Chroniques de disques
Mars 2018

 

Sunny MURRAY Duo Featuring Charles GAYLE

ILLUMINATORS

Audible Hiss 008

 

 

Toujours à la Knitting Factory mais sans William Parker, Sunny Murray & Charles Gayle explorent d’autres mondes. Soit l’art mis à nu sans préavis : pas de notion de partages ou de balivernes équitables : on joue, on furète, on déborde, on pulvérise les règles, on pulse dur, on foudroie, on effraie le chaland qui passe : traversée chaotique donc. Comment faire autrement ?

 

 

La caisse claire de Murray crache ses frisés comme jamais : il vient de trouver en Gayle le musicien idéal, celui qu’il cherchait depuis quelques années déjà. Et s’ouvrent alors les portes des valses mouvantes-mutantes, s’entêtent les effluves latino décoincées. Gayle de son côté est ce pianiste insaisissable, rejetant codes et harmonies, ce forcené des libertés crachées. Au ténor, il est tout autant désaxant, garrottant son souffle, détartrant l’inutile. A l’arrivée, c’est l’évidence même : ces deux-là ne joueront jamais comme les autres. D’autres hauteurs, d’autres sphères, d’autres astres, d’autres illuminations…

 

Luc BOUQUET

 

 

Marc SARRAZY & Laurent ROCHELLE

CHANSONS POUR L’OREILLE GAUCHE

LINOLEUM LIN 017

www.LINOLEUM-RECORDS.COM

 

 

                    Ça débute avec quelques (cinq) notes de piano, soudainement énervées qui introduisent une clarinette basse tendre et rugueuse en alternance. Alors que le piano prend ses aises, la clarinette devient ample, s’envole  et s’éteint brutalement. On comprend alors mieux le titre, "Paysage avant pendaison". Les cinq mêmes notes reviennent, telles un poème de Satie, la clarinette est partie dans les aigus. Le duo a emprunté un passage signé Cyril Bondi extrait d’un disque de Plaistow pour une courte transition ("Reflets dans un œil mort") vers "Voulévoulévouvouzélas ", hom-mage à l’Afrique du Sud et à un autre pianiste, Chris McGregor (of course).

 

 

                    La première composition de Laurent Rochelle lui permet de s’exprimer au sax soprano, avec un phrasé clair et limpide, soutenu par un piano répétitif en changements de rythme constants. Piano préparé pour "Infra-Musique "1, cosigné par le duo, avant "Malcolm Malkovic" de Marc Sarrazy. La tranquillité feinte fait place à l’intranquillité chère à Fernando Pessoa. Le couple s’aventure sur des terres un peu moins balisées tout en retombant sur ses pattes en forme de ritournelle. La mélancolie s’invite avec "A la frontière du jour", l’ambiance d’un matin calme et paisible. Seule reprise : le thème "Suspiria" du groupe Goblin, enregistré à l’époque pour le film de Dario Argento. Film d’horreur, musique extrêmement évocatrice. Hommage là encore au cinéma, une des autres passions du pianiste. Clarinette basse profonde, cassures, scat, on est rentré dans l’écran. "Infra –Musique #2": quelques notes égrenées au clavier ou à l’intérieur du cadre, on se rapproche du soir et de ses parfums particuliers. Et la conclusion. Deux invité(e)s pointent leur talent : Anja Kowalski lit un texte (essentiellement) en allemand alors qu’Alexis Aigu vient souligner de son violon la tendre mélodie dessinée par Laurent Rochelle et Marc SARRAZY qui décrit l’écoulement inexorable de la vie.

                    Je vous ai décrit le 33 tours vinyle. Le cd comporte deux titres en plus, dont "Funeral blues" (Sarrazy) et un thème de Bartok arrangé par le duo. Le texte de "Qui s’en va un peu" est reproduit (allemand / français)  sur les deux supports (insert pour le LP).

                    Qu’ajouter à ce travail ? Une réalisation sincère, la fierté de musiciens poètes respectueux de ceux qui les ont précédés et tournés vers l’avenir. A quand la musique pour une autre oreille ?

 

Philippe RENAUD

 

 

Steve NOBLE &

Yoni SILVER

HOME

Aural Terrains 2017

 

 

                    Aural Terrains, le label du compositeur  Thanos Chrysakis, nous offre un superbe enregistrement en duo entre le clarinettiste Yoni Silver et le percussionniste Steve Noble. Le LondonienSteve Noble est connu pour sa participation à des aventures musclées avec Alan Wilkinson, Peter Brötzmann etc… mais il faut absolument suivre sa démarche de percussionniste - improvisateur radical, spécialement avec le clarinettiste Yoni Silver, lui aussi installé à Londres. C’est principalement avec un archet frottant cymbales (chinoises), gongs, crotales que Steve Noble crée des vibrations métalliques, des résonances cuivrées et des crissements en suspension dans l’espace qui rencontrent les harmoniques et le souffle vagabond de Yoni Silver. L’écoute mutuelle est intense, tout autant que la qualité sonore. Ce qui pourrait être un effet exploité durant quelques minutes avant de passer à autre chose est ici mis en œuvre de manière intensive et jusqu’au boutiste. Il faut entendre les gémissements de la peau du tambour sous le frottement d’une cymbale chinoise pressée contre elle. Des voix irréelles prennent corps des manipulations maniaques du métal contre les peaux entremêlées de résonances de cloches – gongs et s’allient magiquement aux grincements aigus de la colonne d’air. Steve Noble va aussi loin qu’Eddie Prévost dans sa recherche sonore (cfr Loci of Change). Home est un fantastique album qui met en évidence la face cachée de la percussion et d’un souffle chercheur : les deux artistes créent des connections magiques. Les timbres et les vibrations sonores de chaque musicien s’interpénètrent, se confondent, leurs extrêmes se rejoignent. Maître-achat improvi-sation radicale.

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

 

Denis FOURNIER / Denman MARONEY

INTIMATIONS

VENT DU SUD VDS 115

Dist. les Allumés du Jazz

 

 

 


                    La rencontre de ces deux musiciens a eu lieu devant un cinéma où était projeté un film sur Barre Phillips, "The Workman". Le batteur de Montpellier a fréquenté une des formations du Bridge, sans doute est-ce au cours de cette tournée qu’il a sympathisé avec l’hyper pianiste qu’est Denman Maroney. Le jeu de batterie de Fournier est assez étonnant : en permanence sur le fil, utilisant une palette sonore très large grâce aux gongs, aux objets divers placés sur les fûts, que ce soit des cloches, des pièces de métal ou de bois, il joue en quelque sorte sur une batterie préparée. Le pianiste américain se penche lui aussi sur un hyperpiano préparé, travaillant au corps l’instrument, simultanément à l’intérieur et au clavier. Alors qu’il égrène quelques notes (presque) mélodiques d’une main, son autre membre farfouille dans les entrailles, dans un système d’harmonie temporelle basé sur la série de nuances qui lui permet d’improviser et de composer en plusieurs temps à la fois. Denis Fournier est pour ce disque le compagnon idéal, apportant lui aussi des nuances de couleurs et de timbres sur une large palette.

                    Les titres sont relativement courts, à l’exception de la pièce "Shadowy recollections", qui au cours des vingt minutes fait alterner émotions et univers visionnaires, imprévisibles et spontanés. Une superbe rencontre.

 

Philippe RENAUD

 

Un nouveau 33 tours de Denis Fournier avec The Bridge #6 nous est arrivé à l’association, nous en reparlerons prochainement.

Escape Lane, Vent du Sud VDS 114

  

Julien DESPREZ – Benjamin DUBOC – Julien LOUTELIER

TOURNESOL

Dark Tree

Orkhêstra

Julien Desprez : g / Benjamin Duboc : b / Julien Loutelier : perc

 

 

                    Des remous intranquilles trouvent refuge dans ce qui n’est pas encore la nuit, pas tout à fait le crépuscule (pour que). Soudain, semblent se découvrir guitare, contrebasse, percussions : éclaircies et graves indociles le temps de quelques minutes avant de mieux s’enliser dans le tertre ancestral (la). L’archet de Benjamin Duboc prolonge la courbe, les percussions de Julien Loutelier en appellent au choc sourd, la guitare de Julien Desprez se devine sonar de ciels profonds. La musique n’est alors que sphère originelle, entrepôts de figures sombres et désincarnées (nuit). Puis horlogers et maître du temps, nos trois amis vont diviser la sphère, la strier en fines dentelles sans jamais en dessouder le centre. Et finalement la polir d’un crescendo magnétique intensif (s’ouvre). Pour que la nuit s’ouvre donc.

 

Luc BOUQUET

 


OLD AND NEW SONGS

BRUIT CHIC – BC010

Yoann Loustalot (tp, bg), François Chesnel (p), Frédéric Chiffoleau (b) et Christophe Marguet (d).

Sortie en février 2018

 

 

Formé par le trompettiste Yoann Loustalot et le contrebassiste Frédéric Chiffoleau, avec François Chesnel au piano et Christophe Marguet à la batterie, le quartet Old and New Songs sort son premier opus éponyme chez Bruit Chic, en février 2018. Old and New Songs a été fabriqué sur le modèle des disques du Label Bleu : un enregistrement réalisé par Philippe Teissier du Cros au studio Gill Evans, à Amiens, puis un mixage au studio Boxson, à Paris…

Le répertoire d’Old and New Songs s’appuie sur des chansons des quatre coins du monde : « Mellan Branta Stränder », un air russe, et « Plaine, ma plaine », chant soviétique composé en 1934 par Lev Knipper; « La Romanella », une ritournelle italienne popularisée en 1975 par Gianni Nazzaro ; « Kristallen Den Fina », un chant suédois arrangé par Otto Frederik Tullberg en 1840 pour des voix d’hommes ; «La belle s'en va au jardin des amours», issue de la tradition béarnaise ; « Oshima Anko Bushi » et « Edo No Komoriuta » (également connue sous le titre « Hanyuu’s Lullaby »), deux comptines japonaises. Pour compléter ces sept airs traditionnels, le quartet reprend également « File la laine » écrit par Robert Marcy en 1948 et célèbre grâce à Jacques Douai, l’aria de la cinquièmeBachianas Brasileiras, composée en 1938 par Heitor Villa-Lobos, « Dura Memoria », fado signé Alain Oulman et immortalisé par Amália Rodrigues en 1961, et « Une jeune fillette », chanson de la Renaissance que Jehan Chardavoine a écrite en 1576. Quant à « Old and New Drums », clin d’œil au titre du disque, c’est un solo de Marguet.

 

 

Les mélodies, souvent assez courtes et jolies («File la laine»), plantent des décors nostalgiques («Mellan Branta Stränder»), mélancoliques («Dura memoria»), solennels («Oshima Anko Bushi»), majestueux («Edo No Komoriuta»)… qui contrastent avec la rythmique enlevée et dynamique, et les développements entraînants («La Romanella»). Le jeu du quartet repose sur des interactions habiles : motifs en contrepoints de la contrebasse («Mellan Branta Stränder»), croisements des lignes («Kristallen Den Fina»), foisonnements des voix («Bachianas Brasileiras No. 5»), accords en contre-chants du piano («Plaine, ma plaine»), unissons (« La belle s’en va au jardin des amours»)… Avec son énergie habituelle et son drumming organique, Marguet insuffle une pulsation continue («File la laine») : crépitements («Plaine, ma plaine »), cliquetis («Une jeune fillette»), bruissements (« Oshma Anko Bushi »), chabada («La Romanella»)… aux baguettes comme aux balais, Marguet fait toujours preuve de subtilité, à l’instar de son solo – « Old and New Drums » – construit autour de roulements rapides et puissants, ponctués de pêches. Chiffoleau possède un gros son grave, plein et rond («File la laine») qui se marie d’autant mieux avec celui de Marguet que son jeu est complémentaire : tantôt la contrebasse reste avec la batterie (le shuffle dans « File la laine », la running de « La Romanella », les motifs de «Une jeune fillette», tantôt elle rejoint le piano (la pédale dans « Plaine, ma plaine », duo énigmatique de « La belle s’en va au jardin des amours ») ou la trompette (l’exposition du thème « Oshima Anko Bushi », un duo « Edo No Komoriuta » une reprise imposante de la mélodie «Kristallen Den Fina»). Avec une approche de musique de chambre classique, inspirée des compositeurs du début du vingtième, Chesnel s’intègre parfaitement dans le discours de Loustalot : mélodieux («Oshima Anko Bushi»), plein de sentiments («Dura memoria»), dense («La Romanella»), adroitement dynamique («Mellan Branta Stränder»), et toujours au service de ses collègues, avec ses accords puissants (« Une jeune fillette »), ses traits qui soulignent les phrases des solistes (« File la laine »), ses contre-chants  relevés (« Plaine, ma plaine »)… Loustalot continue de juxtaposer son goût pour les mélodies raffinées («Une jeune fillette»), le langage bop («La Romanella»), les éléments du third-stream («Bachianas Brasileiras No. 5»), mais aussi son attirance pour les musiques du monde («Dura memoria»), sans écarter les courants plus free («La belle s’en va au jardin des amours»). Au bugle, comme à la trompette, il possède un son doux et velouté, parfois aérien («Kristallen Den Fina»), souvent intimiste («Plaine, ma plaine ») mais toujours chaleureux.

Loustalot arrive à se réapproprier des thèmes simples pour les traduire dans son langage, mélange de tradition et de modernité. Pour ce neuvième disque sous son nom, associé à Chiffoleau, il réunit le quartet idéal pour jouer une musique à la fois accessible – des chansons populaires – et sophistiquée – des interprétations au cordeau – : Old and New Songs est une belle réussite !

 

Bob HATTEAU


 

Joe ROSENBERG ENSEMBLE

TOMORROW NEVER KNOWS

QUARK  RECORDS QR201724

 

 

                    “Lalit" est une pièce signée Ustad Rashid Khan, débutant en douceur avec le piano de Bruno Angelini et les fines percussions d’Edward Perraud, sur lesquelles le soprano du leader vient glisser tel un ruisseau, filet de son clair et discret. Didier Petit et Arnaud Cuisinier, respectivement au violoncelle et à la contrebasse, viennent appuyer la mélodie que Perraud dynamite en douceur, avant le retour, en force cette fois, du soprano de Joe Rosenberg.  "Before", l’un des deux morceaux composés par Rosenberg, est une plainte acide (l’archet, essentiellement), "Portrait of Tracy", signé Jaco Pastorius nous transporte dans un univers un peu plus musclé fait de brisures et de saccades, et un saxophone qui assure la continuité, avant de donner la parole à Didier Petit pour un monologue à sa manière, suivi de la relance de la basse et l’intervention du piano, le tout soutenu par le drive de Perraud, en finesse et pointillisme. Retour du thème par la soprano, douceur et volupté.

 


"During", (Rosenberg) est une pièce éclatée, imbriquant les instruments les uns dans les autres, questions – réponses immédiates, un puzzle qui reste inachevé, et c’est bien comme ça. Vous avez noté le titre de l’album et sa référence au morceau gravé sur "Revolver", l’un des albums des Beatles les plus réussis. La version de ce morceau (attribué ici au seul John Lennon, qui était à l’origine le chanteur principal il est vrai) s’écoule sur plus de onze minutes. La basse et la batterie sont parties pour assurer le tempo et la tonalité, et sur cette solide assise, le piano d’Angelini peut délirer, jusqu’à ce que la batterie de Perraud le remplace. Son jeu, bien que connu, étonne à chaque fois. Puis le saxophone vient éclairer cette pulsation, devenu plus âpre, plus agressif, Joe Rosenberg développe un discours en forme de tourbillon, alors que l’Ensemble apporte de manière progressive un soutien concentré avant de redescendre et mourir, non sans quelques soubresauts de la batterie. "Before", « During", la trilogie (et le disque) se termine avec "After" de Ellis Marsalis. Le calme et la volupté reste les maitres mots de ce disque, finalement mélancolique et respectueux d’une certaine tradition modernisée par un ensemble de musiciens soudés.

 

Philippe RENAUD

 

 

 

RICHARD SCOTT‘s LIGHTNING ENSEMBLE

HYPERPUNKT

Sound Anatomy SA013

 

 

                    Vraiment, un excellent document éclairant la vivacité et la pertinence de la démarche pointilliste sonore aux multiples pulsations de Richard Scott, le spécialiste British du synthétiseur modulaire installé à Berlin. Son groupe, le Richard Scott ‘s Lightning Ensemble est une variété rare / offshoot spirituel du Spontaneous Music Ensemble « post Face To Face » (1973). L’élément central est le beat, le sens du rythme et de son décalage, la précision des accents, les sons rares projetés à la nano-seconde près, mais aussi la dynamique et un superbe sens du détail, très fin. Philip Marks s’est déjà révélé puissant et déjanté avec Bark ! featuring Paul Obermayer (electronics) et Rex Casswell (guitare éclectrique). Groupe essentiellement acoustique, le R.S. Lightning Ensemble va voir aussi du côté du guitariste acoustique John Russell et de Terry Day et John Stevens avec leur mini-batterie. Le sax ténor lunaire et désincarné de Sam Andreae intervient dans trois morceaux apportant un éclairage désenchanté sur la dynamique du trio. Le guitariste David Birchall ne joue donc que de la guitare acoustique par petites touches, coups brefs, percussifs, les doigts de la main droite rebondissant sur les cordes amorties. Surfant sur ce découpage acéré du temps, le jeu virevoltant, brouillé et volatile de Richard Scott, nous fait oublier qu’il s’agit d’électronique. La plupart du temps, les musiciens électroniques étendent et répandent leurs nappes, envahissant l’espace sonore. Richard Scott pratique un jeu essentiellement basé sur le temps fragmenté, sélectionnant les accents percussifs les plus pointus, les moins évidents tout en travaillant le son, la hauteur des notes, la texture, en réduisant la durée.  Une musique grouillante, fébrile, cohérente… cohérente car les gestes des musiciens interagissent, coordonnés  par une télépathie improbable. Les titres qui intitulent ces 11 courtes improvisations  traduisent la démarche phonétiquement et par leur sémantique : skiffle, scuffle, scatter, skittles, spitballs, sniggers, snoggers, scrapers, streakers, squatters, squitters. Au fur et à mesure cela dérape, fascine. On cherche à saisir le mouvement, à agripper le moindre son, l’instant fugace. Je suis preneur !

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


 

CANNIBALES & VAHINES

SONGS FOR A FREE BODY

Mr. Morezon

Orkhêstra

G.W. Sok : v / Nicolas Lafourest : g / Fabien Duscombs : dr / Marc Démereau : bs-elec-saw

 

 

                    Inchangés les Cannibales & Vahinés : toujours ce baryton démoniaque et en surcharge (Marc Démereau), cette guitare à l’arpège obsessif (Nicolas Lafourest), cette batterie coupante-tranchante (Fabien Duscombs). Et toujours les déclamations allumées de G.W. Sok. Et bien sûr (comment faire autrement ?), The Ex traine quelque peu sa palette. Mais d’autres formes apparaissent : format chanson splendidement musclé (City of Shades), boogie-jerk allumé (The Bus Is Late), crescendos poignants (Goghsuckers), petits décalages entre potes (Mirror Man), blues épique (Murder Poets), slow rupestre (A Free Body).

 

 

                    Mais qu’importent les formes, Cannibales & Vahinés demeurent aventuriers, pylônes intranquilles de musiques rares et affranchies. On pourrait les trouver dans la bof d’un film de Kaurismaki que l’on ne serait pas étonné. C’est dire à quelle altitude se situent nos amis. Pourvu que ça dure !

 

Luc BOUQUET

 

 

SVENK JAZZHISTORIA

VOL. 11

CAPRICE  CAP 22067

4 CDs

www.capricerecords.se

 

 

                    Caprice Records a été LE label suédois de référence. L’histoire du jazz suédois passe obligatoirement par lui, qui consacre toute une série de coffrets dont celui-ci (volume 11) couvrant la décennie 1970. Quatre cds, de longueur plus que correcte, divisés en quatre périodes distinctes mais non respectées. Le premier volume qui devrait aller de 1970 à 1973, débute avec le groupe inclassable Arbete & Fritid et un titre de 1974… peu importe d’ailleurs. Les pépites traversent ces quatre disques, difficile de les citer toutes. Du big band (Georg Riedel avec le Radiojazzgruppen) à l’orgue Hammond de Lars Jansson (Brian Auger n’est pas loin), du jazz new orleans du Kustbandet (où plane la voix d’Armstrong) au quintet du batteur Sten Öbergs survolé par le sax alto de Lars Göran Ulander, de la guitare de Staffan Harde récemment exhumée par John Corbett sur son label "Corbett vs Dempsey" aux participations musclées du percussionniste turc Okay Temiz, longtemps résident de Suède avec le groupe Sevda ou avec Nils Sandström, du quintet Mount Everest (réédité lui aussi par Corbett) au très mélodique duo Robert Malmberg / Red Mitchell,  des classiques bien que pas trop encore ecmien Bobo Stenson et Palle Danielsson au sein du quartet de Putte Wickman (clarinette) ou de celui dénommé Rena Rama (avec Bengt Berger) à l’orchestre du pianiste Jan Wallgren planant sur des accords progressistes dus à la flûte de Tommy Koverhult, de la guitare jazz rock pilotée par Janne Schaffer au quartet de Bernt Rosengren pour un titre d’Ornette ("Ramblin’"), de la voix sensuelle de Nonnie Parres accompagnée par l’orchestre du même Rosengren au complexe et virevoltant groupe Appendix, le choix est varié dans ce premier cd.

 

 

Cosmopolite est le terme bien adapté pour ce coffret. En parcourant les trois autres cds et au travers du très copieux livret (188 pages), on pourra découvrir ou redécouvrir des musiciens tels que Erik Norström, Per Henrik Wallin, Eje Thelin, et beaucoup d’inconnus pour le septentrional que je suis (au nord de la Loire). En tout cas, un magnifique travail de compilation et de recherches, avec quelques inédits et des pièces se trouvant sur des albums depuis longtemps introuvables. En attendant le volume 12, sans doute consacré aux eighties, ce coffret vient à point pour justement se faire une belle idée du jazz et de l’avant-garde scandinave.

 

Philippe RENAUD

 

 

 

Elliott LEVIN –

Gabriel LAUBER duo

YU

CD DIMENSIONAL RECORDINGS DR004 2017

 

 

 

Frode GJERSTAD & THE COSMIC BROTHERHOOD

MOONS OF SATURN

CD Dimensional Recordings DR005 2017

 

 

            Quel plaisir de retrouver le label Dimensional Recordings ! Et, en particulier, The Cosmic Brotherhood, appellation du trio Frode Gjerstad, souffleur, Gabriel Lauber, batterie et Itzam Cano, contrebasse. Cosmic fait bien évidemment référence au Cosmic Brujo Mutafuka : le label de Gabriel Lauber avait sorti deux splendides confrontations[1] de Marco Eneidi avec la même assise rythmique. D’ailleurs, de passage à Berlin lors de son décès, Elliott Levin dédie un titre de Yu à ce sensationnel altiste qu’était Marco Eneidi : Berlin Mystic Dawn (For Marco). Et, tout aussi clairement,Brotherhood fait référence au Brotherhood of Breath et au respect qu’éprouva Frode Gjerstad à l’écoute du jazz des exilés sud-africains en général, et à Johnny Mbizo Dyani en particulier.

 

                    Je ne connaissais pas le saxophoniste et flûtiste Elliott Levin : je remercie Discogs qui m’apprit qu’il jouait sur des CD que je possède, en particulier Cecil Taylor (FMP), Alan Silva (Eremite) etWeasel Walter (ugEXPLODE)…

Sans conteste, je préfère le trio au duo. C’est le jeu des deux souffleurs qui est en jeu ici. Certes, je n’arrive pas toujours à comprendre les poèmes déclamés par l’Américain, mais ce n’est pas la question : l’assurance avec laquelle joue Frode Gjerstad sur des rythmes assez différents les uns des autres avec, de plus, des instruments variés (alto saxophone, clarinette et flûte) me parait supérieure à celle développée par Elliott Levin. Les morceaux joués par ce dernier me semblent plus uniformes et, surtout, plus quelconques.  Et ce malgré le même éventail d’instruments pratiqués : saxophone ténor, flûte et diction de poèmes ! Je le préfère d’ailleurs à la flûte. Pourtant, le jeu de batterie de Gabriel Lauber est incontestablement fait bien, et même très bien, la part des choses :

§  poésie

son jeu s’adoucit, se tempère…

§  free music

… puis, retrouve alors toute sa vigueur et son foisonnement incessant.

Frode Gjerstad évolue très loin du saxophoniste qui débuta sa carrière avec le groupe Detail. Agé de presque 70 ans, il parcourt toujours le monde à la recherche de sonorités nouvelles. Le 4 mai 2017, date de l’enregistrement de Moons Of Saturn, cet infatigable chercheur d’or a trouvé une pépite au Mexique : le duo Itzam Cano et Gabriel Lauber.

 

Olivier LEDURE


[1] Cosmic Bruto Mutafuka (DR002-2015) et Rhapsody Of The Oppressed (DR003-2016) : voir les chroniques de ces deux CD dans Improjazz #225.


 

 

Steve LACY Quintet

LAST TOUR

EMANEM

Orkhêstra & Improjazz

Steve Lacy : ss / Irene Aebi : v / George Lewis : tb / Jean-Jacques Avenel : b / John Betsch : dr

 

 


                    A Boston le 12 mars 2004, pour l’un de ses derniers concerts (le saxophoniste rendit l’âme trois mois plus tard), Steve Lacy se souvint de Bob KaufmanWilliam BurroughsRobert Creeley,Ann Waldman et Andrew Schelling. Mieux : les citait, les glorifiait. Et comme toujours Irène Aebi les chantait…

                    Mais aussi : revenait sur quelques essentiels du répertoire lacyen, the Bath et Blinks en tête. George Lewis semblait ragaillardi tel un parfait garnement gouailleur (et expressif comme jamais !).Jean-Jacques Avenel et John Betsch, venus rejoindre leur vieil ami, avaient depuis longtemps huilé leur duo (précision, rondeur, stabilité). Leur leader, sagement, prenait plaisir à contourner-contenir l’harmonique et à étrangler quelque duck d’antan, n’oubliant jamais de jouer au moustique zélé. Bref : était Lacy. Sur Baghdad, inédit jusqu’ici sur CD, finesse et évidence s’offraient au grand jour. Indispensable bien sûr.

 

Luc BOUQUET


 

Matt MITCHELL

A POUNTING GRIMACE

PI Recordings

Orkhêstra

Matt Mitchell : p-synt-elec / Kim Cass : b / Kate Gentile : dr / Ches Smith : vibes-perc / Dan Weiss : tablas / Patricia Brennan : vibes-marimba / Katie Andrews : harp / Anna Weber : fl / Jon Irabagon : sps-ss / Ben Kono : oboe / Sara Schoenbeck : bassoon / Scott Robinson : cbcl / Tyshawn Sorey : cond

 

 

                    Vaste et ambitieux projet que ce Pounting Grimace de Matt Mitchell, projet consistant à mettre onze musicien(ne)s face aux complexes compositions du pianiste, le tout dirigé par Tyshawn Sorey. Ici, partitions à multiples strates et étages ringardisent totalement les vétérans de la M’Base Collective. Ici, le désir de ne pas jouer au surdoué ou d’impressionner la jazzosphère. Ici, les solistes-improvisateurs (Jon IrabagonScott RobinsonBen Koro, le leader lui-même) le sont réellement. La rythmique pulse, tout se tuile avec une élégance toute naturelle.

Egalement : pas de tournis sans âme ou de tensions mais une recherche harmonique succombant aux dissidences les plus inattendues. C’est qu’ici Matt Mitchell cherche, confectionne, innove (sa curieuse utilisation des electronics), déstabilise, décode, cristallise, libère. Bref, réussit là où tant d’autres ont échoué depuis des années. Ici, le pari est gagné haut la main.

 

Luc BOUQUET

 


 

Ernesto RODRIGUES Guilherme RODRIGUES Carlos SANTOS

CYCLIC SYMMETRY

Creative Sources CS374 CD

 

 

                    Ernesto Rodrigues, violon alto et Guilherme Rodrigues, violoncelle se retrouvent avec leur camarade (et graphiste maison Chez CS) , Carlos Santos, qui ici propose ses field recordings enregistrés à Lisbonne, S. Miguel Island, Açores et Bergen en Norvège. Le titre, à lui seul est tout un programme : Cyclic SymmetryUne note des artistes : we advise the listener to ear the piece in a continuous loop. En français : nous conseillons à l’auditeur d’écouter la pièce dans une boucle continuelle. Un seul morceau de plus de 73 minutes joué sans interruption, si ce n’est des silences parsemant son exécution. Les deux cordistes jouent de longues notes soutenues sans solution de fin (drones) jusqu’à un silence blanc et émergent à nouveau en changeant la texture et en modifiant insensiblement l’attaque et la hauteur et créant un sentiment de glissando infinitésimal en agrégeant parfois un son plus aigu. La séquence silencieuse de quelques dizaines de secondes ressurgit après un léger fade out. La pochette est illustrée d’un paysage coloré et minimaliste avec une ligne d’horizon plane et droite, un ciel bleu, un soleil brun et une lune blafarde que traverse en parallèle un tracé rectiligne de deux tirets au milieu exact du dessin. Autour de cet axe horizontal central, s’articulent des ellipses inachevées et de mesures variées. On sait  que la mesure entre les deux foyers et tous les points du tracé d’une ellipse est équidistante. C’est ce feeling d’infini qui transparaît dans tout l’album avec de menus changements de dynamique et de timbre. De subtils gargouillis aquatiques quasi irréels des enregistrements de terrain interviennent par petites touches çà et là. Les Rodrigues ont investi l’improvisation radicale / expérimentale en essayant des idées et des concepts en constante évolution avec une réelle consistance et un supplément d’âme. Au lieu de chercher à caractériser leur démarche multiforme, je préfère écouter leurs différents enregistrements (souvent différents les uns des autres) avec attention en admirant les détails de leur exécution/ improvisation.

 

 

Ernesto RODRIGUES Philip GREENLIEF 

Tom SWAFFORD

SIDEREUS NUNCIUS

Creative Sources CS349 CD

 

 

 


                    Publié dix ans après son enregistrement lors du Seattle Improvised Music Festival 2006, ce trio alto (Ernesto Rodrigues), violon (Tom Swafford) et sax ténor (Philip Greenlief), est un bon exemple de la pratique improvisée libre « normale » d’Ernesto Rodrigues en compagnie de deux excellents improvisateurs de la Côte Ouest parmi les plus actifs. Je veux dire par là que le violoniste alto portugais improvise spontanément en utilisant les nombreuses ressources de son instrument sans a priori ni concept préliminaire comme il nous avait habitué dans ses enregistrements des années 2000 (« réductionniste » « lower case » etc…) et comme sa trajectoire actuelle en témoigne toujours avec une diversité passionnante. La démarche des deux violonistes est en tous points exemplaire et Philip Greenlief s’insère remarquablement dans ce processus, essentiellement basé sur l’écoute. Si le jeu collectif a tendance à se dérouler de manière continue avec des unissons, notes soutenues et mouvements lents qui donnent à entendre de belles nuances et une dynamique soyeuse que tranchent ici et là un ou deux dérapages brefs et mordants et quelques momentums retenus. À la minute 26, une superbe plongée dans les graves grinçants au ralenti qui mène vers le final où le fil de la musique devient de plus en plus spontané, élégiaque tout en se métamorphosant sans relâche. En fait, un set de 33 minutes qui synthétise plusieurs options de l’improvisation  dans une belle symbiose / coexistence. J’ai eu grand plaisir à suivre le cheminement, et les méandres des improvisations de ces trois remarquables musiciens, sans doute une première rencontre lors de ce festival déjà lointain. C’est beau et merveilleux et méritait d’être publié.

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

 

Irene ARANDA

TRIBUS

Nube

Irene Aranda : p / German Diaz : viole de gambe / Lucia Martinez : dr-perc

 

 

Une douce mélancolie ouvre ces tribus. Le terrain de ces tribus est celui du sensible. Exit donc le néolithique guerrier. Ici, on contemple, on examine, on délimite l’espace, on caresse les écarts, on sillonne et on ne repousse pas les détours. Néanmoins, beaucoup de choses restes voilées et en attente d’un grain de sable ne venant jamais.

                    Irene Aranda est une pianiste sensible. Son piano souvent préparé ricoche d’aigus tranchés. Fines harmoniques inside, phrasés désaxés outside, on la découvre et, immédiatement, on veut en savoir plus. Germain Diaz est un violiste sensible. Pécheur de graves songeurs ou d’harmoniques voilées, chef d’escadrille d’un essaim de frelons affamés, il s’impose classique ici, novateur ailleurs tout en ne verrouillant aucune issue. Lucia Martinez est une percussionniste sensible. Pas de ruptures franches ou de reflets coupants mais une science innée du rebond. Les balais s’entrecroisent, les rhombes bourdonnent, les roulements se resserrent, la charleston joue sur du velours : la dame possède une finesse incontestable.

                    Ici, un trio entretenant le mystère, un entre-deux charmant, souvent charmeur. A suivre, en trio ou individuellement.

 

Luc BOUQUET

 

 

Hélène BRESCHAND & Elliott SHARP

CHANSONS DU CREPUSCULE

Public Eyesore 139

Hélène Breschand : v-harp-elec / Elliott Sharp : v-g-b-elec

 

 

                    Ici, onze chansons des crépuscules (préférer le pluriel) s’en vont et s’en viennent. Donc : le cri, la jouissance, l’abime, la rage, le râle, le scalpel, l’étrange, surtout l’étrange, la saturation, le riff, la gifle, l’éraflure, la blessure, le charmes, les épines, les désirs, les obsessions, les tensions, les ténèbres, l’obscur, les maléfices, les archontes, les processions, les prières, les langueurs, le labyrinthe, le minotaure, l’électrique, l’ombre, l’oubli, les mémoires, le baiser, l’esquive, l’enfance, le souvenir…

 

 

                    Cela et bien plus encore à la charge d’Hélène Breschand et d’Eliott Sharp.

 

Luc BOUQUET

 

LIVRE

 

Jean Sylvain CABOT

THE WHO

GETTING IN TUNE

LE MOT ET LE RESTE

www.lemotetlereste.com

 

                    L’éditeur marseillais met l’accent depuis quelques mois sur le rock des années 60’s avec la publication d’ouvrages consacrés aux poids lourds que sont les Rolling Stones (deux livres de Robert Greenfield sur la conception de l’album "Exile on main street"  et sur une tournée américaine, réédition du livre Stones Touring Party épuisé depuis 30 ans et interdit en France), Yes et les Who.

                    Jean Sylvain Cabot propose un voyage dans les nombreuses péripéties du quartet composé de Pete Townshend, Roger Daltrey, John Entwhistle et Keith Moon à travers essentiellement la vision du guitariste, personnage central du livre, réduisant quelque peu les trois autres à un rôle mineur dans cette aventure, un déséquilibre parfois gênant.

                    Le livre est rempli d’anecdotes qui auraient pu, pour certaines, être un peu plus développées. On reste sur notre faim lorsqu’on connait les frasques du batteur. D’un autre côté, les relations difficiles des musiciens avec leurs différents producteurs, notamment Kit Lambert et Chris Stamp, sont explicites et confirment le pouvoir impitoyable de l’argent dans le show-biz, sans parler des relations des musiciens entre eux. De même, chaque album du groupe est analysé avec justesse et détails. La fin des Who, après la mort de Keith Moon puis celle de John Entwistle, confine à la morbidité, même si le duo Townshend / Daltrey reste très populaire auprès d’aficionados prêts à tout pour entendre et réentendre à l’infini les tubes des années 60/70, rengaines immortelles issues d’une période de créativité faste du guitariste. Les carrières "solo" des musiciens se révèlent au grand jour comme une véritable catastrophe, renforçant la conviction que ces quatre musiciens ne pouvaient fonctionner qu’en tant que groupe, malgré ou à cause des quatre fortes personnalités toutes différentes.

                    Au final un livre intéressant qui détaille toutes les participations des Who aux différents festivals, les séances d’enregistrement et les émissions de radio et télévision, listing parfois indigeste mais qui a l’avantage d’être complet.

 

Philippe RENAUD