Chroniques de disques
Novembre - Décembre 2017

 Tout d’abord, mes excuses les plus plates à Gary MAY que j’ai oublié dans l’ours du numéro 239, pour sa chronique du dernier cd de Paolo Angeli. Je me rattrape (…) en publiant ici sa chronique sur un disque d’un proche du guitariste sarde.

 

 

Oriol ROCA Trio

MAR

el Negocito eNR067

 

 


                    Le batteur barcelonais Oriol Roca est connu pour sa participation au sein de l’excellent Piccola Orchestra Gargarin avec Paolo Angeli. ‘Mar’ est le premier disque sorti sous son nom, avec un trio formé par le pianisteGiovanni di Domenicio et le bassiste Manolo Cabras. Roca, qui a aussi écrit la musique, nous offre un album sobre et profond. Le trio fonctionne bien ; Domenicio est un mélodiste classique et Cabras est discret mais efficace dans son accompagnement. L’ensemble de l’album est élégant, démontrant une maturité qui s’exprime parfois avec trop de retenue, là où un peu plus de fougue aurait peut-être permis de mieux cerner les personnalités et traits stylistiques des musiciens. On entend parfaitement le trio, bien en place, mais on retient moins les interventions et intentions individuelles.


                    Oriol Roca est un excellent batteur, mais son énergie est quelque peu bridée par la musique sur ‘Mar’, parfois sombre et (trop?) intense. Paradoxalement, il s’exprime avec plus de joie de vivre au sein du Piccola Orchestre Gagarin, que dans son propre trio. Mais ne boudons pas notre plaisir, ’Mar’ est un bel album qui ouvre une infinité de portes pour l’avenir de ce trio, que l’on suivra avec intérêt.

 

Gary MAY

 

 

GAKUSEI JIKKEN SHITSU

"HEKIZAN"

Bam Balam Records BBLP 045 -

Gakusei Jikken Shitsu (GJS) -Japon : Ryoko Ono (Sax), Hiroki Ono (Electronics), Yuko Oshima (Drums)

 

 

                    C’est une aventure totalement absconse que le label Bordelais nous propose là. Un voyage aux confins de l’aride, aux limites du tortueux. Pour les adeptes de raccourcis, il suffirait de dire que Gakusei Jikken Shitsu (GJS) s’est lancé dans un crash entre le free jazz le plus virulent, et l’électronique d’un Autechre qui en aurait même oublié de mettre des balises. Pourtant, la complexité de ce disque amène à pousser la réflexion au-delà. Trio japonais, le groupe est composé de la saxophoniste Ryoko Ono, dont l’univers free n’est pas plus à développer, de Hiroki Ono aux mouvements électroniques, et de Yuko Oshima à la batterie.

 


                    Dès les premières secondes, le disque vous arrache au monde, vous attrape par la gorge et vous secoue dans tous les sens. On n’entre pas ici comme on entre dans un magasin de porcelaine, à moins que ce ne soit pour tout y faire dégringoler. Car tout dégringole. Le saxophone free feule tel une horde de chats aux griffes acérées, et les sons électroniques totalement déconstruits pleuvent aussitôt. C’est l’escalade permanente, et aucun répit ne vous est accordé. Totalement free et agressif, le disque n’en reste pas moins particulièrement cohérent, et l’on se surprend même à se laisser happer par une rythmique moins chaotique et presque funk, sur la seconde moitié du disque. Certes, le va et vient permanent des vagues électroniques donne un peu la sensation d’être sans cesse saisi de tout votre corps pour vous faire tourner sur vous-même et vous donner le tournis, mais cette structure vous raccrochant à une certaine réalité vous offre la possibilité de souffler un instant. Car les instants de souffle sont permanents, mais il s’agit là d’un manque de souffle pour un disque oppressant, et cathartique à la fois tant il est taillé pour vous offrir la joie d’expulser le moindre recoin de silence perturbateur.

 


                    Si les disques du label sont habituellement plus ancrés dans le psychédélisme, celui de Gakusei Jikken Shitsu est un paysage accidenté dans horizon, sauf dans ses rares moments apaisés, où l’on croise un Coltrane sous acide, à la fin d’un album particulièrement affranchi de référence. La puissance du jeu de Ryoko Ono s’avère tout à fait impressionnante et intense. Elle ne laisse rien au hasard, mais ne laisse pas non plus l’occasion au doute de s’installer, les notes se chevauchent presque tant elle fait preuve d’une vélocité hors norme, tout en s’appuyant sur une rythmique pourtant particulièrement abstraite. Qui peut à ce point retomber sur ses notes en se basant sur un tel mélange d’électroniques saccadés et concassés et de batterie free et pleine de rupture ? La somptueuse pochette de l’album invite aux songes et aux voyages intérieurs, mais la musique du trio invite à la course folle vers la chute. Alors que l’on pense que les formes plus extrêmes sont atteintes, une voix aux réminiscences Fluxus jaillit de nulle part et hurle à corps perdu que le beau se cache parfois derrière la folie et les turbulences. Il faut alors attendre la toute fin du disque pour enfin apercevoir un peu d’apaisement tendu qui peut même laisser craindre que tout s’écroule à nouveau. Un disque qui remue, qui laisse abasourdi et incrédule face à une fureur qui vient de vous griffonner le visage et les tympans.

 

ESTHER

 

 

John BUTCHER

& Gino ROBAIR

BOTTLE BREAKING HEART LEAP

alt.vinyl av060

 

 

                    Le percussionniste Gino Robair a mis au point un système d’effets électroniques, la Blippoo Box,  intégré à son jeu de percussionniste où le frottement de cymbales à l’archet, l’usage d’un e-bow et la résonance sur les peaux jouent un rôle majeur. Comme son travail sort vraiment du champ de la percussion conventionnelle, il appelle cela « Energized Surfaces ». Sa cymbale fétiche est découpée asymétriquement avec de belles courbures de manière à ce qu’il puisse obtenir une large gamme/ échelle de sons en en frottant le bord à l’archet. Il forme un duo fixe avec le saxophoniste John Butcher depuis de nombreuses années avec plusieurs CD’s à leur actif. Pour leur nouvelle parution, un concert de 2012 à Leeds enregistré par Simon Reynell, propriétaire de l’excellent  label another timbre. Contrairement à la plupart des associations sax – percussions, leur musique est orientée vers une recherche de sons, de timbres même si vers la fin de la première face, Gino Robair joue sur son tom avec des baguettes. Ce qui est important dans le jeu de Robair, c’est le timing de ses actions. On s’en rend compte lorsqu’on le voit jouer : la virtuosité, c’est d’agir ou de réagir à la fraction seconde près. John Butcher vocalise dans son saxophone avec une démarche bruissante, tordant et pliant les sons, faisant chuinter les notes, alliant la notion de bruits au cœur du jeu musical. J’aime particulièrement la deuxième face où les deux artistes enchaînent de subtils cadavres exquis où l’énergie est intériorisée et les sons de chacun se complètent, divergent, surprennent, s’écartent, créent des allusions et suggestions réciproques avec une grande variété de dynamiques et de modes de jeux. Lesquels sont concentrés dans de courtes séquences épurées et décidées dans l’instant.  Un super vinyle de musique improvisée vivante, ce qui nous change du recyclage du free-jazz à tous les étages.

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

 

CISSY STREET

Vincent Périer (ts), Yacha Berdah (tp), Francis Larue (g), Etienne Kermarc (b) et Hugo Crost (d), avec Jorge Mario Vargas (perc).

Label Lilananda - Sortie en juin 2017

 

 

Cissy Street est un quintet créé par le guitariste Francis Larue au sein du collectif auvergnat Lilananda. Son premier disque éponyme sort en juin 2017 sur le label du collectif.



Cissy Street regroupe le saxophoniste ténor Vincent Périer (Le Grouvatoire, Nanan, OmpaBompa, RedstarOrkestar…), le trompettiste Yacha Berdah (Bigre !, La Nueva Essency, Clyde…), le bassiste Etienne Kermarc (le Grolektif, Supergombo…) et le batteur Hugo Crost (Bigre !, Supergombo, Elephant Step…). Le quintet a également invité un autre membre du Grolektif, le percussionniste Jorge Mario Vargas, sur deux titres. 


Toutes les compositions sont de Larue. Spécialiste des collages et superpositions de photographies à forte connotation vintage et déjà illustrateur des albums de Bige !, David Fangaia a réalisé la pochette de Cissy Street. Une pin-up des années soixante-dix avec un perroquet sur l’épaule prend une pose lascive au premier plan, tandis qu’au deuxième plan, un cadre cravaté en noir et blanc l’observe, le tout sur un décor constitué d’une avenue d’une ville américaine, pivotée à quatre-vingt-dix degrés, avec une femme en pattes d’eph’ affublée d’un masque de lion en plein milieu ! Une scène entre réalisme, psychédélisme et surréalisme, avec un brin de nostalgie et un côté décalcomanies…


Larue et ses compères jouent un jazz funk décomplexé : thèmes-riffs efficaces ("Yemanja", la reine du monde aquatique, protectrice des femmes chez les Yorubas), chœurs énergiques du ténor et de la trompette ("Frontera"), lignes de basse grondantes ("A3", l’autoroute ou la feuille de papier ?), batterie volontiers binaire mate et puissante ("Jiajia’s Funk", hommage à la doyenne des pandas ?)… Et Cissy Street n’oublie pas des ingrédients typiques du funk : chorus du ténor ("Cloudy Dance") et de la trompette ("Jiajia’s Funk") dans la veine des shouters, interventions wawa ("Groovement Malade"), sonorité vintage ("Sang neuf"), solo de guitar hero ("Educ Pop"), batterie  ("Frontera") etc. Sur une base jazzy, pour l’approche et l’architecture des morceaux, Cissy Street incorpore également des éléments rock ("A3"), afro-beat ("Yemanja"), reggae ("Blind Blue"), Earth, Wind and Fire ("Groovement Malade"), ethio-jazz ("L’Hérétique"), James Brown ("Frontera")…


Cissy Street est un disque groovy qui ravira les amateurs d’un jazz dansant placé sous le signe du funk.

 

Bob HATTEAU

 

 

Quelques nouveautés au catalogue, (plutôt des choses anciennes en fait qui resurgissent) :

 

FREE JAZZ WORKSHOP : Inter Fréquences

WORKSHOP DE LYON : la chasse de Shirah Sharibad et Tiens ! les bourgeons éclatent…

LABEL SOUFFLE CONTINU

 

ReformARTunit featuring the americans : West East Suite

(des bandes retrouvées avec selon les morceaux les members du RAU avec Jim Pepper, Andrew Cyrille, Burton Greene, Anthony Braxton, Clifford Thornton, Leena Conquest…)

LABEL REFORM ART UNIT

 

Tout ceci en VINYL, of course…