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Chro201605

Chroniques de disques
Mai 2016

MAZUR/NEURINGER

DIACHRONIC PATHS

Relative Pitch

Keir Neuringer : saxophone alto

Rafal Mazur : guitare basse acoustique

 

                  Depuis 2011, le label de Kevin Reilly et Mike Panico met en circulation de beaux enregistrements de musique improvisée et de free jazz, en petites formations le plus souvent, à raison d’une dizaine d’albums par an. Solos (Michel Doneda, Joe Morris, Matana Roberts, Susan Alcorn) et duos (Ingrid Laubrock/Tom Rainey, Urs Leimgruber/Roger Turner, Evan Parker/Sylvie Courvoisier, Paul Flaherty/Randall Colbourne, Chris Abrahams/Magda Mayas, Bill Frisell/Greg Cohen, Jack & Ben Wright, Leila Bordreuil/Michael Foster…) forment la majeure partie du catalogue. On y trouve aussi des trios animés par Mary Halvorson, John Butcher, Thollem McDonas et Matthew Shipp. Arrêtons-nous sur le duo de Keir Neuringer et Rafal Mazur, paru cette année.

                  Rafal Mazur, dont on a pu apprécier le travail avec François Carrier, gravait en 2013 ce duo avec Keir Neuringer. Leur association débute en 1999 à Cracovie, ville où cette séance a été organisée dix-sept ans plus tard ; ces années de pratique commune expliquent la qualité d’échanges s’opérant avec beaucoup de naturel et ne pouvant résulter que d’une confiance mutuelle acquise sur une durée conséquente. Ici, on ne cherche pas, on trouve. Les lignes se croisent, se mêlent, se superposent, se rencontrent, s’éloignent, se retrouvent. Les deux personnalités se complètent à merveille, à travers le jeu fluide du saxophone et percussif de la basse, et des tessitures opposées. « Composé sur le moment » selon les artistes eux-mêmes, ce jazz est façonné avec un enthousiasme qui flatte l’oreille. Spontanéité, engouement, choix de l’équilibre plutôt que de l’excès : des éléments aptes à faire la différence entre une bonne et une excellente session, celle-ci appartenant à la deuxième famille. Les deux hommes ont tant de choses à (se) dire qu’ils semblent ne jamais vouloir s’interrompre. On imagine l’ingénieur du son leur indiquer depuis sa cabine qu’il laisse les clés sur la console et rentre chez lui, afin de laisser le dialogue se poursuivre jusqu’à l’aube si nécessaire. Neuringer ne reprend pratiquement jamais son souffle au cours de ces quasi-80 minutes. Il joue avec une robustesse non exempte de douceur, sans ostentation déplacée. Le bassiste n’a lui non plus pas besoin d’élever le ton pour faire entendre sa voix sur l’instrument. Donné le caractère copieux du disque, il est toujours possible de scinder l’écoute en plusieurs fois, afin de garder la fraîcheur d’esprit nécessaire à l’appréciation d’une musique épatante.

David CRISTOL

Label ARFI

  

LES INCENDIAIRES

ARFI AM 061

www.arfi.org

Olivier Bost : tb; Guillaume Grenard : tps, euphonium ; Eric Vagnon : bs + Jean Luc Cappozzo (tp), Jean-Paul Autin (sopranino), Alfred Spirli (sacs, objets, dr, perc). 

Trio de vents pour ce cd, compos du trio sauf "Charlotte Corday", fantaisie sur l’âge du cuivre du feu Alain Gibert. D’entrée le rythme et la mélodie sont entrainants, plus pensive sur la seconde pièce, jeu sur les souffles, tour à tour trombone et baryton assurent les basses autant que de très courts solis. L’atmosphère change continuellement : jazz, folklore, bandes son. La plupart des morceaux est tirée de leur vidéo-spectacle, Mr Méliès et Géo Smile. Manque l’aspect concert qui sur scène doit être assez rigolo – suppositions bien sûr ! une chose est certaine, c’est un son d’ensemble qu prédomine, le multi-trompettiste chorusant le plus souvent, son cuivré prédominant. La pièce éponyme est des plus intéressante, alternant trios et solis sut un tempo très lent. Et voici "Ali Agça", rappelez vous ce turc qui en 1981 tenta d’assassiner Karol Woytyla, pape sous le nom de Jean paul II. Au trio s’ajoute Alfred Spirli, percutant avec conviction.

Dans les deux pièces suivantes apparaissent Jean Paul Autin et l’ami Jean Luc Cappozzo, le quartet passe à six et sonne comme un big band jusqu’au ralentissement, fait de sons bizarres, brouillés, sans lien avec ce qui a été joué auparavant. La trompette flamboyante de JLC s’y fait soliste, l’ensemble ayant une parenté avec le Duke. Retour au trio pour les trois dernières pièces. Entremêlement des vents, orphéon, solo de Bost sur la meurtrière de Marat bien suivi par ses compagnons, accélération enlevée… clôture par une musique répétitive d’où émerge le sax sopranino. Pour les aficionados de l’Arfi et la multiplicité de ses formations depuis quarante ans, ce disque agréable, swingant dans sa majorité ne sera certainement pas le meilleur, toutefois l’Arfi reste encore le collectif français le plus créatif basé sur ses fondamentaux, le swing et la recherche d’un toujours autre. On ne saurait bouder un plaisir qui continue à travers le renouvellement de ses membres.

ARFOLIA LIBRA

ARFI AM 060

Rencontre collectif Arfi / Consort Aperto Libro

Jean Paul Autin : as, spnino,bcl, flûte à bec ; Clément Gibert : cl ; Jean Aussaneaire : ss, voix ; Xavier Garcia : échantilloneur, traitements sonores ; Lucille Perret, Anaïs Ramage, Matthieu Bertaud, Tiago Simas Freire : instruments de la Renaissance.

                  Pièces extraites de la Renaissance espagnole et portugaise des XVème et XVIème siècles ; en effet, à l’époque de la Renaisance, l’improvisation fit partie intrinsèque de la pratique musicale. C’est donc le thème de "La Folia", un des thèmes les plus célèbres de toute l’histoire de la musique que l’ensemble Aperto libro et les quatre musiciens de l’Arfi déclinent en plusieurs séquences de variations de la plus courtoise à la plus irrévérencieuse. Le traité a été publié en 1553. Le consort Aperto Libro utilise bombardes, cornet  à bouquins (ancêtre du cornet à pistons), turnebout ou cromone dulcian (anc^tre du basson), cornemuse, flûtes à bec, tambours. Le hautbois baroque fut inventé au XIIème siècle*.

                  On l’aura compris, les instruments à anches simples – clarinettes, saxophones – et anches doubles (les autres) dominent une musique entrainante et pleine de subtilité, sonnant en tierce, quarte, quinte. Les vocaux masculins et féminins donnent un plus incontestable. Sur "ArFolia" la clarinette basse de Clément Gibert choruse sur fond d’ensemble. Sur "Caballeros", la plus longue pièce, Aussanaire, Autin au final (sopranino) sont en avant sur fond d’orgue de cathédrale et vielle à roue. "Water Polo" commence aux flûtes à bec puis saxes et clarinettes, traitements sonores, effets d’appeaux, free music pour cette pièce pour le moins bizarre. Saxes et Clément Gibert dans "Souliers noirs et tongs vernies" se mêlent merveilleusement au Consort nottament à la puissante bombarde, au tambour de Lucille Perret et à l’électronique de Xavier Garcia ; cette pièce me semble d’une richesse sublime. "Folia Rodrigo"clôture le cd. Effets de souffles, clarinette basse de Clément Gibert baladeuse, saxes altos rentre – dedans, flûtes dansantes, joie et plaisir. A écouter encore et encore, ce disque est une mervelle, certainement l’un des plus réussis produits par l’Arfi.

Serge PERROT

*Sur les instruments Renaissance, le livre de François René Tranchefort : les instruments de musique dans le monde volume 2 – Seuil 1980 - m’a été d’un précieux secours.

BERNSTEIN / FRESU / PETRELLA / ROJAS

BRASS BANG!

TǓK MUSIC – BONSAÏ MUSIC

Steven Bernstein (tp, slide tp, effets de distortion, bugle, vx), Paolo Fresu (tp, bugle, cornet, tp de poche, effets multiples), Gianluca Petrella (tb), Marcus Rojas (tu, vx, perc). 22-25 avril 2013, Udine.

                  Les disques s’empilent sur mon bureau… Plus le temps passe, plus je culpabilise du retard accumulé. Pour ce disque reçu en 2014 (déjà…), il faut dire que la présence de Paolo Fresu ne m’a pas incité à me précipiter pour insérer la galette dans le lecteur. Ce musicien, que j’ai bien apprécié dans les années 1990 (notamment son intervention sur le CinemaS de Michel Portal [Label Bleu, 1995]) ne m’attire plus beaucoup parce que j’ai l’impression qu’il rabâche souvent. Or – je devrais pourtant le savoir ! –, il faut décidément toujours laisser de côté ses préjugés et a prioris, car l’ensemble est loin, très loin d’être pénible. La présence de Steven Bernstein aurait dû pourtant me mettre la puce à l’oreille. Avec lui, la trompette se fait par exemple parfois guitare électrique saturée. Grâce à lui, souvent subversif dans sa démarche, mais ne se désunissant jamais de l’esprit porté par ses partenaires, voilà un groupe qui brasse(-band) large. Le répertoire est ici heureusement éclaté, faisant feu de tout bois, de Palestrina à David Bowie (très bel hommage pre mortem à l’éclectisme de ce musicien sans œillères), en passant par les fanfares du XIXe siècle, le baroque de Haendel façon rock-a-billy, la chanson italienne, et Lester Bowie (« Zero »). Chaque soliste offre par ailleurs un cours solo, le plus croustillant étant celui de Marcus Rojas qui, avec son seul tuba, sans effets électroniques ajoutés, parvient à raconter une histoire digne de Tex Avery. Si, en tant que soliste, Gianluca Petrella ne m’inspire guère (magnifique tromboniste, certes, mais ne générant chez moi aucun émoi), Paolo Fresu me paraît moins lisse que ce que j’ai pu entendre récemment de lui. C’est toutefois le groupe qui emporte l’adhésion dès les premières secondes de cet album. Le son d’ensemble remarquablement homogène, la complémentarité de personnalités fort éloignées les unes des autres mais possédant une même et profonde connaissance de l’histoire de leur instrument, une envie commune de ne pas se prendre au sérieux non sans faire œuvre artisanale de haut niveau, tout cela fait de Brass Bang!  un album qu’on écoute d’abord avec plaisir, et que l’on réécoute ensuite avec gourmandise.

Ludovic FLORIN

Steve DALACHINSKY and the SNOBS

ec(H)o - system

Bam Balam, BBCD 031

                  Deuxième collaboration entre le poète new-yorkais et les jeunes français. La première, Massive Liquidity (2011) était une grande réussite, celle-ci ne l’est pas moins. L'intensité détendue de la voix de Steve Dalachinsky trouve le partenaire idéal avec les sonorités desSnobs, qui font des clins d'œil à Eno et Cluster, voir même à David Bowie. Le résultat est envoûtant et donne même envie de danser. Une écoute attentive des paroles révèle des énigmes qui questionnent sans prétendre donner de réponses. Pour arriver à un tel résultat Les Snobs enregistrent une première bande son qu'ils amènent à Steve Dalachinsky qu et celui-ci, casque vissé sur la tête, scande à son tour ses poèmes. Les Snobs repartent avec tout cela pour remixer, remuer, remanier et parfaire l'ensemble, et nous voilà avec un CD splendide. Ce disque, comme le premier, a une fraîcheur qui donne de l'énergie et une profondeur qui laisse rêver. Il faut remercier chaudement Jean-Jacques Arnould à Bordeaux qui gère le label et le magasin Bam Balam et qui a donné vie à ce projet formidable.

                  Pour encore d'avantage de plaisir, il y a un livret avec les paroles et plusieurs des excellents collages de Steve. La pochette est ornée d'une peinture faite par Yuko Otomo, l’épouse de Steve Dalachinsky. Vous l'aurez compris, je recommande ce disque sans réserve, il tourne régulièrement dans ma platine depuis sa sortie. Si vous avez l'occasion de les entendre jouer ensemble, ne les ratez pas, ça marche tout aussi bien en live!

Gary MAY

Steve DALACHINSKY and The SNOBS

"ec(H)o - system"

Bam Balam Records BBCD 031

CD  digisleeve avec livret 44 pages contenant les textes et des collages de Steve Dalachinsky.- 

                  Une heure avant d'entrer dans la boutique de Souffle Continu à Paris, je ne connaissais pas vraiment  Steve Dalachinsky, ni les Snobs. J'avais bien tenté de faire mes petites recherches sur internet, et si j'ai pu trouver quelques renseignements sur Steve Dalachinsky, rien sur les Snobs, à part une flopée de groupes homonymes. Pourtant, The Snobs, groupe parisien officie depuis maintenant une quinzaine d'années. Sous l'étiquette  rock expérimental / art rock / noise rock / . Rien de plus ridicule que ces étiquettes qui vous collent à la peau sans jamais pouvoir vous en départir car bien malin celui qui trouvera l'ombre d'un bout de noise rock dans cet album.

                  Steve Dalachinsky quant à lui, est un poète moderne ancré dans une culture visiblement  new-yorkaise habitué à travailler avec la scène free-jazz. En effet, son spoken-word ne peut s'adapter aux codes fondamentaux d'une pop calibrée. Alors comment aborder une collaboration qui, sur le papier, bien qu'excitante, pouvait en laisser plus d'un sceptique. Ce frêle personnage de 70 balais s'empare du micro, et va, en l'espace de quelques secondes, se transformer en monstre de charisme. Autant vous l'avouer dès maintenant, je ne comprends  presque rien à l'anglais. Je suis donc le seul dans l'auditoire à rire à côté des blagues, des textes, dont je ne saisis que quelques bribes. 

                  En guise de Noise rock, les Snobs nous embarquent dans un paysage électronique suranné. A l'heure où les DJ et autres groupes électroniques se cachent derrière leur ordinateur, ils installent patiemment leurs claviers analogiques, leurs jacks, et les patterns des boîtes à rythmes brillent de mille feux. Musicalement, on se rapproche plus d'une mélange entre Kraftwerk et Cluster des premières années que d'un Daft Punk. La salle, aussi petite soit-elle, est captivée par ce conteur alors que la musique, minimaliste en son point de départ, se mêle, se démêle, les sons se croisent, s'anarchisent parfois, pour créer une sorte de bouillon où textes et musiques s'enlacent d'une façon presque sauvage.

                  Après une heure de show, je repars avec le disque sous le bras. Cette production Bam Balam Records prouve encore une fois que la résistance s'organise. ec(H)o – System est un album enthousiasmant à plus d'un titre. D'abord, l'objet, de toute beauté, est fourni avec un livret 44 pages contenant les textes et des collages de Steve Dalachinsky, ce qui n'est pas un luxe. Steve Dalachinsky est un poète, un écrivain, et il a des choses à dire et à raconter, et écouter le disque en lisant le texte en même temps au moins une fois me paraît être essentiel pour en comprendre, si ce n'est le sens, au moins l'essence, la quintessence. Pourtant, soyons clairs, je ne comprends pas bien le texte, mais la musique me parle, dès les premières notes. Une musique électronique abstraite où des sons tombent comme des étoiles d'un ciel où tout s'effondre. Très vite des accords de guitares donne le ton pendant que la boîte à rythmes fait son apparition. Le spoken-word, d'abord noyé sous les échos outranciers a commencé son travail et vous a déjà hypnotisé sans même que vous ne l'ayez remarqué. Vos paupières ne sont pas lourdes, mais votre cerveau s'éteint un peu, et se laisse embarquer. Et là, le voyage débute. La voix de Steve Dalachinsky est mixée en avant de sorte que pas un mot ne vous échappe, et « The rape » démarre, sur un BPM digne des boîtes de nuit les plus endiablées. Sauf qu'ici, cette musique ultra répétitive est un décor, un train qui vous mène sur la route d'une destination inconnue en vous donnant l'impression qu'il n'y aura pas de retour, et dès que le saxophone dessine des tableaux d'une abstraction attractive, la course vers le néant semble s'affirmer. Tout s’accélère, se bouscule, se fait mal, car c'est aussi ça la musique, quitter quelques instants son canapé, bien au chaud, pour découvrir le monde dans sa plus pure réalité. Le quart d'heure de « the Rape » est une longue ascension orgasmique qui s'achève sur quelques notes bouclées d'un synthétiseur d'un autre âge. La voix atonale, monocorde, et peut-être, pour certains, monotone de Steve Dalachinsky a de quoi désarçonner, mais encore une fois, il s'agit là d'un spoken-word, pas d'une course à la performance vocale. « Pieces of War » semble vouloir apaiser ce volcan sonore avec une piano aux accents jazz, bientôt relayé par des nappes de synthétiseurs d'une beauté et d'une douceur incitant aux rêves. C'est finalement « 2 dead crows » qui va le plus surprendre. En effet, les sonorités utilisées nous replongent au début des années 80, alors que la musique électronique, telle que nous la connaissons aujourd'hui n'en était qu'à ses balbutiements. Le spoken-word a ceci d'avantageux, c'est qu'il permet toutes les formes, aucune contrainte de temps, de rythme, ni même de mesure. Les Snobs répètent les motifs, les agrémentent ensuite, avec des sons toujours plus synthétiques, et toujours plus appuyés. Plus le voyage avance et plus la destination devient floue. Seule la voix reste là inébranlable, y croyant dur comme fer. Les morceaux s'enchaînent sans temps mort laissant l'impression de ce même voyage sans escale, et dont la destination ne semble se dessiner que sur « Mariposa ». En effet, c'est à l'écoute de ce dernier titre que l'on prend enfin conscience de ce qui vient de se dérouler sous nos oreilles incrédules. Si depuis le début, la sensation d'écouter une seule et même chanson pouvait parfois poindre et pourquoi pas laisser certains auditeurs sur l'aire de repos, le voyage s'avère en fait être en mouvement permanent, les motifs se répètent parfois, mais l'espace de quelques instants puis ils disparaissent au profit d'autres, puis reviennent, se mêlent, s'emmêlent, et c'est sur « Pariposa » que l'issue de cet étrange voyage se dévoile enfin, couplet-refrain, (toutes proportions gardées) nous font descendre, en douceur, alors que nous été bousculés tout le long du trajet. C'est épuisés et confus que nous posons enfin nos bagages car le voyage fût chaotique et sans escale, mais Steve Dalachinsky a beau m'avoir raconté une histoire à laquelle je n'ai pas tout compris, il l'a fait avec une telle conviction qu'elle m'a embarquée et convaincue. Quant aux Snobs, groupe français qui prouve une fois de plus que la scène française, pour peu que l'on s'y intéresse un minimum, se porte bien, ils accompagnent à merveille ce poète à la fois stellaire et urbain, comme rares savent encore le faire.

                  Steve Dalachinsky & The Snobs défrichent et apportent une nouvelle pierre à l'édifice, certes fragile, d'une scène avant-gardiste qui survit encore et toujours et ce malgré un manque de lisibilité. 

ESTHER

João CAMÕES

Jean-Marc FOUSSAT Claude PARLE

BIEN MENTAL

Fou Records FR – CD 12

 

                  Les notes de pochette contiennent un magnifique poème de Claude Parle qui nous livre ici une superbe partie d’accordéon entre le violon alto de João Camões et l’installation électrocutée de Jean-Marc Foussat. Enregistré à la maison, ce remarquable trio développe une symbiose étonnante entre les glissements microtonaux de l’alto, le chuintement des anches libres de l’accordéon qui font des anicroches aux gammes tempérées et les vibrations quasi motorisées du dispositif électro-acoustique. Il y a dans cet univers un souffle et une matérialité qui évoque les affects de la voix humaine, une poésie des sons organiques. Une dérive initiée par le sciage des harmoniques à l’archet en ostinato mouvant jusqu’à un demi-silence d’où vient sourdre le délire des touches de l’accordéon. L’Autre bout s’achève. A vingt ans : une pédale d’orgue imaginaire en unisson contrarié, des échanges subtils, des démarrages amorcés, une conception intéressante de l’occupation de l’espace sonore, des drones sensuelles alternent avec le charivari, du silence affleurent des murmures. Le trio attire l’écoute et l’attention par le renouvellement des propositions et une écoute mutuelle minutieuse. La magie du glissando opère dans l’alanguissement de longues notes tenues dont les couleurs pâlissent et les fréquences descendent de quelques commas. Les passages enlevés tels des gigues célestes, menées tour à tour par le violon ou l’accordéon, sont enchaînés par les grondements sous-marins de l’installation de J-MF ou des barbotements improbables. Il y a une véritable osmose entre les sons acoustiques et les bruissements électroniques. L’évocation d’une guimbarde de la Déchirure sonne le rappel de l’ostinato du morceau précédent version tzigane cosmique. Camões trouve le ton juste pour se joindre aux contrepoints affolés de Parle, lequel musicien n’a jamais mieux porté son patronyme : il parle aussi excellemment musique qu’il n’écrit musique. Quand trois musiciens dissemblables  mais animés par une sincère volonté de dialogue et de complémentarité échappent aux lieux communs : le Bien (commun) Mental. J’applaudis !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

INITIATIVE H

DARK WAVE

Neuklang

 

                  « Du gros son, et du fun » : ainsi le saxophoniste et compositeur David « H » Haudrechy définit-il ce deuxième album de la formation toulousaine (treize membres et quatre invités ici), qui prolonge la thématique mystico-gothique (La quêteLe chevalier noir,Perdus au paradis) entamée sur « Deus ex Machina » en 2014. Des instrumentistes concernés et le soprano transi du leader fomentent une pop orchestrale aux arrangements tour à tour explosifs et velouteux, évoluant d’ambiances rembrunies en soulèvements cathartiques.

David CRISTOL

Adam GOLEBIEWSKI

POOL NORTH

Latarnia records # LA005

                  Un excellent album de percussions solo sur « drumset, objects » enregistré en 2014 par ce musicien sorti de nulle part, en Pologne. Dans la lignée du meilleur des Roger Turner, Paul Lovens ou Lê Quan Ninh. Les titres évoquent des approches de l’instrument comme point de départ d’improvisations réussies et de beaux agrégats de sons froissant et résonnant : métaux, peaux, bois, plastique dans une gestuelle qu’on croit deviner : Straight Mute, Decay, Left Hand Shake, Manner and Timbre… Sans « edits » ni collages ! Il fut une époque lointaine où ces albums de percussions solos improvisés étaient monnaie courante (Bennink, Lytton, Centazzo, Oxley, Johansson, Schönenberg, Favre, Turner, Moss, Siracusa, Lê Quan …). Par la suite,  quelques-uns s’y sont encore risqué : Eddie Prévost et Gino Robair, avec Singular Pleasures, il y a plus d’une dizaine d’années, Tatsuya Nakatani, et tout récemment Paul Lytton à nouveau avec ? !  Alors voici Pool North d’Adam Golebiewski, une pièce rare en somme. Un solo de percussion nimbé de silence, de résonances et de fureurs est une expérience à part, tout comme le piano seul, mais dans une dimension toute autre, l’instrument n’étant pas tributaire d’un accordage ou d’échelles de notes conventionnelles.  Les peaux sont ici recouvertes d’objets qu’on froisse, secoue, frappe, gratte, frotte, avec une simultanéité finement coordonnée pour donner l’illusion d’un désordre en mouvement … Le grondement de cymbale frottée sur une peau du morceau d’entrée (Straight Mute) et ses variations inouïes avec les harmoniques vaut à lui seul l’achat du disque. Son langage se distingue clairement de celui d'Eddie Prévost (Loci of Change) ou de Tatsuya Nakatani. Chaque plage apporte sa portion de vie et d’invention et justifie une écoute répétée. N’hésitez pas un instant à plonger dans cet univers, vous en serez récompensé, même si le nom de l’artiste ne vous dit rien. Pour reprendre le terme en usage, foncièrement non-idiomatique et vraiment talentueux. Belle pochette en carton recyclé.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

http://adamgolebiewski.bandcamp.com/releases 

Sur 3 disques de Matthew Shipp & Michael Bisio

Matthew SHIPP TRIO

THE CONDUCT OF JAZZ

Thirsty Ear

Matthew Shipp : piano

Michael Bisio : contrebasse

Newman Taylor Baker : batterie

                  Chacun de ces trois albums est une nouvelle occasion d'admirer le travail entrepris par Matthew Shipp avec Michael Bisio. On sait Shipp très en verve depuis quelque temps. Certes son parcours est passionnant depuis ses débuts, en leader comme en sideman, mais ces dernières années l’ont vu peaufiner son art avec une cohérence et une confiance accrues, en solo, duo, trio et quartette. Il grave régulièrement diverses sessions studio et live pour le plus grand plaisir des auditeurs. Bisio est lui aussi un musicien extraordinaire, dont la variété de jeu se voit particulièrement bien mise en valeur par ces enregistrements. Ces deux-là « sont nés pour jouer ensemble » selon le journaliste Paul DeBarros.


                  Débutée en 2009 à l’occasion d’un concert en Sardaigne, la collaboration entre le pianiste et le contrebassiste produit donc de beaux fruits, en toute saison. Dans le trio du pianiste tout d’abord, où Newman Taylor Baker remplace le batteur Whit Dickey. « The Conduct of Jazz », affiche sans détour son appartenance au genre musical du titre. Un genre constamment revendiqué par Shipp et Bisio, même si leur esthétique tend à les rapprocher de la sphère impro plutôt que du mainstream. Le postérieur entre deux chaises ? Cette tension entre deux pôles rend de fait la musique passionnante. On ne sait jamais très bien où l’on se trouve. A l’Ouest, oui mais par rapport à quoi ? Pour ouverte que soit cette musique, les repères historiques affleurent toujours sous les doigts des instrumentistes. Dès l’esquisse puis le martèlement d’un motif obsessionnel en début de disque, nous voilà entrés dans le jazz cubiste de son auteur. Après les formidables « Root of Things » et « To Duke », le trio parvient à concilier l’unicité de son discours avec une présentation de plus en plus limpide et accessible, à moins que ce style ne me devienne familier avec le temps, les oreilles désormais calées sur les élans créatifs de ces résidents de New York. Foisonnement dans tous les coins, émulation maximale, l’auditeur se délecte de strates labyrinthiques où il fait bon se perdre. Des pages de commentaires n’y suffiraient pas. Tant de joie à sculpter l’air avec des sons et des notes ne peut manquer de toucher tout être pourvu de sensibilité.

Matthew SHIPP CHAMBER ENSEMBLE

THE GOSPEL ACCORDING TO MATTHEW & MICHAEL

RELATIVE PITCH

Matthew Shipp : piano

Michael Bisio : contrebasse

Mat Maneri : violon alto

 

                  Toujours avec Bisio, et cette fois le violoniste microtonal Mat Maneri, c’est un trio « de chambre » que propose le pianiste sur Relative Pitch (formidable label, trop méconnu en France, sur lequel on trouve aussi bien Michel Doneda que Thollem McDonasMagda Mayas que Jack Wright). Ne pas attendre toutefois de cette appellation qu’elle corresponde aux normes européennes associées à cette forme. Il est possible que le titre de l’album et le nom de la formation n’aient été décidés qu’après coup, non sans humour peut-être. La musique est quant à elle tout à fait sérieuse. Je mentionnais l’excellence de Michael Bisio, tant dans le domaine du swing (intense, forcément intense, à chaque frappe de corde) qu’en improvisation libre. A la moitié du programme, une piste en solo total lui est consacrée. Il montre alors ce qu’il a dans le ventre, et on en reste estomaqué! Plus loin, Shipp joue sur les cordes du piano, Bisio répondant par un jeu délibérément atonal. Une autre plage est intégralement vouée à un ostinato exécuté en un impressionnant unisson par la contrebasse et l’alto. Si le pianiste s’éclipse, l’idée de cette pièce semble lui revenir tant elle est proche de ses conceptions personnelles. La compagnie atypique de Maneri permet ainsi aux deux complices réguliers de développer des facettes inédites de leur talent, l'absence de batterie créant un nouvel espace de jeu, éloignant quelque peu les débats du terrain du jazz. Maneri conclut l’album par une pièce en solitaire : sa sonorité graniteuse, les échos et superpositions qu'il effectue en direct débouchent sur un résultat hypnotique. Cet « Evangile selon Matthieu et Michael » doit être considéré comme une aventure concluante qui mérite d’être poursuivie.

Matthew SHIPP/

Michael BISIO

LIVE IN SEATTLE

ARENA

Matthew Shipp : piano

Michael Bisio : contrebasse  

  

    En vinyle, voici « Live in Seattle », deuxième recueil (et premier live à paraître) du duo Shipp/Bisio, déjà responsables d’un mémorable « Floating Ice » en studio. Initiative heureuse que cette publication, car, si le duo se produit avec régularité aux Etats-Unis, l’auditeur du Vieux continent n’a que peu d’occasions d’en écouter les retombées. Comme à l’accoutumée avec Shipp, compositions de sa plume (certaines inédites) et relectures déstructurées (On Green Dolphin StreetMy Funny Valentine et un Where is the Love a priori inoffensif mais renfermant de fiers instants de free fulminant) se partagent le sillon. La restitution domestique n’endommage guère l’excitation de la performance. Si Shipp considère le trio comme le meilleur vecteur pour donner vie à ses idées, il faut constater que le duo permet aux deux hommes d’augmenter de quelques crans la prise de risque, de tenter de périlleuses virées vers l’inconnu. Quelle que soit la situation, ils retombent toujours sur leurs pattes, et laissent le monde un peu meilleur qu'ils l'ont trouvé – n'est-ce pas là tout ce que l'on peut attendre de l'art ? Le contrebassiste a des choses à dire, une immense culture et de la technique à revendre ; on a connu pire combinaison chez un musicien. De copieux passages en solo lui sont consacrés, quand il n’assure pas un drive implacable ou ne se livre à des déchaînements impromptus de la meilleure braise, avec un jeu d’archet des plus vivaces. La rapidité des interactions me laisse pantois. Autre source d’admiration quant aux coulisses de l'exploit, la nécessaire condition physique et la forte concentration mentale requises pour obtenir une telle acuité d’intention et disponibilité à l’instant présent – tracas du quotidien laissés au vestiaire, la place cédée aux muses. Ces héritiers des grands anciens (EllingtonMonkPowellWaldron pour le pianiste) et tenants de la fire music (GrimesMcPheeGayleSunny Murraypour Bisio), signent une nouvelle réussite grâce à leur travail en synergie humaine, artistique et spirituelle, nourri par la chaleur du moment et les encouragements d’un public bienveillant. Et comme la vie est parfois bien faite, ceux qui n’ont ni platine ni bourse bien garnie mais jouissent d’une connexion à internet peuvent écouter l’album sur le site d’Arena Music. Il est également disponible au téléchargement sur plusieurs sites de musique en ligne (mais on vous recommande plutôt l’acquisition du bel objet). Au dos de la pochette, Shipp écrit :« special thanks to jazz ». Difficile de faire plus concis !

David CRISTOL


REEDITIONS


Fred VAN HOVE

Peter JACQUEMYN - Damon SMITH

BURNS LONGER

Balance Point Acoustics 

BLP BPA-2

 

                  Le cédé revient – il « à la mode » ?? Voici que Damon Smith, le bassiste californien installé au Texas, réédite en compact digital ce beau trio de l’anversois Fred Van Hove, le génial pianiste de la free music, avec deux contrebasses jouées par le puissant Peter Jacquemyn et Damon Smith, lui-même. Ce concert a d’ailleurs bien failli ne pas avoir lieu, car le patron de l’Archiduc avait « double booké » cette soirée avec le trio Veryan Weston – Hannah Marshall – Ingrid Laubrock au même programme. La présence de Michaël Huon, un rare ingénieur du son, a immortalisé cette superbe rencontre, deux longues pièces de 27 et 39 minutes séparées par un interlude de 9 minutes et publiées en téléchargement par BPA. Fred Van Hove s’évade dans des cascades aussi limpides qu’échevelées. Ce qu’on aime par dessus-tout chez Van Hove sont ses accents imprévisibles et les couleurs de son magique toucher agitées par des mains qui s'ébrouent sur le clavier comme celles d'un enfant qui s'amuse. Les contrebasses sont sciées par un archet insistant, vrombissent, s’émancipent, glissent dans l’aigu, font corps l’une à l’autre ou se répondent en faisant vriller leurs harmoniques. Peter Jacquemyn et Damon Smith sont en quelque sorte les héritiers de Peter Kowald, un très proche ami de Van Hove qui a habité Anvers à l’époque héroïque de la formation du trio légendaire Brötzmann-Van Hove-Bennink entre 1968 et 1970. L’énergie de Van Hove (né en 1937) n‘a pas pris une ride : ses développements intenses où les deux mains se complètent et se surpassent, traçant des superpositions d’arcs et d’élancements croisés avec une aisance inouïe, un relâchement total comme s’il jouait une balade. Le très vite se métamorphose en lent sans que s’échappe cette sensation de vitesse et d’urgence, cette rapsodie insensée pleine d’émotions, flots bleus virevoltant sur une mer cruelle. 

Anthony BRAXTON & Derek BAILEY

DUO

Emanem 5038

                  Cet album fut en son temps considéré comme une borne miliaire de la free music, réunissant deux personnalités hors pair et insignes des deux facettes de la free music des années soixante / septante lors d’un concert historique organisé en 1974 par Martin Davidsonle fondateur d’Emanem et producteur de ce double album vinyle. Le lieu, Wigmore Hall, est l’antre du classique bon teint). Deux facettes : la musique afro-américaine libre et la composition contemporaine alternative, l’improvisation totale (Derek Bailey) et l’organisation de celle-ci (Anthony Braxton). Extraordinaire rencontre où Bailey utilise sa fameuse amplification stéréo avec deux pédales. Hautement recommandable ! Trève de commentaires, il faut écouter !! La pochette a un côté dérisoire avec les deux musiciens assis dans un moche jardinet de la banlieue londonienne, mais c'est voulu !! 

Evan PARKER

SOLO -THE SNAKE DECIDES

PSI 03.06

Dist. Improjazz

                  Encore une réédition, celle du dernier solo « absolu » d’Evan Parker pour son label Incus en 1986. Musique « archi-connue » pour les afficionados, mais comme il joue très peu en solo depuis une quinzaine d’années, ce disque devient un véritable must. The Snake Decides a été enregistré dans une église par l’as des as des ingénieurs du son, Michaël Gerzon, le génial inventeur du micro Soundfield. Ce génie de la prise de sons est un des plus grands inventeurs en la matière et fut le compagnon enthousiaste des improvisateurs radicaux londoniens durant les années 80.

                  Disparu trop tôt, Gerzon nous laisse en souvenir des enregistrements d’Evan Parker. Ce qu’il y a de particulier dans celui-ci, c’est que le niveau permet aux fréquences d’atteindre la limite ultime où le son live va « craquer ». Il en résulte une puissance sonore, un mordant, une vibration physique qui transforme l’écoute en transe. Variations faussement polyphoniques des extrêmes du sax soprano dont la perce conique permet à ce musicien, un des plus grands saxophonistes vivants, un jeu inouï avec les harmoniques. Avec un jeu de langue par à coups, la respiration circulaire, des doigtés croisés et une maîtrise surhumaine du son, Evan Parker crée un univers sonore démentiel où se croisent et se superposent des extensions hallucinatoires du souffle. Même si c’est devenu un « lieu commun » depuis 1977, c’est toujours aussi « Incroyable » !

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Dominique GRIMAUD & Véronique VILHET

"AAHH!"

BAM BALAM.RECORDS - VINYLE BBLP 028

                  La marche funèbre qui ouvre ce disque incite étrangement à la curiosité. Les premières pulsations hypnotisent l'auditeur dès les premières secondes et pourtant, la porte d'entrée ne se trouve pas en façade. Il va falloir faire le tour du bâtiment, passer et repasser devant, avant d'en trouver l'embrasure. Dominique Grimaud et Véronique Vilhet forment un duo hors norme. Une batterie, et quelques synthétiseurs analogiques pour une expression minimaliste et complexe à la fois. La batterie qui rappelle parfois la simplicité de Moe Tucker ne se donne pas en spectacle, elle vous agrippe, et ne vous lâche plus, comme une transe, un rythme tribal qui allonge le temps à grands renforts de battements de corps. Mais peu à peu, ce paysage dénudé s'habille de sons voluptueux qui se mêlent, s'entrelacent, les synthétiseurs analogiques de Dominique Grimaud donnent de la couleur à la toile. Pour ce premier album, le duo a choisi l'abstraction et la répétition, jusqu'à l'obsession. Cette obsession qui vous ensorcelle, vous tient tête. Rien ni personne ne semble pouvoir arrêter la course d'un morceau comme « AAHH !! » qui donne son titre à l'album, sauf cette cadence infernale qui se termine lentement et qui vient achever cette première face obsédante. La force première de ce disque, c'est cette façon que le duo a de vous happer littéralement, avec une économie de moyen pourtant impressionnante. « Hoho » démarre une fois de plus avec cette pulsation épidermique et basique. Les sons des synthétiseurs ne se frôlent jamais ici, ils s'entrechoquent, tels des drones qui déraillent allant systématiquement à l'encontre du métronome qui leur est opposé. Ce disque ne se picore pas, ne se survole pas, il se prend à bras le corps, comme une œuvre abstraite, mais sur laquelle il faut remettre l'ouvrage au lendemain, puis au surlendemain car bien malin est celui qui pourra dire avoir tout saisi de ce disque à la première écoute. Chaque titre semble vouloir répondre à l'autre, en faisant abstraction du précédent, mais aussi de toute forme de mélodie, toute forme de bâtisse, toute forme de forme. Si les structures de l'édifice sont d'une solidité ahurissante grâce à cette batterie présente sur toute la longueur du disque, le décor du bâtiment lui est en mouvement perpétuel. Oui, ce disque est un paradoxe. Un disque immobile qui répète sans fin le même motif et ne dit jamais deux fois la même chose. Passionnant à plus d'un titre, ce sillon creuse en profondeur les chemins tracés par tant d'autres. Musiques électroniques, musiques concrètes, musiques électro-acoustiques, musiques abstraites ? Musique tout simplement ? Cette folle envie qu'a chacun de vouloir coller une étiquette sur chaque note de musique comme pour trouver un repère n'a pas lieu d'être avec ce duo, et ce « AAHH !! » se veut être un cri de soulagement, comme pour dire qu'enfin, l'espace est à nous, la liberté de prendre le temps de placer ce que l'on veut où l'on veut, comme sur « Conrad » qui vient clore le disque avec des sons flottants, presque spatiaux, pour nous emmener loin et ailleurs, là où l'on se moque de tout ce que l'on pose sur les stickers qui tiennent à nous vendre un disque. Dominique Grimaud et Véronique Vilhet ne nous attrapent pas à grands renforts de références, ne citent jamais, ils évoquent au mieux. Mais si l'espace d'un instant vous vous donnez la peine de fermer les yeux, vous allez voyager. Assis dans une pièce sans mur, avec des sons qui vont arriver de partout, des silences qui vont vous en dire long, peut-être même sur vous même, vous allez pouvoir vous adonner à la seule chose qui vaille, la liberté. « AAHH !! » est un cri de liberté, ce qui explique sans doute pourquoi ce disque, si beau et si complexe à la fois, se mérite car il faut parfois se battre, pour défendre sa liberté.

ESTHER


Andrew LISLE

Simon ROSE

Daniel THOMPSON

THE SPRING TRIO

CRAM RECORDS

https://cramrecords.bandcamp.com

                  A l’heure où j’écris ces lignes, The Spring Trio n’est pas encore sur le bandcamp de Cram records, mais il a tourné en boucle sur ma chaîne. Concert entier enregistré aux Foley Street Improvised Music Concert Series en avril 2014, cet enregistrement bénéficie de la possibilité pour le groupe de jouer d’une seule traite plus de cinquante minutes. Il est de tradition que les gigs londoniens soient partagés en trois ou quatre sets avec chaque fois un groupe différent. La perspective de pouvoir développer leur entente musicale sur la durée permet aux improvisateurs d’aller jusqu’au bout de leurs idées et moods du moment et d’atteindre un réel point de non retour.  Le guitariste Daniel Thompson, qui programme la série de Foley Street, au premier étage du pub King and Queen (1 Foley Street) à deux pas de l’artère commerçante d’Oxford Street, a voulu expressément réserver deux parties par soirée pour chaque formation invitée:  https://foleystreet.wordpress.com/past-concerts/ . Le rêve pour qui a vraiment quelque chose à dire. Et donc, après une pièce de résistance de 38 minutes, il y a encore deux morceaux de huit et sept minutes. Durant plusieurs longs moments du concert, le saxophoniste (baryton) Simon Rose est au centre du trio, entraînant le percussionniste  Andrew Lisle et le guitariste Daniel Thompson dans les spirales de sa respiration circulaire mouvante truffées d’harmoniques. Mais leur itinéraire est parsemé de séquences d’échanges ou de moments diaphanes, intimes où Rose égrène une harmonique dont il modifie l’ampleur, le volume ou la hauteur avec une belle précision par dessus les grattements et griffures de la six cordes. Lisle sollicite les frictions des  cymbales avec un archet ou à la pointe de ses baguettes.  Il n’hésite pas à le faire lorsque le trio tourne à plein régime faisant écho aux morsures du saxophoniste sans qu’en sente ralentir la cadence. Du grand art dans certains détails et une volonté de créer du neuf avec un langage sonore éprouvé en mettant en correspondance les inventions individuelles avec un réel à-propos. Tout au long de ce set inventif, des moments ébouriffants ou des micro-détails requièrent l’attention et font vraiment plaisir. On n’est pas venu pour rien … Moi je vote pour !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Daniel SCHLÄPPI

MORE ESSENTIALS

CATWALK – CW150013-2

Daniel Schläppi (b) et Marc Copland (p).

Sortie le 12 janvier 2016

Le contrebassiste Daniel Schläppi et le pianiste Marc Copland se sont rencontrés en 2010 et ils enregistrent Essentials en 2012. Les voilà de nouveau réunis pour More Essentials, qui sort le 12 janvier, toujours chez Catwalk, le label de Schläppi et de Tomas Sauter.

Au répertoire, cinq improvisations, « Essential 9 » à « Essential 13 », qui prolongent les huit du premier disque, « LST », signé Copland, une chanson de Joni Mitchell, « Rainy Night House », et, comme dans leur premier opus, des standards : « Blue In Green » de Bill Evans et Miles Davis, « Estate » de Bruno Martino et Bruno Brighetti, « All of Me » de Gerald Mark et Seymour Simons, « Gloria’s Step » de Scott LaFaro, « Song Fo My Father » d’Horace Silver, une reprise de « Yesterday » d‘Otto Harbach et Jerome Kern, et « My Little Suede Shoes » de Charlie Parker.

Dans les faits, le duo est plutôt un trio contrebasse – main gauche – main droite tant la musique circule de l’un à l’autre. Schläppi alterne des lignes de basse graves et charpentées, des walking entraînantes, des chorus mélodieux et puissants, des motifs slappés... Copland joue tour à tour dans une veine contemporaine, parsemée de touches lyriques et raffinées, ou mainstream, avec un swing vigoureux. « Musique de chambre contemporaine » : si More Essentials s’inscrit tout à fait dans la ligne éditoriale de Catwalk, la musique de Schläppi et Copland a quand même une forte ascendance jazz.

THE MIRROR UNIT Tim O’DWYER &

Georg WISSEL

WIND MAKES WEATHER

Creative sources 311

                  On ne pourrait  recommander l’entièreté du catalogue Creative Sources vu son expansion faramineuse, mais la sagacité et l’esprit d’analyse de son responsable, Ernesto Rodrigues, fait que nombre de parutions récentes sont de réels plaisirs de l’écoute et certaines peuvent servir de pièces à convictions dans un grand jury « sérieux » en ce qui concerne la validité de l’improvisation libre comme méthode de création musicale contemporaine. Des enregistrements qui n’auraient pas à rougir face à celle de compositeurs chevronnés au niveau du contenu et de la fascination de l’auditeur averti. Voici un excellent exemple : the Mirror Unit. Il était une époque où les duos de saxophone faisaient florès : les années’ 74 jusque 81, lors du grand boom de la free-music post free-jazz. Braxton, Lacy, Evan Parker montraient alors la voie. The Mirror Unit, qui réunit face-à-face deux saxophonistes parmi les meilleurs de la scène improvisée, est la plus belle prolongation de cet esprit novateur qu’il m’ait été donné d’entendre dans cette démarche : deux becs, deux anches, deux colonnes d’air, des clés, deux souffles, le tout animé par une collusion totale et avec l’aide de préparations de l’instrument, le sax alto. Tim O’Dwyer et Georg Wissel créent ici une œuvre singulière, une musique exigeante, voluptueuse, radicale, inspirée. L’un est originaire d’Australie, l’autre de Cologne. Certains croient que la musique improvisée s’arrête à quelques noms – notoriété oblige - balisés par une critique moutonnière. Voici donc un chef d’œuvre, égal à mon avis, à l’excellente collaboration d’Evan Parker et Urs Leimgruber, Twins (Clean Feed). Avec ingéniosité, ils ont trafiqué leurs saxophones en y insérant des objets (gobelets plastiques, par exemple) pour produire d’autres sons. Si leur connivence dans le jeu « conventionnel » est totale avec ces figures et ces intervalles qui s’emboîtent comme par miracle (#1 Authentic City), leur osmose dans les sifflements et bruissements d’infra-sons, scories du souffle, est renversante. Une basse cour déjantée mue par une logique insoupçonnable… la variété des timbres, leur dynamique et leurs interrelations font que des écoutes répétées en délivrent à chaque fois une multiplicité d’instants de grâce. Leur musique basée sur une écoute mutuelle exigeante se présente à la fois comme une recherche de sons effrénée et une architecture minutieuse. Chaque pièce (il y en a huit) a son propre champ d’investigation et pourrait faire figure de composition. Je ne vous fais pas la description par le détail, car, comme je l’ai déjà écrit, c’est une perte de temps, tant cette musique est belle à écouter et réécouter encore et encore…  Un tel chef d’œuvre ne pouvait qu’être enregistré  à Wuppertal au Peter Kowald Ort. Pochette ornée d'une peinture de Turner. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG 

SURNATURAL ORCHESTRA

RONDE

ABSILONE

Fanny Menegoz (fl, vocc), Clea Torales (fl), Adrien Amey (ss, kbd), Baptiste Bouquin (as, ss), Jeannot Salvatori (as), Robin Fincker (ts), Nicolas Stephan (ts), Fabrice Theuillon (bs, electro), Julien Rousseau (tp), Antoine Berjeaut (tp), Izidor Leitinger (tp), François Roche-Juarez (tb), Hanno Baumfelder (tb), Judith Wekstein (b tb), Boris Boublil (p, kbd), Laurent Géhant (sousaphone), Antonin Leymarie (d) et Sylvain Lemêtre (perc)

Sortie le 20 janvier 2016

Depuis près de quinze ans, le Surnatural Orchestra, collectif d’une petite vingtaine de musiciens férus de soundpainting, a déjà enregistré sept disques. Le 20 janvier, le Surnatural Orchestra sort Ronde chez NoMadMusic, qu’il présente au Carreau du Temple les 20 et 21 janvier, dans le cadre de la Jazz Fabric. 

Les sept morceaux sont signés des musiciens de l’orchestre, et Ferry Heijen – leader de la formation néerlandaise De Kift – a épaulé le Surnatural Orchestra.

Croisements de voix, contrepoints, sections à l’unisson… la musique se déchaîne dans un foisonnement parfaitement organisé. Comme dans un concerto, les solistes prennent la parole dans ce décor touffu et mettent une bonne dose d’effets dirty, bluesy ou rock, tendance Frank Zappa ou le Jaco Pastorius de Twins. Les rythmes – titre oblige – sont plutôt vifs, l’orchestre joue aussi avec le volume sonore et l’instrumentation, qui fait la part belle aux soufflants, rappelle évidemment celle des fanfares. Ronde est joyeux et sans soucis : les danses savantes du Surnatural Orchestra nous entraînent irrémédiablement.

Bob HATTEAU

Larry YOUNG

IN PARIS – THE ORTF RECORDINGS

Resonance Records

Larry Young : orgue et piano

Jack Diéval : piano

Nathan Davis, Jean-Claude Fohrenbach : saxophone ténor

Woody Shaw, Sonny Grey : trompette

Jacques B. Hess : contrebasse

Billy Brooks, Franco Manzecchi : batterie

Jacky Bamboo : congas

 

                  Ce double-album est consacré à des enregistrements parisiens (et inédits depuis leur diffusion initiale) de l’organiste Larry Young (1940-1978), qui, après avoir aligné les sessions sur Prestige et Blue Note, inventa le jazz-rock avec Tony Williams et John McLaughlin(Lifetime) et signa une belle tranche de free jazz spirituel avec l’album « Lawrence of Newark » en 1973. Ces bandes proviennent d’émissions de radio et manifestations scéniques survenues en 1965. Un copieux livret (68 pages) donne des éclairages bienvenus sur le contexte de ces captations. Sa lecture vient rappeler à quel point ces années ont été riches en développements artistiques tous azimuts, opportunités de jouer, mais aussi en collecte et aide au retentissement de la musique par des institutions bienveillantes disposant alors de moyens adéquats. Cette édition se signale par sa minutie ; on peut lire (en anglais) les propos passionnants d’André Francis, Nathan DavisBill LaswellJohn Medeski, des textes de John McLaughlin et du fils de Larry Young, tous contactés pour cette parution. Les producteurs y vont aussi de leur plume. Le projet résulte d’une coopération entre le label Resonance et les services de l’INA représentés par Pascal Rozat, par ailleurs collaborateur à Jazz Magazine. Plus qu’une simple publication d’archives, c’est une mise en perspective historique très fournie qui nous est proposée ici. Plusieurs compositions de l’organiste – et pianiste – sont abordées. Ses principales sources d’inspiration se nomment John ColtraneMcCoy Tyner et Wayne Shorter. Les notes parlent même d’influences plus profondes – et communes avec Bill Evans – venues de la musique de compositeurs hongrois – on veut bien le croire. Le leader et ses accompagnateurs, au premier rang desquels Nathan Davis & Woody Shaw, virevoltent tout leur saoul, sur un swing tendu comme un arc par des sections rythmiques aussi complices que des œufs et du bacon. D’autres morceaux se basent plus prosaïquement sur le blues. Si l’orgue était en vogue durant toute la décennie 1960, le rhythm’n’blues de Jimmy McGriffJack McDuffReuben WilsonDr. Lonnie Smith ou Richard « Groove » Holmes profitant du succès de Jimmy Smith, Young se distinguait de ses confrères par un jeu moins spectaculaire et une appétence de plus en plus affirmée pour l’innovation. Quatre ans avant la création du trio Lifetime, ces enregistrements s’inscrivent encore dans un post-bop généreux typique de son époque, mais on sent l’artiste travaillé par l’idée d’agrandir les murs de la maison jazz. La qualité sonore oscille entre le bon et l’excellent, l’écoute est revigorante, la qualité éditoriale plus que soignée : cette exhumation n’a rien de superfétatoire.

David CRISTOL

OPEN FIELD + BURTON GREENE

FLOWER STALK

CIPSELA CIP 002

https://cipsela.bandcamp.com/album/flower-stalk

                  Cipsela est un micro- label portuguais qui a publié un cédé énorme : Carlos Zingaro Live at Mosteiro de Santa Clara a Velha, une œuvre étincelante, homogène et palpitante de bout en bout par un violoniste exceptionnel. Elle a été chroniquée ici même. Voici un autre violoniste, alto celui-là, au sein du groupe Open FieldJoão Camões, qui mérite une écoute attentive (Bien Mental avec Foussat et Parle, FOU records) pour son expressivité salutaire. Lui et ses deux camarades du trio Open Field, le bassiste José Miguel Pereira et le guitariste (nylon acoustique) Marcelo dos Reis, créent des univers dans lesquels le pianiste vétéran Burton Greene n’a qu’à se glisser en fonction de l’orientation musicale de chaque morceau. Open Field, champ ouvert, semble-t-il à des esthétiques variées qui vont d’une musique de chambre feutrée et vingtiémiste  à l’expressionnisme fougueux (Camões dans Rising Intensity). Le guitariste Marcelo dos Reis a une approche « classique » épurée et le bassiste tient un rôle de soutien dans Angels on the Roof où s’intègre adroitement les superbes sonorités deBurton Greene au piano préparé. Une atmosphère en suspens, minimaliste s’étire et lorsque les notes du piano s’égrènent, les rôles se renversent et les cordistes frottent, créant une ambiance éthérée, sifflante, qui s’enfonce petit à petit dans le silence. On the Edge est lancé par un thème ornettien au violon alto auquel se joignent les notes de la basse et la toile de la guitare. De ce thème,  le violon développe une improvisation jusqu’à une accélération où le piano se joint à eux en entraînant le groupe dans des ostinatos changeants où le rôle moteur est partagé par Greene et Camoès. Lorsque le solo de Camoès se met à déraper, un signal est donné et on admire la facilité avec laquelle le pianiste plonge dans les cordages et révèle des sonorités peu usitées du piano préparé. Le guitariste n’est pas en reste non plus dans cette ambiance musique contemporaine cagienne. Le contraste sonore entre le piano de BG et l’alto expressionniste est total. On pense à Billy Bang ou à Leroy Jenkins, tant la sonorité de Camões est « nasalisée ». Greene Hands dévoile la superbe sonorité du pianiste au toucher cristallin vraiment remarquable. Dans le dernier morceau, Joao Camoès souffle dans un mey, et cela fait un écho intéressant à la pratique des musiques moyen-orientales et yiddish de Burton Greene, un expert en ce domaine. L’absence de batterie et de souffleur et l’assemblage « disparate » (une guitare classique avec un grand piano, c’est compliqué à agencer) du groupe fait de ce disque  attachant, un bon exemple de comment il y a moyen de tenir la route avec un groupe un tant soit peu disparate et d’intéresser le public d’un concert avec la meilleure volonté du monde et sans se prendre au sérieux. Un disque qu’on aime à écouter comme le morceau atypique qui clôture le disque, Ancient Shit, et dont la métrique particulière, très folklore imaginaire et accentuée par des claves sonores et le piano préparé, apporte un touche de fraîcheur un peu cinglée et bien réjouissante. Il faudrait inviter Burton Greene çà et là plus souvent, il est complètement cool !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 POSSIBLE(S) QUARTET

ORCHESTIQUE

Instant Music Records – IMR010

Rémi Gaudillat (tp), Fred Roudet (tp), Loïc Bachevillier (tb) et Laurent Vichard (cl)

Sortie le 23 janvier 2016

 

Depuis 2012, le Possible(s) Quartet régale les oreilles des auditeurs de France et de Navarre. Le Possible(s) Quartet ce sont les trompettes et bugles de Rémi Gaudillat et Fred Roudet, le trombone de Loïc Bachevillier et les clarinettes de Laurent Vichard. En 2013, le Possible(s) Quartet sort Le Chant des Possibles chez Instant Music Records et récidive le 23 janvier, avec Orchestique. 

D’après le Littré (le mot n’est pas dans le Petit Larousse…), dans la Grèce Antique, l’orchestique est liée à la gymnastique, mais aussi à la danse et à la pantomime… Le Possible(s) Quartet annonce la couleur ! Les dix morceaux sont signés Gaudillat, Vichard ou Bachevillier.

La fanfare de chambre de Gaudillat confirme que quatre peuvent sonner comme douze ! Les interactions constantes et les constructions sophistiquées maintiennent en haleine du début à la fin. En l’absence de contrebasse et de batterie, les soufflants intercalent des pédales et des riffs qui remplacent la section rythmique, et assurent une pulsation énergique. Les lignes en contre-chants évoquent souvent la musique médiévale, voire baroque. Dans la continuité du Chant des PossiblesOrchestique propose une musique inventive chargée d’émotions vivifiantes.

Bob HATTEAU

BROWNE / THOMPSON / SANDERSON

THE 1926 FLOOR POLISH VARIATIONS

LINEAR OBSESSIONAL RECORDINGS

2014 LOR 059 - 50 copies.

http://www.linearobsessional.org

                  Un concert enregistré à Aylesbury, la patrie de Lol Coxhill. Mark Browne sax alto & collected objects, Daniel Thompson acoustic guitar, Richard Sanderson melodeon : soit trois activistes de l’improvisation londonienne. Celle-ci s’est distinguée par l’émergence de personnalités hors norme qui ont eu une influence considérable sur la free-music, de AMM à John Stevens, d’Evan Parker et Derek Bailey à Paul Rutherford, Barry Guy et Lol Coxhill, sans oublier les percussionnistes Tony Oxley, Paul Lytton et Roger Turner, etc etc… et un sens de la communauté qui fait que quiconque pratique cette musique se sent le bienvenu et devient involved. Comme une partie des pionniers disparaissent (Stevens, Bailey, Hugh Davies, Rutherford, Coxhill, Elton, Tony Marsh) et que plusieurs musiciens ont quitté la ville (Keith Tippett, Trevor Watts, Phil Wachsmann, Evan Parker, Maggie Nicols, Mark Sanders) ou le pays (Oxley, Lytton, Paul Rogers, Simon H Fell, Simon Picard, Louis Moholo), le paysage improvisé londonien des années 2010 n’en demeure pas moins riche, contrasté, improbable et toujours aussi attractif. Produit à petite échelle par un incontournable, Richard Sanderson, musicien électronique inventif, sur son label à coucher dehors, The 1926 Floor Polish Variations relate une tentative réussie de marier la chèvre et le chou avec talent, une part d’ironie, de fausse candeur et une conviction imperturbable. Il en résulte de belles inventions individuelles du saxophoniste Mark Browne, épigone du free playing tous azymuths mouvance Evan Parker - John Butcher et du guitariste acoustique Daniel Thompson dont la voie complète heureusement celle de John Russell. Le mélodeon de Sanderson  liant les deux instruments dans le trio avec un air détaché. Pour l’information, le mélodeon est un accordéon diatonique bi-sonore. Il comporte une rangée de boutons (10 le plus souvent) pour la mélodie à la main droite et 2 (le plus souvent) ou 4 soupapes pour l'accompagnement à la main gauche. La partie mélodique dispose de 4 voix (rarement 3) qui peuvent être mise en jeu ou hors jeu individuellement par des tirettes. La pièce de résistance du concert qui suit 3 morceaux de taille moyenne entre 5 et 9 minutes, The Right Foot In The Door, nous fait entendre Richard Sanderson perpétrer des sons extrêmes son instrument. On croirait une basse cour qui s’étrangle, alors qu’il distille ailleurs une atmosphère de manoir hanté. Mark Browne pointe des harmoniques ultimes et vrille la colonne d’air dans une stridence vocalisée. Ce disque est un témoignage vivant de cette habitude qu’ont les improvisateurs londoniens d’essayer tout ce qui est possible entre les personnalités les plus diversifiées de leur communauté, pour voir ce qui va se passer et aussi par un sentiment d’amitié et d’admiration mutuelle. Sentiment qui chez eux a plus de poids que tout le reste. Et donc, on trouve dans ce disque des choses curieuses qui méritent d’être découvertes.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Antonio SANCHEZ & MIGRATION

THE MERIDIAN SUITE

CamJazz – CAMJ 7890-2

Sortie le 10 juillet 2015

Entre le Pat Metheny Unit Group (Kin), le trio d’Enrico Pieranunzi (Stories) et ses propres projets (Three Times Three), Antonio Sanchez est sur tous les fronts ! Toujours chez CamJazz, le batteur publie The Meridian Suite en compagnie de son quartet Migration –Seamus Blake au saxophone ténor, John Escreet aux claviers et Matt Brewer à la basse – auquel s’ajoutent deux invités : la chanteuse Thana Alexa et le guitariste Adam Rogers

 

Sanchez a composé les cinq mouvements de The Meridian Suite sans se préoccuper des contraintes de temps, ni de styles, mais de manière à « refléter tout ce que je suis aujourd’hui, en tant que compositeur, artiste et être humain ». Les moreaux durent de quatre (« Magnetic Currents ») à vingt minutes (« Pathways Of The Mind »), se succèdent parfois sans transition (à partir de « Channels Of Energy »), enchaînent les décors (les interludes de « Grids And Patterns ») et mettent en musique des ambiances qui traduisent les différents langages qu’affectionne Sanchez : « Grids And Patterns » part d’un motif latin jazz, « Imaginary Lines » explore la chanson, « Channels Of Energy » s’aventure dans l’électro, quant à « Magnetic Currents » et « Patways Of The Mind », ils relèvent de l’avant-garde, un peu dans un esprit « shorterien ». Même si la batterie est puissante et touffue de bout en bout, The Meridian Suite s’attache avant tout au collectif, avec des unissons efficaces entre le saxophone ténor et la voix, des lignes de basse qui grondent, des montées en tension vigoureuses, des chorus nerveux, des échanges denses…

The Meridian Suite propose une musique à la fois exubérante et personnelle, le miroir d’une œuvre en pleine maturation.

Bob HATTEAU


Rinji FUKUOKA &

Michel HENRITZI

"DESCENT TO THE SUN"

Lp BAM BALAM.RECORDS BBLP 021

                  Il suffit de quelques secondes pour comprendre que de ce bouillon sensoriel, l'auditeur ne pourra sortir indemne. En effet, la plupart des drones et des matières sonores s'insinuent en lenteur, en douceur, pour ne pas dire en cachette. Souvent, le point de départ s'apparente au vide, à l'absence. Fukuoka Rinji et Michel Henritzi nous livrent, avec « Descent To the Sun », une pièce étrangement monolithique qui semble, dès le départ, toucher au zénith. A la première seconde, le morceau démarre en trombes, avec ce flot de cordes grinçantes, marquées par des réverbérations qui ne sont pas sans rappeler certaines productions du shoegazing. Imaginons un instant les méthodes de travail de Charlemagne Palestine, de la Monte Young voire plus probablement Terry Riley et bien entendu, Tony Conrad, appliquées par My Bloody Valentine. Voilà ce que peut évoquer le travail de Fukuoka Rinji et Michel Henritzi, en tout cas dans les premières minutes. C'est un peu le monolithe de Kubrick qui vous tombe tout à coup dessus, sans même que vous vous en doutiez. Sur ce troisième opus, le duo entre le japonais et le français se veut être un hommage concret à Henry Flynt et au Dream Syndicate. « Descent To The Sun » se place comme une boucle continue de cordes frottées, de sons malaxés et de crissements incessants, sans nul chemin, sans nul repère. En effet, ici, les routes ne mènent pas ailleurs, elles ramènent sans cesse au même point. Mais bien vite, la route se referme derrière vous, comme pour vous faire entendre qu'une fois un pied posé sur cette voie, il est impossible de rebrousser chemin. Il est alors vain de faire l'impasse, il faudra avancer, dans le noir, comme dans un long couloir aux lumières éteintes, et sans point de mire. La référence à Tony Conrad est alors évidente, et Fukuoka Rinji semble maltraiter un violon jusqu'aux sangs, alors que derrières, les boucles, les sons, les atmosphères tournoient à l'envi et sans fin. « Descent To The Sun » s'enfile dans un paradoxe par ailleurs troublant : Etre immobile et en perpétuel mouvement à la fois. En effet, pas une seconde n'est la même que la suivante et pourtant, cette longue pièce de quarante minutes semble se jouer comme une boucle dès les premiers instants, ce qui n'est pas sans conséquence sur l'auditeur qui, noyé sous un flot bruitiste et parasitaire, se perd facilement au milieu d'une bande sonore qui peut sembler cauchemardesque. Et pourtant, malgré un inconfort certain, l'hypnose fonctionne, et l'auditeur est happé, comme sous un train à pleine vitesse, et se laisse embarquer pour un pays inconnu. Dans sa seconde moitié, « Descent To the Sun » résonne alors comme une vibrante œuvre chaotique, car moins statique. Les champs évoluent, au gré des fréquences triturées, mais le voyage reste toujours aussi mouvementé et la destination saturée. A mesure que l'on avance, le morceau se voit couvert de couches sonores toujours plus agressives, mais le mixage, axé sur le centre, ne donne pas l'occasion au son de prendre de l'ampleur, ce qui rend l'accès plus délicat, mais aussi plus pertinent. C'est en effet en partie dans ce mix à la limite du mono que l'agression sonore puise toute sa force. Les ressacs permanents qui arrosent l'ambiance vous attrapent et vous font tanguer jusqu'à perdre la moindre forme de repère et le duo vous épuise à grands renforts d'assauts extatiques. Il suffit de fermer les yeux un instant et d'imaginer les deux musiciens livrant une performance live de cette œuvre pour les voir terminant les quarante minutes bouclées sur fond de marasme, pour voir les peaux saigner sur les archets, sur les potards et sur bande. Le disque se termine moins brutalement qu'il n'avait commencé, comme pour s'excuser ou laisser une chance à l'auditeur de survivre à pareilles tensions. Une fin de disque sur fond d'apocalypse décharné, de restes de décor abandonnés, ou de reliefs dénudés qui en termine avec vous après avoir distordu de toutes ses forces vos nerfs et votre attention. Un disque à la beauté austère et monacale qui ne permet pas l'écoute en demi-teinte mais qui requiert, au contraire, tout votre abandon.

ESTHER


NAKED TRUTH

AVIAN THUG

Graham Haynes : tp, electronics, Lorenzo Feliciati : basse, guitares

Roy Powell : orgue Hammond, synthétiseurs, piano préparé

Pat Mastelotto : batterie & percussions

 

                  « Avian Thug » est le troisième album de ce quartette et le premier à atteindre mes oreilles. La trompette de Graham Haynes, fréquent partenaire de Bill Laswell (ici producteur) est particulièrement bien mise en valeur. Son jeu est plus percutant que celui de Nils Petter Molvaer, moins torturé et expérimental que celui de Toshinori Kondo ; et sa sonorité éclatante peut être considérée comme un pendant lumineux aux sombres trames échafaudées par le bassiste électrique. Le quartette allie robustesse et acuité, et ne manquera pas d’évoquer les directions prises par Miles Davis sur les bouillants « Dark Magus » et « Agharta » ; une influence parmi d’autres. Il n’est pas difficile d’imaginer l’ampleur que ce jazz-rock solaire et rythmique doit prendre en live. Ne tournant guère dans nos contrées, Naked Truth serait pourtant le genre de groupe à même de réconcilier dans une salle amateurs d’orfèvrerie sonore, public « rock » féru de décibels et jazzfans ouverts aux expériences inusuelles. Tous trouveront leur bonheur dans l’un ou l’autre aspect (ou leur combinaison) d’une musique aux vertus enivrantes. Outre le cuivre de Haynes, on admirera la basse onduleuse de Feliciati, le jeu alternativement véloce (à l’orgue) et en retrait (aux claviers) de Powell et le drumming foisonnant de Mastelloto, venu de chez King Crimson et dont les percussions électriques lui permettent de privilégier la singularité des sons sur la puissance de la frappe.

David CRISTOL

DO TELL

PLAYS THE MUSIC OF JULIUS HEMPHILL

HOT END

AMIRANI

http://www.amiranirecords.com/artists/do-tell 

 

                  Mark Weaver au tuba, Dan Clucas au cornet et Dave Wayne à la batterie interprètent six compositions du saxophoniste disparu. Julius Hemphill nous a laissé des compositions inoubliables comme Dogon A.D., The Hard Blues ou G Song. Sorry pour mon ignorance, mais ce sont les seules que j’ai écoutées il y a quasiment quarante ans.  Particulièrement Dogon AD avec Baikida EJ Carroll à la trompette, Abdul Wadud au violoncelle et Phil Wilson à la batterie sur l’album éponyme (Arista Freedom). Ici la version du trio DoTell donne plus d’espace à la batterie alors que la partie de Phil Wilson était minimaliste pour donner de l’espace au violoncelle. Le tuba pulse le rythme dans une voie relativement proche de celle du violoncelliste de l’enregistrement original de 1972 (Dogon AD Mbari réédité par Arista). Le cornettiste prend sur lui la partie soliste avec les honneurs après avoir marqué les accents du thème aux instants précis ce qui fait tout le sel de ce morceau inoubliable. La musique d’Hemphill est gorgée de blues et nous faisait entendre des échos chitlin du Rn’B du Sud. Cet aspect afro-américain spécifique est bien rendu par le cornettiste soulful à souhait. Cette filiation blues est moins prégnante ici, car Do Tell s’est attaché avant tout à rendre intéressant l’aspect formel des compositions, de leurs éléments rythmiques et mélodiques et leur interaction. Le cornettiste, tout-à-fait dans la lignée deep soul, a bien du mérite à souffler et à faire vibrer son instrument, un des plus difficiles à manier. J’aime vraiment ce qu’il fait , comme dans the Hard Blues.  En écoutant cet excellent souffleur et en le comparant avec Bobby Bradford, vous comprenez pourquoi BB est considéré par les musiciens comme un génie de l’instrument et qu’il avait sa place dans le quartet d’Ornette vers 1962. Cela n’enlève rien au talent de Dan Clucas. De même, Mark Weaver a une belle mise en place en apportant le zeste de funk nécessaire à la musique du trio. La cohérence et la mise en place de l’ensemble et le son du cornet créent une belle carte de visite pour une musique vivante qui réjouira le public curieux du Nouveau Mexique et alentour.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Frode GJERSTAD Fred LOMBERG-HOLM Nick STEPHENS Louis MOHOLO

DISTANT GROOVE

FMR cd385-115

                  Alternant la clarinette et le sax alto avec un coup de clarinette basse, le souvent inspiré Frode Gjerstad est entouré d’une solide équipe d’improvisateurs de haut-vol. Louis Moholo est une légende vivante de la batterie. On l’entendit déjà, il y a presque cinquante ans, à Antibes avec les Blue Notes, à Buenos Aires avec Steve Lacy et à Amougies avec Chris Mc Gregor. Depuis lors, il ne s’est jamais arrêté de jouer exclusivement avec ses compagnons les plus proches sans chercher à faire carrière tous azimuts. Keith Tippett, Elton Dean, Mc Gregor, Harry Miller, Irene Schweizer, Jason Yarde, Sean Bergin, Tchicaï à l’occasion. Nick Stephens fut le lieutenant de John Stevens durant une vingtaine d’années dans de nombreux groupes et s’est révélé un super-contrebassiste entre autres avec Frode Gjerstad. Son labelLoose Torque a documenté leur association durable avec un bel album avec Louis Moholo. Gjerstad a débuté sa carrière dans les années 80 avec John Stevens et Johnny Dyani dans le trio Detail, quoi de plus naturel et logique que de le retrouver aujourd’hui avec Stephens et Moholo, soit LE bassiste et LE batteur  de référence de chacun de ces musiciens disparus et inoubliables. Le violoncelliste chicagoan Fred Lonberg-Holm  est un véritable routier de l’improvisation ayant travaillé intensivement avec le batteur Michael Zerang, Hamid Drake, Ken Vandermark et dans le Peter Brôtzmann Octet. On le trouve aussi dans l’improvisation libre pointue avec Charlotte Hug ou John Russell. Et donc son association avec Zerang et Hamid Drake ne peut que le mener à jouer avec  le sud-africain Louis Moholo, car ces deux percussionnistes sont connectés à une autre conception des rythmes, plus africains qu’afro-américains. Et comme Gjerstad a aussi pas mal joué avec Hamid Drake … Donc, tout çà pour dire que la réunion de ces musiciens est véritablement organique et basée sur des connivences profondément amicales. Des vies entières. Le titre Distant Groove semble nous informer que cette session est consacrée à des improvisations à l’écart de ce free-jazz bouillonnant et musclé auquel on serait en droit de s’attendre de leur part. Ils tissent leurs toiles en créant un espace pour que chaque musicien puisse « respirer », bien souvent en « pulsations » en fréquences lentes ou medium. Ce relâchement dans l’effort permet au saxophoniste d’explorer les altérations des timbres et les variations infinies du cri et des harmoniques. Dans ce contexte, Gjerstad ne joue pas « au-dessus » des trois autres comme le font généralement moult saxophonistes free expressionnistes qui pilotent littéralement leur trio avec une énergie projetée au maximum. Le norvégien, lui, intériorise plus ses interventions au sein du quartet dans un rapport d’égalité sonore, aidé en cela par l’approche d’écoute mutuelle du violoncelliste. Nous avons donc affaire à un Louis Moholo coloriste inspiré des sons, loin de l’onde de choc polyrythmique  qui soulève littéralement un orchestre. L’album Sult (FMR) du duo Moholo – Gjerstad était une belle surprise d’interactions subtiles. On retrouve ici cette volonté de découverte interpersonnelle où chacun épaule les autres ou s’échappe instinctivement des contraintes en proposant d’autres voies. Un bel album.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Jean Brice GODET QUARTET

MUJÔ

FOU RECORDS FR CD 16

01 56 83 72 56

Jean Brice Godet : cl ; Michaël Attias : as ; Pascal Niggenkemper : db ; Carlo Costa : dr

                  A part le contrebassiste franco-allemand Pascal Niggen-kemper, assez connu en France (Trio Baloni avec Franz Loriot et le clarinettiste/saxophoniste Joachim Badenhorst, les autres musiciens évoluent le plus souvent aux USA ; le batteur italien Carlo Costa vit à New York depuis 2005, Attias vit là-bas depuis une vingtaine d’années et Godet fait l’aller-retour avec les Etats-Unis depuis 2009 ; il a joué avec Braxton et en 2011 a monté le quatuor de clarinettes Watt, a travaillé avec Joëlle Léandre, Mike Ladd, Benjamin Sanz, fait des remplacements dans l’ONJ Benoit… Le Mujô 4tet a été créé à Brooklyn en 2012 et ce présent cd enregistré au même endroit en 2013 et 2014 en studio. Il s’inspire de la culture japonaise aussi bien musicale que littéraire. Néanmoins, le premier morceau est assez proche du Chico Hamilton 5tet avec Eric Dolphy, Godet étant incontestablement un disciple du "passeur" et de Louis Sclavis. Le contrepoint, on l’aura compris, est omniprésent, donnant un free jazz de chambre très agréable ; on y retrouve Jimmy Giuffre et Lee Konitz. Niggenkemper à l’archet sonne comme les cellistes d’Hamilton, Fred Katz ou Nathan Gershman. Tout cela n’empêche pas l’ensemble d’être grandement roboratif. Dans "Mujô" où Attias souffle comme un damné, dans "Ballade suspendue" qui est tout à fait dans la veine de ce jazz west-coast qui n’avait pas bonne presse à la fin des années 50 (au XXème siècle), mais dont je suis complètement fana. Depuis le free, le vrai, est passé par là et le quartet a parfaitement intégré ces soixante ans de jazz, même ses éléments réductionnistes, le meilleur exemple étant "La voix des cendres" où le bassiste gronde comme le tonnerre en final.

                  Jean Marc Foussat qui a bourlingué tous styles confondus a eu la riche idée de publier cette formation, sonnant plus américaine qu’européenne certes, mais sans revivalisme appuyé. Une excellente découverte qui mérite que l’on s’y arrête.

Serge PERROT

Michael WOLLNY

NACHTFAHRTEN

ACT – 9592-2

Michael Wollny (p), Christian Weber (b) et Eric Schaefer (d)

Sortie le 16 octobre 2015

Si ses solos et ses duos avec les saxophonistes Marius Neset et Heinz Sauer, ou encore avec la claveciniste Tamar Halperin, sont plus impressionnants les uns que les autres, c’est en trio que Michael Wollny a le plus enregistré : en 2005 [em] voit le jour, Eva Kruse à la contrebasse et Eric Schaefer à la batterie. Actif jusqu’en 2012, [em] sort cinq disques chez Act, avant que Tim Lefebvre, puis Christian Weber remplacent Kruse, et que le trio devienne le Michael Wollny Trio. Nachtfahrten est leur troisième disque.

Nachtfahrten propose un répertoire éclectique : cinq compositions de Wollny, deux de Schaefer, deux improvisations collectives, « White Moon » de Chris Beier, professeur de Wollny à la Hochschule für Musik de Würzburg, la comptine « Au clair de la lune », la ballade « De desconfort, de martyre amoureus » de Guillaume de Machaut, « Questions In A World of Blue », signé du compositeur fétiche de David LynchAngelo Badalamenti, et tiré de la bande originale de la série Twin Peaks, et « Marion », thème de Bernard Herrmann, extrait de Psychose d’Alfred Hitchcock.

Regard sombre, mèches rebelles, chemise noire… la photo de Wollny qui illustre la pochette respire le romantisme. A l’instar de « Questions In A World Of Blue » qui entame Nachtfahrten, la plupart des morceaux sont solennels, avec un jeu intense aux mailloches (« Feu follet »), des lignes de basse profondes (« Ellen ») et un piano puissant et mélodieux (« White Moon »). Le trio évoque évidemment celui de Brad Mehldau («  Motette No 1 » et ses accents pop, les ostinatos de « Nocturne »), voire Keith Jarrett (« Au clair de la lune »). Wollny et ses compagnons ajoutent également des touches de musique contemporaine (« Nachtmahr », « De desconfort ») et quelques notes debussystes (« Der Wanderer »), le tout dans un cade rythmique net et précis (« Nachtfahrten »).

Wollny maitrise incontestablement son sujet : ses « voyages de nuit » – Nachtfahrten – sont un subtil mélange de sophistication et d‘émotion.

Bob HATTEAU

OZONE

HEAVY MARKET – TRIBUTE TO WEATHER REPORT

TRITON

Christophe Monniot : saxophone, clavier, Emil Spanyi : piano, claviers, John Quitzke : batterie, + invités :

Frédéric Monino : basse électrique, Minino Garay, Julien André : percussions


                  Après les avoir découverts sur le tard, longtemps après leur parution initiale, j’ai beaucoup écouté les albums de Weather Report (1972-86), appréciant toutes les périodes et évolutions stylistiques d’un groupe ayant su garder intacte sa créativité au fil de plusieurs remaniements de personnel. La formation de Joe Zawinul (compositions, claviers) et Wayne Shorter (compositions, saxophone) a développé disque après disque – aux pochettes mémorables – un univers futuriste et humaniste, bigarré mais cohérent, une musique à la fois populaire et ambitieuse, rien de moins que la réalisation de l’utopie artistique envisagée par ses concepteurs. L’influence de Weather Report sur le panorama musical des quatre dernières décennies est immense. Les originaux prenant la poussière depuis quelques lunes sur les étagères, cette nouveauté me permet de retrouver quelques-unes de plus belles pages de ce répertoire. L’exigence, la fantaisie et l’esprit aventureux du collectif sont-ils au rendez-vous de ce concert de décembre 2013 ? Oui ! Les relectures trouvent le juste équilibre entre respect des structures au swing exotique et une exécution souple et engagée, sans perdre le fil d’un groove soutenu, élément fondamental d’une esthétique à la fois terrestre et céleste, enracinée et ouverte à toutes les échappées poétiques. La bonne humeur qui se manifeste lors de cette performance confère en outre à « Heavy Market » des vertus euphorisantes tout à fait appropriées. L’hommage fait honneur à son modèle.

David CRISTOL

LISBON CONNECTION & Elliott LEVIN

w Luis Lopes Hernani Faustino Gabriel Ferrandini JACC record 

 

                 Lisbon Connection : avec ses labels de musique improvisée et jazz libre intrépides comme Creative Sources et Clean Feed, ses lieux ouverts et le Festival de la Fondation Gulbenkian, Lisbonne est devenue un vrai lieu de rencontres pour ces musiques. D’autres petits labels suivent dans la foulée comme  Cipsela (un solo exceptionnel du violoniste Carlos Zingaro) et JACC records dont le magnifique Day One Quartet avec encore Zingaro et le clarinettiste João Pedro Viegas, a été chroniqué ici il y a peu.  Le guitariste Luis Lopes, le bassisteHernani Faustino et le batteur Gabriel Ferrandini aiment recevoir un invité de passage dans leur ville, tout comme leur camarade Rodrigo Amado. Cette connection de Lisbonne avec le saxophoniste et flûtiste Elliott Levin est bien réjouissante. Levin, qui est lié à la mouvance Sun Ra, n’a quasi jamais été entendu en Europe et s’il a « une carrière », elle semble bien discrète. Son style au sax ténor a quelque chose d’original et touchant dans sa manière de tirer sur les notes et de pincer l’anche (Ayler). On se souvient de ses albums CIMP A Fine Intensityet Soul Etude avec le tromboniste Tyrone Hill du Sun Ra Arkestra. Free-jazz donc, mais dans un mode improvisation totale comme Brötzmann et les autres. Après un prélude vocal du saxophoniste qui s’exclame, on entend se dresser le sax ténor charnu, intense et speaking in tongues. J’aime beaucoup car c’est authentique. La prise de son ne l’avantage pas, ce qui est un peu dommage. Dans les morceaux suivants, on l’entend rebondir à la flûte et c’est une autre facette de sa musique. Hernani Faustino et Gabriele Ferrandini forment un tandem où se marquent une réelle empathie, un drive énergique et l’esprit d’aventure. Avec Lopes, ce sont des activistes infatigables qui évoluent dans un mode tranchant en repoussant les limites du free-jazz tout en se frottant à des improvisateurs incontournables avec beaucoup de plaisir. Cela doit être un plaisir de jouer avec eux. Le guitariste Luis Lopes est assez noise – rock avec des effets. Dans Lis Bow / Blow … Ahh ! , après le beau moment de flûte, vroumm… la guitare décolle « à fond » et le groupe accélère en trio : ça « dépote » ! Ensuite le saxophoniste intervient quand  la guitare s’arrête. Dès lors, le tandem basse - batterie descend de régime pour épouser le jeu plus modéré, mais plein d’âme du saxophoniste. Ce sont de solides musiciens … mais j’ai une petite réserve quand même. Il y a un déséquilibre dans cette association entre Levin d’une part et les Lisboètes de l’autre, question approche musicale. C’est ce que j’ai ressenti en écoutant l’album et surtout le dernier morceau… Cela dit, si vous cherchez des saxophonistes ténor free, Elliott Levin est un client à suivre tout comme les opus mieux cadrés des Lisboètes.

Jean Michel VAN SCHOUWBUR 

Ivo PERELMAN /

Matt SHIPP

Whit DICKEY

BUTTERFLY WHISPERS

Leo records CD LR 740

                  Poursuivant un parcours d’excellence, le saxophoniste ténor brésilien Ivo Perelman grave ici un remarquable ouvrage avec l’aide attentionnée de deux camarades sensibles, le pianiste Matt Shipp et le batteur Whit Dickey, lesquels avaient travaillé intensément en compagnie du grand David S. Ware, autre saxophoniste ténor d’envergure, lui malheureusement disparu. Leur collaboration est quasiment devenue une affaire de famille , car les enregistrements de Perelman et Shipp en duo, en trio ou quartette avec Whit Dickey, s’amoncellent , sans parler du très beau Tenorhood du souffleur avec le batteur. Pff.. après cet album que je n’ai pas chroniqué mais qui vaut bien les autres , tels le magnifique Callas (duo IP/ MS), on pourrait avoir la sensation de passer l’écoute attentive de ce Butterfly Whispers rien que parce que ces deux albums en duo (Tenor et Callas) et les Two Men Walking et Counterpoint avec Mat Maneri surpassaient en musicalité et en singularité les opus gravés en trio ou en quartet avec ces derniers,  le bassiste Michael Bisio, le batteur Gerard Cleaver… il est parfois nécessaire à se contraindre à quelques disques dans le flux d’une production aussi fournie et régulière que celle de notre ami saxophoniste brésilien qui nous a habitué à quelques chef d’œuvre. Mais il y a quelque chose qui se creuse , qui s’approfondit insensiblement chez Ivo Perelman et ses deux acolytes … Les volutes de son saxophone ténor et la cambrure des accents et des « agréments » (si on se réfère à la littérature de la musique de clavecin à l’époque bénie où le tempérament égal  n’existait pas et où les accordages changeaient selon les régions et les humeurs des prélats) tendent à s’écarter des tons exacts avec une spécificité et une identité toute Perelmanienne. On peut dire cela d’Ornette, de Lol Coxhill et de quelques autres. Ivo Perelman est du lot à force d’avoir remis sa matière à l’ouvrage, oublié l’appel des feux de la rampe pour se concentrer sur son art. Les harmoniques au-delà du registe aigu, il les fait chanter comme si c’était une voix humaine. Ses deux camarades construisent avec lui des architectures instantanées qui ressemblent à des cabanes au fond de la forêt, des huttes au tréfonds des affluents de l’Orénoque ou à l’orée de la forêt première où seuls les Pygmées s’aventurent six mois par an. Des histoires simples, qui évitent la frénésie ou l’acrobatie, recèlent à l’ombre d’un virage, une luxuriance des timbres les plus chauds. Une dizaine de tableaux font évoluer les affects de leur connivence, les pulsations, les intervalles de manière à ce que, jamais lassé, l’auditeur les suive à la trace. Le pianiste qui allie puissance et dynamique, joue l’ossature, les lignes de fond, les couleurs essentielles sans trop toucher la mélodie qu’il laisse au chanteur / poète du ténor et le batteur commente leurs doigtés avec une science et un instinct sincères. Des rythmes naissent et disparaissent dans l’éther des pulsations flottantes, des mélodies font transparaître un chant intérieur.  Fi de l’esbroufe ! Si ces trois-là nous impressionnent (puissance, énergie, vitesse ??...hm ) , c’est avant tout par l’émotion profonde partagée à laquelle leur communion s’adresse, ressentie par l’auditeur comme celle du vivre ensemble, de l’écoute, de l’élégance du trait, des paroles du regard, de l’indicible.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


LIVRES

 

Maxime DELCOURT

FREE JAZZ

LE MOT ET LE RESTE

                  C’est en rappelant les évènements essentiels de la lutte et résistance des noirs américains pour obtenir les mêmes droits que les blancs que l’auteur situe la création du free jazz dans une longue introduction d’une trentaine de pages, en citant également les principaux ou premiers musiciens, les premiers labels (ESP), la presse et les festivals d’un mouvement de révolte qui gagnera rapidement l’Europe et principalement la France.

                  Ensuite Maxime Delcourt dresse une soixantaine de portraits de ces musiciens aventureux, à commencer par Charles Mingus dans cinq albums sur une période qui courre de 1956 (l’incontournable "Pithecanthropus Erectus) à 1976 (Mingus à Antibes). Puis, toujours à partir de 1956, Cecil Taylor dans "Jazz Advance" va "emprunter les marges". Suivent Sun Ra, Ornette Coleman, incontestable pierre angulaire du mouvement, Dolphy bien sur, l’étonnant Jimmy Giuffre, Max Roach, George Russell et bien entendu John Coltrane. L’ordre de passage de ces musiciens est dicté par les années de production de leurs premiers pas vers une autre façon de faire du jazz, tout en militant pour une reconnaissance d’égalité à travers leur musique. Le cas de Bill Dixon est à ce point intéressant, lui qui en 1964 fondera l’éphémère Jazz Composer’s Guild Association, pour justement défendre les musiciens d’avant-garde.

                  Si la majorité des portraits dressés ici concerne des musiciens noirs américains, place est cependant donnée à des musiciens français largement impliqués dans cette scène. Citons François Tusques, Siegfried Kessler, Jacques Thollot, Bernard Vitet, Jac Berrocal, Claude Delcloo, Michel Portal, Jef Gilson et le groupe Barricade. De même, bien que le free jazz ait peu concerné le pianiste et la musique d’Afrique du Sud en général, Chris McGregor est présent dans le livre, en raison sans doute de son combat contre l’apartheid et aussi par sa prestation solistique dans le disque hypnotique "In his good time" (Ogun). Parmi les européens, on trouve bien évidemment Peter Brötzmann, plus hétéroclite Cornelius Cardew ou l’universel John Tchicai.

                  Le cadre de ce livre est solidement posé. Et, comme toujours, dès que les frontières sont délimitées, il faut aussi sortir du cadre pour voir ce qui se passe au-delà. Mais avec Free Jazz, on peut se faire une idée assez précise de ce que ces rebelles ont apporté à la musique "différente".

Guillaume RUFFAT

REVOLUTION MUSICALE

1967-1969 de Penny Lane à Altamont

LE MOT ET LE RESTE

 

                  La collection de l’éditeur le Mot et le Reste est basée pratiquement toujours sur le même principe. Après avoir replacé le thème dans son contexte, les auteurs analysent soit des musiciens (Free Jazz), soit des albums, ce qui est le cas ici. La période est très restreinte, s’étale sur trois ans, avec en introduction le chapitre intitulé "Naissance d’une culture underground". En 1967, c’est la naissance de l’âge d’or de la contre-culture, le développement des écoles d’art notamment en Angleterre, l’envolée des communautés, qui débouchera sur le Summer of Love, Woodstock, la libéralisation des mœurs  et tutti quanti. Mais cette jeunesse insouciante sera rapidement rattrapée par la violence d’une société toujours (et encore) basée sur l’argent et le pouvoir, à travers les guerres (Vietnam) ou la politique (l’envahissement de la Tchécoslovaquie par l’armée russe).

C’est l’objet du dernier chapitre intitulé "La fin des illusions".

                  Reste de cette époque créative une prolifération de groupes parfois éphémères, parfois durables, qui ont produit quelques pépites devenues incontournables d’une certaine musique populaire au sens noble du terme. C’est ce que Guillaume Ruffat analyse disque à disque dans la seconde partie du livre. Alors, pour les plus anciens, cela permet de retrouver quelques souvenirs et d’apprendre encore quelques détails qui avaient pu échapper à l’époque, et pour les plus jeunes de connaitre une période qui continue à laisser des traces dans les musiques actuelles.

                  Au fil des pages, on peut ainsi (re)découvrir Soft Machine, Frank Zappa, les Beatles et les Stones, Captain Beefheart… mais aussi Brigitte Fontaine et l’Art Ensemble, Terry Riley ou… Serge Gainsbourg.

Steven JEZO-VANNIER

THE BYRDS

LE MOT ET LE RESTE

                  Et pour clore (provisoirement, car les ressources sont inépuisables chez le MMot et le Reste) voici ce livre consacré au groupe américain disciple de Dylan (du moins dans sa première formule) the Byrds. Lorsque j’étais étudiant à Nancy, j’avais rapidement rencontré Gérard N’Guyen, alors vendeur au magasin de disques "Le Vent", qui lui aussi été passionné par deux courants musicaux très différents (en apparence…). Le Country US et l’école Canterbury UK. Grâce à lui, mon colocataire de l’époque pouvait se procurer les disques de ses musiciens favoris, folk singers et autres musiciens farmers, et moi ce qui touchait à la famille Soft Machine, et par extension à ce jeune phénomène que l’on appellera plus tard le jazz britannique. Mais il y avait déjà des connections, qui nous prenaient un temps précieux sur nos études : par exemple, on arrivait à relier ce fameux groupe des Byrds, ou un de ses sattellites (Flying Burritos Brothers, Dillards, …) à la scène rock/jazz anglaise par l’interprétation commune d’un titre (en l’occurrence, "On the sunny side of the street" par Chris Spedding, alors guitariste de Nucleus…). Bref, ces joutes parfois houleuses mais toujours courtoises (merci Pascal) ont ouvert des horizons insoupçonnées et toujours agréables.

 

                  Pour en revenir aux Byrds, groupe assimilé à des Beatles américains, ce livre nous détaille bien sur chaque formation, avec les allers retours de certains, de Gram Parsons à David Crosby, avec toujours l’élément central et indéboulonnable Roger (Jim) McGuinn, et détaille chaque album avec minutie, prouvant que ce groupe n’avait pas que ce côté dilettante / baba cool, mais qu’il a su aussi faire passer un message sous différentes expressions, que ce soit la protest-song, le country ou un certain rock psychédélique (cf. l’album "Fifth Dimension" et la version fabuleuse de "Eight miles high", hymne à la gloire des psychotropes de tout poil en usage courant à l’époque.

                  L’auteur s’attache à décrire de manière psychologique chacun des membres de ce groupe, détaille les conflits d’ego qui ont été présents tout au long de la carrière du groupe, jusqu’à même vouloir organiser une réunion d’anciens combattants assez stérile, mais il nous fait aussi découvrir la richesse mélodique de cette douzaine d’albums qui ont servis de référence à de nombreux groupes des années 70’s et qui peuvent encore servir de nos jours, sans aucune nostalgie.

Philippe RENAUD

www.lemotetlereste.com

ed.mr.info@orange.f



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