Chroniques de disques
Février 2016

Pascal NIGGENKEMPER

‘LOOK WITH THINE EARS’

Clean Feed

Pascal Niggenkemper : contrebasse

                  Pascal Niggenkemper est partout : membre du trio Baloni ; du quintette de Larry Ochs, récemment signataire d’un album sur Tzadik ; de l’aventure HNH, qui a fait paraître deux albums sur Clean Feed ; du Carate Urio Orchestra de Joachim Badenhorst ; du Canada Day dernière mouture – le groupe du batteur Harris Eisenstadt. Sa contrebasse a encore résonné en compagnie de Carlo CostaDarius JonesJoe Morris,Cooper-Moore et Simon Nabatov, et dans un quartette constitué de Nate WooleyDave Rempis et Chris Corsano (« From Wholes to Whales » sur Aerophonic). Niggenkemper mène en parallèle ses propres formations, parmi lesquelles le groupe Vision7, le duo de contrebasses Pascali avec Sean Ali, et 7e Continent, double trio regardant droit dans les yeux la catastrophe environnementale. Quelques-uns de ces projets ont été évoqués dans les pages d’Improjazz, côté studio ou live. Un musicien d’aujourd’hui, libre et engagé à la fois. Après une période new-yorkaise, il gagne la France fin 2015, nouvelle situation géographique qui devrait logiquement l’entraîner sur des voies inédites, au gré des rencontres et expériences. Dans ce moment de transition, il publie ce premier album solo, sur l’un des meilleurs labels en activité. Les guillemets du titre sont importants. L’expression ‘look with thine ears’, tirée du « Roi Lear » de Shakespeare (de même que les treize titres de l’album) indique que la mise en veille d’un sens est apte à stimuler le fonctionnement d’un autre. Montrant l’exemple sur la pochette, l’artiste a les yeux fermés. Nul besoin de le voir à l’œuvre pour percevoir l’évidente dimension physique de son jeu. Matières, bois, métaux et corps fusionnent en un tourbillon de créativité pour déboucher sur une musique plénière, quoique pouvant sembler abstruse de prime abord. Chaque pièce repose sur une idée distincte. Les sons tirés de l’instrument dépassent largement la résonance des cordes, via le recours à diverses préparations. L’auditeur est exposé à de sérieuses turbulences. Proche de la provocation, sharper than a serpent’s tooth devrait faire grincer quelques dents. Avec blow wind and crack your cheeks, le crissement est au centre des débats. Sculpture au bord de la rupture, this shall not be revoked évoque quelque transposition du Red, black and Green de Pharoah Sanders… D’autres parties s’avèrent plus amènes, mais ne s’accommodent pas d’une écoute distraite. Une paradoxale beauté méditative émane de ces torsions et froissures, de ces modelages passionnés, semblant réconcilier souffle spirituel et enracinement terrestre. L’album se conclut par une plage percussive onduleuse et apaisée. Indépendance, mise à nu et fermeté : un autoportrait convaincant, une déclaration esthétique forte de la part d’un musicien essentiel d’aujourd’hui.

David CRISTOL

KOD-B

POSTEC

Gex lp

Benoit Kilian : dr / Olivier Dumont : g

                  Les mains dans le cambouis sonique, Benoit Kilian et Olivier Dumont donnent quelques lettres de noblesse supplémentaires au free-noise. Ils viennent tous deux de Dijon et aiment à racler au plus près de la chair. Mais savent aussi apporter de la finesse au chaos.

                  Ils accouchent de monstres soniques, les chouchoutent amoureusement, glissent quelques vrais morceaux de guitare et de drums dans leur musique. Parfaits bruitistes de séries Z, ils convoquent aussi brisures fines, essaims métalliques et suspensions inspirées. Bref, font exactement ce que l’on attend d’eux : du beau et franc chahut.

Luc BOUQUET

Gregg ALLMAN

LIVE - BACK TO MACONGA

ROUNDER – 11661-35341-02

Gregg Allman (voc, g, kbd), Jay Collins (ts), Art Edmaiston (ts), Dennis Marion (tp), Scott Sharrard (g), Ben Stivers (kbd), Ron Johnson (b), Marc Quinones (perc) et Steve Potts (d).

Sortie en août 2015

La renommée de Gregg Allman et des Allman Brothers Band (ABB pour les fans) n’est plus à raconter : un disque éponyme en 1969, suivi d’Idlewild South l’année suivante, puis, en mars 1971, l’enregistrement de Live At Fillmore, un live incontournable pour tout amateur de rock : le « rock sudiste » est né, Duane Allman se tue en moto en octobre de la même année et c’est le dernier concert jamais enregistré au Fillmore…

C’est au Grand Opera House de Macon (Georgia), le 14 janvier 2014, qu’Allman décide d’enregistrer un double disque et un DVD en concert. Le répertoire reprend des tubes des AAB : « Whipping Post » tiré d’AAB (1969; « Don't Keep Me Wonderin' » et « Midnight Rider », composés pour Idlewild South (1970) ;  « Statestboro Blues » de Blind Willie Mc Tell et « Hot’ Lanta », au programme d’At Fillmore East (1971) ; « Melissa », signée Gregg et favorite de Duane, qui figure dans Eat A Peach (1972), tout comme « Ain’t Wastin’ Time No More », écrite pour la mort de Duane en 1971, et « One Way Out » ; « I'm No Angel »  de l’album éponyme de 1986… « Queen Of Hearts » et « These Days » (Jackson Browne) sont des morceaux de Laid Back, disque sorti sous le nom d’Allman, en 1973.  S’ajoutent des chansons écrites par deux guitaristes d’AAB – «  Before The Bullets Fly » de Warren Haynes et «  Love Like Kerosene » de Scott Sharrard – et des standards du rock et du blues : « I Can't Be Satisfied Low Country Blues » (Muddy Waters), « Brightest Smile In Town » (Ray Charles) et « I’ve Found A Love » (Wilson Pickett).

Rythmique puissante et binaire (« Midnight Rider »), saxophones hurleurs (« Statesboro Blues »), réverbérés en arrière-plan (« Hot’ Lanta ») ou en chœur sur des riffs (« Whipping Post »), trompette bouchée à laMiles Davis (« Melissa »), chorus de basse dans la lignée de Jaco Pastorius (« Whipping Post »), piano bastringue (« Don't Keep Me Wonderin' »), effet wawa (« Love Like Kerosene »), guitare slide (« Before The Bullets Fly ») et envolées de guitar hero (« I’m No Angel »)… tous les ingrédients du rock sont là. D’autant plus que le chant bluesy et le timbre plutôt clair, agrémenté de quelques pointes nasillardes (« Statesboro Blues »), d’Allman ne sont pas sans rappeler Ray Charles. Allman laisse aussi de la place pour les chorus des soufflants (« Queen Of Hearts »), du piano (« I Can't Be Satisfied Low Country Blues ») et de la basse (« Whiping Post »).

Back To Macon (GA) est un disque de rock bluesy, avec des touches country et quelques accents jazz.

Bob HATTEAU

Jean-Baptiste BOUSSOUGOU /

Henri ROGER

MOURIM

Facing You / IMR 009

Dist. Improjazz

La rencontre est belle et vise l'essentiel : mourim (le cœur en punu – la langue parlée au Gabon). Hormis sur une pièce où il s'empare de sa guitare électrique, Henri Roger est au piano. Le Gabonais Jean-Baptiste Boussougou est lui souvent à la contrebasse, à la voix et aux effets sonores mais aussi, selon les morceaux, à l'oud, au ney, au piano à pouces, au ngoni et à la boîte à tonnerre. Enregistré en studio en juillet 2015, ce disque propose onze ballades unies par des sentiments de tendresse et de sérénité, onze errances musicales qui ne cherchent aucunement à donner de quelconque leçon : simplement elles sont, se contentent d'être et sont contentes d'être ; simplement dire la joie du jeu, l'excitation du voyage inconnu, la jubilation de la découverte, ensemble. Avec l'autre, on va plus loin encore. Cette rencontre traduit tous ces sentiments en musique, librement : besoin de larguer les amarres, de sillonner les abords d'un fleuve d'Afrique Noire, de marcher seul sur l'asphalte de la ville ou de ne rien faire d'autre que contempler, cette musique n'est pas d'un seul continent, gomme l'idée de frontière, cette musique est universelle. A noter que les effets technologiques utilisés par Boussougou sont saupoudrés dans la discrétion, n'abiment jamais le discours au contraire, ils en enrichissent les différentes facettes.

D'essence jazz, enraciné dans les musiques traditionnelles mais tourné vers le présent, vers l'instant, Mourim distille de l'enchantement, de l'émerveillement.

Ce qui compte beaucoup en ces temps ravagés que nous vivons.

Marc SARRAZY

KÖöK

IMBER, WILTSHIRE

Va Fongool

Jørn Erik Ahlsen : guitare électrique + électronique ? Stian Larsen : guitare électrique + électronique ;

Invités : Guro Skumsnes Moe : db ; Dag Erik Knedal Andersen : dr

                  Encore du très bon chez Va Fongool avec cet album sachant poser une ambiance, s’y tenir et en développer toutes les facettes. Des drones granuleux nous embarquent dans un périple crépusculaire. Les Norvégiens font chanter le métal, de tâtonnements impressionnistes en ondes prolongées. Le respect des sons, leur mise en valeur et leur développement peu entravé prime ici sur tout concept préalable.


    Chacune des pièces pourrait s’étendre sans que l’on y trouve à redire, mais les circulations vibratiles convoquées se déplient, s’épanouissent et retournent sans s’éterniser au silence d’où elles ont émergé. Jamais forcée, limitée par l’ego ou empêtrée dans quelque filet idiomatique que ce soit, cette musique semble tenir de la traduction sonique de vibrations universelles découlant directement du big bang. Magnifique.

David CRISTOL

THE JIST

Va Fongool

Torgeir Hovden Standal : guitare électrique

Natalie Sandtorv : voix et électronique

                  Les nordiques en ont décidément sous le coude. Vocalises lunatiques sur le fil, au plus près du micro et passées par la moulinette électronique, entre séduction et effroi, sensualité et angoisse. Le timbre est proche de celui de Patty Waters, mais en lieu et place de paroles et d’un environnement free jazz, on a une guitare préparée, elle-même peu salubre et amplifiant encore d’étonnantes contorsions phoniques. Ces dernières évitent scrupuleusement l’exubérance qui aurait pu nuire au projet. De l’importance de la posologie. Saturation et superpositions contribuent à brouiller les pistes ; l’inflation paranoïaque est parfois poussée très loin. Ça s’emballe et nous emballe, mais l’on n’aimerait pas voir ces aliénés débarquer chez soi non revêtus d’une camisole.

David CRISTOL 

BRUTE FORCE

Va Fongool

Karl Bjorå : guitare électrique

Egil Kalman : basse électrique

Ole Mofjell : batterie

                  Pas impossible que les membres de ce trio danois-norvégien soient des cinéphiles. « Brute Force » est en effet le titre original des « Démons de la Liberté », saisissant film de prison réalisé par Jules Dassin en 1947. La photo de pochette nous montre un groupe d’enfants jouant dans un cadre bucolique et ensoleillé, près d’une muraille derrière laquelle se trouve un cimetière orné d’un mausolée. S’en dégage - à mes yeux - l’idée d’un voisinage paisible entre les vivants et les morts, d’une cohabitation harmonieuse entre humanité et nature, plutôt qu’une ambiance funèbre. Equilibrée dans sa division de l’espace, ses jeux d’ombres et de lumières, l’image appelle à la méditation. La musique s’avère tout aussi satisfaisante : moins de trente minutes pour une seule piste usant de la saturation, du concassage et de la réduction en miettes avec adresse, variété et même sophistication. L’auditeur est prémuni de toute monotonie, son attention constamment sollicitée et pourvue. S’inscrivant tout droit dans la voie esthétique tracée par le label, ce hourvari impro-rock est rondement mené, et l’on y chercherait en vain des défauts.

David CRISTOL

THE THING

SHAKE

TROST TTR005CD

Distribution METAMKINE

www.trost.at

                  Dernière provisoire galette de The Thing à savoir Mats Gustafsson (reeds), Ingebright Haker Flaten (db) et Paal Nilssen-Love (dr), enregistré au milieu de l’année 2015. Pour qui connait un peu Mats, ses publications souvent introuvables ou très difficilement trouvables en France, ses différents supports (CD, LP, single, EP, double EP ou LP) ne nous facilitent pas la tâche et je souhaite bien du plaisir au compagnon qui voudrait se lancer dans une disco complète du bonhomme au demeurant fort sympathique (je peux lui rendre service ayant quelques pièces de ses débuts discographiques peu ou pas connues). Fermons la parenthèse. Ce trio existe depuis 1999 et a enregistré sur l’éphémère label Crazy Wisdom, son premier CD en février 2000 (CW 001), le deuxième avait en invité Joe McPhee (CW 006), puis sur le label The Thing Records au cours des quinze dernières années, également sur le label Smalltown Records et peut-être d’autres.

                  Le disque commence très fort : ts, elbass, drums, cri et rythmique de plomb. Mats poussé dans ses retranchements termine par "Perception" d’Ornette. La seconde plage,  composée par Haker Flaten, est de facture plus "classique", lente progression au sax baryton, solo de contrebasse, PNL assure un drumming précis sur les cymbales, long chorus à la Brötzmann pour terminer et graves superbes. "The nail will burn" est un court morceau très roboratif et plein d’énergie joué totalement binaire. "Sigill" : intro contrebasse, Mats calme au baryton, PNL gongs. Le son du sax pensif, une très belle pièce cool. Pour la pièce "Aim" le trio s’adjoint deux invités, Anita Högberg au sax alto et goran Kajfes au cornet, joué dans la même veine que "The Nail…". Progression rythmique, mélodie par le trio, Mats entraine la machine, s’ajoutent les deux guests, sons entremêlés, final très free sonnant comme un big band. En même temps ce morceau est très élaboré, PNL s’y fait particulièrement remarqué, passant du ternaire au binaire, il est l’âme, le point central. Retour du trio dans "Bota Fogo", ténor vigoureux, motifs répétitifs, scansion, modernisme et tradition. L’ultime pièce au nom imprononçable signée Haker Flaten, norvégien comme le batteur, voit PNL utiliser des gongs, Mats au baryton profond, basses magnifiques et mélodie simple d’une remarquable beauté. The Thing se bonifie au fil des ans, à mon avis cd cd est le plus abouti depuis que le groupe existe. On l’aura compris, indispensable !

Serge PERROT 

Muriel GROSSMANN

AWAKENING

DreamLandRecords DR 06

 

Muriel GROSSMANN

EARTH TONES

DreamLandRecords DR 07

Muriel Grossmann (ss, as, fl), Radomir Milojkovic (elg), Robert Landfermann (b), Christian Lillinger (dm)

Awakening... maintien éveillé assuré avec la boulimie de jeu déferlant dans le morceau titre qui, emmené par de trépidants ostinatos rythmiques, se déroule à grande vitesse. Après ce départ sur les charbons ardents, « Wien » change le cap en installant un groove lent parfaitement envoûtant qui nous emmène non loin de l'esthétique Ogun des petites formations d'Elton Dean ou de Trevor Watts. Superbe. Plus hirsute, « Trust »renoue avec un free jazz assez féroce : avec Lillinger, ça fourmille, ça palpite et ça frictionne pendant que s'époumone le saxophone ! Le très coltranien « Peaceful River » annonce sans crier gare l'opus à venir ; sa beauté sereine semble directement répondre au « Welcome » de JC. Dernière pièce :« Ornette » : la référence est assumée pour de bon, limpide, mais ainsi placée en fin de disque, sonne comme un point final à la période libertaire de Muriel Grossman, un dernier hommage. Car désormais, l'esthétique de la saxophoniste va sans détours glisser vers celle d'un certain J.C.

Les premiers travaux de la saxophoniste d'Ibissa comme Here and Now (2008) ou Birth of the Mystery (2010), vifs et écorchés, se focalisaient sur l'énergie ; Awakening, nous venons de le voir, sonnait comme un hymne à la liberté. L'album suivant, Earth Tones, se révèle effectivement coltranien. Eminemment coltranien. L'urgence du dire, l'urgence du son, se sont effacés au profit d'un apaisement, d'une sérénité enfin gagnée dans l'idée même de quête, de flots circulaires, de spiritualité : « Peace, Harmony, Love and genuine Happiness » sont les quatre pôles revendiqués par la saxophoniste. Et qui résonnent violemment comme les quatre mouvements d'un disque majeur de l'histoire du jazz, non ? La genèse de Earth Tones s'est elle-même étalée sur plusieurs mois pendant lesquels Muriel Grossman a notamment concocté un drone orchestra fait de percussions orientales, de sarangi, de piano et autres, qui fomente d'emblée un tapis musical propice au voyage et à l'élévation. Reflétés par une pochette au visuel coloré et tournoyant, contrebasse, batterie et guitare électrique tourbillonnent, impulsent des ressacs, des courants fous qui attisent les feux follets du sax, se les disputent en jouant et la musique, par ces enivrants flux musicaux, vibre comme un grand moment de jazz spirituel. Muriel Grossmann signe probablement ici son chef-d'œuvre.

Marc SARRAZY


Jean-Loup LONGNON Quintet

JUST IN TIME

JLLMusic

Sortie en mai 2015

Une fois n’est pas coutume : ce n’est pas en compagnie d’un big band que Jean-Loup Longnon sort un disque, mais en quintet, avec Pascal Gaubert au saxophone ténor, Ludovic Allainmat au piano, Fabien Marcoz à la contrebasse et Frédéric Delestré à la batterie. Même si, au fil des morceaux, le quintet fait appel à de nombreux invités, dont les chanteuses Christelle Pereira et Sibel Kose.

Just In Time a été enregistré dans les studios de l’UMJ à Paris et en concerts et son répertoire est constitué de quatorze morceaux : six compositions de Longnon, des standards du be-bop – « Night In Tunisia » deDizzy Gillespie et « Round Midnight » de Thelonious Monk –, trois hits hard-bop – « Stable Mates » de Benny Golson (Benny Golson and The Philadelphians, 1958), « Four » d’Eddie Vinson (repris par Miles Davis dansBlue Haze, en 1956) et « High-Fly » de Randy Weston (New Faces At Newport, 1958) –, deux thèmes de comédies musicales – « Just In Time » de Jules Styne (chanté par Judy Holliday en 1956 pour la comédie Bells Are Ringing) et « Love Is Here To Stay » de George Gerswhin (à l’origine pour The Goldwyn Follies, 1938, mais révélée par An American In Paris, en 1951) – et un tube de variété : « Te pedia tou pirea » de Manos Hadjidakis(chanté en 1960 par Melina Mercouri pour le film Jamais le dimanche de Jules Dassin).

Les douze premières plages de Just In Time s’inscrivent dans une lignée bop sans faille : thème à l’unisson – solos – stop-chorus – thème (« High-Fly »), chabada pimenté de rim shot et walking (« Stable Mates »), esprit cubano-bop à la Gillespie (« Istanbounce »), vélocité (« Bo-Bun’s Groove »)… Longnon sait s’y prendre pour chauffer l’ambiance et faire bouger le public (« Just In Time », dédié à Terry Clark), faire scatter avec vivacité Pereira (« Anne Atoll », jeu de mot et morceau dédiés à Gillespie…) et Kose (« Four »), envoyer un arrangement musclé avec l’orchestre en soutien (« Night In Tunisia »), rester dans un mainstream entraînant (« Suan’s Return »), jouer de la sourdine (« Round Midnight ») et parsemer ses discours de citations. La section rythmique réagit au quart de tour du début à la fin (« Four ») et Gaubert maitrise le vocabulaire bop sur le bout des doigts (« Istanbounce »). Les deux dernières plages sont davantage binaires : « Ta pedia tou pirea » est prise dans un style « funky brésilien » dansant, tandis que « The Speech » penche vers un « rap-jazz », avec un Longnon qui scatte avec beaucoup d’humour (la succession des prénoms féminins), qui n’est pas si loin d’un Bernard Lubat ou d’un André Minvielle.

Just In Time respire la bonne humeur, un be-bop assumé, avec un plaisir décomplexé des notes et des rythmes  mainstream…

Bob HATTEAU

CLINAMEN TRIO

DECLINE

Creative Sources 304

Louis-Michel Marion Jacques Di Donato Philippe Berger

Lorsque nous découvrîmes les premiers albums d’Ernesto Rodrigues et des "réductionnistes" sur Creative Sources, nous n’aurions jamais imaginé que l’aventure de CS puisse s’étendre à plus de trois cents albums, certains dispensables et d’autres, comme celui-ci, vraiment attachants et vivants. Une fois passé la rage éditoriale « minimaliste » qui faisait de CS, une plate-forme puriste, le label s’est étendu à un large panorama des musiques improvisées et expérimentales. Il s’agit très souvent d’enregistrements autoproduits et un des points forts du label se situe au niveau de l’exigence de la qualité sonore enregistrée, du focus sur une direction musicale précise pour chaque projet et le graphisme optimal de la pochette où chaque artiste est libre d’exprimer une contre-partie visuelle à la musique proposée. Décliné est un excellent trio d’improvisation libre démontrant à l’envi un bon nombre des qualités et caractéristiques propres à cette expression musicale : exploratoire, insituable, communautaire, combinatoire de multiples aspects de l’activité instrumentale, imaginative, rebelle, à l’écart des définitions faciles, généreuse, secrète. Le nom du trio Clinamen se réfère à la théorie des atomes d’Epicure et à l’écart qui, dans leur chute, leur permet de se rencontrer pour formers des corps, selon le texte du philosophe latin Lucrèce. Une belle idée pour exprimer les mystères de la rencontre au travers de l’improvisation collective.  Qu’un vieux routier du jazz contemporain et de la création musicale comme le clarinettiste Jacques Di Donato libère ici complètement le rapport physique du souffleur avec le bec, l’anche, la colonne d’air nous fait dire que la scène de la musique improvisée révèle toujours bien des surprises. Il fut un temps où cet artiste se produisait dans des "créations" improvisées subventionnées de l’époque mitterrandienne. Vu de loin, il se situait dans la mouvance Portal, Sclavis et compagnie. Et donc pour un observateur francophone étranger à la scène hexagonale, c’est une belle surprise. Avec ses dizaines d’années de périples musicaux au compteur, Di Donato surprend et nous convainc par son inlassable recherche de sons, de prises de bec, de souffles inusités sur sa clarinette « classique ». Il n’hésite pas à mettre sa pratique de l’instrument en danger en évitant un énième variation du couinage post aylérien. L’accompagnent dans ce très bel effort sincère et émouvant, le contrebassiste Louis-Michel Marion et le violoniste alto Philippe Berger. Dans une série d’improvisations intitulées par une déclinaison autour du mot clinamen, le trio Clinamen nous offre une multiplicité d’approches instrumentales, de pistes ludiques qui, chacune, évitent (soigneusement ou spontané-ment ?) de se rejouer et se complètent. Tension, relâche, pression, éclair, détente, frappes, doigtés, retenue, application, écoute, oubli, corps, mémoire, on entend ici un éventail de configurations sonores, d’actions instrumentales qui nourrissent l’appétit insatiable de l’écouteur attentif des musiques improvisées libres. Il se passe toujours quelque chose de neuf, chaque pièce étant bâtie –dans l’instant- sur des matériaux recalibrés et redessinés d’une main experte. C’est profondément honnête par rapport à la démarche improvisée et brillant au niveau de l’exécution et de la recherche instrumentale et musicale. Vraiment exemplaire.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Benoît DELBECQ 3

INK

CLEAN FEED

Benoît Delbecq (p), Miles Perkins (cb), Emile Biayenda (dm, perc). 2-3 juillet 2014.

                  Il est des artistes que l’on croit irremplaçables. Et ils le sont effectivement. Jean-Jacques Avenel était de ceux-là. Sans même évoquer le choc émotionnel vécu par Benoît Delbecq, la disparition du contrebassiste l’an passé devait nécessairement modifier l’harmonie que le trio Delbecq-Avenel-Biayenda avait établie au moins depuis la parution de leur unique disque (le premier en trio « classique » de Benoît Delbecq), Sixth Jump, il y a déjà cinq ans de cela. Avec l’intelligence qui le caractérise, Benoît Delbecq n’a pas cherché à remplacer la personnalité comparable de Jean-Jacques Avenel en portant son dévolu sur Miles Perkin. Sur Ink, enregistré quelques semaines avant la disparition de Jean-Jacques Avenel, on perçoit en effet chez le contrebassiste canadien une nature davantage portée à braiser les relations soniques entre Delbecq et Biayenda plutôt qu’une certaine propension à en rissoler les fondations. Raison pour laquelle, sans doute, lors des premières lectures de l’album, il m’ait d’abord apparu que le trio semblait encore en recherche de son identité. En réalité, j’avais mal écouté. Loin de la rencontre impromptue en studio, les trois musiciens avaient en fait beaucoup pratiqué ensemble, et de manière plus intensive depuis 2012, Miles Perkins étant le remplaçant privilégié lorsque l’état de santé de Jean-Jacques Avenel ne lui permettait hélas pas d’assurer certains engagements. De la sorte, ils ont pu établir un équilibre qui leur est propre, auquel il a fallu que mon écoute (avec ses a priori et ses attendus) s’adapte. Il en résulte à mon sens une sorte de sérénité approfondie de la musique delbecquienne, qui doit peut-être autant à la sagesse du leader (il fêtera ses trente ans de carrière en 2016) qu’à cette « équilatération » nouvelle.

« Ink est un livre de musique conçu à partir de calligrammes dessinés à la plume [par] Benoît Delbecq [utilisant] ses signes pour symboliser de petites ou grandes formes comme autant de mots, phrases ou rythmes. Ils viennent s’amonceler ou s’éparpiller en des dispositions multicolores puis, après les avoir déposés sur le papier et effectué d’intuitifs calculs de proportions, Benoît Delbecq développe l’écriture des mélodies, le timbre et les pouls propres à chaque morceau. Les compositions consistent [de la sorte] en des miroirs à multifacettes […]. » Voilà ce que la feuille informative accompagnant l’envoi du CD précise sur la genèse, passionnante, de Ink. Ayant assimilé et réalisé une synthèse toute personnelle d’un spectre musical extrêmement large (musiques africaines, contemporaines, électroniques, improvisées libres, jazzs…), Benoît Delbecq écarte ainsi toute référence musicale trop prégnante en amont de l’écriture pour tirer parti d’une synesthésie particulière, la vue provoquant en lui des réactions musicales. Quelle que soit la source d’inspiration – qu’il conviendrait vraiment d’approfondir –, la puissance créatrice du pianiste engendre ainsi des univers musicaux et poétiques sans nul autre pareils, autant oniriques que physiquement incarnés, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Emile Biayenda s’avère le batteur rêvé pour évoluer sur les nuages mi élaborés en amont de l’exécution, mi réalisés dans l’instant du grand architecte pianiste. De la sorte, le trio réussit la gageure de proposer une esthétique inouïe dans le domaine pourtant encombré du trio piano-contrebasse-batterie, ce qui permet à Fred Hersch d’ouvrir son texte de pochette rédigé pour l’album par cette phrase : « Dès les premières notes et les premiers rythmes – les sons distinctifs du piano préparé et le groove évocatoire du tandem basse-batterie –, nous savons que nous sommes face au monde sonore unique de Benoît Delbecq. » Pour rester dans le champ de ce Grand du piano jazz mondial actuel, concluons alors sous la forme d’un clin d’œil admiratif lancé au trio de Benoît Delbecq : Everybody Digs Benoît Delbecq 3 !

Ludovic FLORIN

Simon ROSE

Stefan SCHULTZE

THE TEN THOUSAND THINGS

Red Toucan RT 9350


Fort heureux qu’un artiste aussi persévérant et original que le saxophoniste Simon Rose voie son excellent effort en compagnie du pianiste « préparateur » Stefan Schultze publié par un label notoire québecquois (et tout aussi persévérant), dont le catalogue égrène les noms de musiciens incontournables (Léandre, Parker, Liebman, Golia, Brötzmann, SH Fell) et assume une véritable prise de risques.  Depuis ces débuts dans la scène londonienne et son premier enregistrement avec le contrebassiste Simon H Fell (un géant !) et le batteur Mark Sanders où il sonnait encore un peu vert (Badland Bruce’s Finger 14), Simon Rose s’est construit à l’écart des grands festivals et des lieux fréquentés, un chemin personnel vraiment remarquable dans l’univers du saxophone improvisé des Evan Parker, Coxhill, Mitchell, Mc Phee, Leimgruber, Brötzmann, Gustafsson et consorts et où se pressent beaucoup d’appelés et trop peu d’élus. Le contraste et la complémentarité entre un pianiste à la fois « contemporain », éduqué et énergique, et un saxophoniste baryton autodidacte crée une tension, un échange qui renvoie de prime abord à la tradition du « call and response » de la free music telle qu’une large partie de son public raffole. Il y a d'ailleurs quelque chose de brötzmanniaque voire de gustafsonique chez Simon Rose. Mais l’écoute en éveil de nos deux duettistes nous conduit vers leur réflexion, leur concentration, leurs exigences. Onze pièces spontanément organisées autour d’idées force et d’une configuration préparée du clavier survolé par des tournoiements mélodiques d’harmoniques mordantes et d’effets de souffle spiralés ou percutés. Le travail du pianiste est vraiment remarquable, puissant et expressif malgré une sobriété voulue.  Son jeu évite arpèges et digitalité discursive. Le son du piano est sollicité telle une machine sonore reliée à des accords secrets et des intervalles choisis. La musique du duo dispense rêves et d’imprévues suggestions. Le titre, Ten Thousand Things, nous rappelle que cette musique improvisée est faite d’une multitude de détails qui s’imposent à nous, disparaissent et renaissent au fil d’écoutes répétées – et dont je ne me priverai pas en ce qui concerne ce disque ! TTT figure parmi les beaux albums de musique libre improvisée du milieu de cette décennie, à la fois chercheur, lyrique, intransigeant et communicatif d’émotions sincères et entières.  

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Sur trois disques avec HUGUES VINCENT

 

Hugues VINCENT – Yasumune MORISHIGE

FRAGMENT

Improvising Beings

Hugues Vincent : cello / Yasumune Morishige : cello

                  Sans crispation, deux violoncellistes (Hugues VincentYasumune Morishige) montrent le chemin à ne pas suivre… et cela est jouissif à souhait. Chez eux, on croque les notes, on argumente des drones malades. On racle et on module. On fait la foire aux harmoniques, on traque l’harmonique, on délure-délivre l’harmonique (on aime l’harmonique donc). On pourchasse l’infrabasse. On crisse et on fait du bas-côté un royaume souverain. On épaissit et on désaccorde l’accord. On désosse l’unisson. On marche et on compte ses pas. Et nous, on vibre et grésille d’adhésion-émotion.

Hugues VINCENT – Vladimir KUDRYAVTSEV – Maria LOGOFET

FREE TREES

Leo Records

Orkhêstra

Hugues Vincent : cello / Vladimir Kudryavtsev : b / Maria Logofet : vln

                  Sans la moindre petite crispation, un violoncelliste (Hugues Vincent), un contrebassiste (Vladimir Kudryavstev) et une violoniste (Maria Logofet) montrent le chemin à  suivre, se lancent des défis… et cela est jouissif à souhait. Chez eux, on utilise les techniques étendues (diable, que je n’aime pas ce vocable !). Mais on n’occulte ni mélodie ni harmonie. On tournoie autour de la phrase. On convoque saturation électrique. On échange les rôles (contrebasse en pizz, trop souvent accompagnatrice peut-être). On drague les monstres soniques, on noircit la page. On invite gargouillis et dégueulis de cordes. Les cordes sont obsédantes, anxiogènes et se libèrent soudainement. Et surtout refusent l’éclatement au profit de la construction instantanée. 21 petites escales de toute beauté. Depuis Stellari, je n’avais pas entendu un aussi beau festin de cordes. Immanquable.

Hugues VINCENT – John CUNY

TAGTRAUM

Improvising Beings

Orkhêstra

Hugues Vincent : cello / John Cuny : p

                  Sans la moindre trace de crispation, un violoncelliste (Hugues Vincent) et un pianiste (John Cuny) font mine de rêvasser (Tagtraum signifie rêvasser en allemand)… mais il n’en est rien. Tous deux s’activent à faire surgir l’écho ou à fructifier le silence. Les voix sont humaines plus qu’instrumentales. Les bruits et autre claquements s’invitent, les cordes s’étirent, les unissons résultent malades et poreux. Le piano frappe tandis que les cordes du violoncelle saturent. Le bancal s’invite parfois. La tendresse des silences, souvent. C’est une musique de respirations humaines et de hautes amplitudes. Tous deux ne posent pas de questions mais y répondent ensemble.

Luc BOUQUET

John CUNY

Hugues VINCENT

TAGTRAUM

improvising beings ib42 

 

Improvising beings : détrompez-vous ! Ce label dirigé par Julien Palomo avec l’aide inconditionnelle d’Aurélie Gerlach, Michel Kristof et Benjamin Duboc n’est pas que le refuge de free-jazzeux plus que septuagénaires… (Sonny Simmons, Alan Silva, Burton Greene, Giuseppi Logan, François Tusquès, Itaru Oki…). Pour preuve, ce beau duo contemporain du pianiste John Cuny et du violoncelliste Hugues Vincent. Neuf pièces improvisées tour à tour intenses, retenues, saturées, introspectives, minimalistes, bruitistes, denses ou squelettiques. Neuf intentions savamment mises en forme et menées de main de maître vers leur solution aux titres polyglottes (japonais, français, allemand, indien, thaï). Le travail à l’archet de HV offre des infinis miroitements, variations de timbres et vibrations aériennes face au toucher transparent et au détachement de JC face au clavier. Territoires sous – marins fait entendre une électrification factice de la corde du violoncelle, sans doute préparée avec une ou des pièces métalliques, ponctuée par la résonnance d’une frappe sur les cordes du piano, elles-mêmes émettant des vibrations par le truchement d’objets et de tiges…. On songe au travail de Fred Blondy, même si John Cuny est un artiste au moins aussi original. Hugues Vincent avait produit un excellent duo avec le violoncelliste Yasumune Morishige (Fragment ib28) et John Cuny s’est distingué dans le quintet Cuir (chez Ackenbush Fou R CD 08), deux albums qui tranchent dans la production actuelle. Deux musiciens à tête chercheuse et à suivre !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


Du côté de chez ib

 

 Silke RÖLLIG –

Burton GREENE

SPACE IS STILL THE PLACE

Silke Röllig : v / Burton Greene : p + Tatjana Franzen : fl / Heike Röllig : ss

                  Une voix, un piano ? Oui c’est cela : une voix, un piano. Du jazz, du free, du blues ? Oui, c’est cela. Cela et tout son contraire. Il bouge encore ce vieux blues même avec le Something in the Way de Kurt Cobain. Ce disque me hante depuis un moment. Précisément, depuis le jour où je l’ai écouté. Il me venge des tas d’idioties que j’écoute (mais dont je ne vous cause jamais, rassurez-vous) dans le cadre du jazz mainstream. Je ne sais pas comment sera accueilli ce disque mais si j’étais un de mes confrères j’y mettrais le maximum d’étoiles. C’est le genre de disque que pouvaient vous pondre de leur vivant des Mal Waldron-Jeanne Lee. C’est tout dire…

Voix grave et piano libre déambulent dans les couloirs, déplacent les bibelots, butinent profond. Il y a même une suite composée par la chanteuse avec flûte volubile et sensuel duo soprano-piano et cela sort des sentiers battus. Et on fera un très mauvais jeu de mots (que le diable me pardonne !) : ce sont les chantiers qui sont abattus car ce ne sont ici que constructions fortes, mouvantes et s’enchaînant avec aplomb(s) et gourmandise(s). Ce disque dépoussière le jazz, la musique. Comme disent les animateurs TV (qui évidemment n’écouteront jamais ce genre de chose) : c’est énorme !

Abdelahai BENNANI – Burton GREENE –

Alan SILVA –

Chris HENDERSON

FREE FORM IMPROVISATION ENSEMBLE 013

Abdelhai Bennani : ts / Burton Greene : p / Alan Silva : synt / Chris Henderson : dr

                  Parce qu’ils ne mettent ni frontières ni barrières Abdelahai BennaniBurton GreeneAlan Silva et Chris Henderson poussent très loin le bouchon de l’enchantement. Que toutes ces individualités fortes se rejoignent, éteignent leurs égos et accouchent d’une musique aussi singulière, aussi belle (je persiste et signe) réchauffe en ces temps de vaches maigres. Les étiquettes sont inutiles ici (post free, new avant-garde…), seule résiste la musique, le souffle. Il y a celui du regretté Abdelahi Bennani : c’est un souffle qui n’en dit jamais trop, un souffle qui étale un cri intérieur, un souffle à la limite du microtonal, un souffle venu du plus profond des mondes. Il y a Burton Greene, celui qui inlassablement éclaire son jeu de mille élans. Celui que l’on oublie sans conscience. Un rapide coup d’œil sur sa discographie (disponible sur les sites de téléchargements que nous connaissons tous) nous renseigne habilement sur les voyages musicaux entrepris par cet astre à nul autre pareil. Il y a Alan Silva et ses synthétiseurs surgissants : synthés lunaires, synthés d’apocalypse, synthés convoquant basse électrique ou violoncelle, synthés des mystères jamais résolus. Et il y a Chris Henderson adepte des batteries électronique. Jamais je n’aurais cru que ces instruments pouvaient sonner ainsi sans dénaturer les musiques que nous chérissons. On n’oubliera pas de sitôt ces fausses (et pourtant terriblement vraies) percussions africaines nichées sur le premier CD. Car oui, il y a deux CD ici. Double plaisir que l’on aurait pu tripler sans crier au scandale. Immanquable.

ELATION

A TRIBUTE TO THE MASTERS

Nicolas Pouzet : ss-shakuachi / Julien Palomo : keyboards

                  Ces sons projetés dans les airs, où vont-ils ? A leurs destinataires ? Hypothèse farfelue, d’abord parce que Sonny Simmons est toujours là et, ensuite, parce que là haut, il n’y a rien. Mais ces sons sont pour eux (Sonny Simmons, Sun Ra, John Coltrane) et un peu pour nous puisque l’on nous permet d’y goûter.

                  Donc. Panorama méditatif pour claviers épais (Julien Palomo), soprano adouci ou shakuachi songeur (Nicolas Pouzet) et total délestage. Travelling réverbéré. Lenteur des anges, déchirements évités. Justesse du désir. Lumière noire. Harmonie reconstituée. Couleurs saturantes. Crochets d’étoiles. Synthés de l’ère Ra. Marteau-piqueur du cœur.  A Tribute to the Masters tout simplement.

Les disques Improvising Beings sont distribués par Orkhêstra 

Luc BOUQUET

Guillaume SEGURON – Catherine DELAUNAY – Davu SERU

LA DOUBLE VIE DE PETRICHOR

Nato

L’autre distribution

Guillaume Seguron : b / Catherine Delaunay : cl / Davu Seru : dr

                  Mais quelle est donc la double vie de Pétrichor ? Et puis d’abord qui est Pétrichor, je vous le demande ? On nomme Pétrichor l’odeur de la terre after the rain. Et qui est donc l’inestimable professeur Scott LaViolette ? Un mix du contrebassiste Scotty LaFaro et de Wesley LaViolette, émérite professeur de Jimmy Giuffre ? Que d’énigmes et de mystères ici ! Et si l’on parlait musique…

                  Guillaume SéguronCatherine Delaunay et Davu Seru savent s’emporter, s’adoucir. Il y a ici un batteur ne condamnant jamais le tempo, un contrebassiste bienveillant et précis, une clarinettiste aimant à réunir patiences et déchirures.  Ainsi, ils peuvent (presque) tout se permettre : édifier le tango des champs, relire et relier contrepoints modernes et baroques, ne pas oublier Beb G. ni la grande Nina, saluer les alliés de Tarnac et s’enticher de cabrioles free. En résumé : disque à énigmes et à plaisir(s).

Luc BOUQUET

Black Saint

& Soul Note

En 2010, Cam Jazz a la bonne idée de commencer à publier les anthologies des artistes des labels Black Saint et Soul Note. Dans un coffret blanc et sobre, cette collection propose des disques cartonnés qui reproduisent fidèlement les pochettes originales. Vingt-deux volumes sont déjà sortis, de Roscoe Mitchell à Henry Threadgill en passant par Cecil TaylorAnthony BraxtonDavid MurrayLee Konitz… mais aussiJimmy Lyons et Steve Lacy.

Jimmy LYONS

A côté du Cecil Taylor Unit dans lequel il joue de 1961 à sa mort, en 1986, Jimmy Lyons monte un quintet et s’associe, entre autres, à Andrew Cyrille pour plusieurs disques, dont cinq enregistrés Black Saint entre 1979 et 1985.

Nuba, en 1979, est un trio avec Jeanne Lee et Cyrille. Toutes les compositions sont du trio. Une rythmique volontiers aux tambours, un saxophone entre cris et bop, des vocalises souvent minimalistes… comme autant de discussions en à bâton rompu, abstraites, mais sensuelles.

Something In Return (1981) et Burnt Offering (1982) en duo avec Cyrille. En dehors de "Take The A Train" de Billy Strayhorn, tous les morceaux sont signés Lyons et Cyrille. Des duos explosifs, heurtés, qui doivent autant à la musique contemporaine qu’au free, avec, suent, en filigrane, un jeu de tambours qui rappelle l’Afrique (« Nuba »).

Wee Sneezawee (1983) avec son quintet, constitué de Raphe Malik à la trompette, Karen Borca au basson, William Parker à la contrebasse et Paul Murphy à la batterie. Sans doute l’album le plus connu de Lyons, l’influence d’Ornette Coleman (unissons mélodiques dissonant, lignes de basse vigoureuses, contrepoints véloces) se mêle à celle de l’AACM (embardées impétueuses) pour aboutir à une musique dense et tendue.

Give It Up (1985), toujours en quintet, mais avec Enrico Rava à la trompette et Jay Oliver à la contrebasse. Give It Up s’inscrit dans la continuité de Wee Sneezawee : grouillement des voix, lignes de basse solides et foisonnement rythmique… Captivant !

Ce coffret de Lyons trouvera indiscutablement sa place dans la discothèque du collectionneur, mais aussi de l’amateur ou, tout simplement, du mélomane curieux...

Steve LACY

Cam Jazz dédie deux Box Sets à la musique de Steve Lacy : le premier coffret regroupe les six disques en solo, duos et trios, publiés chez Black Saint ou Soul Note, tandis que le deuxième réunit les neufs albums en quartet, quintet, sextet ou octet, enregistrés entre 1976 et 1993. 

Sur Trickles (1976), Lacy est en compagnie de Roswell Rudd au trombone, Kent Carter à la contrebasse et Beaver Harris à la batterie. Toutes les compositions sont de Lacy. Les mélodies accrochent, les structures vacillent, la rythmique explose… Trickles est un cocktail passionnant de tradition et de modernisme. Un GRAND disque !

 

Avec Troubles (1979) le quartet devient quintet, avec Irène Aebi au violon, violoncelle et à la voix, Steve Pott aux saxophones, Carter et Oliver Johnson à la batterie. Lacy signe tous les morceaux. A l’ombre de Duke Ellington, de Charles Mingus et du blues, la rythmique virevolte, les mélodies tournoient, la voix s’envole, dissonante, et les interactions fourmillent… 

Pour Regeneration (1983), Rudd et Carter sont rejoints par Misha Mengelberg au piano et Han Bennink à la batterie. Herbie Nichols (“Blue Chopsticks”, “2300 Skiddoo“, “Twelve Bars“) et Thelonious Monk (“Monk’s Mood”, “Friday The 13th”, “Epistrophy”) sont à l’honneur.  Walking bass, chabada et unissons vifs : Lacy reste sur les traces du bop (be et hard), mais les dissonances glissées à bon escient pimentent le discours du quintet.

Change of Season (1984) est encore un hommage à Nichols, avec Mengelberg et Bennink, auxquels s’ajoutent le trombone de George Lewis et la contrebasse d’Arjen Gorter… Comme dans Regeneration, la musique de Change of Season suit un courant hard bop tendu, avec quelques variations, citations et envolées qui s’aventurent dans le domaine du free. 

C’est en sextet que Lacy enregistre The Condor (1985). Aux côtés de Potts, Aebi et Johnson, Bobby Few au piano et Jean-Jacques Avenel à la contrebasse. Tous les thèmes – mélodieux – sont signés Lacy et illustrent des poèmes de Bob KaufmanAnna AkmatovaFranco Beltrametti et Nanni Balestrini. Aebi chante à l’unisson avec les soufflants, la rythmique tient une pulsation régulière et l’ensemble reste mesuré, avec un bon balancement.

Dans Dutch Masters (1987), Lacy retrouve Mengelberg, Lewis et Bennink, plus Ernst Reÿseger au violoncelle. Le sextet joue des compositions de Lacy, Mengelberg et Monk. Dutch Masters ressemble à une fanfare dixieland free : walking, pulsation régulière, clusters  et solistes affranchis…

Le double album The Cry (1988) rassemble Aebi, Tina Wrase aux saxophones et clarinette basse, Petia Kaufman au clavecin, Cathrin Pfeifer à l’accordéon, Avenel et Daniel «Top» Gioia aux percussions. Les treize mouvements s’articulent autour de textes extraits de l’œuvre de la poétesse d’origine bengali Taslima Nasrin et d’un poème d’AmbapaliThe Cry s’apparente à un opéra contemporain expressionniste avec la tentation du classique en filigrane, caractérisée, notamment par les interventions du clavecin.

Retour au quartet avec Revenue (1993), et des compagnons de longue date : Potts, Avenel et John Betsch à la batterie. Le free mélodique des morceaux de Revenue suit le plus souvent la structure familière thème – solos – thème et comporte son lot de contrepoints, de dialogues effrénés, d’embardées échevelées… et des chorus mémorables d’Avenel.

Quant à Vespers, enregistré six mois après Revenue (1993), il s’appuie sur Potts, Aebi, Few, Avenel et Betsch, plus le saxophoniste ténor Ricky Ford et le corniste Tom Warner. Vespers – dont tous les morceaux ont été composés par Lacy – s’inscrit dans la lignée de Revenue, mais avec une instrumentation étoffée qui se rapproche de la musique contemporaine et de l’expressionisme de The Cry.

A relever également les œuvres de Kenneth NolandBiron GysinGiuliano CrivelliFranco BeltramettiVincent LainéYoshida Kenji ou Arshile Gorky qui illustrent avec élégance les pochettes des disques.

Voici un coffret mérite le voyage : c’est un concentré d’énergie mélodieuse… Sans oublier le sens de la narration, incomparable, de Lacy.

Bob HATTEAU

Sur deux disques avec JOËLLE LEANDRE

& BENOIT DELBECQ


 Joëlle LEANDRE – Benoît DELBECQ – CARNAGE THE EXECUTIONER

TOUT VA MONTER

Nato

l’autre distribution

Joëlle Léandre : b-v / Benoît Delbecq : p-synt / Carnage the Executioner : beatbox-v-perc

                  L’improbable et l’impossible n’étant pas dans les habitudes de Joëlle Léandre et de Benoît Delbecq (et surtout quand cela se déroule sur la scène du mythique Dunois), il ne faut pas s’étonner des les voir s’acoquiner ici avec Carnage the Executioner, homme d’infrabasse et de rythmes fertiles.

Que font faire ces trois-là ? Vont-ils s’observer de loin ? Vont-ils sécuriser leurs territoires ? Par définition, un(e) improvisateur (trice) ne demande que cela : puiser dans l’inconnu, découvrir d’autres rivages, s’y perdre, s’y lâcher. Mais quand l’élément nouveau (perturbateur ?) est à mille lieux de son langage, beaucoup préfèrent prendre la poudre d’escampette. Mais ces trois-là : non. Si j’étais très méchant je pourrais dire que deux sont parfois prisonniers des rythmes de l’autre. Et je préciserais et soulignerais parfois. Car ce qui arrive ici, c’est seulement trois musiciens qui partagent, s’écoutent et entrent dans le vif du sujet dès les premières secondes. Tous vont se zébrer de polyphonies étranges, tous vont se fondre dans des énergies binaires (Joëlle y allant de son archet rageur), tous vont se perdre et se trouver en ce dark royaume. Pas de piège ici mais des amis se répondant, s’amusant. Encore et encore.

 Joëlle LEANDRE – Benoît DELBECQ – François HOULE

14 RUE PAUL FORT, PARIS

Leo Records

Orkhêstra

Joëlle Léandre : b / Benoît Delbecq : p / François Houle : cl

                  Les chamanes n’officient pas toujours dans l’obscurité des grottes profondes. On les trouve aussi en milieu urbain. Témoin cette soirée du 24 novembre 2013, où ils avaient trouvé refuge au 14, rue Paul Fort dans le quatorzième arrondissement de la capitale. Ce soir (ou étais-ce un après midi), ce sont de doux chamanes aux pouvoirs introspectifs. Leur transe est intérieure. Leur conscience n’est pas altérée mais réfléchie. Et pourtant l’improvisation passe par là, le surgissement aussi. Ce sont des astres d’écoute et des entités prêtes à tout échanger.

                  Ainsi, Joëlle Léandre prendra plaisir au jeu pizzicato et rendra son archet fertile, ouvert. Ainsi le piano-Afrique de Benoît Delbecq gambadera dans de suaves savanes, accomplira quelques rites sacrés, mystérieux. Ainsi les clarinettes de François Houle viendront dire quelque bonjour bienveillant. Les phrasés se moduleront, s’effriteront, jamais ne s’installeront. Mais personne ne fera la course ici. Ce sera tout le contraire : on posera un cadre, on y visitera son contour mais jamais on n’élèvera la voix. On poursuivra l’aventure.

                  Ainsi, les micros attentifs de Jean-Marc Foussat capteront cet invisible toujours recommencé. Et le songe pour nous tous de se perpétuer. Encore et encore.

Luc BOUQUET