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Chro201611

Chroniques de disques
Novembre Décembre 2016

AUTOUR DE L’ONJ

 

Ici, deux coups de projecteurs sur deux CD’s de jeunes musiciens (Jean Dousteyssier, Fabrice Martinez) participant à l’ONJ d’Olivier Benoit.

 

 

Jean DOUSTEYSSIER

POST K

ONJ Records

l’autre distribution

Jean Dousteyssier : cl-bcl / Benjamin Dousteyssier : as-ts / Matthieu Naulieu : p / Elie Duris : dr

 

 

                    Réactiver les vieux standards de Jelly Roll, Willie the Lion, Red Nichols, Stachmo, c’est possible quand on se nomme Jean et Benjamin DousteyssierMatthieu Naulieu et Elie Duris. C’est possible et, ici, c’est réussi. En treize vignettes et une plage fantôme s’encanaillent les cuivres, les thèmes sans fin, les riffs répétés à loisir. 


                    Ces jeunes gens possèdent fougue et énergie. Ils aiment à nous donner le tournis. Ils aiment à désagréger les thèmes, à y introduire modernité et inspiration. Ce sont des musiciens qui vont vite (pressés ?) mais qui refusent le développement (du moins sur disque). Ils virevoltent, passent du stride aux dérapages free sans prévenir. Conscients voire ultra-conscients, ils osent et revendiquent l’hybridation. De quoi donner des boutons au morne Marsalis. 


 

 

Fabrice MARTINEZ

CHUT ! REBIRTH

ONJ Records

l’autre distribution

Fabrice Martinez : tp-bugle / Fred Escoffier : keyb / Bruno Chevillon : b / Eric  Echampard : dr + Stéphane Bartelt : g

 

 

                    Presque un générique : un gros rock ouvre les débats. Quelque chose comme du Miles après le déluge. La trompette plane sans trop de solution(s). Puis : arrivée des mystères. On cherche, on hésite, on change de direction mais toujours l’axe binaire reprend le dessus. Rock progressif ici avec claviers sales et surcompressés. Rythmique pénétrante à la charge de Bruno Chevillon (electric bass only) et Eric Echampard, parfaits propulseurs de vols à l’étalage. Fabrice Martinez, soliste discret et précis vole à l’aigu quelques trilles. Quelques accents jungle pour finir (tiens, ils n’ont pas oublié !) puis, pour finir réellement, un duo piano-trompette à l’épure évidente. Disque urticant donc bienheureux.  

 

Luc BOUQUET


 

CARPE D'OR

APRIL FISHES

GROLEKTIF PRODUCTIONS

Manuel Adnot (g), Adrien Dennefeld (cello), Romain Dugelay (bs) et Sylvain Darrifourcq (d)

Sortie en avril 2016

 

 

Le guitariste Manuel Adnot (Sidony Box, Aeris, Ueno Park) a monté le quartet Carpe d’or en compagnie du violoncelliste – et guitariste – Adrien Dennefeld(Ozma), du saxophoniste baryton Romain Dugelay (Grolektif, Diagonal) et du batteur Sylvain Darrifourcq (Emile Parisien Quartet).


Adnot et Dennefeld se partagent les huit compositions d’April Fishes. Aucune vedette dans le quartette : l’interaction est le maître-mot de Carpe d’or. Sur des bruitages électro qui évoquent la musique concrète (grésillements électriques de « Offshore », martèlements sourds de « La fosse des Mariannes / Pays de neige ») ou des nappes synthétiques aériennes à la Brian Eno (« Tendance brique »), les musiciens déroulent des morceaux aux contours rock noisy (« Offshore »), marqués par la musique répétitive (ostinato et boucles de « Nishiki »). Carpe d’or joue également sur les contrastes de textures : « Nori et Wakame » commence sur une introduction baroque au violoncelle, soutenu par les contrepoints de la guitare acoustique, et s’achève sur un morceau contemporain de musique concrète ; les ambiances éthérées mystérieuses (« Carpe d’or ») côtoient les atmosphères rocks touffues (« Tendance brique ») ; poussé par la batterie, brutale, et les cris du baryton, le duo acoustique minimaliste des « [Les] eaux du gouffre aux tortues » s’enflamme pour aboutir à un morceau saccadé et entraînant ; le riff acoustique de « Nikishi » se fond dans des effets électro qui rappellent la science-fiction…

 

 

Adnot, Dennefeld, Dugelay et Darrifourcq s’engagent dans une voie résolument moderniste : Carpe d’or réussit une belle synthèse de musique classique et contemporaine, rock progressif, électro, free jazz… April Fishes est un disque plein de reliefs à explorer sans œillères...

 

Bob HATTEAU



Benedict TAYLOR

A PURPOSELESS PLAY

SUBVERTEN

PUGILISM

SUBVERTEN

Viola solo

 

 

                    Fondateur du label collectif CRAM qu’il codirige avec deux amis, le guitariste Daniel Thompson et le clarinettiste Tom Jackson, le violoniste alto Benedict Taylor publie ses travaux en solitaire sur son label Subverten. Après Alluere et Pugilism dont les versions digitales sont incompatibles avec la carte son de mon léger MacBook, j’ai reçu la version physique en double CD d’A Purposeless Play, sa dernière création. Après avoir écouté et réécouté en boucle son Transit Check inaugural (CRAM), plein de glissandi microtonaux et parcouru à plusieurs reprises Pugilism, je constate que Benedict persévère dans l’exploration en renouvelant sans aucune crainte son stock-in-trade. Le premier cédé de Purposeless s’intitule : Never Apologize Never Explain, le deuxième, Agitate Antagonise Aggravate Animate gribouillés au marker sur un feuillet carré blanc tamponné (la pochette en papier recyclable brun est tamponnée avec des lettrages encrés et la surface des compacts sont couverts de gribouillis compulsifs surimprimés jusqu’au cafouillage). Chaque pochette est unique, car celle dont je dispose est différente de l'exemplaire ci-dessus.

 

 

Never Apologize Never Explain : même s’il peut se perdre en chemin, Benedict Taylor sait que c’est le prix à payer pour trouver et faire sortir le métal rare de sa gangue. Il n’y a donc pas de raison de s’en excuser et comment/ à quoi bon commenter lorsque la musique est jouée sans se répéter ! Sa musique dit tout ce qu’elle a à dire. Une idée s’impose, elle est perçue, rendue, étirée, transformée, retranchée, d’autres apparaissent dans le fil du jeu incessant pour finir en beauté. Ces glissandi subtils truffés d’harmoniques aboutissent à un filet de son intime dont le caractère sonore ténu souligne la profondeur une fois que le jeu s’anime vers un contrepoint sauvage qu’il remet aussi tôt en question…. Ailleurs des frottements immobiles et presque muets sont le point de départ d’une construction complexe presque dramatique dont il retarde le développement. Il ne craint pas l’expressionnisme canaille qu’il alterne subitement à  jeu sottovoce quasi vocal sous le registre normal du pianissimo. On entend gémir le crin de l’animal. Une fois ces doigts chauffés, les vibrations des cordes confinent à une transe intériorisée. Pff… Aucune volonté d’épate, c’est la mise à nu de l’âme et du cœur. Dans l’absolu, ces successions de formes décousues sont remarqua-blement vécues et transmises à l’auditeur avec soin. Benedict Taylor est un chercheur, un poète, un grand musicien, compositeur de l’instant, et un altiste très doué. L’alto exige du biceps, de la poigne et un contrôle de l’archet à la fois sensible et très puissant. Il y a des violonistes excentriques et erratiques, mais tous les altistes que je connais sont des gens aussi équilibrés qu’intenses tant l’instrument demande d’efforts et par conséquent un mental très solide pour en maîtriser les possibilités. Voici l’homme. Ici, il tente de démontrer ce que signifie de jouer sans but défini en se laissant guider par les sons (Purposeless Play).


                    Pugilism, sorti plus tôt que Purposeless Play, évoque, par les titres des morceaux, l’art de la boxe, sport physique du mouvement instantané dont il simule la stratégie et la tactique dans sa relation combative et énergique à l’instrument. Cet album rejoint le précité dans ma liste de découvertes enthousiasmantes que je garde précieusement sur le coin de la table alors que je pensais déjà connaître BT par ses enregistrements précédents, dont Transit Check et le Songs for Badly Lit Rooms avec le clarinettiste Tom Jackson (Squib Box). En effet, Pugilism représente, je pense, mieux la musique que Benedict Taylor viendrait à jouer si vous assistiez à un de ses concerts solos. Plus lyrique, on y trouve l’évidence du jeu violonistique et la quintessence de l’alto improvisé avec parfois un souffle et un grain qui ramènent un air d’Inde du Sud (pour ceux qui ont écouté les violonistes Indiens). Grandiose !


                    Je viens aussi de mettre la main sur Compost du trio Benedict Taylor -Daniel Thompson - Alex Ward, enregistrement auquel j’avais assisté à la Shoreditch Church à Londres en mai 2011. C’est la pierre fondatrice du label CRAM.  J’avais chanté au même concert que nos trois apôtres avec Lawrence Casserley et Phil Wachsmann et le moins qu’on puisse dire est que l’acoustique particulière du lieu rendait indispensable un enregistrement minutieux pour profiter de la musique jouée à plein régime. Ce qui fut fait ! Un beau document où on entend Alex Ward faire imploser la colonne d’air de sa clarinette, Daniel Thompson faire ses premiers pas arachnéens et Benedict Taylor au sommet de son talent.


Jean Michel VAN SCHOUWBURG



ENSEMBLE LUXUS

L’ORPHEE DE RILKE

Musivi

Pascale Labbé : v / François Cotinaud : cl-ts-v / Jérôme Lefebvre : g

 

 

                    Faire du monument Rilke et de la « tempête créative » de ses sonnets à Orphée, une ode au sensible et à la rêverie, voici ce que vient de réussir l’Ensemble Luxus(Pascale LabbéFrançois CotinaudJérôme Lefebvre). Sans frénésie et assauts mais avec luminosité, ce trio nous embarque dans des terrains certes dépouillés mais sans sécheresse aucune. Il y a la voix de Pascale Labbé, son charme, son envoûtement, ses soupirs, ses excès, sa justesse. Il ya la clarinette juvénile, enchantée de François Cotinaud et il y a son ténor chaleureux et au grain idéalement épais. Il y a la guitare de Jérôme Lefevbre, discrète et ô combien efficace. Il y a donc de la douceur, partout, partout. Et il y a les mots de Rilke. Et ceux-ci, résument bien ce que nous venons d’entendre : « tout est reposé : ombre et clarté, livre et fleur ». 

 

Luc BOUQUET




Christiane BOPP / 

Jean Luc PETIT

L’ECORCE ET LA SALIVE

FOU RECORDS FR CD 19

Dist. Improjazz

Christiane Bopp : tb ; Jean Luc Petit : cbcl, sax  sopranino



                    Enregistré à Poitiers en juin 2015, ce disque commence par la basse immense de la clarinette contrebasse, instrument peu usité dans les musiques improvisées ; Braxton le précurseur en 1974, Wolfgang Fuchs, Armand Angster, Peter Van Bergen et peu d’autres… D’ailleurs, comme Fuchs, Petit joue également du sopranino. Ce que l’on entend est contrastes ; trombone en souffles et vents, anches graves et aigües devant, oscillant continuellement entre contemporain et impro totale. Moteurs expressionnistes dans "l’infini sur les lèvres", l’on pense à quelques radicales pièces du label FMP, nottament Comité Imaginaire. Clarinette / trombone se provoquent, se répondent, s’éteignent, reprennent, silences. Christiane Bopp fait parfois penser à Paul Rutherford, une Paul en demi teinte, mais loin d’être faire valoir. "Dans ce bruit d’air" Petit au sopranino, le trombone base à vent accompagne. "L’ombre s’efface", la clarinette contre basse s’envole, palpite gravissivement, slappe et le duo donne sa pleine mesure, enchevêtrement des sons, cassures. Le titre éponyme est basé sur le même principe sauf que les souffles sont plus prégnants, le trombone plus expressif, tout est grognements, violences contenues, jusqu’à l’extinction finale. 


                    Décidemment Jean marc Foussat continue de produire des musiques peu faciles mais qui, au fil des écoutes, se révèlent d’exception. Un petit effort futurs auditeurs, la récompense est à portée d’oreille.

 

Serge PERROT


Sur deux disques de MARC DUCRET


 

Marc DUCRET

TRIO + 3 / METATONAL

Ayler Records

Improjazz, Orkhêstra

Marc Ducret : g / Bruno Chevillon : b / Eric Echampard : dr / Fabrice Martinez : tp / Christophe Monniot : sax / Samuel Blaser : tb

 

 

                    Toujours actif, le trio Ducret-Chevillon-Echampard (soit l’une des meilleures choses qui soit arrivé au jazz hexagonal ces dernières années), remet le couvert en compagnie de quelques nouveaux amis (Fabrice MartinezChristophe MonniotSamuel Blaser).


                    Comme toujours avec Ducret, on rentre immédiatement dans le vif du sujet : réitération d’une même figure suivie d’un chorus explosif du guitariste. Les blocs composés par Ducret sont des blocs mouvants mais possèdent une incontestable souplesse les rendant invisibles pour les non-initiés. Trames et timbres musclés, les riffs-tremplins des cuivres remplissent une cathédrale aux vitraux bigarrés. Le rock devient cisaillant, parfois tempéré quand se réveillent les vieilles sources du compositeur (Dylan, Genesis). Et quand les invités partagent le butin glané par le trio (mention spéciale à Fabrice Martinez), la musique admet de nouvelles visions. Mentionnons pour le plaisir, porteurs de lanternes, la dernière plage du disque : axe crépusculaire avec archet pleureur avant que ne déboule un solo hendrixien en diable. La saga Ducret continue et il semble que rien ne puisse l’arrêter. Tant mieux !  

 

 


Marc DUCRET & JOURNAL INTIME

PAYSAGE, AVEC BRUITS

Abalone

L’autre distribution

Marc Ducret : g / Sylvain Bardiau : tp / Matthias Mahler : tb / Frédéric Gastard : bs

 

 

                    Depuis quelques années, Journal Intime (Sylvain BardiauMatthias MahlerFrédéric Gastard) et Marc Ducret font route commune. Riche idée : ce sont là quatre compositeurs, improvisateurs, interprètes ayant maintes idées à fournir : celle, par exemple, de dépasser le cadre d’un jazz de chambre que l’instrumentation, ici présente, laissait présager. 


                    Voici donc l’écriture de Ducret : on la connait et l’on sait qu’elle prend en compte les instrumentistes qui vont s’y essayer. Il y a ici une évidence des lignes (et notamment des lignes fantômes, précisément celles que l’on ne perçoit jamais mais que l’on jurerait entendre). Il y ici un refus de l’idiome soliste-accompagnateur. Car, entre calme et remous, chacun sait entrecroiser le chemin-phrasé de l’autre. Les riffs et saillies du compositeur ne servent qu’à cela : gravir et encore gravir. Entre rythmes et ouvertures, l’audace émerge, s’incruste durablement. Et mentionnons pour le plaisir, presque une île, la dernière plage du disque : Ducret a délaissé la guitare électrique pour sa Guild F50 et laisse l’harmonie couler de source offrant au trio de souffleurs l’occasion d’émouvoir au-delà du possible. La saga Ducret-Journal Intime continue et il semble que rien ne puisse l’arrêter. Tant mieux ! 

 

Luc BOUQUET

 

 

PICCOLA ORCHESTRA GAGARIN
VOSTOK
WAJ030/ANMA RER PA9/ALU23

 

 


                    Deuxième vol pour la fusée musicale qu’est le Piccola Orchestra Gagarin, après l’excellent Platos Combinados paru en 2011. Les cosmélonautes aux commandes sont les mêmes ; Sasha Agranov, voix et violoncelle, Paolo Angeli, guitare sarde préparée, voix, et Oriol Roca, batterie, percussions, objets. On retrouve toujours une énergie formidable et leur capacité de mélanger allégrement des éléments rock, folk, traditionnels et improvisés. Ce CD est composé d’onze pistes assez brèves, la durée totale n’est que de 40 minutes, mais ils s’amusent et nous amusent avec beaucoup d’intensité et de bonne humeur. Habillés en cosmonautes perdus sur terre, les trois garçons ne se prennent pas au sérieux, mais la musique qu’ils créent est dense, dansante et touchante.


                    Une chanson traditionnelle sarde (Piaghesa) est suivie par un morceau planant et aérien (Canço de Bressol) dans une continuité parfaite. On assiste aux obsèques du grand Gagarin sans sombrer dans la tristesse. Même la mise en garde contre la bombe atomique est tournée en dérision. C’est une musique sans gravité, la bande son pour visiter les étoiles sur son canapé, un voyage dans la galaxie de ces trois grands enfants qui ramènent le bonheur sur terre. Vous voulez échapper à l’atmosphère morose qui nous entoure ? Mettez ce disque : pendant que Saturne dans la platine vous aurez le sourire Pluto(n) que de faire la gueule. Vous l’aurez compris, c’est Lune de mes galettes préférées du moment. Quand verra-t-on ces étoiles filantes dans des salles françaises ? 


Gary MAY



Michel DONEDA 

Fred FRITH

VANDOEUVRE 1440

 

 


                    Sans aucun titre. Enregistré à Oakland, California en 2009. Comme saxophoniste partenaire de ses échanges improvisés, Fred Frith a eu une mémorable association avec Lol Coxhill, saxophoniste aujourd’hui disparu (French gigs  1978 AAA, incontournable). Par la suite, il a convolé avec John Zorn dont le label Incus de Derek Bailey avait publié un Duets extraordinaires. Plus récemment, on l’a retrouvé en compagnie d’Anthony Braxton et d’Evan Parker. C’est à l’aune de ces artistes qu’il faut apprécier le travail sur le saxophone soprano de Michel Doneda. Dans sa relation à son instrument propre, il est sans doute l’improvisateur français (« radical ») le plus remarquable et un des plus engagés dans cette voie, sans rétroviseurs. Fred Frith utilise la guitare comme une miraculeuse boîte à sons. Il a initié et popularisé cette pratique de la guitare couchée et environ-nementée de préparations, d’objets et de bidouillages dans le sillage de Keith Rowe, lorsque celui-ci s’est retiré de la scène entre 1972 et 1979 pour des raisons d’ordre politique. Tour à tour bruissante, craquante, ondulatoire, striée, minimaliste, l’électricité fait ici le retour vers un état de nature. Et c’est avec cette même disposition d’esprit que le souffleur appréhende la rencontre. Il sélectionne spontanément parmi tous les éléments que sa technique et son savoir instrumental recèlent, les timbres et les sons, souvent les plus extrêmes et les plus fins qui épousent les inclinations sonores du guitariste. Pas de « solos », mais une imbrication organique. S’opère ici une symbiose sonore, émotionnelle livrant des paysages vivants, une complete communion. L’écoute attentive transparaît dans les détails des sonorités, des accents, du feeling. Dans la dernière pièce quasi silencieuse, The Devil and the Deep Blue Sea, Michel Doneda laisse s’échapper du pavillon un filet ténu d’une seule harmonique maîtrisée, aiguisée, extrême. Un sifflement d’oiseau. La musique s’apaise et survient un éphémère battement de langue sur le sommet de la hanche, comme un léger battement d’ailes dans le lointain ! Merveilleux album. Qu’attendent les organisateurs hexagonaux et européens pour inviter (un peu) plus souvent ce saxophoniste soprano incon-tournable ou ce très remarquable duo. Lacy et Coxhill nous ont quitté et il nous reste Evan Parker, Urs Leimgruber et Michel Doneda

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

 

Julie KJAER TRIO

DOBBELTGAENGER

CLEAN FEED 361

Dist. Orkhestra

 

 

                    Enregistré au Vortex de Londres, ce trio de la sax alto danoise Julie Kjaer, inconnue de moi, en compagnie, excusez du peu, de John Edwards (db) et Steve Noble (dm) développe de longues lignes au phrasé léger, rythmé, et s’avère excellente.


                    En compagnie d’Edwards et Noble, meilleure rythmique que l’on puisse rencontrer –avec Edwards/Sanders- la danoise, jeune mais d’une intensité à faire pâlir les anciens, entre couinements, riffs, produit une musique de très haute tenue. Les deux british y sont évidemment pour beaucoup, basse et batterie se complétant merveilleusement, walking omniprésente dans "Face" et drumming d’une efficacité redoutable. Free-cool dur, slaps, rapidité, swing, ça jazze comme dans "Alto madness", pièce où l’on ne peut s’empêcher de taper du pied. "Pleansantly troubled", duo alto sax / contrebasse ; Noble aux balais et ça repart pour un tour, Julie se démultiplie, monte à l’octave, éraille, salit le son, Noble pétarade, superbe ! Sinuosité du sax, contrebasse bien grave à l’archet, batterie discrète et parfois violente, tous les ingrédients sont réunis dans ce cd et dans l’ultime morceau haché, au son trituré, l’on se dit que depuis Daunik Lazro, jamais un altsax n’avait sonné aussi superbement. Un trio passionnant qu’on voudrait voir en France. A écouter d’urgence.

 


Serge PERROT

 




DADÈF QUARTET

LABYRINTHE

CONCERTONS !

Raphaël Sibertin-Blanc (vl, kemençe), Simon Charrier (cl), Guillaume Gendre (b) et Carsten Weinmann (d)Sortie en avril 2016 


 

Raphaël Sibertin-Blanc s’est d’abord formé à la musique classique et au violon, avant de se tourner vers les musiques orientales et d’ajouter le kemençe à sa palette. Directeur artistique de l’association Concertons !, enseignant à Music’Halle, membre de l’ensemble FM de Christine Wodraska, mais aussi d’Alambic, de Lakhdar Hanou… Sibertin-Blanc sort Labyrinthe en février 2016 avec Dadèf Quartet.

Dadèf Quartet est constitué de Simon Charrier à la clarinette, Guillaume Gendre à la contrebasse et Carsten Weinmann à la batterie. Le répertoire repose sur neuf morceaux composés par Sibertin-Blanc. A noter, l’élégante pochette du disque, œuvre d’Alem Alquier

 


Avec les unissons et contrepoints orientalisants du violon et de la clarinette sur l’ostinato de la contrebasse et le drumming sautillant et régulier de la batterie, « Nain rouge » emporte l’auditeur vers le Moyen-Orient. « Labyrinthe », porté par des riffs rythmiques hypnotiques, installe une ambiance folklorique, avec une ritournelle folk jouée en boucle. Sublimée par le son aigrelet et lancinant du Kemençe, la nostalgie de « Zephyrus Birth » est également mise en relief par les contrechants de la clarinette, la ligne souple et chaude de la contrebasse et les frappes légères de la batterie. « Départ » s’aventure de nouveau dans les territoires folkloriques avec un leitmotiv dansant soutenu par un quartet syncopé. Plus grave, « Cheminements » revient à une atmosphère moyen-orientale portée par le violon, un chorus émouvant de la contrebasse et un final klezmer de la clarinette. Dans « Kurdix », Sibertin-Blanc et Charrier jouent une mélodie étirée, sur une ligne minimaliste de Gendre et les balais guillerets de Weinmann. « Valsatraque » part sur une jolie valse, avec une rythmique entraînante – passages en walking et batterie touffue –, avant de laisser la place à un chorus relevé de la contrebasse. L’introduction « vingtièmiste » de Charrier dans « Minuit au fond des bois » laisse la place à une partition de cirque : la batterie cliquète, le violon et la clarinette dialoguent à qui mieux mieux, pendant que la contrebasse sort l’archet pour calmer tout le monde ! « Cinq Cinq » commence dans une veine médiévale sur des motifs décalées du violon et de la clarinette, accentuées par les tambours et splashes de Weinmann, mais aussi les phrases graves et fluides de Gendre.

Influencé par le Moyen-Orient, le Klezmer, la musique médiévale, les folklores… et tout le reste, Dadèf propose une musique dépaysante, enjouée et émouvante.

 

Bob HATTEAU

 

 

Ivo PERELMAN

THE ART OF IMPROV TRIO

Volume 1 Karl Berger & Gerard Cleaver           Leo CD LR 771

Volume 2  Mat Maneri & Whit Dickey             Leo CD LR 772

Volume 3 Matthew Shipp & Gerard Cleaver   Leo CD LR 773

Volume 4 William Parker & Gerard Cleaver   Leo CD LR 774

Volume 5 Joe Morris & Gerard Cleaver            Leo CD LR 775

Volume 6 Joe Morris & Gerard Cleaver            Leo CD LR 776

 

 

 


                    Six albums Leo, six pochettes ornées d’œuvres graphiques / picturales en noir et blanc très expressives d’Ivo Perelman, sorte de calligraphie imaginaire et spontanée. Ses traits vifs sur la surface blanche semblent tracés d’une main sûre à l’instar des volutes de son jeu au saxophone ténor : tous deux portent son empreinte secrète.  Le trio semble être le nombre d’or de l’improvisation en matière de groupes, depuis Sonny Rollins au Village Vanguard, Bill Evans, Albert Ayler et Spiritual Unity, Ornette Coleman avec Moffett et Isenzon, le trio Schlippenbach etc… En trio donc, Ivo Perelman seconcentre dans les échanges avec ses fidèles : Matthew Shipp, le pianiste  avec qui il a gravé des duos mémorables (Callas, Corpo), le violoniste alto Mat Maneri, le batteur Whit Dickey, le contrebassiste William ParkerJoe Morris à la guitare ou à la contrebasse, Gerard Cleaver qu’on retrouve  dans cinq des six volumes et Karl Berger au piano. Ivo a enregistré récemment des albums en duo avec chacun d’eux (sauf Parker) et certains d’entre eux cultivaient des couleurs particulières. Je pense à Two Men Walking avec Mat Maneri ou Blue avec  Joe Morris, Tenorhood avec Whit Dickey et bien sûr les dialogues avec Shipp dédiés à la Callas. Ce qui frappe quand on écoute systématiquement ses albums au fil des trimestres dès leurs sorties, c’est la capacité du saxophoniste brésilien à improviser dans d’infinies variations, sa voix chaleureuse détaillant les nuances du registre aigu de l’instrument avec une qualité chantante, passionnée unique, tellement lyrique et amoureuse de la vie qu’il ne donne pas l’impression de se répéter. Gerard Cleaver, un batteur puissant croisé dans de nombreux groupes, se fait ici un discret poète des sons, des vibrations rythmiques avec une rare réactivité sensible et intuitive. Le but premier d’Ivo Perelman est de créer une conversation à trois où chaque participant improvise en permanence sur un pied d’égalité, le saxophone vis-à-vis de la basse, de la batterie  ou du piano, plutôt que de souffler en soliste accompagné ou propulsé par les autres musiciens. La conséquence est que son jeu s’est transformé, devenu moins éruptif depuis l’époque où il enregistrait avec Rashied Ali avec une énergie expressionniste égale à celle d’Albert Ayler. Il faut avoir entendu For Helen F (Boxholder 038/039) pour se rendre compte de l’existence de ce brûlot incandescent. Sans doute certains des albums précédents sembleront musicalement plus achevés, on pense au Counterpoint avec Morris et Maneri, à Two Men Walking,  aux duos précités avec Matt Shipp. Mais cet art de l’improvisation en trio en six volumes lui permet de chercher d’autres chemins dans les méandres du souffle et des notes étirées, altérées, ces étoiles filantes au firmament de l’inspiration. Des décennies après Ben Webster, Don Byas, Getz, Coltrane, Ayler, Sam Rivers, Ivo Perelman renoue avec cette inspiration illuminée, cette sincérité libre de tout calcul qui dit l’essentiel en renouvelant incessamment sa quête. On trouve là une démarche évoquant l’Archie Shepp des concerts enflammés (Three For A Quarter One For A Dime, Impulse), la virulence revendicatrice en moins. Le Shepp  des sixties était littéralement emporté par sa section rythmique projetant le son vers l’audience comme s’il haranguait une foule. Le référentiel du cri de Shepp vient clairement du preaching des pasteurs de l’Eglise Noire des discours enflammés de Malcolm X. Si Perelman a en commun avec le vétéran du free-jazz une incroyable aisance dans l’inspiration mélodique, il joue dans un registre nettement plus détendu et complexe en s’adressant avant tout à ses deux partenaires, sans parler de son extrême facilité dans l’aigu, où il fait chanter les notes les plus hautes de manière aussi unique que Stan Getz la saudade avec Astrud Gilberto. C’est avant tout la qualité d’écoute mutuelle et la finesse des réactions au sein du trio qui est au centre de leur message musical. En effet, et c’est bien là la différence avec le free jazz initiatique de la génération Ayler /Shepp, outre le fait que la musique de Perelman et ses partenaires est entièrement improvisée (sans thème écrit, ni motif mélodique ou rythmique récurrent), le message que celle-ci transmet se situe plus au niveau des relations entre chaque musicien comme s’ils incarnaient l’antidote au marasme sociétal actuel. L’écoute, le dialogue, la compréhension doivent être au centre des relations humaines pour que la société évolue positivement.  La musique de Shepp comme elle est documentée dans le brûlot  enregistré Live At Donaueschingen en 1968 était un cri de guerre contre l’injustice raciale,  une dénonciation virulente contre les souffrances infligées à son peuple… Shepp étant le leader incontesté, les autres servent son discours. Chez Perelman, même s’il est le personnage central, chacun est soliste à part entière, les hiérarchies sont effacées (même si c’est le son du sax ténor qui attire l’écoute) et les autres ont tout le loisir et la liberté de s’exprimer : la seule contrainte est d’écouter en permanence et d’interagir au mieux.


Autre particularité de Perelman : il a quelque chose de Lol Coxhill dans l’insistance à plier quasi toutes ses notes, à en altérer les intervalles de manière homogène sur toute la gamme. Et puis, si on écoute avec attention, se révèle l’insoupçonnable cheminement entre les particules sonores renouvelant plage après plage, disque après disque, la raison d’être de ses six volumes : si la démarche spontanée de Perelman est intarissable, on ne s’en lasse pas. Même s’il faudra bien quelques semaines pour en mesurer l’étendue. Il m’est difficile d’épiloguer plus avant sans que je me répète, mon blog ayant déjà tenté de décrire, décrypter et commenter ses enregistrements….  Là où l’improvisation libre et le jazz free se rencontrent !

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

 

COLLECTIF

AUTOUR DE CHET

DECCA

Sortie en avril 2016

 

 

Après Autour de Nina, disque dédié à Nina Simone et publié en 2014, Clément Ducol se voit confier la réalisation d’un album consacré à Chet Baker. Autour de Chet sort en avril 2016 chez Decca.


Ducol s’appuie sur un quartet composé de Pierre-François Dufour au violoncelle, Bojan Z au piano, Christophe Minck à la basse et Cyril Atef à la batterie. Comme pour Autour de Nina, Ducol fait appel à de nombreux invités, en général chant et trompette, pour interpréter les chansons favorites de Baker : Yael Naïm, accompagnée d’un quatuor constitué de Dufour, Guillaume Latour et Christelle Lassort au violon et Camille Borsarello à l’alto, chante « My Funny Valentine », tube fétiche du trompettiste ; Hugh Coltman et Erik Truffaz jouent « Born To Be Blue », également titre du biopic de Robert Budreau, sorti en 2015 ; Charles Pasi a choisi « It Could Happen To You », nom d’un album de Baker publié en 1958 ; Sandra Nkaké et Airelle Besson interprètent « Grey December », de la compilation éponyme sortie en 1992, à partir de sessions enregistrées en 1953 et 1955 ; Ibeyi et Benjamin Biolay s’emparent de « Moon And Sand », chanté par Baker dans la bande originale de Let’s Get Lost ; Camelia Jordana et Truffaz jouent « The Thrill Is Gone », qui figure sur le premier disque dans lequel Baker chante (Chet Baker Sings – 1953) ; Elodie Frégé et Alex Tassel se chargent de « But No For Me », également au programme de Chet Baker Sings ; Rosemary Standley et Stéphane Belmondo s’arrogent le morceau culte « Let’s Get Lost », titre du film sur Baker tourné en 1968 par Bruce Weber ; José James et Besson reprennent « Nature Boy », jamais enregistré par Baker (?), mais bien dans l’esprit ; Piers Faccini et Luca Aquino s’approprient « A Taste Of Honey », qui figure notamment sur Baby Breeze (1965).


Autour de Chet est avant tout un disque de ballades, tantôt dans une veine crooner (« But Not For Me »), tantôt davantage bluesy (« Born To Be Blue »), latino (« Grey December ») ou cross-over (« My Funny Valentine »), voire méditerranéenne («  A Taste of Honey »)... Le quartet rythmique est au service des solistes : il maintient une pulsation entraînante (« A Taste of Honey »), glisse des walking et chabadas (« But Not For Me ») au milieu d’un accompagnement plutôt fluide, sait jouer grat dirty (« Born To Be Blue »)… Les invités mettent le répertoire en valeur, dans la lignée de la voix fragile et la diction mâchée de Baker (Coltman, Pasi, Nkaké, Frégé), sur les traces de Billie Holiday (Jordana), avec une approche dansante (Ibeyi), intimiste (Standley), tendance chanteur de charme (Naïm, Faccini) ou chaude et rythmée (James). 

 


Autour de Chet est un hommage respectueux au trompettiste et à l’esprit de sa musique, dont l’évocation est toujours aussi émouvante, vingt-huit ans après sa disparition...

 

Bob HATTEAU

 


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