsmann).

                    Puisque l’homogénéité semble être présente partout, inutile de vouloir disséquer cette musique. Ce second disque du quatuor (le premier, déjà sur Emanem, datait de 2006/2007 – Emanem 5006), fait résonner les influences et le passé de chacun des membres pour créer un nouvel espace dans lequel chacun trouve un équilibre qui fait de ce disque un haut lieu de la musique improvisée actuelle.

Caroline KRAABEL

LAST 1 LAST 2

EMANEM 5048

                    La saxophoniste alto Caroline Kraabel signait les notes de pochettes du disque précédent. Ici, on la retrouve pour "Last 1" à la tête d’une sorte de "all stars" de l’improvisation britannique, quinze musiciens dont la liste figure au dos de la pochette.

                    De plus, Robert Wyatt a pré enregistré une chanson composée par la conductrice, chanson insérée par phrases entre les interventions des musiciens. La pièce démarre par un joyeux capharnaüm, saxophones, contre-basses à l’archet, piano, ponctué par la frappe de Mark Sanders. Enregistré au Café Oto en mars 2016, l’orchestre s’efface pour laisser brièvement la place à la voix toujours particulière de Wyatt, alors que chaque instrument se présente tour à tour puis, comme dans une réunion, le brouhaha reprend progressivement le dessus, sous l’impulsion du piano de Veryan Weston et la plainte des saxophones. Plainte, oui, car l’œuvre est dédiée aux migrants, tous les migrants mais plus particulièrement ceux qui s’agglutinent au nord de la France avec l’espoir de pouvoir traverser un jour et rejoindre l’ile britannique. Wyatt revient, a capella, soutenu seulement par Sanders, puis la flute de Neil Metcalfe, le violon de Wachsmann, et l’espoir semble revenir, alors que tout s’accélère grâce à la puissance des souffleurs.


                    Le ton est grave, le sujet est brulant et dramatique. Robert Wyatt aura le dernier mot au bout d’une demi-heure passionnante de bout en bout.

                    Le second morceau, "Last 2" voit intervenir un quartet dans lequel la compositrice a sorti son saxophone alto, accompagnée par l’omniprésent John Edwards, le percussionniste Richard E. Harrison et la voix de Maggie Nicols. Nous sommes à nouveau au Café Oto, cette fois en décembre 2017, et de nouveau Robert Wyatt a enregistré une chanson de Kraabel. Découpées aussi en tranches, les phrases s’intègrent et se répètent parmi les instruments, les percussions d’abord, rejointes par la contrebasse au bout de huit minutes, puis Wyatt est doublé par Maggie Nicols sur fond d’archet ou en pizzicato, retour des percussions, nouvelle intervention de Robert cette fois-ci soutenu par l’alto tantôt agressif tantôt mélancolique de Kraabel avant la conclusion laissée à la voix seule de l’ermite de Louth…

Philippe RENAUD

 

FRANCE MUSIQUE, Emission « A l’improviste » par Anne Montaron

Diffusion de l’émission sur France Musique le jeudi de 23h à 0h, enregistrement en public « à l’improviste » le lundi 13 mai à 19h30 - au théâtre de l’alliance française (101 Boulevard Raspail 75006) : solo Violaine Lochu (voix, acc) & trio Michael Nick (vl), Yaping Wang (yangqin) & Diemo Schwarz (elec).