Chroniques de disques
Janvier 2016

Sonny SHARROCK

ASK THE AGES

M.O.D. Technologies

Sonny Sharrock : guitare électrique

Pharoah Sanders : saxophone ténor et soprano

Charnett Moffett : contrebasse

Elvin Jones : batterie 

                  Plus de vingt ans après la disparition du guitariste, voici la réédition bienvenue d’un album initialement paru sur Axiom en 1991. Saluée par la critique et appréciée des auditeurs, cette pépite était longtemps restée indisponible. Il est heureux de la voir refaire surface aujourd’hui, sous de nouveaux atours visuels. Le temps n’a en rien diminué la force de cette musique, portée par un groupe hélas éphémère. Toutes les compositions sont signées Sharrock. Une seule écoute suffit à les rendre inoubliables. Jazz modal, swing-rock harmolodique et ballades douces-amères se partagent le programme. Sur des motifs bien dessinés se propagent des soli aussi brefs que définitifs. A commencer par ceux, à fleur de peau, du leader. Le disque contribua aussi à la renaissance artistique de Pharoah Sanders, au sortir d’une décennie 80 plutôt erratique. Son jeu oscille ici entre élans lyriques et accès de growl renvoyant à ses exploits chez John Coltrane (« Live at the Villague Vanguard Again », 1966) ou à son propre « Tauhid », album sur lequel se révéla d’ailleurs la personnalité de Sharrock. Frissons garantis, et contexte idéal pour un Elvin Jones impeccable, retenu quand il le faut, dantesque le plus souvent. Ses tambours foisonnants semblent constamment invoquer les antiques divinités représentées sur la couverture. Charnett Moffett apporte quant à lui la mesure nécessaire à la cohésion de l’association de titans. Au dos de la pochette, une belle photo de Jack Vartoogian montre le guitariste en plein vol. Dans le sillage du CD, une sortie en vinyle est programmée pour la nouvelle année. A signaler qu’un autre album impliquant Sharrock a été exhumé : « Iron Path », seul enregistrement studio du quartette Last Exit, est désormais disponible sur ESP Disk’ avec un son revu à la hausse. Si sa découverte est recommandée, celle d’« Ask the Ages » est essentielle.

David CRISTOL

A propos de deux albums avec Hugues VINCENT

                  La publication, sur le label Improvising Beings, de ces deux albums réalisés à un an d'intervalle par le violoncelliste Hugues Vincent, l'un en juin 2014 avec le pianiste John Cuny, l'autre en mai 2013 avec Yasumune Morishige, son alter ego japonais, nous permet de concentrer un temps notre attention sur le travail de ce musicien connu pour ses stridences électriques au sein du groupe Tilbol, mais capable de délicatesse ou de lyrisme selon que le contexte s'avère plus intime ou plus expressionniste. Une occasion également d'apprécier à sa juste valeur un aventurier globe-trotter qui ne dédaigne aucune rencontre et lie volontiers la modernité des nouvelles technologies à la manipulation ancestrale d'objets sonores parfaitement identifiables.

Hugues VINCENT/

John CUNY

TAGTRAUM

IMPROVISING BEINGS IB 42

Dist. Orkhêstra

                  Tagtraum n'est sans doute pas le premier duo violoncelle / piano, même si la formule ne souleva jamais l'enthousiasme que l'on aurait pu escompter. La littérature classique offre bien sûr quelques belles partitions (Camille Saint-Saens, Zoltán Kodaly)Yo-Yo Ma et Chick Corea nouèrent parfois leurs cordes pour un third stream de bon aloi et, plus près de nous, dans le cadre d'une improvisation moins idiomatique, Audrey Chen et Fred Blondy ont récemment pu apporter leur pierre à cet édifice restreint. Il n'empêche que la beauté présumée d'une telle alliance n'inspira que très rarement les créateurs de tout bois.

 

         Avec le pianiste John Cuny, qui s'était déjà fait remarquer voici quelques mois au sein du Quartet CUIR, dans l'excellent "Chez Ackenbush" paru sur FOU RecordsHugues Vincent pratique pour sa part une forme de dialogue fondée sur l'interaction de la pensée réflexe et du geste simultané. Pensée de l'un, geste de l'autre, mise en mémoire immédiate d'une réaction envisagée, mais aussitôt différée, la musique naît dans le tourbillon permanent des particules éparpillées entre les deux hommes et dont la profusion augmente d'autant les possibles sonores. Frottements, frappes, slaps et caresses effleurées sur le bois ou l'acier, qui se répercutent au fond des instruments ou se figent soudain sous la paume ou le feutre, réverbération cristalline d'une note incongrue dans le miroitement organique d'un paysage abstrait, précision de l'attaque en dépit de sa promptitude… Les lignes brisées fuient, sous les coups d'archet, l'assurance percussive d'accords plaqués à pleines mains dont la résonnance accompagne longtemps l'escapade effarouchée, recouvrant leurs détours et brusques revirements d'un voile d'obscurité confinant à la nuit. L'urgence, dès lors, se soumet au climat et la vigilance succède à l'impatience. Cris étouffés, décors déplacés à l'aveugle, grincements suggestifs, halètements inquiets d'ombres distendues, constant remue-ménage dans l'écho assourdi de gestes attentifs, les deux hommes se cherchent dans l'apparent désordre d'un jeu de cache-cache équivoque, jusqu'à ce qu'un silence momentané nous laisse enfin imaginer leur jonction. Instantanément la musique s'ouvre… Des clairières s'aménagent dans la luxuriance des phrases, les parties s'invectivent sans pour autant briser la clarté du propos, le temps laisse au silence un embryon d'espace, les notes elles-mêmes se laissent identifier et accompagner jusqu'à l'anhélation définitive : le rythme peut apparaître ! Insensiblement, le mouvement s'empare de l'échange, la tension se résout dans le soupir de la détente et la régularisation du processus entraîne l'amorce d'une cadence, un possible balancement dans l'improbable réitération des réflexes simultanés. Le son lui-même participe à l'illusion, prêtant aux frottements de l'archet un timbre de ferraille oscillant sur une pièce de bois, comme la résonnance d'une sanza égarée loin de sa galaxie.

          L'intermède sera pourtant de courte durée. A peine tentions-nous de battre du pied que le chaos, déjà, s'est rendu maître du terrain, glanant comme pour s'excuser quelques réminiscences free en guise de références. Chassez le naturel… Dans le crépitement métallique agité par John Cuny au fond de cette caisse à outils qu'il s'obstine à nommer un piano, l'archet s'est empressé de scier le violoncelle et le violoncelliste d'en jeter les morceaux. Le silence, bien sûr, a recouvert les ruines et, de la confusion, est né le lyrisme sous la forme d'un chant purement élégiaque, environné d'harmo-niques et de vibrations étincelantes. C'était juste avant que la foudre ne mette le feu aux poudres et que l'enregistrement ne se consume de lui-même dans la formidable explosion d'un cataclysme annoncé. 

Hugues VINCENT/ Yasumune MORISHIGE

FRAGMENT

IMPROVISING BEINGS IB 28

dist. orkhêstra

         Le plus étrange est encore de penser qu'Hugues Vincent aurait pu réunir les deux mêmes outils dès le Printemps 2013, puisque le violoncelliste Yasumune Morishige est également pianiste. J'en veux pour preuve ce "Fukashigi" de 2009 (MRSG-501), au cours duquel ce dernier alternait systématiquement les instruments sans qu'on puisse jamais savoir auquel des deux étaient allées ses premières amours. Le propos, ceci dit, ne réside pas tant dans le choix de l'objet que dans la restitution d'un fantasme sonore aussitôt partagé. Qu'il s'agisse de"Tagtraum" ou de ce "Fragment" visité à deux violoncelles, la musique en dit plus sur l'état d'esprit des artistes au moment de l'enregistrement que sur la maîtrise de leur technique, voire l'originalité de leur pratique. Un duo ne se joue pas seul et ce qui nous fascine dans une telle rencontre flotte une fois de plus dans cet entre deux êtres où se tournent les pages noires de repentis d'un bien aléatoire carnet de croquis.

         A tout prendre, d'ailleurs, ce premier duo, chronologiquement parlant, se perd assez rarement hors des sentiers choisis sur le GR commun des deux randonneurs. Le son reste de bois, d'acier, de crin, de peau. Les chemins fréquentés offrent des paysages certes inconnus, mais reconnaissables par leur proximité avec ce qu'on en aurait pu imaginer, et la destination finale, si elle ne nous est jamais révélée, nous surprend moins qu'en certaines occasions, y compris celles provoquées par Hugues Vincent lui-même. On sent, à l'écoute des titres successifs, un désir d'authenticité bien décidé à ne se laisser charmer par aucune sirène contemporaine, ni par une trop grande aisance, ni par la tentation légitime d'une beauté flatteuse. Les deux hommes traquent bel et bien l'inaccessible identité, mais par des voies répertoriées dans les circuits de nos mémoires.

 

      Ainsi, une ligne tirée à l'archet vient serpenter entre les pizz écrasés sur une touche, un chant s'élève dans la pureté des médiums puis s'égare entre aigus et graves, pousse une plainte douloureuse et rejoint son point de départ en un grincement exténué. La réverbération du son, liée à la répétition des phrases, ouvre les perspectives singulières et spacieuses d'un environnement étendu à l'infini où tout peut arriver, le temps d'une courte respiration comme d'une plage complète. Et d'ailleurs, tout arrive et même son contraire : la profonde résonnance d'une corde à vide et le mince filet d'une stridence définie entre l'index et le sillet, la puissance vocale et l'amplitude d'un mouvement exaltant l'âme de l'instrument et le souffle gracile du crin frôlant à peine l'acier immobile, le grincement souterrain d'un trait décomposé en segments successifs, dont la lente montée inspire l'inquiétude, et la limpidité d'une cloche tintant au cœur d'une harmonique… Parfois, les duettistes s'abîment dans un silence où transparaît pourtant une menace indéfinie. Le claquement sourd du métal sur le bois prolonge encore l'imminence du danger, charge l'attente d'une certitude accablante. Et soudain la clarté d'un geste vient invalider la sensation éprouvée, libérant au grand jour la plénitude d'une mélodie dont on comprend alors qu'elle couvait déjà dans l'obscurité muette de notre appréhension. Le timbre s'amplifie dans l'écart relatif des lignes tracées par les deux archets et, de cet intervalle, naît enfin l'harmonie dans toute son étrangeté chorale, premiers balbutiements d'une œuvre orchestrale dont il ne nous est guère difficile d'admettre la filiation. EntreBartók et les plus sombres allitérations d'un Dvořák, les textures se déploient dans toute la complexité de leur trame, puis se résorbent peu à peu, chaque fibre se dissociant de la matière à laquelle elle vient de prendre part. Dès lors, comme s'il leur avait fallu ce point de passage pour tolérer leur propre désir de composition, même spontanée, les deux hommes, chacun en contrepoint de l'autre, vont fouiller leur mémoire et toute la culture qui s'y est réfugiée pour tracer à même l'atmosphère le schéma idéal d'une musique enfouie au plus profond de leur être et qui ne réfute aucune influence, même imprégnée du plus évident clacissisme.

         Tel est en effet le paradoxe et, parallèlement, l'évidence de cette musique et de ces musiciens qui se sont défaits de tout préjugé pour aboutir, à force d'authenticité, de rejet des convenances et de tentatives extrêmes, au cœur de leur désir et de leur esthétique profonde, fut-elle déterminée par tout ce qu'ils avaient du combattre tant qu'ils ne le percevaient pas encore de l'intérieur. Entre bruitisme, brisures, empoignades et passions, Hugues Vincent et Yasumune Morishige ont trouvé le plus court chemin qui mène au lyrisme depuis la destruction du savoir, l'abandon de la certitude et l'acceptation du hasard dans tout ce qu'il peut comporter de libre arbitre consenti.

Joël PAGIER

Arnault CUISINIER

ANIMA

MELISSE – MEL666018

Jean-Charles Richard (ss), Guillaume de Chassy (p), Arnault Cuisinier (b) et Fabrice Moreau (d)

Sortie le 6 octobre 2015

En 2008, Arnault Cuisinier monte un quartet avec Jean-Charles Richard au saxophone soprano, Guillaume de Chassy au piano et Fabrice Moreau à la batterie. Il enregistre Fervent, pour Laborie, en 2010 et récidive en 2015, avec Anima, chez Mélisse.

Entre Benjamin Moussay (MobileSwimming Pool), de Chassy (Silences), Edward Perraud (Synaesthetic Trip), ses expériences latines (Alborada), les ensembles de musique vocale contemporaine… Cuisinier n’hésite pas à larguer les amarres pour explorer des territoires musicaux éclectiques s’il en est !

Concis et denses – en moyenne moins de cinq minutes – les onze morceaux sont signés Cuisinier. Par ailleurs, le contrebassiste a confié la production et la direction artistique d’Anima à Edouard Ferlet

Cuisinier écrit avant tout pour le quartet : unissons élégants (« Anima »), mouvements solennels (« Psaume »), thèmes mystérieux (« Credence »), envolées lyriques (« Persona »), tourneries enlevées (« Windows of Bliss »), développements contemporains (« Song Y »), passes à trois (« Archétypes »)… Moreau se montre tour à tour minimaliste (« Song Y »), foisonnant (« credence »), mélodieux (« Archétypes »), emphatique (« Psaume ») et balance toujours subtilement (« Beliefs »). De Chassy alterne accompagnements modernes (« Anima ») et passages quasi romantiques (« Persona »), parsemés de jeux rythmiques à base d’ostinatos (« Credence »), de riffs (« Beliefs »), de motifs sourds (« Non Sense ») ou, au contraire, de cliquetis aigus (« Song Y »). Avec sa sonorité nette et veloutée, le soprano de Richard renforce encore davantage l’élégance du quartet (« New Earth »). La douceur de ses phrases contraste avec la rythmique virulente (« Non Sense »), ses phrases aériennes survolent les fourmillements rythmiques (« Credence »)… Cuisinier navigue tantôt du côté de la mélodie, à l’unisson du piano (« Anima »), en solo (« Persona ») ou en contrepoints (« Song Y »), tantôt du côté de la section rythmique avec des lignes entraînantes (« Non Sense »), des pédales mates (« Le prophète ») et des traits profonds (« Archétypes »). L’archet se fait souvent énigmatique (« Credence »), mais aussi majestueux (« Psaume ») et lyrique (« Song Y »).

 

Spirituel, intime et d’une grande cohérence, Anima porte bien son titre. Si la musique du quartet est soignée et  structurée, elle n’en reste pas moins d’une vitalité stimulante….

Bob HATTEAU 

Andreas SCHAERER – Lucas NIGGLI

ARCANUM

INTAKT

Orkhêstra

Andreas Schaerer : v-elec / Lucas Niggli : dr-perc

                  Mais pourquoi n-ai-je pas écouté-chroniqué ce disque plus tôt ? Les solos voix-percussions ne courent pas les rues pourtant… Allez savoir…

                  Tout commence par un zapping intrépide entre voix délurée et percussions affolées. On se croirait dans le Naked City de Zorn. Mais Andreas Schaerer n’est pas Yamatsuka Eye et Lucas Niggli n’est pas Joey Baron : tous deux possèdent plein d’inouïs dans leur sac à malices. Dès la deuxième plage, l’on comprend que les tableaux vont se diversifier, s’intensifier. La voix va se radoucir, le batteur va caresser le métal de ces cymbales avec tendresse et précision. Maintenant le chant se dédouble et c’est l’Afrique des songes qui apparaît. Viendront les jungles luxuriantes, les chuchotements partagés, les unissons poreux, les voix de gorge, des colères vocales, des pygmées Aka, une grosse caisse détendue à l’extrême et des toms tendus jusqu’au déchirement. Nous aurons l’aube et le crépuscule. Nous aurons un grand bonheur. Et dire que j’ai failli passer à côté.

Luc BOUQUET

POLYMORPHIE

CELLULE

GROLEKTIF PRODUCTIONS – GRO5219131

Marine Pellegrini (voc), Romain Dugelay (as), Clément Edouard (as), Lucas Garnier (kbd), Damien Cluzel (b g) et Léo Dumont (d).

Sortie le 16 octobre 2015

Créé par le saxophoniste et membre de Grolektif Romain Dugelay, Polymorphie a sorti Voix, en 2012, et récidive en octobre 2015, avec Cellule.

Le sextet est composé de Marine Pellegrini à la voix, Dugelay et Clément Edouard au saxophone alto, Lucas Garnier aux claviers, Damien Cluzel à la guitare baryton et Léo Dumont à la batterie. Les neuf morceaux sont signés Dugelay. Tandis que Voix trouvait son inspiration chez Nick CaveCellule tourne autour de poésies et textes écrits au cours de séjours en prison  par Oscar Wilde (The Ballad of Reading Gaol), Jean Zay (Souvenirs et Solitudes), Albertine Sarrazin (Poèmes), Paul Verlaine (Sagesse) et Xavier, un détenu anonyme. Référence explicite aux geôles, unité fondamentale des organismes vivants et noyau musical autonome de base, Cellule porte d’autant mieux son nom que Polymorphie doit avoir la propriété de pouvoir changer de forme sans changer de nature, comme, par exemple, le poulpe, la spongille ou les Terminator…

 

Dès le premier des cinq « OW » – initiales de l’écrivain irlandais – Polymorphie annonce la couleur : l’arrière-plan synthétique (son saturé et sirène), le chœur hypnotique des soufflants et la rythmique puissante servent de décor pour la voix qui récite le poème. Cellulene raconte pas le périple d’un soliste, mais plutôt un voyage collectif autour des poèmes. Dans la plupart des morceaux le ton est solennel (« Jean »), voire emphatique (« Xavier »), sauf dans « OW2 », où elle se fait diaphane, lointaine, réverbérée. Le rock (presque Metal dans « Jean ») électro (« OW5 ») progressif (« Albertine ») noisy (« OW3 ») de Polymorphie puise aussi dans la musique répétitive pour les riffs (« OW1 »), la musique contemporaine pour certaines structures (« Paul ») et la musique concrète pour certains effets électro-acoustiques (« Albertine »).

Avec Cellule, Polymorphie poursuit l’aventure commencée avec Voix, aux confins de l’électro, du rock et de la poésie.

Bob HATTEAU



TRIO OOO

DAYS TO BE TOLD

New Atlantis

Aaron Martin : saxophone alto

Luke Stewart : contrebasse

Sam Lohman : batterie

                  Luke Stewart est un bassiste (contrebasse et basse électrique) originaire du Sud des Etats-Unis, désormais basé à Washington et récemment remarqué dans le trio du ténor James Brandon Lewis. Stewart est ici flanqué de deux musiciens qui m’étaient jusqu’alors inconnus. Avec un jeu et une sonorité évoquant le style d’Ornette ColemanAaron Martin développe un discours urgent et limpide, porté avec assurance. Le profus Sam Lohman complète le line-up. Le programme est le plus souvent animé, mais varie les plaisirs avec un Song of the Sun plus posé, voisin des travaux d’un Yusef Lateef, avec en son centre une flute non créditée sur la pochette. Enthousiasmant et joliment présenté, ce disque enregistré à Brooklyn confirme que le flambeau du jazz le plus vivace est aujourd’hui tenu avec fermeté et sérieux par la jeune génération. Par ailleurs organisateur de concerts et autres manifestations artistiques, et animateur sur une station de radio dans la capitale américaine, Luke Stewart prépare pour le début de l’année 2016 une émission autour de l’ouvrage historique de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, « Free Jazz Black Power », traduit et publié pour la première fois aux Etats-Unis quarante-quatre ans après sa parution initiale. Respect de l’héritage, jazz au présent et appétence pour l’avenir : qu’exiger de plus ?

David CRISTOL

TRIO BIS

LIVE

Label DURANCE

BIS022015

            Puisqu’enregistré live dans deux lieux dont la Cave à Lulu, il était tout naturel que l’introduction de ce disque rende hommage au supposé propriétaire de l’endroit avec une version très classique de "Lulu’s back in town", rapidement suivi d’un thème hargneux de Raphaël Imbert ("Talk me like the rain"). "No Reply" était un thème finalement peu connu signé Lennon / Mc Cartney. Ici, transfiguré par la guitare saccadée d’Alain Soler et le saxophone d’Imbert, la chanson chaloupe grâce aux rythmes de Cédrick Bec puis, alternativement, se renforce telle une tornade tropicale. On reste sur la plage avec le thème suivant, emprunté à la fois à Neil Young ("On the Beach") et à Coltrane ("Equinox"), morceaux qui s’enchainent tout naturellement, après une introduction du batteur sur les toms et cymbales et l’arrivée de la guitare toute en écho et saturation. La fluidité du saxophone vient exposer le thème du Loner, qui se mêle à celui du saxophoniste. S’ensuit une ballade de Tom Waits, un blues de la plus pure faconde où le sax remplace les mots sans l’éraillement de celle-ci, puis nouveau couple de thèmes avec "Hard times" de Bob Dylan. Dans un tel concert-hommage, il fallait bien sur un morceau de Monk. Chose faite avec le sautillant "In walked Bud". Retour donc à un certain classicisme, quoique avec Monk et l’énergie déployée par ces trois musiciens, on assiste rapidement à un démantèlement de la construction pour un éclatement de notes avec références débouchant parfois sur un thème de rock, sur un solo hendrixien de Soler et sur un foisonnement de percussions de Bec ponctué par la guitare, puis le sax revient avant la conclusion. 

 

                  Le retour au calme s’effectue avec le magnifique thème d’Alain Soler "Waltzing in the air" où guitare et saxophone discourent ensemble sur un fond discrètement relevé par les balais de Bec, puis le sax lâche la bride progressivement et monte en puissance avant un final tout en douceur. Enfin, en guise de conclusion, l’auditeur /  spectateur a droit à une version très moderne –c’est un euphémisme- de "All the things you are" peu reconnaissable avant l’exposition du thème haché à souhait par la guitare rageuse, distordu par le saxophone, fracassé par une batterie en perpétuelle activité et qui se permet un solo iconoclaste. Jerome Kern n’aurait pas reconnu son petit, mais je suis certain qu’il aurait apprécié, notamment la fin de ce set totalement improvisé avec beaucoup d’humour.

Philippe RENAUD

Julian JULIEN

TERRE II

A bout de son

Julian Julien (prog, percu), avec Hélène Argo (voc), Guillaume Billaux (g),  Siegfried Canto (fl), Médéric Collignon (bg, voc), Rémi Dumoulin (b cl), Michaël Havard (ss, ts, bs) et Adeline Lecce (cello).

Sortie en 2015

Saxophoniste, percussionniste, programmateur, compositeur… Julian Julien publie en autoproduction un premier disque au titre éloquent : Tupperware et bibelot. Suivent Terre en 2000 chez  Priskosnovénie, Strange en 2007 chez Cristal Records et, en 2010, Suranné, enregistré avec le septuor Fractale pour le label A bout de son, que Julien a créé pour produire sa musique.

Terre II sort aussi sur A bout de son. Julien se charge de la plupart des parties musicales, mais convie également d’autres artistes pour étoffer sa palette sonore : la voix d’Hélène Argo, la guitare de Guillaume Billaux (par ailleurs ingénieur du son pour Terre II), la flûte de Siegfried Canto (également directeur artistique pour le disque), le cornet et la voix de Médéric Collignon, la clarinette basse de Rémi Dumoulin, les saxophones et clarinettes de Michaël Havard et le violoncelle d’Adeline Lecce. Julien signe les quatorze morceaux, plutôt courts (à l’exception de « Non-sens »).

Julien revendique les influences de Keith JarrettMichael NymanJohn Surman et les musiques de films, en citant John Barry (à qui il dédie un morceau) et Nino Rota. Avec ses jolis thèmes, plutôt concis (« Mr John Barry »), et ses développements progressifs (« Doudou »), Julien fait évoluer les lignes mélodiques dans des décors électro tour à tour aériens (« Iris IV »), lointains (« Préludes »), mystérieux (« Iris III »), psychédéliques (« Iris V »).  Les ostinatos (« Une attente »), les pédales (« Non-sens »), les effets bruitistes (« Iris I ») et le minimalisme (« Une attente ») évoquent également la musique répétitive américaine. Orientale (« Iris III »), debussyste (« Ailleurs »), emphatique avec un côté Enio Morricone (« Non-sens ») ou synthétique comme une BO de science-fiction à la Jerry Goldsmith (« Prélude »),Terre II met avant tout l’accent sur les ambiances. C’est sans doute pour cette raison que Julien compose abondamment pour le cinéma et le théâtre, mais aussi qu’il collabore avec des photographes, à l'instar de Franck Follet ou, pour Terre II, avec Chris Steele-PerkinsRebecca CairnsSaha KrishnenduJunku Nishimura...

Dans Terre II, Julian emmène l’auditeur à la visite de sa planète musicale électro raffinée, à la fois mélodieuse et percussive.

Bob HATTEAU

Carlo COSTA’ACUSTICA

STRATA

NEITHER/NOR RECORDS n/n 004

                  Le nom du groupe du percussionniste Carlo Costa est clair : voilà un ensemble de 13 musiciens d’origine diverse, avec des instruments variés, qui jouent une musique acoustique, avec comme cible principale un découpage en strates inspiré des couches sédimentaires  qui composent la terre. Ces strates sont réunies dans une seule pièce de 45 minutes, avec une progression très lente, proche d’une musique contemporaine dans laquelle chacun joue sa part, sa vision en fonction d’un lieu étudié qui peut être une excavation, les bords d’une rivière ou une falaise. Selon le contexte, la musique change de forme, de perspective dans l’espace auditif.

                  L’ensemble réunit des musiciens cosmopolites, jugez-en : en premier Carlo Costa, originaire de Rome et qui vit aux USA depuis 2005 et qui a fondé là son propre label ; ensuite, on trouve le contrebassiste franco-allemand Pascal Niggenkemper, le clarinettiste français Jean-Brice Godet, la flutiste Coréo-américaine Kyungmi Lee, le saxophoniste Jonathan Moritz, né en Iran, et les américains Sean Ali (contrebasse), Ben Gerstein (trombone), Joe Moffett (trompette), Nathaniel Morgan (saxophone), Todd Neufeld (guitare), Dan Peck (tuba), Miranda Sielaff (violon) et Jesse Stacken (piano).

 

                  Cette variété d’instruments permet la création de climats colorés et évolutifs, sans jamais toutefois intervenir tous ensemble, à quelques rares moments près. La conclusion est laissée à quelques notes répétées d’un piano très lent, comme s’il pénétrait ces strates invisibles mais présentes. Le souci du détail dans chaque phase, chaque couche (souffle, murmure, frottement…) est passionnant à découvrir, à l’image de la pochette, qui peut donner le torticolis mais qui est représentative de l’univers musical d’un groupe qu’il faudra suivre avec intérêt.

Philippe RENAUD

Thomas BARRIERE

PRIMAIRE

THÖDOL

Thomas Barrière : g-v

                  Jouant avec l’espace et les réverbérations de la chapelle Saint Félix de Montpellier, Thomas Barrière nous invite aux voyages. Ces contrées ne nous sont pas ignorées, elles viennent de loin, elles nous sont familières. Mais, ici, le guitariste et sa guitare double manche prennent le temps de poser l’espace, la résonnance. Il y a du rêve métallique dans ces frisottis de cordes. Il y a de l’hypnose et un état d’écoute qui saisit esprit et cerveau.

Les cordes sont certes frappées, caressées, étouffées et même si elles oscillent entre le mélodique et le sonique, elles demandent d’autres modes, d’autres mondes. Mondes familiers, je l’ai déjà écrit (papa Frith est passé par là) mais mondes où le contemplatif demeure une aventure périlleuse et totalement assumée ici.  Les filtrages souterrains éclairent les voix solaires et ligetiennes du musicien improvisateur. Et la beauté apparait alors. Et d’une chapelle nait une cathédrale de sons, de songes. Et d’émois.

Luc BOUQUET

Rolf KUHN UNIT

STEREO

EDEL - MPS 0210290MS1

                  Il est difficile de ne pas tendre instinctivement l’oreille lorsque l’on entend parler d’un nouvel album de Rolf Kuhn, en tous cas pour celles et ceux qui connaissent sa musique tant le personnage est intéressant. Rolf Kuhn est un de ces musiciens qui a toujours été à l’évidence davantage guidé par la substance de la musique que par la nécessité de coller à une posture. J’en veux pour preuve le fait que dans son jeu actuel il subsiste les traces de toutes les musiques qu’il a pu incorporer au fil de sa longue carrière. De sa période big band des années 40/50 (Tommy Dorsay/Benny Goodman) il reste le swing et certaines inflexions "old school" jamais anachroniques tant elles sont intégrées dans un ensemble cohérent et personnel. De sa période plus aventureuse avec son frère (Rolf & Joachim Kuhn quartet ou Rolf Kuhn Jazzgroup) il reste le goût d’une aventure vers des territoires plus incertains mais toujours contrôlés et tempérés par son accrochage à la structure tel qu’il le travaillait notamment dans sa période plus funk et plus arrangée (Total Space/symphonic Swampfire). Quand on connaît la discographie de ce musicien on sait qu’aucun choix, aucune inflexion n’a été opportuniste ; de fait en jouant du free, du funk arrangé ou du rock psychédélique, Rolf Kuhn a toujours joué du Rolf Kuhn et en 2015 à 86 ans il joue toujours du Rolf Kuhn sans que cela soit le moins du monde daté.

                  Ce nouvel album sort sur le label Edel mais avec la seconde marque MPS ravivant ainsi le mythique label allemand des 70’s pour lequel Kuhn grava quelques belles faces. Le groupe qui l’accompagne est son quartet régulier depuis plusieurs années, Johannes Fink à la basse, Christian Lillinger à la batterie et Ronny Graupe à la guitare. Si les albums enregistrés par ce groupe ces dernières années étaient un peu installés dans un certain classicisme, ce nouveau disque se caractérise par quelques touches plus aventureuses notamment dans les structures rythmiques. L’ambiance n’est pas free au sens désorganisé et l’auditeur qui se fiera à la forme plutôt qu’au fond n’y entendra que du jazz moderne mais l’écoute attentive révèle bien plus de subtilités. Ce qui frappe à l’écoute de l’album c’est que le groupe se connaît très bien, les interactions sont solides, sans faille et on a le sentiment qu’il n’y a pas eu besoin d’un grand nombre d’heures de répétitions avant l’enregistrement.

 

                  Le ton est donné dès la première composition « district 7 »; elle est introduite par Christian Lillinger qui effleure la caisse claire, puis Graupe introduit un rythme à la guitare qui semble être destiné à devenir le guide de tout le morceau mais ce thème est brutalement interrompu par une irruption rythmique rapide soutenant un arrangement joué par Kuhn. Tout le thème s’articule finalement sur des changements rythmiques joués comme s’il s’agissait de collages impromptus.

                  Ces évolutions de rythmes sont monnaie courante sur l’ensemble de l’album mais prennent à d’autres moments des formes plus douces, plus trompeuses. « q11 » prend des allures de tranquille ballade de laquelle on n’attend pas grand chose de révolutionnaire mais quelques secondes après cette introduction, le rythme s’accélère et fait place à un groove aussi sobre que solide. Une fois la chaleur de cette composition éclipsée, c’est une ambiance plus dramatique, plus tendue et en suspension que l’on trouve sur « descendants ». Sur le titre qui donne son nom à l’album, « stereo » Rolf Kuhn prend parfois des accents Braxtoniens lorsque ce dernier se saisit de sa clarinette pour flirter avec le jazz de chambre. La chaleur et le côté plus direct reviennent sur « husky » ou le guitariste apporte une belle contribution tant sonore que mélodique. Dans l’idée du thème qui ne révèle pas immédiatement son feeling on trouve « shogun » qui est introduit par une ambiance débonnaire et un brun old school mais qui va se mouvoir en un climat en suspension ou Graupe semble triturer les cordes de sa guitare vers des terrains sonores un peu agités. L’album se termine par deux courtes compositions en solo dont l’une est jouée en re-recording.

Stereo s’adresse à la fois aux amateurs de Rolf Kuhn qui vont y trouver un très bon album, aux nostalgiques de ce jazz européen des années 70 qui sans aller jusqu’aux territoires agités Brotzmaniens était incontes-tablement très singulier. mais ce disque s’adresse aussi à ceux qui ont envie d’entendre un groupe qui certes reste dans une sphère assez classique mais s’y promène avec aisance, cohérence en ayant plus que de la tenue. 

Olivier DELAPORTE 

Quentin CONRATE

SEKAMETELISOPPA

Creative Sources

Metamkine

Quentin Conrate : perc

                  Et l’on imagine les murs, les bois, les peaux, les pierres, les déplacements.

                  Et l’on entend l’espace, les fracas, les silences, les murs, les bois, les peaux, les cymbales lancées à même le sol, les poussières, les cercles parcourus, les grincements-grognements, les drones, les pierres, les pas.

                  Et c’est très beau, très singulier. C’est la vérité du moment. C’est ce qui se passe précisément maintenant et ne se passera pas demain.

                  Et c’était Quentin Conrate, ses murs (ceux de la Coopérative de Montolieu plutôt) et sa batterie incomplète. Et au risque de me répéter : c’était très beau.

Luc BOUQUET

Label INTONEMA :


SONGS

1 & 2

Intonema int015

 

BADRUTT / BELORUKOV / KOCHER

ROTONDA

Intonema int016

 

Michael PISARO

MIND IS MOVING IX

Intonema int017

              Intonema est un label de Saint-Pétersbourg axé sur les musiques improvisées et bruitistes. Bon nombre des concerts des artistes du label sont d'ailleurs programmés à la fameuse Experimental Sound Gallery de la ville. Il a été impulsé en février 2011 par le saxophonisteIlia Belorukov, jeune musicien et déjà pilier du renouveau des musiques improvisées russes. Les trois dernières productions du label s'apparentent à trois plongées en territoires résolument arides.

Le quartet Songs provient de l'avant-garde académique berlinoise avec Lucio Capece (bcl), Catherine Lamb (vocals, vln), Stine Sterne (vocals) et Rishin Singh (tb), qui interprètent ici deux longues pièces composées par Singh : « Six Scenes od Boredom » (15'14) et « Three Lives » (26'57). Dans chaque cas, le quatuor tisse une litanie minimaliste, inlassable répétition des timbres monocordes de chacun qui se superposent le temps d'un accord étiré, jalonnée par des instants de silence. L'ensemble se meut avec une lenteur hypnotique, enfle et se désenfle comme une respiration endormie. Une musique en suspension, pour méditation en apesanteur.

Enregistrée en septembre 2014 dans la rotonde de la Mayakovsky Library après une tournée visitant Moscou, Iaroslav, Tomsk, Kemerovo, Novossibirsk et Saint-Pétersbourg, la suite « Rotonda » esquissée par Gaudenz Badrutt (acoustic sound sources, livesampling),Ilia Belorukov (as, objets) et Jonas Kocher (accordéon) s'étend sur plus de trois quarts d'heure. Elle pourrait se concevoir comme le pendant bruitiste du disque précédent, car aux voix des chanteuses et aux instruments acoustiques se substitue ici un conglomérat électro-acoustique qui oscille aléatoirement entre un filet ténu de sons, un magma sonore plus volumineux avec des sources plus ou moins identifiables et, là encore, le silence, constamment tapi en arrière-plan, comme près à engloutir le son. Et c'est d'ailleurs ce qu'il fait définitivement en fin de disque...

Plus radical encore, plus jusqu'auboutiste dans son rapport au silence, la composition de Michael Pisaro explore de façon millimétrée les harmoniques et les résonances de la guitare électrique au travers de nappes de silence. Il reprend en cela les huit premières expérimentations qu'il avait lui-même concoctées vingt ans auparavant avec sa série de « Mind is Moving » (1995-1996). Denis Sorokin en est ici l'interprète (à la guitare électrique, sifflement et radio). Procédant par touches infinitésimales, ce dernier sème de rares éclats de sons dans un non-bruit persistant, illumine par quelques gouttes sonores une œuvre particulièrement décharnée, et qui surgissent alors comme une maigre pluie dans le désert.

Marc SARRAZY



CARRIER/LAMBERT

IO
FMR

François Carrier : sax alto & hautbois chinois ; Michel Lambert : dr

 

CARRIER/ LAMBERT/MAZUR
UNKNOWABLE
Not Two

François Carrier : sax alto & hautbois chinois ; Rafal Mazur : guitare basse acoustique ; Michel Lambert : dr

 

CARRIER /BERESFORD EDWARDS/ LAMBERT 
OUTGOING
FMR

François Carrier : sax alto & hautbois chinois ;Steve Beresford : piano; John Edwards : db;Michel Lambert : dr

                  Un duo, un trio et un quartette illustrent les derniers faits d’armes discographiques du jazzman libre François Carrier, tous improvisés live en compagnie du batteur Michel Lambert. La poésie du soufflant s’exprime toujours en volutes abondantes et irréductibles. Les élans passionnels restent au centre d’une démarche toute de fougue et de tendresse ; un cri d’amour au cosmos, aux mystères de la création, au pur plaisir d’exister. Pour l’artiste, « jouer est un privilège ! » et la beauté se niche partout. On aimerait bien voir le monde avec de tels yeux : pas toujours évident… Des pochettes agréables à manipuler, aux graphismes à dominante verte, constituent une porte d’entrée attrayante qui donne envie de faire résonner le contenu sur une chaîne complice. Car tout le monde ne pouvait pas se trouver à Casa Del Popolo à Montréal le 24 septembre 2012, à Résonance (Montréal aussi) le 8 août 2013, au Vortex de Londres le 25 mai 2014 et à l’Alchemia Jazz Klub de Cracovie le 2 juin 2014. Merci donc à la technologie qui vient à la rescousse d’enthousiastes peu susceptibles de multiplier les voyages afin d’être présents sur tous les lieux de concerts de par le monde. Il n’y a de toute façon pas de contre-indication à écouter de la musique vivante en différé, tout en profitant de celle qui se trame en bas de chez soi. L’on se réjouira ici de pouvoir, avec un retard de quelques mois ou de plusieurs années, écouter des prestations sélectionnées par un soufflant veillant à garder une trace de toutes ses apparitions scéniques. La musique fixée sur ces trois albums a été réalisée sans aucun plan préalable. Carrier aimant à prendre le temps de développer son propos, ses auditeurs doivent accepter d’embarquer pour des pistes au long cours, des envolées d’une intensité frissonnante et autres pièces aux horizons inscrutables. Les titres tiennent ainsi souvent de l’épopée. Il faut partir à l’aventure avec ce découvreur de beauté, ce chercheur d’âme, ce prospecteur d’absolu !

« Outgoing », le disque en quartette, fait suite à « Overground to the Vortex », enregistré trois ans plus tôt dans le même lieu avec la même équipe. Ces retrouvailles s’avèrent encore plus stimulantes que la session précédente. La complicité avec Lambert est désormais bien établie, et une partie du plaisir réside alors dans la façon dont les deux anglais s’intègrent à l’univers du leader, nourrissent le propos et amènent de nouvelles idées. John Edwards, ferme et vif à l’archet, véloce et assuré en pizzicato, veille au développement de chaque trouvaille, évite l’éparpillement. Le pianiste Steve Beresford apparaît sur trois morceaux, c’est-à-dire pendant la deuxième et majeure partie du concert. Il apporte dans ses bagages son swing décalé, sa délectable extravagance, qu’il agence avec le plus grand sérieux. Kingsland Road affiche une belle vitalité, Gillett Square construit une atmosphère plus sombre et heurtée, qui se poursuivra avec un Stoke Newington polymorphe, passant d’un jazz passionné à de l’impro irascible. Le piano y va du pointillisme au paroxysme, et la conclusion ramène tout le monde à la maison. Vive les échanges transatlantiques, quand ils provoquent une telle émulation chez les musiciens des deux côtés de la rive !

                  Sur « Unknowable », on fait la connaissance de Rafal Mazur, musicien se réclamant de la philosophie taoïste et jouant de la guitare basse acoustique, instrument que l’on ne croise pas très souvent dans le domaine qui nous occupe. La rencontre s’est faite à l’initiative de Marek Winiarski, animateur du label Not Two et organisateur d’un concert du trio à Cracovie. Au lendemain d’une prestation couronnée de succès, les trois hommes retournèrent dans le club et enregistrèrent la séance dont il s’agit ici. Un Mazur aux doigts d’araignée entraîne rapidement les débats sur un terrain fébrile, ses cordes effleurées ou percutées se situant au croisement de la contrebasse et de la basse électrique en termes de rendu sonore. Le caractère improvisé permet au trio de construire en temps réel, et avec souplesse, des épisodes aux reflets changeants. On reste pour l’essentiel dans le champ de l’indéfinition, dans un flux collectif sans réelle émergence de formes, mais où se voient quand même recherchées cohésion spirituelle, cohérence d’intention et interaction constante des participants. Difficile équilibre, globalement atteint. Le contrepoint permanent entre le registre de l’alto et celui de la guitare basse participe aussi de l’intérêt du disque, et Michel Lambert complète avec brio le triangle équilatéral.

                  En duo, « Io » permet de se pencher de plus près sur la connexion entre deux musiciens inséparables, sans la médiation que peut représenter la sollicitation d’un invité. A l’exception du morceau qui donne son titre à l’album, les autres pièces, sans pouvoir être qualifiées de miniatures, affichent des durées raisonnables voire brèves. Comme c’est le cas sur les autres albums de cette sélection, Carrier recourt à deux instruments, souvent au cours d’une même pièce, le hautbois chinois lui permettant de varier les couleurs sonores et modes de jeu selon l’humeur et le moment, de caquètements truculents en épanchements lyriques, de fougeraies caressantes en rocaille aiguisée. Michel Lambert est loquace sans être bavard, toujours en empathie avec le soufflant.

Trois albums recommandés, qui s’inscrivent dans la continuité de l’œuvre du saxophoniste, et découlent de la même source d’inspiration que leurs prédécesseurs. François Carrier prépare actuellement un « free opéra », projet ambitieux suscitant la curiosité et d’ores et déjà programmé à Montréal, Londres et Saint-Pétersbourg. On devrait également entendre Carrier en France au premier semestre 2016, au sein de petites formations qui restent à préciser.

David CRISTOL

Sylvain RIFFLET

MECHANICS

JAZZ VILLAGE – JV957009

Sylvain Rifflet(sax, cl, elec), Jocelyn Mienniel (fl, sanza), Philippe Gordiani (g), Benjamin Flament (d, perc).

Sortie en septembre 2015

Depuis qu’il est sorti du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, Sylvain Rifflet accumule les collaborations avec, notamment, Alban Darche, puis, à partir de 2007, il développe ses propres projets, en commençant par Rockingchair, groupe formé avec Airelle Besson. Viennent ensuite des musiques de film (Dernier Maquis de Rabah Ameur-Zaïméche), divers projets pédagogiques et, en 2011, Alphabet, un quartet avec Jocelyn Mienniel à la flûte, Philippe Gordiani à la guitare et Benjamin Flament aux percussions. Le quartet sort un premier disque éponyme en 2012, suivi de Mechanics, en septembre 2015.

Sept des douze morceaux sont des inédits de Rifflet. Quant à « Electronic Fire Gun », il est renommé « Enough Fucking Guitar » pour l’occasion. Le quartet reprend également « 2 West 46th Street » et « Elf Dance » de Moondog, « Tout dit » de Camille et joue une « Improvisation # 1 » collective pour conclure Mechanics. Le titre de l’album, les compositions de Moondog, l’hommage à Philip Glass dans « Glassicism », voire même le minimalisme de Camille… sont autant de références à la musique répétitive. Avoir choisi d’illustrer la pochette du disque avec un dessin extrait du Guide des Cités est également révélateur des intentions musicales de Rifflet : Les Cités obscures, la bande dessinée en treize volumes de François Schuiten et Benoît Peeters, décrit un monde parallèle dans lequel l’architecture joue un rôle clé…

Paradoxe de Mechanics : sans clavier, ni contrebasse, le quartet n’a pas choisi une configuration particulièrement structurante. Et pourtant, la musique de Rifflet, Mienniel, Gordiani et Flament est rudement organisée ! Elle repose sur le jeu collectif (« 2 West 46th Street »), des morceaux construits autour de contrepoints (« Mechanics »), d’ostinatos (« Glassicism ») et de boucles (« Origamis »), une approche rythmique rigoureuse (« Enough Fucking Guitar ») et des motifs mélodiques tracés au cordeau (« Fantoms »). Mechanics joue également avec les textures sonores : assemblage de timbres variés (sanza, boîte à musique, percussions diverses…), travail sur le mixage (réverbérations, nappes synthétiques…), malaxage du son (souffle, growl…),  effets expressif (staccatos, tourneries folk, passages bruitistes…)… Au milieu de ces constructions futuristes, Mienniel (« From C ») et Rifflet (« Origamis ») laissent leur lyrisme errer sans contrainte, au grès de leurs envies.

Musique urbaine, s’il en est, la musique de Rifflet et de ses compagnons évoque, bien sûr, la bande dessinée (Les Cités obscures, Moebius), mais aussi le cinéma (Metropolis, Les temps modernes, Playtime…), voire Maurits Cornelis Escher, pour les clins d’yeux et autres vrais-faux semblants. Mechanics met à sauce, avec maestria, des ingrédients cueillis dans la musique répétitive et le jazz, et le menu justifie le voyage…

Bob HATTEAU

Sur trois disques avec THEO CECCALDI


 DEUX MAISONS

FOR SALE

Clean Feed

Orkhêstra

Luis Vicente : tp / Théo Ceccaldi : viola / Valentin Ceccaldi : cello / Marco Franco : dr

 

                  Dans ces Deux Maisons (Luis Vicente & Marco Franco pour le Portugal, Théo et Valentin Ceccaldi pour la France), on s’amuse, on s’invective, on s’interpelle, on se fait du croque-en-notes, on tient la distance car on est coureur de fond, on creuse en profondeur (No Dogs). Dans ces deux maisons, on s’équipe pour l’aventure, on décode les codes de l’alto, on japonise le trait, on voyage et un violoncelle se rêve contrebasse (Two Living Rooms). Dans ces deux maisons, on se chamaille, on se bouscule, la trompette parle de jungle luxuriante (NoBedroom). Dans ces deux maisons, on cherche le chemin, on entremêle ses élans, on se rapproche et on n’est bientôt plus qu’un (Three Clean Bathrooms). Dans ces deux maisons, on cherche la sortie, on s’embrouille, on pousse le contre-ut et les meubles (Two Kitchens).

                  Mais pourquoi les vendre ces deux maisons ? Sans doute pour n’en acheter qu’une. Beau et évident projet. A suivre donc…

CHAMBER 4

CHAMBER 4

FMR

Luis Vicente : tp / Valentin Ceccaldi : cello-v / Théo Ceccaldi : vln-viola / Marcelo dos Reis : g

                  On prend presque les mêmes (Marcelo dos Reis en lieu et place de Marco Franco ici) et on recommence. Après Deux Maisons, voici Chamber 4 : nos amis envisageraient-ils de se reconvertir dans l’immobilier ? Soyons sérieux quelques minutes… Chamber 4 est le genre de disque qui n’admet aucune discussion : c’est du grand art.  Tout s’imbrique dans ces cinq pièces aux fausses mélancolies. Les cordes s’entremêlent et pour chaque musicien, la réponse sera toujours harmonique : la trompette choruse soyeuse et joyeuse, le violon impulse une vibration presque tzigane, immédiatement relayée par une guitare particulièrement préparée et attentive. Surtout, Chamber 4 prend le temps d’exister, de dégager les espaces puis de les explorer pleinement. Parfois, l’un deux adopte un chemin contraire et la musique s’adapte à ce contre chant. Et quand la mélancolie se fait répétitive et anxiogène (Lumber Voices), Chamber 4 frôle des territoires volcaniques jusqu’ici inconnus. D’autres aventures les attendent donc. A ne pas laisser passer.

Théo CECCALDI

PETITE MOUTARDE

OnJazz Records

L’autre distribution

Théo Ceccaldi : vln-viola / Alexandra Grimal : ts-sps-v / Ivan Gélugne : b / Florian Satche : dr

                  Petite moutarde, fortement influencé par Entracte, film de René Clair, nous propose de découvrir l’autre facette du violoniste : celle du compositeur, cette dernière beaucoup plus médiatisée que celle de l’improvisateur. Le début du disque interroge (inquiète) : mesures complexes (certes sans demi-mesures), on se croirait dans un disque de Sclavis d’il y a une vingtaine d’années. On se dit néanmoins que la rythmique (Ivan GélugneFlorian Satche) n’a pas froid aux yeux et y va franco de port. Le ténor d’Alexandra Grimal impose des phrasés qui viennent de loin : en voilà une qui sait ce qu’elle doit au jazz et comment le magnifier sans se perdre dans l’hommage compassé. Et voici que survient, toujours de la part de la saxophoniste, un allumé chorus de sopranino (grand moment du disque !). Plus loin de longues harmonies stagnantes à la charge de l’alto et de la contrebasse s’immiscent dans nos cortex. Tout juste a-t-on le temps de s’apercevoir que batterie et saxophone viennent de les rejoindre (court mais dense solo de batterie). L’auditeur, à ce moment précis, oublie la partition et se laisse emporter par la générosité du quartet. Et au passage découvre une Grimal, étonnante vocaliste. Malgré un avant-dernier thème peu convaincant, petite moutarde mérite que l’on s’y attarde (très) longuement.

 

Luc BOUQUET

Etienne Charlie BRUNET

FREE FUNK JAZZ ROCK FOLK

Editions Longue Traine Roll

   

               Décliné à l’envi dans tous les sens, le titre du livre d’Etienne Brunet raconte la vie du saxophoniste par petits chapitres, épisodes, une suite au premier tome qui s’intitulait "Acouphènes Parade". A compte d’auteur, parce que… mais non, pas de mélancolie, de colère ou de haine, au contraire, des scénettes d’une vie passée sur les routes, parfois en se forçant d’emmener des lectures manifestes, ou des recueils importants… Debord est présent bien sur, avec sa société du spectacle qui a tellement changé, évolué, à n’être plus qu’une mascarade…Brion Gysin et Steve Lacy aussi sont bien là, et puis les fantômes, les rencontres ratées ou sans suite… On a quand même sa fierté ! et puis la modernité, avec la possibilité d’enregistrer, de dupliquer, de copier, de voler… plus de limite, le plongeon dans l’anonymat, le banal, l’incommunication dans un monde de plus en plus communicatif mais inutile. Etienne Brunet dépeint ainsi sa vision du monde à travers ses expériences personnelles, nous livre quelques Haiku, quelques partitions, cite Charb et sa théorie sur les ours blancs qui ne vivent que dans un monde tout blanc où ils ne peuvent même pas distinguer le trou du cul tout blanc d’un congénère ; Brunet est comme nous tous : fou de rage à cause de la débilité de certains, et sans doute comme beaucoup de nous, dépassé par les évènements. En tout cas, il le narre avec conviction, humour, délicatesse ou avec des coups de poings dans la gueule, et son parcours est similaire, quoique différent, aux nôtres… mais on s’y retrouve.

Philippe RENAUD

Graham NASH

WILD TALES

LE MOT ET LE RESTE

Un autre écorché vif, qui n’a rien à voir de près ou de loin avec le jazz ou l’improvisation, c’est Graham Nash. Anglais, membre d’un célèbre groupe des années 60s-70s, (les Hollies), il plaque tout du jour au lendemain pour rejoindre aux Etats Unis son nouvel amour, une certaine Joni Mitchell. A peine arrivé dans sa maison de Laurel Canyon (endroit si bien décrit par John Mayall), il tombe sur deux mecs complètement défoncés, David Crosby, celui qui possédait la meilleure herbe de Los Angeles, et Stephen Stills, l’un en partance des Byrds, l’autre de Buffalo Springfield… s’ensuit une biographie assez passionnante, avec des rencontres les plus incongrues (ou importantes, selon les lieux et le temps), un parcours somme toute loin d’être banal d’un musicien que l’on pourrait qualifier de nos jours de people, mais qui a su rester discret malgré tout, sans doute son côté british face à la ravageuse Amérique.

                  Le livre, dont le titre fait référence à un de ses albums solo, est plaisant à lire, bourré d’anecdotes truculentes ou simplement des rapports de vie et d’humanité.

David RASSENT

ROCK PSYCHÉDÉLIQUE

Un voyage en 150 albums

LE MOT ET LE RESTE

                  Géographiquement, ce livre se situe majoritairement dans les mêmes contrées que le précédent. Le rock psychédélique, ou intitulé comme tel, prend ses racines fin des années 60’s principalement à San Francisco et la côte ouest des Etats Unis, de manière curieuse puisque les premières expériences sur les effets de la drogue hallucinogène seront menées par… la CIA… s’en suivra rapidement une propagation  généralisée de la jeunesse locale encouragée par certains auteurs emblématiques et quelques musiciens essentiels. Ma perception personnelle du mouvement, tout d’abord captée par un adolescent vivant loin du phénomène, se complètera par deux voyages dans cet immense pays que constituent les Etats Unis dans les années 68-69. Projeté ainsi au cœur de l’évènement, l’adolescent que j’étais analysera de manière un peu différente les situations développées principalement par la musique produite à cette période. J’avoue ne pas avoir perçu une quelconque révolution dans les premiers albums du Grateful Dead ou de Jefferson Airplane, qui, pour l’auteur, sont à l’origine du mouvement psychédélique.

                  Mais peu importe. Cette musique, issue souvent de garage bands ou de groupes éphémères possède une identité propre, avec des ramifications internationales (y sont inclus des gens comme Donovan, les Yardbirds, Family ou Soft Machine, tous européens), ou des personnalités respectées encore de nos jours (le premier album décrit est celui de Frank Zappa & the Mothers of Invention, "Freak Out"…). La sélection des 150 albums peut donc paraitre subjective et limitée, mais on y trouve l’essentiel avec Cream, Hendrix, Tim Buckley, les Doors, et les incontournables groupes west-coast.

 

                  Sans doute que le format 33 tours de l’époque est réducteur. Il faut ainsi avoir vu le Grateful Dead sur scène pour comprendre la dimension réelle de cette musique qui s’étirait des heures durant grâce (ou à cause) des produits interdits consommés sans modération par les principaux leaders de groupes marquants (outre ceux déjà cités, ont leur place dans ce livre It’s a Beautiful Day, Love, Blue Cheer, les Stooges pour les USA, Dashiell Hedayat pour la France, Agitation Free, Can, Ash Ra Temple et consorts pour l’Allemagne, Blossom Toes pour l’Angleterre - cf. les propos de Brian Godding : "à l’époque, nous étions tellement défoncés qu’on ne savait plus dans quelle ville nous jouions"…) ; bref un excellent voyage dans le temps, un temps où rien n’était important parce que cette génération était insouciante…

Philippe RENAUD