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Chro201706

Chroniques de disques
Mai 2017

Jimmy GIUFFRE, Paul BLEY, Steve SWALLOW 3

BREMEN & STUTTGART 1961

Emanem 5208

Dist. Improjazz 

 


                    Il s’agit de la réédition augmentée d’inédits (et de deux plages officielles non rééditées) de deux albums publiés par Hat Art du fameux trio avant-gardiste du clarinettiste et saxophoniste Jimmy Giuffre  avec Paul Bley et Steve Swallow, un des groupes phares du premier free-jazz avec ceux d’Ornette, de Cecil Taylor et d’Albert Ayler. Dans cette musique, Giuffre se consacre uniquement à la clarinette et en joue en combinant les deux registres, alors qu’il se contentait de la partie « chalumeau » lorsqu’il jouait son « folk jazz » précédemment (The Train and the River). La musique enregistrée est plus vibrante, plus requérante que les deux albums Verve, Thesis etFusion, eux mêmes réédités par ECM en double album dans les années 90. Il manquait à ce double album deux morceaux qu’on retrouve ici et parmi les six inédits, trois duos piano contrebasse (Bley – Swallow) dont une version mitigée du Blues Bolivar Balues Are de Monk. Je rappelle qu’il s’agit de compositions de Giuffre, Carla Bley et Paul Bley. Par rapport aux morceaux des albums Verve, le concert de Bremen inclut une composition ambitieuse, Suite for Germany, qui faisait de cet album inital le sommet Giuffrien par excellence. Emanem nous gratifie d’un réel événement discographique même si Hatology avait réédité cette musique assez récemment. Elle a eu à l’époque et par la suite un impact considérable sur nombre de musiciens et ce trio créa réellement un enchaînement d’opportunités déterminantes pour Paul Bley, alors qu’il conduisit le leader à interrompre sa carrière suite au peu d’intérêt économique qu’elle a suscité. Elle illustre  une rare qualité de musique de chambre dans une démarche beaucoup moins exubérante et plus « intellectuelle » que celle du courant principal du free-jazz naissant. Ce qui rend ces albums de Giuffre tout-à-fait singuliers au sein de la discographie de base de ce courant musical. Il y a un son Bley et un son Giuffre absolument inimitables et leur complicité au sein d’un même groupe que complète merveilleusement l’invention d’un tout jeune Steve Swallow, fait de ce trio  un must listen que tout un chacun doit mettre au sommet de ses priorités pour un proche sapin de Noël ! Un prolongement inédit à cette démarche du trio, mais avec Joe Chambers et Richard Davis, cette fois, a été publié récemment et avec Bremen et Stuttgart, on a la quintessence de la musique « free » de Giuffre. C’est aussi un document de première main des avancées d’un pianiste essentiel dans l’évolution du jazz moderne vers la liberté totale, Paul Bley et qui met en lumière toute sa créativité et son imagination d’improvisateur et d’interprète. Un témoignage historique incontournable et une musique précieuse et vivante qui n’a pas pris une ride.

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

JOE McPHEE duets

 

Par le plus grands des hasards (?!) et en quasi-simultané sont publiés trois duos de Joe McPhee aux côtés de trois improvisateurs français que l’on ne présente plus. Petite visite guidée…

 

 

Joe McPHEE &

André JAUME

NUCLEAR FAMILY

Corbett Vs Dempsey

Orkhêstra

Joe McPhee : as-ts-cornet / André Jaume : as-ts-bcl

 

 

                    Est-ce à cause d’une musique “trop mélodique” et largement constituée de standards (Pithecanthropus ErectusSelf-Portrait in Three ColorsEvidenceBlue Monk,Chelsea BridgeCome SundayLonely Woman) que le producteur du label Hat-Hut refusa ces bandes en son temps ?

                    Résumons : Joe McPhee et André Jaume, après un premier concert avignonnais organisé par l’AJMI, se retrouvent dans l’intimité du studio de Jef Gilson pour graver cette petite merveille. Nous sommes à Paris le 15 décembre 1979 et les deux musiciens unissent leurs doux lyrismes. Plus d’une fois, ils oublient leurs rôles de solistes-accompagnateurs (où, alors, quittent vite la formule) pour enchâsser leurs souffles. Avec Monk, ils instruisent l’unisson, se répondent du tac au tac mais n’oublient jamais le thème. Et quand on croit qu’ils s’en sont échappés et ralentissent leurs phrasés, ce n’est que pour mieux étaler l’harmonie monkienne et revenir au thème d’origine. Ecrire leurs tourbillons, leur réactivité immédiate et mimétique, leurs ondulations, leurs contagions, leurs furies, leurs débordements, leurs harmoniques ouvertes serait, je pense, inutile. Remercions donc ici John Corbett pour l’exhumation de ce petit trésor.

 

  

Joe McPHEE &

Raymond BONI

LIVE FROM THE MAGIC CITY (BIRMINGHAM, ALABAMA)

Trost Records

Joe McPhee : ss-v / Raymond Boni : g

 

                    Dans l’université d’Alabama à Birmingham où l’on ouvrait grande la porte aux étudiants afro-américains, on prenait aussi le soin d’inviter Joe McPhee etRaymond Boni. Nous étions le 20 avril 1985 et l’utopie était encore possible. Joe jouait du soprano-libellule et Raymond de la guitare-étoile. On reconnaissait net leurs échos, leurs branches folles-sages. Ces deux-là ne pouvaient taire l’impalpable de la musique, la matière éphémère. Oui, mais les micros étaient là. Et ils savent. Et ils enregistrent. Et ils disent… Et, aujourd’hui, nous écoutons.

                    Sans doute que Joe et Moncho ne joueraient plus ainsi aujourd’hui. Mais que jouent-ils, précisément, ici ? Ils jouent le roulis du temps, l’accroc du présent, les mains qui savent, le souffle qui n’hésite pas, la déraison assumée, les caravanes vagabondes, l’aigu pénétrant, la fougue toujours recommencée, l’implicite du dire, le soprano dédoublé, les trajets à venir, les galops enflammés, les sources jaillissantes, le refus des solitudes, l’amitié qui s’entend. C’était le 20 avril 1985, c’était hier, c’est aujourd’hui, ce sera demain.

 

 Joe McPHEE &

Daunik LAZRO

THE CERKNO CONCERT

IZK – Jazz Crekno

Joe McPhee : tp-as-v / Daunik Lazro : bs-ts

 

                    Le 21 mai 2016, en Slovénie, et plus précisément dans le cadre du Crekno Jazz Festival, Joe McPhee et Daunik Lazro se retrouvaient. 25 ans après leur premier enregistrement, ils retrouvaient intacte la passion des souffles étendus. Se reconstituaient alors le partage (parts égales only !), les territoires sans balises, les voix chaudes, les fréquences tutélaires, la passion du chant (toujours profond le chant !), la saveur des renaissances, les teintes ocres.

 


                    Parfois, quelques Voices (partagées maintes fois avec l’ami Boni) venaient à passer par là. Parfois, ce sont les lumineux spectres d’Ornette et du grand Albert qui se réunissaient. Ainsi, pouvait, à nouveau, se déployer ce chant libre n’appartenant qu’à eux seuls. Un chant libre toujours renouvelé, toujours saisissant.

 

Luc BOUQUET


Christiane BOPP &

Jean-Luc PETIT

L’ECORCE ET LA SALIVE

Fou Records FR-CD19

 


                    Jean-Marc Foussat produit des albums en veux-tu en voilà en prenant soin de garnir son catalogue d’artistes légendaires comme Joëlle Léandre, Evan Parker, Derek Bailey et George Lewis (Idem 28 Rue Dunois Juillet 1982), Peter Kowald, Daunik Lazro  et Annick Nozati (Instants Chavirés), Willem Breuker Kollektief (Angoulême 18 mai 1980), Daunick Lazro, Joëlle Léandre et George Lewis (Enfances 8 Janvier 1984) et des artistes très peu connus comme le quartet de Jean-Brice Godet (Mujô), le collectif Cuir(Chez Ackenbush) et ses propres collaborations avec le clarinettiste Jean-Luc Petit (D’ou vient la lumière..) ou l’accordéoniste Claude Parle et l’altiste João Camõès (Bien Mental)…. Peu lui chaut si c’est du jazz contemporain un peu extrême (Cuir et Jean-Brice Godet), de l’impro libre ou de la musique dite contemporaine. C’est dans cette catégorie qu’on rangerait ce disque vraiment intéressant de la tromboniste Christiane Bopp et du clarinettiste contrebasse Jean-Luc Petit, aussi saxophoniste soprano. Titres poétiques ou imagés (Une image dans les voix 7’13’’, Au pays des plis 6’38’’, L’infini sur les lèvres 9’05’’, L’ombre du gel 5’32’’, Dans ce bruit d’air 4’15’’, L’ombre s’efface 8’08’’, L’écorce et la salive8’14’’), sons graveleux et bourdonnants avec une belle variété de timbres au gros monstre et volonté de s’insérer au plus près des sons de la clarinette contrebasse du côté de la coulisse. Complémentarité, souvent au bord du silence, art de la pause, instants subtils, battements de l’air au sortir des tubes, coordination du subconscient, finesse impalpable. Une véritable maturité se fait jour dans le jeu peu ordinaire de ces deux improvisateurs qui apportent du grain à moudre au moulin de l’originalité improvisée, surtout dans le dernier quart d’heure du concert (L’ombre s’efface et L’écorce et la salive). Comment improviser à deux en ne faisant penser à personne, faire sens avec quelques sons. Fou records cherche vraiment à nous présenter des enregistrements significatifs de musiciens de la scène française qui méritent d’être entendus, parce qu’ils rafraîchissent l’idée qu’on se fait de la musique improvisée. Jean-Luc Petit et Christiane Bopp sont des artistes à suivre de près, assurément.


Jean Michel VAN SCHOUWBURG


ROUGH & WOJTYLA

SIDE R & SIDE W

Lp Bam Balam Records BBLP 047 - mai 2017

RG Rough: Electronics, Field Recordings and various other instruments.

Karol Wojtyla: Drums, Sax

Recorded,mixed and edited by RG Rough.

 

                    Un duo qui se démultiplie, qui apprend les collages, pour créer une séance de cinéma instable, sans scénario, sans chute et sans fin. Batterie, sax, électronique, "field recordings" et collages divers et variés, tels sont les composants de ce carambolage d'idées au cortex secoué. 

 


                    Les rythmes jazzy, puis non, électro, puis non, rock, puis non, puis non. Le point d'ancrage est levé, les amarres ont foutu le camp et le défilé des faux-départs est en marche.

                    Rough & Wojtyla propose un puzzle à mille pièces dont le paysage à reproduire serait un monochrome. Rien ne va avec rien mais tout s'envisage dans son ensemble. A mesure que l'on persiste dans l'écoute de ce disque singulier, l'évidente matière se créée sous nos yeux. Les drones sont soutenus par des rythmes d'une batterie au jazz hésitant, et alors que l'on pense avoir trouvé un rythme de croisière, les cassures se multiplient à nouveau. Une fois de plus, rien n'est fait pour tenir l'attention mais tout est là pour que l'on ne se détourne pas de ces deux pièces hypnotiques car au final, la question est de savoir comment tout cela va finir.  Mais on ne saura pas. Impossible car même lorsque le rythme est posé, il ralentit, il se fait rampant, derrière une sphère électronique bouillonnante, où Max Roach joue avec Klaus Schulze. 

En parfaite harmonie, les deux musiciens ne se prennent pas au sérieux et ne rendent pas leur monde hostile. Au contraire, ils saturent leur espace sonore de longs silences abscons, avant de repartir de plus belle, vers un chaos à peine dissimulé. L'auditeur est malmené en permanence car son attention est en perpétuelle recherche de cette fameuse accroche qui ne viendra pas. Et c'est sans doute là où se situe le tour de force d'une telle musique.

                    Faut-il remonter aux confins des affluents pour trouver les sources et les racines ? Car si l'on remonte la piste, concrètement, quelle musique trouve-t-on ? Celle de Walter Ruttmann et de son « Week-end » ? celle d'Albert Ayler ? Celle de Stockhausen ? Lorsque le sax égorgé tourbillonne autour de la sirène, c'est un peu Cluster au pays du Free-jazz qui vient perforer le voile épais d'une première partie oppressante et libertaire à la fois. S'ouvre alors une seconde porte, à la serrure sans clé qui ne recrache pas le même discours, mais l'étoffe encore un peu. Car tout passe sous le rouleau, compressé au possible, comme cette fusée disco qui s'octroie 15 secondes montre en main le plaisir de vous faire croire que les facettes vont changer, mais rien n'est jamais similaire à ce qui vient de s'effondrer. Le duo s'amuse visiblement à coller, à assembler cette décadence sonore où rien ne tient en place, pas même les murs porteurs qui prennent eux aussi un plaisir non dissimulé à s'écrouler pour rendre le bâtiment instable.

                    Les passages électro, directement liés au Krautrock, s'enchevêtrent à mesure que la bataille se joue, mais les deux comparses maîtrisent suffisamment leur aventure pour ne pas faire une redite d'un CAN au « Tago-Mago » par trop évident.

Que faire, et quoi comprendre alors, lorsque les violoncelles pleurent un post-rock sans référence ? Les bandes sont modifiées, accélérées, ça tangue, ça tance, ça danse comme dans un cerveau schizophrène qui ne peut plus s'empêcher de tourner, et les 35 minutes de ce disque vinyle aussi déstabilisant que cohérent vous parviennent en pleine tête comme mille questionnaires de Proust auxquels on ne peut répondre faute de temps imparti. Ca part dans tous les sens en permanence, ça funk, ça jazz, ça rock, ça flingue à tout va sans lien apparent, aux cassures systématiques, dans un viseur au débit continu et finalement ça vous met à moitié groggy. Mais le tout forme une sérieuse toile de maître aux allures abstraites ou cubistes, que l'on ne peut s'empêcher de regarder, encore et toujours pour ne pas en manquer les contours, aucun, jamais, et ce n'est finalement peut-être rien d'autre que cela: de l'Art. La capacité à plonger le regard de l'autre vers l'incompréhensible évidence. Si cette définition convenait, alors ce disque pourrait en être la clairvoyante illustration.

 

ESTHER


 

Vassilena SERAFIMOVA & Thomas ENHCO

FUNAMBULES

Deutsche Grammophon

Vassilena Serafimova (vib, perc) et Thomas Enhco (p)

Sortie en avril 2016

 


 

Voilà déjà sept ans que la percussionniste Vassilena Serafimova et le pianiste Thomas Enhco se produisent en duo. Leur premier disque, Funambules, sort en avril chez Deutsche Grammophon. Certes, le label de Hanovre (fondé en 1898…) est surtout connu pour son catalogue de musique classique, mais Funambules est à la croisée des chemins, et Serafimova et Enhco ont une solide formation classique, parfaite au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris.

Le programme de Funambules est particulièrement éclectique : Serafimova et Enhco signent quatre morceaux, le duo joue également « Blood Pressure » de la suiteSigns of Life du compositeur contemporain américain Patrick Zimmerli, la sonate en ré majeur pour deux pianos (K 448) de Wolfgang Amadeus Mozart, la Pavane (opus 50) de Gabriel Fauré, la sonate numéro un en sol mineur (BWV 1001) de Johann Sebastian Bach, « Aquarium » du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns et « Bitter Sweet Symphony » du groupe de rock The Verve.

La sonorité douce et boisée du marimba se marie bien au son plus cristallin du piano et son phrasé percussif vient compléter les atouts harmoniques et mélodiques du piano. Complémentarité particulièrement flagrante dans « Blood Pressure », écrit… pour marimba et piano. Les ambiances de Funambules passent d’une comptine mélodieuse (« Eclipse ») à une pièce aux accents folks (« Bitter Sweet Symphony »), en faisant un stop par les Balkans (superbe « Dilmano Dilbero » !) et la musique contemporaine (« Palimpseste », « Mare a Mare »), sans oublier les arrangements cross-over des compositions de Mozart, Fauré (plutôt joué dans le texte), Bach et Saint-Saëns. Deutsche Grammophon oblige, ces arrangements penchent clairement vers la musique classique : le piano joue « mainstream » classique, tandis que les contrepoints du marimba insufflent légèreté mélodique et vivacité rythmique (« Aquarium »). 

Funambules est certes construit, marqué par la musique classique, sans beaucoup d’espaces pour des improvisations débridées (« Dilmano Dilbero » est l’exception qui confirme la règle), mais Serafimova et Enhco réussissent à captiver les auditeurs grâce aux textures, inhabituelles et captivantes.

 

Bob HATTEAU

 



Marco SCARASSATI Eduardo CHAGAS

Gloria DAMIAN

Abdul MOIMÊME

RUMOR

Creative Sources CS332CD

 


                    J’ai conservé ce compact intriguant, puissant et original par les sonorités pour une chronique ultérieure  parmi tous ceux que Creative Sources m’avait gratifié « en masse » il y approximativement un an. Cette musique, on l’aura compris immédiatement par le label (CS) et les noms de deux de ses créateurs, le tromboniste Eduardo Chagas et le guitariste Abdul Moimême, relève de cette école portugaise « Creative Sources » (ou Potlatch en France et Another timbre en GB) sonore et relativement minimaliste post AMM qui se détache sensiblement du courant principal de la musique improvisée libre par plusieurs aspects. La contribution spécifique de Marco Scarassatiavec ses sculptures sonores confère à cette Rumor bien nommée une singularité toute spéciale par la densité métallique et les vibrations remarquables de son dispositif. Par bonheur, il a su trouver chez ses compagnons des chercheurs de son le complément adéquat à sa propre proposition esthétique. Le piano travaillé principalement comme une sorte de boîte - carcasse vibratoire et résonnante des chocs, frottements et usages percussifs sur les cordes et des mécanismes par Gloria Damian et la guitare traitée et entourée / préparée d’objets (et d’effets) d’Abdul Moimême partagent une dynamique commune dans laquelle le trombone bruissant d’Eduardo Chagas s’insère à souhait avec une telle pertinence qu’il passe inaperçu en tant que trombone alors que les vibrations discrètes ou les bruissements établissent des correspondances subtiles et créent ce qu’on appelle la cerise sur le gâteau. Une performance aussi satisfaisante que celle de Radu Malfatti si celui-ci avait continué à jouer comme il jouait avant sa quête du silence « raducal ». Je pense aussi à cet effet d’harpe détraquée qui émane du piano en un instant de folie. Une belle variété de propositions sonores contribue à relancer adroitement l’intérêt de l’écoute tout au long des deux longues improvisations. Certains déplorent un (relatif ou certain) ennui à l’écoute d’enregistrements de ce type d’improvisation ou, du moins, de la catégorie dans laquelle tout un chacun les voudraient rangés. Ici les musiciens prouvent qu’ils n’ont pas d’idée toute faite, ou n’en donnent pas l’impression, mais explorent le potentiel que recèlent leurs instruments et objets avec conviction, énergie, subtilité… Rumor, en ce qui me concerne, fait partie de ces témoignages qu’on gardera dans un coin de l’étagère pour y revenir et s’y plonger avec délectation, en en découvrant encore une autre dimension qui nous avait échappé.


Jean Michel VAN SCHOUWBURG


Michel PILZ –

Jean Noël COGNARD

Benjamin DUBOC

Patrick MÜLLER

Itaru OKI

Sébastien RIVAS

RESSUAGE

JAZZ HAUS MUSIK JHM 243

www.michelpilz.com

www.jazzhausmusik.de

 

                    Réédition en cd du LP Bloc Thyristors enregistré fin novembre 2010 au Conservatoire de Chatenay-Malabry (92) et publié depuis pas mal d’années avec une pièce en plus, un duo Pilz (bcl)/ Benjamin Duboc (db). Il y a longtemps que je n’avais pas écouté le LP, c’est une redécouverte. Dès "Portiques indéformables", le quartet augmenté de Patrick Müller (elec) donne sa pleine mesure, clarinette basse éthérée de Pilz, celui-ci choruse enveloppé d’un halo sonore ; Itaru Oki à la flûte accouche de notes suraigües. "De béton et de verre" mérite son titre : Pilz, Oki, Duboc, Cognard à donf, c’est du free et du pur, ça cogne, ça pulse. La pièce suivante, intro par Pilz / Duboc est plus travaillée, le clarinettiste allemand développe son jeu sur le registre médium / aigu de l’instrument, et Itaru se pointe, trompette discrète se mariant à Pilz, la rythmique assurant de façon superbe. "Modules d’échanges" entre Pilz /Oki et électronique. C’est Sébastien Rivas (laptop), voix diverses, drumming violent du batteur, clarinette basse et trompette,"Pré-tension". Dans "Voiles suspendues", c’est Itaru et Pilz qui assurent ; ils jouent ensemble depuis trente ans et se connaissent parfaitement. "Long Pan Opposé", intro Pilz / Oki, clarinette basse et trompette en avant encore, Duboc à l’archet, Cognard efficace, tout est maitrisé malgré le souk apparent et c’est d’une prodigieuse beauté. Pilz, ce quasi inconnu en France, choruse longuement, soutenu par l’ensemble et bien relayé par le contrebassiste. Enfin, cerise sur la gâteau,  Pilz / Duboc en duo. Clin d’œil à Dolphy et Richard Davis, le fameux "Alone together" de 1963 ; c’était la pièce manquante du LP précité, et c’est la meilleure. Michel choruse et Duboc walking, c’est de la tradition dans l’actualité, un duo supersonique, caressant, langoureux. Cette réédition, on l’aura compris, est un pur joyau.

 

Serge PERROT

 

Ressuage est paru initialement sur le label Bloc Thyristors 0090 – (dist. Improjazz).


 

Veryan WESTON

DISCOVERIES ON TRACKER ACTION ORGANS

Emanem 5044

dist. Improjazz

 


 

La série 5000 d’Emanem présente bien des surprises auditives et ces découvertes sur les orgues à tirets sont furieusement fantomatiques et n’ont en fait pas d’âge. Je veux dire par là qu’elles ne s’inscrivent pas dans un tracé reconnu, balisé et évalué d’une quelconque école musicale liée directement ou indirectement ou même faisant référence à un compositeur incontournable (Stockhausen, Ligeti,  Scelsi, Feldman) comme si un musicien doué et intelligent n’assurait pas son existence et l’intérêt qu’on pourrait lui porter sans ces béquilles référentielles. C’est bien tout l’intérêt, le plaisir, l’ingéniosité contagieuse que nous communiquent ces découvertes des propriétés sonores des orgues anciens à tuyaux d’airs actionnées entre autres par ces tirets qui ouvrent ou ferment l’orifice de la colonne d’air de chacun de ses instruments. Non seulement Veryan Westonmanie le clavier et le pédalier de l’orgue, mais il actionne le tiret dans des positions « non conformes » à ce pourquoi ils ont été conçus, créant ainsi des intervalles et des glissandi non tempérés, des sifflements improbables, des microtons venteux, une houle sonore, une sonnerie  déchaînée. Cette pratique est le fruit de toute une réflexion qu’il partage avec le violoniste extraordinaire Jon Rose dans le projet Temperaments. Leur plus récent opus auquel collaborait aussi la remarquable violoncelliste Hannah Marshall (Tuning out / Emanem) était consacré exclusivement aux orgues d’église Je l’avoue, pour mes oreilles aucune électronique ne remplace le charme inaltérable des cet instrument à vent. Non content d’un seul instrument localisé dans une église bien précise, Veryan Weston s’est livré à une quête systématique parmi plus d’une trentaine d’orgues répartis sur tout le territoire du Royaume – Uni : ici nous entendons des orgues historiques localisés à South Croxton, Horstead, Brighton, Stannington, Manchester, Newcastle et York et cela en préparation à la tournée avec Jon Rose et Hannah Marshall dont ce double album Tuning Out est le témoignage. Je dois aussi signaler que les orgues anciens ont été construits en fonction d’un diapason plus grave (per exemple A= 420 au lieu de A= 440 Hz) qui était celui de l’époque, antérieure ouvent à celle où toutes les échelles « non tempérées » qui pullulaient depuis l’antiquité ont été normalisées en un seul tempérament, majeur et mineur. Comparez un clavecin « moderne » et un clavecin historique et vous entendez directement la différence par les colorations des sonorités : le clavecin moderne vous semblera fade, sans goût aucun. En essayant chacun des orgues, VW fit parfois grincer les dents de certains chapelains et enchanta la curiosité amusée d’autres. Pris au jeu, le tempérament ludique de Veryan Weston l’amena à créer des musiques originales, surprenantes, hantées… En réaccordant l’échelle des tuyaux par le truchement de tirets restés à mi-parcours, il évoque un hypothétique gamelan à vent, si cela peut exister. Sans doute, cet orgue de Manchester permet des écarts imprévisibles. Le ponpon revient à celui de l’église All Saints de York et dont la pièce qui lui est consacrée « Numerous discoveries » clôture avantageusement l’album sur une durée de 24 minutes. Dingue et mystérieux! Veryan Weston est sans nul doute un des quelques pianistes / claviéristes parmi les plus profondément originaux de la scène improvisée et expérimentale contemporaine. Et ces discoveries, une de ses recherches les plus réussies.

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

HUBRO

La «Saravah» scandinave...

 

                    Si je vous évoque ce label (Saravah) et les artistes que l’on peut y trouver, l’Art Ensemble of Chicago. Brigitte Fontaine, la druidesse imprégnée de folk, Jacques Higelin et Areski Belkacem, le kabyle initiateur de la «world expérimentale». Le chanteur gabonais Pierre Akendengue et le brésilien Nana Vasconcelos. Jack Treese. Chic Streeman. Jean-Roger Caussimon et le groupe psychédélique Majhun. La new-wave japonaise et le verbe de Pierre Barouh. Les vibrations de Maurane. Les alexandrins de Gérard Ansaloni. Les expériences de Barney Wilen. Les bonds de Pierre Louki prolongés par Claire Elzière. Daniel Mille. Allain Leprest. Richard Galliano etc. C’est que tel un oxymoron Andreas Meland, le directeur du label Hubro, mène à mon sens une démarche similaire, mais avec une odeur et un son nordique !

                    Le symbole du label est un Grand Duc (Hubro en norvégien), grand rapace du nord à l’allure aristocratique, cet oiseau aime particulièrement les falaises près de plans d’eau...

                    Le bureau de design yokoland (new York Times, Phaïdon press, Ninja Tune …) a créé de beaux objets qui permettent la collection. Une Ambiance colorée, des tons pastels, une écriture enfantine et l’empreinte humaine dans la nature, annoncent les fragrances sonores...

 

www.hubromusic.com

 

Quelques disques...

 

 

Stein URHEIM

STRANDEBAM

Stein Urheim : guitars, vocals, flutes, harmonica, slide tamboura, fretless bouzouki, turkish tanbur, mandolin, langeleik, banjo, loops and delay, pocket cornet, percussion.Jorgen Traen : modular synth, effects

 

 

                    Stein Urheim, jeune musicien de 36 ans, nous évoque Strandebam. Apparemment cette ville est calme, l’eau est pure et la rêverie féconde. Sa musique est tout à l’avenant. L’on pense à Stephan Micus, cet amoureux, collectionneur d’instruments de tous les pays. Stein aime la clarté, son jeu de guitare s’éloigne de la saturation et son acolyte Jorgen Traen nous y ramène lentement au fil des pièces musicales, comme de douces vagues qui bercent les siestes au bord des lacs d’altitudes. Vous pourrez également croiser un texte de Kurt Vonnegut, écrivain de science fiction et vous serez baigné tout le long d’une ambiance toute aquatique «life’s in the water, water is life»

Nb : notons également la pochette très étrange de Ragnar Urheim... Un homme regarde son bateau couler, il est serein et son compagnon de route descend de l’échelle...

 



Erlend APNESETH Trio

DET ANDRE ROMMET

Erlend Apneseth : hardanger fiddle

Stephan Meidell : electric guitar, electronics; Oyvind Hegg-Lunde : drums and percussion.

                    L’instrument à corde utilisé par Erlend Apneseth, «hardingfele» en norvégien, est similaire au violon. La différence vient des cordes, il est composé de huit ou neuf cordes, c’est à dire qu’en plus des quatre cordes standards, nous trouvons également des cordes sympathiques, qui résonnent avec les quatre susnommées et donnent le son si particulier de cet instrument. On joue habituellement de cet instrument dans le Sud Ouest de la Norvège soit pour faire danser les gens en tapant fort du pied, soit pour accompagner les processions jusqu’à l’église.

Erlend Apneseth est renommé dans son pays pour être un des plus convaincants musiciens de cet instrument. Mais à 27 ans, il a sûrement eu envie de détourner cette tradition et il s’est entouré de musiciens iconoclastes. A eux trois ils inventent une forme d’ambiant teinté des échos des traditions scandinaves. Erlend Apneseth a une passion, explorer son propre instrument, chercher des sons inouïs, dissonants...Avec ces compères de jeu, il explore les pistes d’un nouveau langage. Une belle quête pour cette musique très baroque, dans le sens premier du terme.

TRONDHEIM JAZZ ORCHESTRA,

Kim MYHR &

Jenny HVAL

IN THE END HIS VOICE WILL BE THE SOUND OF PAPER

Kim Myhr : 12 string guitar and voice, Jenny Hval : voice, Christian Wallumrod : piano and harmonium

Rhodri Davies : Harp, Kari Ronnekleiv : Viola, Michael Duch : bass, Jim Denley : flutes, as, Eivind Lonning : tp, Espen Reinertsen : ts, Klaus Holm : cl, Martin Taxt : tuba, Morten Olsen : perc, Tor Haugerud : dr.

                    Kim Myhr est sans aucun doute l’une des futures figures de cette scène norvégienne chercheuse.

                    On a pu l’entendre en France, notamment en solo, avec une guitare acoustique qu’il caresse de façon répétitive, jusqu’à faire apparaitre une myriade de sons qui apparaissent et disparaissent... Je fus donc impatient et curieux d’entendre ses compositions pour cet orchestre. J’ai appris qu’il souhaitait des paroles romantiques et que le titre de l’album est sorti d’une conversation dédiée aux paroles de Bod Dylan. La Musique de ce disque est tout envoutante et psychédélique. Nos sens sont attirés par des essences très lointaines, celles de racines profondes. La voix de Jenny Hval susurre et cajole nos oreilles, c’est peut-être cela le son du papier...Un disque très recommandé, dans lequel on aime se perdre avec une joyeuse angoisse.

Yan BEIGBEDER

 Raymond BONI

Jean Marc FOUSSAT

Joe McPHEE

THE PARIS CONCERT

LP KYE 42


Comme l’explique la pochette, 40 ans après s’être rencontrés à l’American Center en 1975, le guitariste Raymond Boni, le joueur de synthés (VCS3) Jean-Marc Foussat et le saxophoniste multi-instrumentiste Joe McPhee concrétisent leur récente réunion en concert par un bel album vinyle. Deux faces : 1 Reunion 2 Célébration. Ici Joe joue du sax ténor et de la trompette de poche. On est ici à l’écart du free-jazz dans l’exploration sonore, l’immédiateté électrique, l’étirement des timbres dont la voix lunaire du saxophoniste vient calmer le jeu ou trouer la nuit noire par un déchirement aylérien. C’est un vrai album underground radical comme Joe McPhee en gravait à l’époque des débuts du label Hat Hut dans la deuxième partie des années 70’s. Le travail minutieux de Jean-Marc Foussat plein de nuances et le jeu électrisé plein d’effets noise de Raymond Boni créent des paysages, des tensions, des crises avec lesquelles un Joe McPhee très engagé joue le jeu complètement. Avec sa trompette de poche il lance un lambeau de mélodie pour ensuite susurrer en faisant flageoler la colonne d’air. Bill Dixon faisait une chose similaire et le souffle fusée de McPhee s’en distingue indubitablement imprimant sa marque toute personnelle sur cet effet sonore  La connivence avec les deux électriciens est totale même s’ils excellent parfois à mêler la chèvre et le chou ou à saturer brièvement dans un chaos incontrôlé le temps de changer de cap vers un autre mode de jeu.  Des passages lyriques de Mc Phee surnagent. A la fin une ultime harmonique du ténor en phase avec le feedback de la guitare signe la partie. Chaudement recommandable. Plaira beaucoup aux auditeurs du « post rock » et aux inconditionnels du free au-delà des écoles.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


 Daniele D’AGARO, Giovanni MAIER,

Zlatko KAUČIČ

DISORDER AT THE BORDER PLAYS ORNETTE

NOT TWO MW 943-2

Dist. Improjazz

Daniele D’Agaro (as, ts, cl, bcl); Giovanni Maier (db), Zlatko Kaučič (drums, perc).


                    Six compositions d’Ornette Coleman enregistrées peu après son décès. Pièces gravées par Ornette sur "Empty Foxhole" pour "Faithful", "Ornette at 12" pour "New York", "Songs X" avec Pat Metheny pour "MobJob", les autres plus récentes avec ses Prime Time. Dès "New York" Daniele D’Agaro (entendu avec Bennink) à l’alto très lyrique fouille les harmoniques. Sa connaissance du morceau l’amène à la trituration avec Giovanni Maier, ex bassiste de l’Italian Instabile Orchestra, que l’on retrouve avec plaisir à l’archet, frottant les cordes avec volupté. Le batteur slovène excelle aux balais et a un jeu proche de Sunny Murray. Mais D’Agrado est avant tout un très grand clarinetiste, certainement l’un des tout meilleurs. Dans "Faithfull", sur les lignes de contrebasse pizzicato, il progresse en douceur, avec calme, lyrisme tout en retenue de façon magnifique. "The garden of Souls", Maier et Kaučič introduisent, D’Agaro au tenor rentre, couine, ça pulse rapide, free-jazz période années 60, on y retrouve Ayler, c’est haché, violent, extrême, longues phrases étirées. "Him and Her", Maier arabisant est le centre à l’archet ; il maitrise le tempo et le trio ; riffs courts de D’Agaro, Zlatko ferraille ; sax suraigu, hurleur, changements de rythmes pour un final où le lyrisme s’impose autant que le swing. Ça roule dans "Comme il faut", binaire, torsion, tension, superbe extinction. Le trio est dans l’esprit mais pas à la lettre, d’excellents moments, d’autres moins réussis. Récréation pzs toujours heureuse mais le cœur y est, cela suffit-il à aller aussi loin qu’ornette ? Poser la question c’est y répondre !

Serge PERROT

 Duo Renaud DETRUIT & Florent SEPCHAT

FINES LAMES

Cristal Records

Renaud Detruit (vib, marimba), Florent Sepchat (acc)

Sortie le 10 mars 2017

Tous les deux passés par le Conservatoire à Rayonnement Régional de Tours, le vibraphoniste Renaud Detruit et l’accordéoniste Florent Sepchat ont monté DUO au sein de La Saugrenue, collectif de musiciens tourangeaux, créé il y a près de quinze ans. Leur premier disque, le bien nommé Fines Lames, sort en mars 2017 chez Cristal Records.

Yves Verne, musicien lyonnais, a composé quelques pièces pour vibraphone et accordéon, Sofia Ahjoniemi et Julien Mégroz marient également ces deux instruments… mais dans les deux cas, il s’agit de musique contemporaine. En jazz, ce type de duo reste une association exceptionnelle, alors que le vibraphone et le marimba ont déjà croisé leurs notes avec d’autres instruments en duo : il y a évidemment le piano, à l’instar du célébrissime duo Gary Burton – Chick Corea, mais aussi Milt Jackson – Oscar Peterson, Bobby Hutcherson – McCoy Tyner, Stefon Harris – Kenny Barron ou Jacky Terrasson, voire Vassilena Serafimova – Thomas Enhco… A relever également des dialogues avec guitare (Tom Beckham – Brad Shepik), contrebasse (Tamas Teszary – Nick Webster) ou saxophone baryton (Franck Tortiller – François Corneloup). Sinon, Joe Locke est l’un des vibraphonistes  qui a le plus expérimenté la formule du duo : avec le piano, évidemment (Warren Wolf ou Geofrey Keezer), la harpe (Edmar Castanada), le marimba (Christos Rafalides)… Mais toujours pas de trace du piano à bretelles ! Pourtant les accordéonistes semblent férus de duos : à commencer par Richard Galliano qui dialogue avec la contrebasse de Ron Carter, l’orgue d’Eddy Louiss, la clarinette de Michel Portal ou la guitare de Sylvain Luc. Didier Ithursarry n’est pas en reste non plus : il passe du piano de Jean-Marie Machado ou de Jean-Luc Fillon au trombone de Sébastien Llado, puis au saxophone de Christophe Monniot. Vincent Peirani, lui, joue avec le piano de Michael Wollny, le saxophone d’Emile Parisien ou de Vincent Lê Quang et la clarinette de Michel Portal. Lionel Suarez a mis ses soufflets au service de la voix d’André Minvielle, du violoncelle de Pierre François Dufour… La liste n’est pas exhaustive, mais il n’y a pas le moindre vibraphone à l’horizon… Fines Lames est donc peut-être une première en jazz !

Detruit et Sepchat interprètent quatre compositions du vibraphoniste, « Vasco », écrite par Pablo Pico pour le duo, « Pouki Pouki » d’Airelle Besson, « Very Early » de Bill Evans, « Sang Mêlé » d’Eddy Louiss et deux pièces tirés des Mikrokosmos de Béla Bartók (les numéros 116 et 153). 

Le vibraphone, cristallin, le marimba, boisé, et l’accordéon, vibrant, se partagent des mélodies nostalgiques (« Vasco », « Nuit rouge »), mystérieuses (« Reflets d’influences »), chantantes (« Pouki Pouki »), dansantes (« Very Early »)... Ils alternent unissons (« Mikrokosmos n°116 ») et contrechants (« Avec un peu de ça »). Detruit et Sepchat jouent avec les rythmes et échangent constamment leur rôle : les morceaux zigzaguent entre pédales (« Reflet d’influence »), ostinatos (« Vasco »), boucles évolutives (« Mikrokosmos n°153 »), riffs (« Pouki Pouki ») et autres motifs entraînants (« Sang mêlé »). Si Detruit et Sepchat restent essentiellement sur un terrain jazz, ils intègrent également des éléments de musique répétitive (« Vasco ») et contemporaine (« Mikrokosmos n°153 »), mais aussi de musique du monde (« Avec un peu de ça »).

Detruit et Sepchat forment un duo inouï et les Fines Lames font mouche grâce à 0leur approche, élégante et spontanée. 

Bob HATTEAU

 SEQUOIA

ROTATIONS

EVIL RABBIT 21.

Antonio Borghini Meinrad Kneer Klaus Kürvers Miles Perkin 

                    Enregistré en 2012 à Berlin, cette merveille de l’impro libre à quatre contrebasses était restée dans les cartons de sequoia jusqu’à ce qu’evil rabbit ne les publie http://www.evilrabbitrecords.eu/err21.html . Basés à Berlin, ces quatre contrebassistes ont eu le loisir d’affiner leur travail, leurs relations interpersonnelles et de nous offrir ce beau travail de recherches, de sonorités, d’interactions, d’imbrications dont le potentiel se métamorphose au fil des plages embrassant des univers contrastés ou complémentaires. Un véritable orchestre de contrebasses d’avant garde. Lors des années révélatrices de la naissance de la free music, Barre Phillips a produit deux enregistrements en solo (Journal Violone / Music man a/k/a BasseBarre / Futura) et en duo avec David Holland (Music for Two Basses/ ECM).


                    Des décennies plus tard, cette utopie musicale continue à vivre et à se développer au sommet avec ces quatre musiciens intelligents, sensibles, intransigeants. 48 :10 d’œuvres qui allient le meilleur de la composition avec le sens ludique maîtrisé des improvisateurs expérimentés. La contrebasse est explorée dans ses nombreuses dimensions sonores, les timbres sont recherchés, grattés, fouillés,  parfois inouïs, harmoniques fantômes, chocs col legno, vibrations des cordes au delà du grave, grondements du gréage, murmures sotto voce , etc... Un grand disque très contemporain. Trop d’artistes brillants se répètent. Une fois n’est pas coutume, un grand voyage sonore qu’il faut écouter absolument pour se faire une idée des possibilités réelles de l’improvisation libre assumée jusqu’au bout. Il existe un autre album de quartette de contrebasses, enregistré celui-là en hommage à Peter Kowald : After You’ve Gone / Victo avec Barre Phillips, Joëlle Léandre, Tetsu Saitoh et William Parker. Je trouve ici que le projet de sequoia est plus abouti, sans doute parce qu’il est plus focalisé sur une démarche de groupe. Klaus Kürvers est un vétéran des débuts du free jazz européen et les trois autres nettement plus jeunes, Antonio Borghini, Meinrad Kneer et Miles Perkin assurent la relève haut la main. Bel emballage noir à chemise  en papier fort avec une lucarne pour le titre :Rotations (by) sequoia. Indispensable et excellent titre, le nom du groupe soulignant l'épaisseur de ces quatre contrebassistes, s'il le fallait.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

LE GRAND FOU BAND

Au 7ème CIEL

Petit label PL SON 020

Dist. Improjazz

                    Si j’ai bien compris, Jean-Marc Foussat a rassemblé dix sept amies et amis pour son anniversaire et ils ont joué de la musique tous ensemble. Pêle-mêle, Makoto Sato, Soizic Lebrat, Augustin Brousseloux, Claude Parle, Michael Nick, Jean-Brice Godet, Sylvain Guérineau, Fred Marty, Nicolas Souchal, Maria Luisa Capurso etc… artistes découverts au fil des parutions et écoutes des labels Fou et Improvising Beings. Les musiciens trouvent leur place dans le flux collectif par essais et ratures, en s’orientant à la pagaye, entraînés par les courants et les alluvions au travers d'un territoire incertain. Chacun trouve le moyen et l’espace de jeter sa plus belle phrase dans la mêlée. Ce genre d’exercice a un mérite pour le musicien : il force sa propre écoute et est obligé de se concentrer sur son propre jeu en se remettant en question. Avec la multiplication des propositions et l’incertitude de ce terrain mouvant, il n’est pas question de se laisser aller, de se dire OK, j’ai compris ! A l’écoute, l’auditeur est happé par cette fuite en avant et séduit par ceux qui apportent la cerise sur le gâteau. Tensions, convergences, grouillement centrifuge, écoute mutuelle, invention individuelle, microcosme social, libertés partagées. Une musique qu’il faut appréhender pour ce qu’elle est : un essai sincère de s’entendre et de faire évoluer la situation le plus positivement possible pour un bonheur utopique.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 Philippe ROBERT

AGITATION FRITE

Editions LENKA LENTE

                    La couverture (Urban Sax) et le premier article parlant des groupes des années 70s pourraient d’emblée faire penser que ce livre, Agitation Frite, va traiter uniquement des musiques underground post-68tardes. Or les musiciens et autres acteurs interviewés parlent pour la plupart au présent. Le premier de la liste, Gérard Terronès, aurait pu être sans doute le parrain de ce recueil. Sa disparition en mars 2017 rend encore plus poignant son témoignage de producteur, d’organisateur, de vendeur de disques, autant de chapeaux différents qu’il a porté tout au long de sa vie, avec, comme l’écrit Francis Marmande dans le Monde du 18 mars, "autant de cancers que de déménagements". L’entretien reproduit est inédit et a été réalisé en octobre 2016.

                    Ensuite, François Billard, le second intervenant, nous narre l’histoire (les histoires) rocambolesque (s) de Barricade, avec toute l’absurdité, le réalisme et l’humour dont le groupe est auréolé (cf. l’ancien combattant de Verdun), sans omettre les situationnistes et Dada. Avec Pierre Barouh, on redécouvre la faune pittoresque (dont parle Yan Beigbeder en présentation du label Hubro ci- dessus) qui a voyagé à travers Saravah ("un salut, une bénédiction"). Avec Michel Bulteau on replonge dans la devise poétique des termes usités dans ces années là : la marge - "c’est un endroit important où se trouver si l’on veut bousculer un état de fait" ; le rock qui "ne ment pas. Il ne promet jamais une fin heureuse". Avec Jac Berrocal, on navigue dans toute une panoplie de rencontres dans tous les domaines, le cinéma, le rock, Catalogue, un salmigondis éclairé de mille facettes d’un personnage hors du commun.

                    On peut se reconnaitre dans l’interview du maniaque-qui-garde-tout, du collectionneur fou Dominique Grimaud. Il s’en explique plus comme une intuition qu’une aptitude ou une manie, l’auteur des indispensables volumes d’"Un certain rock français" nous raconte aussi l’histoire de Camizole, groupe culte a posteriori.

                    Je vous laisse pénétrer tout seul dans l’univers d’Albert Marcoeur (interview de 2002), redécouvrir l’analyse de Christian Vander sur Magma (interview de 2000), ainsi que les socles que représentent Richard PinhasGilbert ArtmanPascal Comelade (cf. le livre édité par Le Mot et le Reste), Christian Rollet et l’ARFI, Guigou Chenevier et Etron Fou, Jean Jacques Birgé et UDMI, Pierre Bastien et ses drôles de machines, d’autres plus anecdotiques avant d’arriver à Daunik Lazro. Sa vision du monde de l’improvisation date de 2001 (publiée dans Octopus). L’interview démarre avec des sujets  dont il n’avait pas à cette date vraiment envie de parler (j’en avais fait personnellement l’expérience) à savoir ses influences avec l’incontournable Sidney Bechet, puis progressivement le saxophoniste renforce son discours en parlant de gens avec qui il se sent en phase et joue régulièrement, et ce de manière concise et juste. De même avec Jean Marc Montera : sa démarche musicale est indissociable de son activité au sein du Grim et Montevidéo, tout comme le chapitre consacré au regretté Dominique Répécaud,  d’autant que l’interview date d’octobre 2016, soit un mois avant sa disparition, et est inédit. C’est sans doute le point fort de ce livre ; il y défend son amour pour Jimi Hendrix, mais je n’en dirai pas plus.

                    Et l’on poursuit la lecture avec la clairvoyance et l’intelligence de Camel Zekri, qui ignore les frontières grâce à sa musique et à ses origines, riches de traditions mises au service de l’improvisation ; avec la lucidité d’un Noël Akchoté, notamment pour sa vision juste du "milieu du jazz", entre autre français… avec Lê Quan Ninh et ses propos sur l’impro qui sont d’une rigoureuse cohérence avec ses idées, mais aussi sa manière d’approcher la musique (le son et le silence). Avec Jean Noël Cognard, c’est l’enthousiasme pour tous ses projets qu’il réalise quasiment tout seul et qu’il concrétise à travers son label de vinyles Bloc Thyristors…

                    Le livre se termine (ou presque) avec Julien Palomo, un très long entretien passionnant pour qui veut comprendre les difficultés parfois insurmontables que rencontre un producteur de label hors des clous…

                    Ils sont 36 à s’exprimer dans Agitation Frite, jeu de mot un peu bancal mais qui a le mérite de réunir plusieurs générations d’acteurs de la vie culturelle française en marge (on y revient). Un seul bémol : le livre est conçu comme un recueil d’articles pour la plupart déjà publiés dans des revues des années 2000, qui ont disparues (Octopus, Vibrations) ou qui existent encore (Revue & Corrigée), à l’exception de quelques unes (on a vu Terronès ou Répécaud, c’est aussi le cas pour Pierre Bastien, Gilbert Artman, J.J. Birgé, Jérôme Noetinger,Sylvain Guérineau…), et souvent il existe un décalage temporel dans les propos des uns et des autres ; et puis ce coté nécrologique à faire reparler des gens qui ont disparu depuis, sans adaptation particulière au texte, si ce n’est un avertissement au lecteur sur la situation de tel ou tel acteur en tête de chapitre. A part cette remarque, Agitation Frite mérite largement de figurer dans toute bibliothèque musicale qui se respecte.

Philippe RENAUD

www.lenkalente.com – 25 €


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