Chroniques de disques
Mai 2015

 GENERATIONS QUARTET

FLOW

NOT TWO RECORDS

Dist. Improjazz

Oliver Lake, Joe Fonda, Michael Jefry Stevens, Emil Gross

 

                    Rien n’est plus sympathique que l’association humaine et amicale du bassiste Joe Fonda et du pianiste Michael Jefry Stevens qui ont déjà traversé à deux plus de deux décennies avec leurs trios, quartettes et quintettes en compagnie d’indiscutables : le saxophonisteMark Whitecage , le trompettiste Herb Robertson, le batteur Harvey Sorgen , etc…. soutenus imperturbablement par le label Leo records. Un vrai groupe de scène – toujours le même que celui de l’enregistrement, le Fonda Stevens Group. Bref des honnêtes gars ! Ici Not Two a publié un quartet où le batteur a un rôle swinguant et relativement musclé (cfr Rollin’ signé Lake) et le souffleur est de la trempe d’un vrai fils spirituel d’Eric Dolphy, Oliver Lake. J’ai entendu Oliver Lake dans ma jeunesse et j’appréciais, mais au fil des années je me suis mis à aimer sincèrement son jeu au sax alto (comme avec le Trio qu’il partage avec Reggie Workman et Andrew Cyrille) : il a vraiment bonifié son jeu de manière exponentielle dans son domaine au niveau des tous meilleurs (encore en vie !) de l’instrument : Roscoe, Trevor Watts, Sonny Simmons … et vraiment peu d’autres…). Musicalement, il exprime le mieux qu’il est possible la vérité et le courage de ses racines en les conjuguant avec une réelle ouverture vers la réalité qui se joue dans l’instant. Sur base des idées – compositions - schémas de Lake (deux), Fonda (deux) et Stevens (trois), les quatre musiciens développent une musique en concert qui alternent swing contagieux, improvisation solitaire ( ah le coup de pouce du bassiste !), équilibres instables dans un free aussi maîtrisé qu’il permet à chacun de lâcher prise puissance et finesse conjuguées, espace de recherche sonore qui point à bon escient, ….. Une richesse dans la complémentarité des appétits musicaux qui se livrent sans complaisance ni facilité. Le saxophoniste ne mâche pas ses mots - expressionnisme et réflexion -, poussé dans ses retranchements par un trio aussi charpenté que volatile. Les idées neuves les plus appropriées sont liées naturellement à la construction déjà acquise, etc…. Lake n’hésite pas à faire vibrer et éclater sa colonne d’air comme un vrai frère d’Albert Ayler (Flow), méprisant ouvertement la bienséance «des saxophonistes avec un contrat dans un label sérieux» !  Un art solide de la musique collective et spontanée basée sur un cheminement pré-établi dans lequel on insuffle la flamme des meilleurs (Mingus, Art Ensemble, Jimmy Lyons etc…) et qu’on détourne en jouant. Le temps passe quasi en un instant dans la substance et la consistance malgré la longueur des pièces (17:24, 12:43, 11 :11, …). D’une tradition éprouvée, ces musiciens renouvellent l’agencement des affects, du vécu et de l’entente et évitent les poncifs. Le pianiste a ses moments lumineux et recueillis qui font une accalmie bienvenue et l’archet remarquable du contrebassiste introduit la mélodie du morceau suivant (La Dirge de la Fleuer (sic !) dans le quel il prend un solo superbe excellemment phrasé …. Le batteur comprend à merveille ce qu’il faut faire dans tous les cas et donc on peut saluer son travail, à la hauteur. On en a pour son argent, dirais-je ! Je remercie fortement le copain qui m’a envoyé ce disque pour que je le note ! C’est un beau cadeau musical. Mingus, Richmond, Byard, Dolphy auraient sincèrement aimé cette musique.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Anne-F JACQUES

& Tim OLIVE

TOOTH CAR

Anne-f Jacques : rotating surfaces, objects ; mastering; Tim Olive : magnetic pickups

                    Commençons par évoquer le label. www.intonema.org, structure basée à saint petersbourg et qui oeuvre pour : improvised & contemporary music experimental & weird stuff. Ensuite, un bel objet, un petit disque en carton, des dessins de Julie Doucet qui représentent peut-être des squelettes de shadocks... La musique est lancinante, circulaire, répétitive. On écoute le bruit des machines et l’on se rapproche de la nature. Le temps est calme, à priori nous sommes dans la cale d’un bateau et le bruit des machines nous berce...

Yan BEIGBEDER

Pierre DURAND ROOTS 4TET

CHAPTER TWO: ¡LIBERTAD!

Les disques de Lily

Hugues Mayot (ts, cl), Pierre Durand (g), Guido Zorn (b) et Joe Quitzke (d)

Sortie en novembre 2016

 

Des ONJ de Paolo Damiani et Daniel Yvinec, du X’tet de Bruno Régnier, du Sound Painting de François Jeanneau… au Sébastien Texier Quartet, à l’Attica Blues Big Band d’Archie Shepp… sans oublier ses propres projets – le duo Ravi(e)s avec Marine Bercot et le Roots 4tet – Pierre Durand multiplie les expériences musicales.

Pour Chapter One: NOLA Improvisations, sorti en 2012, Durand avait choisi de s’enregistrer en solo à la Nouvelle-Orléans (avec juste quelques invités locaux). Chapter Two: ¡Libertad!, sorti en novembre 2016, toujours sur le label indépendant Les disques de Lily, est le premier opus du Roots 4tet.

Créé en 2012 Le Roots 4tet est composé d’Hugues Mayot au saxophone ténor et à la clarinette, Guido Zorn à la contrebasse et Joe Quitzke à la batterie. Les trois musiciens font aussi les chœurs, quand nécessaire… Quant à Durand, il tient évidemment la guitare, et compose le répertoire. Comme pour les photos de Chapter One: NOLA Improvisations, dans lequel il est couvert de billets de banque et se promène dans un bayou, Durand a demandé à Sylvain Gripoix de réaliser la pochette de Chapter Two: ¡Libertad! : la tête de Durand couverte de points blancs, à l’instar d’une peinture de guerre indienne, est, encore une fois, décalée…

Dans le livret, le guitariste cite un extrait de Le Chant de la mort, de Patrick Mosconi, qui décrit un monde apocalyptique où la nature est défigurée, les animaux ont disparu et l’homme est déshumanisé. En réaction, Durand explique qu’il a mis dans ce disque ses convictions musicales :

« Etre libre et engagé.

Donner du sens aux notes.

Raconter des histoires, toujours ».

La musique serait-elle le salut de l’humanité ? En tous cas Durand signe les onze morceaux de son deuxième chapitre.

Après un chant indien sur des roulements touffus, le ténor joue un thème mélancolique soutenu par un riff aigu de la contrebasse ; « Tribute » s’envole ensuite vers un blues nostalgique, développé par la guitare sur une batterie virevoltante et un chœur. « What You Want & What You Choose » commence par des tourneries en contrepoints, sur un rythme puissant et heurté, et une ligne de basse qui gronde, pour continuer sur une quasi-sonate baroque, avec le timbre de la guitare qui évoque un clavecin, et la contrebasse à l’archet qui joue les basses continues. La suite « Self Portrait » compte trois mouvements : le premier, minimaliste, se rapproche d’un blues ; le deuxième lorgne vers l’Afrique et ses rythmes chaloupés ; quant au troisième, il reste dans une ambiance mystérieuse.  Sur une rythmique latine, « Llora, tu hijo ha muerto » déroule sa mélodie mélancolique, portée par des accords aériens. Le morceau-titre s’appuie sur un riff bluesy, une ligne mélodique lointaine et un développement convaincant de la guitare. « White Dog » commence comme une chanson pop, mais part dans un blues, qui débouche sur un rock endiablé, avec des accords « sales » et saturés, suivi d’un solo de guitare digne d’un guitar hero, à la Carlos Santana… La ballade « My Fighting Irish Girl » repose sur des motifs arpégés de la guitare, repris par le saxophone ténor, et une section rythmique mélodieuse. « Les noces de menthe » concluent Chapter Two: ¡Libertad! dans un climat apaisé avec un jeu de contre-chants entre le saxophone ténor et la guitare. En bonus, « Le regard des autres », un morceau dans un style hard-bop, avec ses nuances bluesy, soutenu par une walking et une chabada énergiques, ponctué d’unissons ultra-rapides…

Avec Chapter Two: ¡Libertad!, Durand frappe fort : sa musique, soigneusement pensée et construite, mais jouée avec les tripes, dispense une bonne dose d’émotions…

Bob HATTEAU

Hugues MAYOT

WHAT IF?

ONJ RECORDS – JF004

Hugues Mayot (ts), Jozef Dumoulin (kbd), Joachim Florent (b) et Frnck Vaillant (d)

Sortie en février 2017

 

Membre du Sens de la Marche de Marc Ducret, mais aussi du Surnatural Orchestra, du Sacre du Tympan, du Ciné X’tet… et, plus récemment, de l’Orchestre National de Jazz, du Pierre Durand Roots 4tet , de Spring Roll de Sylvaine Hélary, de Que Vola de Fidel Fourneyron… Hugues Mayot développe également des projets personnels, dont L’Arbre Rouge, un quintet acoustique avec Théo Valentin CeccaldiJoachim Florent et Sophie Bernado, et What If?, un quartet électrique. 

What If?, disque éponyme, sort sur le label ONJ Records en février 2017. Mayot est entouré du claviériste Jozef Dumoulin (The Red Hill Orchestra, Lilly Joel…), du bassiste Joachim Florent (Coax collectif…) et du batteur Franck Vaillant (Benzine, Wax’In, Thisisatrio…). Le saxophoniste est l’auteur des huit titres.

Mayot joue sur le contraste entre les timbres électroniques des claviers, la sonorité brute de la section rythmique et le son acoustique du saxophone ténor. Les nappes électroniques lointaines, diffuses et aériennes de Dumoulin apportent une touche de film de science-fiction (« Apollo »), ses ostinatos (« Abyssal Borders ») et autres boucles répétitives (« Half Starved Chords ») évoquent davantage la musique minimaliste. La basse de Florent alterne des motifs sourds (« Abyssal Borders »), des riffs entêtants (« We’re Fighting ») et des lignes saturées (« Attila ») dans une veine rock alternatif. La frappe puissante, mate et sèche de Vaillant renforce l’orientation rock de What If?. De concert avec Florent, il gronde (« Apollo »), grouille (« A Dream Was Riding The Wave »), danse (« On The Road To Uqbar »), s’énerve (« Attila »)… avec une énergie communicative. Quant à Mayot, il promène ses phrases en toute liberté, tantôt aérien au-dessus de la mêlée rythmique (« Abyssal Borders »), tantôt dans la dynamique du groupe (« On The road To Uqbar »). Volontiers free (« Apollo »), Mayot lâche quelques bribes mélodieuses avant de s’emporter (« Attila »), mais sait aussi rester dans le murmure (« Waiting For The Storm »)…

Comme souvent dans l’art culinaire contemporain, What If? accommode des ingrédients bruts et des assaisonnements complexes : à goûter !

Bob HATTEAU

Annette GIESRIEGL & Udo SCHINDLER

SO{U}NDAGES

Creative Sources cs319 cd

                    J’avais reçu un paquet de cd’s Creative Sources  tellement copieux que je n’ai pu faire la chronique de toutes les choses vraiment remarquables dans les deux mois de leur réception. Donc, je me rattrape avec un duo voix – clarinettes des autrichiens Annette Giesrieglet Udo Schindler avec de nombreux mois de retard alors que Creative Sources a déjà produit des dizaines d’autres albums. Annette, sur la photo de pochette chante dans un micro et Udo embouche une clarinette contrebasse. On l’entend aussi à la clarinette basse, au sax soprano et au cornet. Il s’agit d’une première rencontre lors d’un concert au festival Klang & Kunst à Vienne en novembre 2014 et le cd contient son entièreté dans l’ordre où cette musique a été jouée. Il y a cinq pièces : la première de 6’ en guise d’échauffement (j’entends qu’au tout début la voix d’Annette n’est pas entièrement assurée). Ensuite trois longs développements (12 :48, 13 :53 et 10 :57) et un final de 5 :15.  Les excellentes notes de pochette sont rédigées par Veryan Weston avec qui la chanteuse a collaboré, il y a quelques années (Different Tessellations Emanem 5015). Comme le souligne Veryan Weston, Udo construit sa musique au départ des propriétés de chacun de ses instruments et Annette travaille le son de sa voix en se référant avec une vraie flexibilité aux propriétés sonores des instruments de son partenaire. Elle utilise tout l’éventail de ses nombreuses possibilités vocales en les développant de manière très intelligente par rapport au cheminement du souffleur, et l’imagination est vraiment le moteur de sa démarche. L’écoute profonde est au rendez-vous tout autant qu’une réelle indépendance de chacun par rapport à l’autre. Donc très peu de mimétisme premier degré et c’est au niveau des détails, des intentions, du second degré, et de la finesse que cette écoute est palpable. Certains supporters acharnés de la free-music se focalisent sur les artistes réputés / notoires parmi lesquels certains nous inondent d’albums qui ne nous apprennent plus grand chose (même si on adore). Peu essayent de prêter une oreille curieuse à des artistes quasi inconnus tels que le duo de SO{U}NDAGES. Même si Udo Schindler ne fait pas montre de virtuosité, il fait plus qu’assurer, inspirant la réelle fontaine vocale, intarissable d’idées neuves, qu’incarne Annette Giesriegl, celle-ci étant à la fois une véritable stratège et tacticienne sur la durée en offrant toute la gamme de ses phonèmes, vocalises, harmoniques, effets vocaux etc.. quasiment sans se répéter durant les trente-huit minutes du concert et en conservant une logique interne très précise et des timbres personnels. C’est avec la technique du chant diphonique que le concert se clôture et j’apprécie sa manière de faire varier cette approche vocale (il faut savoir le faire), ce qui, sans cela, serait un gimmick.

                    Quoi qu’on puisse dire « au niveau technique » (beaucoup croient que c’est facile de chanter « en délirant » *), on trouve dans cet album une qualité fondamentale : savoir gérer au mieux son bagage musical, sonore et l’improvisation au fil des secondes de manière que la musique fasse sens et que chaque moment renouvelle ce qui a déjà été dit. Un vrai plaisir !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


 

Harry PEPL

& Clemens SALESNY / Martin BAYER /

Peter PRIMUS FROSCH / Agnes HEGINGER

2015 Fullmax Recordings 2 CD

Harry Pepl : g, g synth, g synth bass, piano, synth, voc, pan flute, dr, perc; Clemens Salesny : as, c melody sax, bcl, voc, craklebox, perc; Martin Bayer : g, voc ; Peter Primus Frosch : dr, perc, cracklebox, voc ; Agnes Heginger : voc.

               “in my inspired moments of playing or composing - which are the same things for me – i believe in the Absolute, the truth in which all opposites become one”. Harry Pepl, 1945 – 2005. Comment perpétuer l’esprit de Wes Montgomery et Jim Hall, je dis bien l’esprit ! Il suffit d’écouter Harry Pepl. John Scofield en parlant de lui écrira même en parlant de sa façon de jouer «he’s like a machine gun». A la base accordéoniste, il passera donc à la guitare, mais également et chose plus étonnante explorera les possibilités des Guitares Midis et autres Synthétiseurs Guitares. Et chose assez rare, il arrivera à faire pousser de la poésie avec ces instruments !

                    Ce disque est riche de compositions plus diverses les unes que les autres. Scat, Free, Bel Canto, Électronique déviée, Swing, virtuosité, Groove, balades et des solistes très inspirés. Un disque pour les amateurs de Jazz qui plonge dans les racines de façon contemporaine.

Yan BEIGBEDER

SuPerDoG

IN THE COURT OF THE CRIMSON KING

Florent Briqué (tp, bg), Guillaume Nuss (tb), Fred Gardette (bs) et Christophe Telbian (d)

SuPerDog est un trio de soufflants plus une batterie : Florent Briqué (Sloth, FrogNstein, The Big Friche, Shanghai Surnatural…) à la trompette et au bugle, Guillaume Nuss (Ozma, la Fanfare en pétard…) au trombone, Fred Gardette (Grolektif, Bigre !, Zozophonic Orchestra…) au saxophone baryton et Christophe Telbian (Accrobatte, DDAL XXI…) à la batterie.

Pour leur premier disque, In The Court Of The Crimson King, qui sort en janvier 2017 sur le label L’oreille en friche, la fanfare s’attaque au répertoire du célèbre groupe de rock progressif King Crimson. Comme Médéric Collignon et son Jus de Bocse (A la recherche du roi frippé – 2012), SuPerDoG reprend des tubes de Robert Fripp et de ses compagnons. Les deux disques n’ont que trois morceaux en commun : « 21st Century Schizoid Man » tiré de In The Court Of The Crimson King, premier disque du groupe, sorti en 1969, « Vroom Vroom », sorti de Thrak (1995) et « Dangerous Curve », puisé dans The Power To Believe (2003). SuPerDog a également inscrit à son programme « I Talk to the Wind » et « Moonchild », toujours pris dans In The Court Of The Crimson King, « Sex Sleep Eat Drink Dream » (Thrak), « Elephant Talk », extrait de Discipline (1981), « The Power To Believe » de l’album éponyme, et « Indoor Games », pioché dans le troisième disque de King Crimson, Lizard (1970).

 

La trompette et le trombone croisent leurs voix dans des contrechants habiles (« 21st Century Schizoid Man »), des passages en canon (« Vroom Vroom »), des unissons vigoureux (« The Power To Believe »), des questions – réponses élégantes (« Moonchild »)… Le saxophone baryton se joint parfois aux dialogues de ses comparses, puis alterne chorus (« Indoor Games ») et lignes de basse (« Dangerous Curves »). Plutôt teintée jazz (« Elephant Talk ») et fanfare (les roulements d’une marche dans « The Power To Believe »), la batterie maintient SuPerDoG sous tension et n’hésite pas à  s’aventurer sur des terrains binaires (« Vroom Vroom ») ou latinos (« Sex Sleep eat Drink Dream »), avec une énergie communicative (« Indoor Games »).

Le Jus de Bocse propose une relecture davantage rock avec, notamment, une rythmique musclée, des claviers électriques et des effets vocaux. SuPerDog, pour sa part, choisit une relecture acoustique de la musique de King Crimson, marquée par le rock progressif (évidemment), les brass band et le jazz. La construction des morceaux est astucieuse, les interactions ingénieuses et la rythmique rayonnante : une réussite !

Bob HATTEAU

ARK 4

ROUGE

CCAM Editions

Pierre Boesflug : orgue électrique ; François Guell : saxophone alto, texte ; Jean Lucas : trombone, voix, électronique ; Christian Mariotto : batterie, effets sonores

                    Des blues abstraits, des danses sauvages, des conversations de souffles, des lueurs sonores enfantines, des radios «désaccordées ». Echos de free parties, swing de fin de nuit. Ça gratte, ça mule, çà se trémousse. Le son des 70’s en bandoulière, Ark propose du rouge ! Blackredploitation. Une musique sexy, moite, sudoripare, funky...Le rouge avait envahi le monde ! 

Yan BEIGBEDER

Sur quatre disques du label Improvising Beings


NUOVA CAMERATA

CHANT

Pedro Carneiro : marimba / Carlos Zingaro : vln / Joao Camoes : viola / Ulrich Mitzlaff : cello / Miguel Leiria Pereira : b

                    Filantes, agrippant l’instant, célestes, perçantes, jamais embrouillées, jamais brouillées, jamais grinçantes, relâchées, en dissonances ou consonances, amantes de la périphérie, formant essaim, jamais réduites, étendues, jamais agonisantes, diluviennes parfois, acérées, réactives, pénétrantes, concises, implicites, exaltées ainsi s’expriment les cordes de Carlos ZingaroJoao CamoesUlrich MitzlaffMiguel Leiria et les fines lames du marimba de Pedro Carneiro.

Maki HACHIYA –

Yuta YOKOYAMA –

Shota KOYAMA –

Hugues VINCENT

FOUR PILLARS OF DESTINY

Maki Hachiya : v / Yuta Yokoyama : tp / Shota Koyama : dr / Hugues Vincent : cello

                    Sur le vif et sans questionnement(s) voici une improvisation sans concession. Les coupables se nomment Maki HachiyaYuta YokoyamaShota Koyama et Hugues Vincent. Soit quatre musiciens œuvrant dans l’impro sanguine. On traversera beaucoup de paysages ici, et ce, en duo, trio ou quartet. On remarque bien sûr la voix acérée –voire âcre- de la chanteuse, ses borborygmes cinglants, ses égosillements, son jazz libéré, son cri, ses meurtrissures. On découvre la trompette de Yuta Yokoyama, sa fougue, son désir de percer la voûte céleste, ses grognements et, là-aussi, bien présents, le cri et les meurtrissures. Le percutant n’est pas en reste qui délivre une frappe sèche avant de faire rutiler de subtils balais mille-pattes. Le violoncelliste veille et impose un cello que l’on croirait contrebasse ici, dobro ailleurs.

Je l’ai déjà écrit, il y a beaucoup de paysages traversés ici : une marche congestionnée, un jazz que l’on décalotte, un free jazz foudroyant pour terminer (le fantôme de Don Ayler passe par là) et des impros toujours félines, toujours passionnantes. Pourvu qu’ils continuent leur (belle) aventure !

Roberto DEL PIANO

LA MAIN QUI CHERCHE LE LUMIERE

Roberto Del Piano : b / Silvia Bolognesi : b / Marco Colonna : cl / Massimo Falascone : sax / Paolo Falascone : b / Roberto Masotti : crackle box / Stefano Giust : dr / Pat Moonchy : v-elec / Robin Neko : crackle synt

 

                    Découvert en France grâce à notre ami JMVS, Roberto Del Piano, comme son nom ne l’indique pas, joue de la basse électrique, instrument rare dans l’impro libre, rock-bruitiste improvisé mis à part.

                    Le premier CD nous permet de découvrir un quartet (RDP, Pat MoonchyMassimo FalasconeSilvia Bolognesi) auxquels s’ajoutent parfois Roberto MasottiRobin Neko et Paolo Falascone. La voix suraigüe de la chanteuse s’accouple parfaitement avec l’alto de Falascone, la basse électrique à venins multiples croise le fer avec une contrebasse avisée. Et les electronics, crackle box, crackle synt et autre TAI Machine (késako ?) ajoutent du piquant à une improvisation déjà bien allumée. Fourmillements (Del Piano), murmure, cri et lyrisme désavoué (Moonchy), crashs stratosphériques (tous), alto cisaillant (Falascone) : soit une improvisation intrépide et qui ne ressemble à aucune autre.

                    Le second CD débute par une furia de cuivres des plus ébouriffantes. Souffles en surcompressions, VU mètre en alerte, scalpel devenu fou, mes aïeux, jusqu’ou vont-ils aller ?  Par la suite, la clarinette (Marco Colonna : à découvrir d’urgence) ira s’adoucissant, frôlera même les lyrismes d’un Giuffre des grands soirs. En duos, trio ou quartet, Roberto Del Piano, Marco Colonna, Massimo Falscone et Stefano Giust ne vont pas arrêter de nous surprendre : rebond des souffles et des peaux (Polyphonic Organization), slaps, harmoniques et archet enchâssées (Eyeliner), jazz affranchi (Circular Worm), j’en passe et des meilleurs. Nous n’avons alors qu’une seule option : réécouter le CD une seconde fois pour nous assurer que nous n’avons pas rêvé… Un petit conseil pour finir : commencez d’abord par le deuxième CD (le premier n’est pas facultatif néanmoins) et laissez vous entraîner dans (par) le meilleur de l’improvisation made in Italy.

LENA CIRCUS

with Itaru OKI

ZANSHIN

Antoine Letellier : g-sax-tp / Nicolas Moulin : g / Guillaume Arbonville : dr

                    Certes, une constante à l’horizontalité, un axe méditatif et anxiogène qui, plus d’une fois, se ressource dans sa propre chair puis ressurgit au grand jour. Mais, aussi, une multitude d’autres écarts : un duo trompette-batterie sur fond de standard historique (Like Someone in Love), une impro noise décapante (Dusty),  un OVNI démantibulé-désorganisé (eau rouge), un tendre et apaisant Tea for Two allant crescendo dans l’inquiétude.

                    Bien sûr, on retiendra avant toute chose de Lena Circus (Antoine LetellierNicolas MoulinGuillaume Arbonville) leur facilité à rehausser les étendues statiques qu’ils arpentent naturellement. Bien sûr, on retiendra d’Itaru Oki sa facilité à se fondre dans l’univers du jeune combo : trompette planante, zigzagante, exacte dans son lyrisme solaire ; on aime à le retrouver, ici, investi et sensible. Encore un très bon disque à mettre à l’actif d’Improvising Beings. Pourvue que ça dure !

Luc BOUQUET

Les disques Improvising Beings sont distribués par Orkhêstra


 Duck BAKER TRIO

DÉJÀ VOUTY

Fulica Records

 

                    Richard « Duck » Baker est un véritable grand artiste de la tradition nord-américaine de la guitare. Il y a des décennies, il enregistrait pour  Kicking Mule, le label de Stefan Grossmann, lui-même fils spirituel number one du plus grand et du plus incontournable guitariste de toute l’histoire du blues (mais aussi du ragtime et du folk), le légendaire Reverend Blind Gary Davis. La pratique de la guitare (acoustique et picking pouce - index démoniaque) du Révérend illumine toute la scène de l’instrument acoustique.  C’est dire dans quel environnement musical Duck Baker a évolué. Le présent trio, dont le titre de l’album,  Déjà Vouty, évoque ceux de Slim Gaillard, distille un jazz (de chambre ?) de grande classe. A la contrebasse, un musicien incontournable (aux côtés d’Evan Parker, Paul Lovens, Veryan Weston, Mark Sanders, Roscoe Mitchell, Paul Dunmall, Lol Coxhill etc….) et un improvisateur libre indiscutable (le genre de type à aller au fond des choses) : John Edwards. Heureusement pour lui et pour la contrebasse, on l’entend un peu partout… À la clarinette, un grand artiste largement sous-estimé, magnifique dans de nombreux contextes musicaux et clarinettiste fétiche du génial compositeur- chef d’orchestre-contrebassiste Simon H.Fell : Alex Ward. Très jeune, il joua dans la Company de Derek Bailey et est devenu une des dix ou douze personnalités musicales de la scène londonienne les plus importantes. Un récent album solo de Duck Baker (Outside) publié par Emanem et enregistré entre 77 et 83 est une excellente introduction à l’univers inspiré de ce guitariste à qui John Zorn a proposé un album de compositions d’Herbie Nichols (ouf !!) pour son label Tzadik. Bien que la musique « habituelle » de ces trois musiciens navigue dans la liberté (quasi)totale ou via des structures « risquées » dans le cas du guitariste, la musique du Duck Baker triofondé en 2006, est du swing pur jus un brin modernisé. Même si l’instrumentation du Duck Baker Trio est similaire au trio de Jimmy Giuffre avec Jim Hall et Ralph Pena le feeling et l’ambiance, l’esprit, tout est en complètement différent. Il y a une forme d’humour, la construction des pièces à la fois traditionnelle et délicieusement abstruse, presque pour se payer la tête des puristes du jazz  conventionnel en leur montrant où réside l’imagination. Les titres de chaque morceau font parfois un clin d’œil narquois à la niaiserie des collectionneurs sans qu’ils s’en rendent compte. Le clarinettiste, au centre du débat vu la qualité vocale de son instrument et de son souffle, joue le texte pas tout à fait comme il faut, mais dans les règles de l’art avec l’air nostalgique et tout. J’aime particulièrement son solo dans There’s No Time Like The Past. S‘entrecroisent une variété homogène de styles et d’allusions à la tradition du jazz dignes d’artistes qui en ont fait une investigation minutieuse. Les compositions de  Baker démontrent à l’envi sa grande érudition jazzistique étendue par une pratique pointue. Même sans devoir lire les remarquables notes de pochette du leader, on a compris. Dans le monde du jazz, tant depuis quelques décennies qu’actuellement, il y a une idée fixe, un préjugé malfaisant : c’est que les musiciens « free » ne savent, ne peuvent pas etc… jouer cette musique dite de jazz. Mais cet univers socio-culturel étant perverti par les médias, la stratégie des majors, la cupidité et la volonté d’acclimater la musique de la liberté à ce que les décideurs estiment être « tout-public » au point que les artistes qui jouent le jeu finissent par en livrer une mouture sans âme, avec peu d’imagination et superficielle, il advient que le parfum de la liberté se hume ailleurs que sous les projecteurs, même dans ce cadre traditionnel, sans doute dans une salle à l’étage d’un pub londonien ou dans un petit festival de province. Bref, Déjà Vouty est un beau témoignage de musicalité.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

FREE HUMAN ZOO

FREEDOM, NOW I

EX-TENSION RECORDS – EX13

Samy Thiébault (ts, fl), Laurent Skoczek (tb), Dan Decrauze (g), I’M’ (p, kb), Nicolas Feuger (b) et Gilles Le Rest (d)

Sortie en novembre 2016  

En 2011, le batteur Gilles Le Rest et le tromboniste Laurent Skoczek montent Free Human Zoo. Dans la foulée, Patrice Kornheiser au piano, Nicolas Feuger à la basse et Samy Thiébault au saxophone ténor et à la flûte rejoignent le duo. En 2014, Free Human Zoo enregistre Aïki Dõ RéMy, avec Gildas Martin à la guitare. C’est également en 2014 que Dan Decrauze intègre le quintet.

Avec l’aide de l’ingénieur du son Marcus Linon, Free Human Zoo enregistre Freedom, Now ! au Kramus Deluxe Studio entre 2014 et 2016. Le disque sort chez ex-tension Records en 2016.

A l’instar des groupes de rock – ou de Magma, influence avérée – Free Human Zoo s’est doté d’un logo : dans un style bande dessinée, un grand cerf, entouré d’un lion, d’un perroquet, d’un écureuil, d’un tigre et d’un chimpanzé, semble sortir de la tête d’un homme ! Les hommes, les animaux et la liberté… Poésie et onirisme s’invitent également dans l’univers du combo. Quant au sous-titre de Freedom Now !, il est explicite : « une aventure musicale de libération et d’émancipation ».

Freedom Now ! est constitué de quatre suites : « Bokoroni », inspiré de l’interprétation d’un morceau traditionnel guinéen par le joueur de djembé Famoudou Konaté ; « Amour Moteur, matrice », « hymne à la passion » ; « Aspettando la Primavera », dédié à Aldo Romano ; « Maniacus », un hommage à tous les disparus… Le Rest a composé les treize mouvements des suites. 

Riff de guitare entêtant, motif de basse minimaliste et sourd, batterie puissante et ambiance touffue : « Une nuit, cette Présence… » lorgne vers le Metal. Effet encore renforcé par le solo tranchant de Decrauze sur une rythmique toujours vive et dense. Sur un rythme chaloupé des îles, Thiébault emmène « Danse de l’Ivresse, Corps et Esprit… » vers des rivages mainstream. La jolie « Valse ascensionnelle » permet à I’M’ de laisser libre court à son sens mélodique, sur une walking et un chabada alertes. « Amour moteur, Matrice » s’ouvre sur des nappes de sons saturés qui ramènent  « Magie d’un sourire… » vers des contrées rock. Le chorus d’I’M’ s’inscrit davantage dans une veine latine avec, toujours, un soutient luxuriant. « Rupture des temps, cassure du Temps… » porte bien son titre : la guitare s’emporte et l’atmosphère tourne à la fusion. Soucieux d’alterner les climats, le sextet fait danser « L’instant vient… », porté par les solos chantants du ténor puis du trombone, sur un ostinato du piano et des roulements serrés et secs de la batterie. I’M’ joue l’élégant  « Aspettando… » avec une sonorité entre métallique et cristalline. Léger et vif, le groupe reprend en chœur le thème, puis le ténor déroule de belles phrases fluides, sur un accompagnement souple, fait de contre-chants et autres riffs. Avec ses boucles répétitives à la Steve Reich, « L’Horloge atemporelle » laisse le trombone s’exprimer dans un esprit entraînant, avant que, dans « Pluie, Vapeur, Sécheresse… », la guitare électrique ne rappelle que le rock progressif et la musique minimaliste ne sont jamais très loin… La quatrième suite, « Maniacus », commence par la « Marche des méchants… », un morceau inscrit dans la lignée de l’Ecole de Canterbury : la section rythmique gronde, avec une pointe de nervosité, le piano évoque Keith Tippett, les soufflants épaississent le décor, la guitare joue les héros… bientôt rejointe par le ténor. Ce premier mouvement se conclut sur un final psychédélique. Comme pour la « Valse ascensionnelle… », c’est à I’M’ d’exposer la « Valse des Enfants… », sur une ligne déliée de Feuger et un drumming alerte de Le Rest. Porté par le piano et la guitare, « Solitude… » revient au rock progressif qui, avec l’irruption des  autres musiciens, fusionne avec la musique répétitive pour aboutir à « Des pleurs aux Rires… ».

Free Human Zoo met du cœur à l’ouvrage : Freedowm Now ! respire cette joie de jouer et la musique est authentiquement originale.

Bob HATTEAU

Irene KEPL

SOLOLOS

Fou Records FR CD 20

 

                    Jean-Marc Foussat a encore frappé ! Cet artiste sonore et preneur de sons avisé pourrait se contenter de publier ses trésors « historiques », les enregistrements de Derek Bailey, Evan Parker, Joëlle Léandre, George Lewis, Peter Kowald, Daunik Lazro au Dunois ou ailleurs et des albums d’artistes reconnus qui ont déjà une belle discographie. Mais comme il croit avant tout à cet esprit d’aventures et de recherches qui l’anime depuis ses débuts, il ne peut résister à l’envie de nous faire partager une belle découverte, une musique inconnue. Ici la violoniste autrichienne Irene Kepl nous gratifie d’un superbe opus solitaire d’une belle facture. Les doigts frappent la touche, l’archet ondule sur les cordes tendues, frictionnant les timbres, traçant des griffes dans l’air vibrant. Une vision organique de l’instrument, une approche tour à tour ludique, sensible, minimale, lumineuse, élégiaque, une connaissance intime des harmoniques et de leurs fréquences. Savoir dire l’essentiel avec le moindre intervalle dans une boucle infinie (Lucid) jusqu’à ce que la tension se métamorphose subitement en torsion. Un filet invisible s’échappe tel un sifflement de fourmi, le crin frôlant la corde, cette action amplifiée imperceptiblement fait naître de subtiles harmoniques à peine audibles (Move Across). Multiphonies à l’aide de la voix et du soft bow (?) (Candid). Cadences insistantes et intenses étirées vers des  climax en decelerendo et glissando orgiastique ou un ostinato /contrepoint bègue et frénétique sans solution de fin (AmiNIMAL). Pizzicato extrême et minimaliste (Drop in) Etc… il y a là tout un florilège du jeu violonistique, une  maîtrise des timbres et une poésie du son qui méritent d’être écoutés et réécoutés pour sa pertinence, sa singularité et le pur plaisir du son. On a entendu Irene Kepl au sein d’un quintet de cordes avec Paul Rogers, Nina de Heney et Albert Markos en Autriche qui fit sensation. Donc à suivre !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Bill CHARLAP Trio

NOTES FROM NEW YORK

IMPULSE!

Bill Charlap (p), Peter Washington (b) et Kenny Washington (d)

Sortie en avril 2016 

Bill Charlap compte près d’une trentaine de disques sous son nom, avec le New York Trio – Jay Leonhart à la contrebasse et Bill Stewart à la batterie – ou en duo avec Warren VachePhil WoodsSean Smith… Il a également joué aux côtés de Gerry MulliganBenny CarterTony BennettWynton Marsalis… Son trio avec le contrebassiste Peter Washington et le batteur Kenny Washington sort son premier opus, All Through the Night, en 1998. Depuis, les trois hommes écument les clubs, les festivals et autres studios d’enregistrement.

Comme la plupart du temps avec Charlap, Notes From New-York s’appuie sur neuf classiques du Great American Songbook : « I'll Remember April » (Gene de Paul pour la comédie Ride ‘Em Cowboy, 1942), « Make Me Rainbows » (John Wiliams pour le film Fitzwilly, 1967), « Not A Care In The World » (John La Touche pour la revue Banjo Eyes, 1941), « There Is No Music » (Harry Warren pour The Barkleys of Broadway, 1948), « A Sleepin' Bee » (Harold Arlen pour la comédie musicale House of Flowers, 1954), « Little Rascal On A Rock » (Thad Jones pour le disque New Life, 1976), « Too Late Now » (Burton Lane pour Royal Wedding, 1951), « Tiny's Tempo » (Tiny Grimes, 1944) et « On The Sunny Side Of The Street » (Jimmy McHugh pour le spectacle International Revue, 1930). La pochette du disque présente un portrait …. cubiste du pianiste

Charlap a le sens de la mélodie (« There Is No Music ») et maitrise le vocabulaire bop sur le bout des doigts (« I’ll Remember April »). Son phrasé est entraînant (« Tiny’s Tempo » ) et la dissociation de ses mains lui permet d’insuffler une bonne dose de suspens dans son jeu (« A Sleepin’ Bee »). L’influence des pianistes be-bop est incontestable, de Hank Jones à Tommy Flanagan, en passant par Red Garland et Duke Jordan, mais Charlap s’inspire également de Bill Evans (« Not A Care In The World »). Les Washington – qui ne sont pas de la même famille – restent fidèles au couple walking – chabada (« Little Rascal On A Rock »). La pulsation, nette et régulière, ne s’écarte pas de la ligne mainstream (« Make Me Rainbows »). Comme dans la plupart des trios be-bop, la structure des morceaux repose sur le thème – solos – thème avec des interventions profondes de la contrebasse (« Too Late Now ») et des stop-chorus vifs de la batterie (« Not A Care In The World »).

 Bob HATTEAU

THE PEOPLE BAND

LIVE AT CAFÉ OTO

33eXtreme 007 /33jazzrecords.

                    Pour ceux qui n’étaient pas encore nés à cette époque, et ils deviennent de plus en plus nombreux, le People Band fut un des groupes de musique improvisée les plus extrêmes, tout comme AMM, le Spontaneous Music Ensemble ou Music Improvisation Company. Fondé en 1965 par inadvertance, un album produit par Charlie Watts, le batteur des Stones, sur le label Transatlantic, des concerts complètement anarchiques au Paradiso d’Amsterdam, le public invité à jouer et à se mêler aux musiciens qui leurs prêtaient leurs instruments, l’échange de ceux-ci au fil du concert, des improvisations dans les parcs, jouer en sortant de scène, dans le foyer ou en sortant carrément de la salle, le concert de Bruxelles où il n'y eut que Terry Day aux percussions, violoncelle, saxophone etc.., l’enterrement du groupe dans le cimetière de Highgate en 1972 et la légende diffuse. Un des buts du groupe était de jouer sans arrêter, leur nom initial étant le Continuous Music Ensemble, changé par la suite en People Band, parce qu’ils collaboraient avec le People Show, une troupe de performance theatre alternative. Et aussi, de faire en sorte que beaucoup de choses soient permises, même les plus insensées. Par exemple, comme il suffisait qu’une poignée d’entre eux investissent un lieu en y invitant des amis de rencontre sous la bannière People Band, il arrivait que le groupe joue le même soir en Angleterre et aux Pays Bas. Une destination privilégiée, car on sait les Hollandais friands d’humour. Avec avec un groupe aussi éclaté, décomplexé, imprévisible, ils étaient servis. C’est en assistant à leurs concerts qu’Han Bennink s’est dit un jour qu’il jouerait bien aussi du violon, du banjo et du trombone sans crier gare. C'est en suivant leur exemple qu'il s’est mis à parcourir l’espace en continuant à jouer. Le réalisateur Mike Figgis, lui, y a joué de la trompette et le rocker punk Ian Dury (Sex Drugs and Rock n’roll) a fait partie de la mouvancePeople Band, tout comme le saxophoniste Davey Payne qui s’illustra dans les Blockheads de Dury. Deux porte-parole, mais non « leaders », le pianiste Mel Davis et le batteur Terry Day. Quelques-uns des improvisateurs londoniens les plus « anciens » de la scène, m’ont dit avoir senti pour la première fois le feeling de liberté totale de la free music européenne  en rencontrant Terry Day jouer du saxophone dans un atelier de peintre où un modèle posait  nue. Terry, peintre à l’époque (il avait étudié au Royal College of Art), se répandait dans l’espace en soufflant avec un son « déchiqueté ». Dans ce live enregistré en 2008, 2009, 2013 et 2014 au Café Oto, on croise Mel Davis, Terry Day, Mike Figgis, George Khan, Davey Payne, Paul Jolly, Charlie Hart, Tony Edwards et Adam Hart, soit des membres du groupe initial et des invités de passage comme Tony Marsh, Maggie Nicols, Ed Deane, Terry Holman (un ancien du PB), Ben Higham, Dave Chambers et Brian Godding. Des peintures expressionnistes et colorées de Gina Southgate. Aucun des instruments n’est crédité sur la pochette, comme si le disque s’adressait aux insiders. Mais peu importe : ils risquent bien d’en changer à un moment donné et ce qui compte c’est la musique et pas seulement qui joue quoi ! Leur musique est un flux, une jam monstre, du free-jazz informel, une foire d’empoigne. Des textes sont dits par Terry Day qui lui s’est remis à la batterie après l’avoir abandonnée pour raison de santé. Deux morceaux en solo du pianiste Mel Davis,  disparu en 2013, ouvre et clôture l’album en hommage à sa présence indispensable dans le groupe. Un jeu de piano lyrique et dépouillé. Ce troisième album du People Band est un document attachant et bourré d’énergie, avec de beaux échanges (George Khan à la flûte), les inévitables congas, un sax ténor puissant sincèrement free (jazz), du xylophone, la polyrythmie, des arrangements spontanés, du violoncelle scratché, des flûtes, l’écoute mutuelle, des explosions, des voicings spontanés des cuivres, parfois une ambiance sombre, la voix de Maggie, des envolées collectives dirigées par une main invisible, par de là l’anarchie, une cohérence. Une jam cosmique. Pour se documenter, Emanem a réédité People Band (1968, l’album Transatlantic et des inédits) et publié People Band 69/70 (Emanem 4102 et 5201).

Jean Michel VAN SCHOUWBURG