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Chro201701

Chroniques de disques
Janvier 2017

 DIDIER PETIT CLAUDIA SOLAL PHILIPPE FOCH

LES VOYAGEURS DE L’ESPACE

BASTA

Didier Petit : cello-v / Claudia Solal : v / Philippe Foch : perc-elec-v

                     On savait Didier Petit adepte des espaces, des trajets les plus vifs. On ne le savait pas attiré par le cosmos, les galaxies, l’aventure spatiale. Avec les voyageurs de l’espace, on le sait maintenant.

Ici, nos trois astronautes (Didier Petit, Claudia SolalPhilippe Foch) sont propulsés par les textes d’Olivier BleysSabine MacherMariette NavarroEric PessanCharles PennequinColine PierréKarin Serres et du violoncelliste lui-même. Ici, un chant ouvert (magnifique Claudia Solal) avec étonnantes transitions. Ici, une étreinte soudée (velouté du chant, finesse de l’archet, agilité du percussionniste) pour imaginaire débordant. Que dire de ces riffs simples comme bonjour et d’une efficacité redoutable ? Que dire de ces intensités en émoi ? Juste écrire la singularité et l’évidence de leur musique et, surtout, vous inviter à accomplir avec eux cette joyeuse traversée stellaire. Pas mal de friandises vous y attendent.

Luc BOUQUET

Guillaume AKNINE, Jean DOUSTEYSSIER, Jean-Brice GODET

HARVEST

TRICOLLECTIF

Guillaume Aknine : g, harm, direction artistique ; Jean Dousteyssier : cl, harm, g ; Jean-Brice Godet : cl, harm, g, radio.


            Sil n’y avait pas le titre célèbre, rien ne disposerait l’auditeur à penser redécouvrir l’un des disques mythiques du rock américain de l’année 1972. Pourtant, cet album démarre à fort renfort d’harmonica, l’un des critères obligés du Canadien à la voix de fausset. Puis, rapidement, l’univers se construit autour des trois musiciens, improvisant à la guitare, puis aux clarinettes, créant une musique spatiale, hypnotique, répétitive, un halo de sons planant poussé à l’extrême par les deux souffleurs. La tension redescend pour donner place, sous un bourdon électronique continu, à des accentuations, à des stridences, comme des pointes acérées transperçant l’air, des trilles, des vibrations, une musique en suspension, tenant par un fil. Et quand tout s’arrête vient la mélodie. Et là, seulement, on se dit que cet air nous est familier, sans réussir à le fixer dans le temps ni l’espace. Les clarinettes s’amusent, s’entrecroisent, l’harmonica revient, et là, oui, enfin, des thèmes contenus dans Harvest surgissent puis s’estompent. Fin de la première partie.

                    La seconde démarre sous forme de radio, de fréquences improbables, puis le second thème le plus connu d’Harvest, "Words", apparait dans les limbes, les bribes d’interviews qui jaillissent ici et là, dans lesquelles Neil Young avoue son abjection pour les magazines people et son admiration pour la "computer music". La séquence suivante est digne d’un disque de Derek Bailey, avec une guitare traitant les sons à la manière du guitariste britannique, déstructurée tout comme les clarinettes qui l’accompagnent, avec une violence extrême. Le calme revenu, la mélodie de "Words" est jouée à la guitare acoustique et à la clarinette, dans le plus total dénuement. L’évocation terminée, le trio reprend la route, accords acoustiques de la guitare entrecoupés de phases nerveuses et improvisées, le thème harvest réapparait et subit un traitement plus qu’original, à base de coupures, ruptures, avant de s’éteindre majestueusement. Un disque magnifique bien que trop court.

Philippe RENAUD

LA MARMITE INFERNALE

LES HOMMES MAINTENANT !

ARFI AM 062

                    Dernière livraison du big band de l’ARFI enregistré à Tararz (69) en janvier dernier. La création "Les hommes maintenant" remontait à novembre 2015 au théâtre d’Oullins (69). Il s’agit d’un spectacle de théâtre musical mis en scène par Jean Paul Delore. "Sur scène ils s’avancent, se mettent en place, se posent, se déplacent, ce sont des hommes, ils se parlent aussi, ce sont les hommes de l’ARFI, ils défilent, vont et viennent d’arrière en avant, de tous côtés, ils entrent, prennent la lumière, se renvoient la musique. Ils sont bienveillants, drôles, solidaires, cruels, jaloux ou naïfs, ce sont les hommes… maintenant".  Voilà résumé en quelques phrases fortes le spectacle. Je dois dire que ça démarre très fort, guitare électrique et vents free. Olivier Bost en premier plan, riffs, bruitages, rythmes dansants, ambiance un peu morbide, solo de Jean Paul Autin (ss) lyrique à souhait. Suit un traditionnel espagnol joué tout en finesse, chant magnifique où trompettes et saxes brillent, la pulsation de l’orchestre étant très marquée sur la fin de la pièce ; "Après Pâques", la suite "Malachi" sont du même tonneau. Xavier Garcia électronise, drums et percus sont omniprésents. Sur "Goupil" tout le monde joue de la guitare et ça flamenc sérieux, cuivres en relai, clarinette basse (Clément Gibert), douceur, longueur, Jean Aussanaire fait penser à Sam Rivers ; blues, puissance cuivrée, superbe ! Vocaux africanisants sur un rythme binaire quasi techno. Morse dans la pièce du même nom, pas l’animal marin mais l’antique système télégraphique ; bizarre, vraiment bizarre. Pontgibaud est dans le Puy de Dôme et il y a la patte du fils du regretté Alain pour ce trad auvergnat, Bost (tb) choruse dans cette bourrée endiablée. Riffs, percus, jeux électroniques dans "Les dominos", où comment sortir des sons incongrus. C’est violent et roboratif.

                    Une petite berceuse pour reprendre son souffle, des voix, ça bavarde, chuinte, se ballade. En final, trois mouvements de la suite "Ankhesen" ; l’ensemble affirme sa puissance, swing garanti, les sons s’entremêlent et ce sont les cuivres qui chorusent, enfin grincements, contrebasses, guitares, objets, cymbalum, tragédie. Ende !

                    Ayant tous les disques de la Marmite, je dois dire que la richesse de ce qui est joué est superbe, aucune imperfection, une grande mise en place. Ce cd est non seulement exceptionnel mais il devrait faire date. A écouter d’urgence.

 Serge PERROT

Sophie AGNEL

Daunik LAZRO

MARGUERITE D’OR PÂLE

FOU RECORDS CD 21

                    "C’était à Moscou au déclin d’une journée printanière particulièrement chaude. Deux citoyens firent leur apparition…" (Mikhaïl Boulgakov). Daunik Lazro : On a longtemps gambergé pour s'accorder sur le titre. Marguerite, le roman de Bougalkov "le Maître et Marguerite" en lien avec la Russie bien sûr puisque concert à Moscou. Vers la fin du chapitre 3, le personnage nommé Berlioz glisse sur un rail de tramway, regarde "une lune d'or pâle" et se fait illico trancher la tête par le tram (suite à une malédiction proférée par le Diable). Ensuite les titres des morceaux font référence aux gens qui ont permis ce concert et qu'on a rencontrés là-bas, je n'entre pas dans les détails. Le dernier est évidemment "les yeux noirs" (trad. tzigane russe), joué en rappel, et qui a suscité l'enthousiasme. On ne l'avait jamais ni travaillé ni joué. Ainsi en va-t-il de l'impro…".

                    Qui mieux que Daunik lui-même pouvait ainsi décrire cet album, fruit d’une collaboration entre le saxophoniste baryton et la pianiste échappée un moment de l’Orchestre National de jazz… alors ces titres ? "Avec Ki" nous offre un son inouï au baryton, alors que les notes égrenées du piano envahissent l’espace jusqu’à l’extinction. "Avec Ka" est une mélopée joyeuse, notes mélangées entre touches et cordes intérieures, saxophone aigu, très aigu même, un cri résonnant dans le corps du piano avec en arrière plan, très loin, un bruissement à peine perceptible, avant de déboucher à nouveau sur le duo dans "Cat’s shoe". Des accords plaqués pour souligner un thème désarticulé du sax, avec toujours cette attractivité paradoxale pour les aigus. Mais ce qui frappe surtout, c’est le dépouillement de cette musique, issue d’une complicité indiscutable. Sans parler de réductionnisme (on en est loin), chaque note semble calculée, étudiée avant d’être exécutée, produite, placée dans l’air, et ce de manière bien entendue totalement improvisée. Lorsque Daunik s’envole, Sophie plaque des accords répétés, pour ainsi soutenir fermement cette escapade. "Ma-Ox-An" arrive ensuite, notes éructées, piano frappé, violenté, puis apaisé pour se glisser dans les interstices du souffle. Un grand moment de complicité pour une musique forte et douce à la fois. Beauté et poésie liées. « Bbystro !" est une confrontation libératrice après ces instants suspendus. Les deux musiciens se jettent à corps perdu dans l’improvisation totale, comme on les aime, pleine et entière, avec le cri du saxophone hurleur et les cognements sur le piano, en totale connivence, avant un retour rapide au calme et à la volupté… Et puis, en conclusion, ce thème des "Yeux noirs" interprété par tant de monde, mais qui arrive ici par accident, mais, vous l’aurez deviné, traité à la sauce Agnel / Lazro. Sans doute un hommage, mais aussi une manière pour les deux artistes d’affirmer leur personnalité et individualité réunies ici dans un disque splendide.

Philippe RENAUD

Christiane BOPP &

Jean-Luc PETIT

L’ECORCE ET LA SALIVE

Fou Records FR-CD19

Dist. Improjazz


                    Jean-Marc Foussat produit des albums en veux-tu en voilà en prenant soin de garnir son catalogue d’artistes légendaires comme Joëlle Léandre, Evan Parker, Derek Bailey et George Lewis (Idem 28 Rue Dunois Juillet 1982), Peter Kowald, Daunik Lazro  et Annick Nozati (Instants Chavirés), Willem Breuker Kollektief (Angoulême 18 mai 1980), Daunick Lazro, Joëlle Léandre et George Lewis (Enfances 8 Janvier 1984) et des artistes très peu connus comme le quartet de Jean-Brice Godet (Mujô), le collectif Cuir (Chez Ackenbush) et ses propres collaborations avec le clarinettiste Jean-Luc Petit (D’ou vient la lumière..) ou l’accordéoniste Claude Parle et l’altiste João Camõès (Bien Mental)…. Peu lui chaut si c’est du jazz contemporain un peu extrême (Cuir et Jean-Brice Godet), de l’impro libre ou de la musique dite contemporaine. C’est dans cette catégorie qu’on rangerait ce disque vraiment intéressant de la tromboniste Christiane Bopp et du clarinettiste contrebasse Jean-Luc Petit, aussi saxophoniste soprano. Titres poétiques ou imagés (Une image dans les voix 7’13’’, Au pays des plis 6’38’’,L’infini sur les lèvres 9’05’’, L’ombre du gel 5’32’’, Dans ce bruit d’air 4’15’’, L’ombre s’efface 8’08’’, L’écorce et la salive 8’14’’), sons graveleux et bourdonnants avec une belle variété de timbres au gros monstre et volonté de s’insérer au plus près des sons de la clarinette contrebasse du côté de la coulisse. Complémentarité, souvent au bord du silence, art de la pause, instants subtils, battements de l’air au sortir des tubes, coordination du subconscient, finesse impalpable. Une véritable maturité se fait jour dans le jeu peu ordinaire de ces deux improvisateurs qui apportent du grain à moudre au moulin de l’originalité improvisée, surtout dans le dernier quart d’heure du concert (L’ombre s’efface et L’écorce et la salive). Comment improviser à deux en ne faisant penser à personne, faire sens avec quelques sons. Fou records cherche vraiment à nous présenter des enregistrements significatifs de musiciens de la scène française qui méritent d’être entendus, parce qu’ils rafraîchissent l’idée qu’on se fait de la musique improvisée. Jean-Luc Petit et Christiane Bopp sont des artistes à suivre de près, assurément.

                    Les labels Fou Records (J-M Foussat), Improvising Beings (Julien Palomo) et Potlatch (Jacques Oger) inversent la tendance continue dans le monde des festivals / concerts / médias etc... qui resservent un peu (beaucoup) les mêmes, les artistes qui ont une notoriété.  Qui songerait à publier Christiane Bopp et Jean-Luc Petit, le tromboniste Henry Herteman , Roberto Del Piano ? Moi-même qui essaye de me tenir au courant, j'avoue n'en avoir jamais entendu parler avant que leurs albums soient publiés. Il faut un vrai courage. Or lorsque je publie ici-même des chroniques sur ces musiciens peu connus,  l'intérêt des lecteurs augmente sensiblement parfois dans des proportions importantes. J'en conclus qu'une frange du public intéressé recherche à entendre autre chose....

 Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 Julien DESPREZ, Benjamin DUBOC,

Julien LOUTELIER

TOURNESOL

DARK TREE DT06

                    Voici un trio sans souffleur qui d’entrée de jeu propose une musique très éloignée de ce que ces musiciens nous offre habituellement. Les instruments se sont en effet fondus dans un magma sonore, un bouillonnement grondant d’où émergent ici ou là des piques acérées de la guitare, des percussions ou des cymbales frottées, des cordes éraillées et grinçantes, avec en fond une contrebasse moulinée à l’archet, un drone évoluant dans des masses quelque peu effrayantes mais d’une richesse inventive très concentrée.

                    Bien que la musique ait été découpée en quatre parties dont les titres composent la phrase pour que / la / nuit / s’ouvre, on suit cette évolution  avec passion, tant il se passe de choses au cours de ces 35 minutes. Sans doute ce temps peut paraitre court, mais il correspond tout à fait à ce que Desprez, Duboc et Loutelier ont voulu décrire. Une ambiance qui correspond au nom du label : sombre et croissant.

Philippe RENAUD

Carlo Actis DATO /

Enzo ROCCO

NOISE FROM THE NEIGHBOURS

SETOLA DI MAIALE

www.setoladimaiale.net

Carlo Actis Dato : bs, ts, bcl; Enzo Rocco : elg.

roccomus@gmail.com

actisdato@libero.it

                    Cela faisait bien longtemps que l’on n’avait pas eu de nouvelles de ce duo. Carlo Actis Dato continue son parcours de musicien indépendant dans différentes formations, que ce soit son quartet, décliné sous plusieurs formes, sa participation au Minafric Orchestra de Pino Minafra, en solo ou avec, comme ici, le guitariste Enzo Rocco.

                    D’ordinaire, ce sont les voisins qui se plaignent du bruit… On retrouve dans le titre de ce disque tout l’humour décapant des deux compères, ainsi que dans les titres. Après une entrée en matière quelque peu solennelle, nous voilà transportés dans les ritournelles qui ont fait le succès du saxophoniste. Mais les compositions sont signées des deux, comme quoi il ne faut pas sous estimé Enzo Rocco, qui a trouvé là son alter ego. Alors, que ce soit "Au grand bal des asperges", "La ronda del visconte", "Rumbabamba" ou "Fango Bollente", le duo nous emmène, à force de citations et références à la musique populaire italienne et autre, là où il veut, dans un univers joyeux ou plaintif (mais pour de faux), amusé et jamais triste, dans une musique faite pour se moquer de la morosité ambiante et universelle. En dehors d’un semblant de légèreté, ce sont deux fantastiques musiciens qui démontrent aussi dans des titres comme "Briciole" ou "Duro&puro" leur réelle capacité d’improvisateurs et de grands techniciens. Rocco a fréquenté les improvisateurs britanniques, a joué avec Lol Coxhill, et est rompu à l’art guitaristique. Dato est un maitre de la clarinette basse, qu’il magnifie dans "Kumano".

                    Musique de bal, mélodies subtiles, émotionnelles, humour corrosif, on trouve de tout chez Carlo Actis Dato et Enzo Rocco. Et c’est tellement agréable à écouter !

Philippe RENAUD

Karl JANNUSKA

MIDSEASON

Shed Music

Sienna Dahlen, Denzal Sinclaire (voc), Pierre Perchaud (g), Tony Paeleman (kbd), Julien Herné (b) et Karl Jannuska (d), avec Andrew Downing (voc) et Sonia Cat Berro (voc)

Sortie en avril 2016

Batteur recherché, Karl Jannuska est également un compositeur patenté, dans une veine jazz pour The Watershed et dans un esprit plus pop avec la chanteuse Sienna Dahlen. C’est en compagnie de cette dernière que Jannuska sort Midseason, en août 2016, sur Shed, le label qu’il a créé en 2015.

Comme il l‘explique dans les notes de la pochette, Jannuska a d’abord enregistré la partie de batterie au studio des Bruères en 2013. Par la suite, il a mis des paroles sur ses treize compositions, puis enregistré les autres parties avec Dahlen et Denzal Sinclaire pour les voix, Pierre Perchaud à la guitare, Tony Paeleman aux claviers et Julien Herné à la basse. Il a aussi invité Sonia Cat Berro à joindre sa voix et Andrew Downing son violoncelle, le temps d’une chanson.

Les chansons suivent un format traditionnel et durent moins de quatre minutes (« Beautiful Fragility » est l’exception qui confirme la règle). Le plus souvent régulière à base de motifs récurrents (« Greener Grass »), tantôt légère (« Beautiful Fragility »), tantôt plus lourde dans une ambiance rock (« Earlybird »), la batterie garde une clarté, une précision et une sonorité brillante très jazz. En fait il faudrait sans doute dire les batteries, puisque Jannuska précise dans les notes de la pochette qu’il a enregistré Midseason sur la collection de batteries vintage de Jean-Christian Maas. La guitare accompagne la ryhtmique avec des boucles (« Midseason Rise ») et des ostinatos (« Canada Famous ») ou joue des lignes en contrechant du piano (« Beautiful Fragility »). Les claviers viennent étoffer les voix (« Dear In Headlights »), placent quelques effets psychédéliques (« Sleeplessness ») et des phrases répétitives (« Montreal Ballet »). Jannuska joue avec le contraste entre la voix chaude et grave de Sinclaire et celle, diaphane et ténue, de Dahlen (« Selective Memory »), notamment avec des unissons mélodieux (« Dear In Headlights »). La voix éthérée de Dahlen (« My Head Is A Music Box »), les chants langoureux (« Sunday Jog »), lancinants (« Montreal Ballet »), voire incantatoires (« Earlybird ») s’inscrivent dans la mouvance pop avec des nuances folk (« Greener Grass »).

Avec Midseason, Jannuska poursuit son aventure pop en compagnie de Dahlen. Les amateurs de chansons pop, folk ou de rock psychédélique y trouveront leur bonheur.

Bob HATTEAU

DEEP SCHROTT

THE DARK SIDE OFVOL.2

POISE EDITION 24

Dist. Alive

Wollie Kaiser, Andreas Kaling, Jan Klare, Dirk Raulf : bass saxophones.

                    Ils se définissent comme le seul quatuor de saxophone basse au monde. En attendant, ce disque, le second volume de la face sombre, démarre sur une version plus que profonde de "Our Prayer" du grand Albert. On est là dans les abimes du son le plus grave qui puisse exister, avec ses variantes dans la mélodie puissante d’Ayler. Suit un titre très expressif, "Buried alive" où les quatre saxes sonnent à l’unisson. La musique, inquiétante, est à l’image du titre – enterré vivant. Le quatuor peut rivaliser avec le groupe Urban Sax, qui lui joue sur la même puissance mais avec beaucoup plus de souffleurs. Les enceintes ont un peu de mal à supporter cette masse sonore vibrante. La comparaison avec le combo de Gilbert Artman est encore plus présente dans "Beefy Heart", un cœur de bœuf saignant à souhait. S’ensuit une suite dédiée à Hanns Eisler, dans laquelle, parmi les sept chansons reprises parfois plusieurs fois, (4 pour "Das Einheitsfrontlied"), l’univers du compositeur resurgit d’une manière très originale.

                    Le disque dure plus de 77 minutes, ce qui peut sembler long car la variété des sonorités est tout de même limitée. Mais l’expérience vaut le coup d’être entendue et écoutée.

Philippe RENAUD

Jean AUSSANAIRE

Eric BROCHARD Clément GIBERT

DERAISONNABLES

ARFI CC01

arfi@arfi.org

                    Ce cd est la musique d’un film tournée entre 1925 et 1930, film qui s’appelait "Le vignoble français" ; bien évidemment ce n’est pas la musique originale ; celle-ci a été élaborée par le trio, composée et improvisée *. Avec l’ARFI nous avons l’habitude de ces choses. Nous voici avec une série de seize pièces allant de quelques secondes à neuf minutes. Clarinettes, saxes, contrebasse, d’entrée l’émotion nous saisit. Ca gigote, les soufflants sont inspirés, Brochard n’est pas en reste avec un jeu d’archet efficace sur "Ciel rouge", entrainant les deux autres notamment Clément Gibert (bcl). "Régimes secs" s’avère quelque peu désagréable, minimal, suraigu, en rupture avec ce qui a été joué précédemment. "Au labo" swingue de nouveau avec toujours cet archet omniprésent et Jean Aussanaire au sax alto. Duo de saxes alto et soprano dans "Parcelle Michel", couinements sympas. Musique baroque dans In vinasse verito", c’est bien vrai. Fort heureusement les deux ultimes pièces renouent avec le début du disque, enlevées, pensives et d’un grand intérêt.

                    On l’aura compris, ce cd alterne de l’excellent et des choses plus anecdotiques, j’en suis d’autant plus désolé que Jean et Eric sont de vieilles connaissances et leur talent n’est pas en cause. Peut-être j’aurais du être présent à la Chapelle Sainte Anne** ce jour de mars dernier…

Serge PERROT

*C’est du moins ce que j’ai cru comprendre.

** Square Roze, 37000 Tours. 02 47 37 10 99. 

Mia ZABELKA 

MONDAY SESSIONS

Creative Sources CS 320 


                    Voici un beau témoignage d’une pratique contemporaine du violon enregistrée en concert. Travail très personnel sur la gestuelle et le son acoustique de Mia Zabelka, personnalité active en Autriche et qu’on croise sur les scènes européennes. On l'a découverte avec Maggie Nicols et John Russell dans un excellent Trio Blurb (Extraplatte 821-2). Ces Monday Sessions me rassurent car j’avais trouvé son précédent opus en solo un peu superficiel avec un son électrifié qui gommait la spécificité du violon, et la musique disons, « expérimentale ». Et c’est bien ces possibilités expressives sonores et kinesthésiques qui sont mises ici en valeur dans une dizaine de pièces développant soigneusement un aspect  bien typé de l’instrument. Il y aussi une  intervention vocale proche de la poésie sonore que j’apprécie vraiment (Oscillations). Mia Zabelka va chercher des sons inouïs, sorte de sabir de sorcière sous hypnose. Strömungen est le lieu où l’instrument gratté, percuté et frotté se transforme en discrète boîte à bruits alienImminent Disaster voit actionner l’archet de bas en haut de manière compulsive et incarne sa dimension expressionniste. Avec Entfremdung, on peut mesurer sa capacité à sublimer l’instrument comme marqueur culturel et en faire un objet sonore, à creuser jusqu’à l’extrême les propriétés astringentes de l’archet sur les quatre cordes presque simultanément en les pressant sans relâche laissant s’échapper des microsons hyper-aigus. Stream of Consciousness est une belle construction spontanée où des éléments apparemment disparates s’enchaînent comme dans un rêve. Voici un superbe ouvrage qui, s’il ne fait pas montre de la maestria violinistique exceptionnelle des solos enregistrés de Carlos Zingaro ou de Malcolm Goldstein, atteint le même haut niveau musical et de liberté par l’ expressivité, la sensibilité, et un goût irrépressible pour un son brut, hanté. De la free-music sans concession.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

ENTEN ELLER

TIRESIA

info@massimobarbiero.com

                    On ne compte plus le nombre de disques que ce quartet italien a pu produire, avec à chaque fois la même qualité. La musique d’Enten Eller puise dans les racines folkloriques du pays dans lequel ces musiciens vivent, avec une dose de modernité apportée par les expériences d’improvisateurs de chaque membre. Le guitariste Maurizio Brunod ouvre les hostilités à la guitare acoustique, rejoint par la trompette de l’excellent Alberto Mandarini (il fut membre de l’Italian Instabile Orchestra) et d’une rythmique composée du bassiste Giovanni Maier, présent dans pas mal d’expériences européennes, et du batteur Massimo Barbiero, co-fondateur du groupe avec Brunod mais aussi à l’origine de l’ensemble de percussionnistes Odwalla, à la richesse harmonique insoupçonnée de par la variété des instruments utilisés.

                    Les thèmes (ici au nombre de trois, dont une pièce de plus de trente minutes) sont écrits en commun et laissent des espaces de liberté consacrés à l’improvisation jouant sur la texture, les timbres, les couleurs : peaux distendues, trompette bouchée ou naturelle, basse jouée à l’archet à laquelle s’ajoute parfois le violon de l’invité, Emanuele Parrini, distorsion de la guitare, auxquels s’ajoutent un peu d’électronique et des effets. Enten Eller raconte de bien belles histoires, avec un langage qui devient reconnaissable au fil des albums, et s’affirme comme l’un des meilleurs quartets de la Péninsule.

Philippe RENAUD

 I GIGANTI DELLA MONTAGNA

Feat. Stefano MALTESE

OI DIALOGOI

SLAM 555

Dist. Improjazz

                    Dans le même esprit, mais avec une instrumentation différente (saxes, piano et violoncelle) se présent le quartet I Giganti della Montagna. Même source d’inspiration, des ritournelles traditionnelles siciliennes, et la présence dans ce disque du saxello, de la flute et de la clarinette basse de Stefano Maltese. Stefano, on vous en a déjà parlé il y a quelques années, mais apparemment notre présentation élogieuse (et méritée) n’a pas produit ses fruits, puisqu’il n’a guère été invité dans nos festivals hexagonaux. Lui n’en a cure, et poursuit une carrière essentiellement dans son ile natale, relayé ici par un autre saxophoniste, britannique celui-là, George Haslam et son label Slam qui continue à nous faire découvrir de sérieux talents.

                    Maltese signe trois titres sur ce disque qui vient de sortir mais qui date de 2014, alors que l’autre saxophoniste, alto et baryton, Ferdinando D’Urso (3 titres également) complète avec le violoncelliste Federico Sconosciuto (2 pièces) et le pianiste Lorenzo Paesani (un morceau) le répertoire de ce disque.

                    Là aussi les trames ne sont présentent que pour permettre une liberté totale de chacun, avec sans doute une plus grande finesse dans les titres de Maltese, notamment lorsqu’il joue de la flute, et une puissante énergie dans les compositions de D’Urso. Un groupe sans batteur, il faut le signaler, mais cette musique expressionniste n’a pas besoin de ce support pour s’épanouir.

Philippe RENAUD 



Simon NABATOV TRIO

PICKING ORDER

Leo CD LR 765

                    Simon Nabatov est omniprésent sur le label Leo  d’abord pour son grand talent de pianiste et aussi parce qu’il est originaire de Moscou avant d’avoir émigré à New York avec ses parents et étudié la musique à la Juilliard School. Leo nous a fait découvrir les improvisateurs de l’ex-U.R.S.S. (Ganelin Trio et Sainkho Namchylak) et s’est attaché à les publier sans discontinuer. Donc, on ne trouve pas moins de 20 albums de Simon Nabatov sur le catalogue Leo avec des partenaires comme Frank Gratkowski, Nils Wogram, Matthias Schubert, Mark Dresser, Ernst Reyseger, Phil Minton, Tom Rainey, Mark Feldman, Han Bennink, Luk Houtkamp et tout çà depuis 2001, année où il avait initié sa présence sur le label avec l’excellent Nature Morte en compagnie de Phil Minton, Frank Gratkowski et Nils Wogram. Il peut s’estimer heureux, si on compare le nombre d’albums de Fred Van Hove, le pianiste préféré des praticiens et connaisseurs de la free music européenne, ces vingt cinq dernières années. Simon Nabatov est un pianiste virtuose absolument remarquable avec un background classique impressionnant et une capacité à improviser dans différentes directions entre jazz d’avant-garde et improvisation libre avec l’éclairage de la musique contemporaine. Les musiciens avec qui il a travaillé intensivement sont des artistes passionnants comme le saxophoniste et clarinettiste Frank Gratkowski et le tromboniste Nils Wogram. Récemment, il collabore avec des artistes de musique traditionnelle. Ici, picking order est un trio piano basse batterie somme toute classique et ses partenaires sont de solides musiciens. La musique très libérée (par rapport au jazz contemporain), à la fois dense, lisible, intelligente et parfois ébouriffante (quel pianiste !), requiert l’attention sans répit avec une réelle exigence. Il y a çà et là des choses audacieuses (même par rapport au free-jazz). Le tandem contrebasse batterie de Stefan Schönegg et Dominik Mahnig joue très professionnellement avec une certaine finesse, comme des jazzmen qui se mettent à improviser le plus librement possible tout en maintenant une forme de construction qui respecte le gabarit du trio piano- basse-batterie et avec des réflexes issus de cette pratique. Mais pour quelqu’un comme moi qui recherche l’originalité et l’invention et qui a été biberonné dans la musique de Fred Van Hove, Irene Schweizer, Paul Lovens, Paul Lytton, Maarten Altena, Evan Parker, Derek Bailey, Paul Rutherford, Gunther Christmann, Phil Wachsmann, Roger Turner etc… je trouve ce jeu en célérité un peu sans saveur, même si l’énergie n’est pas feinte. Je ne vais pas vous faire le coup du «je ne m’intéresse qu’à la musique improvisée non-idiomatique», car ceux qui parcourent mon blog savent que j’ai des goûts assez variés. Mais je préfère toujours l’originalité, le risque, l’imagination, la fantaisie, la recherche personnelle, le musicien qui ne ressemble à aucun autre, etc…  La technique instrumentale ne suffit pas à mes oreilles. Gageons que ses musiciens mûrissent et trouvent leur propre voix/voie créative. Sinon cela s’écoute avec intérêt et pour quelqu’un qui veut s‘initier au jazz libre / à l’improvisation à travers le piano, c’est une bonne porte d’entrée vers ces univers.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


Irène KEPL

SOLOS

FOU RECORDS FR020

Dist. Improjazz 

                    Enregistré le 6 mars 2016 par Jean Marc Foussat, voici un disque de la violoniste autrichienne Irène Kepl, musicienne de formation classique ; elle a étudié le jazz et l’improv, obtenu de nombreux prix dans son pays, a joué à Moers, Klangspuren, Java Jazz, a travaillé avec Joe McPhee, Joëlle Léandre, Paul Rogers. Enfin elle a récemment enregistré sur les labels Slam, Another Timbre, etc…

                    Douze pièces sur ce cd en violon solo et sans aucun ajout électronique, c’est assez rare pour être souligné. Seule à ma connaissance Mary Oliver, la violoniste alto de l’ICP Orchestra avait fait ce type de performance (juillet 2000 – ICP 038). Le violon instrument principal de la musique classique n’a jamais été vraiment ma tasse de thé, trop bourgeois pour un vieux saxo free comme moi. Néanmoins, certains morceaux décollent bien, la dame donne de la voix, malgré certaines pièces quelque peu minimales ("Move across"). "Candid" est beaucoup plus intéressant, réverb et vraisemblablement re recording, voix à l’octave. L’on tape du pied dans "AmiNIMAL", au titre trompeur qui trompe l’ennemi potentiel, rapidité, vélocité, progress, coups d’archet surs, d’une grande musicalité, et là nous sommes transportés chez Carlos Corujo "Zingaro", fabuleux violoniste portugais entendu voilà bien longtemps*. Ca gratte dans "Drop out" et "Apogee" est même brutal ; le bourge se transforme en révolutionnaire-plaisir. La pièce suivante est excellente, hurlante et violente. Dans "Forget me not" le son est fort, puissant, rentre dedans, comme les cordes doivent souffrir !  "Walzer on the roof", joué pizzicato, se révèle percussif, les coups d’archet s’égrennant parfois. Comme pour récompenser l’auditeur de l’avoir suivie jusqu’au bout dans ses escarpements, Kepl nous entraine dans un joli final. J’avoue, on l’aura remarqué, que j’avais un certain a priori en introduisant ce cd dans ma platine ; non seulement ce disque est bon, très même, mais aussi Lasy Kepl a un talent fou ; Jean Marc Foussat en nous faisant découvrir des musiciens(ciennes) inconnu(e)s trace le sillon d’un label qui devrait marquer ces musiques improvisées que nous chérissons tant.

Serge PERROT

*Improjazz n° 63, interview Perrot / Tarche, mars 2000.

Hugo BLOUIN, Claude BOURQUE, Paul GREGOIRE

L’OSSUAIRE

TOUR DE BRAS TDB173 cd


                    Voilà une expérience peu banale réalisée par le label canadien Tour de Bras sur un sous-label intitulé Engrenage Noir, et surtout par les trois artistes qui sont à l’origine de la construction de cet ossuaire. Natif de Verdun (Meuse, France), je ne connaissais que l’ossuaire de Douaumont, haut lieu symbolique pour commémorer la boucherie inutile de la première guerre mondiale et rendre hommage à des pauvres gars dont on n’a même pas pu retrouver l’identité. Ici, ce sont les baleines qui ont donné leurs squelettes pour fabriquer cette énorme sculpture musicale dénommée un orgue à feu.

                    Cette sculpture monu-mentale a été construite aux iles de la Madeleine pendant l’été 2013. Elle est faite de tuyaux de métal résonnant à l’aide de torches au propane et d’ossements de–justement- baleines, créant une esthétique qui a fourni l’inspiration tout au long du projet. Le travail consistait d’une part à trouver des tuyaux de différents diamètres, à les couper de différentes longueurs pour atteindre les notes souhaitées, et à se procurer les torches offrant le plus de variantes au niveau de la flamme.

                    En fait, les ossements (ceux d’un cachalot retrouvé échoué sur une plage des iles de la Madeleine) ont complété la sculpture uniquement pour l’esthétique.

                    Cette expérience a été gravée sur deux cds, l’un à huis clos, le second en public. Nous ne sommes pas loin des répétitifs américains ou européens, plus sur le deuxième disque en public que sur le premier, sans doute que les possibilités de variations sur le son étaient plus étendues et moins risquées. Il en ressort quatre pièces expérimentales superbes, dans la lignée des Eno/Fripp, Harold Budd, Michael Nyman, Glass, Noncarrow et consorts, à partir d’une œuvre d’art spectaculaire.

Philippe RENAUD 

HENRI ROGER FREE VERTICAL COMPOSITIONS

FACING YOU

IMR 010

Dist. Improjazz

                    Henri Roger est un excellent pianiste de la scène alternative visiblement intéressé par les possibilités combinatoires de l’électronique. Free Vertical Compositions comporte 11 compositions basées sur des pulsations entrecroisées et une multiplication d’accords et de voix jouées aux claviers électroniques et aux percussions électroniques, avec une solide dose de loops qu’il a un malin plaisir à contrarier. Le musicien obtient des variations intéressantes en décalant subtilement les rythmes et évoque sans peine des voyages intersidéraux "réalistes - oniriques", plutôt Druillet que Tintin. On entend aussi des orgues qui chavirent et s’enfoncent dans l’inconnu (#4) ou les sonorités étirées d’un bandonéon. Sans parler de contrepoints curieux. Sa démarche musicale est illustrée par des œuvres graphiques digitales incluses dans le livret et qui évoquent indubitablement la musique. Il y a une relation évidente. Je ne vais pas cacher que cette démarche est assez éloignée de mes préoccupations aussi bien comme artiste que comme critique. Toutefois, les superbes qualités de musicien d’Henri Roger, l’aspect souvent organique des sonorités et cette impression de mystère, (car mystère il y a : All Music, design & layout : Henri Roger,  mais encore ?)  parfois carrément free (#7) etc… font qu’il se trouvera certainement des auditeurs pour écouter et apprécier cette musique originalement construite. Un peu hors du sujet de mes pérégrinations musicales, mais s'inscrivant parfaitement dans le champ des Musiques de Traverse qui peuvent mener un public (disonsprog-rock/ expérimental "rythmique" vers la découverte des possibilités de l'improvisation libres radicales et des compositeurs extrêmes. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

ROVA CHANNELING COLTRANE

ELECTRIC ASCENSION

ROGUEART 0065

CD + DVD

Dist. Improjazz

www.rogueart.com 

                    Enregistré lors du festival de Guelph en 2012, cette formation avait pour but de revisiter à sa manière l’album mythique de John Coltrane qui date lui de 1965. Et de quelle manière ! Point de revival ici, même si l’orchestre réunit quelques vétérans de la scène improvisée et jazz d’avant-garde internationale, jugez plutôt (dans le désordre) : Fred Frith, Ikue Mori, Nels Cline, Rob Mazurek, Chris Brown, Hamid Drake, Carla Kihlstedt, Jenny Scheinman, et les quatre membres du Rova Saxophone Quartet, indispensables à l’opération (Larry Ochs, Jon Raskin, Steve Adams et Bruce Ackley).

                    Après une introduction électronique, toute en douceur (Mori, Brown), les saxophones déferlent dans un magma sonore ravageur. Pas de place à la finesse, c’est l’artillerie lourde qui est déployée ! Ensuite, la parole est donnée plus finement aux autres instruments, que ce soit la guitare électrique de Nels Cline (Fred Frith est à la basse) ou les violons de Carla ou de Jenny, dans lesquels vient se glisser le cornet de Masurek ; puis, à nouveau, les autres souffleurs réaniment le thème. Cette alternance se poursuit le long des 68 minutes que dure le disque, soit, on l’aura compris, un peu plus de temps que l’original.

                    Le DVD (45 minutes) est un documentaire retraçant l’histoire et le processus créatif de cette formation. 

ROVA ORKESTROVA

NO FAVORITES !

NEW WORLD RECORDS 80782

www.newworldrecords.org

 

                    Le Rova est encore à l’origine d’un autre orchestre qui cette fois rend hommage à Laurence "Butch" Morris. Cette fois pas d’autres saxophonistes ou souffleurs invités, le quartet s’est entouré de cordes : violon, viola, violoncelle, basse acoustique ou électrique, guitare électrique, et d’un batteur, un second (Gino Robair) étant chargé de la direction. Ou conduction, comme aimait la qualifier le trompettiste décédé en janvier 2013.

                    Le premier thème est signé Larry Ochs, thème amorcé aux saxophones et à la batterie, les différentes cordes s’intégrant petit à petit puis prennent toute la place. En réponse, les saxophones répondent et entament un dialogue prenant la forme d’un combat, d’une rivalité sans vainqueurs (ni vaincus). Le second thème, signé Steve Adams et Jon Raskin, se situe plutôt dans une mouvance minimaliste, voire contemporaine, et donne la parole plutôt aux cordes. La pièce maitresse est signée par le quartet et se déploie sur près d’une demi-heure, dans le même esprit, mais les interconnections entre souffleurs et cordes sont plus présentes, plus structurées. Enfin les cordes s’assagissent pour former un tapis sonore d’où émergent ici et là de légères variations, puis le violon seul, la contrebasse seule, les deux en duo avant la reprise ferme et décalée par l’ensemble des autres participants, avec par endroits une distorsion généralisée des instruments. Une pièce certainement de grande qualité qui nécessite plusieurs écoutes attentives afin d’en démêler l’extrême complexité.

Larry OCHS

THE FICTIVE FIVE

TZADIK TZ 4012

                    Où l’on poursuit le travail inlassable du saxophoniste. Dans les notes du disque, il rappelle  qu’il aime composer des pièces pour inviter les musiciens, à la découverte permanente. Et c’est bien de découverte dont il s’agit ici. Notamment au niveau des musiciens présents ici, les étoiles montantes que sont Nate Wooley (trompette) ou Pascal Niggenkemper (contrebasse).  On ne présente plus l’autre contrebassiste du quintet, un certain Ken Filiano, de toutes les entreprises mais toujours aussi curieux de tout. Harris Eisenstadt, le batteur, n’est pas non plus un inconnu, lui que l’on rencontre maintenant sur bon nombre de labels européens.

                    Alors la musique ? Et bien nous avons droit ici à un quintet de free music rendant hommage, au moins pour trois des quatre compositions, aux réalisateurs de films, des artistes qui ne sont pas dans le monde de la musique. Larry Ochs pense que la musique est désormais (au XXIème siècle) beaucoup moins considérée que par le passé, qu’il y a énormément moins de salles de concerts, de place pour la musique à la télévision, et que cela suffisait. Ochs se souvient de la musique de Steve Lacy, qui dédié pratiquement chacun de ses morceaux à un artiste, la plupart du temps à un musicien.  Le saxophoniste dédie ces trois pièces à Wim Wenders ("Similitude"), William Kentridge ("By any other time") et Kelly Reichardt (“Translucent), moins connue car la réalisatrice a commis peu de films. Larry Ochs crée ces structures dans le but d’offrir à l’auditeur qui ferme les yeux des paysages sonores, des scénarios de –justement- films, et il nous invite au voyage. Il est particulièrement bien aidé dans sa démarche par des musiciens exceptionnels, les deux contrebasses et la trompette exultant une musique subtile, contemporaine, imaginative.

Philippe RENAUD 

BOUNCE TRIO

Diplômé du Conservatoire de Chambéry et de la New School University de New York, Matthieu Marthouret se met à l’orgue Hammond au début des années 2000 et commence à tourner et enregistrer (Playground et Upbeats) avec son Organ Quartet. En 2012, il forme le Bounce Trio en compagnie du saxophoniste et clarinettiste Toine Thys et du batteur Gautier Garrigue. Dans la foulée, Marthouret fonde le label We See Music Records, sur lequel sortent Small Streams... Big Rivers, en 2014, et Contrasts, en octobre 2016.

Dans les deux disques du Bounce Trio, le répertoire se partage entre des morceaux de Marthouret, Thys ou cosignés, et des interprétations de thèmes fétiches de l’organiste : « The Guy’s In Love With You » de Burt Baccharach, « Tropicalia » de Beck Hansen et « Visions » de Stevie Wonder dans Small Streams… Big Rivers ; « Kind Folk » de Kenny Wheeler et Tiziana Simona  et « Shine On You Crazy Diamond » des Pink Floyd dans Contrasts.

BOUNCE TRIO

CONTRASTS

We See Music – WSMD003

Toine Thys (ts, bcl), Matthieu Marthouret (org, kbd) et Gautier Garrigue (d), avec Serge Lazarevitch (g) et Nicolas Kummert (voc).

Sortie en octobre 2016

Marthouret dédie Contrasts à toutes les « victimes innocentes » ; « It Should Have Been A Normal Day » et « Innocent Victims » ont été écrits en hommage aux personnes assassinées en novembre 2015 et en janvier 2016. Le trio invite le guitariste Serge Lazarevith sur neuf des douze morceaux et la voix de Nicolas Kummert pour « Innocent Victims ».

Contrasts possède un groove contagieux (« Keepin It Quiet »), accentuée par la sonorité churchy de l’orgue Hammond (« Bounce One »). Marthouret joue des lignes de basse entraînantes (« Keepin It Quiet »), place des effets wawa vintage (« Bounce One ») ou des nappes électro aériennes (« Bounce Ten »), fait ronfler son orgue (« J .Z. ») et laisse beaucoup d’espace à Thys… Le trio passe d’un morceau hard bop énergique (« J.Z. ») au tube des Pink Floyd, de l’ambiance joyeuse des îles (« Kind Folk ») à un hymne solennel (« It Should Have Been A Normal Day »)… Un gros son plein au saxophone (« Bounce One »), une élégance précieuse à la clarinette basse (« Innocent Victims »), des phrases sinueuses au ténor (« Keepin It Quiet »), un sens mélodique affûté (« Keepin It Quiet ») et une mise en place précise (« J.Z. ») font de Thys un partenaire de choix. La batterie de Garrigue danse (« Keepin It Quiet »), foisonne (« Bounce One ») et swingue constamment (« J.Z »), tandis que son jeu percussif renforce l’atmosphère caribéenne de « Kind Folk ». Les contre-chants de Lazarevitch mettent en relief le discours de l’orgue (« Bounce One ») ou les vocalises de Kummert (« Innocent Victims ») et ses chorus étoffent la palette sonore du trio (« Kind Folk »).

 

BOUNCE TRIO

SMALL STREAMS… BIG RIVERS

We See Music – WSMD002

Toine Thys (ts, bcl), Matthieu Marthouret (org, kbd) et Gautier Garrigue (d).

Sortie en septembre 2014

Small Streams… Big Rivers… est davantage marqué par le hard-bop : thèmes exposés à l’unisson (« Tropicalia »), walking de l’Hammond (« Bounce Four »), chabada de la batterie (« Joe »), structure thème – solo – thème… avec, toujours, une bonne dose de groove (« Years »), des dialogues soignés (« Six For bill ») et des mélodies réussies (« Bounce Neuf »).

Le trio porte bien son nom : la musique du Bounce Trio bondit d‘une mélodie à l’autre portée par un groove aux contours funky.

Bob HATTEAU

Sur quelques disques bataves

 

Michael MOORE

FELIX QUARTET

RAMBOY #33

Dist.  Toonsist

                    Cela faisait un certain temps que nous n’avions pas reçu de nouvelles du clarinettiste (mais aussi saxophoniste alto) Michael Moore et de son label Ramboy. Son Felix quartet a de quoi être heureux : un all stars de la musique néerlandaise, avec Wolter Wierbos au trombone, Wilbert de Joode à la basse et Michael Vatcher à la batterie. Le premier titre nous rassure d’emblée ; la créativité et la qualité sont là. "Ramses" démarre comme une longue plainte s’évanouissant jusqu’à l’extension avant que la basse véloce ne se mette à poser les bases d’un swing enlevé et soutenu par la batterie toujours aussi joyeuse d’un Vatcher impérial. Les deux souffleurs entrent en scène dans un bref dialogue avant de replonger en un court glissando vers un monde grouillant et pétillant. "A drubbing" qui suit reste dans la veine d’une déstructuration des sons,  aux confins de la musique contemporaine, jeu d’archet, percussions légères sur les cymbales ou les bords des toms, unisson des cuivres, puis éclatements, éparpillements accompagnés de fusées. L’enregistrement étant en public, les applaudissements à la fin de ce morceau perturbent quelque peu l’ambiance. Très vite, le quartet repart, de manière plus ordonnée, avec insistance de la batterie très lourde et binaire, suivie (ou pas) par la basse et un saxophone très mélodique, contrebalancé par un trombone inquiétant ("Big Dog").

                    Un peu de mélancolie pour débuter "Away away" avant de s’engager sur un terrain plus chaotique, des éclats dans "Lower Forty" avec un trombone agressif, l’apparition du dulcimer dans "Cry" (Vatcher) joué avec des marteaux, avant de déboucher sur un titre beaucoup plus chabada ("Ant Highway") qui pourrait convenir comme musique de film. Enfin, "Tis Abay" est introduit par la voix du trombone, tout en éraillement et salive débordante, alors qu’un climat quelque peu anxiogène se tisse derrière avec la "rythmique" ; au fil du temps, la mélodie s’installe, un thème d’une beauté profonde, qui se répète, se décline, évolue pour conclure un disque très agréable.

Philippe RENAUD 

INSTANT COMPOSERS POOL

RESTLESS IN PIECES

ICP 54

Dist. Toondist

www.icporchestra.com

                    Où l’on retrouve deux des membres du Felix Quartet. Un disque qui débute par la voix d’un petit nouveau dans ce combo légendaire, le chanteur Mattijs van de Woerd. Surprenant en effet. Mais l’ICP Orchestra nous a toujours habitués à des arrangements inattendus. Le pianiste Guus Janssen étant définitivement intégré, le reste de la troupe n’a pas varié. Han Bennink semble être le seul meneur désormais, mais la notion de groupe est réelle dans cet orchestre démocratique et libertaire à la fois. Chacun sait se faire entendre, la cohésion entre les cordes d’Ernst Glerum, Mary Oliver et Tristan Honsinger ne faillit pas à sa légende, Wierbos lance toujours de son trombone des piques acérées, imité par la trompette de Thomas Heberer, le sax ténor de Tobias Delius, l’alto de Michael Moore et la clarinette d’Ab Baars. Le répertoire s’est un peu plus orienté vers l’improvisation dans la composition, même si l’on retrouve ici des thèmes d’Herbie Nichols ou de Monk, musiciens choyés par l’orchestre néerlandais. Misha Mengelberg est toujours présent, que ce soit dans les compostions ("Kwijt", "Samba Zombie", "Rollo I et II", "Anatole") ou les arrangements "Blue Chopsticks" de Nichols.

                    Comme d’habitude donc, on ne s’ennuie jamais à l’écoute d’un disque de l’ICP, celui-ci n’échappe pas à la règle.

Philippe RENAUD  

BIK BENT BRAAM

GOES BONZAI

BBB CD 02

Dist. Toondist.

Jan Willem van der Ham (altosax and bassoon), Bart van der Putten (altosax and clarinet), Frans Vermeerssen (tenorsax), Frank Nielander (baritonesax), Angelo Verploegen (trumpet), Eric Boeren (cornet), Hans Sparla (trombone), Joost Buis (trombone), Peter Haex (tenortuba), Patrick Votrian (basstuba), Michiel Braam (piano), Wilbert De Joode (double bass), Joop van Erven (children's drum) 

                    Pour ce nouveau disque, le toujours innovateur pianiste Michiel Braam a composé  pour son orchestre Bik Bent Braam 26 courtes pièces (d’où le titre de l’album) et a laissé la liberté aux musiciens de choisir chacun deux de ces pièces et de décider de quelle manière les introduire, en donnant le tempo et les dynamiques. Ensuite, ces données sont distribués aux autres musiciens chargés chacun à part égale du développement de la pièce, où l’improvisation tient la plus grande place. Ainsi, il se peut qu’on entende des morceaux différents simultanément, ou certaines pièces peuvent être dirigées en fonction d’autres. Et, franchement, le résultat est une réussite. On passe allégrement d’une pièce découpée en morceaux à un thème que n’aurait pas renier Duke Ellington.

                    Mais la majorité des titres se laisse emporter dans un tourbillon de free music chaleureuse et roborative, comme on les aime venant de formations basées sur le souffle (ici ils sont dix, plus contrebasse / batterie et le leader). Ça virevolte, ça grouille, ça grommelle, mais aussi ça joue le blues comme personne. Et ça fait beaucoup de bien.

Philippe RENAUD

HET ORGEL TRIO

BIRD & BEYOND

LOPLOP LLr 044

dionnijland@ziggo.nl

www.hetorgeltrio.nl

 

                    Revoilà le Bird interprété à l’orgue cette fois. Au Pipe organ, avec des gros boutons partout, et  des tuyaux, comme ceux qu’on trouve essentiellement dans les églises. Pour cette tentative, l’organiste Berry van Berkum s’est entouré du clarinettiste Steven Kampermann et du contrebassiste Dion Nijland. Clarinette et orgue d’église ont toujours fait bon ménage, essentiellement dans un registre classique. Ici, les compositions de Charlie Parker, qui servent de trame, sont "décomposées" par le trio puis adaptées au format. L’enregistrement a eu lieu dans l’église Nicolaï d’Utrecht, bâtiment du 12ème siècle, et cela s’entend, notamment avec la réverbération longue et profonde qui permet notamment à la clarinette de résonner merveilleusement bien.

                    Onze morceaux dans ce disque, choisis pour l’espace laissé libre à l’intérieur des thèmes. Certains sont soit retravaillés et développés à l’intérieur même, d’autres se voient transformés en raison des multiples possibilités sonores qu’offre l’orgue.

                    Une revisitation originale permettant de se replonger dans un univers doublement original, celui de l’époque (Parker est décédé il y a 60 ans) et celui actuel, tout en respectant à la fois le fond et (parfois) la forme.

Philippe RENAUD

BOI AKIH

LIQUID SONGS

TRYTONE TT559-070

Dist. Toondist

                    D’ordinaire, avec le label Trytone, on quitte le romantisme d’après guerre pour des contrées plutôt musclées, rythmiquement parlant. Il n’en est rien pour ce disque, né à la suite d’une tournée en Indonésie, si ce n’est la nature sauvage de la petite ile de Saparua, située à l’est d’Ambon, dans l’archipel des Moluques, fréquentée par le duo Niels Brouwer / Monica Akihary. La seule chose à y faire (et ce n’est déjà pas mal) est de regarder monter et descendre les marées ; il s’en est suivi la composition et l’écriture de huit pièces, des "Liquid Songs", qui dans la tradition de l’archipel, correspondent à des histoires du passé adaptées au présent.

                    Les paroles du premier titre, "Liquid songs" ont  été écrites dans un dialecte local, par la chanteuse Monica Akihary. La guitare de Niels Brouwer l’accompagne, mais on retiendra plutôt le jeu de clarinette basse (et contrebasse) de Tobias Klein, qui donne une couleur particulière au thème.

                    Après une petite chanson sans prétention, le groupe (il faut aussi mentionner Ryoko Imai – marimba, reyong & percussion) se lance dans une improvisation musclée, soutenue par la clarinette rageuse de Klein et les onomatopées de Akihary qui se transforment en une douce berceuse accompagnée de la seule guitare.

                    La voix est l’élément essentielle dans cette musique, principalement parce que les textes sont écrits dans la langue indonésienne. Mais elle sait aussi se faire souffle, cri, avec la clarinette mais aussi le marimba comme supports (travail remarquable de discrétion et de justesse de la percussionniste) le tout ponctué par la guitare acoustique. Une musique ethnique, musique du monde, d’une autre culture peut être mais qui, reste dans l’esprit de l’improvisation, nous raconte de belles histoires.

Philippe RENAUD


 Joëlle LEANDRE &

Théo CECCALDI

ELASTIC

CIPSELA CIP 006

                    Après avoir publié l’extraordinaire album solo d’un des deux ou trois géants du violon improvisé, Carlos ZingaroCipsela nous propose un autre album de cordes dont la qualité musicale se hisse à des hauteurs voisines, Elastic. J’ai toujours trouvé que si Joëlle Léandre a bien du talent musical, son parcours enregistré et publié était un trop étendu par rapport à ce pour quoi elle excelle. Par exemple, j’adore le trio des Diaboliques avec Irène Schweizer et Maggie Nichols. Plutôt qu’improvisatrice libre (ou radicale etc…), je qualifierais sa démarche de compositrice de l’instant pour son goût sûr à construire une musique intéressante à l’aide de l’improvisation et avec de la suite dans les idées. Fort heureusement, l’adage des compositeurs violonistes du lignage Rosenberg est ici entendu : Joëlle Léandre joue avec un autre excellent cordiste, le violoniste Théo Ceccaldi, et cela pour le grand plaisir de nos oreilles, ces deux instruments étant faits l’un pour l’autre. Cette suite enregistrée en concert semble bien organisée, mais j’imagine qu’elle a été crée dans l’instant, l’écoute, la construction, le sens de la forme etc… étant une seconde nature pour ces deux musiciens. Par exemple, on prend la liberté de faire du « call and response » explicite seulement une fois arrivé au numéro # 6 final de la suite, laquelle coule de source depuis le début et semble se terminer abruptement comme par surprise.  Mais un numéro # 7 (non mentionné sur la pochette) raconte encore une belle histoire intime de frottements indécis, allégoriques, fantomatiques. Avant ces deux événements musicaux bien marquants, on a bien mis ici l’excédent de virtuosité et d’énergie « palpable » sur le côté  pour se concentrer sur la qualité sonore et des variations subtiles sur des choses élémentaires en vue (!) de stimuler l’écoute et de créer du sens. Entente parfaite. Il se dégage une véritable maturité musicale et une sorte de qualité visuelle, picturale dans le matériau sonore. Une des qualités intrinsèques de Joëlle Léandre est le pouvoir de communiquer l’essentiel à un public qui commence à découvrir ce type de musique et de toucher sa corde sensible. Elle le fait sincèrement et son collègue a très bien compris la démarche. Une seule pointe d’humour surgit et cela suffit (#6). Johannes Rosenberg a insisté sur l’importance capitale pour les violons, altos, violoncelles et contrebasses d’improviser ensemble exclusivement. En effet, il y a une qualité sonore spécifique qui se transmet d’un instrument à l’autre et, à travers lui, vers chaque instrumentiste. Cette qualité révèle la nature de l’instrument, etc… Cet Elastic en est la preuve tangible. Je préfère cette association violon – contrebasse, Ceccaldi – Léandre, que les opus avec des saxophonistes, par exemple, auxquels Joëlle s’est livré, que ce soit Braxton ou Lacy. Même si je suis un inconditionnel des duos de ces deux artistes, il y a une logique dans les démarches musicales et il est parfois bon de suivre ce simple bon sens jusqu’à ce que la bonne fortune vous autorise tourner le dos aux évidences pour vous singulariser une fois pour toutes à la surprise générale. Donc, si je donne un avis vraiment favorable à l’écoute de cette musique, je ne cache pas qu’en matière de cordes – petits et gros violons, je préfère sensiblement l’altiste Benedict Taylor et son tout récent opus solo Pugilism, le solo de Carlos Zingaro pour Cipsela (Live at The Mosteiro de Santa Clara) et ceux de Charlotte Hug (à l’alto) publiés chez Emanem. A la contrebasse, le Volume de John Edwards. En matière de rencontres violon - contrebasse, le duo de Barre Phillips et Malcolm Goldstein pour Bab Ili Lef et celui de Phil Wachsmann et Teppo Hauta-Aho, August Steps (Bead) sont de solides références tout comme le Grand Duo de Maarten Altena et Maurice Horsthuis (Claxon). Je trouve leurs musiques plus riches, plus requérantes et correspondant mieux, à mon avis, aux défis de l’improvisation totale et à mon expérience d’écoute de cette musique.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Sur deux disques de SYLVAIN DARRIFOURCQ

IN LOVE WITH

AXEL EROTIC

Becoq

Sylvain Darrifourcq : dr-perc / Théo Ceccaldi : vln / Valentin Ceccaldi : cello

                    Trente-cinq petites minutes avec les Ceccaldi Brothers et Sylvain Darrifourcq, ça ne se refuse pas. Donc…

                    Cordes tendues, staccatos soudés et accrochés au cisaillement : une armée se lève que les tambours ne peuvent stopper. Pire : que les tambours excitent, obligent à accélérer avant de désintégrer le cercle. D’autres aventures commencent. Elles passent par des silences en pointillés, du morse pointilleux, des dérivations ubuesques, du jazz bien frappé, de la techno d’after-prisunic, des montagnes russes, des césures constantes, des cadences périlleuses, du zapping avisé-rusé, des stries intimes, des mélodies que l’on ne voyait pas venir. Tout ceci et même plus en trente-cinq petites minutes. L’exploit mérite d’être souligné. Et écouté bien sûr…

AKOSH S. & Sylvain DARRIFOURCQ

APOPTOSE

Meta Records

Akosh S. : ts-ss-zither-perc / Sylvain Darrifourcq : dr-perc-zither

                    Il y a quelques mois : Akosh S. et Sylvain Darrifourcq en concert dans la médiathèque de mon petit village. Public du troisième âge, embouteillage de déambulateurs. Akosh et Darrifourcq en mode furies, impression de violence absolue. Public se projetant vers les sorties de secours. Stoïques et avertis, on tient le choc. Mais on se dit que quelque chose manque.

                    Aujourd’hui : Akosh S. et Sylvain Darrifourcq sur CD. Toute autre impression. Des violences (toujours cette impression de trop plein chez le saxophoniste) mais des respirations bienvenues (instrumentarium élargi). Jeu serré du batteur, hurlements du ténor, crescendo mortel : la greffe prend. Je note : quelques longueurs mais quelle énergie ! Je note encore : quelques douceurs de ténor, quelques supplications, parfaite symétrie du percutant. Conclusion : ces deux-là se sont trouvés.

Luc BOUQUET

Sur 2 disques du label DISCUS

 

FROSTLAKE

WHITE MOON, BLACK MOON

DISCUS 53CD

Dist. Improjazz

www.discus-music.co.uk

 

                    Une parenthèse dans le catalogue Discus, ce disque révèle la voix chaude et profonde de la chanteuse Frostlake, par ailleurs guitariste, joueuse de viola et manipulatrice d’électronique. Un drone sorti d’on ne sait où, une sorte de Nico réincarnée, ou plus justement une Bridget Saint John encore plus mélancolique. Les titres de ses chansons sont évocateurs : "Black Winter", "Snowlight", "Dark Winds", "Night Watch", "Quiet Storm", "Endless Rain"… ce disque est à déconseiller aux neurasthéniques de tout poil. En revanche, pour les amateurs de poésie et de nostalgie, son écoute peut apporter son lot de bonheur. Des chansons qui n’atteignent que rarement les cinq minutes, avec un accompagnement succins assuré par Martin Archer (glockenspiel, shaker, clarinettes), Terry Todd (basse acoustique), Nigel Manning (flûte), Charlie Collins (percussion), Mick Somerset (temple bells), que des instruments acoustiques dont la délicatesse et la précision permettent d’éviter la monotonie.

 

Martin ARCHER

STORY TELLERS

DISCUS 57CD

2 cds

Dist. Improjazz

www.discus-music.co.uk

                    Le cycle de ce disque est divisé en six livres, chacun comprenant cinq ou six chapitres. La musique est basée sur un petit nombre de thèmes, celui de the Story Tellers, le thème des six personnages, quelques idées rythmiques, quelques duets, et des instructions pour l’improvisation. La musique est entièrement écrite par Martin Archer, qui s’est entouré de cinq autres personnages désignés par un titre de livre. Mick Somerset (flutes, clarinettes…) est "The wounded Healer", Kim Macari Stone-Lonergan (trompette) est “The Barbarian”, Corey Mwamba (vibraphone) est “the River Follower”, Anton Hunter est “the Rain Maker”, Peter Fairclough (drums & percussion) est “The Wayfarer’s Bastard”… Quant à Archer (toutes sortes de saxophones et plus), il est "The Casuist", le philosophe de service pour résoudre les cas de conscience. Ils sont peu présents d’ailleurs dans ces deux cds, car les thèmes décrits précédemment se combinent de différentes manières en fonction de l’approche de chaque musicien envers l’improvisation.

                    Chaque chapitre comprend des références musicales croisées de la plupart des thèmes, si bien que l’on peut dire que le cycle complet comprend en fait six versions de la même pièce. C’est ainsi que l’on trouve the Casuist dans the River follower, the Wayfarer’s Bastard dans the Barbarian, etc... Mais il faut se détacher du côté intello présenté ici et s’attacher au contraire à la musique. Et elle est originale cette musique, d’une part par la variété et la masse d’instruments employés ici, d’autre part par la manière dont elle se construit au fil des parties, pardon, des chapitres, sans oublier le côté shamanique qui s’en dégage. Un très beau passage -clarinette basse / guitare ("Go heavy") renforcés progressivement par les autres musiciens- de magnifiques solis  pris dans chaque livre par le personnage correspondant (le solo de trompette de Kim Macari Stone-Lonergan dans The Barbarian, celui de Peter Fairclough dans The Wayfarer’s Bastard), tout contribue à rendre ce double album quasi indispensable.

Philippe RENAUD

NUOVA CAMERATA :

Pedro CARNEIRO

Carlos ZINGARO

Joao CAMOES

Ulrich MITZLAFF 

Miguel LEIRIA PEREIRA

CHANT

IMPROVISING BEINGS IB50

http://www.improvising-beings.com

                    Pour ce numéro ib50, Julien Palomo nous a vraiment trouvé un superbe album dans le droit fil de l’improvisation contemporaine et du contemporain libre. Contemporain libre, comme il y a du jazz libre libre. Un quatuor de cordes violon - alto - violoncelle - contrebasse agrémenté d’un marimba, instrument requis par plusieurs compositeurs d’importance comme Boulez dans Le Marteau Sans Maître. Le quatuor, dans le même ordre,  Carlos Zingaro, Joao Camoes, Ulrich Mitzlaff et  Miguel Leiria Pereira et au marimba, Pedro Carneiro. DeChant I à Chant VII , sept pièces racées et équilibrées dans leur facture où chacun trouve sa place et où l’auditeur peut suivre clairement le cheminement personnel de chaque improvisateur, lesquels font fréquemment silence laissant la place à un des autres instrumentistes.  Les durées sous les cinq minutes pour quatre morceaux, deux autres vont jusque 10 :18 , Chant II et 9 :16, Chant IV. Ceux-ci sont l’occasion de développements vraiment intéressants où les propositions individuelles colorent par leur feeling particulier la qualité émotionnelle de chaque passage : surviennent dans le Chant II des duos entre l’alto ou la contrebasse et  à chaque fois le marimba. Une fois l’alliage pris, un troisième s’intègre dans la conversation oblique et partant de ce point, une construction nait spontanément qui débouche sur des mouvements concertés qu’on croirait avoir été écrits par un compositeur bien adroit mais qui résultent d’une capacité d’écoute mutuelle et d’invention. Cela sonne quand même sérieux et appliqué si on compare à d’autres formations plus expansives, dirais-je, voire enflammées, je pense au Stellari Quartet (Wachsmann, Hug, Mattos et Edwards : Gocce Stellari Emanem 5006) ou au ZFP Quartet (Zingaro, Mattos, Simon H Fell et Mark Sanders : Music For Strings, Percussion and Electronics BF 59) : l’expression est proche des codes du contemporain mais avec une profonde interaction entre chaque instrument. Il y a une certaine réserve de la part des instrumentistes sans doute pour faire régner un équilibre absolu entre les parties, chaque voix, les séquences, au sein de l’espace sonore, etc…. C’est en tout cas, vraiment, intensément remarquable. Au fil de l’écoute, les affects et l’accord mutuel dans la construction musicale font naître des situations musicales qui auraient été obtenues par plusieurs procédés d’écriture. Le compositeur peut retourner à sa feuille, Nuova Camerata en assume le rôle et l’intention, ici partagée collectivement, avec le plus grand brio. Voici un merveilleux voyage mouvant, émouvant, logique, subtil, propre à répondre à la question : « c’est quoi, Papa,  la musique contemporaine ?? » (vocable quasiment septentenaire).  Et bien, pour tous ceux qui ont cru à la musique improvisée libre depuis la fin de leur adolescence ou lors d’une prise de conscience due à une frustration indicible, ON a gagné !! Il fut un temps où le grand ponte, feu Pierre Boulez, déclarait publiquement que l’improvisation, c’était « de l’onanisme en public » (sic). Déclaration commentée par Cecil Taylor (Jazz Magazine août 1975). Il y a dix ans, Pierre Boulez n’a pas hésité un seul instant à commissionner un des groupes précités d’improvisation libre lors d’un festival de Musique Contemporaine dans un pays germanique où on ne rigole pas. C’était bien le but de ces pionniers (Zingaro au Portugal) : la musique n’a pas de frontières et l’inspiration provient de toutes les expériences, sans exclusive. Il fallait alors y croire * ! En voici une superbe démonstration !

* On retrouve la foi de ces pionniers de la première heure chez notre ami Julien Palomo, maître d’œuvres énamouré d’Improvising Beings, label utopiste s’il en est.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Sur deux disques de GILLES TORRENT 

Gilles TORRENT

JAZZ INSPIRATION VOL. 1

Gilles Torrent : ts-ss / Linda Gallix : p / François Gallix : b / Nicolas Serret : dr

JAZZ INSPIRATION VOL. 2

Gilles Torrent : ts / Emmanuel Borghi : p / François Gallix : b / Laurent Sarrien : dr / Matthieu Rossignelly : p / Simon Greber : b / Gilles Dupuis : dr / Paulinho Ditarso : perc

Altrisuoni

                    La douleur mélancolique de Crescent ne m’a jamais quitté et ne me quittera qu’à mon dernier souffle. Alors quand j’entends critiquer untel parce qu’il « copie » Trane, mon bazooka n’est jamais très loin. D’abord parce qu’ils sont de plus en plus rares ceux qui imitent Coltrane (doit-on s’en réjouir ?), ensuite parce que Gilles Torrent sait ce qu’il doit à Coltrane. Il sait que la profondeur, la douceur, la bienveillance désertent peu à peu notre monde. Il sait ce que cherchait Coltrane : une musique universelle qui pourrait soigner, guérir. Ainsi, il ne cherche pas à reproduire une musique mais à retrouver ce point précis où tout pourrait recommencer.

Jazz Inspiration Vol. 1 ne cache pas ses maîtres (Trane, Dolphy, Elvin, Pharoah) : le saxophoniste déploie énergie, justesse (même s’il semble peu à l’aise avec le soprano), rigueur, profondeur (tout comme ses compères Linda & François GallixNicolas Serret). Et emprunte quelques harmoniques à ses inspirateurs (Ouannassa distille de subtils arômes de la Naima de Coltrane). Et assure-assume une sensibilité affranchie de toute critique.

Jazz Inspiration Vol. 2 rejoint le Coltrane de 1964, celui des tendres –et néanmoins fulgurants- Crescent et Love Supreme. Le jeu du pianiste (Emmanuel Borghi) et du batteur (Laurent Sarrien) gagne en intensité et exubérance. Le lyrisme du saxophoniste se déploie, s’intègre dans la coda finale d’I Want To Talk About You, organise un duo ténor-tambours de haut-vol (le bourdon), illumine un bienveillant Crescent.

Deux ultimes plages dans un registre latin jazz –tout en restant dans le giron coltranien- nous renseignent quant aux autres possibles de Gilles Torrent, ici, saxophoniste particulièrement inspiré.

Luc BOUQUET

Robin McKELLE

THE LOOKING GLASS

Depuis Introducing Robin McKelle, en 2006, la chanteuse sort un album tous les deux ans : Modern AntiqueMess AroundSoul FlowerHeart of Memphis et, en mars 2016, The Looking Glass, pour le label Doxie, chez Soul Brother Records.

Pour ce disque, dont elle a composé les dix titres, McKelle est entourée d’Al Street à la guitare, Ray Angry au piano, Jack Daley à la basse et George « Spanky » McCurdy à la batterie.

Un timbre chaud d’alto, avec des pointes rocailleuses, une souplesse éprouvée et une mise en place solide donnent à la voix de McKelle un charme indéniable. Street et Angry collent aux mélodies, tandis que Daley et McCurdy maintiennent un groove efficace : le quartet est au service du chant. Les morceaux respectent la structure couplets – refrain et la production, carrée, ne laisse pas de place à l’improvisation. Intimes, les chansons parlent surtout d’amour. McKelle puisent ses ambiances dans le rock (« gravity »)…

                   Avec The Looking Glass, McKelle ne passe pas de l’autre côté du miroir et reste sagement dans le monde bien réel de la soul intimiste. Pour les amateurs du genre.

Bob HATTEAU

RED STAR ORCHESTRA & Thomas DE POURQUERY

BROADWAYS

Créé en 2009 par Johane Myran (Olivia Ruiz, T.I.M., The Chair…), le Red Star Orchestra est une formation de dix-sept musiciens. En 2012, peu après la sortie du premier disque de l’orchestre, Oivia Sings For The Red Star, Myran invite un copain d’avant du CNSM,Thomas de Pourquery (DPZ, Supersonic, MégaOctet…), pour interpréter des standards de la chanson américaine. 

                   Le premier concert de Broadways a lieu en 2014 à Saint-Ouen et c’est chez Label Bleu, en mars 2016, que le disque sort, enregistré par Philippe Teissier du Cros. Au programme, huit saucissons : « You Don’t Know What Love Is », composé en 1941 par Gene De Paul etDon Raye pour Keep ‘Em Flying, un film d’Arthur Lubin pour la série les Deux nigauds ; « Bye Bye Blackbird », né en 1926 de la collaboration entre Ray Henderson et Mort Dixon, et popularisé par Gene Austin ; l’incontournable « My Funny Valentine », écrit par Richard Rodgers et Lorenz Hart en 1937 pour le spectacle musical Babes In Arms ; « Night and Day » de Cole Porter pour Gay Divorce, le show qui a lancé la carrière de Fred Astaire en 1932 ; « My Way », la version en anglais du tube de Claude François et Jacques Revaux, «Comme d’habitude», adaptée par Paul Anka en 1968 ; « Speak Low » que Kurt Weill et Ogden Nash ont produit en 1943 pour la comédie musicale One Touch Of Venus ; « Lush Life », chanson que Billy Strayhorn a commencé à composer en 1933, qui l’a fait embaucher par Duke Ellington en 1939, et qu’il publie finalement en 1949… ; « I’ll Be Seeing You »  créée en 1938 par Sammy Fain et Irving Kahal et devenu un hit en 1944 avec la version de Bing Crosby.

Les arrangements de Myran forment des écrins tour à tour cinématographiques (« Bye Bye Blackbird »), swings (« Night And Day »), typiques music-hall (« Speak Low »), soyeux, presqu’élisabéthains, (« My Funny Valentine »), aux nuances latinos (« I’ll Be Seeing You »)… sur lesquels de Pourquery donne libre cours à son goûts pour les chanteurs de charme, à tendance Franck Sinatra (« My Way », évidemment).

Plus proche du Tin Pan Alley que de l’avant-garde, Broadways va ravir tous les fans de crooners. 

Bob HATTEAU

Tony MARSH

& Chefa ALONSO

GOOD BYE RED ROSE

Emanem 5043

Dist. Improjazz


Situé à l’arrière d’un pub fameux de la Seven Sisters Road, à deux pas de la gare de Finsbury Park, le Red Rose Comedy Club était une salle à l’acoustique parfaite où John Russell (et Chris Burn) a organisé un concert mensuel de 1991 à janvier 2008. Un nombre incalculable d’improvisateurs et d’artistes ont pu y présenter leur musique, car d’autres événements y avaient élu domicile bien avant l’existence du New Vortex à Dalston, du Café Oto, d’Iklectic et d’ Hundred Years Gallery. J’y ai croisé Hugh Davies, Adam Bohman, Terry Day, Lol Coxhill, Steve Beresford dans le public. Le dernier concert de clôture avant que le local fut transformé en luna park par le nouveau locataire du complexe, eut lieu le 20 janvier 2008 et Good Bye Red Rose nous livre deux beaux échanges entre la saxophoniste soprano espagnole Chefa Alonso et le batteur Tony Marsh enregistrés à cette occasion. Les autres morceaux datent de la même année. Trois improvisations au Flim Flam de 9 :51, 9 :03 et 15 :57. La dernière plage est consacrée  un extrait de concert à Huesca. Survolant les pulsations croisées de ce maître des rythmes et des timbres du batteur aujourd’hui disparu, Chefa Alonso s’aventure dans un tourbillon de notes éblouissant et chaleureux, aux intervalles étirés, sinueux , à l’attaque du son à la fois franche et fugace, souvent en respiration continue. Le batteur Tony Marsh est un vieux routier du jazz qui nous a quitté trop tôt. Cet incontournable de la scène londonienne a joué intensivement avec Evan Parker, Elton Dean, Marcio Mattos, Paul Dunmall, Neil Metcalfe, Lol Coxhill, Nick Stephens, Chris Briscoe, Didier Levallet, etc... Avant de nous quitter, TM a enregistré un Tony Marsh Quartet assez particulier et intriguant avec le flûtiste Neil Metcalfe, la violoniste Alison Blunt, la violoncelliste Hannah Marshall dans un registre musique de chambre / improvisation libre (Quartet Improvisations psi 11.06) et curieusementStops (Psi 10.07), un album intitulé à son seul nom mais en duo avec Veryan Weston à l’orgue d’église (Stop Organ en anglais). Comme quoi il ne faut pas trop cataloguer les improvisateurs et coller une étiquette « free-jazz » parce qu’on a entendu très souvent un batteur dans des formations archétypiques « souffleur – basse – batterie ». Donnez-lui l’occasion de publier des albums à son nom et il vous sort des choses atypiques comme ces Quartet Improvisations et ces Stops.

                    J’aime particulièrement ce Goodbye Red Rose parce que c’est un excellent exemple d’un percussionniste  issu du jazz qui s’adonne à l’improvisation totale en étendant ses techniques de frappe tout en restant dans le cadre du jeu de batteur « conventionnel ». Il fait chanter les fûts et démultiplier rythmes et pulsations en toute liberté. Le développement de l’improvisation libre fin des années 60, début des années 70’s etc… nous a fait découvrir des percussionnistes qui altéraient radicalement les paramètres de la percussion tant au niveau des instruments, des techniques et des sonorités : Paul Lovens, Paul Lytton, Eddie Prévost, Roger Turner, Lê Quanh Ninh. Tony Marsh reste fidèle à la conception établie de la percussion, mais son jeu a une réelle consistance, une urgence, une lisibilité, crée un dialogue – échange avec sa partenaire. Il se révèle aussi énergique que respectueux de la dynamique requise pour établir un équilibre à poids égal avec la saxophoniste. Celle-ci s’engage dans un jeu serré et lyrique d’une réelle complexité, comme celle des harmonies qui sous-tend le choix de ses notes, cette course en avant vif-argent et ses croisements de doigtés particuliers. Elle ne se départit pas d’un choix assumé de fausser intentionnellement ses notes de manière à créer un réseau microtonal, homogène sur la durée entre les différentes hauteurs et clés. On songe bien sûr à Lol Coxhill, si on veut chercher une comparaison, en précisant bien que Chefa Alonso, qui a eu un rôle déterminant dans la scène improvisée en Espagne, a son langage propre et qu’une fois l’avoir entendue, sa voix musicale nous reviendra en mémoire. Le duo renouvelle son jeu et les trames sur lesquelles il développe ses improvisations. Excellent et propre à mettre le feu aux poudres au Red Rose. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Sur deux disques de LIONEL MARCHETTI

Michel CHION

Lionel MARCHETTI Jérôme NOETINGER

FILARIUM

Vand’oeuvre

                    D’abord Filarium, trois pièces de musique concrète agencée par Jérôme NoetingerLionel Marchetti et Michel Chion.

                    La première (l’épaisseur de la nuit) est l’œuvre de Jérôme Noetinger. Le silence se noie dans les peurs noires. Il y a cris, gémissements et craquements. Il y a la circulation sanguine, de vrais accords de piano, des fantômes solaires, des lignes perturbées. Du mystère mais jamais d’oppression.

La seconde (les vers luisants) est l’œuvre de Michel Chion. Il y a les cris, les fusillades. Il y a des monstres soniques. Il y a le bruit, l’affirmation de la terreur. Il n’y a jamais de sécurité, juste de pressantes menaces.

                    La troisième (nostalgie du cyclope) est l’œuvre de Lionel Marchetti. La lenteur en appelle à l’agonie. Polyphème se meurt au fond de la grotte. On l’entend gémir, suffoquer, perdre vie. Ce pèlerinage de la souffrance demeure hypnotisant, intense, tendu jusqu’au dernier souffle.

Ensuite Archaeoptérix 1, 2 & 3, trois pièces crées en commun et où se retrouvent ironie, sens de l’absurde, étrange étrangeté, collisions et zapping intraduisible.

                    Et enfin, le CCAM de Vandoeuvre-les-Nancy, si dure-ment endeuillé aujourd’hui, et qui est l’origine de ce double CD fortement recommandé. 

Lionel MARCHETTI / SOIXANTE ETAGES

33REVPERMI

Lionel Marchetti, Dominique Répécaud, Hugo Roussel, Hélène Corre, Yöko Higashi…


                    Pas facile le deuil. Essayons et racontons l’histoire. Au début des années 90 est offert à Lionel Marchetti une mallette bleue avec cassettes live et studio de 60 étages enregistrées par François Dietz. Travail de composition / mixage pour Marchetti en deux parties : dans les années 90 avant reprise en 2015. Et c’est précisément ce que nous entendons aujourd’hui. Bien sûr la guitare saturée, ce fuzz qui fuse, dure, résiste. Mais aussi une guitare folk passant par là, des accents de fanfare oubliée, accordéon et banjo clandestins, blues et angoisses bleues, métal écartelé, obsession prégnante. 60 étages ou le souvenir d’un OVNI rempli de chamanes et d’esprits fertiles, toutes et tous libres et affranchis.

Luc BOUQUET

LIVRE


Marc-Louis QUESTIN

URBAN SAX

Les Musiciens de l’Infini

Editions Unicité

+ CD tribute to Urban Sax 

                    Au format A4 à l’italienne, tel se présente ce très beau livre hommage au groupe dirigé par Gilbert Artman depuis une bonne quarantaine d’années.  Dans la préface (en français et anglais), Matthieu Guillot nous avoue ne rien connaitre de ces musiques jusqu’à ce concert de 1985 de cette "expérience sensorielle à vivre" que représente Urban Sax, de cet aspect de rituel aussi, avec cette musique (semi) répétitive et modale créée par une formation jamais figée et en perpétuel mouvement, aussi bien sonore que physique. L’auteur du texte, lui, nous précise qu’il ne s’agit pas là d’un récit historique ou d’une exégèse musicologique, mais bien d’un hommage qui se concrétise sous la forme d’un texte, de reproductions de toiles et de peintures et d’un cd. Le texte (également traduit en anglais), philosophique, nous promène dans les univers déjà fréquentés par Nietsche et sublimés par Richard Pinhas, ceux cinématographiques de David Lynch ou de Philippe Garrel, dans ceux musicaux d’un Syd Barrett, d’une Nico, de la famille Soft Machine, dans les écrits fantastiques de Philip K. Dick ou ceux de Joyce, dans la trompette de Jac Berrocal, dans la musique contemporaine, celle de Pierre Henry, répétitive (Steve Reich) ou les cris du jazz, ceux de Don Cherry, de Coltrane, Coleman ou Monk. Tout cela à la fois est contenu dans la musique d’Urban Sax et immédiatement identifiable. Pour la peinture, le livre nous offre une belle collection d’œuvres de V. Serra, huiles sur verre ou bois, acryliques sur toile et des projections vidéo. Le cd comporte 17 titres avec les amis de toujours : Jac Berrocal, Richard Pinhas, Dominique Grimaud, Etron Fou Leloublan, Jean François Pauvros, Jean Marc Foussat, Pascal Comelade, pour ne citer que les plus présents sur la scène musicale underground française (dixit D. Grimaud dans son livre paru sur le Mot et le Reste).

Philippe RENAUD


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