Chroniques de disques
Septembre 2016

 BRÖTZMANN / SWELL / NILSSEN LOVE

KRAKOW NIGHTS

NOT TWO MW 937-2

 

BRÖTZMANN / LEIGH

EARS ARE FILLED WITH WONDER

NOT TWO MW 940-2

Dist. Improjazz

 

DEFIBRILLATOR & Peter BRÖTZMANN

CONVERSATIONS ABOUT NOT EATING MEAT

BOS 001

Dist. Metamkine

 

                  Lorsque je manque de travail, je reviens toujours à Peter Brötzmann qui enregistre de moins en moins et dont les disques nous parviennent au petit bonheur la chance. Un trio, un duo, un autre trio avec Brötz en guest, tout cela enregistré en 2015. Le premier le 24 février àl’Alchémia Club de Cracovie en compagnie du tromboniste américain Steve Swell et de PNL. Dès "Oneiric memories" ça dégage après une intro en trio, Brötz au ténor tel qu’en lui-même souffle comme un damné, Swell assurant le contrechant et PNL tapant comme un sourd. Ensuite, Brötz et le batteur norvégien, qui ont déjà fait quelques duos, se parlent, Swell se plaçant très intelligemment, ce qui ne devait pas être très évident pour lui. Du free extrêmiste tout à fait bienvenu. "Full spectrum response" fait à lui seul la moitié du disque, introduit par le batteur et percussionniste puis trombone bouché, silences, le co-fondateur de FMP à l’alto. Violent choruse, c’est mélodique, le son atteint la perfection, étiré, répétitif et le trio reprend sa sarabande, Swell s’avérant très proche de Johannes Bauer : envolées lyriques, utilisation de la coulisse. Des suraigus à la clarinette métal et tout devient calme, mais toujours avec plein de brisures. 

 

 

L’écoute entre les trois s’avère d’une exceptionnelle symbiose. Swell, qui a joué entre autres avec Gebhard Ullmann, Perry Robinson, Jemeel Moondoc, Joey Baron, se révèle un Posaunist de grande classe. "Scotopia", introduit par Brötz, est folklorisant tendance balkans et swell en est le soliste principal ; Brötz / Swell à l’unisson avec l’accompagnement discret de PNL, jouent de façon magnifique, s’entrecroisant. "Road zipper", la plus courte pièce, est introduite par Nilssen-Love, caisses et cymbales chantantes, PB sax alto pour un chorus haché, Swell fait monter la tension, batterie seule, cris de sax et trio plein de violences douces jusqu’à l’emballage final hyper free. Un cd haut de gamme d’une heure et quart sans une seconde d’ennui.

 

 

                  Le 8 novembre dernier, toujours à Krakow, Brötz rencontre Heather Leigh, une nana blonde qui joue de la pedal steel guitar, et d’entrée, il emmanche au ténor et au tarogato. La fille tire des sons bizarres de cet instrument pas utilisé en free music, c’est prenant, violent, extrêmiste, saturé. Brötz devient Websterien, se ballade, plane, ce n’est pas de la country. La clarinette basse entrant comme un lointain souvenir est merveilleuse - et trop rare - un son cassant en suraigu. Surprenant autant qu’étrange, malheureusement trop court.

                  Defibrillator : les frères Smolyn Sebastian et Arthur, Oliver Steidle (drums, qui était dans Der Rote Bereich avec Frank Möbus, a enregistré avec Rudi Mahall, Daniel Erdmann "Lenina" en 2008, un des batteurs allemands vu en France à Nevers). D’entrée, ça plombe, dispositif électronique à l’appui. Free jazz hard rock, impossible à étiqueter. Brötzmann n’a jamais hésité à se frotter à ce genre avec Last Exit, Nicki Scopelitis, Ginger Baker… et quelques japonais. Dans le magma bruitiste, der Wuppertaler Einwohner se fait entendre et entrraine l’ensemble dans "Fuckir" pendant huit minutes à donf. Le morceau suivant est plus travaillé, Brötz sur fond electronics / batterie se déchaine. "Cellulite Guru" introduit par le trio germano/suisse ultra binaire jusqu’à l’entrée du ténor rugueux et superbement mélodique. Mais on ne refera jamais Brötzmann, la tension remonte, sax hurleur pour un final absolument fou.

 

 

                  Décidemment cette année passée, le "vieux" s’est retrouvé une nouvelle jeunesse. A soixante quinze ans, chapeau l’artiste. Fumer des cigares semble être un gage de bonne santé.

 

Serge PERROT 

 

 Paul HESSION 

Ewan STEFANI

CONCRETES

BRUCE’S FINGERS 

                  

    Crédité percussion, sampler, analogue ring modulatorHubback gongs (Paul Hession) et live digital processing and synthesis (Ewan Stefani), le duo de Concretes joue une musique électronique – électroacoustique avec percussions d’une grande richesse sonore et timbrale et avec une intense complexité rythmique / pulsatoire. Elle nous vient du Yorkshire, région rebelle d’où proviennent Derek Bailey, Tony Oxley, Trevor Watts et le contrebassiste Simon H Fell, propriétaire du label Bruce’s Fingers et compagnon incontournable du batteur Paul Hession. Le terme Concretes se réfère au béton et un morceau s’intitule Betonski Mix.  Nombre d’artistes électroniques qui s’aventurent dans la libre improvisation arrivent trop souvent à me lasser au bout d’un moment. Les qualités de ces deux artistes, elles, relancent mon attention. Leurs trouvailles soniques, la combinatoire de leurs sons individuels, les nuances infinies, leurs états d’âme, tout concourt à rendre leurs processus et leur musique vraiment intéressants, subtils. On peut s’y repaître, écouter intensément ou flâner de plage en plage, on sera surpris par des tressautements, des sonorités complexes, des attaques improbables du son, des contrepoints futuristes, des échappements fluides dans la 3D. On retrouve cet empathie/ symbiose qui caractérise la musique du duo Furt (Richard Barrett et Paul Obermayer). C’est donc un compliment ! Cet enregistrement produit modestement par B’s F pourrait bien figurer comme point fort sur la Carte du Tendre de la musique électronique qui échappe à l’écoute chiante du tout venant ‘electronica’. Je pense à Lawrence Casserley/ Adam Linson, Richard Barrett/ Paul Obermayer, Michel Waiszwisz, Ulli Böttcher, Richard Scott, Jérôme Noettinger et cie. Pour plus d’infos à ce sujet, parcourez mon blog et surtout écouter cet album dont l'illustration de pochette type Pac-Man binaire semble se situer complètement à l'opposé des images que cette musique suggère.

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


 LE GRAND FOU BAND

AU 7ème CIEL

PETIT LABEL PL SON 020

distribution Improjazz

 

                  Pour ses soixante ans, Jean Marc Foussat a réuni seize musiciens, de ceux avec qui il a enregistré sur son label Fou Records, et d’autres… sur le principe : "Il y a beaucoup de grands ensembles… Aucun à ma connaissance ne propose de musique improvisée au sens strict du terme. Aucun ne repose sur le principe de la libre entente et responsabilité totale de chacun au sein du groupe. Après la troisième réunion, l’idée d’enregistrer est devenue réalité, deux impros ont été faites, la seconde est ce cd". Je ne citerai aucun des musiciens présents partant du principe qu’il faudrait tous les citer. C’est donc un joyeux bordel organisé que nous avons à entendre.

 


                  Entrelacs de sons : cordes, cuivres, anches, piano, percus, accordéon, AKS, voix. Cela pourrait ressembler aux conductions de feu Butch Morris mais en plus libre ; bien sur, une ligne directrice existe, utilisation de gestes ? Dessins ? Peintures ? Pour avoir joué en des temps lointains dans la Fanfare de la Touffe, les ingrédients existent. Quelques solis apparaissent ça et là mais l’ensemble domine tel et dictatorial, c’est le magma sonore qui compte. Rien n’est linéaire, les phases, moments musicaux virant à l’obsolescence, s’éteignent, se rallument, stagnent pour mieux renaitre, et puis 5’30 avant la fin douceur se produit, les chuintements prennent le pouvoir jusqu’à l’extinction finale à la trompette.

                  Indispensable, d’autant que tiré à 100 exemplaires seulement (comme tous les disuqes du petit Label). Dépéchez vous de l’acheter.

 

Serge PERROT

 

 TEZET RESET

ETHIODA

Armel Courrée (as, bs), Pascal Bouvier (tb), Baptiste Clerc (g), Daniel Moreau (kbd), Romain Delorme (b, synthé), Eric Durand (percu) et Julien Grégoire (d) avec Muyiwa Kunnudji (tp), Mac Singe (voc) et Maoré (voc).

Sortie en mars 2016

 

En 2010, le claviériste Daniel Moreau crée le groupe Ethioda pour reprendre des morceaux de Mulatu Astatke Ethiopian Jazz Groove sort l’année d’après. Dans Araray, qui sort en 2014, Ethioda ajoute des compositions inédites. Tendance confirmée avec Tezet Reset, publié en mars 2016 : tous les morceaux sont originaux.

A la base, Ethioda est un est un quintet constitué de Moreau, bien sûr, mais aussi d’Armel Courrée aux saxophones, Pascal Bouvier au trombone, Romain Delorme à la basse et Julien Grégoire à la batterie. Le guitariste Baptiste Clerc rejoint Ethioda à partir de 2013, suivi, en 2015, par l’arrivée du percussionniste Eric Durand. Sur Tezet Reset, Ethioda invite le trompettiste Muyiwa Kunnudji sur deux morceaux, et Mac Singe et Maoré pour une chanson chacun.

Neuf des onze morceaux sont signés Moreau, Courrée propose « Echi » et Clerc, « Opale ».  Comme à son habitude, Ehtioda prend soin de sa charte graphique : c’est toujours Tetovitch qui a conçu la pochette de Tezet Reset : sur un fond jaune, des motifs géométriques colorés qui évoquent les alphabets mandé...

Les titres évoquent clairement l’Ethiopie, à l’image des jeux de mots « (Satie a dit ça) Beba », « Pentatiopik » ou « Ethiodawa », et des références directes comme « Ambassel Groove » (un district de la région Amhara) et « Azmari » (griot en amharique), mais aussi le Burkina Faso : « Taaba » veut dire « ensemble » en moorè. 

Tezet Reset alterne les ambiances éthio-jazz (« Ambassel Groove », « Respecto », « Opale »), plutôt funky (« Azmari »), reggae (« (Satie a dit ça) Beba »), folk-rock (« Ethiodawa »), dans une veine africaine (« Taaba »)… Les mélodies sautent d’un riff entraînant (« Respecto ») à des tourneries aux accents folks (Ehiodawa »), en passant par des motifs exposés en chœur, un peu dans l’esprit d’Henri Texier (« Taaba »). La rythmique, bâtie sur des superpositions de percussions, fait la part belle aux poly-rythmes dansants (« Tezet Reset »). En dehors du flux scandé d’une voix chaude par Mac Singe (« Azmari »), du slam qui tourne au chant haut et expressif de Maoré (« Taaba ») et de l’intermède du piano a capella (« Reset Tezet »), il n’y a pas vraiment de soliste, mais plutôt des interventions dans la continuité des mouvements d’ensemble, comme les contrepoints des soufflants dans « Pentatiopik » ou l’orgue à la sonorité vintage (« Azmari »). 

Avec Tezet Reset, Ethioda poursuit son aventure dans les traces d’un éthio-jazz groovy ouvert aux influences afro-beat, rock et autres.

 

Bob HATTEAU

 


 Jonas CAMBIEN TRIO

A ZOOLOGY OF THE FUTUR

CLEAN FEED CF 370

Dist. orkhestra

 

                  Le pianist belge installé désormais à Oslo est accompagné par deux musiciens du cru : Andreas Wildhagen (dm) et André Roligheten (ss, ts, bcl), celui dont le collègue Luc Bouquet disait que "c’est un frondeur, pas comme les ramollos du PS" dans le numéro 226 consacré au label Clean Feed, pour huit pièces dont deux doublées. Très vite on note le jeu très sombre du pianiste dans "Gulf", Roligheten à la clarinette basse assure le rythme. Celui-ci dans "We the king" au ténor tout en slapping nous fait penser au Mats Gustafsson d’il y a quelques années (Aaly trio). Et que dire du batteur tapant fûts et caisses souvent bruyamment, envahissant l’espace, mais c’est sans compter avec le mélodique "Times" où le trio s’exprime dans un univers de couleurs chatoyantes, le ténor se révélant un soliste de haut niveau. Retour au côté sombre dans "Helium", contemplatif et percussif. "Frask", intro Wildhagen, entrée du ténor puis du piano est une entrainante pièce ancrée dans une tradition free-bop.

 

"We the people", la plus longue pièce, nous dait entendre un piano cristallin et répétitif entrainant ses compagnons, Roligheten au ténor tout en nuances choruse à la manière d’un Wayne Marsh, la musique de ce trio devant quelque chose à Lennie Tristano àl’évidence ; au soprano, c’est plutôt Coltrane, toujours est-il que ce morceau est chaud bouillant et vaut à lui seul l’achat du CD. L’alternate de "Times" s’avère encore plus enlevée, Roligheten au soprano s’envole, mais c’était un essai trop court.  En bref, débarassés de références par trop visibles, ce trio devrait pouvoir s’exprimer de façon plus personnelle, c’est tout le bien qu’on lui souhaite.

 

Serge PERROT

 

PS : Cher Luc, je te fiche mon billet que tous ces pseudos opposants vont se rallier à Flamby ou Manuelito aux prochaines présidentielles, leur survie politique étant à ce prix ! il y a des législatives après…

 

 KONVOJ ENSEMBLE feat. Evan Parker & Sten Sandell

COLORS OF

KONVOJ RECORDS K0R001

 

                  Composé des saxophonistes Lotte Anker, Liudas Mockunas, Ola Paulson et Evan Parker, du pianiste Sten Sandell, de Jakob Riis computer & live signal processing et le batteur Anders Uddeskog, le Konvoj Ensemble semble exister pour faire vivre la suite Colours of : . Chaque souffleur gère un sax différent et double sur d’autres : l’alto pour Anker + soprano, le ténor pour Parker, le baryton (avec ou sans préparation) pour Paulson qui joue aussi du « alto horn with sax mouthpiece » et le saxophone basse pour Mockunas qu’on entend aussi à la clarinette basse. Des sections de l’œuvre se passent de batterie et l’accent est placé sur le collectif plutôt que des solos de chaque souffleur. On passe souvent en mode hard-free tout en suivant un chemin balisé par des indications précises et des passages où s’impose une dynamique subtile. Un bon exemple est cette séquence où le piano de Sten Sandell se fait presque intimiste avec un brin d’électronique qui s’évanouit pour laisser venir progressivement des roulements de batterie en crescendo bien réalisés vers un solo assez impressionnant (quel batteur !!) .  C’est en fait un excellent et superbe album de free-music qui mérite d’être écouté. Il ne suffit pas de réunir des musiciens comme Lotte Anker, Evan Parker, Sten Sandell, et Liudas Mockunas, il faut que la mayonnaise prenne. Mission réussie. Les mouvements s’enchaînent, naissent l’un de l’autre, un souffleur prédomine un moment avec ses trois collègues qui l’entourent avec des jeux libres et des effets de timbre alors que le piano commente, réagit et souligne. Improvisateurs et compositeurs de l’instant, ces excellents musiciens n’ont aucune peine à créer des formes, à moduler une stratégie de jeu, à coordonner leurs efforts. Cet assemblage instrumental quatre saxophones / piano/ percussions + électronique  aurait pu être un handicap, mais il se transforme en une réussite qui fait bien plaisir à écouter. Le live signal processing de Jakob Riis transforme à un moment la percussion de Uddeskog de manière curieuse et originale avec beaucoup d’intensité (ou je me trompe). Cette séquence aboutit à un excellent duo de Parker et Sandell, ténor et piano tout en nuances appelé à durer. L'intérêt de la session perdure jusqu'au final. Colors Of : aurait pu devenir un all-stars pour fin de festival branché, mais la conscience artistique et l’auto-exigence des participants donnent lieu à une belle prestation qui méritait bien d’être publiée. Proficiaat !!

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

Gaetano LIGUORI IDEA Trio

CILE LIBERO CILE ROSSO

BULL RECORDS

 

                  Idea Trio : la musique au service des idées ou simplement pour dénoncer et témoigner d’injustices flagrantes. En 1973, le coup d’état du général Pinochet met fin brutalement à l’expérience démocratique progressiste de Salvador Allende dans un bain de sang en massacrant et torturant des milliers de personnes pour leurs idées dans des stades (avec le soutien de l’archevêque de Santiago et de la CIA). Quatre compositions faisant références à des événements dramatiques liées au combat social de l’époque et une suite composée pour un Chili libre par le grand pianiste milanais Gaetano Liguori et jouée / improvisée live par son Idea Trio avec le bassiste Roberto Del Piano et le batteur Filippo Monico. Sur la pochette une photo noir et blanc du groupe en 1973 et une photo couleur des mêmes quarante ans plus tard tirée par leur ami de toujours, le photographe Roberto Masotti, lequel avait alors immortalisé la scène improvisée de Braxton à Evan Parker et Schlippenbach. Les notes de pochette du disque original PDU par Franco Fayenz sont à peine lisibles (il s’agit de la copie de la pochette de 33t au format CD, dommage !). Le thème de Ballad for a Murdered Student a l’évidence mélodique des chants militants, mais une fois la machine emballée, un pianiste assuré et puissant se révèle. Très à l’aise rythmiquement et inspiré par le grand Mc Coy Tyner avec une  superbe qualité dans les voicings quand approche un feeling de transe (In Via Ludovico Il Moro). Parfois un peu ruisselant par instants (comme dans le premier mouvement de Free Chile), il sait trouver le ton juste dans l’angularité, joignant résolument l’énergie et une grande qualité de toucher. Le deuxième mouvement de Free Cile s’ébat sur une rythmique tendue propulsée par une main gauche d’airain. Les deux acolytes Monico et Del Piano, des jeunots à l’époque qui avaient déjà acquis un métier incontournable avec le pianiste dans des aventures musicales les plus improbables, font plus qu’assurer. A l’issue de ce deuxième mouvement emporté, Roberto Del Piano nous livre un solo de basse électrique intelligent accueilli par une exploration sonore dans les cordes du piano et en frôlant la surface de la batterie du bout des baguettes très impro libre. J’ajoute que ce musicien, RDP, souffre d’une malformation des doigts de la main gauche qui lui interdit de jouer de la contrebasse et l’a poussé à inventer ses doigtés personnels à la basse électrique. Excellent solo de batterie ensuite. Thème joué sur des chapeaux de roue par le pianiste avec un style chantant polyrythmique unique et une réelle aisance de la part des trois protagonistes. Rien à envier aux Stanley Cowell et autres qui défilaient dans les festivals à l’époque. L’Idea trio n’hésite pas un instant à s’aventurer hors des sentiers battus dans une veine vraiment free pour le quatrième mouvement en évoquant Cecil Taylor (pour utiliser le langage commun). En conclusion, un chant militant du P.C. allemand des années 30 (Weil Brecht, je pense) joué avec une réelle justesse de ton. Rien d’étonnant que ce trio reçut le soutien appuyé de Philippe Carles et Daniel Soutif de Jazz Magazine et de la critique italienne. Il s’agissait alors d’une des plus remarquables formations du nouveau jazz européen lié au mouvement de la free music et qui eut une réelle audience et pas seulement en Italie. Aujourd’hui, Liguori officie au Conservatoire de Milan et ses deux compères s’activent au cœur d’une communauté d’improvisation radicale soudée en Italie. Un excellent document qui comble une lacune concernant les pionniers de la free music italienne des années 70 : les Gaslini, Centazzo, Rusconi, Schiaffini, Mazzon, Marcello Melis et le regretté Demetrio Stratos.

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


Alvin CURRAN / 

Gordon MONAHAN

FOR LEOS’S PIANO

HERMES’EAR HE CD 014

 

 

                  Produit par le Pr Jozef Cseres, chercheur en esthétique, cet album en hommage au (piano du) compositeur tchèque Leos Janáček a été enregistré dans la maison du compositeur à Brno, aujourd’hui le Leos Janáček Memorial, avec des œuvres d’Alvin Curran pour piano et électronique et des « altérations » d’œuvres de Leos Janáček et Henry Cowell par Gordon Monahan pour  Piano Digital Performer Software  et « Native Instruments Akoustik Piano Software », toutes réalisées par les deux compositeurs in vivo. Les cinq pièces d’Alvin Curran, jouées sur le piano de Janáček, ont une durée de 5 à 11 minutes et alternent dans l’ordre du CD avec neuf morceaux de Gordon Monahan de durée plus courte (entre 36 secondes et trois minutes). Ces performances ont comme toile de fond la maison du compositeur, l’installation aérienne de Monahan avec des cordes de piano tendues sur le cadre de deux pianos installés au jardin et la rencontre, il y a nonante ans, entre Janáček et Henry Cowell à Brno. Le contexte de cette rencontre est réactualisé dans les performances de Curran et Monahan grâce aux recherches de Jozef Cseres et de Jirí Zahrádka sur les circonstances précises où celle-ci eut lieu. Pour qui connaît le pianiste et compositeurs expérimental Alvin Curran, on ne se trompera pas en affirmant qu’il est un des vrais héritiers d’Henry Cowell tant pour les formes de sa musique que par l’esprit de sa démarche. Les pièces jouées par le compositeur sur le piano non accordé de Janáček  ont été ensuite mixées et transformées électroniquement par lui-même et son assistant Angelo Maria Farro. Quant à Gordon Monahan, il a sélectionné des extraits d’œuvres de Cowell et Janáček exécutées par Curran et les a ensuite éditées et altérées avec le Digital Performer Software (piano électronique, somme toute) dont les sons activent douze cordes de piano tendues entre le sommet de la maison de Janáček et deux pianos droits placés dans le jardin, six pour chaque piano. Le public installé autour de ces deux pianos entend la vibration des cordes de ces pianos amplifiant les sons transmis par les cordes de l’installation, mais aussi en réaction au vent qui se lève. Tout ceci et plus encore est minutieusement détaillé et commenté par les artistes eux-mêmes dans les notes de pochette. L’interprétation de la démarche est magistralement synthétisée en deux pages par Jozef Cseres, un des personnalités les plus lucides de l’art transmédia d’aujourdhui, sous le titre : Janáček Revisited Recomposed and Retuned. Ce texte brillant complète admirablement les enregistrements et donne son sens à la démarche de ce double projet. C’est d’ailleurs Cseres qui a commissionné Curran et Monahan pour ce projet. Ce qui est certain pour moi, c’est que le processus créatif de ce projet complexe aurait pu être décrit ultra-minutieusement et le mieux du monde par Raymond Roussel, l’écrivain le plus curieux de l’époque de Cowell et Janáček.  Toujours est-il que les sons produits par le vent et l’installation semblent être entendues réalistement durant la pièce de Curran The Works, à moins qu’il s’agisse d’électronique insérée par Curran lors du mixage ultérieur. En résumé, dans la vénérable demeure du compositeur Janáček et avec son piano en l’état, soit non accordé, deux musiciens / artistes sonores contemporains, qui ont eux mêmes une histoire, réactualise et transforme le son et la pratique du piano à travers l’œuvre de compositeurs du passé avec des moyens électroniques contemporains inconnus du vivant de ceux-ci, comme si des photos du passé se trouvaient altérées par photoshop sous les doigts experts d’un grand artiste. J’apprécie particulièrement le traitement du son du piano en ralentando de Curran dans Inner Cities et son exécution des pièces de Cowell, elles-mêmes transformées par Monahan. L’écoute de cet album à l’ambiance toute particulière nécessite un travail de l’auditeur pour pénétrer la démarche en s’aidant des notes de pochette et en faisant travailler son imaginaire. For Leos’s est vraiment remarquable et la musique se situe à la hauteur de l’imagination et de tout le mal que ce sont donnés les protagonistes pour le réaliser.

NB : Je ne suis pas parvenu à trouver sur mon clavier la lettre s de Leos surmontée d’un accent en forme de v qui en fait une consonne différente. Donc ce n’est pas une faute de ma part, mais plutôt une contingence technique.


Jean Michel VAN SCHOUWBURG


DIECI ENSEMBLE

SETOLA DI MAIALE SM 3100

Eugenio Sanna, Maurizio Costantini, Cristina Abati,  Edoardo Ricci,  Guy Frank Pellerin, Stefano Bartolini, Marco Baldini, Giuliano Tremea, Stefano Bambini, Andrea Di Sacco

 

                  Voilà un très beau document réunissant dix musiciens improvisateurs italiens d’horizons divers sous la houlette du guitariste pisan Eugenio Sanna se livrant à l’improvisation libre sans concession. Alors qu’il y a clairement un retour vers le free-jazz free (sans composition, thème ni arrangement) de la part de nombre de praticiens à la demande d’organisateurs ou de labels spécialisés avec une préférence pour l’association instrumentale souffleurs basse batterie, les dix téméraires Dieci Ensemble pratique l’éclatement des formes, le rejet du convenu et des assemblages imprévisibles. Outre la guitare, on a droit à trois saxophonistes : soprano, ténor et baryton pour Pellerin et Bartolini et sopranino et alto pour Ricci, qu’on entend aussi aux clarinettes basse et soprano, un chanteur, Tremea, un sampleur, Di Sacco, une contrebasse, Costantini, une trompette, Baldini et une batterie, Bambini. Seule femme impliquée, Cristina Abati joue du violon alto et du violoncelle. Vu la rareté de ce type de document qui privilégie la recherche collective multi-directionnelle et le risque, plutôt que le formatage et la redondance, j’apprécie sincèrement l’effort. Qu’ils jouent à dix, à trois ou à six, chaque morceau a une identité sonore et une dynamique propre (pas moins de sept trios et trois Dieci). Il y a ainsi douze improvisations de quelques minutes (entre 1’48’’  et 6’47’’). L’intérêt de leur démarche est que leur recherche mène à des situations inusitées et des combinaisons d’instruments, de sonorités et d’actions improvisées qui fonctionnent, intriguent, fascinent . Une démonstration par la pratique des possibilités renouvelées (infinies) de cette méthode ludique et éperdue. Avec un vrai bonheur, cela respire l’écoute et un réel à propos. Des amalgames de sons imprévus et réussis, spontanés ou méticuleusement recherchés. On pense à Derek Bailey et à Company et il arrive que la guitare de Sanna évoque le guitariste disparu. Les connaisseurs de longue date  de cette musique « improvisée libre » (non idiomatique ?) branchés etc..diront que c’est pas « nouveau » et qu’on jouait ainsi , « en géométrie variable »,  il y a quarante ans (les premiers enregistrements de Company datent de 1976 et de 1977). Mais cette direction impromptue et volatile est finalement si peu sollicitée en public, surtout dans les festivals des organisateurs « responsables », que je ne vais pas me plaindre. Cet enregistrement fut réalisé lors d’un concert dans un bled de province et il est clair que ce concert fit œuvre utile pour convaincre et réjouir in vivo des auditeurs avides ou curieux qui n’ont pas « la chance » ( ?) de vivre à Londres, Berlin ou Paris. Il y a une immédiateté, un appétit de l’insatiable, un plaisir aussi intériorisé qu’effervescent. Bref, on réfléchit autant qu’on s’éclate et c’est bien le principal. Je suis sûr que Derek Bailey aurait bien apprécié cet Ensemble Dieci.   


Jean Michel VAN SCHOUWBURG



Roberto DEL PIANO

LA MAIN QUI CHERCHE LA LUMIERE

IMPROVISING BEINGS IB-49 2CD

CD1 Roberto Del Piano electric bass/ Massimo Falascone as, bs, Ipad, crackle box, live electronics/ Pat Moonchy voice , TAI Machine/ Silvia Bolognesi db/ Roberto Masotti & Robin Neko crackle tracks 7&8 / Paolo Falascone other hands on the double bass tracks 6&10

CD2 Roberto Del Piano electric bass/ Marco Colonna clarinet, alto clarinet & bass clarinet/ Massimo Falascone as, bs tracks 1,4,7/ Stefano Giust drums tracks 1,2,4,6,7.

 

                  Enregistré dans le légendaire studio Mu-Rec de Milan (ex-Barigozzi) par Paolo Falascone les 26 octobre 2013 et le 14 janvier 2016, La main qui cherche la lumière est un état des lieux singulier des amours musicales du bassiste Roberto Del Piano avec et à travers ses meilleurs compagnons et compagnes faut-il écrire. Quoi de plus curieux qu’un album où un bassiste électrique (!) et une contrebassiste acoustique rencontrent une vocaliste éthérée et fragile et un saxophoniste exquis acquis à la fée électronique dans une tentative de mise en commun de leurs appétits musicaux qui se révèle aussi pure qu’hybride, sincère et insituable (CD1). Vous saviez déjà qu’il n’y a pas que Steve Swallow : Roberto Del Piano a un véritable pedigree en matière d’improvisation. Ce milanais à moitié suisse évoluait déjà très jeune dans la scène free-jazz et improvisation italienne des années 70 : bassiste des groupes du pianiste Gaetano Liguori et du trompettiste Guido Mazzon, il côtoya sur scène les regrettés Massimo Urbani (sax alto d’exception et jazzman italien n°1 des années 70/80) et Demetrio Stratos, le génial vocaliste qui initia l’improvisation vocale masculine. Les deux pontes de JazzmagPhilippe Carles et Daniel Soutif considéraient les trio et quintet de  Liguori comme une des valeurs sûres de la scène italienne au même titre que Rava ou  Gaslini. A bord Roberto Del Piano ! Roberto joua quelque temps dans le groupe Area quand Urbani y soufflait et devint le comparse précieux de Massimo Falascone et d'Edoardo Ricci, deux soufflants peu communs. Il y eut ensuite d’excellents groupes comme le Jazz Quatter Quartet etMusimprop. A la demande d‘Improvising Beings, Roberto fit un deuxième enregistrement avec le superbe clarinettiste romain Marco Colonna, considéré aujourd’hui comme un des meilleurs improvisateurs de la péninsule. Se joignent à eux le saxophoniste Massimo Falascone et le batteur Stefano Giust sur plusieurs plages (CD2).

                  Dans le cd1, la voix de Pat Moonchy plane, tend des filets de voix aux notes hautes en léger glissando alors que les doigtés des deux bassistes s’écartent et se croisent. Le saxophone alto de Falascone (à la sonorité aussi somptueuse qu’un Art Pepper) suit et commente la vocalise éthérée et surréelle. Sur quelques pièces, son électronique ingénieuse et raffinée se répand, suspendue au-dessus des vibrations sinueuses des basses. Question basse électrique, Del Piano est un curieux oiseau : il aurait aimé pouvoir jouer de la contrebasse. Mais un handicap à la main gauche l’a contraint à la basse électrique pour laquelle il s’est inventé des doigtés et des positions  sur la touche sans frette collée sur le manche de sa Fender Jazz Bass. Mais il a invité une contrebassiste prometteuse, Silvia Bolognesi, elle aussi active dans la scène milanaise à le joindre, tout comme Massimo Falascone, son pote soufflant favori. Libres à chacun d’apporter les couleurs, les idées et les sons de leur univers personnels presqu’au gré de leur fantaisie,  sans se restreindre à un seul instrument ni se focaliser sur une champ délimité / voie  étroite qu’il faut développer avec intensité en étendant les possibilités au maximum des interactions entre deux ou trois mono-instrumentistes explorant le champ sonore en favorisant l’abstraction dans le sens donné dans les arts plastiques (Klee – Pollock). Cette dernière option est bien celle de nombreux improvisateurs britanniques et allemands qu’on regroupe sous le vocable musique improvisée libre non idiomatique. Dans la session de Roberto, le propos est d’intégrer plusieurs pratiques et attitudes qui tiennent à cœur à chacun et d’assumer les changements de perspective au fil des morceaux. Par exemple, qui croirait qu’il s’agit de la même personne qui joue du saxophone alto ou de l’électronique – brillante ? Falascone est non seulement un des tout meilleurs souffleurs de la péninsule, mais aussi un électronicien à suivre.  Bifurquant maintenant ma réflexion sur le contenu de la musique, j’ai découvert  son travail digital sur un ou deux morceaux où la fluidité et l’inventivité de cette électronique me fait dire qu’il pourrait bien être le parfait collègue improvisateur dans ce domaine « non-idiomatique radical».  Pat Moonchy tâte aussi de la TAI machine bruissante quand elle ne chante pas. En quartet, sa voix ajoutée au sax alto et aux ponctuations des basses évoquait le légendaire Spontaneous Music Ensemble avec Julie Tippets, Watts, Stevens et Herman qui se sont fait chahuter lors du premier grand rock stadium festival péninsulaire en 1971 (Palermo Pop Festival) et qu’on retrouve sur les albums Birds of a Feather123 Albert Ayler et dans la compile Frameworks (Emanem 4134).  Quant au « leader », on l’entend délivrer des instants mystérieux sous ses doigtés furtifs qui étonneront les auditeurs capables de visualiser les positions des mains des guitaristes sur le manche et raviront les autres par son élégance. A noter deux belles divagations aux crackle boxes (inventées par feu Michel Waiszwisz)  avec Roberto Masotti et l'acteur Robin Neko. Bref, dans ce qui n’est pas à proprement parler un patchwork mais plutôt un parcours insituable, il nous faut pour en saisir les moments de grâce tout autant travailler l'écoute que pour un disque de John Butcher . 

                  Si le quartet qui ouvre le CD 2, avec Falascone au baryton, Colonna à la clarinette basse et Giust aux drums, évoque la brötzmania vandermarkisée par son énergie, la suite des opérations dans une veine plus intériorisée est guidée par le duo de notre compère bassiste avec cet exceptionnel improvisateur qu’est Marco Colonna avec la présence éclairante de la batterie et du sax alto sur quelques plages. Trois morceaux avec Giust et Falascone (1/4/7) en quartet et deux en trio avec le batteur la basse et le clarinettiste. D’abord, il faut souligner le travail remarquable, voire très original de Stefano Giust. Lorsque j’ai découvert ce batteur, il y a une dizaine d’années, je le trouvais un peu trop pesant et appuyé selon ma pratique personnelle de l’improvisation collective : si sur scène nous sommes tous égaux, il n’y a pas de raison que le percussionniste surjoue et impacte le champ sonore par la dureté de son attaque etc…  par rapport aux autres instruments ou la voix. C’est avec grand plaisir que je me suis délecté, Stefano ayant acquis cette finesse, cette ductilité rebondissante qui fait songer aux Barry Altschul et Andrew Cyrille de notre jeunesse. Bref le swing et la force dans la légèreté. Il a travaillé son instrument en jouant avec des musiciens exigeants (Thollem McDonas, Edoardo Marraffa) pour parfaire sa pratique. J’en suis vraiment heureux car Stefano Giust est un cas rare : il n’y a pas en Europe un autre improvisateur qui se consacre corps et âme autantTAI-NO Orchestra - Roberto Del Piano - Massimo Falascone - Pat Moonchy - Marco Colonna - Viva l'Italia


Jean Michel VAN SCHOUWBURG


TAI-NO ORCHESTRA

VIVA L'ITALIA

Setola di Maiale SM 3000 & 3010

TAI No-Orchestra vol. 1 Filippo Monico - Massimo Falascone - Alberto Tacchini - Walter Prati - Mario Arcari - Claudio Lugo - Roberto Del Piano - Pat Moonchy - Stefano Bartolini - Riccardo Luppi - Eugenio Sanna - Silvia Bolognesi - Paolo Botti - Giancarlo Locatelli Tai Fest # 1 @ The Moonshine/ Milano 12-16/5/14

 

TAI No-Orchestra vol. 2 Alessandra Novaga - Massimo Falascone - Paolo Botti - Mario Arcari - Giancarlo Locatelli - Silvia Bolognesi - Angelo Contini - Pat Moonchy - Edoardo Ricci - Roberto Masotti - Robin Neko - Gianluca LoPresti - Roberto Del Piano  Tai Fest # 2 The Moonshine/ Milano 12-16 mai 2014

  

 


                  TAI pour Terra Australis Incognita, terme qui se réfère à l’Atlas Ellipticalis de John Cage, soit de nouvelles terres à explorer. No-Orchestra sans doute par ce qu’il s’agit d’un groupe à géométrie variable plutôt qu’un orchestre, variante italienne de la Company de Derek Bailey, célébrant l’acte d’improviser tout azimuth en interaction éventuelle avec la vidéo, la danse, des installations ou toute autre intervention visuelle, théâtrale, littéraire, le mouvement corporel etc. donc pas vraiment un orchestre. Fondé par le photographe Roberto Masotti, le bassiste électrique Roberto Del Piano et le saxophoniste Massimo Falascone, le TAI-NO réunit des musiciens improvisateurs de toute l’Italie autour du noyau dur milanais actif dans l’improvisation et le jazz libre depuis les années 70 auxquels se sont greffés au fil des décennies des musiciens plus jeunes. Le bassiste Roberto Del Piano et le batteur Filippo Monico furent les inséparables piliers des groupes du pianiste Gaetano Liguori et du trompettiste Guido Mazzon dès 1971. Roberto Masotti était à cette époque un des deux ou trois photographes européens les plus impliqués dans les nouvelles musiques. Ses portraits de Braxton, Lacy, Bailey, Evan Parker etc…. firent le tour de la jazzosphère internationale. La chanteuse Pat Moonchy fait partie du clan familial Liguori  et était la muse du Moonshine, où furent réalisés ces enregistrements lors du TAI – NO Fest # 1. Ce lieu milanais providentiel est aujourd’hui fermé et fut sans doute l’endroit le plus propice qu’il m’a été donné de fréquenter. Massimo Falascone est un saxophoniste hors pair et le souffleur de référence de cette fratrie et avec quelques autres musiciens milanais dont ses camarades Del Piano, Monico, Masotti,  forment vraiment une véritable fraternité unie par la musique collective et animée par une curieuse bonne volonté. Le guitariste Eugenio Sanna vient de Pise, le tromboniste Angelo Contini de Piacenza, le saxophoniste Edoardo Ricci de Florence, tous étant des acteurs de premier plan dans leurs villes respectives. Aux vieux briscards milanais de la révolution free se sont joints des artistes nettement plus jeunes comme la chanteuse Pat Moonchy, la guitariste Alessandra Novaga, la contrebassiste Silvia Bolognesi ou l’artiste visuel Gianluca Lo Presti qui forme Impro WYSIWYG avec Masotti. Comme on le voit, avec trois filles impliquées, on jugera que les vieux tontons ne sont pas machos. Tout cela rend très sympathique ce collectif qui ne déclare pas son nom parce qu’il s’agit avant tout d’une fraternité agissante et ouverte.  L’électronicien Walter Prati y joue du violoncelle, l’hauboïste Mario Arcari déballe son ocarina et son harmonica et le violoniste alto Paolo Botti gratte un banjo dans un curieux quartet avec Falascone au baryton. Aussi une Crackle Box Legacy lunatique en trio, sans doute en hommage à son inventeur, Michel Waiszwisz. D’une manière générale, on trouve des duos, trios et quartets atypiques avec un référentiel free – jazz (les sax sont en nombre) et une volonté affichée de chercher et d’explorer.  Plutôt que chercher à recruter les participants du projet TAI NO Fest sur base de différents instruments en vue d’assurer la variété timbrale et sonore, on a visiblement fait appel aux collègues – amis sur base de l’estime réciproque et des relations de compagnonnage musical. C’est pourquoi on trouve sept souffleurs d’anche,  dont cinq saxophones (Falascone, Luppi, Lugo, Bartolini, Ricci), un clarinettiste basse, Giancarlo Locatelli,  et un hautboïste, Mario Arcari, face à une contrebasse, une basse électrique, une guitare électrique, un alto, un violoncelle, un trombone, une voix, un clavier électronique (Alberto Tacchini) et les percussions de Monico. Il résulte de ce déséquilibre vers les anches qu’il y a du saxophone quasiment dans tous les morceaux et cela crée une certaine récurrence sonore. Néanmoins, et cela dit, quand on écoute, on est frappé par le timbre et le son exceptionnel de Massimo Falasconeau sax alto (duo final d’improWYSIWYG avec Del Piano) et l’atavisme free de l’inénarrable Edoardo Ricci. L’expression sensible, voire lyrique péninsulaire y a plus cours que le radicalisme per se comme on le trouve dans les formes en France, Grande Bretagne ou en Allemagne. 

 

 

D’un point de vue social et relationnel et parmi leurs nombreuses qualités, il y a chez la plupart de ces artistes, un profond fair-play digne de la communauté londonienne et une absence de cet individualisme prononcé, caractéristique sous d’autres cieux, qui pourrait rendre ce genre de projet difficile à manœuvrer avec pas moins de vingt-deux participants. Quant à la basse électrique de Roberto Del Piano, si c’est bien un instrument honni dans la scène de l’improvisation, vous n’en voudriez pas d’autre après l’avoir entendu de visu. Avec un index et un majeur soudés à la main gauche lui interdisant l’usage de la contrebasse, RDP a inventé ses propres doigtés avec un jeu sur le manche sans frette qui n’appartient qu’à lui. Alessandra Novaga a une vision pointue de la guitare électrique avec un univers sonore très personnel. Roberto Masotti et Gianluca Lo Presti projettent des images abstraites, des vidéos - montages bruissantes avec lesquelles leurs camarades improvisent.  Quand vous aurez vu le subversif percussionniste Filippo Monico, jouer avec des fleurs et des objets en tout genre, étalant sa délirante brocante percussive et déconstruisant les gestes du batteur, vous aurez le sentiment de naviguer dans la nef des fous où beaucoup de choses sont possibles sans restriction (le batteur parfait pour jouer avec Hugh Metcalfe himself). A tout prendre, s’impose ici un réel plaisir, un goût de l’utopie, un espace de découverte. Depuis mai 2014, le TAI NO Fest s’est renouvelé en 2015 et 2016 en avançant ses dates pour coïncider avec le festival ClockStop de Noci où je pus rencontrer cette année FalasconeMonicoDel PianoLo PrestiMasottiSanna, ainsi que Del Piano et Pat Moonchy l’année précédente.

PS : Dans une sphère musicale improvisée radicale où les valeurs humaines revendiquées s’expriment au travers de la musique collective dans une tentative d’incarnation utopique d’une société égalitaire et respectueuse (etc… référez vous à mon texte : ) et dans un pays où les relations interpersonnelles dans la vie publique peuvent atteindre un niveau de mauvaise foi et de vulgarité qui fait dire aux transalpins « C’est l’Italie ! » , la qualité des relations et des affects de la très grande majorité des improvisateurs libres italiens qu’il m’a été donné de rencontrer me font dire qu’ils méritent largement que les afficionados s’y intéressent. En effet, l’esprit fraternel et les sentiments d’amitié inconditionnelle des Milanais transpirent visiblement et transcendent la musique au point que cela en frappe les sens. Quant au niveau musical, il est fort élevé.

 

Mon témoignage personnel d’une rencontre en Italie.

 

                  Confronté moi-même au fait que trente-trois improvisateurs invités au festival ClockStop de Noci aient à se rencontrer musicalement dans une « jam-session » hors programme durant deux après-midi, soit durant plus de cinq heures trente, je me suis proposé pour coordonner la formation de chaque groupe selon les desiderata de chacun, leurs désirs, leurs connivences, en duos, trios, quartettes, etc... d’environ dix minutes. Soit un Company géant avec quelques uns du TAI-NO. Il y avait quatre électroniciens, trois plasticiens vidéastes, quatre femmes, un japonais, trois belges, quatre british dont un de Turin, un argentin de Vienne, une autrichienne flûtiste à bec, un français de Toscane, un suisse curieusement trilingue, des souffleurs virtuoses, une contrebasse pour deux, des gens qui ne se connaissent pas ou mal, trois batteurs, une basse électrique (RDP), une chanteuse américaine déjantée, les organisateurs sur les genoux, des jeunes, des vieux, des étrangers qui ne connaissent pas l’italien, des italiens du Nord et du Sud, certains ne parlant pas l’anglais, dont un romain, un pisan, un vénitien, un couple sarde, le contingent milanais, une bonne douzaine de musiciens locaux, plus deux ou trois qui s’ajoutent au casting dont le fils du légendaire Marco Cristofolini. Aussi, le matériel inopérant faute de câbles fit patienter les électroniciens et il fallut s’arranger l’arrivée tardive des clarinettistes. Sans parler de l’acoustique compliquée du lieu et la disparition momentanée de la contrebasse de location. Nous avons réussi à faire jouer sans interruption un peu plus de trente groupes, principalement des duos et trios, le plus souvent très réussis au dire de chacun, et un tutti d’une quinzaine qu’il me fut aisé de conduire avec l’assentiment général. Certains moments étaient sublimes, car les artistes purent conserver leur fraîcheur, leur écoute et leur ouverture dans une manifestation sans temps mort entre 11 h du matin et 11 heures du soir. Ayant moi-même organisé et coordonné plusieurs rencontres « inter-personnelles » de ce type, des festivals et de nombreux concerts, je n’y ai rencontré aucune difficulté à centraliser la volonté populaire et l’expression démocratique de tous. Chacun avait droit à demander au moins un groupe et des collègues pour jouer et j’ai fait l’effort de questionner les « timides ». Comme on le sait, certains improvisateurs sont plus demandés que d’autres et certains ou certaines risquent d’être mis de côté…  et donc j’ai dû limiter la présence de l’un ou l’autre (beaucoup avait envie de se confronter avec le bassiste japonais en kimono traditionnel ou avec la pianiste) ou faire coïncider deux duos en un seul trio ou encore inviter moi-même deux musiciennes intimidées. Tout s’est déroulé comme sur des roulettes. Aucun râleur, pas la moindre manifestation d’ego, ni de négociation intempestive, aucun incident ou rigidité, que du bonheur, du plaisir de jouer et d’écoute, découvrir. J’ai participé à plusieurs rencontres internationales avec une quinzaine ou plus d’improvisateurs et cela ne se fait pas sans heurt, ni sans discussion ou préséance (dues à la sacro-sainte notoriété etc…), commentaires ou exégèses «my own cup of tea », sans oublier ceux qui doivent se sentir comme des intrus dans un réseau de relations bien établies entre les «pointures» et les commentaires péremptoires voire paternalistes de « professionnels ».  Vous imaginez les français rationnels et râleurs, les germaniques catégoriques, les prima donna, la cup of tea des uns et des autres et l’opportunisme qui a du mal à passer inaperçu, soit les travers de la condition humaine. L’inévitable casse-pied (sur une trentaine de personnalités) était aux abonnés absents. Rien de tout cela ici ! Un miracle et avec plus de trente personnes ! Dois-je rappeler un mémorable Company organisé par Derek Bailey où deux musiciens en sont venus aux mains sur scène. Je pense donc que, pour une série de bonnes raisons dont celle décrite ci-avant, il faille sérieusement découvrir cette Italie souterraine multi-générationnelle de l’improvisation, celle des Marcello Magliocchi, Pat Moonchy, Massimo Falascone, Alessandra Novaga, Eugenio Sanna, Marco Colonna, Nicolà Guazzaloca, Stefano Giust, Roberto Del Piano, Edoardo Ricci, Edoardo Maraffa, Gianni Mimmo, Angelo Contini, Adriano Orrù, Silvia Corda, Luca Antonazzo, Guy-Frank Pellerin, Alessio Giuliani, Analisa Pascai Saiu, Martin Mayes. Il y a là-bas une masse de talents cachés et une musicalité spécifique qui mérite un détour prolongé.


Jean Michel VAN SCHOUWBURG