Chroniques de disques
Juillet 2016


ABHRA

ABHRA

ONZE HEURE ONZE

Julien Pontvianne (ts, cl, harmonium), Lauren Kinsella (vx), Hannah Marshall (vlle), Francesco Diodati (elg), Alexandre Herer (p, kb), Matteo Bortone (cb).

16-17 mai 2015, Studio Midilive.

  


                  Il est des disques dont on ne se remet pas. Après les avoir écoutés, notre vie esthétique s’en trouve bouleversée. Le disque du Aum Grand Ensemble appartient à cette catégorie. Je l’avais rapporté dans les colonnes d’Improjazz, dans le numéro de juin 2015. La tête créatrice du Aum Grand Ensemble se nomme Julien Pontvianne. C’est aussi lui qui est à l’impulsion d’origine d’Abhra, un ensemble de six musiciens. Abhra m’apparaît non pas comme le prolongement mais comme la continuation de la quête de Julien Pontvianne. Comme sur Silere du Aum Grand Ensemble, il est l’auteur de toutes les compositions ; de nouveau, toutes s’inspirent des écrits de Henry David Thoreau, non plus cette fois de Walden mais son journal intime ; et surtout la réflexion artistique menée sur les deux albums présente de manifestes concordances. Qu’est-ce qui distingue alors Silere d’Abhra ? Il me semble que Julien Pontvianne cherche dans ce dernier disque à donner à écouter – c’est-à-dire à vivre – non plus seulement l’émotion esthétique que Thoreau connut au contact de la nature, mais à aller plus loin en s’investissant dans la philosophie de l’Américain. Sur un plan esthétique, Julien Pontvianne tente de traduire certaines sensations décrites par Thoreau. Ainsi, pour certains passages, la musique semble-t-elle figurative. « Sun and Around » pourrait par exemple donner à imaginer l’astre céleste accouchant d’un nouveau jour. Mais si l’impulsion créatrice du compositeur a peut-être été figurative au départ, le résultat final n’a guère besoin d’afficher un quelconque « programme » pour être apprécié. C’est en effet à une véritable recherche acoustique auquel il parvient in fine, à l’aide d’accordage dépassant les limites du système tempéré, grâce à l’intérêt porté sur le grain du son soufflé ou la création d’espaces temporels étales. La véhémence perçue à certains moments de « What Sort of Civilization » pourrait de même être désignée comme figuraliste, reflet de l’effroi ressenti par Thoreau face aux attitudes humaines totalement en inadéquation avec la nature. En réalité, il faut dépasser cette surface sonique pour s’apercevoir que le projet de Julien Pontvianne mène en réalité une réflexion sur la question de l’harmonie. Harmonie intérieure avec soi-même d’abord, harmonie de l’homme avec la nature également – question centrale pour l’avenir du genre humain –, harmonie du monde aussi, en ces temps troubles où les possibilités d’un humanicide ne cessent de croître, tout cela suite aux lectures de Thoreau, on l’aura compris ; harmonie musicale, enfin, en des expériences plus proprement acoustiques allant de la réaffirmation de l’accord parfait (magnifique « Colors from Alaska » qui m’évoque le Christian Zeal and Activity de John Adams) à l’expression étendue à tout un ensemble instrumental du spectre harmonique d’un son. Avec ce type de morceaux, le figuralisme éventuellement apparent se transmue en une invitation à l’introspection, voire plus : à une éthique. En effet, la musique de Julien Pontvianne, magnifiquement servie par des musiciens complètement et parfaitement investis dans l’interprétation des onze plages qui composent l’album, se déploie en donnant du temps au temps. Davantage qu’une esthétique, j’y vois le témoignage d’une éthique de la lenteur, donc. Cet album ne nous rappelle-t-il pas qu’il conviendrait de s’inscrire dans le temps lent de la nature, celui des saisons qui se succèdent, de la vie qui passe ? Conséquence de sa pensée à partir de la philosophie de Thoreau, l’éthique de la lenteur de Julien Pontvianne me semble se positionner face aux processus d’accélération du monde contemporain avec pour conséquence une forme d’auto-aliénation, que condamne par exemple Harmut Rosa dans Aliénation et accélération : « […] dans la modernité tardive, les diktats de la vitesse, de la compétition et des délais imposés créent deux dilemmes qui justifient le verdict d’une nouvelle forme d’aliénation […]. » (La Découverte, coll. « Théorie critique », 2012, p. 138).

Je n’ai pas encore signalé la présence prégnante de la voix dans cet album, une tendance du travail de Julien Pontvianne qui s’accentue ici par rapport à Silere. Cet aspect participe d’un jeu accompli par le musicien se déroulant sur deux tableaux à la fois. En effet, à côté des recherches musicales éminemment contemporaines qu’il mène, centrées autour de la création de textures et de l’approfondissement des conséquences spectrales, d’un autre côté il ménage certains fondamentaux qui sous-tendent la musique occidentale depuis le XVIIIe siècle : les accords parfaits, comme je l’ai déjà souligné, et son corollaire, la mélodie accompagnée. Pour autant, ce qui est ici proposé n’est pas vraiment de la chanson. Les tempos sont trop lents pour se rattacher à ce genre, et la mélodie ne prime pas sur l’harmonie. Elle en serait plutôt le sommet émergeant, ce qui, incarné par la merveilleuse Lauren Kinsella, imprime un peu plus de luminosité à ce disque rempli d’espérance.


Ludovic FLORIN


 

Jean Luc PETIT

MATIERE DES SOUFFLES

IMPROVISING BEINGS IB27

 

 


                  Julien Palomo, le responsable d’improvising beings est un des plus grands risque-tout de l’édition numérique en musiques improvisées. Soit il produit un coffret post psychédélique – acousmatique de 8cd avec un revenant improbable comme Sonny Simmons et s’entiche du pianiste maudit, pionnier du free jazz français, François Tusques, du trompettiste bohème Itaru Oki ou d’un Giuseppi Logan miraculé et se fait passer presque pour un ringard auprès de la free-musicosphère. Ou, alors, il présente des improvisateurs libres plus radicaux complètement inconnus en solo comme le tromboniste Henry Herteman ou ce clarinettiste contrebasse, Jean-Luc Petit, dont on se demande d’où ils sortent. Sans oublier le « critique » amoureux d’Improjazz et batteur sensible, Luc Bouquet,  en trio avec Jean Demey et Ove Volquartz , lui aussi à la clarinette contre basse…Vraiment atypique ... Les branchés se foutent du trompettiste Itaru Oki, par exemple, lui aussi abonné aux salles obscures. Mais comment expliquer qu’un musicien aussi couru qu’Axel Dörner enregistre un duo  avec lui ?? Leur Root of the Bohemian est une véritable merveille ! Le dernier coup dingue de Palomo est le coffret de 4 cd’s de Jean Marc Foussat alternative oblique  et le double album hommage à feu Abdelhaïd Bennani avec Alan SilvaBurton Greene et Chris Henderson aux percussions électroniques. Bref un rassemblement de tous les artistes dont aucun festival classieux et bien sur soi (même d’improvisation) ne veut.  Quand on aime, on ne compte pas !


                  Matière des souffles est l’archétype du titre téléphoné, car toute une avant- garde radicale parle de matières et de textures et aussi de souffles… Mais l’écoute de ce disque solo sans prétention pour sax baryton et clarinette contrebasse révèle un amour du son, une qualité de timbre graveleuse, sombre, un parcours les yeux rivés aux étoiles, une déambulation poétique, un allongement du temps dans la rêverie d’un jour qui n’en finit pas. Le souffle d’Abrasives Incursions fait légèrement grincer le grave, vibrer l’air comme un tremblement amoureux qui se retient de peur de tout perdre. La technique de Jean-Luc Petit n’est pas étalée, mais le contrôle du son est bien présent jusqu’au fond de la note ou au bord du murmure, en douceur. On dirait un Joe McPhee qui joue pour lui-même, perdu au fond d’un jardin… au baryton. La clarinette contrebasse - Improvising beings a aussi produit un autre  clarinettiste contrebasse, Ove Volquartz ! – se déplace sur un nuage ou dans un léger brouillard.


                  Ce n’est pas révolutionnaire, radical ou « nouveau », non ! Mais ! Il y a une émotion profonde, vécue, qui ne crie pas mais se déplace dans une apesanteur somnambule (Le Noir et le Goudron). Puis, il se retourne, sent qu’il est suivi et accélère le pas avec des harmoniques piquées. Le grave est toujours présent, mais change de teinte, d’éclairage. L’ombre se dissipe… Simple et merveilleux, ce Jean-Luc Petit. Chaque note, chaque son est pesé, senti, ouvragé sans précipitation avec de belles nuances de timbre. Une belle histoire comme on n’en entend peu. Julien Palomo a eu la main heureuse et nous aussi.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


Jean-Brice GODET QUARTET

Mujô

FOU RECORDS

Jean-Brice Godet (cl, bcl), Michaël Attias (as), Pascal Niggenkemper (cb), Carlo Costa (dm, perc). 25-26 avril 2013 et mai 2014, Brooklyn.

 

 

                  Le concept de Mukô renvoie au Japon à l’idée d’impermanence. C’est avec cette pensée à l’esprit que Jean-Brice Godet a constitué sa formation, inspiré notamment par le poète Haruki Murakami : « Il n’existe pas de phrase parfaite. De la même façon, vois-tu, qu’il n’existe pas de désespoir parfait. » Au travers de cet album, la personnalité musicale de Jean-Brice Godet se révèle complexe. D’un côté, toute la première moitié de l’album me paraît gonflée d’une énergie bousculée et qui, ne pouvant être parfaitement jugulée, se déverse sans pondération. J’avouerais que ce n’est pas cet aspect-ci de son travail artistique auquel j’adhère le plus. Je sens non seulement un leader qui se cherche, et avec lui toute sa formation qui, si elle ne surjoue pas, a tendance aux débordements non indispensables. Cale peut-être parce que les compositions de Jean-Brice Godet ne viennent peut-être pas du plus profond de lui-même, semblant manquer de cette nécessité intérieure indispensable à l’inscription sur portées d’idées musicales. Ce versant bouillonnant de Jean-Brice Godet se trouve cependant équilibré par une force de concentration puissante, des plages telles que « La voix des cendres » et le début de « Mujô » donnant à entendre une formation focalisée sur le son et les variations de son enveloppe, attirant l’attention sur le changement du plus petit détail interne, l’observation attentive sur le temps long des infimes variations de teinte. Alors, portée par un je-ne-sais-quoi de plus essentiel, le quartette du clarinettiste trouve des accents que j’ai rarement entendus par ailleurs, et qui me donne à croire que la personnalité de la plus significative de Jean-Brice Godet se trouve là exprimée. Est-ce étonnant de la part d’un membre du quartette Watt ?

 

Ludovic FLORIN


 

Jean-Marc FOUSSAT & Jean-Luc PETIT

D’où vient la lumière ??

FOU RECORDS

 

 

                  Jean-Marc Foussat fut durant plus d’une décennie ou deux le preneur de son dévoué de l’improvisation libre aussi bien française qu’internationale. Fouillez dans le catalogue Incus époque vinyle , l’Intakt des débuts ou certains labels atypiques et vous trouverez son nom accolé à ceux de Derek Bailey, Company, Joëlle Léandre, Evan Parker et cie … Il avait tenté d’être musicien auparavant et ce n’est que depuis un peu plus d’une décennie qu’il s’affirme comme un drôle de zèbre atypique. La création éperdue de son label FOU, (après celle de Potlatch qu’il a laissé à Jacques Oger …) lui a permis de documenter ses nouvelles aventures (et des instants chavirés mémorables) . Pas facile d’évoluer dans cette scène d’improvisation pointue en maniant des engins ( VCS 3 etc..) qui se comportent presqu’à l’encontre des paramètres de l’improvisation libre question localisation et résonance dans l’espace, réaction directe, maniabilité etc.. . Il faut donc inventer , imaginer , suggérer, évoluer…  et à cet égard, D’où vient la lumière ! est recommandable. Le titre de l’album est tiré d’un texte surréaliste écrit par Daniel Crumb , Volupté des Visitations ou Le Tango moins les doigts où il est question d’obsessions, du ventre de la Vierge, de la Conception , de la Visitation, de l’ange Gabriel et on cite l’empereur Constantin,  Bach et Messiaen . Bref , un cadeau de Noël !


Et donc ça fait des sons d’hélicoptères, des vibrations d’aspirateurs, un clapotis aquatique, des sirènes, une rotation de moule à poterie , des grésillements , etc…le tout projeté à la ronde . Jean – Luc Petit a embouché sa clarinette contrebasse qui survole, plane, tressaute comme un fantôme d’un autre temps, celui du rêve, de l’inconscient. Sa position n’est pas aisée, mais son souffle secrète des vibrations qui collent à la situation.  On l’entend aussi au saxophone et c’est un peu plus mordant.  Jean –Luc évoque le meilleur de Roscoe Mitchell. Les instruments à vent qui vibrent émettent d’un point très précis dans l’espace et l’électronique diffuse presqu’aveuglément  à plus de 180° dans celui-ci. Une fois démarrée , la machine continue sur sa lancée, elle  joue en continu alors que le souffleur peut moduler la dynamique, insérer des silences, changer de cap sur un coup de tête. Cet assemblage est un nœud de contradictions, comme si vous demandiez à une motocyclette de danser avec une ballerine ! Mais fi ! Le flux charrie des histoires oubliées, des regrets qui s’évanouissent, de nouveaux espoirs…   il y des moments réjouissants où ça gargouille ferme … l’atmosphère obsédante fait crever les nuages et briller des éclairs. Comme la pratique de la musique improvisée n’est pas sensée  répondre à des critères X, Y ou Z ou encore lambda, mais tenter parfois vainement d’en réinventer, on peut ici suivre les traces des musiciens, acteurs de l’instant, sans avoir l’impression qu’ils ont répété un rôle préparé…  . Vraiment honnête !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


 

 

DAVID SAIT

HAIL THE HUNTED

BAM BALAM RECORDS - CD /  BBCD 025

David Sait - Guzheng

 

    La musique improvisée est une histoire de funambulisme. L'équilibre y est souvent fragile et perpétuellement au bord d'un ravin qui ferait sombrer n'importe qui dans la facilité de l'exercice. Dans ce domaine, la complaisance a souvent été de mise, établissant les fondations de disques qui ne tenaient pas la route et finissaient par s'affaisser au fil des écoutes. David Sait propose onze pièces improvisées instrumentales autour d'une seul et même instrument : le Guzheng.

                  Le Guzheng est un instrument chinois traditionnel à cordes pincées, de la famille des cithares sur table, qui remonterait à trois siècles avant notre ère. Selon la légende, un roi avait deux filles, toutes deux adorant jouer de cet instrument et se montrant particulièrement douées, il décida, à la fin de sa vie, n'ayant qu'un seul instrument, de le couper en deux . Une avait douze cordes et l’autre treize. À sa grande surprise, le nouvel instrument avait des sons doux et encore plus beaux que l’original. Le roi, donna alors un nouveau nom à ce nouvel instrument : « zheng »

                  Bien des années plus tard, David Sait décida d'enregistrer un album consacré à cet instrument. Si la sonorité de l'instrument ne trompe pas sur ses origines, dès l'introductif et majestueux « the Anchor & The Ocean Floor », David Sait nous emporter ailleurs. En effet, il parvient, aux premières lueurs du disque, à se départir des grilles d'accord très particulières des musiques orientales, pour transposer ces sonorités d'une exubérante douceur vers un occident aux portes de l'ailleurs. Il vous sera clairement conseillé de vous munir de votre passeport pour écouter cet album tant le voyage risque de vous mener loin.

                  La crainte de la musique improvisée est de reproduire les motifs ad nauseam, mais ici, l'inspiration déborde. La musique de David Sait vous ferme les yeux, vous berce calmement, et vous transporte langoureusement. S'il utilise le même instrument sur les onze plages, les paysages différent malgré tout à chaque instant, comme ces décors qui défilent et qui évoluent à la fenêtre alors que les kilomètres sont avalés. Les compositions évoluent dans un monde mélancolique et d'une intense émotion. Pourtant, jamais la musique n'évoque la tristesse ou le pathos, mais David Sait parvient à vous recentrer, à vous amener à une méditation inconsciente car s'il maîtrise très largement son instrument, et les harmonies paysagistes, il sait aussi jouer l'économie de moyens ; Percevoir cette alchimie nécessaire, au bon endroit, qui touche votre cœur instantanément n'est pas des plus aisé, mais il en possède la formule. Il vous agrippe par l'épaule en douceur et vous fait voyager loin sans autre envie que celle de diluer du bonheur et de la douceur dans vos artères qui se gorgent peu à peu d'émotions. Dans ce monde où chacun court après le temps, l'argent, le paraître des émotions, de la solidité des caractères, il vous propose une pause bienvenue, un aparté salutaire pour vous rappeler à l'ordre sur la beauté des choses. A l'écoute de 'Hail the Hunted », surgit cette sensation d'écouter ce blues sorti des champs de coton, mais aussi ces pièces d'un Bach, oui, pourquoi pas. Car tout est à l'origine de tout. Si chaque titre semble répondre aux autres, ils possèdent cette capacité à embarquer votre esprit sur un voyage au long cours. David Sait a construit une embarcation qui transporte à la fois au loin, mais aussi au plus proche de votre cœur, entre silences, havre de paix, et méditation qui pourrait, sait-on jamais, transcender vos états d'âme.

 

ESTHER




Philippe MOURATOGLOU

D’AUTRES VALLEES

Vision Fugitive / Harmonia Mundi

Philippe Mouratoglou (guitares), octobre 2015, Pernes-les-Fontaines.

 

 

                  Philippe Mouratoglou est le musicien de tous les styles. Comme nombre de ses contemporains (il est né en 1973), il n’a cessé d’élargir ses horizons musicaux depuis sa formation au Conservatoire de Strasbourg. En parallèle de la musique classique, il s’est ainsi passionné pour d’autres styles qu’il s’est mis à pratiquer. Sa discographie reflète parfaitement cette trajectoire puisqu’on y trouve enregistré : de la musique classique – de la Renaissance à nos jours –, du blues (Steady Rollin’ Man en 2012, avec Jean-Marc Foltz et Bruno Chevillon), une rencontre avec le guitariste flamenca Padre Soler (à ne pas confondre avec le compositeur baroque du même nom). Après un album qui réunissait des compositeurs du XXe siècle appartenant à des champs différents – exception faite de Francesco da Milano – (Gismonti, Takemitsu, Jimmy Rowles, Arthur Kampela et ses propres partitions sur Exercices d’évasion de 2014), le voici qui livre un nouvel opus où il donne à entendre l’interprétation d’œuvres phare du répertoire de la guitare contemporaine, celles-ci se trouvant encadrées par des plages signées sous son nom. Comme presque tous ses autres albums, celui-ci est publié par le label Vision fugitive, dont il est l’un des co-fondateurs, avec Jean-Marc Foltz et Philippe Ghielmetti.


                  D’autres vallées interroge trois dimensions. La première concerne l’intertextualité, autrement dit la présence au sein d’une pièce de références à d’autres pièces. Ainsi les deux pièces du répertoire ici présentées s’inscrivent-elles dans cette perspective. Les variations de Nocturnal op. 70 de Benjamin Britten sont issues du Come, Heavy Sleep (1597) de John Dowland. Quant à la Sonata (1990) appartenant à la troisième manière dite de « nouvelle simplicité » du compositeur cubain Leo Brouwer, les titres de ses deux derniers mouvements précisent explicitement leur source d’inspiration (« Sarabanda de Scriabin » et « La toccata de Pasquini »), tandis que dans le mouvement initial citent Beethoven (Symphonie Pastorale) et les propres pièces de Brouwer (son Concierto de Toronto et le « Preámbulo » de ses 3 piezas concertantes). Lorsqu’arrivent ces citations, deux cas figures sont possibles. Soit on (re)connaît la référence, et dans ce cas, le compositeur tache de provoquer un effet mémoriel au réinvestissement double, vers l’œuvre originale dont une nouvelle face est présentée autant que dans la création nouvelle dans laquelle elle s’inscrit ; soit le texte cité n’est pas reconnu, le jeu du compositeur prenant alors une autre portée, la « reprise » se faisant « inédit » pour son auditeur.


                  Ce jeu sur la nature d’une musique, Philippe Mouratoglou la déplace au niveau du rapport entre composition et improvisation. Sept des plages qui composent l’album sont signées de son nom. Mais à l’écoute, il est bien difficile de dire si elles ont été couchées sur le papier ou imaginées dans l’instant. Par l’exemple, le guitariste met en avant, comme je le crois de plus en plus, que composition et improvisation sont de même nature, mais distincts par le degré, autrement dit par la présence plus ou moins manifeste de l’action compositionnelle.


                  La troisième dimension abordée m’apparaît enfin d’ordre esthétique. Ce n’est pas par hasard, il me semble, si le Nocturnal de Britten se trouve au milieu de l’album. « Un nocturne — étymologiquement, une “musique pour la nuit” — est une forme musicale classique, reposant sur un mouvement lent, une expression pathétique, [et qui] se présente comme une pièce confidentielle de courte durée » indique sobrement Wikipedia. La couleur générale des pièces ici rassemblée ont à voir avec l’introspection, la mélancolie (dans le cas de Britten/Dowland) ou, à l’inverse la quiétude, l’apaisement, tous sentiments parmi d’autres ici exprimés attachés à la nuit. En reprenant à notre compte les phrases de Jankélévitch, on peut alors dire que la teinte nocturne qui travers les autres vallées de Philippe Mouratoglou « submerge dans son loisir infini les durs dilemmes du savoir. […] À minuit n’importe quoi déteint sur n’importe quoi, les contradictoires nouent dans l’ombre des pactes occultes, l’armée immense des possibles envahit les chemins de la causalité. » (Quelque part dans l’inachevé, p. 201-202).

Précisons enfin qu’en plus de ces très belles musiques, l’album est pensé en tant qu’objet d’art puisqu’il donne à contempler des œuvres picturales d’Emmanuel Guibert sous la forme d’un carton à sept volets dépliables.

 

Ludovic FLORIN

 

 

Ivo PERELMAN

Tanya KALMANOVITCH Mat MANERI

VILLA LOBOS SUITE

Leo Records LR 742

 

 

 


                  Voici une suite fascinante aux précédents enregistrements du saxophoniste brésilien Ivo Perelman avec le « violoniste » alto Mat Maneri. Après un duo, Two Men Walking, et un trio avec le guitariste Joe MorrisCounterpoint, notre saxophoniste ténor, un des plus originaux parmi ceux qui peuplent la côte Est des USA, commet un album fou où sa voix chaleureuse, chantante, étire les sons et les intervalles entre les notes, comme si le système tempéré n’avait jamais existé, et se mêle aux volutes de deux altistes (violon alto), son complice Mat Maneri et la remarquable Tanya Kalmanovitch. Ces deux  poètes des cordes frottées explorent les intervalles microtonaux et les probabilités du glissando sous toutes leurs coutures et se gardent de faire un « solo ». Le jazz est avant tout une musique collective et ces deux artistes nous en donnent un exemple vivant en créant une trame orchestrale homogène en interpénétrant chacun de leurs traits, mais hétérodoxe par rapport aux canons de la musique tempérée. C’est vraiment un album de jazz libre de première classe où la spontanéité rencontre idéalement une forme subtile de préméditation. Un autre superbe disque d’Ivo Perelman avait été dédié à la Callas (sous le tire Callas en duo avec le pianiste Matt Shipp) et maintenant c’est au compositeur brésilien Villa Lobos que l’hommage s’adresse, sans doute pour souligner que notre homme réalise des chefs d’œuvre, ou simplement, des albums dont l’écoute répétée ne fait que bonifier l’intense plaisir qu’on en retire. Je ne vais pas épiloguer plus avant. C’est tout bonnement un vrai délice musical innovant et 100 % original !! Que peut – on dire de plus ? Ivo Perelman est un des plus grands poètes contemporains du saxophone ténor et cette Suite en est une belle preuve de plus.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Sur quelques galettes récentes de Mats GUSTAFSSON

 

The THING &

Thurston MOORE

LIVE

TROST REC. TTR003 CD

www.trost.at

 

CHIPPENDALE GUSTAFSSON-PUPILLO

MELT

TROST CD 135

 

FIRE!

SHE SLEEPS, SHE SLEEPS

RUNE GRAMOPHON RCD 2178

                  J’ai chroniqué dans le numéro 222 Shake, dernier disque de The Thing, celui-ci est celui qui l’a immédiatement précédé, enregistré au café Oto de Londres en février 2013. Après avoir invité Joe McPhee, Barry Guy, c’est au tour de l’ex Sonic Youth et ça dégage pour vingt minutes. Moore étant à la guitare électrique, Ingebrigt Haker Flaten a troqué sa contrebasse pour une basse électrique, Mats jouant seulement du sax baryton. Dès "Blinded by Thought", ça pulse dur au point que notre saxophoniste est couvert par les trois autres, explosion sonore ultra binaire et répétitive, PNL se montrant un frappeur d’une grande violence notamment dans cette phase avec le guitariste et le bassiste boutons d’amplis à donf. Dès lors, Mats ne peut qu’éructer quelques accords en fin de pièce, et ça swingue le feu de dieu jusqu’au larsen final.  "Awakened by you" se révèle dès l’entame très travaillé, le sax mène le jeu ; lignes de guitares calmes et épurées, ensuite le déluge repart funky à souhait. Un essai pas complétement transformé mais diantrement efficace.

                  Ici nous passons de la phase sonore à la phase sonique. Brian Chippendale est batteur, electronics manipulator, et ne semble pas du genre à se vêtir d’un string pour enterrer les vies de jeunes filles hystériques. Dans Melt, une plus douce violence se fait jour, séquenceur in action, on y entend des voix, nappes, loops et Mats au ténor soufflant comme un damné. Massimo Pupillo, Zu, Hairy Bones… plombant à la basse électrique comme d’habitude. En résulte une symbiose quasi parfaite entre sons synthétiques et électroniques, dansante, roborative sans jamais casser nos tympans. A signaler que Gustafsson ne se contente pas de souffler, il est également armé d’un dispositif électronique, ce qui ajoute un caractère dramatique à l’ensemble ; toutefois les parties de sax sont superbes, phrases déchirées, agressives, son sale qui émergent du magma incandescent et à 25 minutes de la fin, l’acoustique prend ses droits accompagnée de borborygmes divers, folie furieuse, poésie extrémiste et c’est reparti pour un tour, on pense à Led Zeppelin, on bouge, envoutés par les cris et ce son massif, prégnant, ce batteur surpuissant, cette musique totalement iconoclaste. Quel auditeur pourra tenir 78’20" ; une performance ? Il faut être totalement cinglé, et j’y suis sans doute.

                  Fire ! Rappelez vous, amis lecteurs, ça avait été pour moi le meilleur concert de Météo 2013 (*). Le double LP avec Oren Ambarchi n’était pas mal non plus. Fire ! c’est Mats Gustafsson (ts, bs, bass sax), Johan Berthling (db), Andreas Werlin (drums, lap steel guitar) plus Oren Ambarchi (g) sur le titre éponyme. Leo Svensson Sander (cello) invite sur la dernière pièce. Le trio seulement sur deux morceaux enregistré en mars 2015. Et c’est parti pour le trio avec Mats au baryton, à la manière du grand Albert Ayler, phrasé brisé, vibrato pour une superbe ballade. Intro basse / batterie puis sax ténor, longue plainte déchirante sur tempo lent, guitare discrète, c’est Ayler qui joue ou c’est Mats, toujours est-il que l’espace est joliment occupé, Ambarchi grésille, c’est propre, trop peut-être, mais ça prend aux tripes. Solo de batterie et bass sax, c’est beau, trop court, mais c’est l’Afrique. Ultime morceau, longue intro à la contrebasse, entrée batterie et sax baryton, tempo très très lent, sax aérien, déchirures, vibrato hénaurme, chorus de violoncelle et Werlin marquant le tempo sur les caisses de manière très répétitive. Ce cd est très beau, il y manque le principal : le feu. Fire ! avait délibérément décidé de produire une musique songeuse. Schade !

Serge PERROT

(*) Improjazz 199 – octobre 2013


 

SIGNS OF THE SILHOUETTE

NU - 2016

Bam Balam Records BBLP 038  (Limité à 100 lps) / CD BBCD 039.

Jorge Nuno - Guitars / Joao Paulo Entrezede- Drums/ Rodrigo Pinheiro- Piano/ Hernani Faustino- Bass.

 

 

                  Nu, est le cinquième disque des portugais Signs Of The Silhouette, mené par l’excellent guitariste Jorge Nuno – voir Improjazz n°225 - et son acolyte Joao Paulo Entrezede à la batterie. 

                  Loin de suivre un sillon entamé lors du précédent album – voir Improjazz n°212- le duo aurait pu jouer la surenchère, puisqu'ils maîtrisaient leurs marques à la perfection et s'assurer ainsi un retour facile de ce qui avait déjà été acquis.

                  Il n'en est rien, dès les premières secondes, Signs Of the Silhouette, prend une voie de traverse tout simplement pour ne pas s'aventurer sur des chemins par trop balisés lors de leur précédent album. Et ce, dès l'apparition d'un élément nouveau: le piano. Bon nombre de groupes ont su trouver leur sillon en le gardant précieusement, ne cessant ainsi de le creuser sans se rendre compte que l'on finit par tourner en rond. 

                  Si les bases, et donc les risques de l'improvisation restent les mêmes, Signs of the Silhouette souhaite dès le départ faire comprendre qu'il ne s'agit pas tout à fait de la même chose. Un élément de taille vient de toute façon mettre un terme à ce mur du son qui caractérisait tant le précédent opus: Ici, si l'économie de moyens est usitée, c'est avant tout pour laisser l'espace s'exprimer. Rien de plus évocateur qu'une plage de silence dès les premières secondes, notamment lors de ce troisième morceau « Throw », où les silences relatifs envahissent les grands espaces des plages perdues. Ici, la tonalité est clairement jazz. Un jazz déluré où se mêle la guitare électrique, mais malgré la tension qui ne cesse de s'accroître, c'est le swing qui mène la danse. Ces plages perdurent toujours autant, mais elles dominent le temps grâce au silence. Finalement la guitare se met à rugir, les pluies de feedback se font diluviennes mais le piano reste toujours omniprésent comme pour équilibrer, calmer les esprits qui s’échauffaient. L’improvisation s'étoffe alors, se développant peu à peu sur les 18 minutes que durent « Throw », et l'auditeur est assaillit de toute part. Ce qui surprend le plus, c'est encore cette alchimie permanente qui prend malgré tout l'ensemble des styles évoqués. A tendre l'oreille, on y croise le jazz, le noise rock, le post-rock, le free-rock absolu et pourtant pas un seul instant, la basse ne semble désarçonnée, au contraire. Alors que tout monte peu à peu vers le chaos, vers un cataclysme affolé qui ne semble plus trouver d'issue, le groupe tient les rennes d'une façon étonnante et part dans une improvisation free jazz qui contraste étonnamment avec le début du disque et plus encore avec le disque précédent. Ce qui est certain, c'est que chaque musicien sait jouer à la virgule, aucun ne se trouve là par hasard, les motifs de chacun s'enchaînant et se mariant à la perfection avec les autres même lorsqu'il s'agit de redescendre de cet orgasme collectif, la tension retombe peu à peu mais les saillies guitaristiques, au fond, noyées sur une réverbération persistent à tenir l'auditeur en haleine.

                  Après de tels ébats, on pense que le final va nous épargner et nous accorder quelques secondes de repos, mais c'est sans compter sur le batteur qui s'acharne tout à coup à développer des motifs déconstruits sans véritable structure tout en gardant une rythmique régulière, alors que basse et guitare martèlent de concert. La batterie se fait alors étrangement groovy, régulière, et intense pour soutenir un piano de plus en plus martelé.

 


                  Les paysages s'assom-brissent, toujours un peu plus et l'orage menace, gronde, mais jamais ne viendra à exploser véritablement, ou alors insidieusement. Post-rock ? Jazz, noise ? Et s'il s'agissait tout simplement de musique vivante, la plus vivante qui soit, celle que l'on improvise et qui vit. De ces musiques qui vous fracassent en deux d'émotion, qui vous bouleversent, qui vous tirent la larme à l'oeil, même avec une conclusion en forme d’apocalypse fait de larsens. 

                  Signs Of The Silhouette signe ici un disque d'une richesse étonnante de par ses ambiances variées et lourdes de conséquences. Alternant les ambiances avec une facilité déconcertante, et ce, même au sein d'un seul et même titre, ce qui est finalement assez rare.

                  Ce disque formidable ne peut s'écouter entre deux portes, ou au cours d'une conversation, il faut rester avec lui car il vous tient la main et vous emmène ailleurs.  La seule contrainte: Saurez-vous retrouver le chemin de votre propre tête une fois ce disque formidable terminé?

ESTHER

Antonin GERBAL

SOUND OF DRUMS

UMLAUT RECORDS / UMFR-CD17

Dist. Métamkine

         Et si l'écoute n'était, comme le regard, qu'une question de perspective !

         Prenez par exemple Antonin Gerbal, percussionniste tout terrain doté de quatre roues motrices parfaitement indépendantes : selon que vous le découvrirez dans le premier Peeping Tom, le second Umlaut Big Band ou le Trio Zoor, vous le classerez sans hésiter aux rayons bop,swing ou musique innovante. Mais si l'envie vous prend d'entendre les trois albums pour mieux cerner la globalité du personnage, l'entreprise se révélera soudain plus ardue et vous risquez fort de rester un moment, vos trois pochettes à la main, à vous demander pourquoi, bon sang, vous avez tenu à nommer l'innommable.

           Est-ce la raison pour laquelle Antonin vient de graver ce solo éminemment personnel, pour flanquer la migraine aux poseurs d'étiquettes ? Franchement, le garçon a d'autres fûts à fouetter ! Et s'il prend parfois un malin plaisir à paraître là où on ne l'attendait pas, je pense plutôt que sa soif d'échanges musicaux et cérébraux le mène vers tant de coopérations diverses qu'il a fini par éprouver le besoin de faire le point et de se retrouver face à lui-même dans la solitude du studio. Depuis les duos jusqu'aux grands orchestres, le batteur ne participe pas à moins d'une douzaine de formations permanentes, croisant parfois les mêmes partenaires dans des contextes différents, mais recherchant le plus souvent la rencontre inédite, l'alliance originale dont la richesse créative n'exclut pas toujours la complexité relationnelle… Et puis il est si rare de pouvoir s'écouter soi-même dans cette pratique fondée sur la perception de l'autre !

      Soi-même en tant qu'autre susceptible de surprendre, comme une histoire qu'on se raconterait et que l'on ne connaissait pas encore. Soi-même et son instrument, surtout ! Le travail d'Antonin Gerbal s'apparente à la dissection minutieuse d'une batterie qu'il aurait d'abord miniaturisée puis insérée entre les deux lamelles de son microscope avant d'en observer le comportement intime et d'en déduire ce qui était bon pour elle et ce qu'elle pouvait rendre en retour. "Sound of drums", première plage éponyme de cet excellent enregistrement, est à ce titre exemplaire puisqu'on y trouve, savamment articulées sur 21 minutes, toutes les facettes d'un jeu multiple dominé cependant par la tentation de la répétition, ce besoin impérieux de creuser au plus profond le secret mis à jour par tel ou tel procédé, depuis le roulement originel dont l'artiste explore toutes les variations d'intensité jusqu'à la frappe sèche dont la réitération à intervalles réguliers semble relever de l'obsession. Ainsi le batteur, affirmant sa diversité jusque dans son obstination, parvient-il à imposer un style unique et immédiatement reconnaissable, tendu comme les peaux de ses tambours sur un cadre parfaitement réfléchi, ciselé à l'extrême.

           Entre ces coups implacables, privés de rebond, dont la faible résonnance induit une forme d'inachèvement proche du suspense, et ces frémissement de cuivre interrompus dans leur vibration par un même désir de saisir l'instant, de suspendre le temps en plein vol, Antonin Gerbal s'inscrit dans la lignée de ces chercheurs passionnés et affranchis qui, de Max Roach à Gerry Hemingway, préfèrent l'expéri-mentation à la soumission et trouvent plus de poésie dans le fabuleux entrelacs des rythmes envisageables que dans toutes les transes réunies sur un même bpm, fut-il hypnotique.

Joël PAGIER

CHAMBER 4

FMR

Luis Vicente : trompette

Valentin Ceccaldi : violoncelle et voix

Théo Ceccaldi : violon et alto

Marcelo Dos Reis : guitare acoustique, guitare préparée et voix

 

                  Un séjour à Lisbonne en mai 2013 a donné l’occasion aux Ceccaldi de faire cause commune avec des musiciens parmi les plus capables de la scène portugaise :Luis Vicente et Marcelo Dos Reis, membres de formations telles que Fail Better, Clocks and Clouds et Open Field. Théo Ceccaldi (In Love With, Quatuor IXI, Joëlle Léandre Tentet…) et Dos Reis s’étaient précédemment retrouvés sur le disque « Opacity », à l’invitation de Luis Vicente et Jari Marjamäki. Ces circulations témoignent d’un désir des uns comme des autres de rencontres et de créations inédites, en dehors des circuits scéniques établis. Reflétant l’enthousiasme de ceux qui les font naître, des musiques particulièrement excitantes émergent de ces nouvelles situations. Il faut ainsi citer l’album de Deux Maisons, « For Sale » (Clean Feed), enregistré à la même période que ce « Chamber 4 » et au line-up aux trois quarts identique. La lune a-t-elle influencé les délibérations ? Des forces nocturnes semblent à la manœuvre tout au long de cette session live. Le violon hanté de Théo fait frissonner l’échine sur Wooden Floor. Valentin et Marcelo entonnent sur Lumber Voices des chants fantomatiques se superposant aux réitérations rythmiques obsessionnelles des cordes, tandis qu’un bourdon rôde dans les graves et que la trompette de Vicente caracole dans le lointain. Ces pièces entêtantes – et dans ce cas plutôt lugubres – démontrent bien les facultés d’expansion sensorielle que la musique peut provoquer chez ses destinataires.

 

David CRISTOL


BRÖTZMANN/

VAN HOVE / BENNINK

1971

Corbett vs Dempsey CD 020

Dist. Orkhestra

 

                  C’était le temps où Brötzmann ne jouait que du sax ténor ; en août de la même année, le trio allait jouer au Free Music Market à West Berlin ; cela donnera la trilogie "Elements", "Couscous de la Mauresque" et "The End" avec Albert Mangelsdorff pour FMP. Corbett a exhumé "Just for Altena", paru à l’origine sur unr compilation JG records et deux pièces datées de février 1971 enregistrées à Radi Bremen, länder ville située au nord ouest de l’Allemagne. "Filet américain" voit Brötz âgé à l’époque de 30 ans souffler très fort, Fred joue de cette façon carillonante qui lui était personnelle – Gérard Rouy l’avait surnommé le carillon d’Anvers. Brötz se fait hurleur mais également "cool", Han Bennink tapant comme un sourd. Dans « ICP n°17", volutes de sax, trompes, Van Hove sur les touches et dans les cordes du piano est fabuleux, Brötz accéré termine le morceau tordant le cou à son instrument. Ces deux pièces n’ont jamais été publiées, il aura fallu quarante cinq ans, presque une vie.

                  Au festival d’Altena, c’est beaucoup plus violent, ça hurle, ça tape, clusters au piano, chapelet de notes, Brötz aylerien cite longuement un de ces "tubes" d’Albert, une musique nous mettant en joie, reconstruite si l’on peut dire à sa façon hyperfree. Bennink use des caisses, cris et percus diverses. Les critiques appelaient cette musique NME, Free Music européenne, mais c’est néanmoins du jazz dépassant le free américain. La suite leur a donné raison. Achtung collector ! Que dire de plus…

Serge PERROT