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Chro201605

Chroniques de disques
Juin 2016

Bertrand GAUGUET

SHIRO

Herbal

Bertrand Gauguet : as 

                  L’horizon se veut introverti, rauque d’un large élan (Shiro). Puits sans fin où se nichent de maigres feedbacks (Yügen). Souffle non pas encagé mais délivré, vents s’engouffrant dans les bois (le temps de sable fin chante dans mes bras). Horizons traversés (bloc noir), gorgées d’harmoniques (Jo-Ha-Kyu, Kuro). Ici et là, Bertrand Gauguet et son saxophone alto détendent le souffle, blessent le son et se cognent aux fureurs (Sabi). Puis s’effacent, s’éloignent, s’oublient (Anitya). Reste l’horizon, toujours l’horizon.

Luc BOUQUET 

THE OUT LOUDS

Relative Pitch

Tomas Fujiwara : batterie

Ben Goldberg : clarinette

Mary Halvorson : guitare

                  Trio inattendu que celui-ci, et première rencontre entre Ben Goldberg et les deux autres (qui pour leur part, ont souvent joué ensemble). Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut mentionner ici quelques-uns des derniers travaux en date du clarinettiste. Après plusieurs concerts en duo en Europe et aux Etats-Unis, Goldberg a publié un disque avec Myra Melford : « Dialogue » (label BAG). Il a donné de nombreux concerts à New York au Stone et dans l’irremplaçable Downtown Music Gallery, animée par de vaillants disquaires. Ces séjours dans l’East Village et le Bowery lui ont donné l’occasion de renouer avec des partenaires de longue date, et de mettre sur pied des formations inédites. Au rayon disques, signalons encore la publication dématérialisée de « Worry Later » en trio avec Adam Levy et Smith Dobson autour de pièces de Thelonious Monk ; le curieux « Short-Sighted Dream Colossus » avec John Dieterich et Scott Amendola ; et un ambitieux « Orphic Machine » affichant un impressionnant line-up pour une session consacrée à des mélodies et chansons richement arrangées. Goldberg a enfin collaboré à plusieurs projets l’associant à d’autres clarinettistes, aux côtés de James Falzone à Chicago et de Joachim BadenhorstOscar Noriega et Andrew Bishop dans la formation de la pianiste Kris Davis (dont témoigne le CD « Save your breath » sur Clean Feed). Aux dernières nouvelles, Ben Goldberg tournait avec Melford, Kirk KnuffkeJenny Scheinmann et Tod Sickafoose dans le groupe de la batteuse Allison Miller.

                  De cette effervescence permanente, surgit The Out Louds. Pas besoin de titre, le nom du trio suffit. Comme souvent, la peinture qui orne la pochette est signée Molly Barker, qui a de longue date contribué à donner une identité visuelle à la musique de Goldberg (albums, site…). Mary Halvorson et Tomas Fujiwara comptent parmi les membres les plus actifs de la free music actuelle ; dresser la liste de leurs collaborations reviendrait à réécrire le bottin. Leur champ d’activité est stylistiquement vaste, leur « patte » difficile à définir avec précision, les étiquettes que l’on essaie de leur coller dessus tombant d’elles-mêmes. La guitariste vient d’enregistrer avec Marc RibotJamaaladeen Tacuma et Chad Taylor (The Young Philadelphians) et Noël Akchoté (pour un disque en duo à paraître sur Ayler Records), passant avec la même aisance des formations d’Anthony Braxton au rock psychédélique de Jamie Saft et Joe Morris dans la formation Plymouth. La multiplication des expériences semble constituer un moteur créatif pour nombre de musiciens de cette génération, qui n’excluent pas le maintien parallèle de quelques projets-phares sur le long terme. De la même génération que sa consœur (ils sont respectivement nés en 1977 et 1980), le batteur a notamment participé à des hommages à Sun Ra et Steve Lacy, et mené un trio avec Halvorson et le contrebassiste Michael Formanek. Cette session est une excellente occasion d’écouter son jeu, bien mis en valeur par l’enregistrement. Si le big band « Orphic Machine » ne manquait pas de qualités, je préfère entendre Big Ben en petites formations. Dans ses duos et trios, la part d’improvisation est plus grande et la finesse instrumentale mieux en évidence. Je suis donc aux anges avec The Out Louds, qui possède ces qualités à profusion. Pas de leader ici, ou alors trois leaders. Goldberg aime la compagnie de guitaristes depuis quelque temps, de Nels Cline à Liberty Ellman (l’auteur de ces lignes garde un souvenir ému de concerts au Stone en février 2014, culminant par une étonnante reprise de Thelonious Monk, Let’s Cool one, ralentie au point d’occuper toute la durée d’un set). Les lignes sinueuses, alternativement prévenantes et acides du clarinettiste semblaient faites pour rencontrer la guitare insaisissable de Halvorson. Entre abstractions savamment hésitantes – les trois comparses sont capables d’une douceur infinie – et d’occasionnelles embardées vers des agencements plus mordants, la session est un enchantement total dont tout un chacun devrait tenter l’écoute. L’improvisation s’y marie avec la discipline, le métier avec l’inspiration. Respect, liberté, imagination, et excellence instrumentale : les clés d’une belle réussite. On attend déjà la suite.

David CRISTOL

Sylvain KASSAP

Julien TOUETY

Fabien DUSCOMBS

8 DETOURS

Mr. Morezon

Orkhêstra

Sylvain Kassap : cl-bcl / Julien Touéry : p / Fabien Duscombs : dr

                  Avant de mettre le curseur à son maximum, Sylvain KassapJulien Touery et Fabien Duscombs avaient pris soin de dégager quelque neutre territoire. De longs étirements sur fond d’horizons graciles avaient du mal à cacher les tourbillons à venir. Une clarinette virevoltante, un piano aux teintes obsessionnelles, une batterie aux rythmes complexes et la frénésie pouvait advenir, s’inviter, s’incruster. Restait à exister dans la masse-crescendo, ne pas s’en éloigner quand l’effort physique fut trop grand ou quand les idées furent en berne. On les entendit ainsi pétrir le chaos, ne pas se satisfaire d’un sommet rapidement gravi. Ils insistèrent et eurent mille idées à offrir.

                  Ce territoire enfin trouvé-déblayé était bel et bien celui qu’ils désiraient. Il leur restait maintenant à l’ouvrir à d’autres  fonctions, d’autres aromes. L’archet fit siffler la cymbale, le piano proposa une marche-procession et la clarinette accoucha de quelques robustes mélodies. La jungle devenait placide mais d’autres strangulations les attendaient au coin du bois. Il y eu même le temps de quelques minutes un piano intime et quelques clash de cymbales d’apparence incongrus. Qu’importe : ils devaient être là puisque présents en cette soirée du 17 octobre 2014 au Petit Faucheux de Tours. Belle soirée, beau disque, beau trio.

Luc BOUQUET

PORNO TEO KOLOSSAL

"TANNOISER"

Bam Balam BBCD 029

(2 CD)

                  Porno Teo Kolossal vous agrippe à la seconde où ce double album démarre. Il impressionne et vous saute à la gorge. Tout est en place dès les premiers instants pour vous pulvériser la tête. Mais n'attendez pas de délire indus déjà entendu mille fois, ni même une rengaine incessante sans la moindre finesse. Les batteries y sont compressées et distordues jusqu'à la nausée, mais pourtant, on y perçoit vite un jeu varié et complexe. Tout comme les guitares vrombissantes, d'où émanent des sons gargantuesques qui n'ont rien à envier au métal, entre le trash et le black métal, et là encore, ce n'est pas si simple car elles se servent de ce prétexte pour nager dans les eaux tourbillonnantes d'une scène shoegaze et grunge à la fois. Un peu de Spacemen 3 par-ci, pourquoi pas du Sonic Youth par là lors des délires soniques, mais voilà, tout cela ne serait que de la redite si les voix ne se paraient pas d'échos à outrance et de réverb' de fond de puits. L'agression sonore ne fait pas tout car on aurait vite faite le tour d'un disque d'une complexité rare et finalement d'une finesse exemplaire, car dès le second morceau, « Stenza 306 », les voix sont presque susurrées et les guitares se font éthérées. La force de cette formation italienne est d'avoir eu le courage de garder sa langue maternelle comme fil conducteur, et les textes, qui me sont, je l'avoue, incompréhensibles, me parlent étrangement.  Certes, les voix sont toujours malmenées, triturées, saturées, mais cette fois, c'est le post-rock que l'on effleure; car ici, on effleure seulement, on ne livre pas de pâle copie. Le style de Porno Teo Kolossal est particulièrement singulier. Vous dire qu'ils révolutionnent la musique serait mentir et les influences sont nombreuses, mais jamais elles ne se font envahissantes et ne prennent le pas sur une musique qui n'appartient qu'à eux. Et si je vous parle des Cure ? Vous allez vous poser la question, et pourtant, la basse est bien passée par  là, mais derrière des guitares ultra virulentes, bouffies de larsens. Montez à nouveau le son, et vous allez transpirer sans même bouger de votre siège, c'est énorme, et ça donnerait des complexe aux premiers groupes de post-rock que je ne nommerais pas par pudeur ou pour ne pas vexer. Mais tout de même, Glasgow a du mouron à se faire. 

                  Les dix minutes de « Stenza 306 » remettent les pendules à l'heure en passant de l'heure d'été à l'heure de l'assaut. Et le plus terrible dans ce disque, c'est le peu de répit que le groupe semble vouloir laisser à ceux qui ont posé les oreilles sur ce double album gargantuesque et tourbillonnant, car tout de suite après, une longue improvisation sonore, sans forme, sans borne se noue devant vous avec un spoken words toujours aussi saturé qui vous happe, malgré cette fichue barrière de la langue ; mais après tout, nombreux sont ceux qui ont vénéré Sigur Ros sans en comprendre un traître mot, alors pourquoi pas se plonger dans l'italien les yeux fermés.

                  Le plus spectaculaire dans cet album c'est que rien ne reste jamais figé; certes, chaque morceau tourne autour des dix minutes et se fait mouvance en permanence, le point d'arrivée n'est jamais acquis, le point d'ancrage difficile à trouver, une fois de plus repoussant les limites d'un post rock noise inédit, un peu comme si Slint se prenait d'amitié pour certains titres de Nine inch Nails, en lorgnant sur les dernières productions psychédélique d'Oneida ou les longues épopées sonores de Spacemen 3 en live. Les références se bousculent au portillon, mais jamais, non, jamais elles ne prennent le pas sur la musique, sans cesse singulière, tout au long du premier disque. 

                  “La colonna sonora dell’età moderna”pourrait presque sonner punk-rock si le spoken word ne venait pas briser la structure, bousculant ainsi l'auditeur de façon fantastique, car c'est aussi cela la musique, se faire bousculer, se faire chahuter. Mais même lorsque la structure semble plus cadrée, c'est les débordements, rien ne tient en place, et tout part en lambeaux. Et rien, pas un moment de silence pour respirer, non, c'est d'une intensité incroyable, vous étouffant presque sous le plaisir d'être assailli.  Certes, la fin du premier disque semble s'apaiser, mais ceci n'est que de l'apparence, du décorum pour berner celui qui a eu l'idée lumineuse de poser le disque sur la platine. Très vite, votre fauteuil vous enserre et vous emballe dans une montagne russe infernale où l'on monte aussi vite que l'on descend dans des déluges sonores dignes des Godspeed You Black Emperor sans les interminables introductions. Ici, les morceaux sont longs, certes, mais font dans la paradoxale concision. Et la conclusion ne donne pas plus de repos. Le rythme ralentit légèrement, mais rien n'y fait, les guitares sont toujours aussi acérées et la production tout aussi phagocytaire d'agression. Là encore, on frôle le grunge, l'indus, le post-rock, mais on écoute avant tout Porno Teo Kolossal.

                  Puis vient la pièce maîtresse. Le second disque. « Deer ». Comme pour s'excuser, le groupe se tait, ou presque. 50 minutes de notes éthérées, de sons étirés, de matière sonore comme jouée dans un hall d'exposition de 5000 m² à la réverbération incontrôlable. Plus de structure, plus de rythmique, plus d'agression ou presque. Des silences, des toms, des cymbales qui zèbrent l'ensemble, des notes jouées, d'autres oubliées, sur un spoken words murmurés et lui aussi lointain. Fascinant de bout en bout, le morceau sonne comme une rencontre improbable entre Richard Youngs et Jandek jouée par Sonic Youth et Cocteau twins à la fois. Une ambiance inédite qui s'étale sur près d'une heure et qui vous embarque dans un voyage halluciné pour les repères s'étouffent sur la matière sonore. Puis peu à peu tout monte, comme un escalier menant au chaos, le bruit blanc s'installe peu à peu sous les notes qui commencent à tournoyer en boucle sans cesse et tout se termine dans un bourdonnement sonore et agressif d'une intensité à faire pâlir nombreux groupes de musiques dites bruyantes.  Le disque se termine dans une longue épopée de bruit blanc comme perdu en lui-même et ne sachant plus où donner du son. Et vous, dans tout cela me direz-vous ? Vous ne ressortez pas indemne d'un tel voyage, les sons vous auront trop bousculés et si vous vous laissez embarquer par cet ensemble perturbant mais fascinant, vous n'aurez qu'une envie, appuyez sur la touche replay.

ESTHER

4TET EN L’ERE

… PENDANT CE TANT LES UNS SECTES…

VOuÏR

Valentine Quintin : v / Frédéric Marty : b / Pascal Marzan : g / Fred Wall’ich : sax

                  Faisons confiance aux sons. Faisons confiance à Valentine QuintinFrédéric MartyPascal Marzan et Fred Wall’ich pour ne jamais les accrocher aux carcans habituels. 4Tet en l’ère est un quartet qui n’a pas froid aux oreilles. Ils ne capturent pas les sons mais les libèrent. Les voici libres de se mouvoir à l’intérieur du cercle ici. Ailleurs, ils se réunissent, acceptent l’étouffement imposé et attendent des jours meilleurs.

                  J’aime ce quartet car il n’existe que dans le spontané, dans la tension de l’instant. Ce quartet ne joue pas la prudence. Il le pourrait qu’il ne le ferait pas. Il ne peut rien contre ces poussées, ces soubresauts, ces rapides zébrures, ces bois et bruissements, ces chants surgis des plus profonds imaginaires, ces intrusions aquatiques, ces éruptions foudroyantes, cette guitare-harpe si sensible. Non, 4tet en l’ère découvre et accueille ces sons placés ici et là dans la stratosphère. Et il sait quoi en faire. On conseillera donc vivement l’écoute de ce dense enregistrement et beaucoup y découvrirons les cordes grouillantes de la guitare espagnole de Pascal Marzan, la voix succube de Valentine Quintin, les cordes flottantes et détendues de la contrebasse de Frédéric Marty, le saxophone jamais en manque d’énigme(s) de Fred Wall’ich. Des découvertes comme celle-ci, j’en veux bien tous les jours.

Luc BOUQUET

MARCO ENEIDI - ITZAM CANO

GABRIEL LAUBER

COSMIC BRUJO MUTAFUKA

Dimensional Recordings DR002

(Mexique, 2015)

 

COSMIC BRUJO MUTAFUKA

RHAPSODY OF THE OPPRESSED

Dimensional Recordings DR003

(Mexique, 2016)

Marco Eneidi (as)

Itzam Cano (db)

Gabriel Lauber (dm)


                  Enfin de bonnes nouvelles musicales de Marco Eneidi ! Il avait participé à Hell-Bent In The Pacific en 2012 (NoBusiness Recordings) et à Panta Rei en 2014 (Fortune), deux productions en quartet plutôt moyennes par rapport à ce qu’il avait enregistré sur Botticelli(son propre label) au cours des années 80 et 90 ! Les partenaires de Marco Eneidi étaient alors connus : P. BrötzmannB. DixonH. DrakeJ. KrallJ. LyonsW. ParkerG. SpearmanC. Taylor… Excusez du peu !


                  Son long séjour en Autriche (entre novembre fin 2004 et juin 2015) l’avait éloigné de la scène musicale nord-américaine. Une grave maladie l’avait de plus affaibli en 2006 et son traitement médical avait duré deux ans. En 2009, parallèlement à ses fonctions de directeur artistique du Neu New York / Vienna Institute of Improvised Music (chaque lundi, il organisait des rencontres entre musiciens de tout horizon), il démarra un nouveau trio, Cosmic Brujo Mutafuka, avec le contrebassiste Itzam Cano et le batteur Gabriel Lauber. Tous trois ne jouèrent en dehors du Mexique qu’une seule fois : en Autriche, vous l’avez deviné, à Nickelsdorf en 2013. Marco Eneidi finit donc par s’installer au Mexique en juin 2015.



 

                  Il aura fallu attendre six ans le premier enregistrement du trio et sept ans pour le deuxième. Ce n’est peut-être pas si mal ! Car ces deux premiers CD en studio sont tout simplement extraordinaires : on retrouve la vitesse d’exécution et l’inspiration de Marco Eneidi, bien soutenu par la vélocité d’Itzam Cano et la puissance de Gabriel Lauber.

 

Un power trio de folie ! Pas de place au romantisme : que du velu ! A l’image des deux pochettes, noire et feu.

                  Les rôles joués par le contrebassiste et le batteur sont loin d’être négligeables : le descendant des Aztèques joue comme un William Parker qui se serait né de l’autre côté du rio Grande et le sang mêlé mexicano-suisse, élève de Pierre Favre, sonne un peu commeJackson Krall. Tous deux se connaissent depuis l’arrivée de Gabriel au Mexique et ont enregistré souvent ensemble avant d’être sollicité par Marco Eneidi.

 

Qué viva Marco Eneidi !

 

J’avais écrit cette chronique comme telle quand l’annonce soudaine de la mort de Marco Eneidi m’est parvenue : c’est Gabriel Lauber qui m’en a informé environ trois heures après. Cette nouvelle m’a abasourdi ! S’est posée en particulier la question de savoir si je voulais laisser cette conclusion hispanisante. J’ai décidée de la laisser à peu près comme telle, ce cri de joie se transformant en cri d’espoir :

 

Qué viva la mũsica de Marco Eneidi ! 

Olivier LEDURE

IGLOO RECORDS

Depuis 1978 Igloo Records œuvre pour la diffusion du jazz belge à travers le monde. Le label s’est également ouvert aux musiques du monde (Igloomondo), aux musiques électro (Iglectic), à la chanson (Franc’Amour et Factice). Preuves de l’éclectisme et de la qualité des productions du label Bruxellois : Road Story et Motion, deux disques du pianiste Igor GehenotBees and Bumblebees du Fiorini – Houben quartetNew Feel du LG Jazz Collective et Austerity… And What About Rage? du saxophoniste Manuel Hermia. 

Igor GEHENOT

ROAD STORY

Igloo – IGL 232

Igor Gehenot (p), Sam Gerstmans (b) et Teun Verbruggen (d)

Sortie en mars 2012

En 2011, après être passé par l’académie Marcel Désiron, le Conservatoire de Maastricht et le Conservatoire de Bruxelles, Gehenot commence sa carrière... et enregistre Road Story pour Igloo l’année suivante, en trio avec Sam Gerstmans à la contrebasse et Teun Verbruggen à la batterie. Gehenot est l’auteur des dix morceaux.

Les mélodies sont le plus souvent délicates, avec des ballades détendues ou des ambiances intimistes, servies par une section rythmique entraînante, qui glisse ça-et-là des accents pop. Le trio emballe volontiers les thèmes pour générer de la tension et s’aventure dans des passages funky ou hard-bop, avec walking et chabada. La contrebasse joue en souplesse, tandis que la batterie fourmille et que le piano chante.

Il y a bien sûr du Brad Mehldau dans Road Story, mais Gehenot a réussi à développer un vocabulaire et une syntaxe qui lui sont tout à fait personnels.

FIORINI – HOUBEN Quartet

BEES AND BUMBLEBEES

Igloo – IGL 249

Gregory Houben (tp), Fabian Fiorini (p), Cédric Raymond (b) et Hans Van Oosterhout (d)

Sortie en février 2014 

       « L’Happy-Culture », voilà comment le trompettiste Gregory Houben et le pianiste Fabian Fiorini décrivent leur démarche musicale. Enregistré en 2013 avec Cédric Raymond à la basse et Hans Van Oosterhout à la batterie, Bees and Bumblebees ne déroge pas à la règle et transpire l’humour et la bonne humeur.

Fiorini et Houben ont composé les dix thèmes, plutôt courts et vifs avec, ça-et-là, des consonances sud-américaines. D’un jeu de questions – réponses entre le piano et la trompette à des unissons énergiques, en passant par des contrepoints recherchés, les constructions musicales sont élégantes. La régularité de la walking entrecoupée de shuffle de la basse et du chabada de la batterie assure une base rythmique solide et entraînante.

Marqué par le be-bop, les musiques latines et la musique baroque, Fiorini – Houben quartet s’inscrit dans la lignée du West Coast Jazz, sur les traces de Bobby Jaspar… Bees and Bumblebees est une musique que l’on prend plaisir à butiner  ! 

Igor GEHENOT Trio

MOTION

Igloo – IGL 253

Igor Gehenot (p), Philippe Aerts (b) et Teun Verbruggen (d)

Sortie en septembre 2014

En 2009, Gehenot monte son premier trio avec Gerstmans et le batteur Antoine Pierre. Dans le trio de Road Story, Verbruggen succède à Pierre et, en 2014, pour Motion, c’est Philippe Aerts qui remplace Gertsmans.

Gehenot signe neuf thèmes et reprend « In The Wee Small Hours of The Morning », chanson composée en 1955 par David Mann et Bob Hilliard pour l’album éponyme de Franck Sinatra.


    Les pédales, ostinatos et autres riffs d’accords du piano, soutenus par une section rythmique puissante et énergique font pencher Motion vers l’esprit d’EST, mais toujours avec le bop en filigrane (walking, chabada et rim shot…). Road Story confirme les talents de fin mélodiste de Gehenot, mais aussi son attachement à un jazz qui balance...

LG JAZZ COLLECTIVE

NEW FEEL

Igloo – IGL 258

Jean-Paul Estievenart (tp, bg), Steven Delannoye (ts, ss), Laurent Barbier (as), Guillaume Vierset (g), Igor Gehenot (p), Felix Zurstrassen (b) et Antoine Pierre (d).

Sortie en novembre 2014

En 2012, le guitariste Guillaume Vierset monte le LG Jazz Collective pour interpréter des compositions d’artistes liégeois dans le cadre du festival Jazz à Liège. Outre Vierset, le septuor est constitué de Jean-Paul Estievenart à la trompette ou au bugle, Steven Delannoye au saxophone ténor ou soprano, Laurent Barbier au saxophone alto, Felix Zurstrassen à la basse, plus deux connaissances : Gehenot au piano et Pierre à la batterie.

 

Dans New Feel. Le LG Jazz Collective interprète six compositions de Vierset, une de Pierre, « A » du batteur Lionel Beuvens, « Toscane » du guitariste Philip Catherine et « Carmignano » du pianiste Eric Legnini.

Des mélodies recherchées, des accompagnements relevés, des rythmes enjoués… les arrangements de Vierset sont tirés au cordeau. Les unissons encadrent les solos, soutenus par les lignes inventives du piano, les cliquetis foisonnants de la batterie et les chœurs discrets des soufflants. Avec ses accents groovy et sa section rythmique robuste, la musique de New Feel frétille.

Manuel HERMIA Trio

AUSTERITY… AND WHAT ABOUT RAGE?

Igloo – IGL 261

Manuel Hermia (ts, ss, bansuri), Manolo Cabras (b) et Joao Lobo (d).

Sortie en mars 2015

Saxophoniste et spécialiste du bansuri, Manuel Hermia navigue entre musique du monde, « rock ethno coltranien » et jazz contemporain. Depuis 2010, Hermia, Manolo Cabras à la contrebasse et Joao Lobo à la batterie forment un trio free qui explore notamment le « rajazz » - subtile combinaison de râgas indiens et de jazz.


Austerity… And What About Rage? est un cri contre les politiques d’austérité et la dégradation du bienêtre, comme Hermia l’écrit dans le livret : « en tant qu’être humain et citoyen, je me sens éminemment concerné par ce qui se déroule sous mes yeux, et si j’ai tenu à renouer ce lien entre jazz et politique c’est parce que l’attitude philosophique inhérente au free jazz nous invite à ne pas accepter les règles préétablies visant à conditionner tout un chacun à une forme d’acceptation soumise ». Les onze cris de révoltes sont l’œuvre de chacun des trois musiciens. L’ardente peinture de la couverture du disque, et le décor tachiste du livret sont signés Sandra Corbisier.

Hermia laisse beaucoup d’espace à la basse et à la batterie pour instaurer une véritable discussion entre les trois musiciens et, comme dans les ragas, chaque morceau évolue dans une ambiance bien à lui. Concision des phrases, liberté et puissance des motifs de basse, densité des rythmes, intensité des interactions et… des cris furieux paroxysmiques ! A côté des envolées free, le dernier morceau d’Austerity, « Revelations », dans lequel Hermia joue notamment du bansuri, propose une méditation apaisée très coltranienne.

Austerity… And What About Rage? reprend des ingrédients du free jazz des années soixante à soixante-dix, mais Hermia, Cabras et Lobo les mettent à leur sauce et concoctent un mets musical savoureux.

Bob HATTEAU


Vasil HADZIMANOV BAND featuring

David BINNEY

ALIVE

MoonJune Records MJR076

Vasil Hadzimanov ( kbds), David Binney (as), Branko Trijic (g), Miroslav Tovirac (bg), Boran Ivkovic (perc, voc), Pedja Milutinovic, (dm)

            En se développant dans les années 70, le jazz-rock s’est trop vite essoufflé dans une course à la technique qui lui a souvent fait perdre son âme… Aussi faut-il savoir gré à l’infatigable globe-trotter Léonardo Pavkovic de réussir à dénicher, que ce soit sur les rivages de la fusion ou sur ceux du rock progressif, les musiciens qui ont encore des choses à dire en ces domaines, et qui le disent bien. Après Dewa Budjana et Tohpati en Indonésie, c’est cette fois en Serbie que le producteur des MoonJune Records a posé ses valises, pour garder la trace de la tournée d’octobre 2014 du Vasil Hadzimonov band. S’il peut évoquer, sans les copier, avec un sens du mouvement et de l’aération remarquables, Mahavishnu (« Zulu ») ou Weather Report (« Oktrice Snova »), l’orchestre de Vasil a bien d’autres cordes à son arc, de même que son leader a bien plus d’un tour dans ses claviers, grâce à une inspiration et une variété d’approches des plus stimulantes. Prenons pour exemple le formidable « Nocturnal Joy », qui ouvre le cd, commençant par l’installation d’une boucle entêtante, suivie par l’exposé du thème, chantant et entêtant, qui n’aurait pas dépareillé sur la bande son d’un film policier des années 60, puis par un court moment de respiration fort bien venu, avant une montée progressive de l’ébullition par David Binney, qui construit merveilleusement son crescendo lyrique. S’il y avait un « top 50 » du jazz, nul doute que ce « Nocturnal Joy » occuperait la toute première marche du podium.

Claude COLPAERT

Maria Luisa CAPURSO – Jean Marc FOUSSAT

EN RESPIRANT

FOU RECORDS

FR CD 17

01 56 83 72 56

                  Chanteuse italienne, artiste sonore, compositeur et interprète basée à Berlin où a été enregistré ce disque le 19 février dernier, telle se présente Maria Luisa Capurso qui explore le domaine des sons acoustiques et interfaces électroniques comme extension de la voix humaine, pusique c’est son instrument invisible. Elle a étudié avec entre autres Meredith Monk, Chiara Guidi, Barry harris, Carlos Zingaro, David Moss, Kent Carter, Karl Berger, William Parker avec lequel elle a enregistré "Que ferons nous" pour Silta records. JMF joue de son AKS et de la voix principalement.

                  "Osmosis" commence par des vocalises rappelant des chants d’église samplées par les dispositifs électroniques, la machine est lancée, et ça glougloute, Capurso s’exprime en anglais, voix doublées, cris, bruits alternant séquences douces et violentes, mélodie répétée, voix superbes ; extinction.

                  "Purple Future" est initiée par des pépiements enfantins salis par l’AKS comme une photo à gros grains très surchargée. Polyphonie de sons envahissante, la tempête précédant le calme ou l’inverse, bribes de mots sans queue ni tête, -Kristoff K. Roll puissance dix – Et ça respire, suinte, chante, explose dans un magma tellurique. "Place du Marché", arabisante mélopée, se développe lancinante, derrière la voix on croit entendre flutes de Pan, scories diverses, tuyaux d’orgue. Et toujours ces vocaux bizarres amplifiés qui reviennent récurents où se mêlent des cloches.

                  Au fil de ses productions Jean Marc Foussat se révèle comme l’un des plus grands créateurs de sons, affinant à chaque fois son discours. Comme avec Fred Marty, Camoens et Claude Parle, ou Jean Luc Petit, ce qu’il joue nous subjugue. Indispensable, on l’aura compris. 

Serge PERROT 

PS : j’en profite pour signaler la parution du loivre de Laurent de Wilde "Les fous du son" (Grasset), qui pourrait être sous-titré « du phonographe à l’ordinateur dans la musique", ou comment faire de la musique avec l’électricité. Passionnant !

NAKED TRUTH

AVIAN THUG

RareNoise Records

Graham Haynes : tp-elec / Lorenzo Feliciati : b-g-cl / Roy Powell : cl-synt-org-p / Pat Mastelotto : dr-perc

                  Mix improbable entre le Miles électrique et le King Crimson dernière mouture (Pat Mastelotto tient les baguettes), l’Avian Thug de Naked Truth aime les grooves épais et prégnants (Bill Laswell est à la production). Trompette déformée (Graham Haynes), claviers éparpillés (Roy Powell), tambours lapidaires, basse grouillante (Lorenzo Feliciati), le tout parfumé d’electronics lancinants ; la trame est épaisse comme une carte postale mais gonflée au maximum par une rythmique en surchauffe. Comme aimantés l’un à l’autre, chaque musicien colmate la pression, fait monter l’hypnose aux enchères. Et, on en conviendra : ils savent très bien le faire.

                  On réécoutera ce disque dans dix ans et on trouvera peut-être qu’il a mal vieilli (le Miles électrique non !) mais pour le moment il n’est pas interdit –et même conseillé- d’y prendre quelques vifs plaisirs.

Luc BOUQUET

Jorge NUNO

& Marcio GIBSON

HÃL

BAM BALAM RECORDS

BBLP 033 (Limité à 100 lps)

Jorge Nuno : guitar / Marcio Gibson:drums

                  Dès les premiers instants, le climat se pose, lourd et pénétrant, avec une batterie qui ouvre les hostilités. La musique du duo s'impose d'emblée comme étant d'une liberté absolue. Le disque débute sur un solo de batterie qui n'en est pas un. Ici, rien ne démontre, rien ne prouve. En effet, les roulements de fûts laissent bien vite la place à l'alchimie qui va forger l'ossature sèche et instinctive d'une musique exempte de fioritures. Ce free-rock naviguant sur les grands formats vous conduit un pas plus loin à chaque seconde et pas une figure ne se voit répétée. Jorge Nuno - guitariste du duo portugais Signs of the Silhouette, voir improjazz n°212 – répond à son comparse en laissant flotter les notes au dessus de votre ciel ombragé. S'il est originaire du Portugal, le disque est enregistré à Sao Paulo, et la musique nous embarque sur les traces de l'Ouest américain, au travers des échos flamboyants et de ce savoureux mélange de wah-wah et de distorsion savamment dosées. Puis la musique gronde, de plus en plus, lentement, insidieusement, pour assombrir l'horizon. Bien entendu, Jorge Nuno aurait pu jouer la surenchère, et livrer une musique plus bruyante, pour courir après un climax attendu, mais il est bien plus subtil que cela. L'auditeur attend, patiemment, son tour; le moment où cette musique va exploser, mais la richesse du disque est de conduire l'auditeur vers une explosion qui n'arrive jamais, et c'est finalement ce qui est le plus intéressant : ne pas aller là où l'on pense. Une fois les grondements passés, on s'attend au déluge, mais c'est une terre aride, une sécheresse perçante qui ne garde que les racines tendues qui mettent en scène ce Road Trip bringuebalant. Les deux musiciens jouent alors avec nos nerfs, et le silence s'installe peu à peu. Les frottements de cordes, de cymbales, de chaises sur le sol, d'âme, s'acharnent à saborder les espoirs de rémission. La musique du duo vous happe à la façon d'une enveloppe charnelle et rappelle parfois les contours d'un « Dead Man » de Neil Young.

                  Ensuite, les sonorités explosent, débordent, et lorsque la batterie martèle, dès les premières secondes d'un second morceau prometteur, l'on se voit partir dans un délire proche d'un psychédélisme mordant. Mais une fois de plus, le duo fait preuve de malice en s'arrêtant là où l'on s'y attend le moins.L'improvisation prend le pas sur ce free-rock des grands espaces, tout en sortant peu à peu de ses gonds. Les notes déferlent soudainement, en prenant soin de tordre les grilles chromatiques, et le ciel se trouve tour à tour zébré d'une lumière vive ou d'éclairs sauvages. Les saillies électriques de Jorge Nuno, férocement appuyées par la batterie épileptique de Marcio Gibson s'entrelacent, noyées sous les échos tournoyants, créant alors un magma sonore étouffant mais fascinant. Toujours et encore, Marcio Gibson soutient de ses deux baguettes le poids écrasant de cette falaise sonore qui ne demande qu'à s'écrouler. Insidieusement, la musique tend vers l'abstraction, et se cherche entre larsens et silences, entre bruit et fureur. Le jeu de batterie impressionne par son inventivité, et les diverses percussions qui le peuplent, donnent une atmosphère inquiétante même lors des espaces silencieux.

                  Le piège à éviter pour un disque bâti sur un tel duo, c'est d'entendre deux musiciens s'adonner à leur instrument sans qu'aucun ne prenne en compte la présence de l'autre. Ici, chacun répond à l'autre de manière étonnante. Les questions sont aussi pertinentes que les réponses et la diversité des ambiances vous attache au disque sur toute sa longueur jusque dans cette fin presque jazzy qui étonne les tympans autant qu'elle les émerveille

ESTHER

TROLLEYBUS

BUITEN DIENST

Autoproduction

dist. TOONDIST/2014

 

BLUE LINES TRIO

ID

CASCO RECORDS 002

dist. TOONDIST/2014

 

GUUS JANSSEN

MEETING POINTS

BIMHUIS BIM 010

dist. TOONDIST/2015

                  Ces trois enregistrements nous permettent d’effectuer un petit tour à Amsterdam. Et peut-être en trolleybus, ce bus écologique avant la lettre (sauf visuellement, du fait des lignes électriques qui l’alimentaient !) qui a souvent disparu de nos villes, et devenu – justement – buiten dienst (hors service), souvent remplacé par de nouvelles lignes lesquelles, telles celles du métro de Lisbonne, sont symbolisées par leurs couleurs des plans municipaux. Et dans ce cas précis par la ligne bleue (pas celle des Vosges !) en trio. Et chaque trajet nous amène à des points de rencontres, qui sont, soit le Splendor, assez central (non loin du musée Rembrandt), soit sans doute plus connu, le Bimhuis, un peu plus au nord.

                  Le parcours le plus complet s’effectue justement avec TROLLEYBUS, un trio piano/anches/contrebasse, servis par Nora Mulder et deux ressortissants brésiliens, Yedo Gibson et Renato Ferreira dans la mesure où il dessert onze lignes. Et curieusement dans cette métropole du plat pays, pourtant drainée par les canaux, les onze lignes sont bien chaotiques, déjantées à souhait, pleines de soubresauts et de rebondissements. On disait le TROLLEYBUS pépère, il est ici pleinement ébouriffant.

                  Les BLUE LINES, également en trio (Michiel Scheen au piano, Raoul van der Weide à la contrebasse et George Hadow à la batterie) présentent aussi un parcours vigoureux, quoiqu’un peu moins déjanté, et plus contrasté, semblant traverser des espaces parfois chatoyants (les délicates fioritures du piano), sinon reposants (tel Dark Goeree et surtout Not yet) tout en présentant aussi des paysages plus convulsifs (Improvisation 541). Un patchwork sonore assumé, à l’image des silhouettes de la pochette…

                  Bref, une traversée d’Amsterdam et une convergence au Bimhuis, proche du secteur portuaire et haut lieu de l’improvisation batave. Un lieu hanté notamment par un personnage, le pianiste Guus JANSSEN dont ce Meeting Points exhale six facettes ou formules instrumentales en neuf titres (3 duos, 1 quartet, 1 quintet, 1 septet), captées entre le 1er janvier 1989 (quand Clusone était encore un quartet) et le 5 octobre 2014 (en duo avec le – presque- octogénaire batteur John Engels), en compagnie de certains de ses compatriotes, natifs (Ernst Glerum, Ernst Reijseger, Oene van Geel, Wolter Wierbos, Han Bennink…, ou d’adoption (Michael Moore, Raphael Vanoli), ou à côté de musiciens de passage (Lee Konitz). Le tout croisant constamment jazz, improvisation libre, entre le survolté et malicieux April du duo avec Han Bennink, les perturbations et dissonances des thèmes mélodiques du quintet Moore / van Geel / G.Janssen / Glerum / W.Janssen (Koto a GogoVrij naar ATJanus Bifrons), les deux Pogo déjantés du septet, avec les couinements du saxophoniste Peter van Bergen se confrontant à ceux de Wolter Wierbos (trombone) et de la trompettiste Sanne van Hek , ponctués par les riffs du guitariste Raphael Vanoli.

Pierre DURR

Label INTAKT

                  Plus du tout radical Intakt ? Assurément. Désormais mainstream ? Il ne faut rien exagérer. Quelques pépites s’y cachent encore. Petit inventaire des dernières productions du label helvète.

Omri ZIEGELE –

Billiger BAUER

15 HERBSTLIEDER

Omri Ziegele : as-v / Isa Wiss : v / Jürg Wickihalder : ss-as-ts / Nick Guthersohn : tb / Yves Reichmuth : g / Gabriela Friedli : p / Jan Schlegel : b / Herbert Kramis : b / Marco Käppeli : dr / Dieter Ulrich : dr

                  Ecriture classique voire contemporaine pour Omri Ziegele et son Billiger Bauer en vue de 15 lieder souvent inspirés. Alliage des genres, le saxophoniste aime à « cocktailiser » sa musique : pas un seul thème ne conserve son idée originelle. Ici, on aime à changer de trame, on perturbe l’habitude. On « atonalise », on insère des cuivres dissonants, on invite binaire et électricité. On donne la parole à qui la veut (à ce petit jeu c’est le tromboniste Nick Guthersohn qui gagne la partie). Et si l’on se souvient de ce disque longtemps après écoute c’est grâce à l’étonnante et surprenante vocaliste Isa Wiss. Entre suavité, excentricités, écartèlements et jaillissements intimes, elle étonne et convainc totalement. 

 

Omri ZIEGELE – NOISY MINORITY

WRONG IS RIGHT

Omri Ziegele : as-v / Ray Anderson : tb / Jan Schlegel : b / Dieter Ulrich  : dr

                  Quand Noisy Minority (Omri ZiegeleJan SchlegelDieter Ulrich) invite le pétaradant Ray Anderson, on se doute qu’il va y avoir des joutes, des combats, du sport. Faisant le va et vient entre écriture et franche improvisation, le leader qui donne aussi de la voix ici, réutilise à loisir son alto serpentin.

                  L’invité, lui, ne se ménage pas qui oscille entre l’explosif et le minimal. L’étreinte alto-trombone est belle, inspirante ; la section rythmique joue le jeu des cadeaux et surprises malgré le jeu trop rêche du batteur. Bref, un disque pas vraiment révolutionnaire mais possédant muscles, soul et caractère.

Tom RAINEY Trio

HOTEL GRIEF

Tom Rainey : dr / Ingrid Laubrock : ts-ss / Mary Halvorson : g

                  L’avantage d’un enregistrement (même live) c’est qu’il est possible d’équilibrer ce qui ne l’était pas sur scène. J’écoute ce disque quelques jours à peine après le concert du Tom Rainey Trio (sous son seul nom alors qu’il s’agit d’improvisation : comprenne qui pourra !) à l’AJMI d’Avignon. Ce soir-là : deux musiciennes (Ingrid LaubrockMary Halvorson) furent totalement étouffées-phagocytées par l’ogre Rainey.  

                  Ici (Cornelia Street Café – New York / 30 décembre 2013), le batteur sait se faire plus bienveillant (réalité ? mixage ?) et donne place à ses deux amies qui n’en profitent pas vraiment. La saxophoniste déroule des phrasés monocordes et sans âme. Beaucoup plus efficace, la guitariste essaye d’attirer ses compagnons en des terres plus risquées : emmenant dans son sillage une sopraniste (presque) libérée, elle est l’unique raison d’écouter cet enregistrement jusqu’au bout. Un trio en roue libre malheureusement. 

Angelika NIESCIER – Florian WEBER

NYC FIVE

Angelika Niescer : as / Ralph Alessi : tp / Florian Weber : p / Christopher Tordini : b / Tyshawn Sorey : dr

                  Ecriture rigoureuse (un poil de M’Base), batteur au swing formidable (Tyshawn Sorey, tu m’étonnes !), pianiste décadrant l’harmonie (Florian Weber), saxophoniste familière des vitesses et des assauts (Angelika Niescer), trompettiste à l’aigu aiguisé (Ralph Alessi, plus vraiment une découverte), contrebassiste solide et sans histoire (Christopher Tordini) : et pourtant, ce n’est pas là que se niche la pépite.

                  Car, ici, l’impression de déjà-entendu ne peut se taire. Comme si le jazz n’avait plus rien à offrir qu’une perfection rigide, certes brillante –voire très brillante ici- mais, ô combien prévisible. Soit une sécurité de la composition et de l’improvisation que je m’en voudrais de blâmer… mais pour le grand frisson, on repassera. Petit frisson donc. Par les temps qui courent, c’est toujours ça de pris. 

Sarah BUECHI

SHADOW GARDEN

Sarah Buechi : v / Stefan Aeby : p / André Pousaz : b / Lionel Friedli : dr

                  Et si elle se trouvait là, cette pépite. Là, précisément au cœur d’un mainstream qui ne se voile même pas. Pour son second CD chez Intakt, Sarah Buechi fait acte de discrétion et de profondeur. Ni chanteuse de jazz (quoique), ni chanteuse pop (quoique), ni improvisatrice délurée, sa voix ample, sucrée et ambrée aime à diversifier la tessiture sans convoquer le voltige inutile. Il y a ici un format chanson élégant, raffiné et sans mièvrerie aucune. Musicienne raisonnée et résonnante, Sarh Buechi n’abuse en rien de son (incontestable) charme. Pépite donc.

Aruan ORTIZ Trio

HIDDEN VOICES

Aruan Oriz : p / Eric Revis : b / Gerald Cleaver : dr 

                  Pianiste cubain installé aux Etats-Unis, Aruan Ortiz a jusqu’ici plutôt frayé du côté du jazz mainstream première classe (Esperanza Spalding, Wallace Roney, Steve Turre). Il s’infiltre aujourd’hui en des sphères beaucoup plus aventureuses aux côtés d’Eric Revis et deGerald Cleaver. Et semble vouloir y rester puisqu’on l’annonce prochainement avec Ingrid Laubrock et Tom Rainey.

                  Les qualités de ce trio sont indéniables : écoute, réactivité, souplesse, élasticité. Celle de son leader tout autant : virtuosité (mais juste ce qu’il faut), ductilité, expressivité, présence, tempérament, frénésies maîtrisées, clarté. Tout ceci fait un excellent disque. Mais…comme beaucoup d’autres. Faut-il s’en plaindre ?

Aly KEÏTA – Jan GALEGA BRÖNNIMANN –

Lucas NIGGLI

KALO-YELE

Aly Keïta : balafon-kalimba / Jan Galega Brönnimann : bcl-cbcl-ss / Lucas Niggli : dr-perc

 

                  Balafon, clarinettes et batterie = transe légère. Aly Keïta est ivoirien et c’est un maître du balafon. Ici, tout est rythme et tout est dévoilé dès les premières notes. Il y aura bien quelques excursions en terres sombres, une valse entêtante, un soprano free mais, toujours, le rythme sera et perdurera. On aurait aimé des jungles sonores, des alliages atypiques mais l’on n’a droit qu’à du saupoudrage sans surprise. Certes, l’étreinte entre musiciens (mention spéciale à Lucas Niggli, percussionniste de toutes les audaces) est belle mais tellement prévisible. Maintenant, si c’est votre tasse de bissap, surtout n’hésitez pas !

Ulrich GUMPERT Quartett

A NEW ONE

Ulrich Gumpert : p / Jürg Wickihalder : ts-ss / Jan Roder : b / Michael Griener : dr

                  Loin des furies d’antan mais y puissant quelques virevoltants souvenirs (A New One), le pianiste Ulrich Gumpert s’offre de petites douceurs. Celles-ci puisent du côté de Monk et de Lacy, voire s’offrent la jonction Monk-Lacy. Aidé par le tempérament bouillonnant du saxophoniste Jürg Wickihalder (pas facile à cerner celui-là : respectant l’harmonie ici, brouillant la marge ailleurs) et d’une rythmique (Jan RoderMichael Griener) passant en force, Gumpert peut tour à tour se faire discret voire laconique, bouillonnant voire débordant. Bref, à plus de soixante-dix ans, notre ami ne s’ennuie pas. Et surtout : ne nous ennuie pas une seconde.

Mark HELIAS OPEN LOOSE

THE SIGNAL MAKER

Mark Helias : b / Tony Malaby : ts-ss / Tom Rainey : dr

                  Pas mal de disques (Tony Malaby a remplacé Ellery Eskelin), de concerts et de tournées à travers le monde, ceci expliquant la souplesse, la solidité et la suavité de ce trio. Donnez des concerts aux musiciens et la musique prendra son envol (que serait devenu le quartet de Coltrane avec dix concerts par an ?). Et dire qu’en France, une tournée de cinq dates relève du miracle. Comment voulez-vous que la musique s’élève, se révèle ? Mais revenons à nos moutons, le Open Loose de Mark Helias.

                  Tony Malaby est ce saxophoniste rigoureux et ne surjouant jamais. S’adaptant à toutes les situations, diversifiant ses effets même dans les plus petits espaces, il est porteur d’un lyrisme sans épanchement. Tom Rainey est ce batteur à la frappe sûre, prégnante, jamais envahissante ici (grand maître des balais dans Vocalise) et parfait dans son rôle de sideman (quel contraste avec sa posture despotique de leader !). Mark Helias est ce contrebassiste à la rondeur exemplaire. Félin tout en évitant les virtuosités inutiles, profond sans être assommant, il est celui qui lie, cimente, assouplit, guide.

                  Ce disque possède beaucoup d’atouts : celui de la cohésion, de l’écoute, du partage égalitaire et d’une beauté évidente, incontestable. Pépite donc.

Luc BOUQUET

Les disques Intakt sont distribués en France par Orkhêstra.


 

Jean-Marc PADOVANI

MOTIAN IN MOTION

Naïve

Jean-Marc Padovani : ts-ss / Didier Malherbe : doudouk / Paul Brousseau : p-cl / Claude Tchamitchian : b / Ramon Lopez : dr-tablas

                  Motian nous manque. Heureusement, Jean-Marc Padovani est là pour faire vivre et revivre la musique du fin batteur-mélodiste disparu voilà quatre ans. Les libres tempos, les silences inspirés, les respirations inspirantes : le saxophoniste les connait qui, plus d’une fois, a croisé sa route. Il respecte donc ici l’esprit et la lettre des compositions de Motian: compositions en spirale faisant du détachement un centre irradiant, compositions ouvertes où l’on gravit les sommets sans manquer d’air. Car, plus qu’une autre, la musique de Motian savait respirer. Elle savait ne pas encombrer la portée. Et c’est ce que l’on retrouve plus d’une fois ici.

                  Riche idée que d’avoir invité Didier Malherbe et son doudouk, instrument d’origine arménienne, tout comme l’était Paul Motian. Ici, le précis et inspiré Claude Tchamitian, lui-aussi d’origine arménienne, fait lien et liant. Ici, beaucoup découvriront un pianiste sensible et doué nommé Paul Brousseau, plus connu pour ses bidouillages sur claviers électroniques. Et quel meilleur choix que Ramon Lopez pour évoquer les grand Paul M : cymbales frémissantes, scintillantes, jeu épuré et jamais encombré, tout y est. Et quand doudouk et tablas s’associent pour quelques minutes de haute intensité, ce sont d’autres chemins qui se forment ; chemins  magnifiquement parcourus par le ténor robuste et épais de Jean-Marc Padovani, leader bienveillant d’un quintet rien moins que passionnant.

Luc BOUQUET

Sur 3 nouveaux disques d’IVO PERELMAN

 

Ivo PERELMAN –

Matthew SHIPP –

Whit DICKEY

BUTTERFLY WHISPERS

Leo Records

Ivo Perelman : ts / Matthew Shipp : p / Whit Dickey : dr

                  Une déjà vieille équipe réutilise les vieilles recettes et la mayonnaise prend. Et impressionne de nouveau. Quelque chose nous met d’emblée la puce à l’oreille : le ténor d’Ivo Perelman semble apaisé. En sera-t-il de même tout au long du CD ? On verra plus tard. Pour le moment, nous constatons que tous s’écoutent. Et plus que d’ordinaire. Le climat est automnal et crépusculaire. Un petit peu comme quand l’on ne joue que pour soi, sans enjeu, sans  dilemme. Loin de l’épate et de la furie, proche de l’épure pourrait-on dire.

                  Il y aura bien quelques réminiscences du cri, quelques attaques sournoises mais ce que ces trois-là ne vont cesser de faire ici, c’est construire sans jamais déconstruire. Le palme revient à Matthew Shipp : on le croirait en retrait mais c’est une fausse impression, sa lecture est avant tout collective, impliquée. Whit Dickey n’a qu’à laisser glisser ses fins balais sur les peaux pour affiner une improvisation inspirée, douce finalement. Un disque de l’ordre du frémissement plus que de la force.

Ivo PERELMAN –

Mat MANERI –

Tanya KALMANOVITCH

VILLA LOBOS SUITE

Leo Records 742

Orkhêstra

Ivo Perelman : ts / Mat Maneri : vln / Tanya Kalmanovitch : vln

                  Deux altos s’écartèlent et ce qui semble être un ténor rejoint la blessure. Dédié à Hector Villa Lobos, cette suite en dix mouvements lacère la cicatrice, broie les chairs et n’admet le calme qu’à contrecœur. Car ces trois aventuriers ne connaissent pas le répit. Quand ils ne s’époumonent pas dans la même masse, ils se répondent du tac au tac, ajoutant de l’anxiété à l’anxiété déjà présente.

Souvent, micro-ton et contre-point se rejoignent et s’étreignent. A l’arrivée, on trouverait presque de la douceur à l’inquiétude, de la tendresse à ces saillies égales. Jeu du chat et de la souris ici, unissons sans espérance ailleurs, ces trois-là ne sont que mobilité et structures mouvantes se déplaçant au gré de leurs inspirations.  Et l’inspiration, Ivo PerelmanMat Maneri et Tanya Kalmanovitch n’en manquent pas.

 

Ivo PERELMAN & Matthew SHIPP

COMPLEMENTARY COLORS

Leo Records 744

Orkhêstra

Ivo Perelman : ts / Matthew Shipp : p

                  Couleurs et notes. Plaintes et lamentations. Noir et ocre… Ivo Perelman est musicien, saxophoniste, violoncelliste, compositeur, improvisateur. Il est aussi artiste-peintre. Matthew Shipp est musicien, pianiste, compositeur, improvisateur. Mais il n’est pas artiste-peintre (ou alors nous l’a-t-il caché). Ses qualités de coloriste lorgnent du côté de l’outrenoir de Soulages plutôt que du fauvisme d’un Braque ou d’un Matisse. Ici, l’exercice rimbaldien des Voyelles semble proche, chaque plage évoquant couleurs chaudes, variations ou amalgames (Violet, Violet & Yellow, Magenta, White…).

Avec sobriété et audaces, Perelman et Shipp s’approprient de serpentines coulées. La correspondance est intime mais ouverte à tous. Sans crispation, sans déviations, l’auditeur suit ce parcours-circuit comme il a déjà suivi les nombreuses autres œuvres du duo : avec désir et gourmandise. Après plusieurs enregistrements, le plaisir est toujours là. Ces deux-là modulent, ondoient et on ne s’en lasse toujours pas. Cela pourrait arriver me direz-vous. Je n’en suis pas encore là et c’est pourquoi je vous conseille chaudement l’écoute de ce disque aux riches couleurs. Pourvu que ça dure.

A suivre…

Luc BOUQUET

PLATFORM

ANTHROPOCENE

Va Fongool

Katrine Schiott : violoncelle

Xavier Charles : clarinette

Jan Martin Gismervik : batterie

Jonas Cambien : piano 

 

                  33 minutes de bonheur ne se refusent pas : c’est ce que propose « Anthropocène » (terme anxiogène s’il en est), dont les titres en latin désignent différentes familles de mollusques et d’insectes, ces derniers tapissant également les quatre faces de la pochette. Etranges papiers peints où ces créatures démultipliées observent une symétrie parfaite. C’est dans la musique que cela grouille, volète, siffle, glisse, s’insinue, rampe, mord et parasite. Comme dans le roman « Micro » de Michael Crichton, ce quartette peu orthodoxe offre un voyage dans le monde miniature, nous ramène à l’échelle des acariens, puces et autres diptères, organismes vivants d’aspect fantastique ou monstrueux et qui demeurent nos discrets voisins et compagnons quotidiens, tapis dans l’herbe ou attendant que la nuit tombe pour se mettre en chasse. Dix courtes pièces forment une courte suite ; cette impro finement ouvragée évite tout mouvement superflu. On écoute fascinés, déstabilisés, et pour tout dire, piqués au vif.

David CRISTOL

Edith ALONSO – Kumi IWASE – Anthony MAUBERT

LE JAZZ NON PLUS…

Bruce’s Fingers

Edith Alonso : p / Kumi Iwase : sax-cl / Anthony Maubert : elec

                  Pendant que la pianiste fouille les entrailles du piano, saxophone et electronics se préparent à majorer l’horizon. Désormais, la masse s’active, impose le venin. Ceci pour la piste 1.

                  Ailleurs, Edith AlonsoKumi Iwase et Anthony Maubert visitent d’autres refuges : souffles explosifs, horizon sans secousses, brisures et sidérations, ruptures et réconciliations, silence heurté, sons fantômes -véritablement perçus ou seulement imaginés-, murmures et chuchotements, tourbillons, soupirs engrillagés, oscillations cuivrées, crispations et recueillement, déraillements : à chaque plage sa trame subtilement entretenue et portée jusqu’à extinction. Soit une improvisation au plus près du sensible, au plus près d’un intime partagé.

Luc BOUQUET

SAINKHO NAMTCHYLAK

LIKE A BIRD OR SPIRIT, NOT A FACE

Ponderosa Music & Art 131  

Après de longs mois de silence, Sainkho revient avec l'album Like a Bird or Spirit, not a Face, gravé en 2015, et signe là une œuvre éminemment sensitive, hors des frontières – fussent-elles sibériennes, fussent-elles folkloriques, fussent-elles à visage humain. Superbement accompagnée par Eyadou Ag Leche (b, g, voc), Said Ag Ayad (perc) – tous deux membres du groupe touareg Tinariwen – et Ian Brennan (loops), Sainkho chante en touvain, en russe et en anglais mais aussi se fait petite fille sur une chanson, vieille sorcière sur une autre, et plus encore : comme l'indique le titre, l'apparence humaine s'estompe au profit de l'oiseau (le chant voltige sans entrave aucune en langue animale) ou au profit de l'esprit, du masque vaudou (les transes archaïques « Worker Song (Nomads Dance around the Fire) » et « Nomadic Blues »n'ont plus de géographie bien définie). Lorsque la musique s'assagit, c'est une fois encore pour errer à travers les contrées désertiques (nonchalance du blues malien « Nomadic Blues », tranquillité ondulante du blues des steppes véhiculé par une poignée d'autres titres enchanteurs...). Enfin, « The Road Back » est une délicieuse expérimentation matinée d'électronique, un paysage de l'après.

Cet album se révèle être une pleine réussite, qui se nourrit du monde et s'ouvre à lui, un blues universel qui allie merveilleusement les contraires : le terrien et l'aérien, le passé et l'avenir, la Sibérie et le Sahara, le primitif et l'avant-garde, le rituel et l'expérimental, la joie et la douleur, l'enfance et la vieillesse, l'animal et l'humain. La vie et la mort.

Marc SARRAZY

EMPIRICAL

CONNECTION

Cuneiform

Orkhêstra

Nathaniel Facey : as / Lewis Wright : vibes / Tom Farmer : b / Shaney Forbes : dr 

                  Etonnant combo londonien que cet Empirical. On détecte d’emblée l’alto sinueux, voltigeur et virevoltant de Nathaniel Facey. Voilà un vrai tempérament d’altiste se dit-on. On souscrit tout aussi rapidement au vibraphone de Lewis Wright dont la sonorité évoque parfois le Fender Rhodes. On souscrit également au jeu recherché et aérien du batteur Shaney Fordes. Et si l’on trouve le contrebassiste Tom Farmer un poil trop réservé (je n’ai pas écrit effacé), c’est à lui que l’on doit la plupart des compositions de cet envoûtant Connection.

                  Parlons-en de ces compositions. Ces rythmiques en dégradé évoquent parfois la M’Base Collective. Mais une M’Base Collective qui aurait trouvé le chemin de toutes les souplesses. Appogiatures, détours en périphéries, les solos sont parfois perturbés par la forme de ces compos à multi-facettes. Mais la ballade peut aussi s’inviter et se sentir plus libre que jamais. De la même manière, des intrusions free ou des thèmes hard-bop aux multiples accroches font mouche. Sacrée découverte que cet Empirical. Il était temps : c’est leur cinquième disque.

Luc BOUQUET

DIKEMAN/ PARKER / DRAKE

LIVE AT LA RESISTENZA

EL NEGOCITO RECORDS eNR041.

Dist.TOONDIST/2015

 

OLANDA IN DUE

LIVE AT NOVARAJAZZ ITALY 2015

ICDISC.NL 15.02.

Dist.TOONDIST/2015 

                  Initialement, cette chronique était sensée présenter des formations néerlandaises hors de leur territoire. Un parti pris un peu artificiel puisque le trio DIKEMAN/PARKER/DRAKE est américain. Oui, mais le saxophoniste John DIKEMAN, originaire des hautes terres du Wyoming a choisi depuis quelques années de résider dans les basses terres où il reste d’ailleurs en se produisant à Gand, également dans le plat pays, même de l’autre côté de la frontière belgo/néerlandaise.

L’évasion est plus nette pour le duo (Michiel Braam, piano et Bo van de Graaf, saxophones) qui se retrouve à Novara, dans le Piémont.

                  S’adjoignant pour une tournée (après une prestation lors d’un festival aux Pays Bas) la section rythmique presque mythique (William PARKER, Hamid DRAKE !), le saxophoniste marche dans les pas d’un Brötzmann, peut-être moins virulent (surtout quarante ans après son mentor !) quoiqu’il soit aussi référencé, avec son groupe Cactus Truck, dans la catégorie du noise jazz. La prestation du trio (dont on peut aussi appréhender le concert donné au Café Oto via un enregistrement digitalisé*) est de bonne tenue, énergique, sans doute enthousiasmant de visu, mais à laquelle il manque, à mon avis, une petite touche d’originalité pour une écoute différée.

                  Ce sont par contre deux authentiques Néerlandais, natifs de Nimègue, qui se sont produits en juin 2015 au festival Novarajazz. Bo van de Graaf est le principal compositeur du groupe I Compani (cf. R&C 100), tandis que Michiel Braam compose pour ses trios (eBraam par exemple) et sa propre formation élargie, Bik Bent Braam. La musique qu’offre le duo semble illuminée par le soleil méditerranéen. Musique emphatique et généreuse, malicieuse, elle brasse plusieurs apports, en reprenant, à côté des propres compositions des deux musiciens, des thèmes divers, rendus célèbres par Armstrong, Lionel Hampton (Memories of you, qui fut d’ailleurs repris dans Shipbuiliding de Robert Wyatt) ou Billie Holiday (Gloomy Sunday), voire dus à un compositeur néerlandais actif dans les musiques de séries télévisées (Harry Bannink) sans oublier les passages extraits de La Traviata ou d’Aïda de Verdi (Parigi, o caraPietà ti prenda del moi dolor). S’y ajoutent, par le son et le jeu du saxophoniste, les mânes d’un Gato Barbieri, dont Bo van de Graaf est friand (cf. les reprises de Last Tango in Parisavec son I Compani). Bref, cet OLANDO DUE est un amalgame précieux et prenant.

*www.cafeoto.co.uk/shop/john-dikeman-hamid-drake-william-parker/

Pierre DURR

Jeremy LIROLA

UPTOWN DESIRE

LA BUISSONNE RJAL397023

                  Cela fait des années que le contrebassiste Jérémy LIROLA, qui s’est formé notamment à Paris auprès de Jean-François Jenny-Clark, hante les scènes jazz, notamment strasbourgeoises, en particulier au sein du jazztet du guitariste, compositeur et arrangeur Bernard Struber, mais aussi aux côtés notamment de Louis Sclavis, Eric Echampart ou Benjamin Moussay. Il y a près de quatre ans, il crée son propre quartet autour de ses compositions, qui, quoiqu’enregistrées en été 2014, viennent de paraître en ce début d’année 2016.

                  Les 9 titres de cet Uptown Desire (une version alternative du 9eBello by Bus, est disponible sur certains sites de téléchargement !) célèbre une ville, New-York où il se rendait fréquemment durant son adolescence, y a connu ses premiers émois jazzistiques, en côtoyant les scènes downtown ou uptown (Knitting factory, Village Vanguard…) où se produisaient entre autres John Zorn, Al Cohn, Geri Allen, Cassandra Wilson...

                  Pour mener cette plongée dans ces réminiscences de la grosse pomme, le contrebassiste strasbourgeois s’est entouré de Denis Guivar’ch (saxophone alto) membre du Magic Malik Orchestra, Jozef Dumoulin (piano, Fender Rhodes) et du batteur Nicolas Larmignat.

                  En dehors des premières mesures d’Insufficient words avec les grincements des cordes de la contrebasse, la musique qu’offre Jérémy LIROLA conjugue surtout souplesse, fluidité et chaleur, auxquelles concourent clairement le saxophone et le piano. Tantôt assez évanescentes, parfois plus envolées, denses, voire sauvage et puissamment charpentées par la rythmique, les diverses plages de cet album traversent avec bonheur un jazz élégant, libre mais plutôt  consensuel avec toutefois quelques touches plus aventureuses.

Pierre DURR

Arkady SHILKLOPER

OWNER OF A LONELY HORN

Symphonic Tribute to YES

ArtBeat AB LP 018

 

Arkady SHILKLOPER / Vadim NESELOVSKYI

KRAI

NeuKlang NCD4109

 

THE MALLET-HORN JAZZ BAND

GUEST Arkady SHILKLOPER

Klarthe Records KRJ005 

Le nouveau projet d'Arkady Shilkloper, Owner of a Lonely Horn, est pour le moins original : s'emparer de diverses pièces du groupe Yes pour en faire un album. Et pour donner la pleine démesure à l'entreprise, en plus d'être secondé par le bassiste Egor Ashmarin et par le batteur Peter Ivshin, Shilkloper choisit de s'entourer du Siberian Symphony Orchestra Omsk Philharmonics dirigé par Dmitry Vasiliev ; il fallait bien ça pour revisiter les terres de l'un des plus grands groupes de rock progressif symphonique ! Les huit reprises proviennent d'albums différents : « Time and a Word » est tiré de l'album éponyme, « Roundabout » du troisième album (Fragile), « Changes » et le diptyque « Owner of a Lonely Heart » de 90125« Soon » de 9012Live« Without Hope You Cannot Start The Day » de Union, enfin « Onward » (qui dispose déjà d'une partition de cor) de Keys to Ascension. A l'écoute du disque, le premier choc bien sûr, tient au fait que toutes les versions interprétées ici sont purement instrumentales et non chantées comme dans les morceaux originaux, ce qui d'emblée nous emmène vers un ailleurs inédit. Du coup, le besoin de comparaison, de confrontation des interprétations, demeure relégué au second plan. Ce qui intéresse ici les musiciens (et nous avec eux), c'est de se laisser entraîner dans le sillage de l'œuvre de Yes, de se nourrir de ces thèmes connus, pour ensuite bâtir d'autres paysages tout aussi vastes mais parés de teintes et de couleurs entièrement nouvelles, différentes. La deuxième chose qui interpelle, justement, c'est le son. Ample, volumineux mais jamais surpuissant, jamais agressif... Si la musique conserve le caractère épique de son modèle, avec de belles envolées orchestrales, le ton d'ensemble est toujours serein, proche du merveilleux. Certaines plages sont quasiment contemplatives, totalement ouvertes sur des espaces gigantesques, des territoires de légende inspirés par une heroic fantasy jadis revendiquée par Yes (et dont la photo de pochette de l'album fait ici écho) mais aussi par Shilkloper lui-même dans certaines de ses œuvres antérieures (en particulier Pilatus). La majesté du cor n'y est certes pas pour rien – le jeu à la fois tendre et vivifiant, solide mais caressant, développant des résonances de l'imaginaire que l'orchestre prolonge savamment.

Dédié au guitariste du groupe, Chris Squire, décédé en juin 2015, l'album devrait ravir les fans de Yes tout comme les amateurs avisés qui suivent la musique d'Arkady Shilkloper de près, mais pourrait aussi trouver un nouveau public parmi les esprits curieux ouverts sur le rapprochement de deux univers généralement disparates : le monde du rock et celui de la musique symphonique. Si la version CD du projet comporte deux titres supplémentaires, le LP, superbe, n'existe qu'en édition numérotée limitée à 100 exemplaires... Soyez réactifs !

Dix jours plus tard exactement après l'enregistrement de ce tribute to Yes, Arkady Shilkloper enregistre Krai en duo avec le pianiste ukrainien Vadim Neselovskyi. On se souvient encore de leur premier opus (Last Snow) daté de 2013, déjà ravissant. L'atmosphère, à l'image de la photo de couverture, est là encore glacée, manteau neigeux sur une campagne vierge. Mais c'est d'une neige fondante qu'il s'agit, une neige de printemps, que les premiers soleils irisent, où les cristaux, toujours limpides, commencent à fondre à la lumière du matin. Car à l'intérieur de ce tableau, les deux musiciens savent inoculer rythme, pulsation, envie de jouer, de sauter, de s'épanouir pour fêter le printemps. Cassée la glace, ce disque célèbre en effet la vie naissante et renaissante. Les rythmes sont par moments trépidants, les dialogues exaltés, piano et cor jouant au chat et à la souris avec hardiesse. A plusieurs reprises, Neselovskyi utilise les cordes du piano, élargissant encore la palette sonore. Quant à Shilkloper, il s'empare en divers endroits de son cor des Alpes qu'il utilise comme un didjeridoo... achevant définitivement de réchauffer l'atmosphère !

Signalons enfin l'existence d'un curieux ensemble : le Mallet-Horn Jazz Band dirigé par Arnaud Delépine, qui comprend deux joueurs de vibraphone, un contrebassiste, un batteur et... neuf joueurs de cor ! Et sur leur album paru en 2015, le groupe en invite un dixième en la personne d'Arkady Shilkloper... Alliant intenses sonorités cuivrées et tapis vibraphonés, il privilégie un répertoire de hard-bop et de rythmes afro-cubains (reprises de morceaux de Lalo Schifrin, Mongo Santamaria, Miles Davis, John Coltrane, Wayne Shorter et Pat Metheny). Pourtant, passant outre ces compositions aux signatures prestigieuses, l'orchestre semble donner toute sa fougue sur l'inamovible « Cobra » (l'une des deux compositions apportées par Shilkloper) et sur l'unique composition de l'un des membres du Mallet-Horn Jazz Band, « Origine ».

Marc SARRAZY

Frode GJERSTAD Fred LOMBERG-HOLM Nick STEPHENS Louis MOHOLO

DISTANT GROOVE

FMR cd385-115  

                  Alternant la clarinette et le sax alto avec un coup de clarinette basse, le souvent inspiré Frode Gjerstad est entouré d’une solide équipe d’improvisateurs de haut-vol. Louis Moholo est une légende vivante de la batterie. On l’entendit déjà, il y a presque cinquante ans, à Antibes avec les Blue Notes, à Buenos Aires avec Steve Lacy et à Amougies avec Chris Mc Gregor. Depuis lors, il ne s’est jamais arrêté de jouer exclusivement avec ses compagnons les plus proches sans chercher à faire carrière tous azimuts. Keith Tippett, Elton Dean, Mc Gregor, Harry Miller, Irene Schweizer, Jason Yarde, Sean Bergin, Tchicaï à l’occasion. Nick Stephens fut le lieutenant de John Stevens durant une vingtaine d’années dans de nombreux groupes et s’est révélé un super-contrebassiste entre autres avec Frode Gjerstad. Son labelLoose Torque a documenté leur association durable avec un bel album avec Louis Moholo. Gjerstad a débuté sa carrière dans les années 80 avec John Stevens et Johnny Dyani dans le trio Detail, quoi de plus naturel et logique que de le retrouver aujourd’hui avec Stephens et Moholo, soit LE bassiste et LE batteur  de référence de chacun de ces musiciens disparus et inoubliables. Le violoncelliste chicagoan Fred Lonberg-Holm  est un véritable routier de l’improvisation ayant travaillé intensivement avec le batteur Michael Zerang, Hamid Drake, Ken Vandermark et dans le Peter Brôtzmann Octet. On le trouve aussi dans l’improvisation libre pointue avec Charlotte Hug ou John Russell. Et donc son association avec Zerang et Hamid Drake ne peut que le mener à jouer avec le sud-africain Louis Moholo, car ces deux percussionnistes sont connectés à une autre conception des rythmes, plus africains qu’afro-américains. Et comme Gjerstad a aussi pas mal joué avec Hamid Drake … Donc, tout çà pour dire que la réunion de ces musiciens est véritablement organique et basée sur des connivences profondément amicales. Des vies entières. Le titre Distant Groove semble nous informer que cette session est consacrée à des improvisations à l’écart de ce free-jazz bouillonnant et musclé auquel on serait en droit de s’attendre de leur part. Ils tissent leurs toiles en créant un espace pour que chaque musicien puisse « respirer », bien souvent en « pulsations » en fréquences lentes ou medium. Ce relâchement dans l’effort permet au saxophoniste d’explorer les altérations des timbres et les variations infinies du cri et des harmoniques. Dans ce contexte, Gjerstad ne joue pas « au-dessus » des trois autres comme le font généralement moult saxophonistes free expressionnistes qui pilotent littéralement leur trio avec une énergie projetée au maximum. Le norvégien, lui, intériorise plus ses interventions au sein du quartet dans un rapport d’égalité sonore, aidé en cela par l’approche d’écoute mutuelle du violoncelliste. Nous avons donc affaire à un Louis Moholo coloriste inspiré des sons, loin de l’onde de choc polyrythmique  qui soulève littéralement un orchestre. L’album Sult (FMR) du duo Moholo – Gjerstad était une belle surprise d’interactions subtiles. On retrouve ici cette volonté de découverte interpersonnelle où chacun épaule les autres ou s’échappe instinctivement des contraintes en proposant d’autres voies. Un bel album.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Il nous reste quelques exemplaires de WMWS, le 33 tours d’un quartet unique pour ce concert enregistré au Ronnie’s Scott à Londres en 1973.

Robert Wyatt, Gary Windo, Dave McRae,

Richard Sinclair

20 € port compris.

(Chèque à l’ordre d’IMPROJAZZ)

(tirage limité à 300 exemplaires)



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