Chroniques de disques
Novembre - Décembre 2018

SUNNY MURRAY

Pour se souvenir de Sunny Murray.

Suite du chapitre Sunny-Archie avec Yasmina, a Black Woman, deuxième et dernière collaboration des deux musiciens pour le label BYG – Actuel.

 Archie SHEPP

YASMINA, A BLACK WOMAN

Byg Actuel

Archie Shepp : ts-v / Clifford Thornton : cnt / Lester Bowie : tp / Arthur Jones : as / Roscoe Mitchell : basssax / Dave Burrell : p / Malachi Favors : b / Earl Freeman : b / Philly joe Jones : dr / Sunny Murray : dr / Art Taylor : perc / Laurence Devereaux : balafon / Hank Mobley : ts)

                    De retour d’Alger, Archie Shepp et Sunny Murray se remettent à l’ouvrage et voici Yasmina, a Black Woman. Deux batteurs participent à la session du 12 août 1969 : Philly Joe Jones & Sunny Murray. Les deux accords plaqués par Dave Burrell, un peu à la manière de McCoy Tyner sur l’Africa de John Coltrane donnent le ton : la transe est possible et Shepp le premier ne s’en privera pas en un solo hirsute et effréné. Le solo du pianiste sera, lui éclipsé par les roulements de tambours et cymbales des deux drummers. Mais voici, le grand moment de ce disque, le solo de l’altiste Arthur Jones : un phrasé prolixe, unique (quoique dolphyen dans la forme) et emballant encore plus une rythmique qui ne demandait que cela.

 

                    Deux autres titres (Sonny’s Back & Body and Soul) sans Sunny mais avec Philly Joe parcourent la seconde face. C’est le Shepp apprenti-bopper que l’on découvre ici (à ce genre d’exercice, Hank Mobley présent sur le premier thème n’aura aucun mal à lui damer le pion) mais que la rythmique (Malachi Favors, Philly Joe) est merveilleuse. A suivre…

Luc BOUQUET

Jean-Jacques BIRGE

Centenaire de Jean-Jacques Birgé

1952-2052

GRRR 2030

                    Ce disque rétrospectif futuriste de Jean-Jacques Birgé est aussi un bel objet grâce au graphisme d’Etienne Mineur. Jean-Jacques a donc  bien appris la leçon de Winston Churchill : “Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur.” et il nous propose ici un ‘best-of’ de ses œuvres passées et à venir ! Dix morceaux, donc, correspondant chacun à une décennie, l’ensemble terminé par le ‘Tombeau de Birgé’ composé et joué par son vieux copain Sacha Gattinno. Ses archives de l’avenir sont peuplées d’amis et de complices, allant des anciens, Bernard Vitet (bien sûr), Yves RobertDidier Petit, aux plus récents, Amadine CasadamontAntonin-Tri Hoang… mais il y en a tellement !

La musique est à l’image de Birgé lui-même, débordante d’énergie, de joie de vive, et informée par la curiosité d’un enfant qui a accumulé cent ans de sagesse ! J’ai particulièrement adoré la folie des années 60 interprétée par Birgé, voix et electronics, Hervé Legeay à la guitare, le formidable Cyril Atef à la batterie et aussi avec Vincent Segal qui, pour la bonne cause, échange son violoncelle contre une basse. La musique a une sacrée pêche, et le côté bon enfant n’empêche pas qu’on ait vraiment, musicalement parlant, quelque chose à mettre sous l’oreille.

Également très intéressante est la rencontre, pour les années 2020, entre Birgé et sa Mascarade Machine (cherchez par vous-mêmes, je ne vais pas faire tout le boulot !) et les platines d’Amadine Casadamont.

Mais l’ensemble est un joyeux mélange de genres, d’époques et de sons, un ‘retour vers le futur’ très réussi avec Jean-Jacques dans les deux rôles du savant fou et de l’enfant naïf. Si j’avais un tout petit reproche à faire, ce serait le trop plein des morceaux. Un peu de silence, de calme, aurait permis de mieux comprendre l’ensemble, mais ceux qui ont déjà vu les tenues de scène de Birgé ne seront pas choqués pas ce foisonnement sonore !

Ce disque respire le bonheur et l’optimisme, il nous fait du bien et ça sort vraiment des sentiers battus pour mieux flâner dans la cartographie du futur. Si Jean-Jacques est nostalgique pour une chose, c’est bien son avenir, on verra si le passé lui donnera raison !

Allez, vous êtes tous invités à cette fête des 100 ans ; mais surtout, n’amenez pas de cadeaux, c’est Jean-Jacques Birgé qui nous en a offert un !

Gary MAY

KUNZWANA #1

TOUR DOCUMENTARY 2014

argezim@silverservet.at

newbookcafe.harare@gmail.com

Hope Masike : Mbira, vocaux ; Isabelle Duthoit : cl, voix ; Frantz Hautzinger : tp ; Werner Puntigam : tb, conque ; Josh Meck : bg, voc ; Blessing Chimanga : dr, voc ; Othnell Moyo : perc, voc.

                    Non, ce n’est pas du jazz à proprement parler, mais celui-ci est bien présent tant au niveau rythmique que mélodique. Un septet très international, quatre zimbabwéens, deux autrichiens et une française. Produit de deux tournées en mai 2014 à Harare (capitale du Zimbabwe), Jo’Burg (RSA) et juillet de la même année à Klagenfurt, Graz et Krems en Autriche. Shona Words, une des principales ethnies du Zimbabwe dont la musique traditionnelle avec la sanza mbira forme la base de la musique chimerunga. "Intro" commence par un long solo de mbira, les percus et voix féminines crachant comme un crotale. Le rythme plus trompette et trombone, Isa couinant, hullulant suivie de Hope Masike à la voix, cris accompagnés par cuivres et percus. Cri (Hasike), et deux cris, emballement. Duo Isa, Hope, tambours, sonnailles et chant profond de Hope Masike, chœurs féminins, masculins. Trompette multiphonique, ça swingue le feu de dieu, extinctions vocales.

"Interlude", une des plus longues pièces, duo Chimanga, Moyo, voix batterie, percus et trompette, trombone, sauvages hurlements masculins mélés aux cris des femmes, Frantz Hautzinger se baladant sur l’ensemble, solo de Josh Meck et ça repart, le rythme et la trompette rugeuse, hargneuse. Dans "Hondo", Hope Masike mbira et chant font merveille, voix voilée, chaleureuse, contrechants masculins. Cette chanteuse est merveilleuse, calme et mélodie des cuivres et déchainement final de l’ensemble, voix, cuivres, percus mélés. Superbe ! Avec un air de sanza au final. Dans "Zvichapera", Hope Masike voix claire et cris rauques et c’est la fête africaine, Frantz noyé dans ce magma sonore s’en tire très bien, trompette grondante, les voix des femmes assurant le rythme. Puis Puntigam trombone sert Hope Masike, fabuleuse vocaliste et la rythmique entre en bouet de canon accompagnant les cuivres déchainés, Frantz en suraigu, pêches sur la caisse claire de Chimanga, roulements (Bennink puissance 10), final clarinette cool.

                    La pièce huit enregistrée en studio à Johannesburg met en évidence Hope Masike suivie des cuivres, ça joue fort, swing garanti et toujours ce rythme chimerunga lancinant, la danse, les corps bougent. "Ngwalo" enregistré au Krems festival met en avant Hope, Isa et les Zhommes, Frantz Hautzinger particulièrement en évidence sur fond de percus choruse de façon hachée, standing ovation ! Musique pleine d’émotion, ce mélange est détonnant. Cela doit encore être disponible.

Cette chronique est dédiée à Olivier Ledure.

Serge PERROT

SUR TROIS DISQUES AVEC DAUNIK LAZRO


Daunik LAZRO – Dominique REPECAUD – KRISTOFF K. ROLL – Géraldine KELLER

ACTIONS SONIQUES

CCAM Vand’oeuvre

Metamkine

Daunik Lazro : bs / Dominique Répécaud : g / Géraldine Keller : v-fl / Carole Rieussec : elec / J-Kristoff Camps : elec

                    Dans cette improbable sphère où un guitariste d’aciers brûlants, un saxophoniste brise-sons, un duo brise-sens et une voix astrale s’entichent d’inouïs, il y avait donc une place. Cette place se nomme visions soniques et cette place n’est plus et l’on sait, malheureusement, pourquoi.

On est saisi par cette voix succube, cette voix dont on ne sait si elle est humaine ou océane. Place aux monstres soniques donc : aux raclements, aux apparitions, aux contre-allées, aux cristaux déviants, aux vents mauvais, aux grignotages de neurones. Ici, malgré les ans, les fatigues, les folies d’antan, les concerts héroïques, tout est nouveau. On parlera de naissance, de l’éclosion d’une entité virale. On s’enthousiasmera de tant d’obus tirés à la face des cyniques. Plus que jamais les chefs seront renvoyés aux latrines. Il y a donc une femme (CaroleRieussec) et trois hommes (Daunik LazroDominique RépécaudJ-Kristoff Camps) habitués à désobéir au figé, au tiède. Il y a ici une liberté qui éclabousse, guide, recentre. Il y a ici ce qu’il n’y a pas ailleurs. 

THE CLIFFORD THORNTON MEMORIAL QUARTET

SWEET ORANGES

Not Two Records

Joe McPhee : tb-ts / Daunik Lazro : bs-ts / Jean-Marc Foussat : synt-v / Makoto Sato : dr

                    Joe McPheeDaunik LazroJean-Marc Foussat et Makoto Sato sont hommes de mémoires vives. Du genre à ne pas oublier les guides, fussent-ils éphémères ou lointains. Pour Joe McPhee, Clifford Thornton fut l’ami sur lequel compter. L’ami que l’on n’oubliera jamais. Ici, à Nickelsdorf, là où ça se passe encore avec passion et naturel, les voici pris sur le vif d’une soif de solidarité. Sans le souci du résultat, puisqu’il n’y a ni calcul ni équation, ils jouèrent, comme toujours, avec le désir intime des rassemblements. Rassemblés autour des délestements, des phrases que l’on offre à cœur ouvert. Rassemblés avec leurs différentes, leurs connivences, leurs collusions et le cœur toujours au mitan. Puissent ces souffles-élans ne plus jamais rester vains et, mieux encore, éloigner tous les vils calculateurs.

A PRIDE OF LIONS

THE BRIDGE SESSIONS 08

TBS08

Daunik Lazro : ts-bs / Joe McPhee : ts-tp / Joshua Abrams : b-guembri / Guillaume Séguron : b / Chad Taylor : dr-mbira

                    Un soir d’improvisation (Tours, le Petit Faucheux, 30 janvier 2016), A Pride of Lions surgit. Rugira plus tard. Contrebassistes (Joshua AbramsGuillaume Séguron) et batteur (Chad Taylor) s’installent, le barytonien (Daunik Lazro) précise le cri, le percutant serre son jeu. Il manquait un trompettiste, le voici (Joe McPhee). Il faut lever les brouillards, abattre les frontières. Voilà, c’est fait. Libres, ils le sont désormais. Jamais à court de pulsions, d’axes inédits, de brasiers à entretenir, ils possèdent la mémoire des astres vifs (Ayler, Trane), solutionnent les géométries, convulsent en grandes noces.

Hors des zappings faciles, ils s’attardent et approfondissent, ne laissent rien traîner sur la ligne d’arrêt d’urgence. Et pourtant urgents, ils le sont. Dans cette manière de ne jamais laisser retomber la pression, dans cet acte naturel d’acter l’instant. En tension ou en détente, ils sont la présence même. Quelques jours auparavant (ou après,  j’ai oublié) j’avais été sidéré en concert par l’énergie déployée de cette meute bienveillante. Ce disque confirme mon impression première. Grand moment donc.

Luc BOUQUET


 

Des voyageurs au Triton…


Sébastien TEXIER & Christophe MARGUET QUARTET

FOR TRAVELLERS ONLY

CRISTAL RECORDS – CR260

Sébastien Texier (as, cl), François Thuillier (Tu), Manu Codjia (g) et Christophe Marguet (d).

Sortie le 6 avril 2018

Le 9 juin, Sébastien Texier et Christophe Marguet jouent au Triton pour le lancement de For Travellers Only, sorti chez Cristal Records le 6 avril. François Thuillier, tuba, et Manu Codjia, guitare, se joignent au saxophoniste et au batteur pour former un quartet qui a mis près de vingt-cinq ans à mûrir...

L’instrumentation, sans piano et avec le tuba dans le rôle de la contrebasse, donne une sonorité unique au quartet. Les deux leaders se partagent les dix compositions. La construction des morceaux – introduction / thème / solos / thème – s’inspire du be-bop et les développements piochent largement dans le free.

Le concert démarre avec le solennel « The Same But Different » : les cymbales crépitent, le tuba gronde, les accords de la guitare vibrent, puis Texier rejoint ses compères pour exposer le thème à l’unisson. Sur un accompagnement sobre et vif, le saxophone alto et la guitare partent ensuite dans des chorus néo-bop. Avec sa mélodie subtile sur des ostinatos, des contrepoints et des effets de réverbération, « Le jardin suspendu » est particulièrement élégant. Ambiance africaine pour « Hurry Up », porté par des riffs et des rim shot évocateurs… suivi d’un solo de Thuillier impressionnant de vivacité et d’ingéniosité, avec la voix qui se met de la partie, puis une conclusion explosive de Marguet, soutenu par ses compères.

Ballade à trois temps, « Peace Overture » est placée sous le signe de l’intimité : une batterie qui bruisse, un tuba économe, une guitare sinueuse et un alto pepperien. « Travellers » fait la part belle à des contrepoints énergiques, des phrases superposées et autres dialogues croisés… sur des lignes de walking et chabada, dans un esprit Third Stream. A la clarinette, Texier expose « Cinecitta », une jolie mélodie dans une veine klezmer qui permet au quartet de montrer sa maitrise du suspens. Au chorus envoûtant de la clarinette répond un solo de guitar hero tendu. Après cette évocation de l’Hollywood sur Tibre, les musiciens rendent hommage aux « Migrants ». L’air commence dans une atmosphère majestueuse, accentuée par le tuba dans les graves sur les chœurs onctueux de la guitare et de l’alto et les cliquetis délicats de la batterie, puis le morceau se transforme en une complainte violente, dans une ambiance free, parsemée de cris déchainés. Après une entame digne d’un rock débridé, « Next Door » prend une direction néo-bop pleine de swing.

« Eddie H », hommage au saxophoniste Eddie Harris et plus généralement aux musiciens noirs de Chicago, possède tous les ingrédients du funk : rythmique chaloupée, thème-riff efficace, accents bluesy, envolées de shouter, phrases en vagues, traits virtuoses… Le concert s’achève sur « Lilian’s Tears », une valse entraînante, intense et raffinée.

Le Sébastien Texier & Christophe Marguet Quartet propose une musique sans frontière, fusion de bop, free, funk, blues, folk… Un voyage captivant For Travellers Only, peut-être, mais à mettre entre toutes les oreilles ! 

Bob HATTEAU

Jack WRIGHT

Dylan VAN DER SCHYFF

…TWO IN THE BUSH

WhirrbooM! #001

 https://whirrboom.bandcamp.com/album/two-in-the-bush

 

                    Une Improvisation de 30:24 enregistrée à la China Cloud Gallery le 10 février 2018 à Vancouver et publiée sur le label très prometteur WhirrbooM ! du percussionniste Dylan van der Schyff. Duo percussion saxophones plus que remarquable. Jack Wright explore le saxophone alto et soprano dans les marges de l’instrument avec une réelle originalité. Van der Schyff frappe les peaux, rebords, cymbales et accessoires en mélangeant spontanément une approche éclatée et disruptive de la percussion et son excellente technique poly-rythmique. Pépiements, râles, frictions de la colonne d’air, vocalisations, growls, couinements savants, pincements de l’anche, un lyrisme sauvage et retenu nous fait découvrir  la face cachée du saxophone dans une relation constante avec les inventions incessantes et croisées du frappeur, gratteur, frotteur de peaux. Le batteur s’échappe autant qu’il construit soulignant la pertinence du métabolisme du souffle dans le tube, le bocal et les clés en pagaille. Dylan a une manière très personnelle aisément reconnaissable de faire sonner la percussion. Une démarche aboutie. Les deux acolytes se suivent à la trace sans se mimer. Côté souffle, on songe à l’urgence instantanée de Lacy de certains passages en solo, au travail sur la matière d’un Doneda cernant les sons, à des accointances avec un Georg Wissel ou à Leimgruber flûtant les intervalles… Le tandem sax-percussion est devenu une formule récurrente au fil du temps. Mais Wright et van der Schyff en rafraîchissent la topologie. Tout l’intérêt de ce magnifique duo réside dans ce phénomène : les sons joués / transformés / altérés  retournent à l’état de nature, comme si celle-ci (la leur) échappait à sa destruction quasi inéluctable par l’industrieuse et polluante activité humaine. Un beau manifeste d’irréductibles qu’on réécoute sans parvenir à la satiété. 

Phil MINTON

Torsten MÜLLER

DUCTUS PNEUMATICUS

WhirrbooM ! #002

https://whirrboom.bandcamp.com/album/ductus-pneumaticus

Chaque album où intervient le vocaliste Phil Minton en duo avec un as de l’improvisation libre est très souvent un document incontournable. Phil et le contrebassiste Torsten Müller se sont connus durant les nombreuses éditions de Vario, le groupe à géométrie variable animé par le tromboniste et contrebassiste puis violoncelliste Gunter Christmann (années 80 et 90). Depuis lors, Torsten est parti vivre à Vancouver et ne rate aucune occasion lorsqu’un de ses camarades improvisateurs européens est de passage sur la côte Ouest. On croit connaître le répertoire sonore et vocal de Phil Minton après l’avoir écouté des dizaines de fois, que ce soit en disque ou en concert. Mais, à chaque occasion, on est frappé par les nouvelles choses, les timbres, les émotions, multiphoniques et harmoniques dont il renouvelle la texture et la sonorité dans des détails aussi infimes qu’infinis. Ce sont ces détails qui font tout le sel des Hypernyms (24:04) et des Hyponyms (16:17) : sifflements, chouintages, bruits de bouche, croassements, infra vocalisation, laryngophonie, inspiration bruissante, phonèmes éclatés, voilés, harmoniques désespérées, lambeaux syllabiques impossibles, batailles de chats au clair de lune... . Avec Minton, Torsten Müller est un collaborateur parfait, un contrebassiste aussi compétent qu’aventureux, qui fait vibrer naturellement les moindres recoins de sa contrebasse (on songe à Barre Phillips, John Edwards, …). Son jeu d’archet se pare de couleurs moirées, de lueurs indicibles, de frottements vocalisés… Ce faisant, il raconte une histoire, évoque des légendes oubliées ou imaginaires, établissant ainsi une magnifique connivence avec les glossolalies du chanteur. Ces dix dernières années, Sophie Agnel, Daunik Lazro, Gunter Christmann, Joëlle Léandre, Karl-Ludwig Hübsch ont gravé de magnifiques albums en compagnie de Phil Minton. Ductus Pneumaticus est une pièce à conviction supplémentaire mais surtout un document unique qu’on a envie de conserver dans une place spéciale de sa cédéthèque, celle des incontournables de la scène improvisée libre radicale. Un régal. WhirrbooM ! est LE label à suivre en 2018. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Sur quelques duos avec JOËLLE LEANDRE

 

Joëlle LEANDRE – Elisabeth HARNIK

TENDER MUSIC

Trost Records

Joëlle Léandre : b-voix / Elisabeth Harnik : p 

 

                    Dire et redire au risque de rabâcher combien le premier coup d’archet de Joëlle Léandre « rentre » dans la musique. Et dire aussi combien cette bourrasque conditionne ses partenaires. Ici, on ne faillit pas à la règle : l’archet est là, compact, insistant et ouvrant mille possibles. Et ici, Elisabeth Harnik, improvisatrice autrichienne passée par la case Vandermark, semble préférer l’assombrissement à l’ensoleillement : accords suaves se répétant, excluant toute extravagance, toute couleur au profit d’un noir profond que l’on pense de prime abord désengagé.

Les cordes du piano maintenant libérées, la complicité n’est plus reflet mais réalité : on s’accorde sur un aigu tressautant, on ouvre le livre aux phrasés retors. Maintenant l’appréhension de frapper, de « cluster » n’est plus : la liberté est totale, tranchante, loin des précautions et des habitudes. Et demain, elles remettront ça. Et puisque demain sera un autre jour, l’ouvrage sera à reconstruire. Entièrement et énergiquement.

Joëlle LEANDRE – Bernard SANTACRUZ – Gaspar CLAUS –

Théo CECCALDI

STRINGS GARDEN

Sluchaj10/2018

Joëlle Léandre : b-v / Bernard Santacruz : b / Gaspar Claus : cello / Théo Ceccaldi : vln-viola

                    Trois duos de cordes affamées. Trois petits bijoux à consommer sans modération.

TREES (Joëlle Léandre & Bernard Santacruz) : ces deux-là se trouvent d’emblée. Complicité exemplaire. L’une arco, l’autre pizz. Ça remue, ça exulte et ce n’est que le début. Cordes en émois, en mouvements : le rythme n’est jamais mécanique, l’archet fouille jusqu’à l’os. Les terrains sont des terrains de jeu ludiques et sans embuscades. Ils ne jouent pas pour gagner ni pour s’assurer quelques galons de plus mais pour pousser l’aventure encore plus loin. Alors, on admire l’archet cisaillant, les harmonique surréelles, les loopings véloces, les encordements fougueux, l’Afrique à portée de cordes, les remous galopins. Et on espère, surtout, les revoir très vite, de nouveau, ensemble.

LEAVES (Joëlle Léandre & Gaspar Claus) : deux archets sont là pour nous accueillir. Ce sont deux archets frères. Celui du violoncelliste est coupant, poignant. Tous deux plongent dans l’inquiétude de la constellation des graves, cette constellation que peu peuvent atteindre. Mimétiques, ils le sont ; solidaires, tout autant ;  fraternels, cela va sans dire. Prenant acte des périphéries, ils se jouent du bois de l’instrument, s’inventent joueur de daxophone (doit-on dire daxophoniste au fait ?), crissent et lacèrent. Les revoici à l’archet, nids de frelons en surchauffe, bataillant sur le boyau au risque de le sectionner. Jeu d’archet, jeu d’enfants pas sages (secret), garnements gourmands (bien sûr jamais rassasiés), jeu d’absolu pour nous oreilles éblouies…comme on dit du côté d’Aix-en-Provence : sian fadoli !

FLOWERS (Joëlle Léandre & Théo Ceccaldi) : Ici, des cordes-vaisseaux croisent en grand large. S’aimantent, se tournent autour, ne s’autorisent pas encore la fusion. Match serré : aigu vs grave. Murmures croisés. Glissendis studieux. Pièces courtes le plus souvent. Quelque chose qui se refuse, qui s’observe. Il faudra de l’endurance, de la persévérance pour que s’active l’éclat. Le voici : espéré, autorisé, admis. Le chuchotement pour supplique, les archets se libèrent, désaxent le centre, deviennent tziganes de cœur, n’ont désormais plus aucune crainte dans leurs crins. Admirable.

Joëlle LEANDRE

Marc DUCRET

CHEZ HELENE

Ayler Records

Orkhêstra, Improjazz

Joëlle Léandre : b / Marc Ducret : g

                    Quatre improvisations, chacune intelligemment titrée : le chroniqueur peut partir cueillir les champignons car tout est dans les titres (observationponctuationvibrationévocation). Mais comme le chroniqueur aime bien Joëlle Léandre et Marc Ducret, il ne résiste pas à l’écoute de ce duo longtemps espéré.

Observation : Joëlle milite pour l’archet épais. Comme d’habitude, elle bondit, ne se ménage pas. L’observation ce serait plutôt du côté d’un guitariste d’abord absent puis égrenant quelque rixe métallique qu’il faudrait aller chercher.

Ponctuation : une écriture spontanée. La contrebassiste phrase, le guitariste ponctue puis rejoint sa camarade. A deux, ils inspectent une ruche bourdonnante.

Vibration : la note et sa résonnance. Ça s’électrise du côté de la six cordes. Ça rockise l’infini. Ça circule sans interdit.

Invocation : cordes rouillées pour Monsieur Ducret, archet flingueur pour Madame Léandre. Petites fureurs entre nouveaux amis. N’en doutons pas : ça sera encore mieux la prochaine fois.

Luc BOUQUET

Maresuke OKAMOTO Guy-Frank PELLERIN Eugenio SANNA

OPS

SETOLA DI MAIALE SDM 3620

Oups ! OPS pour Okamoto, (cello & voice), Pellerin  (sax soprano, ténor et baryton, gong) et Eugenio Sanna (amplified guitar, metal sheets, balloons, red cellophane, voice). Départ énergétique dans la veine des trios de Company One (Bailey, Parker, Honsinger, Altena/ Incus 1976) avec une instrumentation similaire. Vouloir enfermer les recherches sonores et la démarche du trio OPS sous une quelconque étiquette relève du délire. Chacune des dix improvisations ouvertes et souvent imprévisibles du trio, aux titres en phase avec la démarche, se révèle tour à tour ludique, énergique, abrasive, âpre voire astringente, laminaire (AMM), faussement minimaliste, chambriste, pointilliste, grinçante, bruitiste, dense et éthérée etc…. Comme Eugenio Sanna et Guy-Frank Pellerin sont établis dans la péninsule, on dira que leur pratique de l’improvisation détonne par rapport à la conception disons un peu plus conventionnellement proche du jazz et du sens mélodique de la scène improvisée transalpine. Quant au nippon Maresuke Okamoto, il tourne intensivement en Italie chaque année et fait presque partie des meubles. La guitare amplifiée d’Eugenio Sanna est traitée comme une source sonore, caisse résonnante tendue de cordages manipulés, grattés, frottés en utilisant harmoniques, notes à vide et intervalles joyeusement dissonants, sonorités en suspension rendues possible par un recours systématique aux techniques alternatives et l’utilisation d’une plaque de métal dont le contact avec cordes et pick-up colore son jeu de manière industrielle/ bruitiste. On songe aux sonorités d’un Hugh Davies. Maresuke Okamoto frotte son violoncelle de manière souvent outrageuse ou avec une belle nuance chambriste tandis que Pellerin apporte des colorations / altérations intéressantes en pressurant la colonne d’air de manière que le timbre parfois lunaire du saxophone, qu’il soit soprano, ténor ou baryton, s’intègre complètement dans le processus de l’improvisation collective en se mariant parfaitement à celles électrisées de la guitare. On dira de même des vibrations du violoncelle, organiques et bruissantes à souhait, l’action de l’archet se révélant hargneuse, évasive ou crissante selon les phases. Une fois parvenus dans une phase « bordélique », mais sous contrôle, où son pizzicato furieux emporte tout sur son passage, G-F Pellerin contorsionne la colonne d’air « avec le cri du cochon qu’on égorge » (ainsi étaient décrits les sons inouïs d’Evan Parker dans le JazzMag de ma jeunesse). L’hyper-activité de Acustica est vraiment ressentie. Les quelques interventions vocales soulignent le caractère dramatique, intense ou absurde de l’action musicale, ajoutant un vrai plus bienvenu dans cette remarquable performance, reproduite ici d’une traite (San Martino, Ulmiano, Pisa 18 mai 2017). L’anima della carta rossamontre qu’ils savent se renouveler en fin de parcours. Une belle mise en commun de sonorités, de timbres, parfois de phrases, d’intentions, d’aléatoire, d’écoute et d’invention.  Un panorama de l’imagination au pouvoir. Et des surprises ! On parle souvent de non – idiomatique (expression qui a, à mon avis, les défauts de ses qualités et vice et versa) : en voici, sans doute, un des meilleurs exemples transalpin de la free-(improvised) music sans concession, ni ronds de jambe. Oolyakoo !

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


 

 

 

 

Sur trois disques du label EMOUVANCE

  

Paul BROUSSEAU – Matthieu METZGER

SOURCE

Paul Brousseau : p / Matthieu Metzger : ts-ss 

                    Il est loin le temps où Paul Brousseau faisait de ses Voices Project un quasi copier-coller du trésor de la langue de René Lussier. Depuis, Louis Scalvis, Marc Ducret, Maxime Delpierre, Claude Barthélémy, Ramon Lopez et l’ONJ sont passés par là. Idem pour Matthieu Metzger, lui aussi passé par Sclavis, Ducret et l’ONJ. Aujourd’hui, les deux amis se retrouvent en duo intime.

                    Dialogue introspectif entre piano et saxophones, Source renvoie autant à Debussy ou Poulenc qu’aux chaudes tentations de l’improvisation. Ici, arabesques et zébrures ne portent pas la trace de figé mais du vivant. Ces deux-là n’ont pas peur d’allonger ou d’abréger puisque la musique le demande. Ici, on ne s’emmure pas dans un cadre strict et sans sortie. Il faut donc s’attendre à un dialogue vif, souvent tranchant et jamais replié sur lui-même. Le lyrisme ne sera pas rejeté mais choyé en plusieurs angles : le coupant des souffles, la droiture des phrasés, la rondeur des échanges, le classicisme de l’épure. Intimes certes mais ouverts à tous les Nouveaux Mondes.

Claude TCHAMITCHIAN Sextet

TRACES

Claude Tchamitchian : b / Géraldine Keller : v / Daniel Erdmann : ts-ss / François Corneloup : bs-ss / Philippe Deschepper : g / Christophe Marguet : dr

                    On reconnait d’emblée l’écriture de Claude Tchamitchian : un élan portant le vif au bout des souffles. Une nouvelle vague, plus tellement nouvelle puisque familière depuis une vingtaine d’années mais à chaque fois renouvelée.

                    Ici, avec sa nouvelle équipe (Géraldine KellerDaniel Erdmann, François CorneloupPhilippe DeschepperChristophe Marguet) le contrebassiste-compositeur évoque le génocide arménien à travers Seuils œuvre du romancier Krikor Beledian.

                    Musique des fulgurances (poussières d’Anatolie, la route de Damas, lumières de l’Euphrate, les cieux d’Erzeroum) ou de douceur (Vergine, Antika  avec les sublimes Erdmann & Tchamitchian) ; musique où les solistes s’abandonnent, s’emportent ; musique des mots et des chants (riche idée que d’avoir conviée Géraldine Keller) ; musique du collectif avant tout ; musique d’une chaleur commune, à chaque instant partagée et investie, Traces me semble être une étape importante dans le parcours déjà solidement fleuri de Claude Tchamitchian.

Claude TCHAMITCHIAN

ACOUSTIC LOUSADZAK

NEED EDEN

Claude Tchamitchian : b / Géraldine Keller : v / Fabrice Martinez : tp-bugle / Catherine Delaunay : cl / Roland Pinsard : cl-bcl / Régis Huby : vln / Guillaume Roy : alto / Stéphan Oliva : p / Rémi Charmasson : g / Edward Perraud : dr

                    Autre projet, autres musiciens mais toujours le même élan. Avec son Acoustic LousadzakClaude Tchamitchian explore mille planètes. Et peut-être quelques-unes de plus. Telle mélodie venant après un impressionnant soliloque de Géraldine Keller ouvre quelques portes debussyennes, idem pour le croisé de cordes qui suit.

                    Le compositeur aime entremêler les sections sans se départir d’une saine envie de mélodie. Jamais cadenassés, les solistes peuvent s’exprimer sans retenue (Stéphan Oliva et son piano enrobant, Guillaume Roy et son alto microtonal, Fabrice Martinez et sa maure trompette, Roland Pinsard et sa clarinette polar, Catherine Delaunay et sa clarinette ultra-modulante,  Régis Huby et son violon accrocheur, Rémi Charmasson et sa guitare fleurie de blues). Savoir bichonner ses solistes, c’est aussi la marque des grands compositeurs-arrangeurs. C’est précisément  le cas ici.

Luc BOUQUET

LIVRE

  

Charles MINGUS

MOINS QU’UN CHIEN

Collection Eupalinos – Editions Parenthèses

Sortie en septembre 2018

 

Beneath the Underdog sort aux Etats-Unis en 1971. Charles Mingus a écrit son autobiographie avec Nel King. Traduit en français par Jacques B. HessMoins qu’un chien est publié en 1982 chez Parenthèses, dans la collection Epistrophy. Une sixième édition voit le jour en septembre 2018, toujours chez Parenthèses, mais dans la collection Eupalinos.

Créée à la fin des années soixante-dix, les éditions Parenthèses commencent d’abord par éditer des livres d’architecture, puis, rapidement, le catalogue s’ouvre à l’urbanisme, la musique, l’art, la photographie, l’histoire, la société… Une ligne éditoriale autour de la découverte, ou « l’édition sans oublier de lever les yeux ».

Moins qu’un chien est une autobiographie particulière : Mingus ne déroule pas sa vie  chronologiquement comme l’ont fait Duke Ellington (Music Is My Mistress), Count Basie (Good Morning Blues), Art Pepper (Straight Life), Martial Solal (Ma vie sur un tabouret),Stéphane Grappelli (Mon violon pour tout bagage)… mais s’attache à décrire, dans des chapitres plutôt courts, certaines périodes marquantes de son existence, la plupart du temps liées à ses conquêtes féminines. Par ailleurs, Mingus se raconte à la troisième personne et parle de son « copain », dans un style d’écriture familier, souvent cru, parfois vulgaire.

Le livre tourne autour de trois thèmes : des anecdotes sur sa vie, la plus petite partie de l’autobiographie, le sexe, sujet central de Moins qu’un chien, et la musique, qui n’apparaît que ça-et-là.

Le livre commence sur un accident que Mingus a eu a deux ans – il s’est fracassé le crâne contre une commode – et qui a déjà failli lui coûter la vie... Sa mère meurt quand il est encore bébé et il est élevé par un père sévère, une belle-mère, avec qui il ne s’entend pas particulièrement bien, et deux sœurs qu’il semble apprécier, Vivian, la pianiste, et Grace, la violoniste. Il passe sa jeunesse à Watts, quartier pauvre du sud de Los Angeles, connu pour les émeutes raciales de 1965 et 1992. Le racisme est d’ailleurs au cœur de son éducation : son père, clair de peau, prétend que la famille descend d’Abraham Lincoln et d’un chef indien, et ne veut pas que ses enfants fréquentent les noirs… Ce qui est évidemment impossible à Watts ! Rejeté par les blancs et les noirs – « […} il était couleur de chiasse, café au lait, inauthentique. Un minable. » (page 52) – le jeune Mingus se rapproche des minorités hispaniques et asiatiques. Il conclura d’ailleurs que s’il pouvait refaire ma vie : « je ferais partie des hommes sans race de ce monde » (page 258). Mingus ne décrit que quelques événements marquants de sa jeunesse, comme le tremblement de terre de Long Beach, en 1933, la mort de Monsieur Johnson, pompiste écrasé par une voiture, les démonstrations de de judo de ses amis japonais… Après le lycée, il fait des petits métiers et, à dix-sept ans, il est cireur de chaussures. Petit à petit Mingus s’éloigne de ses parents : il a de plus en plus de mal avec sa belle-mère, qu’il appelle « la sorcière » et il a beaucoup souffert du manque d’amour de son père qui, entre temps, a abandonné le foyer pour s’installer avec une autre femme. Mingus ne s’attarde pas non plus sur sa vie d’adulte, en dehors des virées  nocturnes avec le Syndicat des musiciens de Watts, de son internement à l’hôpital psychiatrique Bellevue et de la sérénité retrouvée dans un club de Manhattan – « un havre musical ». Mingus ne se dévoile donc jamais complètement et décrit sa vie quotidienne en passant.

Edition de 1982

En revanche, des culottes des fillettes dans la cours de récréation aux partouzes avec « Donnalee », Moins qu’un chien relate en détail la vie sexuelle de Mingus. Tout commence avec les amourettes de gosse, puis la rencontre de Lee-Marie, violoncelliste au Los Angeles Junior Philarmonic Orchestra, premier amour de jeunesse, et l’une des femmes clés de la vie de Mingus : les parents de Lee-Marie empêchent les deux enfants de se voir, mais des années plus tard, le couple finit par s’enfuir au Mexique pour se marier. Rattrapé par la famille, Mingus prend une balle et ils sont séparés de force. Ils finiront par se retrouver et vivre ensemble. Mingus se rappelle également parfaitement des cours d’éducation sexuelle de Pop Collette, père du clarinettiste Buddy Collette, et décrit en long, en large et en travers ses expériences avec Manuela, Rita, Cindy, Nesa, des prostituées mexicaines… Il raconte aussi avec moult précisions son mariage avec Barbara, la fille du directeur du stade où il fait de la musculation, son premier enfant, la séparation, les retrouvailles, le deuxième enfant, puis la rupture… Avec Donna, rencontrée à San Francisco, le couple, mixte, fait face au racisme et, plus ou moins encouragé par son cousin Billy Bones, Mingus devient maquereau. Il récupère Lee-Marie, puis, avec Donna, ils partent s’installer à New-York. Mingus finit par se lasser de cette vie à trois et retourne à San Francisco pendant quelques temps. Mais c’est à Manhattan qu’il rencontre Judy, sa dernière épouse avec qui il aura deux enfants.

Côté musique, à huit ans, Mingus commence le trombone. Sa sœur, Vivian, lui enseigne quelques rudiments, mais devant ses faibles progrès, son père le fait passer au violoncelle, que Mingus adore. Un professeur ambulant, Monsieur Arson, lui apprend à en jouer, mais sans lui enseigner le solfège. A onze ans, il joue d’oreille dans le Los Angeles Junior Philarmonic Orchestra (où il tombe amoureux de Lee-Marie). Comme il n’est pas assez bon lecteur, il est renvoyé de l’orchestre symphonique de la Jordan High School : Mingus a quinze ans, il est dépité et abandonne le violoncelle. La chance vient du clarinettiste William Marcel « Buddy » Collette qui l’embauche, à condition qu’il passe à la contrebasse : « tu es noir. Quel que soit ton talent, tu ne perceras jamais dans le classique. Si tu veux jouer, joue d’un instrument de Noir. Tu ne feras jamais claquer un violoncelle, Charlie, alors apprend la basse et joue « slap » ! » (page 54). L’omniprésence du racisme dans sa vie lui fera d’ailleurs conclure avec ressentiment que « le jazz est la tradition du Noir américain, sa musique. Les Blancs n’ont pas le droit d’en jouer, c’est la musique des hommes de couleur » (page 257). A dix-sept ans, Mingus apprend en accompagnant les groupes qu’il entend à la radio et en prenant les conseils de Joe Comfort. Il entre dans l’orchestre du lycée, puis dans l’orchestre swing du syndicat. En parallèle, il prend des cours de contrebasse avec Red Callander et des cours de composition avec Lloyd ReeseLee Young, le frère de Lester, lui fait rencontrer Art Tatum, qui cherche un contrebassiste pour monter un duo – qui ne se produira jamais – et il répète pendant plusieurs semaines avec le pianiste. Mingus enregistre aussi quelques disques avec l’orchestre d’Harold Fenton. Grâce à Collette, Il a l’occasion de jouer avec Charlie ParkerLucky ThompsonMiles DavisDodo MarmarosaStan Levy et Collette. Sa carrière professionnelle commence réellement quand son ami Britt Woodman le fait entrer dans l’orchestre de Lionel Hampton, pour lequel il arrange de nombreux morceaux. « Mingus Fingers » est sa première composition enregistrée par un orchestre célèbre et pour une maison de disque connue, Decca. Entre une réception à New-York avec d’éminents jazzmen de l’époque – Thelonious Monk, Bird, Dizzy GillespieColeman HawkinsAlan Eager, Tatum… –, Billie Holiday qui chante « Eclipse », les discussions métaphysiques avec Parker et Lennie Tristano… Mingus s’attarde sur son amitié avec Fats Navarro et leurs échanges sur Dieu, le racisme, la religion et la mort : Navarro a la tuberculose et sait qu’il va mourir, ce qui se produit en 1950, alors qu’il n’avait que vingt-sept ans…

Dans les derniers chapitres de Moins qu’un chien, Mingus se livre davantage sur sa vie musicale. Il se rappelle de ses tournées dans le sud des Etats-Unis (sans doute avec le vibraphoniste Red Norvo et le guitariste Tal Farlow), avec les affres de la ségrégation, puis la séance télé à laquelle il ne peut pas participer parce qu’il est noir et qui met fin à sa participation au trio. Engagé par Duke Ellington, il se bat avec Juan Tizol à la suite d’une remarque raciste et se fait renvoyer de l’orchestre. Mingus évoque également sa rencontre avec Nat Hentoff, « un homme d’une grande sensibilité qui vous fait venir à son émission radio pour une interview et qui se révèlera être un des très rares blancs avec qui vous pourrez parler dans votre vie » (page 235). Ils correspondent, se voient régulièrement et c’est à Hentoff que, après avoir écouté des quatuors de Béla Bartók interprété par le Juilliard String Quartet, Mingus écrit : « il faudra que j’abandonne le jazz – c’est un mot qui recouvre trop de duperie » (page 247).

Mais c’est un entretien avec un journaliste londonien – Bob Priestley ? – qui donne véritablement un éclairage sur sa vision de la musique. Tout commence par son admiration pour Parker : « Jusqu’à nouvel ordre, j’estime que depuis la mort de Bird, personne n’a rien donné d’important, à l’exception de ses contemporains, qui sont passés inaperçus à l’époque – Monk, Max, Rollins, Bud et d’autres, moi-même, peut-être. Bird jouait alors ce qu’on appelle de l’avant-garde aujourd’hui. Il superposait des septièmes majeures aux septièmes mineures, il improvisait en quarte par rapport à la tonalité, que sais-je encore, et les gens disaient qu’il canardait »  (page 256). Et bien qu’il soit l’un des précurseurs du free jazz, Mingus se montre sceptique sur cette nouvelle direction du jazz : « il n’y a rien de nouveau dans ces histoires de forme libre – suppression de la barre de mesure et tout ça. Je l’ai fait, et Duke avant moi, et Jelly Roll avant Duke » (page 256). L’artiste explique également quelques un de ses concepts : la « perception rotatoire », pour une approche du rythme comme « un cercle entourant chaque temps – chacun peut alors jouer ses notes n’importe où à l‘intérieur de ce cercle et cela lui donne l’impression de disposer d’un plus grand espace », alors que dans le swing traditionnel, la note tombe au centre du temps ; les « extensions formelles et les accords prolongés », inspirés des musiques arabes et espagnoles, car « on peut faire encore beaucoup de choses avec les points d’orgue, en gardant longtemps des pédales sous les accords qui changent, ce qui permet de varier les tonalités et d’obtenir toute sortes d’effets » (page 257). En revanche, à part une évocation rapide d’Eric Dolphy, Mingus ne parle à aucun moment des musiciens qui l’ont accompagné dans ses aventures musicales, tels que Jackie McLeanBooker ErvinJimmy KnepperHorace ParlanPepper AdamsJacki ByardMal Waldron ou l’incontournable Dannie Richmond… Il n’évoque pas non plus les frères Ertegun et Atlantic, qui jouèrent pourtant un rôle clé dans sa carrière musicale.

Finalement, bien qu’il soit « l’un de ces parias exploités qui créent la musique de jazz » (page 264), le résumé qu’il retrace de sa carrière laisse poindre un léger espoir d’optimisme : « j’avais au moins enregistré une quinzaine d’albums sous mon nom et une centaine d’autres disques, je m’étais produit dans un grand nombre de clubs et de concerts, d’innombrables référendums avaient amené mon nom parmi les toutes premières places, j’avais écrit pas mal de bonne musique et j’avais travaillé avec des hommes que j’aimais bien » (page 240).

Moins qu’un chien est placé sous le signe du sexe, du racisme et de la musique : une autobiographie tendue, faites de cris révoltés, violents et auto destructeurs, alimentés par un désespoir cynique, que le bon génie musical n’a jamais réussi à calmer ! 

Bob HATTEAU