Chroniques de disques
Février 2017


Ekkehard JOST

GUT’N TAG, VOGEL !

FISH MUSIC 016


MASTERS OF TURBOSILENCE

WINTER REISE

FISH MUSIC 017



                    Gut’n Tag, Vogel ! – bonjour l’oiseau- est un concert enregistré à l’université scientifique de Giessen où habite Ekki ; Celui-ci est au saxophone baryton, Uli Lenz au piano, Kubi Kubach et Didi Manderscheid aux contrebasses, Janusz Stefanski à la batterie. J’ai déjà parlé maintes fois dans ce magazine d’Ekkehard Jost à propos aussi bien de sa musique, "Cantos de Libertad", ses duos avec Günter Sommer que de ses écrits, Europas Jazz 1960-80 ou Jazzgeschichten  aus Europa, que j’ai utilisé dans mon Jazz aus der DDR. Pour l’histoire, le 26 août 1999, le quartet de Jost / Winterschladen joua au Noumatrouff, c’était la première fois qu’un concert avait lieu à cet endroit dans le cadre de Jazz à Mulhouse. Nous y étions ! Dès le titre éponyme, l’on se retrouve dans un cool jazz ; Jost choruse accompagné par une rythmique très en place, Uli Lenz est un pianiste au toucher léger, solo de contrebasse de Kubach vif, reprise du sax baryton. Après un long solo de Stefanski, le second morceau se termine de façon très libre. "Blood Count" de Billy Strayhorn est bien évidemment une ballade, Jost s’y révèle très Gerry Mulligan / Harry Carney, mélange de deux des plus grands barytons du jazz ; son velouté et punchy ; ensuite Lenz et les deux autres font le métier. Le pianiste, excellent, est quelque peu avare de notes, ce qui me convient parfaitement. On embraye sur "I’m an old Cowhand" de Johnny Mercer, très enlevé. C’est Dieter Manderscheid, entendu notamment aux côtés de Johannes Bauer ("Four in one") et vieux compère d’Ekki qui assure à la basse.  Nouvelle ballade composée par Jost, cris, sons free, drumming discret, Lenz et Didi puis Jost revient. Ende ! "Thinking about you", ballade du pianiste où celui-ci choruse longuement, contrebasse omniprésente de Manderscheid, Jost plus Mulliganien terminant. « Doxy" de Rollins, gravé en 1962 aux côtés de Don Cherry, Bob Cranshaw et Billy Higgins au Village Gate, un classique joué dans l’esprit mais pas à la lettre voit Lenz se mettre en évidence et ça swingue super bien. Kubach entame "Schnecke Turtur", le baryton se fait enjôleur, le piano violent. L’ultime pièce en rappel, "Lonesome Boulevard" de Mulligan voit Jost en bon disciple emmener le quartet et la rythmique en pleine forme. Deux beaux extraits de concerts de standards où l’ombre du baryton du cool jazz plane.

                    Avec Winter Reise (Voyage d’hiver) l’on change de formule : enregistré du 16 au 18 février 2016 en deux lieux de Kassel, le Theatherstübchen et une usine d’électricité E. Werk, et un club de Giessen, le Ulenspiegel. Il faut savoir que Kassel et Giessen sont situés à une centaine de kilomètres l’une de l’autre dans le land de Hesse. Une suite du Chromatic Alarm. Jost est au baryton, Reiner Winterschladen à la trompette, Detlef Landeck au trombone, Kubi Kubach à la contrebasse, Eam Johnson à la batterie et aux percussions. D’entrée, grâce aux trois soufflants, l’atmosphère est beaucoup plus actuelle ; toutes les compos sont du quintet. Une douzaine de pièces pour une heure de musique. Dans les deux premières, la trompette est au premier plan, Zam Johnson est un frappeur, Jost prend la suite très rentre-dedans. Magnifique "Erithacus Luscinia", trompette et trombone bouchés, Johnson fouraillant fort. "AEC Jive", hommage à Lester Bowie, trompette et baryton tout en tristesse. "Canto Invernale" est une longue litanie où les souffleurs progressent par petits riffs, Landeck, Kubach, Johnson assurant la moitié du morceau, d’une grande beauté. Kubach à l’archet introduit "Lamento aus der Lahn", Jost relaye avec des basses superbes, suivi de Landeck à la manière de Mangelsdorff, étirements, soufflants à l’unisson pour cette pièce complexe. Free de chambre dans "Die Versammlung" (Réunion).

                    Plus calme, "Sollt’s Pienatts" finit par s’emballer, Zam finissant aux percussions. "Relaxed Confusion" est très rapide, dans un style free-bop et binaire avec chorusHawkinsien de Jost et au final une trompette agressive. "Der Streich…" est une ballade enlevée où le baryton sonne magnifiquement, chantant, riffs des cuivres terminant. "St James Infirmary" clôt le cd et l’on retrouve les fanfares de la Nouvelle-Orléans où Jost, Winterschladen, Landeck s’amusent et nous font plaisir. Deux cd’s différents, j’ai une nette préférence pour Winter Reise, Ekki et ses compagnons plus très jeunes pour la plupart ont encore la pêche. Ne boudez pas votre plaisir, c’est du jazz et du bon.

 

Serge PERROT

 

Fish Music : ekkus.giessen@t-online.de – 00 49 641 47523


Sur deux disques de

PING MACHINE

 

 

PING MACHINE

UBIK

Neuklang Culture

 

 

                    On aurait peut-être tort de ne voir en Ping Machine qu’un big band de plus sur la carte déjà bien encombrée des grandes formations hexagonales. Faisant référence à l’Ubik de Philip K. Dick, les compositions de Frédéric Maurin sont faites de dissonances-consonances. Elles en appellent à la musique répétitive (voire spectrale). On y admire ses sorties de route, ses riffs punkoïdes. On aime les cuivres en premier plan, leurs enchevêtrements. On goûte aux solos de chacun –même si souvent sages comme des images-. Bref, une écriture soignée si ce n’est singulière mais qui, à l’arrivée, fait sens.

 

 

PINK MACHINE

EASY LISTENING

Neuklang Culture

 

 

                    Ah, si l’easy listening était toujours comme ça ! Imaginons la ménagère RDA (terminé la ménagère de moins de cinquante ans, bienvenu à la ménagère Responsable Des Achats : on vit une époque formidable, n’est-ce pas ?) écoutant ce genre de chose à longueur de journée : le monde en serait peut-être moins con. Et la marge serait vraiment la marge. Parce que souvent, la marge, hein…

                    Mais revenons à Ping Machine : belle énergie, solo de ténor engagé (Julien Soro), teintes automnales, inspiré duo piano-clarinette, juxtapositions et superpositions, respiration de tous les instants et une écriture toujours rassurante. L’easy listening sans doute…

 

Luc BOUQUET

 

 

Julian LAGE

ARCLIGHT

Mack Avenue

Julian Lage (g), Scott Colley (b) et Kenny Wollesen (d)

Sortie en avril 2016

 

 

Jeune prodige de la six-cordes, Julian Lage passe par le conservatoire de San Francisco, le Stanford Jazz Workshop et le Berklee College of Music. Après avoir fait ses classes avec Gary BurtonTaylor Eigsti… il sort son premier disque, Sounding Point, en 2009, suivi de Gladwell en 2011, puis un album en solo, World’s Fair, en 2015.Arclight est publié en avril 2016 chez Mack Avenue.

  

Lage abandonne sa Martin acoustique pour une Danocaster et s’entoure de Scott Colley à la contrebasse et Kenny Wollesen à la batterie et au vibraphone. Le guitariste signe quatre des onze titres. Le trio propose également quatre morceaux plus anciens : « Persian Rug » (1927) de Gus Kahn et Charles Daniels, « Nocturne » (1933) du musicien anglais Spike Hughes, le saucisson «  I’ll Be Seeing You » (1938) de Sammy Fain et Irving Kahal et le tube « Harlem Blues » (1922) de W.C. Handy.

Dans Arclight, Lage soigne les mélodies (« Stop Go Start ») et prend plaisir à les développer dans des directions diverses : accents folk (« Fortune Teller »), ambiance rock progressif (« Prospero »), touches manouches (« Persian Rug »), atmosphère bluesy (« Nocturne »), esprit bossa nova (« Supera »), traits country (« Harlem Blues »), ballade aguicheuse (« I’ll Be Seing You »), envolées néo-bop virtuoses (« Activate »), free dansant (« Stop Go Start »)… Colley laisse parler sa musicalité avec des riffs souples (« Fortune Teller ») et entraînants (« Stop Go Start »), une walking vive (« Activate »), des lignes profondes (« Supera ») et sourdes (« Prospero »), des motifs légers (« Presley », hommage à Elvis…) ou minimalistes (« Nocturne »). Un chabada élégant et rapide (« Persian Rug »), des effets mystérieux aux percussions (« Stop Go Start »), des roulements tendus (« Activate »), des frappes binaires puissantes (« Ryland »)… Le jeu souple et dynamique de Wollesen s’accorde parfaitement avec la contrebasse de Colley et les phrases de vibraphone glissées ça-et-là soulignent subtilement le chant de la guitare (« Supera »). Sur sa Danocaster, Lage possède une sonorité éclatante (« Fortune Teller ») et dense (« Harlem Blues »). Le guitariste met sa virtuosité au service des mélodies (« Presley »), d’introductions virevoltantes (« Persian Rug »), de dialogues savoureux avec la contrebasse (« I’ll Be Seing You ») et d’envolées ingénieuses (« Activate »), sans jamais tomber dans l’esbroufe.

Dans Arclight, Lage laisse ses doigts courir sur les six cordes et son esprit vagabonder dans toutes les directions, la musique est légère, joyeuse et jouée au cordeau.

 

Bob HATTEAU




Chris BURN

John BUTCHER

Simon H.FELL

Christof KURZMANN

LÊ QUAN Ninh

Ensemble : Densités 2008

Bruce’s Fingers BF 135 digital dl

 

 


                    Bien qu’il joue nettement moins depuis qu’il s’est établi en France, le contrebassiste – improvisateur – compositeur – chef d’orchestre Simon H Fell est loin de rester inactif sur son label Bruce’s Fingers. Après des années de valse hésitation à propos d’un mix de cet excellent concert, voici, enfin ! , la performance d’Ensemble au festival Densités 2008 publié en Digital. Faute de pouvoir produire en CD ou en LP ses multiples projets et aventures (et celles de ses protégés), SH Fell a recours au digital. À l’aide d’un casque au départ de l’appli I Tunes et avec un son très présent et détaillé, je parcours avec enthousiasme les 40 minutes de cette improvisation collective remarquablement diversifiée, soudée et exploratoire au niveau du travail des sons. Sax ténor – piano – contrebasse – percussions + électronique : on a là les ingrédients parfaits pour ne pas aller bien plus loin que le free – jazz de bon papa à l’américaine (le free free-jazz) ou la free-music tempérée issue de la pratique des conservatoires. En fait, j’ai si peu entendu d’autres enregistrements qui partent si loin dans la découverte des sons avec un groupe d’instruments aussi connotés « jazz quartet ». À l’époque de cet enregistrement, S. H Fell et le pianiste Chris Burn avaient enregistré en trio avec le pianiste Philip Thomas un remarquable opus, The Middle Distance (another timbre at24). Ici, Simon H Fell et Chris Burn se sont joints au saxophoniste John Butcher avec qui C.B. travaille depuis les premières années 80 et au percussionniste Lê Quan Ninh, un improvisateur pointu aussi incontournable et très original. Le musicien électronique Christof Kurzmann complète l’équipage. Ce serait sans doute un des meilleurs témoignages de l’évolution du Chris Burn Ensemble, un groupe focalisé sur l’improvisation radicale et le travail sur base de partitions graphiques initié par Chris Burn, si le groupe ne s’intitulait pas Ensemble, tout court. Je laisse libre le fait de savoir s’il s’agit dans les faits du CBE ou si le terme Ensemble est une allusion à celui-ci ou si… sans questionner les auteurs. Finalement, SH Fell me confirme qu’il s’agissait bien du Chris Burn Ensemble, mais que le pianiste a préféré l’appellation Ensemble, sans doute pour souligner qu’il n’aurait pas formulé de marche à suivre. En effet, le seul long titre de l’album, Densités 2008 me semble être une improvisation libre (40:51), même si des mouvements se distinguent au fil de l’écoute : cela pourrait être aussi une composition « très ouverte ». Impossible à déterminer !  Pourquoi fais – je référence au Chris Burn Ensemble ? Chris Burn fut le compagnon alter ego de John Butcher dès leurs débuts vers 1981/82 et son groupe, le CBE,  a compté parmi ses membres, outre Butcher et Burn, des artistes comme John Russell, Marcio Mattos, Jim Denley, Phil Durrant, Matt Hutchinson, Stevie Wishart, Mark Wastell, Rhodri Davies, Nikos Veliotis et Axel Dörner. Plusieurs albums ont été publiés depuis 1990 sur les labels Acta (Cultural Baggage et Navigations), Emanem (The Place et Horizontal White) et Musica Genera (CBE at Musica Genera2002). Ce fut donc, pour moi, un des groupes à suivre, ne fut-ce que parce que son parcours reflète l’évolution de la scène improvisée libre depuis la cristallisation des radicaux autour du trio Butcher, Russell & Durrant,  Radu Malfatti, etc… dès les années 80 jusqu’au développement d’une autre improvisation (minimalisme, réductionnisme, lower case, EAI) dans les années 2000 (Davies Durrant Wastell Dörner). Certains de leurs enregistrements révélaient une véritable synthèse des préoccupations musicales de cette communauté  en la reliant aux investigations des Gunther Christmann, Alex Frangenheim, etc…Densités 2008 est une pièce d’un seul tenant et sans nul doute un témoignage de première main de la démarche de Chris Burn, un pianiste radical aussi à l’aise à explorer les profondeurs de la table de résonnance, des cordes et de l’armature du grand piano qu’à interpréter Charles Ives ou John Cage ou à mener le travail orchestral avec ses fidèles du C.B. Ensemble. DansDensités 2008, chacun des participants imprime une trace très personnelle tout en intégrant l’activité collective avec une foi débordante. La circulation des timbres, des gestes, des battements des sons, de l’action se transmet immédiatement entre chaque musicien avec une immédiateté et une énergie peu communes. La présence de Lê Quan Ninhdonnne une dimension organique, chamanique et ensauvagée à la dimension plus pointilliste de Butcher et Burn. Je signale un enregistrement similaire avec ce percussionniste : Une Chance Pour L’Ombre avec Lê Quan, Doneda, Kasue Sawaï, Kazuo Imai et Tetsu Saitoh (label Bab Ili Lef). Dans ce contexte collectif, John Butcher est complètement en phase avec ses collègues jouant l’essentiel dans l’instant et en symbiose, oubliant le rôle de soliste conféré au saxophoniste et assumant l’effacement de son style personnel dans le flux des actions sonores (J.B. butchérise à bon escient vers la 25ème minute). Aussi, les loops de Kurzmann étonnent par leur singularité et par la place étrange qu’ils acquièrent dans le champ sonore, intriguant l’écoute attentive. Consciemment, le contrebassiste, Simon H Fell, trace son parcours sans sauter à pied joint sur les sollicitations faciles, contribuant ainsi à la diversité sonore. Il faut entendre les vibrations de la grosse caisse et le grondement de la contrebasse suivi des murmures de chaque instrument vers la 11ème minute où chacun propose et l’Ensemble dispose pour reconnaître de bonne foi qu’on s’approche de l’état de grâce. Cet état de grâce ressurgit à plusieurs reprises, l’inspiration ne se tarissant pas. Certains des sons et techniques alternatives sollicitées pourraient composer dans un « herbier » désincarné de type études, mais il y a une vie intense, une grande sensibilité instantanée, des choix très subtils. Cherchez dans Youtube des associations instrumentales et personnelles de ce type avec des personnalités d’envergure de l’improvisation et filmées dans des festivals incontournables, il vous faudra chercher très longtemps pour arriver à trouver quelque chose d’aussi abouti… Si les albums du C.B.E. contenaient plusieurs compositions différentes développant différentes idées, Densités 2008 concentre et exemplifie la démarche de ces artistes en une seule pièce, unique, monolithique et aboutie, point culminant d’une aventure limitée à un seul « set » de festival. Comme s’ils avaient trouvé la meilleure voie d’une seule voix. C’est tout ce qu’il reste à faire : investiguer, gratter, frotter, comprimer la colonne d’air, pincer les cordes du piano, faire gronder celles de la contrebasse en imprimant une cadence, un mouvement, des ondulations, des accents quasi-identiques que ce soit avec la grande cymbale pressée sur la peau de la grosse caisse horizontale et frottée avec un archet, ou un autre archet faisant gronder les fréquences de la contrebasse et les lèvres pinçant le bec avec fureur  la colonne d’air ou faisant à peine vibrer l’anche, alors que la table d’harmonie chavire dans un maelström de timbres, de bruissements et de vibrations piqueté par les giclées électro. Non – idiomatique ?? Oui, sans doute. J’ai réécouté cette remarquable tranche de vie plus d’une dizaine de fois au casque sans passer le contenu via l’ampli dans les haut-parleurs. Je me force ainsi à suivre tous les détails de cette musique au casque et à essayer de vous narrer une partie du menu de leur superbe cheminement en tapant sur le clavier. Une de mes meilleures expériences d’écoute de ces dernières années.


Jean Michel VAN SCHOUWBURG


ENTRE GAYAGEUM & GU ZHENG

 

 

Jen SHUY & JADE TONGUE

SOUNDS & CRIES OF THE WORLD

PI Recordings

Orkhêstra

Jen Shyu : v-p-lute-ziteh-gamelan / Ambrose Akinmusire : tp / Mat Maneri : viola / Thomas Morgan : b / Dan Weiss : dr

 


                    Etrangeté, décalages, gémissements de violon, élongation de trompette, chant sucré ou acidulé : ainsi voguent les Sounds & Cries of the World de Jen Shuy. Multi-instrumentiste (piano, gat kim, gayageum, ggwaenggwari, kemanak et voix bien sûr), Jen Shuy s’inspire du jazz et de mélodies coréennes, indonésiennes et du Timor Oriental en vue d’une musique à l’étrange chaloupage. On frôle la joliesse (à vrai dire, on y tombe parfois), on nage dans la langueur et on s’attriste de ne pas plus goûter aux talents d’Ambroise AkinmusireMat ManeriThomas Morgan et Dan Weiss, cantonnés ici dans le rôle d’accompagnateurs de luxe (mention spéciale néanmoins au batteur, libre d’agir à sa guise). On préfère de loin quand Jen Shuy attise le drame en solitaire ou quand elle brusque un piano qui ne demandait que cela. Disque en demi-teintes donc.

 

 

Yuan DENG

IL FIUME E LA MONTAGNA

Felmay

Orkhêstra

Yuan Deng : gu zheng

 

 

                    Nulle improvisation ici mais des chants traditionnels chinois joués sur gu zheng et interprétés par Yuan Deng. Et, ici, on ne s’ennuie pas une seconde. Pourquoi ? Parce que le gu zheng est un instrument malicieux, maléfique. Parce que l’on jurerait y entendre du blues. Parce que l’espace sait être espace. Parce que nos ancêtres ne sont pas tous des gaulois (honte au nabot à talonnettes !). Parce qu’il y a ici joie, charme et cérémonie (et parce que, parfois, l’improvisation semble l’avoir oublié). Parce que cette musique n’a pas besoin de rythme pour se propager. Parce qu’au milieu des tendresses se niche le fouet. Ecoutez et vous trouverez bien d’autres raisons encore.

 

Luc BOUQUET




TOUS DEHORS

LES SONS DE LA VIE

ABALONE AB 23

Dist. L’Autre Distribution



                    Ce disque est le nonette du saxophoniste, clarinettiste… Laurent Dehors avec en invités Marc Ducret (g) et Matthew Bourne (p). Cette musique a été initialement  composée pour les cinquante membres de l’opéra de Rouen et réarrangée pour le nonette. L’humour qui a toujours caractérisé Laurent Dehors est omniprésent quoique sous des formes différentes tout au long du disque. Dès "Wendy", ça plombe, rock surchauffé et lourd où guitares et percus sont en avant, les clarinettes jouant les riffs. Ensuite, cela free sonne quelque peu dans tous les sens mais le rythme reste endiablé. Changement de décor dans "Gestation", plus pensif, réfléchi ; Bourne et Ducret, Franck Vaillant électro, batterie, pièce superbe. Saxes / clarinettes échangeant, se répondant, s’entremêlant dans "la chambre des enfants" et swing du feu de dieu. Suivent deux courtes pièces, la première assez bizarre, la seconde introduite par Catherine Delaunay, accordéon et xylo, guitares, est langoureuse. "Disco" comme son nom l’indique est hyper dansant, Dehors chorusant à la clarinette basse ; et la danse reprend, riffs, rhythm and blues, grande gaieté. L’on retrouve le swing dans "Toi", style Glenn Miller, Laurent étant fan du tromboniste et chef d’orchestre américain comme chacun le sait. Saxes et clarinettes éraillés, aigus, suraigus, Quillet et Vaillant assurant le rythme de façon implacable.  Une petite valse et puis ça ralentit, le déclin s’annonce. Déclin suivi de "Triste", on l’aura compris mélancolique, clarinette, guitare et trombone (bastien Stil). C’est Mattew Bourne qui initie l’ultime morceau avec Stil cette fois au piano, Gérald Chevillon au sax basse, l’ensemble reprend come il avait commencé par un rock roboratif, les clarinettes d’en mêlent, suivies de flûtes, marimba, xylophone. Dehors entraine l’ensemble dans une cacophonie sublime, Marc Ducret relaye, les guitares saturent, les changements de rythme sont exquis et au final, le calme… Je dois avouer que Laurent Dehors a toujours fait des choses  assez foldingues, mais ses sons de la vie sont sa plus belle réussite. Dommage que ce musicien au demeurant très sympa ne soit pas mieux considéré. On ne s’ennuie jamais en l’écoutant.

 

Serge PERROT


Label LA BUISSONNE

 

 

Jean-Christophe CHOLET & Matthieu MICHEL

WHISPERS

Jean-Christophe Cholet : p / Matthieu Michel : bugle + Didier Ithursarry : acc / Ramon Lopez : dr

 

 

                    Une savoureuse entente entre Jean-Christophe Cholet (piano) et Matthieu Michel (bugle). Du soyeux exempt de joliesse. De la profondeur d’âme. Âme bienveillante évidemment. Thèmes la plupart du temps composés par le pianiste. La douceur de Paolo Fresu dans le bugle de Matthieu Michel. Aucune crispation. Accordéon nostalgique (Didier Ithursarry) en quelques occasions. Tablas et cymbales (Ramon Lopez) aux petits soins. Et Paul Bley passant par là. Quelques ombres dans la joie. Quelques gris dans le cobalt. Quand la douceur console.

 

 

Jeremy LIROLA

UPTOWN DESIRE

Jeremy Lirola : b / Denis Guivarc’h : as / Jozef Dumoulin : p-Fender Rhodes / Nicolas Larmignat : dr

 

 

                    Après un premier thème (Insufficient Words) amorti, l’intime va parler (duos piano-contrebasse, saxophone-piano), le saxophoniste (Denis Guivarc’h) garbariser, les tempos s’échancrer, la batterie (Nicolas Larmignat) se binariser, les espaces se gondoler, les thèmes se M’Basifier (au pays des mutants), le pianiste (Jozef Dumoulin) déborder les franches rivières, le contrebassiste-leader (Jeremy Lirola) soliloquer avec inspiration. Cela fait une trop longue phrase mais un premier disque en qualité de leader fort honorable.

 

 

CORONADO

AU PIRE, UN BIEN

Gilles Coronado : g / Matthieu Metzger : as / Antonin Rayon : cl / Franck Vaillant : dr + Philippe Katerine : v

 

 

                    Une idée rythmique dans l’ère du temps. Tim Berne ouvrit la voie. Alaonaxis et Jim black confirmèrent. Beaucoup suivirent. Peu furent élus. Disque à l’identité volée ici ? Pas le moins du monde ! Crescendo d’ouverture (la traque) à faire trembler les hauts-gradés. Riffs coupe-cordes (Gilles Coronado). Claviers sales ou distendus (Antonin Raylon). Rythmes meurtris et insolents (Franck Vaillant). Grands espaces et grands appétits. Tracés croisés (la commissure des lèvres). Trublion version Wyatt (Philippe Katerine). Saxophoniste éclairé, inspirant (Matthieu Metzger). Procession profane (presque joyeuse).

                    Premier disque en qualité de leader pour Gilles Coronado, le deuxième de cette petite sélection. Conclusion : la Buissonne sait où se nichent les (vrais) talents cachés.

 

Luc BOUQUET

 

Les disques La Buissonne sont distribués par Harmonia Mundi



Luciano CARUSO

Ivan PILAT

Fred CASADEI

Stefano GIUST

APNEA

Setola di Maiale.



                    Stefano Giust, le batteur du groupe est l’infatigable cheville ouvrière du label alternatif Setola di Maiale dont le catalogue débordant rassemble tous les noms de presque tous ceux qui sont impliqués dans les musiques expérimentales, free jazz, improvisées radicales etc..d’Italie. Ahurissant travail de fourmi. La qualité graphique des centaines de  CDr ou CD, souvent emballés dans des digipacks minimalistes, est remarquablement soignée.  Il trouve le temps de prêter main forte à des camarades provenant de toutes les régions d’Italie avec son drive énergique et sa capacité d’intégrer les projets les plus divers avec sincérité et une réelle justesse de ton. Ici dans laCantina Cenci de Tarzi, Treviso, il propulse les souffleurs Ivan Pilat (sax baryton) et Luciano Caruso (sax soprano incurvé) avec la contrebasse de Fred Casadei. Un beau moment fait de sincérité, d’énergies croisées, du souffle de Caruso qui évoque Steve Lacy ou mieux les accents de Steve Potts et se découpe sur la succession de vagues et de ressacs.  Enthousiasmant, chaleureux, le son du blues. Même si les souffleurs ne sont pas des « tueurs », l’émotion est indéniable. L’axe du free-jazz souffleurs – basse – batterie dans une dimension tout-à-fait improvisée sans pour autant casser les codes de cette configuration instrumentale. Un bon point. Ce qui compte aussi pour Stefano, c’est de jouer avec de vrais potes aussi allumés que lui sans se poser de questions. Le jazz par essence est la musique de l’instant qui frôle l’éternité. C’est bien le sentiment qu’ils parviennent à partager ! 


Jean Michel VAN SCHOUWBURG


LIVRE



Pierre HILD

Pascal COMELADE

Une galaxie instrumentale

LE MOT ET LE RESTE

Ed.mr.info@orange.fr

www.lemotetlereste.com.



                    Pascal COMELADE est un être humain comme vous et moi. Quelqu’un de curieux, d’inventif, un créateur à la recherche sans cesse de l’originalité dans la simplicité. Depuis 40 ans, il construit petit à petit une œuvre devenue colossale en utilisant tous les supports musicaux possibles, de la cassette audio au cd en passant par le 45 tours et le format LP. Mais toujours de manière discrète, s’étonnant toujours, comme un enfant qu’il est sans doute resté, de l’intérêt qu’il peut susciter par son univers construit à partir et autour des souvenirs d’enfance, par l’entourage familial qui lui forge déjà des passions pour le cinéma, la musique, les arts en général. Il faut dire que son positionnement géographique, entre le sud de la France et la Catalogne permet de se forger une culture identitaire forte, d’autant que Pascal Comelade aime les voyages et les rencontres. Il deviendra une référence au Japon, dans les milieux branchés qu’il ne comprend pas toujours, comme cet enregistrement de certaines de ses pièces pour lequel il est invité mais au cours duquel il ne peut et ne doit pas intervenir sous peine de vexation et de sacrilège !

 


                    Alors, au fil des ans, il se liera d’amitié avec Richard Pinhas, David Cunningham, Luis Llach, Pierre Bastien, Victor Nubla, Dominique Grimaud, Dominique Répécaud, et bien d’autres, la liste est longue, avec qui il partagera ses goûts prononcés pour Erik Satie, Marcel Duchamp, Alfred Jarry… Il créera son Bel Canto Orchestra, combo à géométrie variable et anarchisante, plongera dans l’underground à s’y noyer ("j’étais dans l’underground de l’underground"), bref, Comelade sera partout et nulle part à la fois, insaisissable mais toujours à la pointe de l’originalité. Et cela, toujours en totale humilité.

                    L’auteur, Pierre Hild, retrace sa carrière de manière chronologique, avec des chapitres courts et fouillés, et laisse le musicien s’exprimer longuement. Sa boulimie de collectionneur de disques plus rares et obscurs les uns que les autres prouve la propension qu’il a à vouloir tout entendre, tout découvrir ou ré-découvrir, à se rapprocher de toutes les expériences déjà réalisées pour en quelque sorte les sublimer en les simplifiant ou en les améliorant à sa sauce, qu’elle soit folklorique ou pataphysique. Il a développé aussi tout un arsenal d’instruments de musique – jouets qu’il utilise de manière minimaliste ou répétitive.

                    Un livre passionnant à lire, qui personnellement me touche beaucoup parce qu’il arrive souvent qu’au détour d’un chapitre, on retrouve des souvenirs personnels ou des situations similaires, dans la vraie vie ou dans l’utopie onirique.

 

Philippe RENAUD