Chroniques de disques
Mars Avril 2016

BLUE LINES TRIO

BLUE LINES TRIO

Casco Records 002

 

TROLLEYBUS

BUITEN DIENST

No label 

              Avec Michiel Scheen (p), Raoul van der Weide (b) et George Hadow (dm), le Blue Lines Trio affiche trois générations de musiciens mais ce qui est bon à l'écoute du disque, c'est qu'il est impossible de deviner qui est le grand-père et qui est le petit jeunot de la formation... Les trois musiciens ont la fibre aventurière tout en faisant montre de la rigueur du sage. Ils improvisent, mais s'écoutent, prennent le temps, sachant lacher la bride au moment  opportun. Le ton est juste, précis, mais libre, à l'image du batteur : il y a du Han Bennink en lui (britannique, il n'a peut-être pas choisi de s'installer à Amsterdam par hasard ?), mais un han Bennink qu'on serait parvenu à canaliser... A bien y réfléchir, n'y aurait-il pas non plus du Misha Mengelberg en Michiel Scheen par la sécheresse de certaines attaques ? La captation du concert a d'ailleurs été réalisée au Bimhuis (le 5 mars 2014).

                  Autoproduction réalisée en 2014, le disque Buiten Dienst est l'œuvre du trio Trolleybus formé par Yedo Gibson (reeds), Nora Mulder (p) et Renato Ferreira (b). Egalement maîtrisée, la musique est ici plus radicale où chacun explore l'ensemble du corps de son instrument : cordes, bois, clés, frottements, gratouillements, tapottements, chiffonnades, etc. Il s'agit là aussi d'un enregistrement en live. Nous sommes si je ne m'abuse en présence de ce qu'Evan Parker nomme la « composition spontanée ». Où tout, donc, se forge dans l'instant.

Marc SARRAZY

Joëlle LEANDRE

NO COMMENT

FOU RECORDS FR CD 14

                  Ce cd est la réédition d’un disque Red Toucan, le label du clarinettiste québécois François Houle et dirigé par Michel Passaretti, enregistré au festival Ibleo (Ragusa en Sicile) en 1994 et à Vancouver l’année suivante. No Comment est une pièce de 51 minutes en neuf mouvements. D’entrée, le physique est très présent, coups d’archet, de poings sur le bois ; ensuite alternent parties pizzicato, archet et voix, ce que finalement j’aime le plus chez Joëllle Léandre, ce délire, cette folie, contrôlée ? Rappelons nous du cadavre de "Contrebassiste", son premier solo absolu, des "Douze Sons", du fabuleux duo avec Irene Schweizer "Cordial Gratin" chez FMP jamais réédité, enregistré huit ans plus tôt.

                  Jamais Léandre n’a rarement été aussi bonne en solo que dans ce disque, sauf dans "Concerto Grosso" du même niveau, enregistré en 2005. Joëlle Léandre dialogue avec l’instrument et également avec elle-même, construisant au fil des plages un discours éminemment révolutionnaire, le meilleur témoin étant la partie 5. La contrebasse comme instrument parmi les plus percussifs –partie 7- avec chants, chuchotements jusqu’à l’extinction. Suivent archet et coups sur le bois pour un segment "classique"  avec des basses hénaurmes. Une merveille, on l’aura compris. INDISPENSABLE.

Serge PERROT

 FOU records – 01 56 83 72 56 – fou.records@free.fr

 

IN LOVE WITH

AXEL EROTIC

Becoq Records

Valentin Ceccaldi : violoncelle

Théo Ceccaldi : violon

Sylvain Darrifourcq : batterie, percussions, cithare, compositions

 

                  « Ecoute, petit. Ce disque ne vaut rien. Il est même diabolique. Il a causé beaucoup de tracas quand il est sorti. Des femmes quittèrent leur mari. Des maris quittèrent leur femme. Des enfants s’enfuirent de leurs foyers et personne ne les revit jamais. Des taches solaires apparurent sur la lune. Des révolutions survinrent, des massacres se produisirent. Les taux de suicides et d’alcoolisme atteignirent des pics, des guerres éclatèrent, des monstres furent signalés aux confins de l’horizon. Ça allait mal, petit, ça allait mal. Peut-être serait-il préférable que tu n’écoutes pas ce disque. Je crois de mon devoir de te prévenir. Il est dangereux pour les gens de ton âge de s’intéresser à ce genre de choses. »

Fritz LANGLOIS

CONNECT_ICUT

CROWS & KITTIWAKES WHEEL & COME AGAIN

Ago & Rev.Lab

Orkhêstra

                  Dans ce rêve éveillé pas très loin de l’hypnose, les anciens trouveront quelques petites choses de Popol Vuh. Dans cette transe contemplative, on traversera lentement et, rarement, l’harmonie se libérera. L’effet de surréel sera  grand. Ce que l’on pensait être boucle sera, en vérité, horizontalité synthétique. Des éclairs lacéreront, zébreront, perturberont le lourd monolithe sonique. Il y aura de grandes orgues, quelques notes égrenées ça et là sur un curieux clavier. La fourmilière sera assourdissante, troublante. Et Samuel Macklin, producteur de la chose pourra se targuer d’être un as de l’envoûtement collectif. 

CONNECT_ICUT

SMALL TOWN BY THE SEA

Ago

Orkhêstra

                  Ajouter du rythme, un format quasi-pop avec voix féminine, des arpèges, des vagues synthétiques, des kalachnikovs d’opérette  et la muzak ne sera pas très loin. Ici, donc. Tout ce qui faisait l’intérêt du disque précédent semble évanoui, parti dans on ne sait quelles limbes. Plus de nébuleux, plus de spectres mais un formatage évident. L’auteur de ces lignes n’étant pas un spécialiste du genre (j’attends vos commentaires), il lui semble néanmoins que le glitch ait dérapé vers un ambient informel.

Luc BOUQUET

BAESHI BANG

BruitChic – BC005

Etienne de la Sayette (ts, fl, kbd), Victor Michaud (cor, kbd), François Chesnel (p), Giani Caserotto (g) et Stefano Lucchini (d).

Sortie en octobre 2014

Etienne de La Sayette, qui s’illustrait déjà, entre autres, dans l’éthio-jazz avec Akalé Wubé, s’attaque à présent à la pop coréenne des années soixantes. 

Bae Ho est un crooner coréen né en 1942 et décédé en 1971. Malgré sa courte carrière, avec plus de trois cent chansons à son actif, Bae Ho fut l’un des chanteurs coréens les plus populaires, avant de tomber dans un oubli quasiment complet... jusqu’à ce que de La Sayette le remette sur le devant de la scène !

Pour ce périple coréen, à l’exception du guitariste Giani Caserotto (BZ), de La Sayette s’entoure d’habitués du label Bruit Chic : Victor Michaud (Wunderbar Orchestra) au cor et aux claviers, François Chesnel (Japanese Song) au piano et Stefano Lucchini  (La Brasserie Moderne) à la batterie.

Les cinq morceaux de Baeshi Bang sont – évidemment – des tubes chantés par Ho, aux titres évocateurs : « Au-delà du soleil », « Le radeau de Hwangpo », « La voix de l’aimée », « Le chemin dans la nuit » et… « Vous ».

A la fois entraînante et subtile, la musique de Baeshi Bang rend un bel hommage à Bae Ho. Les mélodies, simples et chantantes, paraissent familières, un peu comme des thèmes de cinéma (« Téyangé Jopion »). Cette impression de musique de film est également renforcée par les voix off (dialogue dans « Téyangé Jopion », voix lointaine dans « Imé Moksoli »). Dans l’ensemble, Baeshi Bang expose fidèlement les chansons (« Chot Kil »). Le quintet joue sur sa sonorité pour accentuer certains effets – ostinato lancinant au piano (« Téyangé Jopion »), foisonnement électro (« Imé Moksoli »), riffs hypnotiques (« Tang Shin »)…  –, mais aussi pour mettre du relief dans le déroulé des morceaux : jeux de voix (décalage, superpositions, contrepoints… « Chot Kil »), échange solennel entre la guitare et le piano (« Imé Moksoli »), questions-réponses et unisson autour du thème entre le saxophone ténor et le cor (« Tang Shin »), ambiance extrême orientale sur rythme rock’n roll (« Hwangpo Tooté »), ballade coltranienne du ténor sur un fourmillement de clusters, de saturation et de bruissement (« Imé Moksoli »)… Le quintet interagit constamment : c’est bien le Baeshi Bang au complet qui incarne Bae Ho, et non pas l’un des instruments en particulier.

Sous des dehors frivolesBaeshi Bang dégage un léger parfum nostalgique, un peu comme un pierrot : une musique gaiement triste…

Bob HATTEAU

Harry MILLER

DIFFERENT TIMES, DIFFERENT PLACES.

Ogun OGCD 041

 

Chris McGREGOR'S BROTHERHOOD OF BREATH

PROCESSION

Ogun OGCD 040

              C'est toujours un grand moment de recevoir un disque du label Ogun, et à fortiori un Harry Miller. Paru en 2013, celui-ci présente deux moments différents, dans deux lieux différents. Et avec un personnel remanié : d'une part trois morceaux d'un concert à Londres (4 juin 1973) avec Mike Osborne (as), Nick Evans (tb), Chris McGregor (p) et Louis Moholo-Moholo (dm), d'autre part quatre morceaux tirés du mythique festival de Châteauvallon (le 7 juillet 1976) avec Mike Osborne (as), Mark Charig (tp), Malcom Griffiths (tb), Keith Tippett (p) et Louis Moholo-Moholo (dm). Excusez du peu... Il est bien sûr intéressant de comparer les deux formations (notamment avec le morceau « Touch Hungry » successivement interprété par les deux groupes) et de confronter les deux pianistes, le premier excellent dans son approche des motifs rythmiques, avec un jeu parfois en retrait souffrant ça et là de quelques approximations (mais qui n'en est que plus beau !), le second qui régale par ses cellules harmoniques en cascades anguleuses. Le son d'ensemble des deux formations reste assez semblable, jouant de l'ampleur et de la puissance (trombone, batterie) pour installer des mécaniques hymniques percées de climax orgiaques avec à ce titre tout le tranchant d'un Mike Osborne à son meilleur – intensité du souffle, mélodies braisées, sonorités rougeoyantes (ah ! Sublime « Bloomfield » !)... Sans parler des tournures sud-africaines qui s'emballent et nous emportent sur  « Quandry » ou  « Moholo »... 

                  Procession, un live du Brotherhood of Breath de Chris McGregor, certains l'ont déjà en LP. Enregistrement mémorable à la Halle aux Grains de Toulouse le 10 mai 1977 ; Mike Osborne, Dudu Pukwana, Evan Parker, Bruce Grant, Harry Beckett, Mark Charig, Radu Malfatti, Johnny Dyani, Harry Miller, Louis Moholo-Moholo et le maître himself, plus à la proue que dans l'album précédent, au toucher particulièrement cubiste. La foire d'empoigne, volumineuse jungle sonore mais aussi la communion, sur la longue suite « Sunrise on the Sun »et l'afro-twist « Kwhalo ». Et la lumineuse « Sonia » composée par Mongezi Feza. Ce qu'ajoute cette édition cd à la galette noire, me direz-vous ? Pas moins de trois titres inédits : le sautillant « You Ain't Gonna Me 'Cos You Think You Know Me » ; un « TBS » qui s'élève haut dans le ciel – nouvelle pierre à l'édifice du jazz spirituel ; enfin l'inévitable « Andromeda » où les vents fusent, hymne joyeux et libertaire régulièrement asséné par l'ensemble, un must.

Marc SARRAZY

Jane Ira BLOOM

SIXTEEN SUNSETS

Out-Line OTL 141

 

Craig GREEN +

Dave KING

MOONTOWER

Long Song Records LSRCD123

 

LED BIB

THE PEOPLE IN YOUR NEIGHBOURHOOD

Cuneiform Records / Rune 378

 

THE REMPIS PERCUSSION QUARTET

CASH AND CARRY

Aerophonic Records 010

              Quinzième album de la saxophoniste soprano Jane Ira BloomSixteen Sunsets est son premier disque uniquement composé de ballades, dont neuf classiques américains (Gerschwin, Kern, etc.). Le quartet qu'elle forme avec Dominic Fallacaro (p), Cameron Brown (b) et Matt Wilson (dm) privilégie évidemment l'intimisme, la tendresse, la nostalgie. Le concept de départ n'est pas inintéressant mais à la longue toutefois, l'oreille ne dirait pas non à une subite saute d'humeur ! Pour mieux apprécier les derniers morceaux, mieux vaut peut-être segmenter l'écoute en deux ou trois fois sinon, gare à l'endormissement. Et alterner pourquoi pas avec ce qui suit...

                  Le guitariste électrique Craig Green et le batteur-percussionniste Dave King signent ici leur deuxième album en duo. Leur Moontower Suite se découpe en six mouvements et prend rapidement la forme d'un road-movie nonchalant qui conviendrait bien à Jim Jarmusch, voire à Wim Wenders. Par des accords tenus de guitare électrique, par la répétition de motifs rythmiques, par la mise en boucle de certains agencements mélodiques ou simplement sonores, la suite pourrait se confiner dans le minimalisme. Mais l'ensemble par instants s'ébroue, des lames de guitare héritées du folk électrique pratiquent dans la masse sonique des incisions bienvenues. En bonus, le duo assène un hommage plus remuant aux disques ECM des années quatre-vingts., qui se rapproche évidemment de l'esthétique de Pat Metheny.

                  Ave ce nouvel album paru en 2014 – le cinquième en studio du groupe, leur troisième chez Cuneiform – Led Bib  (Mark Holub – dm, Chris Williams – as, Pete Grogan – as, Toby McLaren – kbds, Liran Donin – elb) fêtait ses dix ans d'existence. Ce quartet à deux altistes allie énergiquement effervescence rythmique, improvisations orgiaques et groove. Leur esthétique rappelle un peu celle du Pig Pen de Wayne Horvitz en son temps ou certains pans de la musique de John Zorn. Bref : un décapant musical de qualité.

                  Pour ce qui est de l'énergie, le Rempis Percussion Quartet du saxophoniste Dave Rempis n'est pas en reste, au contraire. Un seul saxophoniste ici, mais qui joue pour trois (alto, ténor, baryton), un contrebassiste (Ingebright Haker Flaten) et deux batteurs (Tim Daisy et Frank Rosaly). Le quartet enregistre à Chicago (31 août 2014) deux suites à l'ancienne : l'une dure un quart d'heure, l'autre avoisinne les quarante minutes, deux déferlantes improvisées qui se situent entre Ornette Coleman et Albert Ayler.

Marc SARRAZY

Dave DOUGLAS

United Front

BRASS ECSTASY AT NEWPORT

Greenleaf

Orkhêstra

Dave Douglas : tp / Vincent Chancey : french horn / Luis Bonilla : tb / Marcus Rojas : tuba / Nasheet Waits : dr

                  Une fois ma haine farouche des fanfares annoncée admettre que :

Dave Douglas demeure généreux et élancé dans tous ses chorus

Luis Bonilla y va de quelques chorus allumés (RavaBowie)

- c’est parfois pataud (Fats)

- la trompette de I’m So Lonesome I Could Cry sonne comme une lointaine cousine de Kind of Blue

Vincent Chancey & Marcus Rojas peuvent s’avérer explosifs de tendresse (I’m So Lonesome I Could Cry)

- l’esprit de Lester B passe souvent par là (Spirit MovesBowie)

Nasheet Watts est bien plus qu’un vulgaire tambour-major de fanfare (Bowie).

Et admettre que cette fanfare n’est pas tout à fait fanfare.

Et admettre aussi que ma haine des fanfares a plus d’une fois vacillée ici.

Dave DOUGLAS

& Uri CAINE

PRESENT JOYS

Greenleaf

Dave Douglas : tp / Uri Caine : p

                  Le 16 & 17 décembre 2013, Dave Douglas et Uri Caine se retrouvaient en studio. Seuls tous les deux en une nouvelle intimité. On ne peut imaginer un mauvais disque du duo Douglas-Caine mais peut-on espérer un chef d’œuvre ? D’ailleurs le jazz peut-il encore espérer un chef d’œuvre ? Ici, s’invitent beauté, douceurs, tendresses. Ici, l’on ne triche pas avec la nostalgie : on l’assume. Quelques thèmes du trompettiste, quelques airs populaires et religieux américains venus du fond des siècles (ce sont eux qui impriment notre mémoire) et nous voici embarqués. La trompette s’imagine bugle, le piano s’offre un espace solitaire (Old Putt). Le jazz bouge encore et si le grand frisson reste voilé, il y a ici assez de bonheurs pour combler l’auditeur. Comment dire ? C’est simple et ça marche parce que c’est sincère.

Dave DOUGLAS

HIGH RISK

Greenleaf

Dave Douglas : tp / Jonathan Maron : synt / Mark Giuliana : dr / Sigheto : elec

                  Dans le style electro-jazz, Dave Douglas en connait un rayon. Beaucoup plus que le chroniqueur du jour qui fuit cette mouvance comme la peste. On ira vite donc : c’est un jazz de climats, la trompette est lascive (lessive ?), elle s’exporte au-delà des effets electro, y laisse quelques chorus de velours, mais demeure bien trop solitaire ici. Le plus souvent elle ne fait qu’ornementer des gargouillis synthétique ou des basses vrombissantes. Ajoutons un tempo millimétré, des rythmes binaires rudimentaires (oxymore ?) et  vous aurez une petite idée de la torture endurée par le chroniqueur du jour. Tant pis pour lui, me direz-vous : il n’était pas obligé. Certes, certes mais par pitié rendez-moi mes réductionnistes !

Dave DOUGLAS Quintet

BRAZEN HEART

Greenleaf

Dave Douglas : tp / Matt Mitchell : p / Rudy Royston : dr / Jon Irabagon : ts / Linda Oh : b

                  Retour au jazz avec Brazen Heart. Un jazz dont les musiciens n’ont pas à rougir et nous, encore moins, à l’écouter (le savourer serait sans doute trop nous demander).  Avec pour point de chute le second quintet de Miles, Dave Douglas construit un disque à la juste évidence. Plus wayneshortiennes que stevecolemaniennes -et beaucoup moins géométriques que d’ordinaire- les interventions de Jon Irabagon font mouche. Matt Mitchell visite quelques bas-côtés sans s’y installer, Linda Oh fait preuve de bienveillance et de discrétion protectrice. Reste le jeu épuisant de Rudy Rosyton dont on aimerait moins de découpes  (de fait, la musique ne respire pas assez). Heureusement, la justesse sans sirop des deux traditionnels conviés ici (Deep RiverThere Is a Balm in Gilead) nous rassure quant à l’avenir forcément radieux du DD Quintet.

Luc BOUQUET

Anoushka SHANKAR

HOME

Deutsche Grammophon – 4794785

Sortie le 10 juillet 2015

Anoushka Shankar doit bien entendu une grande partie de sa maitrise des ragas à son père, Ravi Shankar, mais, depuis 1998 et son premier disque, Anoushka, la joueuse de sitar a su développer son propre univers qui mêle ragas et différents styles de musiques occidentales : fusion dans Rise (2005), electro dans Breathing Under Water (2007), flamenco dans Traveller (2011)… Avec Home, Shankar revient à la musique classique hindoustanie.

Home s’articule autour de deux ragas, puisés dans le répertoire de son père : « Guru », basé sur Raga Jogeshwari  (Deutsche Gramophon – 1980) et « Celebration », construit sur « Raga Manj Khamaj » (In Concert 1972 – Apple Records).

« Guru » reprend la structure classique d’un raga : exposition du cadre mélodique sur un rythme lent (« Alaa »), montée en tension (« Jor ») jusqu’au point culminant (« Jhala »), puis développement avec les percussionnistes (« Gat in Rupaktal »). « Celebration » commence par une exposition courte (« Aochar ») et part directement dans des variations aux rythmes entraînants (« Dadra », « Teental »).

Sur un bourdon aigu, les glissandos, modulations, pédales, contrepoints et autres riffs se succèdent dans une ambiance indienne typique qui évoque, ça-et-là, la musique médiévale occidentale.

Dans une discothèque, Home trouve sans doute davantage sa place au rayon musiques du monde ou musique classique, qu’au rayon jazz, mais qu’importe : gardons les oreilles curieuses !

Bob HATTEAU

Robert GLASPER

COVERED

BLUE NOTE

Sortie le 15 juin 2015

En 2003, Robert Glasper enregistre son premier disque en leader, Mood, pour Fresh Sound New Talent Mood, mais dès 2005 le pianiste rejoint Blue Note (Canvas). Suivront In My Element (2007), Double-Booked (2009) et deux disques à succès, Black Radio (2012 et 2013). Après cette escapade RnB, Robert Glasper revient au trio acoustique. Pour Covered, le pianiste a fait appel à ses compagnons de Canvas et In My Element : Vicente Archer à la contrebasse et Damion Reid à la batterie.

Covered a été enregistré en public aux Capitol Studios. « In Case You Forgot » est l’unique composition originale de Covered. Six morceaux du répertoire sont empruntés à Radiohead (« Reckoner »), Joni Mitchell (« Barangrill »), aux musiciens de RnB et Soul Musiq Soulchild (« So Beautiful »), Jhené Aiko (« The Worst »), John Legend (« Good Morning ») et Bilal (« Levels ») et au rappeur Kendrick Lamar (« I’m Dying of Thirst »). Glasper reprend également un thème co-signé avec Macy Gray et Jean Grae (« I Don’t Even Care ») et « Get Over », avec Harry Belafonte. « Stella By Starlight » est le seul standard de Covered.

Comme il l’annonce en introduction, Glasper souhaite jouer des chansons qu’il aime. Des belles mélodies (« So Beautful »), qu’il embarque dans des développements soit plutôt free (« I Don’t Even Care ») ou déstructurés (« Stella By Starlight ») à la Keith Jarrett, soit lyriques (« The Worst »), avec une montée en tension progressive dans un esprit voisin de celui de Brad Mehldau (« Barangrill », « Good Morning »). Le jeu de Glasper est à la fois musical et rythmique, un peu à la Thelonious Monk (« In Case You Forget »), servi par un touché net et délicat (« Got Over ») et une mise en place à l’équerre (« So Beautiful »). Archer s’appuie sur des lignes minimalistes (« I Don’t Even Care »), des riffs souples (« Good Morning ») et des motifs aérés (« Reckoner »), mis en relief par sa sonorité imposante. Quant à Reid, son drumming est luxuriant (les cliquetis de « I Don’t Even Care »), puissant (« Levels ») et groovy (« So Beautiful »).

Glasper ne joue pas la carte de l’enregistrement en public à cent pour cent comme en témoignent les fins fondues (« In Case You Forgot », « Good Morning », « Stella By Starlight », « Got Over »), le gommage de la plupart des applaudissements, voire la coupe shuntée au milieu de « Reckoner ».

Avec Covered, le trio de Glasper s’inscrit dans un jazz mainstream agrémenté de formules  modernes et appliqué à des tubes d’aujourd’hui.

Bob HATTEAU

DOUBLE TRIO DE CLARINETTES

ITINERAIRE BIS

Between The Lines BTLCHR 7123 

              Un double trio, soit six clarinettistes : Jürgen Kupke, Michael Thieke, Gebhard Ullmann (le Clarinet Trio), Armand Angster, Sylvain Kassap et Jean-Marc Foltz (le Trio de Clarinettes). Ce n'est pas la première expérience du genre avec des clarinettes seules. On se souvient notamment de la Musique Têtue d'un quintet de clarinettes parue sur Silex, avec des fers de lance de la musique improvisée (dont Louis Sclavis) et des clarinettistes issus du folklore.

 

D'autres formations semblables ont éclos dans la famille des saxophones. Ici, les deux trios s'épanouissent dans le domaine des musiques improvisées. Le panel instrumental conjugue toutes les tailles de clarinettes, et se trouve servi par un son magnifique : la session a été enregistrée et mixée par Walter Quintus, grand magicien du son. Le plus fort, c'est qu'on oublie rapidement toute idée de clarinette pour s'immerger dans la seule musique. Le deuxième titre, « Variationen über Rauch und Moder », qui impulse des flots ondulatoires se rapprochant de la musique contemporaine, et le troisième – un « Bizarre » arpentant les rives du folklore improvisé chéri par Kassap – nous y aident bien : on comprend vite que les frontières de genres sont ici abolies et l'on se laisse envahir par un magma musical en perpétuelle évolution (« Charles Town, But Yesterday... », superbe !). Des sonorités s'allongent, se dilatent tandis que d'autres, plus graves ou plus aigues, s'agglutinent par grappes, certaines déchirent l'espace sonore, d'autres fusionnent ou se superposent en accords inédits, des souffles enflent abondamment, d'autres se morcellent... L'expérience vaut donc le détour, et pas seulement pour le côté exceptionnel de cet agencement de clarinettistes.

Marc SARRAZY

Pablo HELD

THE TRIO MEETS JOHN SCOFIELD

PIROUET

Pablo Held : piano

Robert Landfermann : contrebasse

Jonas Burgwinkel : batterie

John Scofield : guitare électrique

 

                  Entre une session avec Medeski, Martin et Wood (« Juice », sur Okeh) et une tournée avec les rockers sudistes Gov’t Mule, l’Américain John Scofield est venu prêter main-forte au trio de Pablo Held le temps d’un concert au Philarmonic Hall de Cologne. Deux pièces du pianiste, deux de l’invité et une relecture du Marcie de Joni Mitchell constituent un set honnête, auquel il manque toutefois la concision des albums personnels du guitariste. Méconnu dans nos contrées, le trio allemand affiche une discographie déjà riche de plusieurs titres. Dans la foulée de « Meets John Scofield », ces jeunes musiciens doués se sont attelés à un projet fort différent puisque leur album suivant, « Recodinta Armonia », est consacré à des reprises de Mompou, Stravinsky, Scriabin et Rachmaninoff.

David CRISTOL

Nicola GUAZZALOCA

TECNICHE ARCAICHE

LIVE AT ANGELICA

Amirani amrn044 / Aut records aut017

 

                  C’est fort heureux que le label Amirani consacre plusieurs de ses belles publications à cet enthousiaste pianiste et activiste de l’improvisation contemporaine qu’est Nicolà Guazzaloca. Amirani, soit Gianni Mimmo, s'est associé au label Aut records de Davide Lorenzon pour cette production. Pour quiconque connaît un tant soit peu les musiciens improvisateurs italiens et leur topographie, Guazzaloca est le premier nom qui vient à l’esprit quand on évoque la scène active de Bologne. Le grand talent de pianiste et de créateur bien sûr, mais aussi son travail d’animation d’ateliers, de concerts – laboratoires et son sens de l’éthique et de l’engagement.

                  Parmi les explorateurs du piano, Nicolà Guazzaloca se situe plutôt du côté des claviéristes radicaux tels Veryan Weston, Agusti Fernandez ou Fred Van Hove que des éventreurs soniques comme Jacques Demierre ou Sophie Angel. Une commande du clavier impressionnante et un goût italien évident. Si Tecniche Arcaiche commence par des stridulations et un subtil grattage des cordes dans la table d’harmonie, le plat de consistance est une formidable improvisation avec le clavier du piano. Une puissance qui met en vibration toute la machine et fait mieux qu’évoquer celle d’Alex von Schlippenbach. Une science des doigtés et des nuances jamais prise en défaut, un lyrisme tellurique, un sens de la ballade contrariée. Bien sûr, on y entend la pratique du jazz, même si ce n’est pas du jazz, un espritcontemporain avec toute l’énergie de la free music, la vraie, celle des Irene Schweizer, Alex von S, Fred Van Hove. C’est très fort ! Voilà un pianiste qu’un organisateur avisé devrait faire jouer avec les Mark Sanders, Paul Lovens, Roger Turner, Clayton Thomas ou Paul Rogers.Live at Angelica (le festival de musique expérimentale de Bologne) nous fait entendre son côté le plus brillant alors que le précédent Tecniche Arcaiche (amrn 035) délivrait sa facette plus introspective. Un pianiste essentiel.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

David TORN

ONLY SKY

ECM – 470 8869

Sortie en mai 2015

David Torn s’est illustré au sein d’Everyman Band, groupe de jazz-fusion des années quatre-vingts, mais aussi aux côtés de Jan Garbarek (It’s OK To Listen To The Gray Voice). Il sort Only Sky, en solo.

Le guitariste a enregistré les neuf morceaux – tous de sa plume – avec ses guitares, son oud électriques et des effets dans tous les sens. 

Only Sky est construit sur des Lignes éthérées (« At Least There Was Nothing »), aériennes («  Ok, Shorty »), spatiales (« A Goddamned Specific Unbalance »), lentes (« So Much What »), parfois un peu folk, dans le style de John Abercrombie (« Spoke With Folks »)… qui évoquent souvent, non seulement des musiques de films de science-fiction (« Only Sky ») ou un minimalisme répétitif et bruitiste (« Was A Cave, There… »), mais aussi Brian Eno (« I Could Almost See The Room ») et les guitar heros (« Reaching Barely, Sparely Fraught »)… 

                  Only Sky va combler tous les amateurs de musique synthétique arythmique.

Bob HATTEAU

Veryan WESTON

Jon ROSE

Hannah MARSHALL

TUNING OUT

Emanem 5207

Dist. Improjazz

                  Digne successeur des albums Temperaments  (Jon Rose & Veryan Weston Emanem 4207 paru en 2002) et Tunings & Tunes (Jon Rose & Veryan Weston HEyeRMEars Discorbie HDCD 011), le doucle cédé Tuning Out va encore plus loin dans l’exploration sonore de claviers anciens et de violons initiée par le violoniste australien Jon Rose et le pianiste Veryan Weston avec le concours de la violoncelliste Hannah Marshall. Si dans les étapes précédentes du projet, il s’agissait, entre autres, d’accorder autrement pianofortes et clavecins en tenant compte de l’histoire, de la science (des sons) et de l’imagination (notes de pochette de Temperaments), ici c’est Veryan Weston qui enfonce à mi-parcours les tirants de jeu, obtenant ainsi des microtons aléatoires. L’album retrace les pérégrinations du trio lors d’une tournée britannique d’églises situées à Liverpool, York, Sheffield, Newcastle et Londres en mai 2014.

                  Certains de ces orgues d’église sont anciens et ne sont pas au diapason moderne A = 440 Mhz. Une valeur de 420 Mhz est très probable, ce qui oblige les deux cordistes à adapter leur jeu et la tension de leurs cordes à ces fréquences, nouvelles pour eux, mais qui furent le lot des générations passées, il y a plus d’un siècle ou deux et plus. Pour l’amateur averti de free-music, les sons de ces orgues évoqueront l’accordéon de Fred Van Hove ou le concertina de Rudiger Carl ou le fameux vinyle du même Van Hove, Church Organ. Ce n’est pas la première fois que Veryan Weston enregistre avec un orgue (Daybreak de Ian Smith, Emanem 4059 –avec Derek Bailey - ou une plage de Worms Organizing Archdukes avec Lol Coxhill, Emanem 4074) mais c’est la première fois qu’il se lance aussi intensément dans le travail à l’orgue. Pour information, l’orgue est un instrument que Jon Rose connaît aussi pour l’avoir pratiqué. En outre, Jon Rose est crédité « violins » sur la pochette, mais il m’a aimablement informé qu’il s’agissait du violon « normal », d’un violon ténor en scordatura « and aHardanger fiddle also tuned scordatura ». La première chose qui frappe l’oreille est la symbiose sonore et chromatique du violon, du violoncelle et de l’orgue dans ce trio improbable au point qu’il faille entendre des percussions avec l’archet col legno battuto sur les cordes pour qu’on se dise ah oui  il y a un violon quelque part. La musique a une qualité chambriste remarquable et se situe complètement dans la ligne de l’improvisation libre : de jeux avec les sonorités, le refus de la virtuosité conventionnelle, mais aussi des dialogues au ralenti qui prennent tout leur temps de différencier les sons par le menu. Il s’agit d’une démarche profonde qui interpelle les fondements même de la musique : l’accord « parfait » et les relations tonales dans une perspective historique vers un futur imaginaire situé à l’écart des démarches modernistes des compositeurs du XXème. Ce trio a une singularité très particulière qui mérite qu’on s’y colle question écoute. Lors d’une interview, Evan Parker avait émis l’idée que cinq ou six disques représentatifs de l’improvisation libre (à vous d’en faire la courte liste) permettaient à un auditeur d’en comprendre la démarche. Mais on a vraiment envie d’ajouter Temperaments ou Tuning Out à ces quelques albums bornes miliaires de l’improvisation libre, car après en avoir entendus des centaines, le plus avisé des écouteurs assidus ne se serait vraiment pas attendu à une telle musique !!  On a droit à de longues suites de plus d’une demie heure mis à part le morceau introductif du premier cd  à la Blue Coat Chapel de Liverpool qui fait quand même 18 minutes. La musique transcende une série de démarches  en se créant une identité inclassable. On a évacué toute la violonnerie conventionnelle ou même contemporaine pour une approche qui sollicite les harmoniques et produit un son viscéral aussi joyeusement ludique qu’austère. Je pense qu’en jouant avec un orgue ancien accordé autrement qu’en tempérament égal, Hannah Marshall et Jon Rose approfondissent les écarts entre les notes et les étirent de manière curieuse en symbiose avec les sonorités des tuyaux dont Veryan Weston tire les effets les plus appropriés. C’est un véritable régal. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Marco CORTESI EUP

SPRING THING

PBR Jazz PBR J 302

 

Gabriele PEZZOLI TRIO

VILJANDI

Altrisuoni AS 336

 

Jacques DEMIERRE

THE THIRTY AND ONE PIANOS

Flexion Records Flex 008

              Le quartet Marco Cortesi EUP est composé du Suisse Marco Cortesi (guitare électrique, synthétiseurs), du claviériste italien Gianluca di Lenno, du contrebassiste russe (installé en Italie) Yuri Goloubev et du batteur israëlien Asaf Sirkis. Enregistrées en mai 2015, les huit compositions de l'album sonnent parfois comme un jazz-rock des seventies (les agréables sonorités du Fender Rhodes n'y sont certes pas pour rien). Les envolées de guitare ne sont jamais agressives, elles seraient même plutôt dotées de colorations... californiennes. Les rythmiques façonnées par Goloubev et Sirkis, tricotées avec finesse et précision, saupoudrent quelques touches impressionnistes à l'ensemble. Rien de révolutionnaire dans ce disque, mais des musiques sympathiques à écouter.

                  Avec ViljandiGabriele Pezzoli livre son troisième opus en trio, ici avec le contrebassiste estonien Taavo Remmel et le batteur suisse-américain Brian Quinn. Ce pianiste est élève de Richie Beirach et cela se sent nettement. Le toucher cultive une fragilité assumée, des timbres cristallins mais ouatés, un jeu clair-obscur impressionniste. Taavo Remmel privilégie souvent le jeu à l'archet et Brian Quinn les caresses sur cymbales, dans le prolongement de l'esthétique façonnée jadis par les trios de Bill Evans. Jamais ils n'envahissent le discours du pianiste, mais jamais non plus ils ne restent en retrait. Tout se tisse en filigrane. Une certaine idée du recueillement et de la contemplation.

                  Compositeur et leader du projet, le pianiste Jacques Demierre réunit ici un orchestre de trente pianos pour interpréter de concert une suite en trois parties. Chacune d'elle engendre un magma sonore peu reconnaissable (pas dit que certains auditeurs non prévenus citent le bon instrument !), cataclysme sonore ultra-répétitif, mise en friche sérielle, balbutiements végétaux... L'expérimentation s'est déroulée en live à Genève en septembre 2012. Demierre conclut en solo avec une pièce de piano préparé à dominance météorologique pluvieuse.

Marc SARRAZY

 Paul HUBWEBER

Frank Paul SCHUBERT Alexander von SCHLIPPENBACH  Clayton THOMAS

Willi KELLERS

INTRICACIES

No Business Records NBCD 74-75

Dist. Improjazz 

                  Voici une manière d’All Stars de choc du free-jazz germanique campé autour d’un tandem basse batterie à l’énergie inaltérable : deux souffleurs très remarquables et un pianiste poids lourd de la profession. Eric Dolphy, musicien clé de l’œuvre de Schlippenbach qui lui a adressé récemment plusieurs hommages appuyés, a un jour enregistré Iron Man. S’il y a jamais un homme d’acier dans la free music, c’est bien Alex von S. Alors que les grands pianistes de sa génération faiblissent en raison de leur âge qui s’avance, Alex von Schlippenbacha gardé toute la verdeur de sa jeunesse. Sa ténacité et sa résistance physique sont proverbiales et je me souviens l’avoir croisé en 2005 et 2007 : il ne faisait pas son âge. Une fois le concert terminé après une tournée éprouvante, il a quitté Bruxelles la nuit pour rejoindre Berlin d’une traite en voiture. Ce quintet dirigé par le pianiste et ce remarquable sax alto incisif qu’est Frank-Paul Schubert a un personnel variable. Leur précédent opus publié en sextetpar FMR, Red Dahl,  avait rassemblé le batteur Yorgos Dimitriadis, le bassiste australien Mike Majkowski, le saxophoniste Paul Dunmall et le tromboniste Hilary Jeffery. La nouvelle mouture du quintet est liée un autre groupe autour de Frank-Paul Schubert et toujours enregistré par FMR : Life in a Black Box avec le contrebassiste Clayton Thomas le batteur Willi Kellers et à nouveau Paul Dunmall au sax ténor. 

C’est donc un double cd débordant d’énergie et d’écoute intenses enregistré au B-flat de Berlin. Deux longs développements de 45 minutes et plus pour chaque cd avec une conclusion d’un quart d’heure clôturant le deuxième disque, EncoreCome to Blows invitent les deux souffleurs, le pianiste et le tandem basse-batterie à bouter le feu, à presser les soufflets du diable sur la fournaise … Dans Intricacies, ils évaluent leur imbrication et de nombreux points de chutes, d’angularités communes, arpentent le chemin qui défile devant eux chacun dans son propre biorythme. C'est d'ailleurs sur ce long morceau ( 44 minutes) que j'ai focalisé mon écoute. Frank Paul Schubert déroule les spirales accentuées du sax soprano avec bonheur après que Paul Hubweber ait indiqué la direction. Willi Kellers percute subtilement. L'intensité s'envole sous les coups assénés au piano et revient ensuite vers un mezzo voce où la coulisse d'Hubweber fait merveille sur l'archet frappeur de Clayton Thomas. Paul Hubweber est aujourd’hui le tromboniste préféré d’Alex von S. alors que sont disparus Albert Mangelsdorff et Paul Rutherford… Pour le pianiste vétéran, le trio PaPaJo qui réunit Hubweber, Paul Lovens et John Edwards est son trio d’improvisation préféré. Et donc nous avons tout le loisir de découvrir ce tromboniste essentiel qui marque son territoire raffiné dans cet escadron à l’emporte pièce, contrebalancé par les doigtés subtils et le swing tellurique du pianiste. Clayton Thomas a un abattage fantastique (avoir entendu Majkowski et Thomas en tête-à-tête reste un de mes meilleurs souvenirs !) et Willi Kellers propulse à propos sans obscurcir les miroitements complices. Frank Paul Schubert marque son appartenance à une longue lignée d’altistes inspirés par Bird, Ornette, Dolphy…  Un quintet remarquable qui assume les challenges musicaux du jazz libre où les amarres sont lâchées…

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Quentin CONRATE

SEKAMETELISOPPA

Creative Sources

Metamkine

Quentin Conrate : perc

                  Et l’on imagine les murs, les bois, les peaux, les pierres, les déplacements.

                  Et l’on entend l’espace, les fracas, les silences, les murs, les bois, les peaux, les cymbales lancées à même le sol, les poussières, les cercles parcourus, les grincements-grognements, les drones, les pierres, les pas.

                  Et c’est très beau, très singulier. C’est la vérité du moment. C’est ce qui se passe précisément maintenant et ne se passera pas demain.

                  Et c’était Quentin Conrate, ses murs (ceux de la Coopérative de Montolieu plutôt) et sa batterie incomplète. Et au risque de me répéter : c’était très beau.

Luc BOUQUET

Jean-Pierre COMO

EXPRESS EUROPA

L’âme sœur – CY2015/3

Stefano di Battista (ss, as), Louis Winsberg (g), Jean-Pierre Como (p), Jérôme Regard (b) et Stéphane Huchard (d), avec Hugh Coltman (voc), Walter Ricci (voc), Jean-Marie Ecay (g), Xavier Tribolet (org) et André Ceccarelli (d).

Sortie le 5 octobre 2015

En 1996, Jean-Pierre Como convie le saxophoniste Stefano di Battista, le guitariste Louis Winsberg, le contrebassiste Christophe Wallemme et le batteur Stéphane Huchard pour enregistrer Express Paris Roma. Vingt ans après, le pianiste rappelle ses compagnons, avec Jérôme Regard à la place de Wallemme, pour un nouveau disque : Express Europa.

Le quartet invite les chanteurs Walter Ricci et Hugh Coltman sur huit des onze titres. André CeccarelliJean-Marie Ecay et Xavier Tribolet sont également de la partie sur quelques plages. Enfin, Pierre Bertrand a écrit les arrangements de quatre morceaux. En dehors de « Io che amo solo te », tube de 1962 du chanteur de variété Sergio Endrigo, « Silencio » et « Alba », signées Winsberg, toutes les compositions d’Express Europa sont de Como.

Une rythmique dense, soutenue par les cliquetis tendus d’Huchard (« Stars In Daylight – Part 2 ») et les lignes robustes de Regard (« Raccontami »), un accompagnent lyrique, appuyé par les talents mélodiques de Winsberg (« Alba ») et Como (« Moi Canto »), et des solos virevoltants, portés par l’aisance de di Battista (« Mandela Forever ») : Express Europa repose sur des fondations solides ! Dans les huit chansons, le quartet se met à la disposition des deux chanteurs, qui s’inscrivent dans la lignée des crooners à la Franck Sinatra : timbre medium, sonorité ténue, diction claire et mise en place prudente. Les trois instrumentaux sortent du lot : après un démarrage qui évoque « So What », « Mandela Forever » s’envole dans un style hard-bop musclé avec le thème à l’unisson et des développements énergiques, « Silencio » installe un climat aérien avec des couleurs arabo-andalouses pleines de caractère et « Alba » part sur un mode mystérieux, avant de rejoindre l’Amérique du sud sur des rythmes entraînants.

Express Europa se partage entre chansons de Music-Hall et instrumentaux mainstream, mis en notes par des musiciens irréprochables.

Bob HATTEAU 



Kaja DRAKSLER

Susana SANTOS SILVA

THIS LOVE

CLEAN FEED

Dist. orkhestra

                  Enregistrées en mars 2015, la pianiste slovène Kaja Draksler et la trompettiste portugaise Santos Silva produisent une musique swingante où le travail sur le son revêt une grande importance ; growls et phrases étirés chez la trompettiste mêlés à un certain romantisme classique de l’école de Vienne chez la pianiste. Comme si Alban Berg avait rencontré Freddie Hubbard – époque Dolphy. La pianiste se sert du bois de l’instrument dans "Hymn to the unknown" pendant que Santos Silva choruse une mélodie à quatre sous. Accélération et décélération marquent ce qui est joué, c’est incontestablement du jazz sans effets de souffle, le travail sur l’embouchure est probant alors que des clusters jaillissent du piano, "Foolish little something" en étant la meilleure illustration.

                  Un bugle lunaire, "Forgotten lands", l’ultime pièce est faite de craquements, sons sales, notes tenues et ténues font que les jeunes trompettistes européens sont au top. Ce cd est une petite merveille, il serait dommageable de passer à côté.

Serge PERROT

Daniel THOMPSON – Steve NOBLE

LIVE AT HUNDRED YEARS GALLERY

CONFRONT CCS 52 


                  Mark Wastell n’interrompt pas les productions Confront qu’il consacre à l’improvisation radicale la plus pointue et la plus achevée en emballant chaque concert enregistré d’un beau boîtier métallique, lequel permet sans doute de le retrouver plus facilement dans les collections interminables des afficionados. Enregistré à la Hundred Years Gallery, un lieu remarquable en bordure de la Kingsland Road qui s’étend du Nord au Sud à travers l’East End et relie les lieux les plus fameux de l’improvised London : Café OtoVortexHundred Years Gallery, toute la Stoke Newington High street et les défunts Klinker, et qui tranche par sa programmation plus locale et focalisée sur ce qui se fait de plus frais en ville. En témoigne ce superbe concert qui sort des sentiers battus : une rencontre entre le percussionniste Steve Noble et le guitariste acoustique  Daniel Thompson. Steve Noble se concentre sur les effets de résonance des cymbales (épaisses), gongs et crotales sur les peaux des tambours et leurs vibrations mouvantes autour desquelles serpentent les phrases arachnéennes de Daniel Thompson. Il y a une volonté de recherche, une qualité sonore, une finesse qui expriment in vivo l’essence de cette improvisation radicale qui n’en finira pas de nous étonner, même en disque, si on a acquis le flair de dénicher les enregistrements comme celui-ci, vraiment enthousiasmants et hors du temps. Steve Noble s’est fait remarquer avec Brötzmann, Joe McPhee, Derek Bailey et Coxhill mais après des décennies de pratique (commencées vers 1984) dans cette extraordinaire communauté londonienne, il personnifie aussi l’improvisation libre avec toute son innocence lucide et assumée. Il a trouvé en Daniel Thompson un partenaire à la hauteur et qui finira par nous étonner tant son jeu acquiert audace et pertinence au fil des mois, disque après disque, dans une veine difficile « le post Bailey/ Russell » acoustique. Enchanteur !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

DUSAN VEJTOVIC

AM I WALKING WRONG ?

MoonJune Records MJR 058

 

Boris KOVAC

TIMES OF DAY

ReR Megacorp BK2 

              Ce n'est guère un hasard de trouver l'album de Duśan Vejtovič au sein du catalogue MoonJune Records, label qui tire son nom de la sublime composition présente sur le Third de Soft Machine, et qui promeut des musiques à la croisée du rock progressif et du jazz contemporain. Le guitariste serbe, au jeu tout en effusion sonore, aux attaques acérées, est ici en trio avec le bassiste catalan Bernat Hernandez, aux lignes répétitives et mordantes, et le batteur Marko Djordjevic, également serbe, à la frappe à la fois lourde et sèche. Ensemble, ils paraissent tout droit échappés d'un King Crimson tardif. Les structures des compositions, parfois flottantes, parfois solidement charpentées, soulignent la cohésion sans faille d'un trio qui ne se fait pas prier pour s'autoriser quelques embardées vers un heavy-prog plutôt costaud. L'énergie est bien de mise, mais parfaitement canalisée, couplée à une certaine complexité des thèmes et des rythmiques. Et le son d'ensemble, tel un prisme lumineux, se difracte en une myriade d'ondes musicales, tantôt salement urbaines, tantôt d'une limpidité solaire.Un disque efficace, assurément. Well, guys, I don't think you're walking wrong. Just go on !

                  Sous-titrée "Concerto Suite for Sax and Chamber Ensemble", la suite Times of Day du saxophoniste Boris Kovač est a des lieues de la musique précédente. Soliste privilégié pour interpréter sa propre œuvre, le compositeur se trouve épaulé par le New Ritual Ensemble qui comprend cordes, piano et percussions.  La tonalité de la partition est clairement néoclassique, tour à tour traversée par des accents de jazz contemporain et de folklore des Balkans, évoquant en cela certaines compositions sympho-jazz du saxophoniste russo-bulgare Anatoly Vapirov. Subdivisée en quatre parties qui retracent le temps d'une journée ("Morning""Noon""Evening""Midnight"), elle reflète le parcours d'une vie, avec ses bonheurs et ses malheurs. La musique affiche des couleurs contemplatives ou fiévreuses, ou simplement nostalgiques, nous embarque dans un voyage paisible mais non sans intensité, et ce jusqu'à l'accord final.

Marc SARRAZY

The WORKSHOP

MUSIC OF DOUG HAMMOND

Onze Heures Onze

Stéphane Payen (as), Olivier Laisney (tp), Guillaume Ruelland (elb), Vincent Sauve (dm). Juin 2014.

                  Charles Mingus, Sonny Rollins, Ornette Coleman, James Blood Ulmer, Wolfgang Dauner, Arthur Blythe, Betty Carter, Joe Henderson, George Adams, Don Pullen… la liste ici incomplète est longue des partenaires de jeu de Doug Hammond. Dans le jargon journalistique, on dirait « un monstre sacré ». Pourtant, Doug Hammond demeure l’un des secrets les mieux gardés de la batterie contemporaine. Il a pourtant infléchi de manière irrémédiable la pensée musicale de Steve Coleman, qui ne tarit pas d’éloges à son sujet, après qu’ils aient enregistré ensemble en 1982 (Spaces et Perspicuity). Guère étonnant que Stéphane Payen, qui développe de sa manière toute singulière les préceptes musicaux de ce dernier, en soit venu à s’approcher de la musique composée par Doug Hammond. Comme le titre de l’album l’annonce sans ambiguïté, et en dehors de « Learning » (titre plein d’humilité), toutes les compositions sont en effet de la plume du grand batteur.

                  Stéphane Payen ne fait jamais les choses à moitié. A l’image d’un Marc Ducret qui pense son œuvre en profondeur et non comme une succession de « projets » prêts à consommer, Stéphane Payen élabore son travail artistique d’une manière exemplaire. Les précisions données en liner notes, qui pourraient passer presque inaperçues, en portent le témoignage direct : « The arrangement of Figit Time is based on the bass and drum parts of Nine to Hate by Stéphane Payen (recorded on Conversations with the Drum by The Workshop – Ref : ONZ010). » Ceci tend à indiquer qu’il y a chez l’altiste une pensée globale, les pièces se répondant d’un album à l’autre, ceux-ci constituant à leur tour un tout, une somme cohérente.

                  « L’art est défectueux dès qu’il est outré » écrivait Fénelon en 1714. Cet adage bien représentatif d’un certain art français va comme un gant au Workshop de Stéphane Payen. Dès la pièce d’ouverture, la musique se déploie dans une sorte de nudité sans fard. Rien du squelette de poisson dans une grande assiette vide pour autant, loin s’en faut ! Bien que quintessentiée, cette musique possède une chair certes rare mais intense et destinée aux les gourmets. C’est que nous avons affaire à des musiciens en quête d’essentialité, celle du groove pour le tandem basse/batterie, celle du discours juste et dépouillé pour les solistes. Aucun excès, peu de contrastes ostentatoires, et cependant voilà musique qui s’avère à l’opposé du lisse. Voilà donc une musique de la pudeur, d’une pudeur peut-être toute française, aux nuances fines, sans super solistes racontant une histoire connue d’avance (du type « ce musicien joue terrible et il va faire monter la tension jusqu’à un sommet expressif »). Ô surprise, lorsque l’on croit comprendre ce qui est joué et que l’on se met à chercher à savoir plus nettement de quoi il en retourne, on s’aperçoit que c’est extraordinairement élaboré, sans être certain de toujours avoir bien compris in fine. Les enjeux apparaissent d’abord rythmiques : jeux sur les appuis, les accents, les métriques, les cycles, les structures… d’une manière qui déjoue très souvent toute prévisibilité. Dans le même temps, cette dimension rythmique dissémine les autres paramètres musicaux, notamment sur le plan mélodique. C’est que la batterie chante tout le temps !

                  Ainsi, avec un second opus en moins d’un an, The Workshop nous présente-t-il un nouveau diamant de la plus belle eau. Et « validé » par le Maître lui-même, de surcroît, qui a récemment accepté de donner plusieurs concerts avec le quartette (plus d’informations à ce sujet sur www.stephanepayen.com).

Ludovic FLORIN

Gerry HEMINGWAY

KERNELINGS

Auricle CD + DVD

Gerry Hemingway : batterie, percussions, vibraphone, voix, harmonica, électronique

+ Manuel Troller : guitare

Film : Gerry Hemingway / Jordan Hemingway & Emanuel Künzi

De la part d’un percussionniste-poète, voici une parution riche et à dimension autobiographique. L’album « Solo Works 1995-2012 » (64 mn) collecte des enregistrements inédits captés sur une période de plusieurs années. Ils permettent d’entendre le fréquent partenaire de Marilyn Crispell et Anthony Braxton en toute intimité. Il ne s’y limite pas à ses instruments principaux, mais y recourt aussi à l’harmonica, à la voix ainsi qu’à divers traitements électroniques. Dans son approche du solo, Hemingway cite Wadada Leo Smith comme influence initiale, non pour son jeu de trompette mais pour la philosophie présidant à la démarche créatrice, une recherche de la beauté dans le dépouillement qu’il a reprise à son compte. Point important, il ne veut pas avoir à décider si les pièces de ce projet sont des improvisations ou des compositions, optant pour la notion d’« improvisations répétées », redonnant à la pratique sa valeur et son rôle. C’est en effet l’acquisition de techniques et le raffinement d’idées creusées jour après jour qui conduisent les morceaux, dont le premier jet et les grandes lignes sont nés spontanément, à tendre de plus en plus vers leur forme idéale ou leur développement naturel. Les pièces n’ont pas de structure définitive ou figée, mais l’improvisateur ne part pas non plus de rien lorsqu’il les joue. Elles ont un titre, une impulsion globale, et chaque concert est l’occasion pour l’artiste de les reprendre là où il les a laissées, de leur donner un éclairage inattendu ou de pousser plus loin le concept qui les sous-tend. Cela passe le plus souvent par un attirail volontairement limité, parfois une seule caisse claire et une paire d’outils. Le peintre-musicien vise ainsi les profondeurs du sillon, pas le fracas de surface tant prisé aujourd’hui. Stylistiquement, plusieurs directions sont empruntées. Il y a même du jazz avec For Chick Webb, et un bluesy quoique avant-gardiste Up on High. Une grande sensualité semble inscrite au cœur de toutes ces pièces. Hemingway est aussi photographe et vidéaste. La séparation entre différentes disciplines artistiques n’a jamais eu de sens pour lui, et ses envies l’ont porté dès ses débuts à utiliser plusieurs média, souvent en combinaison, notamment vidéo et musique. Le DVD comprend ainsi trois pièces audiovisuelles intégrales (Kernelings de 2013, Waterways de 1984 et Solo for Cymbal de 2011, 75mn en tout) de qualité sonore optimale et à la mise en images à la fois sobre et inventive. D’images animées pour l’essentiel puisées dans la nature (rosée, brume, vagues, branches au vent…) émane une certaine douceur, une notion d’ordre universel. Mains et baguettes apparaissent parfois en surimpression, et des effets vidéo – inserts, répétitions, ralentis – produisent des abstractions délicieusement hypnotiques. La musique évoque parfois celle du compositeur Toru Takemitsu ; à l’instar du Japonais Hemingway dessine des paysages millénaires aux reflets changeants : terre labourée, nuages sur la plaine, tempêtes de sable, bruissement des forêts, arrivée de l’orage, bruits de pas sur la neige, variations de couleurs et températures… Il n’est pour autant ni sourd ni aveugle au monde des hommes, et sa musique est ici et là traversée d’engins motorisés et de clameurs urbaines.

Des éléments très concrets s’invitent à l’image : poteaux électriques, maisons habitées, activités agricoles, tandis que des mots épars et segments de phrases empruntés à William Faulkner traversent l’écran. Ailleurs, on est dans la tactique du choc, des décharges percussives à laN.Y. downtown venant parasiter un défilement régulier. Suivent des moments plus classiques où le musicien s’affaire derrière les fûts, selon plusieurs angles de caméra. Il use de balais, hochets, xylophones, clochettes, éléments de batterie de manière non conformiste, telles ces cymbales jetées à l’envers sur des peaux. La dimension visuelle n’a pas tant pour fonction d’assurer le spectacle que d’éclairer la démarche. La qualité vidéo primitive de « Waterways » contraste avec l’image bien définie des travaux récents, pourtant la thématique demeure. Dès les années 80, l’artiste portait ainsi déjà son regard sur les matières et lumières, stalactites et autres lichens, un monde minéral simultanément réel et rêvé, ausculté jusqu’à la perte de repères, comme s’il s’agissait d’entrer dans la matière, de faire corps avec elle. Lueurs solaires, vie bactérienne, nervures végétales, sols en décomposition et roches humides sont amoureusement observés par notre musicien-pétrographe. Filmé sans ornements (de profil, de face et en plongée), « Solo for Cymbal » voit le percussionniste cultiver les résonances et les dissonances à l’aide de mailloches, archets, brosses et objets appliqués à la seule cymbale qui se dresse devant lui. Un minimum de moyens pour un résultat impressionnant. Pour finir, il répond à quelques questions face à la caméra. Il livre quelques clés de son travail et autant de pistes d’écoute, évoque l’importance de sa connexion avec Dame Nature, dont il a choisi de s’entourer (en Suisse) et qu’il arpente quotidiennement. Et chez les Hemingway, la fibre artistique se transmet de père en fils : de même que certaines vidéos, la photo de pochette est signée Jordan H. Cette sortie constitue donc le plus beau portrait/autoportrait de la part d’un des créateurs les plus singuliers de notre temps.

David CRISTOL

Carlos ZINGARO

LIVE AT MOSTEIRO DE SANTA CLARA A VELHA

Cipsela CIP 001

                  Ce nouveau petit label portugais nous propose un enregistrement incontournable du grand violoniste Carlos Zingaro Alves enregistré dans l’église du Monastère de Sainte Claire à Coimbra. Le premier mouvement Crushing Wheels développe un ostinato percussif dont le musicien fait varier le geste initial dans un festival de notes ondoyantes et irisées avec un lyrisme puissant mais sans emphase. Il fait ensuite coexister des  motifs dissemblables,  qui  s’enchaînent et se répondent avec précision. Portions of Life conjuguent des haikus ponctués de silence qui alternent leurs variations singulières avec une logique imprévisible. Il s’ensuit un extraordinaire travail de l’archet qui fait se croiser et s’interpénétrer plusieurs techniques au service d’une quête d’un seul tenant. La virtuosité exceptionnelle de Zingaroest exclusivement au service d’une expression qui bannit le verbiage au profit d’une vision épurée de l’improvisation. Des rebondissements de l’archet font atterrir le son sur des aigus extrêmement pointus. Une musique nue !  Twisted Chords porte bien son titre. Ce qui est sidérant c’est d’entendre dans cette toute autre démarche par rapport aux précédentes Portions de Vie d’infinis détails microtonaux, un intervalle, des accents subreptices entendus auparavant. Voids of Night évoquera de loin des modes indiens avec une extraordinaire finesse de jeu à l’archet où l’invention mélodique est poussée aux confins du silence. Il n’y a pas un son, un intervalle, une intonation que ne soit Zingaresque. Quoi qu’il joue, Carlos Zingaro Alves, est très profondément lui-même, un musicien unique. Une personnalité incontournable de la musique improvisée européenne. Avec Malcolm Goldstein, Jon Rose et Phil Wachsmann, Zingaro en a créé les moments les plus palpitants au violon.   L’enregistrement a capté la couleur et la vibration de l’espace et sa réverbération granitique donnant un relief vécu et un son saturé au jeu du violon loin des canons conventionnels. Ces caractéristiques sonores font de ce disque emballé élégamment en noir et blanc, qui passera peut-être inaperçu dans le torrent médiatique de la free-music dominé par les saxophonistes mordants et les pianistes à programmes, est un véritable monument de musicalité, de sensibilité et d’énergie.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Carlos ZINGARO /

Ulrich MITZLAFF /

João Pedro VIEGAS /

Àlvaro ROSSO  4tet

DAY ONE

JACC

                  Violon, violoncelle, contrebasse et clarinette basse, ensemble d’improvisation contemporaine, le Zingaro / Mitzlaff / Viegas / Rosso 4tet conjugue l’écoute intense, l’intuition de formes superbement construites dans l’instant, un sens de l’épure que ne renie pas une expression conviviale. Quelques traits, une idée mélodique décalée ou rythmique, des enchaînements brefs d’impulsions et de coups d’archet synchrones et une trame s’ébauche, des jeux épars se complètent. Improvisation concertante et mesurée pour créer un espace commun où la musique prend son temps, prend corps et les musiciens leurs marques. Cela s’appelle jouer comme les quatre doigts de la main. Des miniatures ou des pièces de consistance comme Cells and Patterns 14:47 and Little Grey Men 13:13 créent une diversité de propositions qui alimentent l’écoute. Ecriture, improvisation, contemporain ? Viegas souffle les harmoniques à demi saturées ou l’anche semble vibrer toute seule se confondant avec le chœur des cordes. Une certaine sagesse dans le jeu collectif ou une philosophie de la complémentarité paisible. Des cadences frottées tressautent et la clarinette basse sécateur tranche et frictionne les barres de mesures. De beaux équilibres avec quelques éclats maîtrisés ou échevelés (Little Grey Men). Day One est un beau moment partagé qui se laisse réécouter. On pense aussi aux projets de Kent Carter pour Emanem avec Albrecht Maurer et les clarinettistes Theo Jorgensmann et Etienne Rolin (Rivière Composer’s Pool), Kent Carter dont Zingaro fut le compagnon dans un trio mémorable.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Sylvain RIFFLET

MECHANICS

JAZZ VILLAGE – JV957009

Sylvain Rifflet (sax, cl, elec), Jocelyn Mienniel (fl, sanza), Philippe Gordiani (g), Benjamin Flament (d, perc).

Sortie en septembre 2015 


Depuis qu’il est sorti du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, Sylvain Rifflet accumule les collaborations avec, notamment, Alban Darche, puis, à partir de 2007, il développe ses propres projets, en commençant par Rockingchair, groupe formé avec Airelle Besson. Viennent ensuite des musiques de film (Dernier Maquis de Rabah Ameur-Zaïméche), divers projets pédagogiques et, en 2011, Alphabet, un quartet avec Jocelyn Mienniel à la flûte, Philippe Gordiani à la guitare et Benjamin Flament aux percussions. Le quartet sort un premier disque éponyme en 2012, suivi de Mechanics, en septembre 2015.

Sept des douze moreaux sont des inédits de Rifflet. Quant à « Electronic Fire Gun », il est renommé « Enough Fucking Guitar » pour l’occasion. Le quartet reprend également « 2 West 46th Street » et « Elf Dance » de Moondog, « Tout dit » de Camille et joue une « Improvisation # 1 » collective pour conclure Mechanics. Le titre de l’album, les compositions de Moondog, l’hommage à Philip Glass dans « Glassicism », voire même le minimalisme de Camille… sont autant de références à la musique répétitive. Avoir choisi d’illustrer la pochette du disque avec un dessin extrait du Guide des Cités est également révélateur des intentions musicales de Rifflet : Les Cités obscures, la bande dessinée en treize volumes de François Schuiten et Benoît Peeters, décrit un monde parallèle dans lequel l’architecture joue un rôle clé…

Paradoxe de Mechanics : sans clavier, ni contrebasse, le quartet n’a pas choisi une configuration particulièrement structurante. Et pourtant, la musique de Rifflet, Mienniel, Gordiani et Flament est rudement organisée ! Elle repose sur le jeu collectif (« 2 West 46th Street »), des morceaux construits autour de contrepoints (« Mechanics »), d’ostinatos (« Glassicism ») et de boucles (« Origamis »), une approche rythmique rigoureuse (« Enough Fucking Guitar ») et des motifs mélodiques tracés au cordeau (« Fantoms »). Mechanics joue également avec les textures sonores : assemblage de timbres variés (sanza, boîte à musique, percussions diverses…), travail sur le mixage (réverbérations, nappes synthétiques…), malaxage du son (souffle, growl…),  effets expressif (staccatos, tourneries folk, passages bruitistes…)… Au milieu de ces constructions futuristes, Mienniel (« From C ») et Rifflet (« Origamis ») laissent leur lyrisme errer sans contrainte, au grès de leurs envies.

Musique urbaine, s’il en est, la musique de Rifflet et de ses compagnons évoque, bien sûr, la bande dessinée (Les Cités obscures, Moebius), mais aussi le cinéma (Metropolis, Les temps modernes, Playtime…), voire Maurits Cornelis Escher, pour les clins d’yeux et autres vrais-faux semblants. Mechanics met à sauce, avec maestria, des ingrédients cueillis dans la musique répétitive et le jazz, et le menu justifie le voyage…

Bob HATTEAU

Philipp WACHSMANN Paul LYTTON

IMAGINED TIME

Bead Records CD 11

                  Label initié il y a plus de quarante ans par une bande de potes, Phil Wachsmann, Pete Cusack, Simon Mayo, Tony Wren et Richard Beswick, Bead Records a documenté toute une génération d’improvisateurs dont les susnommés et des artistes rares comme Ian Brighton, Larry Stabbins, David Toop, Paul Burwell, Steve Beresford, Clive Bell, Matt Hutchinson et publia le premier disque des Alterations…. Une autre époque ! Depuis l’ère cd, on y trouve le cheminement d’un des pionniers de l’improvisation libre dont l’influence fut déterminante pour de nombreux improvisateurs, Phil Wachsmann. Son travail avec Fred Van Hove, Paul Rutherford , Barry Guy, Tony Oxley, Phil Minton, Radu Malfatti, Derek Bailey etc… dans les années 80 et 90 font de lui un créateur de premier plan et le violoniste de prédilection de beaucoup. Mais cet arbre quasi-généalogique ne doit pas cacher la forêt de son talent exceptionnel. Il y a longtemps que Wachsmann a remisé les extraordinaires et très sinueuses envolées violonistiques qui sollicitaient un variété confondante de techniques alternatives basées tant sur une connaissance approfondie du dodécaphonisme et des séries que sur les possibilités soniques de l’instrument. Aujourd’hui, il se concentre dans la substance et la réflexion sur l’acte d’improviser, en illustrant comment Less peut être MorePaul Lytton, batteur de l’impossible de l’ultra polyrythmie, nous engage dans son univers improvisé fait d’éléments de percussion étalés dans l’espace et à même le sol, d’ustensiles en tout genre (dont ceux de la cuisine), de cordes tendues sur un cadre et amplifiées dont il modifie le son avec ses live-electronics et des pédales de hi-hat. On est très loin de la batterie virevoltante hyperactive du trio avec Evan Parker et Barry Guy. Paul et Phil ont joué ensemble au temps de leur jeunesse quand où le percussionniste habitait Londres et se sont retrouvés avecKing Übü Örkestrü, le London Jazz Composers’ Orchestra de Barry Guy et l’Electro-Acoustic Ensemble d’Evan Parker. Leurs deux tempéraments bien différents se rejoignent ici pour de subtiles rêveries où le violon tâte des mélodies sorties de nulle part et des fragments d’improvisation et le percussionniste gratte, frotte ou agite les surfaces des pièces improbables de son capharnaüm sonique. Les titres : Biodigm One, Two, Three etc … suggèrent  que les paradigmes de la musique improvisée sont ceux de la vie même des musiciens qui s’écoutent et s’entendent à nous méduser.  Wachsmann et Lytton sortent des sentiers battus et manient l’art de la suggestion et l’écriture automatique. Un disque remarquable par des improvisateurs incontournables.

Paul LYTTON

« ? » « ! » SOLO

Pleasure of the Texts Records

https://vimeo.com/126143353

                  Voici une ode au bruitisme, aux sons obtenus en grattant, frottant, secouant, percutant de mille manières le bois, les peaux, les métaux, le plastique, le polystyrène, etc.. dans une multitude d’occurrences dont les paramètres changent sans arrêt. Pas de batterie mais une table - et le sol - recouvert d’instruments de percussion, d’ustensiles détournés de leur fonction, de batteurs à œufs amplifiés avec un micro contact ou des cordes de guitares dont la tension oscille avec une pédale de grosse caisse. Secondé par une installation électronique divagante, Paul Lytton actionne plusieurs objets et ses cordages simultanément en créant une polyphonie bruissante qui n’appartient qu’à lui. Donc ceux qui s’attendent à un disque de percussions en seront pour leur frais ! C’est sans doute l’enregistrement de home-made instruments le plus efficace et le plus délirant qu’il nous est donné d’entendre. Dans ces  eaux là, on peut citer des artistes comme Hugh Davies, qui fut une de ses influences, AMM première manière, Steve Beresford avec sa table de jouets et gadgets, Adam Bohman et ses objets amplifiés. Cela convaincra les amateurs de noise. Mais aussi et surtout, Paul Lytton n’a pas son pareil pour coordonner ses gestes et tirer parti des sonorités produites par ses actions simultanées, décalées  et enchaînées avec une belle précision et une forme d’humour flegmatique. Ces sons industriels bruts, voire grinçants sont mouvants et semblent insaisissables, l’auditeur étant perpétuellement en éveil face à ce capharnaüm qui semble s’agiter tout seul. Certains passages sont complètement inouïs ! Un ovni sonore inclassable de grande classe. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Lucia IANNIELLO

MAINTENANT

SLAM CD 566

 

Matteo MARONGIU

OPEN LETTER TO MINGUS

Improvisatore Involontario II 0034

 

NEW DOG

DOUBLE HEADED PUG

Try Tone TT559-057

 

Riccardo SINIGAGLIA

WATERTUBE / RINGSPIEL

Die Schachtel DS27CD

 

Lino Capra VACCINA

ANTICO ADAGIO

Die Schachtel DS27C  

              Lucia Ianniello est trompettiste mais aussi bugliste. Cela se sent, cela s'entend même lorsqu'elle souffle dans sa trompette. Le son est hérité de Miles, Lucia aime marcher sur des œufs, raffole de la fêlure. Si le cadre de départ s'inscrit dans le néo-bop, les ingrédients électroniques savamment saupoudrés et les effets d'écho et d'embouchure raccrochent sa musique à l'esthétique d'Erik Truffaz d'autant que comme lui, elle est ouverte aux influences ethniques (elle reprend d'ailleurs la «Ballad for Samuel » de Joe Harriott). Du coup, la musique largue bien vite les amarres, le cadre post-bop vole en multiples éclats, la tentation d'un électro-jazz s'estompe aussi vers un ailleurs fortement original, avec les morceaux les plus longs qui n'hésitent jamais à bifurquer vers des horizons inattendus. Epaulée par le multi-instrumentiste Paolo Tombolesi (kbds, b, perc) mais aussi par la chanteuse Diana Torti et le guitariste Giuseppe La Spina (malheureusement décédé en février 2015), Lucia Ianniello réalise un album attachant, avant-gardiste mais jamais abscons, ouaté mais aventureux, sensuel et coloré, intense mais apaisé. Ce projet longuement maturé et enregistré entre  juillet 2014 et mars 2015 est une véritable réussite.

                  Le jeune contrebassiste de Cagliari Matteo Marongiu (il est né en 1984) s'y connaît aussi dans le mélange des genres, lui qui a participé au groupe de fusion Nexus et à la formation noise Erika. Il revient ici aux fondamentaux avec cette lettre ouverte à Mingus, comme le maître lui-même l'avait fait avec son « Open Letter to Duke » en hommage à Ellington (sur le fabuleux Ah Hum en 1959). Si l'esprit de Mingus perce dans un titre un peu sauvage comme « I Giorni Dell'Abbandono », c'est bien le néo-bop qui alimente  l'ensemble de ce disque, plutôt bien ficelé mais un peu sage.

                  Le saxophoniste Christian Ferlaino a choisi de s'installer à Amsterdam. C'est là qu'il fonde le quartet New Dog avec Natalio Sued (ts), Adan Mizrahi (b) et Tristan Renfrow (dm). Le groupe dessine un post-free acoustique plutôt remuant qui évoque un peu celui de Day & Taxi de Christoph Gallio. On y retrouve l'urgence du jeu, l'urgence du son, certaines frénésies rythmiques. De plus, l'emballage cartonné craft de l'album est bien sympathique.

                  Pour clore cette courte revue, signalons deux rééditions fort notables, qui curieusement affichent toutes deux des pochettes ornées de labyrinthes circulaires. La première, tirée à 50 exemplaires numérotés, exhume les deux premières œuvres du compositeur Riccardo Sinigaglia, publiées à l'origine en cassette en 1984 et respectivement intitulées « Watertube » et « Ringspiel ». Il met en place ici deux suites fortement minimalistes, deux jeux d'architecture sonore à évolution lente particulièrement bien remis en valeur par le remastering effectué en 2014.

                  La seconde réédition concerne cette fois un vinyl autoproduit en 1978, introuvable aujourd'hui, réédité en cd une première fois en petite quantité en 1993, et qui connait à présent les honneurs d'une double édition assez classieuse (en LP ou en cd, au choix) : il s'agit de l'Antico Adagio du compositeur-percussionniste Lino Capra Vaccina. Cette nouvelle édition comprend en bonus quatre nouveaux fragments d'une durée avoisinant la demi-heure. En recherche, selon ses dires, d'un son « écologique », le compositeur livre des pièces à caractère hypnotique aux structures minimalistes, qui abondent en répétition de motifs, en boucles musicales, et ce à base de toutes sortes d'instruments à percussions : cymbales, gongs, métaux, vibraphone, marimba, tablas, derbukas, etc. Malgré tout, les mailles musicales ne sont jamais rigides ou serrées comme elles pouvaient l'être dans le disque précédent ou plus généralement dans la musique contemporaine (l'auteur des liner notes mentionne Steve Reich à juste titre) et il règne dans ces jungles organisées un esprit libre, proche du jazz ou de l'improvisation. Une réédition forcément nécessaire.  

Marc SARRAZY

Gary PEACOCK Trio

NOW THIS

ECM – 471 5388

Sortie en mai 2015

Pour fêter les quatre-vingts ans et plus de cinquante ans de carrière de Gary Peacock, ECM sort Now This un album en trio enregistré en 2014 à Oslo. Ce n’est pas avec le trio auquel il a donné naissance un jour de 1977 et qui deviendra célèbre six ans plus tard sous la houlette de Keith Jarrett que Peacock joue, mais avec Marc Copland et Joey Baron.

Le répertoire de Now This est essentiellement composé de morceaux du trio : Peacock en signe sept, Copland deux et Baron un. Le trio joue également « Gloria’s Step » de Scott LaFaro.

Des mélodies élégantes (« This »), des jeux harmoniques complexes (« Vignette »), des rythmes sophistiqués sur des tempos plutôt medium lents (« Shadow ») : le trio joue une musique résolument moderne et base ses dialogues sur une écoute attentive (« Moor »). Baron passe de roulements majestueux (« Gala ») à une pulsation vigoureuse (« And Now ») et emploie souvent les balais pour répondre subtilement à ses compères (« Shadow », « Gloria’s Step »). Copland est dans un registre contemporain lyrique (« Esprit de Muse ») qui évoque parfois Paul Bley (« Gloria’s Step »), avec des incursions dans le minimalisme (« Gala »), mais aussi un sens mélodique affuté (« Gala ») et un swing solide (« Noh Blues »). Des phrases souples et élancées (« Shadow »), beaucoup d’aisance dans les ballades (« Christa »), des lignes particulièrement musicales (« Requiem »), une interaction totale avec Copland et Baron (« Moor »)… : comme avec Jarrett, et sur les traces de LaFaro, Peacock est un contrebassiste chantant.

La musique de Now This est placée sous le sceau d’un free introspectif et interactif : le trio échange ses idées avec beaucoup de finesse et une complicité évidente.

Bob HATTEAU

Pascal CONTET

UTOPIAN WIND

PLEIN JEU PJ001

                  Dix ans après la parution d'Electrosolo (sur le label Signature), l'accordéoniste Pascal Contet enregistre un nouvel opus en solo. Son instrument surprend toujours par la variété de son panel sonore. Il est capable, sous les doigts de Contet, d'émettre des sons, des signaux, des respirations qu'on aurait bien du mal en blindfold test à attribuer à un simple accordéon... A cette profusion des possibles sonores, ajoutons la transversalité des influences musicales de Contet et vous aurez une idée de la richesse du matériau sonore qui compose ce disque. Une constante toutefois, que l'on retrouve tant chez Pascal Contet que chez Verchuren ou Galliano : la vibration du son d'accordéon émise dans le registre medium a ce petit quelque chose de lugubre qui gangrène inévitablement même la plus joyeuse des mélodies pour parer la musique d'un sentiment de nostalgie voire de spleen baudelairen. Pourtant, les grondements épyleptiques, les harmonies étranges et les bourrasques fantasques impulsées par notre accordéoniste, les expirations inédites qu'il suscite,  transcendent allègrement toute idée d'instrument pour peindre des paysages musicaux souvent expressionnistes. Utopian Wind : une question de vent, une histoire de souffle, une probable utopie... c'est bien de vie dont il est question ici.

Marc SARRAZY

Louis-Michel MARION

GROUNDS

Poème méditation sur la corde grave

 

Louis-Michel MARION

CINQ STROPHES

Kadima COLLECTIVE

Solo

Dist. Improjazz

                  La presse spécialisée ou semi-spécialisée qui traite du jazz contemporain et de l’improvisation tend à se focaliser sur une série d’artistes notoires alors que ce qui rend la scène improvisée fascinante est cet univers quasi-infini de musiciens de grand talent dont on ne se lasse pas. Parle-t-on contrebasse et les plumitifs nous reviennent sempiternellement avec Joëlle Léandre, Barry Guy, Barre Philips, feu Peter Kowald et maintenant, John Edwards. On a déjà presque oublié Paul Rogers, on ignore un Simon H Fell (qui est aussi un chef d’orchestre – compositeur de grande envergure), Ulli Philipp, Damon Smith et beaucoup d’autres… Le contrebassiste Louis-Michel Marion est un véritable improvisateur dont la participation dans le Clinamen trio et leur cédé « Décliné » (avec  Jacques Di Donato et Philippe Berger) fait de lui un musicien à suivre. J’en ai fait la chronique dans un numéro précédent.

                  A la longue c’est chiant d’écouter toujours les mêmes. Un musicien aussi célébré qu’ Evan Parker, qui a ouvert toute grande la porte sonore du saxophone alternatif et que beaucoup idolâtrent, est, lui, un inconditionnel de ses collègues qu’il trouve passionnants : John Butcher, Lol Coxhill, Michel Doneda, Stefan Keune, Urs Leimgruber, Ned Rothenberg, Tom Chant etc… trouvant que le fait d’être né plus tôt etc… n’est pas un argument… de vente… Donc, faites comme Evan Parker, partez à la découverte d’autres improvisateurs même s’ils ne jouent pas dans les festivals qui comptent … Et donc, comme contrebassiste, Louis-Michel Marion est un sérieux client.

                  Le propos de Grounds, enregistré en 2012 est de travailler, explorer, faire trembler la seule corde grave à l’archet en allant jusqu’au bord de l’audible à la limite de l’infrason. Ce pourrait être un exercice de style, mais notre praticien exigeant et talentueux en fait un mirage de l’inconnu, une recherche éperdue de vibrations bienfaitrices durant trente-trois minutes. Un moment radical, intrigant…

                  Si vous préférez quelque chose de moins extrême, une bonne pioche sur le label israélien Kadima : Cinq Strophes du même Louis-Michel Marion. Voilà ce qu’on aime dans la contrebasse improvisée depuis le fabuleux et prémonitoire Journal Violone de Barre Philips enregistré en 1968 et le Was Da Ist de Peter Kowald : une vibration multi-dimensionnelle, un jusqu’au bout de la recherche, la beauté du geste, une écoute de soi exigeante, des couleurs, des sons qui bruissent, grincent, éclairent, des pizzicati qui dérapent, s’éparpillent, croisent un archet effilé… L-M Marion fait aussi subtilement deux choses à la fois avec inspiration comme dans ces magiques  first steps de la plage 2. Travail à l’archet géant ! Rien à envier à Peter Kowald ! Cette musique a une âme et procure un plaisir, celui de l’artisanat fait main des sons libres arrachés à l’inertie du gros violon, sublimant les incartades auxquels sa nature consent en un instant de vérité. Magnifique.

Jean Michel VAN SCHOUWBUR 

Francesco BEARZATTI TINISSIMA 4et

THIS MACHINE KILLS FASCISTS

CamJazz – CAMJ 7893-2

Francesco Bearzatti (ts, cl), Giovanni Falzone (tp), Danilo Gallo (b) et Zeno De Rossi (d), avec Petra Magoni (voc).

Sortie le 16 octobre 2015

Après Tina Modotti en 2008 et Malcolm X en 2010, Francesco Bearzatti et son Tinissima 4et rendent hommage à un autre révolté : Woody Guthrie. Inchangé depuis ses débuts, le Tinissima 4tet peut compter sur la trompette de Giovanni Falzone, la basse de Danilo Gallo et la batterie de Zeno De RossiThis Machine Kills Fascists sort le 16 octobre chez Cam Jazz.

Guthrie passe sa jeunesse dans l’Oklahoma où il est né en 1912. Après la Grande Crise de 1929, il s’installe au Texas, qu’il quitte en 1935 pour la Californie. Guthrie s’engage dans l’action politique pour défendre les opprimés, les immigrés, les journaliers… Pour marquer son engagement, il inscrit sur toutes ses guitares : « This Machine Kills Fascists ». Au début des années quarante Guthrie s’installe à New York. Avec Pete Seeger, il devient une figure centrale de la folk protestataire américaine. Guthrie est décédé en 1967 des suites de la maladie d’Huntington.

Bearzatti signe les huit thèmes de This Machine Kills Fascists. Le Tinissima 4et reprend également, avec des vocalises de Petra Magoni, l’une des plus célèbres chansons de Guthrie, écrite en 1944 : « This Land Is Your Land ». Les morceaux de Bearzatti suivent peu ou prou le cours de la vie de Guthrie : « Okemah » représente la ville natale du chanteur ; « Dust Bowl » évoque les tempêtes de poussières, qui ravagent notamment le Texas ; « Long Train Running » se réfère au voyage vers la Californie (même titre que le morceau du groupe californien The Doobie Brothers) ; « Hobo Rag » s’inspire des années d’errances, des petits boulots, etc. ; « N.Y. » remémore le séjour dans la Grosse Pomme ; « Witch Hunt » illustre les années sombres du maccarthysme ; « When U Left » suggère la mort de Guthrie ; quant à « One For Sacco And Vanzetti », il rappelle l’exécution des deux anarchistes en 1927, devenus symboles de la répression et de l’injustice, et chantée par Guthrie dans « Two Good Men », mais aussi par Joan Baez, dans l’emblématique « Here’s To You ».

Le Tinissima 4et est immédiatement reconnaissable par sa sonorité, qui repose sur une batterie carrée, une basse souple et mélodieuse, une trompette et un saxophone (ou une clarinette) qui proposent une synthèse réussie de la tradition et de l’avant-garde. Les thèmes sont soignés (« One For Sacco And Vanzetti »), avec des ambiances bluesy (« Okemah »), ragtime (« Hobo Rag »), country (« Long Train Running »), bluegrass (« Okemah »), New Orleans (« This Is Your Land »)… Sans oublier non plus que le sérieux et le bouffon se côtoient avec un à propos réjouissant (« This Is Your Land »)... De Rossi passe d’un accompagnement subtil et léger (« When U Left ») à un martèlement binaire (« Okemah ») ou un foisonnement énergique (« N.Y. »). Grâce à sa basse semi-acoustique, Gallo sonne presque comme une guitare (« One For Sacco And Vanzetti ») et passe d’une walking rapide (« Witch Hunt ») à des ostinatos qui résonnent (« N.Y. »), des motifs country (« Long Train Running ») ou rock’n roll (« Okemah »). La trompette de Falzone virevolte (« Long Train Running »), toujours expressive, avec ses effets de growl (« This Land Is Your Land »), souffles (« Dust Bowl »), sifflets (« Long Train Running ») et autres cris (« Hobo Rag »), qui côtoient des développements dans une veine bop (« Okemah ») ou free (« Witch Hunt »), mais aussi d’une grande solennité (« When U Left »). Bearzatti possède un talent mélodique hors norme (« This Land Is Your Land »), une mise en place exceptionnelle (« Okemah »), un sens du contrepoint habile (« When U Left ») et des idées à revendre (« Hobo Rag »), sans compter sa sonorité chaude et puissante – aussi bien au saxophone ténor qu’à la clarinette.

« Tous pour un ! Un pour tous ! » pourrait être la devise du Tinissima 4et, tant est grande la symbiose musicale de Bearzatti, Falzone, Gallo et De Rossi. This Machine Kills Fascists continue sur les traces de X (Suite For Malcolm) et Monk’n Roll : un melting pot musical savoureux dans lequel aucune barrière ne sépare le New Orleans, le bop, le free jazz, le rock, le blues, la folk… et tout le reste ! A écouter absolument.

Bob HATTEAU 

François CARRIER

Michel LAMBERT

Alexey LAPIN

THE RUSSIAN CONCERTS VOLUME 1 & 2

FMR CD 367 et 381

 

              FMR (Future Music Records), le label dirigé par le percussionniste Trevor Taylor, est ouvert à un éventail varié de musiques alternatives, expérimentales, improvisées radicales et free jazz souvent de très bonne qualité, sans hésiter à donner leur chance à des musiciens inconnus. Travail de longue haleine aussi bien que coup de cœur improbable avec la foi du charbonnier sans calcul. FMR soutient sans faiblir des artistes relativement outsiders comme l’extraor-dinaire saxophoniste Paul Dunmall (pas moins de 60 albums pour le label dont les 50 premiers ont été rassemblés dans un coffret hallucinant). Parmi les artistes au catalogue, reviennent fréquemment le saxophoniste québecquois François Carrier et son alter ego le percussionniste Michel Lambert. Celui-ci est un solide batteur développant avec succès une polyrythmie profuse et tournoyante et le saxophoniste a une superbe sonorité d’alto pleine et charnue qui chante toute seule et n’hésite pas à trancher, parfaite pour le free jazz. Leur amitié musicale solaire se propage en compagnie de musiciens chevronnés comme ce disque Leo avec Jean Jacques Avenel, un beau témoignage du contrebassiste malheureuse-ment disparu. Le trio avec le pianiste Alexey Lapin ayant déjà honoré le label Leo Records, FMR a judicieusement choisi de documenter deux concerts réussis de ce triangle sensible enregistrés en Russie. Carrier et Lambert ont déjà gravé deux remarquables collaborations avec des pianistes et non des moindres : Bobo Stenson (Entrance 3 Ayler records) et Paul Bley (Travellin Lights avec Gary Peacock ( !) Just in Time). C’est dire l’excellence de ces deux artistes. Tout comme les saxophonistes Paul Dunmall, Evan Parker, Peter Brötzmann, Ivo Perelman, Fred Anderson, Glenn Spearman, Mats Gustafsson, Frode Gjerstad et Edward Kidd Jordan, François Carrier  improvise librement sans recourir à des compositions, thèmes et autres structurations. Durant les années 70, il n’y avait que des saxophonistes européens pour évoluer de la sorte (Brötz, Evan, Rudiger Carl, Lazro) et, parmi les américains, Sam Rivers était bien le seul à faire confiance à l’improvisation totale (même s’il recyclait des formules rythmiques). Pas mal de musiciens  d’alors déclaraient être (aussi) des compositeurs à la suite de Braxton et Lacy ou en héritiers de Charlie Parker et tenaient à rattacher leur univers musical à l’évidence d’un thème chantant et reconnaissable, sans doute pour ne pas perdre leur auditoire dans les méandres de l’improvisation. De nos jours, l’improvisation libre est devenu un usage courant dans le jazz libre minimisant ainsi la frontière entre le free-jazz afro-américain et l’improvisation dite non idiomatique.  François Carrier est sans nul doute un excellent exemple de cette tendance. Quelque soit votre musical bias, il faudrait être masochiste ou de mauvaise foi pour ne pas se laisser emporter par le lyrisme sincère et entier de ce merveilleux saxophoniste et les trames percussives de son acolyte. Les volutes soufflées du saxophone sont tracées dans les sonorités acceptées du saxophone alto (conven-tionnelles) dans un mode rubato avec quelques effets sonores expressifs, mais sans utiliser ces techniques alternatives initiées par Ayler ou Evan Parker.  Mais il y a dans ce souffle une âme entière, un lyrisme à la fois contenu et expansif, une intelligence de jeu. Et le pianiste Alexey Lapin, vraiment remarquable s’y intègre parfaitement tant par ses solutions pianistiques inventives et une belle inspiration. Un vrai groupe et pas une rencontre d’un soir. Une véritable perspective s’en dégage et qui fait qu’on est entraîné par leur fougue et leurs pérégrinations tout au long de ces longues dizaines de minutes qui s’échappent insensiblement emportées par l’énergie du trio.   Voilà ! Ce sont de très beaux concerts et le volume II est mieux enregistré. Une belle trajectoire que je salue même si mon approche musicale personnelle est sensiblement différente.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

Autour de BUDDY RICH

WHIPLASH

Film de Damien Chazelle

DVD Ad Vitam

                  Whiplash c’est une grosse caisse (24 pouces de préférence) à clichés. Damien Chazelle est un jeune réalisateur ayant une petite expérience musicale. Affirmant dans les bonus DVD que la beauté vient de la souffrance, on imagine déjà la morale du film. Et cela, d’emblée, ne sent pas très bon.

                  Un benêt-batteur rêve d’être le nouveau Buddy Rich (adulant Paul Motian, le risque aurait été moins grand)  et tombe sur un chef d’orchestre colérique, tyrannique et inhumain nommé Terence Fletcher (Henderson ?), copie conforme du sergent recruteur du Full Metal Jacket de Stanley Kubrick (mention spéciale à J.K. Simmons parfait dans son rôle de salaud intégral). Et bien sûr, tout cela se passe en conservatoire (correcteur : pas de majuscule à conservatoire, merci !). Qu’un jeune batteur se réclame aujourd’hui de Buddy Rich en étonnera plus d’un et l’on aurait du mieux conseiller Chazelle. Bien sûr, le benêt-batteur veut devenir le meilleur batteur de sa génération quitte à larguer sa petite amie (le con, elle est mignonne tout plein !). Il travaille dur, saigne abondamment sur sa batterie (là-aussi, on aurait du expliquer au réalisateur que la chose est pure fantaisie), frôle la crise cardiaque et en redemande. Constamment humilié par son professeur, le benêt-batteur mettra un temps fou à se révolter et encore rejoindra-t-il le giron de son despote en cours de route avant une dernière pirouette à la gloire des souffrances enfin récompensées. Ouf, le rêve américain est intact : il triomphe !

Ceci prêterait à rire s’il n’était de nombreuses incohérences historiques : la cymbale lancée par Joe Jones au Bird, par exemple, reste une anecdote douteuse, la concurrence acharnée des musiciens entre eux relève plus du fantasme que de la réalité. Et pour couronner le tout, dans un film où l’on met en avant les grandes formations, absolument personne ne parle de swing, de souplesse. De nouveau, le jazz résiste à la fiction. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

                  Quant à Chazelle, il échoue à déployer le vrai sujet du film à savoir les relations de soumission entre maître et esclave voire une homosexualité qu’il n’ose exposer ici. Pire : prenant alibi sur le jazz et ses visions fausses et fantasmées, il en oublie, précisément, le pourquoi du jazz. Mal pensé, mal filmé, binaire : allez Damien on recommence ! Et que ça swingue !

Luc BOUQUET


Buddy RICH

BIRDLAND

Lighyear

Buddy Rich : dr + friends 

Batteur démonstratif mais swingueur hors pair, Buddy Rich avait en fin de carrière une oreille tournée vers l’avenir ou tout du moins plantée en plein cœur du présent. En témoignent ces bandes moissonnées dans les années 70-80  par Alan Gauvin.  Le Birdland de Joe Zawinul, le Milestones de Miles ou le Moments Notice de Coltrane se voient ainsi joliment croqués à la sauce big-band. S’y font entendre quelques solos vigoureux à la charge du saxophoniste Steve Marcus et du trompettiste Rick Stepton notamment. 

Et quand Buddy Rich prend ses balais et devient le soyeux accompagnateur qu’il savait être (Just FriendsI Hear a Rhapsody), on se dit que certains (suivez mon regard) sont passés à côté de la chose ternaire. Dommage pour eux.

Luc BOUQUET


Jean-René MOUROT / Bruno TOCANNE

CHRONIQUES DE L'IMAGINAIRE

MOMENTANEA

 

David FEDERMANN

VMAJ7

VMJ 001 

              Epinglons ici ce nouveau duo Jean-René Mourot / Bruno Tocanne au titre enchanteur. Ancien élève d'Eric Watson, Jean-René Mourot est une nouvelle figure du piano jazz de l'Est de la France ; ceci pour situer un peu même si chez nous, la géographie mentale prime sur l'idée de frontière ou de département. Son toucher, souvent extatique, abonde en éclats impressionnistes. Un jeu qui convient à merveille au batteur Bruno Tocanne, qui cultive lui-même l'art de la résonance, la ciselure, le tricot sur cymbales. Tous deux se retrouvent en studio à Strasbourg en août 2014 pour enregistrer les huit improvisations composant ce disque. L'écoute, l'entente mutuelle qui les unit, leur permet de partager les espaces sans que jamais l'un n'envahisse agressivement celui de l'autre. Les deux musiciens tournent résolument le dos à la territorialité pour s'ouvrir à l'autre ; les artistes ont toujours su montrer la voie avant les politiciens. Nul os à défendre de la part de l'un ou de l'autre donc, mais plutôt l'idée d'un partage musical, d'une mutualisation des univers qui forme un vaste et nouveau territoire. On assiste en effet à des greffes quasiment végétales, des symbioses solaires, des jeux de transparence et des glaciation sonores, des énivrances contemplatives : pour offrir une piste comparative au lecteur, on pourrait assurer que ces Chroniques de l'imaginairetrouveraient sans mal leur place dans le catalogue ECM ; entre un Bobo Stenson et un Jon Christensen par exemple.

                  VMAJ7, « nouveauté » datée de 2013 (un VMAJ13 vient de paraître) du multi-instrumentiste David Federmann (principalement occupé par les claviers branchés), délivre un électro-jazz vivifiant largement étoffé d'ingrédients pop (avec les participations de diverses chanteuses) et ethniques (notamment par l'apport de percussions). Les sons des basses sont enflés, les rythmiques sont sèches, les nappes électroniques plutpôt cotonneuses, les voix suaves, certains accents trip-hop et même un rien de synthé-pop pimentent l'ensemble : tout se joue dans l'agencement de ces contrastes pour un résultat qui rappelle parfois la pop urbaine de... Ryuichi Sakamoto. Alors, parés pour une virée nocturne à Tokyo ?

Marc SARRAZY

Laurent MIGNARD

Duke Orchestra

DUKE ELLINGTON SACRED CONCERT

Juste Une Trace – AM2015002

Sortie en mai 2015

C’est en 2003 que Laurent Mignard crée le Duke Orchestra pour jouer la musique de Duke Ellington. Le 1er octobre 2014, à l’occasion du « quarantième anniversaire de l’héritage » d’Ellington, Mignard interprète des morceaux des Sacred Concerts dans l’église de La Madeleine devant près de mille deux cent personnes. La petite-fille du Duke, Mercedes Ellington, est également présente et lit des extraits de Music Is My Mistress, l’autobiographie d’Ellington. Avant « le tour des cathédrales » en juin 2015, qui conduira l’orchestre à Lille, Rennes, Toulouse, Aix-en-Provence, Lyon et Nîmes, un coffret enregistré pendant le concert de La Madeleine sort le 18 mai sur le label Juste Une Trace. Il regroupe la vidéo du concert et un CD avec des morceaux choisis.

Aux quinze membres du Duke Orchestra s’ajoutent la formation vocale Les voix en Mouvement dirigée par Michel Podolak, les chanteurs Sylvia HowardNicolle Rochelle et Emmanuel Pi Djob, le danseur de claquettes Fabien Ruiz et quatre chœurs amateurs de près de cent vingt voix.

Le répertoire de Duke Ellington Sacred Concert est puisé dans les trois concerts sacrés qu’Ellington a donnés en 1965, 1968 et 1973. Comme leurs noms l’indiquent, les Sacred Concert sont bien des concerts et non pas des suites, messes ou autres œuvres construites sur des mouvements consécutifs. D’ailleurs, le premier concert comporte trois reprises, dont le célèbre « Come Sunday », tiré de la suite Black, Brown and Beige (1943).

Une chose est sûre, le Duke Orchestra swingue ! Il faut dire que la section rythmique sait de quoi elle parle : à la batterie, Julie Saury est d’une régularité et d’une maîtrise infaillible, à l’instar de son solo dans « In The Beginning God » et de son chabada (« It’s Freedom ») ; avec son gros son (« Allmighty God ») et ses walkings solides (« It’s Freedom »), Bruno Rousselet maintient une pulsation vigoureuse ; quant à Philippe Milanta, il introduit la plupart des morceaux, soutient les solistes avec des motifs énergiques et son solo, dans « Meditation », est d’un lyrisme rythmique bien dans l’esprit ellingtonien. D’une manière générale les musiciens sont irréprochables : nets et précis, leurs chorus ne manquent pas de piment comme, par exemple, les envolées aigües du trompettiste Richard Blanchet (« Praise God And Dance »), les questions-réponses entre le trombone de Michaël Ballue et le saxophone de Didier Desbois (« Tell Me The Truth »), les accents bluesy du trompettiste Jérôme Etcheberry (« The Shepherd »), le solo relevé du saxophoniste Philippe Chagne (« Praise God »)… De son côté, Ruiz fait une démonstration savoureuse de claquettes dans « David Danced Before The Lord » (uniquement sur le DVD). La voix rocailleuse, la puissance et l’expressivité d’Howard apportent la touche de gospel au Duke Ellington Sacred Concert. Avec sa voix de stentor, Pi Djob passe d’une approche classique (« In The Beginning God ») à un esprit soul (le duo avec Howard dans « The Lord‘s Prayer »). C’est à Rochelle, avec sa belle voix de soprano et sa technique sûre, que revient le rôle de chanter les arias (« Praise God And Dance ») plus proche de la musique religieuse (« Heaven ») que du jazz. Les Voix en Mouvement et Rousselet dialoguent habilement dans « Almighty God » (uniquement sur le CD). Les quelques cent vingt choristes peinent à décoller, sans doute par manque de précision rythmique et d’équilibre sonore. Fort heureusement leurs parties sont courtes et réduites au minimum sur le CD.

Même s’il y a quelques passages cross-over, Duke Ellington Sacred Concert est davantage ancré dans le jazz mainstream. Avec une énergie réjouissante, Mignard mène brillamment son Duke Orchestra sur les traces du Maestro.

Bob HATTEAU

RUDD/SAFT/DUNN/

PANDI

STRENGTH & POWER

Rare Noise

Roswell Rudd : trombone

Jamie Saft : piano

Trevor Dunn : contrebasse

Balazs Pandi : batterie

                  Quartette de jazz classique ? Pas du tout. Ce disque s’inscrit dans une série d’albums associant le claviériste Jamie Saft à des modernistes de plusieurs générations, au sein de groupes éphémères, même si certains d’entre eux ont pu donner quelques concerts, comme le trio The New Standard. Ont paru sur Rare Noise des sessions avec Wadada Leo Smith (« Red Hill »), Steve Swallow et Bobby Previte (« The New Standard ») et Mats Gustafsson (« Pole Axe »), tandis que Clean Feed a publié « Ticonderoga », avec Saft, Joe Morris, Joe McPhee et Charles Downs. Au tour de Roswell Rudd de prendre part à cette aventure, totalement improvisée comme c’était aussi le cas pour « Red Hill ». Ces dernières années, le tromboniste s’était éloigné du free jazz de jadis et tourné vers des séances apaisées et rencontres festives avec des artistes du Mali, de Mongolie et d’Amérique latine. Il revient ici à ses premières amours des sixties, celles qui le virent jouer auprès de Cecil Taylor, Steve Lacy et dans le New York Art Quartet. Le versatile Trevor Dunn, aussi claquant et tellurique à la basse électrique dans les formations de John Zorn que fin contrebassiste chez Ben Goldberg, assure un lien idéal entre les frappes décidées de Pandi et la décontraction narquoise de Rudd. Saft aborde le piano avec une approche instinctive, non conventionnelle, au final assez peu jazzistique, jouant notamment sur les cordes de l’instrument. Que l’on soit familier ou pas des personnalités en présence, il émane de leur rencontre une fraîcheur réjouissante, faisant de « Strength & Power » une louable tentative inter-stylistique et intergénérationnelle, entreprise avec générosité par tous les participants. Sans prétention déplacée, cette improvisation rythmée, fringante et interactive s’écoute et se réécoute avec plaisir. Il est à espérer que la série va continuer, et impliquer d’autres briscards de la free music internationale.

David CRISTOL

NOVEMBRE

CALQUES

Label Vibrant

Antonin Tri Hoang (as), Romain Renaud-Clerc (p, kb), Thibault Cellier (cb), Elie Duris (dm). 23 mai 2013.

            Longtemps les commentateurs des enregistrements de jazz ont abusé du jeu dangereux de la généalogie musicale des artistes qu’ils écoutaient. Pourtant dès le début de notre siècle, un compositeur comme Paul Dukas (l’auteur de L’Apprenti sorcier) prenait déjà la plume pour indiquer la vacuité d’une telle attitude, disant en substance qu’il est bien plus fécond, important et intéressant – mais ô combien plus difficile – de dégager la singularité d’un artiste que de souligner ses influences (Ecrits sur la musique). Dans le cas de la formation Novembre, l’avertissement vaut d’autant plus qu’à vouloir dégager les sources ayant nourri les musiciens qui compose leur album, on risquerait de sonder un puit sans fond, tant est conséquente la somme de musiques qu’ils semblent avoir écoutée/décortiquée. Leur premier disque, enregistré en public, se divise clairement en trois parties. La première adopte la forme d’une suite conséquente divisée en cinq parties. L’audition des deux plages initiales donne d’abord à croire qu’il s’agit davantage d’une succession de compositions enchaînées et non d’une suite unie par un fil conducteur. En effet, si « Hier » repose sur la mise à mal du principe répétitif (l’intérêt, comme chez les minimalistes, étant non porté sur le lent processus de déphasage des lignes réitérées en boucle, mais sur l’effet produit par une rupture dont on ne sait quand elle va advenir) puis sur un déploiement énergétique s’éloignant du ressassement forcené, la minute et demi de « Trois figures » s’apparente à un haïku musical. Ce n’est qu’avec le troisième moment de la suite, « Traque », qu’une unité d’ensemble commence à pouvoir être perçue. Dominée par la technique du zapping, cette partie est constituée d’une suite de moments enchaînés de manière très rapide, avec des interruptions, des évocations, des citations de bribes d’éléments déjà entendus auparavant, des effets d’accumulation… En triturant ainsi ses matériaux, Novembre joue sur deux tableaux : le processus importe autant que le produit final ! La deuxième partie du disque s’apparente à une pause qui fait plus traditionnellement se succéder différentes compositions. Cependant, la manière, elle, n’a rien de conventionnelle. « Herbes luisantes » se joue certes sur un tempo de ballade, mais avec une liberté et une largesse de vue toutes singulières sur les plans mélodico-harmonique et structurelle. Novembre prend ensuite le risque de la reprise. Reprenant « Trois figures », déjà été exécutée dans la suite inaugurale, le groupe en donne une version dix fois plus longue (pas moins !), toute de cassures, de zébrures, de lancinance et d’éclats. En artistes véritables, les membres de Novembre tentent ensuite d’inaugurer une nouvelle manière de donner vie au déploiement temporel. Dans « Blues novembre », ils emploient par exemple le procédé de la phrase-repère : lancée par l’un d’entre eux quand bon lui semble, le reste de la formation doit réagir instantanément, ce qui engendre une progression temporelle par rebonds successifs très dynamique, l’expression à dominante contemplative se trouvant soudain perturbée par l’incursion impromptue d’un élément énergétique exogène. Celui-ci, tel un agent pathogène, finit par contaminer l’ensemble pour finalement remplacer le matériel initial. « Calques imprécisé » et « Final » s’enchaînent sans interruption à « Turbines ». Si dans « Calques imprécis » des inserts de « Turbines » sont perceptibles, « Final » donne à entendre nombre d’éléments déjà croisés depuis le début de l’album : où l’on comprend combien la globalité, au-delà de sa diversité, a été conçue avec force cohérence – ce en dépit des apparences, car si le hasard paraît dominer l’agencement des éléments, l’aléatoire de la succession a dû soigneusement être évaluée ! Un tel travail, on l’aura compris, supporte allégrement de multiples réécoutes, ce qui est la preuve d’un artisanat de la plus haute tenue.

Ludovic FLORIN

Harris EISENSTADT

CANADA DAY III

Songlines

Harris Eisenstadt : dr / Nate Wooley : tp / Mat Bauder : ts / Chris Dingman : vibes / Grath Stevenson : b

                  Dans l’art d’ajuster le mouvement sans encombrer et en restant toujours précis, Harris Eisenstadt gagne à être connu. Il l’est de plus en plus si l’on comptabilise la discographie pléthorique qui est la sienne aujourd’hui. Ce n’est que justice tant le batteur sait allier souplesse et précision. Pas de grands chocs pour enrichir sa présence mais une cymbale ride qui sait écouter l’autre, le relancer si nécessaire.

                  Le Harris Eisenstdat compositeur joue un ton en dessous. L’auditeur connait ces structures dont les ¾ du jazz créatif d’aujourd’hui ont du mal à se séparer. Mais si l’on ne s’ennuie pas ici c’est parce que le batteur-compositeur réussit à réconcilier fausse errance et exigeantes structures. L’emploi du vibraphone (merveilleux Chris Dingman) en lieu et place du piano permet la libération des harmonies. On entendra ainsi Nate Wooley saisir l’art de la glisse même en eaux très calmes tandis que Matt Bauder brodera quelques furieuses saillies. Et quand un duo ténor-batterie surgit sans raccourcis ni encombrement, on se dit que ces deux-là pourraient aller plus loin encore. Chiche !

Harris EISENSTADT

CANADA DAY IV

Songlines

Harris Eisenstadt : dr / Nate Wooley : tp / Matt Bauder : ts / Chris Dingman : vibes / Pascal Niggenkemper : b

                  Au-delà d’une certaine timidité-distance-observation, ce quatrième CD du Canada Day ne fait que confirmer le chemin emprunté par le batteur-compositeur. Les textures, peu ou prou, ressemblent au disque précédent. Tout au plus remarque-t-on un désir de décaler et séparer quelque peu les harmonies. Ainsi vont s’imposer comme temps fort deux duos vibraphone-trompette et vibraphone-ténor : instants suspendus dans lesquels s’assument obsession et franchise de l’instant. Ailleurs, le quintet gambadera en quelques coursives free mais reviendra très vite vers ce jazz du milieu (il existe bien un cinéma du milieu, pourquoi pas un jazz du milieu) qui, s’il allie élégance et justesse, peut parfois (souvent ?) engendrer ennui et monotonie. Seuls Nate Wooley et ses salivaires excès (soit passer du coq à l’âne sans la moindre transition) et le nouveau contrebassiste du combo, l’omniprésent Pascal Niggenkemper, viennent perturber ce (trop ?) sage agencement.

Avec GOLDEN STATE

Harris EISENSTADT

GOLDEN STATE

Songlines

Orkhêstra

Harris Eisenstadt : dr / Nicole Mitchell : fl / Sara Schoenbeck : bassoon / Mark Dresser : b

                  A l’œuvre de ce premier Golden State : le contrepoint. Qu’il soit guilleret, rude, sauvage, drôle ou inquiet, il s’invite et persiste, bref s’impose. Parfois quelques mélodies jouées à l’unisson viennent le perturber. Mais chassez le naturel… Tout cela pour écrire que les compositions de Harris Eisenstadt sont, ici, beaucoup plus ambitieuses qu’avec son Canada Day. Il y a donc deux solistes : la flûtiste Nicole Mitchell (le fantôme du tendre Dolphy in Sandy), la bassoniste Sara Schoenbeck (solos bien cadrés mais manquant parfois de mordant) et deux rythmiciens, physionomistes bienveillants (oxymore ?) chargés du bon fonctionnement de l’ensemble. Et c’est ici, précisément que l’on goûte au jeu souple et jamais encombrant du leader. Un jeu précis, précieux… et quasi-invisible qui en font l’un des percutants les plus passionnants du moment. Et l’on s’en va écouter l’opus II du Golden State

Harris EISENSTADT

GOLDEN STATE II

Songlines

Orkhêstra

Harris Eisenstadt : dr / Michael Moore : cl / Sara Schoenbeck : bassoon / Mark Dresser : b

… et où l’on découvre en lieu et place de Nicole Mitchell le clarinettiste Michael Moore. Ont été quelque peu délaissés, ici, les contrechants-contrepoints du disque précédant au profit de dialogues improvisés, certes toujours emplis de finesse et de joliesse mais s’enivrant parfois de quelques soudures désordonnées, live oblige. On retiendra la rondeur de l’ensemble, les solos de la bassoniste plus musclés que d’ordinaire, les interventions giuffriennes du clarinettiste, l’intelligence du jeu et du raccord de Mark Dresser et un court mais dense solo du leader dont on sait qu’il n’est pas un spécialiste du genre. Très discret cet Harris Eisenstadt, homme de finesses et de bon goût.

Luc BOUQUET

Gilbert HOLMSTRÖM NEW QUINTET

TIDEN ÄR KORT !

Moserobie Music Production MMPCD 085

 

ELLIKA SOLO RAFAEL

NOW

Country & Eastern CE 26 

              Le saxophoniste ténor Gilbert Holmström est un vétéran de la scène de jazz suédois, actif dès la fin des années cinquante. Sous l'influence des esthétiques d'Ornette Coleman et d'Albert Ayler, il se convertit au free jazz dans le courant des années soixante. A l'approche des années quatre-vingts, il se disperse (comme beaucoup) dans le jazz-rock, la fusion, puis le néo-bop. Après de nombreuses années d'activité en tant que sideman, il sort ce nouvel album qui renoue avec l'esprit du free jazz de ses débuts par sa formule sans piano avec deux ténors, trompette, contrebasse, batterie, sans pour autant délaisser l'esthétique post-bop (composition des thèmes, sonorités franches, solos...). La musique est guidée par l'assurance de celui qui a bourlingué et l'album s'écoute avec plaisir.

                  Le groupe Ellika Solo Rafael est un trio composé d'Ellika Frisell (violons), de Solo Cissokho (kora, voix) et de Rafael Sida Huizar (percussions, voix). Comme le laisse supposer les noms et les instruments, il dessine une musique du monde qui trouve ses racines en Scandinavie autant qu'au Sénégal ou au Mexique. On déambule paisiblement avec les musiciens comme au bord d'un fleuve d'Afrique, tenu comme toujours par l'idée d'errance et de contemplation, de road-movie à dos d'âne, de suspension temporelle. Les harmonies s'écoulent comme dans un blues malien, égrènent de petites notes brûlantes. Les mélodies reposent, les rythmes bercent, les paysages défilent avec lenteur, l'âme vagabonde dans l'insouciance.

Marc SARRAZY

3 DVD La Huit

(lahuit.com) 


Marc RIBOT

THE LOST STRING / LA CORDE PERDUE

Un film d’Anaïs Prosaïc

Marc Ribot : guitare électrique + nombreux musiciens      

Réalisé en 2002-2003, sorti en DVD peu après mais épuisé depuis, voici la réédition de « La Corde perdue », documentaire sur le guitariste Marc Ribot. Classique dans sa forme (on n’est pas dans la recherche cinématographique d’un « Step Across the Border »), le film trouve un bon équilibre entre interviews filmés et extraits musicaux. Le principal intéressé livre à la caméra des éléments biographiques (de l’enfance à ses premières tournées auprès d’organistes et vocalistes de ryhthm and blues) et commentaires sur son apprentissage et son rapport à l’instrument. On apprend ainsi qu’il s’en est fallu de peu qu’il ne devienne trompettiste. Il parle de ses influences (Thelonious Monk, Ornette Coleman, Albert Ayler) et admirations (Allen Ginsberg, Arto Lindsay…). La parole est également donnée à quelques-uns de ses partenaires, parmi lesquels le pianiste et discret mentor Anthony Coleman, membre avec Ribot des Rootless Cosmopolitans et Cubanos Postizos. Depuis la réalisation du film, le guitariste s’est embarqué dans bien d’autres aventures, évitant soigneusement de se répéter d’un projet à l’autre. Une versatilité devenue au fil du temps sa marque de fabrique, le guitariste ayant rarement sorti deux disques avec la même formation Pas étonnant qu’il demeure l’un des interprètes préférés de John Zorn et membre émérite de la troupe de ce dernier... L’esprit d’ouverture du New York downtown est présent tout au long du métrage. On y savoure les propos pétris d’intelligence des différents intervenants et les bribes de concerts tirés d’archives. Voilà donc un bon point de départ pour qui voudrait s’initier au parcours du guitariste, dont la richesse aurait cependant justifié une mise à jour. En effet, les années 2005-2015 ont inclu un groupe de funk reprenant la musique de John Cage, un travail accru pour le cinéma (« The Departed », « Gare du Nord », « Galloping Mind »), un trio Aylerien avec Henry Grimes et Chad Taylor, un combo punk jazz (Ceramic Dog) et plus récemment encore un quartette avec Mary Halvorson, Jamaaladeen Tacuma et Taylor. Si l’on peut regretter l’absence de changement par rapport à la première édition, ce documentaire, assorti de quelques titres solos en bonus, n’en demeure pas moins un visionnage essentiel. 

Martial SOLAL & Bernard LUBAT

IN & OUT

Un film de Thierry Augé

Bernard Lubat : piano, Martial Solal : piano

                  Deux volets à ce DVD : le concert du 24 janvier 2014 au festival Sons d’Hiver, et un documentaire. Tourné ultérieu-rement au concert, le film donne aux deux pianistes l’occasion de revenir sur leurs prestations respectives et collective, de dérouler le fil de leurs approches de l’instrument comme de la musique en général. Le concert comprend des pièces en solo exécutées tour à tour (compositions personnelles pour Solal, improvisations ex-nihilo pour Lubat), et un duo final, se terminant par un blues. Les sensibilités à l’œuvre sont distinctes voire opposées, mais les deux hommes ont néanmoins pour points communs une grande culture et un solide sens de l’humour. Le tout est fort bien réalisé ; le choix de la sobriété, permis par une conception bien pensée en amont, s’avère judicieux. Assis au piano, les vétérans abordent à parts égales notions techniques et considérations philosophiques, analysent leur rapport à l’histoire de la musique et au public, exemples à l’appui. C’est, dans les deux cas drôle, instructif et éclairant. Le plaisir d’écouter ces deux-là disserter n’est pas moindre à celui procuré par leur jeu. A l’instar du film, le concert est filmé sans fioritures, les angles alternant entre une vue traditionnelle depuis la salle, et une caméra radicalement plongeante sur les mains et les claviers. Impeccable.

HAMASYAN/BANG/

AARSET/WASSIE/

SOURISSEAU

PUNKT FESTIVAL

Trois films de Guillaume Dero

- Eivind Aarset : guitare électrique, Arve Henriksen : trompette, Jan Bang & Erik Honoré : électronique

- Eténèsh Wassié : voix, Mathieu Sourisseau : basse, Audun Kleive : percussions, Jan Bang : électronique

- Tigran Hamasyan : piano, Eivind Aarset : guitare électrique, Jan Bang, Ivar Grydeland & Erik Honoré : électronique

                  Le troisième DVD de cette sélection propose des traces de l’édition 2013 du Punkt Festival (Kristiansand, Norvège), avec trois concerts stylistiquement bigarrés auxquels succèdent des « live remix » d’une quinzaine de minutes chacun. Il y a d’abord le rock nordique et cotonneux de la formation Dream Logic d’Eivind Aarset. Une esthétique planante, plaisante, et cohérente dans sa méthode et ses objectifs, à défaut de surprendre. La langue et les tonalités spécifiques de la musique éthiopienne sont bien mises en valeur dans le duo Mathieu Sourisseau/Eténèsh Wassié. Il émane de cette collaboration entre le toulousain et la chanteuse d’Addis Abeba beaucoup de naturel et de complicité, le bassiste se montrant à la fois discret et assertif, et pour finir mordant. Le troisième segment voit le pianiste Tigran Hamasyan associé au sampler de Jan Bang, fil rouge de ce DVD et initiateur du projet. Des trois concerts il s’agit du moins convaincant. La pratique consistant à traiter le son en direct n’a pas l’attrait de la nouveauté, et dans ce cas présent le résultat manque d’originalité. Sont favorisés les boucles rythmiques construites à partir de petits motifs de piano, ainsi que d’abondants effets d’écho, sans que rien de particulièrement excitant n’émerge de ce processus. Eivind Aarset débarque au cours du set pour ajouter des nappes de guitares, sans parvenir à sortir l’ensemble d’une certaine torpeur. Venons-en maintenant à l’aspect « live remix ». A la fin de chaque concert, Bang et divers comparses construisent une pièce à brûle-pourpoint à partir de ce qui vient d’être joué. Les traitements appliqués au matériau-source sont hélas synonymes d’affadissement du propos initial. Visuellement, le spectacle d’un quadragénaire bedonnant s’agitant sur une table de mixage en contre-plongée n’est pas d’un intérêt flagrant, et la multiplication des angles biscornus et éclairages stroboscopiques relève davantage du gimmick que de la mise en scène. Une fausse bonne idée que ces « live remix » donc, mais on restera tout de même sur l’impression favorable laissée par deux concerts sur trois.

David CRISTOL

MINOR SING

CRAZY RHYTHM

KOLLISION PROD

Jean Lardanchet (vl, g), Laurent Vincenza (g), Yannick Alcocer (g) et Sylvain Pourrat (b).

Sortie en mai 2015

Créé en 2006, Minor Sing est un quartet basé dans la métropole lyonnaise : le violoniste Jean Lardanchet et le guitariste Laurent Vincenza sortent de l’Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne, tandis que Sylvain Pourrat est passé par le Conservatoire de Lyon. Seul le guitariste Yannick Alcocer, n’est pas originaire de la région Rhône-Alpes : il vient de Bolivie…

L’instrumentation de Minor Sing donne le ton : le quartet joue un jazz manouche dans la lignée du Quintet du Hot Club de France. Crazy Rhythm est le premier disque publié par Minor Sing. Il est sorti en mai 2015 chez Kollision Prod. Au répertoire, six compositions du quartet : Pourrat signe quatre morceaux, Lardanchet et Alcocer en apportent deux chacun et Vincenza est l’auteur d’un thème. Le répertoire compte également quelques classiques : le morceau éponyme écrit en 1928 par Irving CaesarJoseph Meyer et Roger Wolfe Kahnpour la revue Here’s Howe, « Joseph, Joseph » composé en 1923 par Nellie Casman et « Alfonsina y el mar », la célèbre zamba qu’Ariel Ramirez et Félix Luna ont publié en 1969.

Crazy Rhythm contient tous les ingrédients du jazz manouche : les mélodies touchantes (« Lights On »), les pompes (« Joseph Joseph »), les chorus virtuoses (« A Major Thing »), une walking bass inamovible (« Betty’s Bop »)… A côté des morceaux traités dans le plus pur style manouches, comme « Joseph Joseph » ou « Crazy Rhythm », Minor Sing glisse également des touches latines (« Bobolero », « Cocktail caliente »), des pas de valse (« Valse des diablotins »), des traits folkloriques (« Tic Tac Swing ») et des zestes de blues (« Lolo Swing »). Le quartet possède un swing contagieux (« Betty’s Bop ») et une bonne dose d’humour, à l’image des citations de « Que reste-ti-il de nos amours » dans la « Valse des diablotins » ou  des échanges dans « Cocktail caliente ».

Sur les traces de Stéphane Grappelli et Django Reinhardt, références affirmées, Minor Sing propose une musique pétillante, enjouée et menée… sur un rythme fou !

Bob HATTEAU

SFS

THE RAGGING OF TIME

SIMON H FELL COMPOSITION N° 79

Bruce’s Finger BF 127

Simon H Fell Sextet : Richard Comte, Simon H Fell, Paul Hession, Shabaka Hutchings, Percy Pursglove, Alex Ward.  

                  Lorsqu’on est un tant soit peu informé du travail de compositeur, chef d’orchestre et concepteur d’univers comme celui de Simon H Fell, la question se pose : “Comment se fait-il que SFH ne soit pas plus sollicité par des labels ou des festivals pour que sa musique et ses projets soient écoutés et documentés ? ».  Depuis plus de quinze ans, Red Toucan et Clean Feed  ont publié chacun un enregistrement de ses compositions de jazz d’avant-garde intégrant les avancées de l’improvisation libre et de la musique contemporaine (SFQ Four Compositions et SFE Positions & Descriptions Composition n° 75). Depuis l’époque du SFQ, il y eut  ce brillant grand orchestre composite pour qui interprétait / improvisait son extraordinaire Composition No. 62: Compilation IV - Quasi-Concerto For Clarinet(s), Improvisers, Jazz Ensemble, Chamber Orchestra & Electronics publié par son label Bruce’s Finger. Peu de critiques et de personnalités « branchées » accordent la moindre importance à son travail. En outre c’est un improvisateur libre impliqué dans des aventures qui semblent contradictoires : entre le noise agressif avec le guitariste Stefan Jaworzyn ou le « new silence » du trio IST avec Rhodri Davies et Mark Wastell  jusqu’aux trios free- free- jazz avec le souffleur allumé Alan Wilkinson et le batteur Paul Hession ou Badland avec le saxophonisteSimon Rose et Steve Noble, un des batteurs fétiches post-benninkiens. On peut l’entendre aussi avec le violoniste Carlos Zingaro et le violoncelliste Marcio Mattos dans un quartet exquis ponctué par la frappe de Mark Sanders et un autre quartet, celui du trompettiste Roland Ramanan toujours avec Sanders et Mattos. Et bien sûr son super duo improvisé avec Derek Bailey sur Confront ! The Ragging of Time est le fruit d’une commande du festival de jazz de Marsden : il s’agissait de faire revivre autrement la musique « jazz – hot » « New Orleans » en la transgressant et la réactualisant. Dans le troisième morceau, c’est même l’influence de Mingus qui surgit , ce qui est bien normal vu que Mingus était un fan de Jelly Roll Morton. Le batteur Paul Hession, un fidèle de SHF, emporte le sextet avec légèreté entraînant la section des vents, très originale : clarinette, clarinette basse un peu dans le rôle du trombone et trompette. La batterie est clairement enregistrée avec un beau sens de l’espace et de la topographie de l’instrument, mettant en valeur les astuces du batteur. Le clarinettiste virtuoseAlex Ward, souvent impliqué dans les projets du maître, développe aussi un travail d’écriture voisin dans ses propres groupes (Glass Wall and). Shabaka Hutchings a assimilé le message d’Eric Dolphy à la clarinette basse et son jeu sert habilement de contrepoids aux arabesques de la clarinette de Ward et aux envolées de Percy Pursglove. Celui-ci a un son qu’on entendrait bien dans un projet à la Gerry Mulligan, aux antipodes du son funky armstrongien de la trompette New Orleans. Mais comme la musique de Mulligan avait elle-même ses racines dans le swing et le traditionnel, cela fonctionne. Après des énoncés de thème très travaillé, le groupe dérape et joue avec les sons : la guitare par ci, la clarinette par là avec le batteur qui décale le rythme et  éparpille les frappes sur son kit. Des solos brefs, des arrêts sur image ou des accélérations subites, changements de registre etc… Bref on ne s’ennuie pas. C’est guilleret, léger, swingant, et surtout très bien enregistré … Pour ceux qui aiment les Ken Vandermark Five, certains projets de John Zorn comme News from Lulu, ou d’Aki Takase et compagnie jouant Fats Waller ou  réactualisant le blues. Ils seront ravis. Mais ce qui distingue SFS de ces autres projets c’est que l’équipe n’hésite pas à surfer sur les vagues du délire plus longtemps qu’à son tour et se séparer en duos ou trios. Dans le deuxième morceau, la guitare se fait destroy un chouïa de trop à mon goût. Mais on sait que Simon aime les extrêmes. Par rapport aux travaux « sérieux » de SHF (ceux-ci n’ont rien à envier à un Braxton ou un Barry Guy) The Ragging of Time a un côté fun assumé. Sans doute pour plusieurs d’entre vous, le moment de découvrir le phénomène Simon H Fell, dont  on goûtera l’excellence à la contrebasse – il fut le contrebassiste préféré de Derek Bailey -  et ses camarades.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Ben MONDER

AMORPHAE

ECM – 471 9555

Ben Monder (g), Pete Rende (synth), Andrew Cyrille (perc) et Paul Motian (d)

Sortie le 15 janvier 2016

Membre du Paul Motian Band – Garden of Eden (2006) – Ben Monder avait prévu d’enregistrer Amorphae en duo avec Motian, mais le batteur est décédé en novembre 2011, avant que le projet ne voie le jour. Le guitariste a décidé de relancer l’aventure. 

En dehors de « Triffids », un duo avec Motian, Monder joue « Tendrills » et « Dinausor Skies » en solo, « Tumid Cenobit » et « Hematophagy » en duo avec Andrew Cyrille, et « Zythum » et « Gamma Crucis » en trio, avec Cyrille et le claviériste Pete Rende. Le trio interprète également « Oh, What A Beautiful Morning » de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II.

Les titres des morceaux sont éloquents : une plante vénéneuse imaginaire sortie d’un roman de John Wyndhams, des plantes adhérentes sans tige, des crustacés… mais aussi une bière d’orge, la troisième étoile de la Croix du sud… Monder n’a pas choisi le titreAmorphae – sans forme – au hasard !

Amorphae est placée sous le signe d’un électro sophistiqué, austère et solennel. Les accords allongés, les nappes distendues, les bourdonnements électriques, les effets dépouillés, le jeu sur les textures synthétiques… tout rappelle la science-fiction, mais aussi Terry Riley et, bien sûr, Jean-Michel Jarre.

Bob HATTEAU

Satoko FUJII Orchestra Berlin

TCHIGO TCHIE

Libra Records

Satoko Fujii : cond-p & Matthias Schubert, Gebhard Ullman, Paulina Owczarek, Natsuki Tamura, Richard Koch, Nikolaus Neuser, Matthias Müller, Kazuhisa Uchihashi, Jan Roder, Michael Griener, Peter Orins

                  Un dense duo de double drums pour nous mettre en appétit et voici Satoko Fujii à la tête de son orchestre berlinois. Pour en avoir dirigé quelques autres à New York, Tokyo ou Kobe, on la sait maîtrisant parfaitement la chose. Le 25 septembre 2014 c’était le concert, le lendemain c’est l’enregistrement en studio. A Berlin bien évidemment.

                  Préférant l’attente aux coups d’éclats, elle offre à chacun un espace (souvent en solo absolu) pour s’exprimer sans contrainte. Voici donc un solo de trombone salivaire en diable, une trompette assoupie, des saxophones aux rousses harmoniques, des convulsions inédites, des rugissements de cuivres, une trompette-toy et quelques autres dizaines de choses encore. Tout ceci s’enchaînant en quatre parties avant une curieuse piste (ABCD) avec barbare baryton, drums déchaînés et une pianiste délaissant sa baguette de chef pour mieux retrouver son piano (c’est vrai que l’improvisatrice nous manque ici). Enthousiasmant d’un bout à l’autre.

Satoko FUJII

TOBIRA / YAMIYO NI LARASU

Libra Records

Satoko Fujii : p / Natsuki Tamura : tp / Todd Nicholson : b / Takashi Itani : dr

                  La trompette détrousse salive tandis que les baguettes s’entrechoquent sur les peaux. Un archet racle cordes et bois. Le piano délivre la mélodie jusqu’ici emprisonnée. Maintenant tout s’organise : choses familières quand on connait l’univers multi-formes de Satoko Fujii. Mais le mouvement ne sera que de courte durée et la dislocation prendra pouvoir. Trompette et piano agripperont de force les sauvages et périlleux rivages. Puis, tous deux, s’en iront raviver une douce harmonie. D’un quintet, la pianiste fait un orchestre aux sensuelles libertés. Les quatorze minutes d’Hanabi viennent de s’achever et elles sont l’exact reflet des six thèmes suivants.

                  Parfait équilibre entre improvisations et compositions avec nul braquage de l’un sur l’autre, le Tobira de la pianiste sait faire fructifier les antinomies. Quartet parfait dont on ne pourra que tresser louanges et panégyriques. Satoko Fujii, Natsuki TamuraTodd Nicholson (robuste en diable ici) et Takashi Itani ou l’assurance de retrouver les frissons perdus.

Luc BOUQUET

Ches SMITH

THE BELL

ECM – 475 2954

Mat Maneri (vl alto), Craig Taborn (p) et Ches Smith (d)

Sortie le 15 janvier 2016

Longtemps (et toujours) associé au groupe de pop progressive Xiu Xiu, le percussionniste Ches Smith évolue également dans la sphère Tzadik, aux côtés de Marc RibotTrevor DunnJohn Zorn… et Tim Berne, avec qui il a déjà enregistré trois disques chez ECM. The Bell, qui sort le 15 janvier, est le premier album sous son nom pour le label munichois.

Les huit morceaux, tous signés Smith, sont joués par le trio qu’il a monté en 2014 avec Craig Taborn et Matt Maneri, à l’occasion du New York Winter Jazzfest. 

Dès le premier morceau éponyme, « The Bell », la musique flirte avec la musique contemporaine. Des ostinatos, des pédales, des interactions bruitistes et des motifs minimalistes alternent avec des phrases dissonantes. Les constructions, en contrepoint ou en parallèle, sont sophistiquées, soutenues par une batterie tendue. Le trio joue aussi sur le contraste des sonorités : un violon alto aigu et vibrant, un piano plutôt doux et une batterie organique – bois, métal et peaux. 

The Bell est un disque ambitieux, dans lequel Smith expose ses idées, sur des fondations contemporaines et une spontanéité héritée du jazz. 

Bob HATTEAU

MUSIC BOOX

VOL. 2

Acel 001

              Le pianiste Sébastien Lovato signe le deuxième volet du quartet Music Boox. Si la rythmique est toujours assurée par Marc Buronfosse et Karl Jannuska, notons au passage le remplacement de la saxophoniste d'origine Alexandra Grimal par Sébastien Texier. Et disons-le tout de go, l'écoute de ce Vol. 2 ne déçoit pas au contraire, elle régale. Les compositions y sont pour beaucoup (majoritairement écrites par le leader) : un thème comme celui de « Le Château » ne peut pas être mal interprété tant sa force suggestive est évidente, un morceau à la beauté tendre comme « Montedidio » ne peut pas se massacrer. Mieux évidemment, les quatre musiciens magnifient toutes ces compositions par leur sens de l'écoute, leurs jeux félins, la sensualité du souffle et du toucher, l'ivresse du groove toujours admirablement canalisée. Et tiens, deux reprises étonnantes : « Another Brick in the Wall » des Pink Floyd, de sympathique facture avec orgue Hammond sur tempo lent, et « Little Wing (to Carolina) » de Jimi Hendrix, là encore bien ralenti, guidé par les caresses du Fender Rhodes.  En attendant le Vol. 3, je me remets celui-ci...

Marc SARRAZY

Alex WARD QUINTET

GLASS SHELVES AND FLOOR

COPECOD POD09

Ollie Brice Tom Jackson Hannah Marshall  Rachel Musson Alex Ward https://alexward.bandcamp.com/album/glass-shelves-and-floor 

                  Copecod est le micro-label de ce virtuose de la clarinette intrigant qui participa à la Company de Derek Bailey fin des années 80 à l’âge de quinze ans, Alex Ward. Pour le neuvième opus publié par Copecod, Alex Ward a convoqué un autre clarinettiste, aussi intriguant que lui, Tom Jackson, la saxophoniste ténor Rachel Musson, la violoncelliste Hannah Marshall et le contrebassiste Ollie Brice, pour une suite écrite pour des improvisateurs, Glass Shelves and FloorLes chemins de la composition contemporaine, du jazz d’avant-garde et de la free-music improvisée s’y croisent à la jointure de leurs langages et de leurs pratiques. Cette suite d’une demi-heure figure dans sa version studio et lors d’un concert particulièrement réussi au Vortex Jazz Club, lieu situé le long de la Kingsland Road, dans ce Nord Est londonien où se concentrent les espaces dédiés à cette musique (Café Oto, Vortex, Hundred Years Gallery).  Chaque instrumentiste interprète la musique en tant que membre d’une formation de chambre et comme soliste. Tous improvisent d’une manière radicale en solitaire ou en sous-groupe (duo, trio)  au fil du cheminement prévu par le compositeur. Il m’est arrivé quelque fois de lever les yeux au ciel lorsque des musiciens improvisateurs s’intitulent compositeurs contemporains, mais ici, Alex Ward est à féliciter vivement ! Non seulement son écriture est subtile et réussie, mais lui-même et son ensemble ont su créer des liens étroits et vivants entre la composition, son interprétation et l’improvisation à la fois individuelle et collective au point que chacun de ces termes semble générer ou se prolonger dans l’autre naturellement et vice-versa. Cette interpénétration réussie crée une dynamique particulière et unique. Rien d’étonnant qu’Alex Ward est un des plus précieux collaborateurs de Simon H Fell, un compositeur / improvisateur de choc incontournable. Ces Glass Shelves ont un air de famille avec les excellents Thirteen Rectangles de SHF auxquels Ward avaient largement contribué. On y rencontre l’esprit de la musique improvisée libre dans toute son essence et une écriture musicale à la fois très précise et remarquablement ouverte, lyrique et concertante. A noter que Tom Jackson y joue aussi de la clarinette basse et qu’Alex Ward bruite avec un amplificateur. Un excellent moment réitéré.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Shauli EINAV

BEAM ME UP

Berthold Records

Shauli Einav (ts, ss), Paul Lay (p, Fender), Florent Nisse (b) et Gautier Garrigue (d), avec Pierre Durant (g).

Sortie le 19 janvier 2016

                  Après sept ans passés aux Etats-Unis et un diplôme de l’Eastman School of Music en poche,  Shauli Einav s’est installé à Paris en 2012. Le 19 janvier, le saxophoniste sort un quatrième disque, Beam Me Up, chez Berthold Records.

Einav joue avec en quartet, avec le pianiste Paul Lay et le contrebassiste Florent Nisse, déjà présents sur A Truth About Me (2013), et en compagnie du batteur Gautier Garrigue. Einav invite aussi le guitariste Pierre Durand pour un morceau : « 76 San Gabriel ». Les sept thèmes sont de la plume d’Einav et quatre d’entre eux sont inspirés des œuvres de Segueï Prokofiev. 

Des mélodies dans l’esprit début du vingtième, mais aussi néo-bop dissonantes, soutenues par une rythmique dynamique et des chorus relevés : la musique du quartet est vivante. Einav adopte une structure thème – solo – thème et laisse de l’espace au piano ou au Fender de Lay. Le saxophoniste affiche une aisance à toute épreuve et sa sonorité moelleuse au soprano est particulièrement flatteuse, tandis que son ténor sonne presque comme un alto. Avec son jazz moderne et tendu, Beam Me Up s’inscrit dans l’air du temps.

Joce MIENNIEL

TILT

Drugstore Malone – DM 005

Jove Mienniel (fl), Guillaume Magne (g), Vincent Lafont (kbd) et Sébastien Brun (b).

Sortie le 29 janvier 2016

Musique classique (Cabaret de Jean-François Zigel, Art Sonic), chanson française (Bombay Offshore), électro (Voltage Control Orchestra), musique du monde (Babel), jazz (ONJ, Danzas, Paris Short Stories)… Joce Mienniel n’a que faire des frontières. Il a également créé le label Drugstore Malone, sur lequel sort Tilt, le 29 janvier.

Mienniel joue de la flûte et du Korg MS20 en compagnie de Guillaume Magne à la guitare, Vincent Lafont au Fender Rhodes et Sébastien Brun à la batterie et autres traitements électroniques. Mieniel a conçu Tilt comme une suite avec son ouverture, ses trois parties qui contiennent trois mouvements chacune et son épilogue. 

    La plupart des morceaux se déroulent dans un cadre dramatique marqué par des rythmes puissants et lourds, des lignes d’accords étirées et des effets électro. La flûte joue des mélodies plutôt minimalistes, qu’elle amène progressivement vers une tension intense, soutenue par un trio rythmique et harmonique touffu. Le contraste entre la sonorité acoustique de la flûte et les textures électro génère des ambiances majestueuses, quasi cinématographiques, qui rappellent parfois la musique d’Ennio Morricone (le carillon…). 

    Dans Tilt, Mienniel s’aventure sur les terres d’un rock électro progressif volontiers théâtral et toujours captivant.

Bob HATTEAU

Michel BENITA & ETHICS

RIVER SILVER

ECM – 475 9393

Matthieu Michel (bg), Mieko Miyazaki (koto), Eivind Aarset (g), Michel Benita (b) et Philippe Garcia (d).

Sortie le 15 janvier 2016

Michel Benita a déjà enregistré deux disques chez ECM aux côtés d’Andy Sheppard : Trio Libero en 2012 et Surrounded by Sea en 2014. C’est avec son quintet Ethics, formé en 2010, qu’il sort River Silver le 15 janvier.

Outre Benita et sa contrebasse, Ethics est constitué de Matthieu Michel au bugle, Mieko Miyazaki au koto, Eivind Aarset à la guitare et Philippe Garcia à la batterie. Benita a composé six morceaux, Miyazaki propose « Hacihi Gatsu » et Ethics reprend « Yeavering », de la joueuse de cornemuse anglaise Kathryn Tickell, et « Lykken », du compositeur et organiste norvégien Eyvind Alnæs. Un quintet multinational pour un répertoire international : la diversité semble être le maître mot de River Silver !

L’ambiance est méditative, voire planante, avec un couple synthétiseur – guitare aérien, des motifs suspendus, des mélodies éthérées et des rythmes lents et étirés. Les sonorités naturelles de la contrebasse et du koto contrastent avec celle du bugle, lointain et réverbéré, tandis que la batterie n’empiète jamais sur le discours du soliste. La musique de River Silver reste contrôlée de bout en bout, et la place centrale du bugle au milieu d’un décor minimaliste n’est pas sans rappeler Miles Davis ou… ECM !

Bob HATTEAU

LIVRES

Il faut ici signaler la parution de plusieurs livres qu’Improjazz n’a malheureusement pas eu le temps de lire entièrement.

 Chez le MOT et le RESTE  :  

The Byrds par Steven Jezo-Vannier

Révolution musicale – 1967/1969, de Penny Lane à Altamont par Guillaume Ruffat

Free Jazz par Maxime Delcourt

 

Chez PARENTHESES :

West Coast Jazz par Alain Tercinet

La Nuée – l’AACM : un jeu de société musicale par Alexandre Pierrepont