Chroniques de disques
Juin 2017


Ludovic FLORIN

JAZZ VINYLS

Editions du Layeur

 

 

Jazz Vinyls en chiffres, c’est 360 pages, 17 chapitres, plus de 900 reproductions de pochettes en couleurs et près de 1,9 kg compilés au format des disques 25 cm, le tout sous-tendu par un texte « qui prend la forme d’une flânerie ». L’avant-propos nous prévient encore : « Que l’on ne se méprenne pas : ce qui va suivre ne prétend nullement être une histoire du jazz, ce n’est même pas, à la rigueur, une histoire des jazz. Il s’agit bien plutôt d’un vagabondage, ou mieux, d’une dérive. Alterneront dans les pages suivantes autant de prises de vue générale sur une époque, un style, une ère géographique que des zooms sur les « géants », les « grands », les « petits maîtres ». Mais aussi les oubliés, quelques inconnus, les anachroniques, les mal-aimés, les enregistrements « non historiques »… (…) Moins essentiel que les images, le texte passe en second. » Si je salue la subjectivité assumée du propos, je rectifierai sans peine ce que l’auteur ne peut lui-même énoncer (on le comprend) : le texte n’est certes pas plus important que les images, cette pluralité de pochettes aimées, chéries, convoitées, agaçantes ou inconnues ; il n’est pas moins important non plus. D’une tenue très agréable à la lecture, doté d’un humour bienvenu (« Armstrong, grandeur et cadence », etc.), il ne se perd pas dans les généralités, n’a pas peur de souligner ci ou là des éléments pointus qui raviront l’amateur chevronné (le rôle de défricheur d’un Charlie Christian ouvrant la voie à Bird & Dizzyla Pikasso Guitar à 42 cordes et 4 manches concoctée par Pat Metheny ;;;), le tout agrémenté d’anecdotes qui en rendent la lecture vivante (Earl Hines retenu pendant des années par Al Capone, Horowitz et Rubinstein allant régulièrement écouter Art Tatum en club, le jeune Miles perturbé par le trou de Monk pendant l’enregistrement de The Man I Love, ce même Miles Davis qui aura toute sa vie été frustré de n’avoir jamais enregistré avec Jimi Hendrix. En bref : le texte est précis, documenté, sérieux sans pour autant se prendre au.

 

 

De John Abercrombie à John Zorn, de l’Original Dixieland ’Jass’ Band au Brigantin de Barry Guy, Jean-Noël Cognard et des frères Bauer, ce Jazz Vinyls explore passionnément les méandres du jazz à la manière d’un radeau voguant sur le Mississipi : on n’évite pas les grands courants mais on prend aussi le temps de s’égarer aux abords de rives moins fréquentées, de s’attarder sur un détail ; on s’émerveille. On y apprend par exemple que le premier enregistrement d’un disque de jazz date du 26 février 1917 (un 78T de l’Original Dixieland Jazz Band) tandis que le premier enregistrement d’un groupe noir remonte à 1922 (Kid Ory, à Los Angeles) ; Mamie Smith signe dans la foulée « Crazy Blues ». On nous dit encore que si 1918 scelle la victoire des Alliés, cela impulse par conséquence indirecte une déferlante jazz qui envahit le globe à coup de 78T, de Paris à Singapour en passant par Helsinki, Shanghai, Le Caire, Calcutta et même le Ghana et l’Afrique du Sud dans les années trente. Ou que Pearl Harbour (7 décembre 1941) marque aussi la fin de l’ère des big-bands (de nombreux musiciens partent à la guerre) qui connaîtra alors deux alternatives principales : le jazz vocal et le be-bop.

Si les chapitres s’échelonnent dans un ordre plutôt chronologique, ils s’autorisent de larges focus sur des points généralement délaissés par les historiens généralistes du jazz, sur d’autres géographies musicales : l’école tristanienne, le jazz modal, l’Europe du jazz de l’après-guerre aux années soixante, l’AACM, la guitare détrônant sax et trompette dans les années quatre-vingts, le jazz aux couleurs du monde, un zoom sur Carla Bley ou sur Martial Solal… Mention spéciale à cette petite étude penchée sur l’âge de raison du jazz européen à travers ses labels indépendants (MPS, FMP, ECM, HatHut, Horo, Enja, Futura, OWL…) et ses collectifs témoignant d’une musique improvisée européenne en train de s’inventer (le Globe Unity, le Spontaneous Music Ensemble, le Brotherhood of Breath, ICP, le London Jazz Composers Orchestra, le Celestrial Communication Orchestra d’Alan Silva, l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra de François Tusques, le Free Jazz Workshop (pré-Workshop de Lyon & Arfi), etc.)

Pour traiter de champs si vastes et au vu du vaste champ laissé à l’abondante iconographie, l’auteur se devait d’être concis sur ses sujets. Ne pouvant détailler et développer le style de chacun des musiciens abordés, il  synthétise leur jeu en quelques phrases mais les mots sont toujours extrêmement bien choisis et parviennent à faire mouche en en dessinant à chaque fois les contours principaux. De plus, il ne cherche pas à en remettre une couche sur les grands maîtres dont on connaît déjà tout, non : il compile avec bonheur une myriade de d’autres musiciens aussi, leaders et sidemen. …). De même, et c’est un autre point fort de l’ouvrage, les descriptions des caractéristiques des différents genres musicaux se révèlent claires, limpides.

Ce livre nous donne évidemment à voir ce jazz, ces jazz, du plus illustre au plus obscur, à travers de splendides pochettes qui sont légendées du nom de l’artiste, du titre, du label, de l’année, du format, du photographe (ou de l’illustrateur) et du concepteur graphique. Il nous donne surtout l’envie pressante de passer ces disques sur nos platines : pour les réécouter ou pour les découvrir. Je me suis ainsi surpris à noter plus de trois pages de titres d’albums et de morceaux à écouter absolument après en avoir lu la description ou visualisé la pochette… Cet ouvrage n’est rien moins qu’une porte d’entrée privilégiée dans ce monde que l’on aime tant, et qui s’ouvre sur une multitude de pièces que l’on a pas encore toutes parcourues.

 

Marc SARRAZY



IN THE SEA :

Joshua ZUBOT

Tristan HONSINGER Nicolas CAIOLA

Isaiah CECCARELLI

HENRY CRABAPPLE DISAPPEAR

CD fait maison

 

 

                    En caractères gras, noir sur fond bleuté, IN THE SEA et une baleine stylisée dans la mer, une pochette minimaliste transformable en oiseau de papier dont la courbe circulaire argentée du compact disc forme la crête, emballe une belle équipée 100% canadienne : le violoniste Joshua Zubot, le violoncelliste Tristan Honsinger, le contrebassiste Nicolas Caiola et le batteur Isaiah Ceccarelli. Un quartette improbable interprétant les compositions des membres du groupe, pièces créées pour être jouées par des improvisateurs et référant autant à la musique contemporaine, à (l’esprit de) l’improvisation radicale de manière tout à tour subtile, énergique, endiablée... On connaît le goût certain d’Honsinger (vétéran de la scène improvisée apparu vers 1976 aux côtés de Derek Bailey, Maarten Altena, Paul Lovens, Evan Parker, Toshinori Kondo, Steve Beresford, Gunther Christmann) pour la musique composée avec structures, thèmes mélodiques et rythmes intrigants et sa capacité à les transformer de manière organique, spontanée comme si tout cela était improvisé. In The Sea semble ici être plutôt un trio de cordes avec batterie (plutôt qu’un « quartette ») et je dois dire que le batteur donne la juste dose rythmique, sonore et imaginative loin de tous les poncifs pour illustrer l’aventure des trois cordistes. Chapeau donc à Isaiah Ceccarelli. Sa fine percussion laisse tout l’espace sonore aux cordistes en sollicitant le centre des cymbales, le rebord des caisses etc… : il a compris 100% ce qu’est le free drumming. Je ne répéterai jamais assez que les instruments de la famille des cordes frottées se révèlent dans toute leur profondeur et leur densité par des mains expertes lorsqu’ils sont réunis entre eux à l’exclusion d’autres instruments. Ici vous avez droit à l’excellence autant instrumentale, inventive, Groupe collectif où chaque instrumentiste participe à l’écriture et à la conception des morceaux sans que les auteurs ne soient mentionnés sur la pochette ou durant le concert en trio (sans I.C.) auquel j’ai assisté en Autriche (Limmitationes), In The Sea développe une puissante énergie digne du meilleur free jazz sans que cela ne phrase « jazz » et de passionnantes constructions musicales à l’aune des compositeurs « contemporains » à l’écart de tout académisme, je veux dire par là, la rigidité amidonnée, le superficiel. Et cela swingue : dans un ou deux morceaux entendus live on songe à la musique africaine ! Nos trois cordistes s’entendent comme les cinq doigts de chaque main que ce soit pour faire vivre une mélodie entraînante que pour explorer les sons et intercaler leurs trouvailles bruissantes sur le fil du rasoir de tempi multiformes. Tristan Honsinger intervient vocalement avec des textes poétiques comme lui seul sait les dire. Ce violoncelliste, sans doute le plus marquant de toute la free musique et un des instrumentistes préférés de Cecil Taylor, a trouvé des coéquipiers à la hauteur : le violon magique de Joshua Zubot, la contrebasse puissante et sans faille de Nicolas Caïola, la fantaisie percussive d’Isaiah CeccarelliTristan Honsinger et sa sonorité extraordinaire forment ici un groupe majeur, incontournable, une sacrée bouteille jetée à la mer pour tous les amateurs de musique créative et spontanée. Amazing ! Diraient leurs collègues !!

Pour se procurer Henry Crabapple Disappear, il faudra retracer Zubot ou Caiola sur FB et leur demander une copie. Je pense qu’un enregistrement en trio TH/NC/JZ réalisé avec la meilleure technique devrait voir le jour du côté de la Slovénie…


Jean Michel VAN SCHOUWBURG




Bertrand DENZLER,

Axel DORNER,

Antonin GERBAL

LE RING

CONFRONT (CCS 65)

Dist. Métamkine

 

 

           Mais qu'est-ce que cette musique entreprise par Bertrand DenzlerAxel Dörner et Antonin Gerbal, trois improvisateurs qui se tournent autour depuis un bon moment dans des contextes aussi divers que similaires ? Entre apparente répétition, faux minimalisme, jazz bancal et noise acoustique, le trio serait-il parvenu à soumettre jusqu'à l'oubli l'encombrant héritage des formes et des styles pour jouer impunément ce qui lui passe par la tête, les doigts, le cœur et l'instrument ? Ne rêvons pas non plus ! Si la chose eut été possible, voilà belle lurette que l'un ou l'autre ténor du courant non-idiomatique en aurait chaviré nos oreilles incrédules ! Et pourtant… Ces souffles détimbrés interrompus soudain par la clarté des lignes, la régularité de ces peaux obstinées quand chuchote à peine le cuivre complice, cette phrase qui vient éveiller nos souvenirs pour nous laisser ensuite face à l'inconnu, privés de références, orphelins de mémoire…

 


           Au commencement étaient deux ensembles aussi différents que passionnants, le 5tet Hubbub et le Trio Peeping Tom, celui-ci décapant un revival bop à l'énergie revigorante, celui-là, plus abstrait, développant les formes et les espaces d'un univers plastique hérité partiellement de la nébuleuse AMM. Personne n'aurait donc pu prédire le croisement de deux groupes à l'esthétique aussi distincte jusqu'à ce qu'on voit éclater les bourgeons de cette greffe improbable. Le trio Zoor, notamment, composé de Jean-Sébastien Mariage et Bertrand Denzler, respectivement guitariste et ténor chez Hubbub, et d'Antonin Gerbal, batteur de Peeping Tom, se mit en devoir d'explorer des zones singulières à défaut d'inouïes, sacrifiant l'élaboration figurative aux périls émanant d'une pensée réflexe. Puis, comme le sax et le percussionniste s'essayaient au duo, fondantHeretofore, un quatrième mousquetaire rejoignait Peeping Tom en la personne d'Axel Dörner, trompettiste allemand pouvant aussi bien jouer le bop et le free (The ElectricsGlobe Unity Orchestra) qu'user des matières les plus inédites (The Contest of PleasureTOOTVertexDDK Trio). Il en résulta que Jean-Sé Mariage, dans sa logique irréfutable tendanceGroucho Marx, menaça de quitter Zoor pour rejoindre Heretofore et, plus sérieusement, que le Voyeur revivaliste prit un sacré coup de jeune, instillant en son art des lenteurs atypiques, causes d'accidents pluriels, et déployant une nouvelle palette où ce qui restait des standards initiaux se teinterait bientôt de pâleurs incertaines traversées d'éclairs et de nuances plus sombres. D'autres rapprochements furent observés durant la même décennie, les saxes des deux groupes se retrouvant dans le 4tet HornsJoel Grip, contrebassiste de Peeping Tom, croisant Bertrand chez Neuköllner Modelle, un trio dont nous ne serons pas sans reparler, en compagnie du batteur Sven-Åke Johansson, et pas moins de cinq membres sur les huit intégrant l'ONCEIM, grand ensemble artistiquement dirigé par Fred Blondy, pianiste d'Hubbub… Sans parler de ce pour quoi l'espace nous manque ici et, bien sûr, de ce que nous ignorons… Bref, ce fut le grand brassage !

           Je n'aurais jamais pris le temps d'explorer la préhistoire de ce "Ring", ainsi nommé car enregistré à Toulouse, au Théâtre Le Ring, par l'incontournable Pierre-Olivier Boulant, si le trio n'y plongeait ses jeunes racines comme pour vérifier qu'il n'en reproduit pas les motifs déjà récurrents, mais ouvre bien une nouvelle voie hors le labyrinthe des pistes établies. Ainsi n'est-il pas le premier groupe à créer la tension par le frottement de notes apparemment inconciliables, mais combien s'obstinent-ils autant sur la durée, préférant la répétition du terme au déploiement de la phrase et, comme s'ils appliquaient au son le principe lettriste, rejettent le sens au profit de la forme et créent ainsi la suite idéale ? Quand on ne sait plus lequel, du sax ou de la trompette, souligne la droite exhalée à bout de souffle pour mieux la relever quand point l'épuisement, cette apnée si proche du pnygos tragique nous maintient plus encore au seuil de l'inquiétude que le grincement du cuivre ou la déchirure de l'harmonie étranglée à la naissance. D'ailleurs le souffle n'est pas la seule voix, ni l'étouffement s'il vient à manquer. Autour des feulements, cris et râles impliqués dans l'expression volontaire de l'angoisse, la frappe originale d'Antonin Gerbal vient ponctuer le discours et l'oriente encore vers d'autres matières selon qu'elle accompagne à petits coups précis le propos des soufflants, qu'elle l'interrompt vertement, qu'elle laisse poindre la sourde menace d'un orage ou demeure purement et simplement la seule résonnance au-delà du silence, quand tout s'est tu hormis les séquences récurrentes de ces baguettes sur les peaux, qui jamais n'ont voulu prétendre à l'éclosion du moindre rythme.

          Sur Le Ring, à Toulouse, les trois artistes ont lutté de toutes leurs forces contre le risque mortifère de la réincarnation qui, sous des formes nouvelles, nous livre sans cesse les mêmes modèles plus ou moins bien recyclés ou maquillés, mais issus de la même souche originelle. Et ma foi, il faut croire qu'en certains domaines du moins, la lutte finit par payer !

 

Joël PAGIER

 

 

Sophie AGNEL &

Daunik LAZRO

MARGUERITE D’OR PALE

FOU Records FR-CD21

 

 

                    J’avais été complètement émerveillé par deux des plus beaux albums de Phil Minton en concert gravés en compagnie avec chacun de ces deux musiciens français insignes de l’improvisation libre : tasting / another timbre at02 enregistré en 2006 avec la pianiste Sophie Agnel et alive at Sonorités / Emouvance enregistré en 2007 avec le saxophoniste Daunik Lazro. C’est le genre d’albums sublimes qui imprègne les sens, l’imagination et la sensibilité au point qu’il nous semble avoir été enregistré l’année dernière. Ceux qu’on garde du coin de l’œil en espérant trouver le temps de s’y plonger. C’est bien l’effet que produit l’écoute répétée de ces moments d’union, de concentration, d’écoute au Dom de Moscou le 22 juin 2016 lors d’une tournée mémorable. Premier enregistrement donc de ce duo et aussi de Daunik Lazro au sax ténor. Certains observateurs prêts à pardonner les incartades de leurs artistes chéris post-modernes, post-rock, machin chose font la grimace remarquant que certains improvisateurs libres qui ont un succès public « moyen » et ne sont pas devenues des icônes ont tendance à mal se renouveler, à jouer comme ils le faisaient il y a vingt ou trente ans. S’il s’agit de X, Y ou Z, le fait d’avoir une grosse notoriété excuse tout. Si l’art de Sophie Agnel a muri relativement récemment, celui de Daunik Lazro remonte à la glorieuse époque où Joe McPhee et Frank Lowe pointaient le bout de leur nez et FMP, Brötzmann, Kowald et cie connaissaient leurs premières années de gloire. Çà nous fait quarante ans. Et bien, Daunik Lazro vient juste de muer : le voici au saxophone ténor. Après avoir été un challenger incontournable de Brötzmann au sax alto (il fallait entendre ses barrissements démentiels son alto levé vers le ciel), il s’est engagé dans des volutes sombres au sax baryton. Au ténor, il élargit son répertoire, joue sans se rejouer, donnant du grain à moudre aux esprits chafouins : sa voix est unique. Bien sûr on retrace ses lignes de force. Sophie Agnel qu’on a entendu faire bruisser les cordages et les marteaux du grand piano, bloquer les cordes, grincer les filets de cuivre, résonner la carcasse, donne ici la pleine mesure des registres inouïs de l’instrument. Et quel instrument !! C’est en fait le pire piano que Sophie ait jamais eu dans les mains (cela s’entend au début !) et elle s’accroche avec toute son énergie et sa détermination pour faire vibrer cette machinerie infernale ! Le duo est une merveilleuse machine à rêves, une rencontre sensible, amoureuse, lucide et… etc… On ne se lasse pas une minute tant les duettistes se renouvellent tout au long de ces six improvisations enchaînées par un esprit de suite qui frôle l'inconscient et qui se révèle tout autant un dérive poétique. Réalisé par Jean-Marc Foussat pour son label géant FOU Records où vous trouverez sa propre musique et ses collaborations, de l'improvisation sans concession (comme le duo récent de Christiane Bopp (trombone) et de Jean - Luc Petit (clarinettes),L'écorce et la salive FR-CD 19, une merveille)  et des enregistrements historiques des années 80 avec Evan Parker Derek Bailey, Joëlle Léandre, George Lewis et Daunik Lazro et dont le trio Enfances (Léandre / Lewis / Lazro FRCD 18) est la pièce à conviction ultime !

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 



 


 Sylvain GUERINEAU, Kent CARTER

COULEUR DE L'EXIL

IMPROVISING BEING (IB61)

Dist. Bandcamp, Les Allumés du Jazz, Orkhêstra…

 

 

                Voilà donc ce que l'on appelle "jouer sur du velours" ! Comment voulez-vous, en effet, que la rencontre ne fonctionne pas lorsque vous réunissez deux personnalités aussi discrètes que sincères, tant sur les plans humain que musical ? 40 ans que le peintre et saxophoniste Sylvain Guérineau réserve à ses toiles et ses cuivres la primeur de ses réflexions et sensations intimes avant de les partager avec quelques proches puis, usant également des "nouveaux" moyens de communication, de les exposer aux yeux et aux oreilles d'un cercle plus large ! 40 ans que le contrebassiste Kent Carter exprime des cordes et du bois la profondeur de son éthique ! En solo, près de François Tusques ou Sunny Murray, puis de Didier LasserreBenjamin Duboc ou Jean-Marc Foussat notamment, le premier affirme dans son geste pictural ou sonore une fidélité naturelle à l'esprit communautaire de la scène free des seventies. Dans le sillage de Steve LacyPaul ou Carla Bley, au sein du S.M.E. ou de son propre String Trio comme aux côtés de Théo JörgensmannAlbrecht Maurer ou, plus récemment, Gianni Lenoci, le second ne cesse de développer le concept d'une ouverture à l'autre, condition indispensable à une vraie recherche de la beauté. Et l'on voudrait que ces deux-là puissent éventuellement ne pas s'entendre au point de ne pas jouer ensemble ?

 


          Soyons sérieux ! La rencontre sax/contrebasse n'est sans doute pas la plus évidente des formations, mais du moins sait-on ce qu'elle nécessite si les interlocuteurs souhaitent un duo plutôt qu'un débat. Et c'est de temps dont nous parlons ! Le temps de placer une note, une phrase, de penser, peut-être, au sens de ses interventions ou, si le réflexe a supplanté la réflexion, d'écouter l'autre avec une acuité suffisante pour en tenir compte et se souvenir qu'il ne s'agit pas ici de le persuader, mais de bâtir avec lui un propos nouveau issu du croisement des signes. Or, en musique, le temps ne se trouve que dans le silence, loin du verbiage et de la surenchère qui ne font que le réduire en poussière. En 40 ans, Sylvain Guérineau et Kent Carter ont eu le temps d'apprendre le silence et comment le sertir entre deux sons, l'amener en douce et le laisser sur place pour ajouter une réplique à la pièce en gestation. Ils ont compris qu'ils devaient s'attendre s'ils voulaient s'entendre ! Et si, parfois, ils saturent l'atmosphère de résonnances concomitantes, répétant à l'envi le même terme insistant et creusant plus avant la même expression tumultueuse, ce n'est que pour différer plus longtemps, dans la véhémence d'une réminiscence free, la venue annoncée de ce calme attentif résolvant le désordre et l'omniprésence jusque dans la disparition.

           Le saxophoniste, qui a mis trente ans de musique pour s'autoriser à choisir le ténor quand il ne pratiquait que l'alto ou le baryton, et le contrebassiste, fidèle à Steve Lacydurant plus de vingt ans, ont une certaine notion de ce que peut recouvrir l'idée même de durée. Pour autant, ce ne sont pas des minimalistes ! Ils viennent d'une école où le son faisait sens à condition, toutefois, d'en mesurer la valeur et de ne pas l'employer à tort et au travers d'une impossible logorrhée. A la cacophonie programmée, ils préfèrent l'élaboration immédiate et l'improvisation devient, dès lors, un moyen de communiquer l'authentique pensée qui traverse l'esprit à la vitesse du son, l'émotion ressentie comme une décharge électrique, la réaction intacte aux stimuli de l'autre. C'est pour être sûrs de saisir cet éclair et de nous le restituer dans toute sa vivacité qu'ils ont besoin de temps et de silence. Comment repérer une vibration dans un tremblement de terre, isoler le rayon d'un phare dans l'éblouissement d'une apocalypse ?

 

Joël PAGIER


 

Dominique FONFREDE et Françoise TOULLEC

DRAMATICULES

MUSEA GAZUL  RECORDS – GA8870

Dominique Fonfrède (voix) et Françoise Toullec (p).

Sortie en juin 2017

 

 

 

C’est en 2012 que Françoise Toullec et Dominique Fonfrède créent Dramaticules au Regard du Cygne, à Paris. Le disque sort sur le label Gazul de Musea Records, en juin 2017. Toullec vient au jazz via l’IACP d’Alan Silva, puis elle crée le quintet La Banquise, joue en duo avec le guitariste Mimi Lorenzini ou François Tusques forme Le Cœur sans doute avec Tania Pividori, collabore avec des peintres, vidéastes, sculpteurs… D’abord comédienne, Fonfrède se tourne vers la musique au début des années quatre-vingt, après avoir rencontré Georges Aperghis et Annick Nozati. Elle commence par la musique contemporaine avant de bifurquer vers l’improvisation, avec le trio Pied de poule.

Au programme de Dramaticules, seize morceaux inspirés par Catastrophe et autres dramaticules de Samuel Beckett, bien sûr, mais aussi aux six livres de Grabinoulor dePierre Albert-Birot (« De la rencontre avec Irène »), à la musique du compositeur hongrois György Kurtag (« Eponge et pierre ponce », « L’homme est une fleur), aux Etudes pour agresseurs d’Alain Louvier (« Morsokipett »). Au chapitre des références, dans le livret le duo cite également Jacques TatiFrancis PongeBobby LapointeRobert DesnosGeorges Simenon

Il n’est pas question ici de chant jazz traditionnel à la Ella Fitzgerald et consorts, ou de jazz contemporain à la Elise Caron, ni de scat à la Bobby McFerrin, ni même de jeux de mots à la André Minvielle… mais plutôt d’expérimentation vocales, peut-être davantage dans l’esprit de Lisa Sokolov. Un texte sans ponctuation déclamé d’une traite (« De la rencontre avec Irène ») ou des phrases décalées sur le bruit de la mer (« Eponge et pierre ponce »), des onomatopées aux consonances germaniques (« Décompte »), des clics, murmures et chuchotements (« Si l’on peut dire »), des halètements (« Ballet brosse »), des jappements et aboiements qui entrecoupent un chant presque nô (« Mikado »), une prière bouddhiste qui répond au hurlement du loup (« Pleine lune »), des sons quotidiens (« Morsokipett »)… Fonfrède s’exprime dans une veine expressionniste théâtrale. Quant à Toullec, son piano préparé sonne tour à tour comme un clavecin (« Le fil rouge »), un balafon (« Si l’on peut dire »), une sanza (« Mikado »)… et son jeu est essentiellement rythmique : heurté, à l’unisson de la voix (« Morsokipett »), dans les cordes (« Il marchait seul […] »), en contrepoint (« Oh la la »), minimaliste (« L’homme est une fleur »)… La musique contemporaine et ses techniques étendues ne sont jamais très loin (« Versant »). La complicité entre les deux artistes est palpable (« Dramaticule ») et leur dialogue doit gagner à être vu sur scène.

Le duo Fonfrède – Toullec est marqué par la poésie et l’absurde, et leur musique contemporaine improvisée s’écoute comme une expérience sonore des plus singulières.

 

Bob HATTEAU

 

 

CONTREPOINT

CONTREPOINT

MONSTER MELODIES MM LP 11

Improjazz

 

 

         Souvenir souvenir… et encore, pas tant que cela, car ce groupe n’avait JAMAIS enregistré…seule une bande d’assez médiocre qualité circulait sous le manteau en ce début des années 70 remplies de créativité, de promesses, d’enthousiasme et de libertés toutes fraiches… alors, lorsqu’on pose l’aiguille sur la face A du disque, on se dit qu’on a découvert une nouvelle version inédite d’un titre de Soft Machine, batterie en roulements, basse omniprésente, orgue Hammond et saxophone. On se prend à regarder la pochette intérieure de Third, l’enregistrement date de 1971, on est pile dans l’époque. Et puis, l’ambiance évolue, grâce à la combinaison sax / orgue essentiellement, un mariage heureux et, sans doute contrairement à Soft, un pied d’égalité entre les deux sonorités, avant le lacher prise vers un free effréné et le retour au calme.

        C’est à un concert que l’on assiste là, le son même si imparfait, a bien été amélioré, l’orgue (Jean Pierre Carolfi) est plus mélodique, le sax (Robert Taylor) plus sauvage que pouvait être celui d’Elton Dean, la basse (Jean Pierre Weiller) est aussi impertubable que celle de Hugh Hopper. Le batteur (ici Mike Freitag) est assez lointain et déséquilibré par rapport aux autres instruments, mais disons qu’il fait bloc avec le reste, son absence totale serait remarquée. Plus de 25 minutes pour la face A, près de 22 minutes pour la face B. rien à jeter, pas de nostalgie non plus, simplement un excellent moment à passer avec un groupe tout aussi passionnant que méconnu. C’est l’art du directeur de Monster Mélodies (par ailleurs excellente boutique de disques à Paris) d’exhumer des trésors comme celui-ci.

 

 

Le disque (vinyl transparent) est agrémenté d’une carte postale et d’une affiche pour un concert à Orly.

 

Philippe RENAUD

 

                                                                                                  Toujours dans le même esprit, Monster Mélodies distribue un 45 tours du groupe Ame Son, qui enchanta les beaux jours du label BYG en son temps. Là il s’agit d’une reformation datant de 2014, avec deux titres, "Black Trees" et "Your Skin", par le quartet composé de Marc (drums, guitar, voice) et Romeo (guitar, voice) Blanc, François Garrel (guitar, bass, voice) et Bernard Lavialle (guitar, bass, et auteur du dessin de pochette). Les références à Pink Floyd (celui du début) sont évidentes sur "Black trees" alors que la face B est plus originale, même si des accents de Gong ressurgissent par ci par là.

 


Tirage limité, attention, chez Monster Mélodies toute production part très très vite !

 

Philippe RENAUD