Chroniques de disques
Novembre - Décembre 2015


Guylaine COSSERON

Xavier CHARLES

Frédéric BLONDY

RHRR…

 

 

                  Pas de label, une pochette fleurie et colorée, une chanteuse un clarinettiste et un pianiste, une musique de recherche de sons, de mise en commun des bruissements dans l’espace sonore, un concert enregistré au Carré Bleu à Poitiers, dans une structure qui ose toujours (2014) bravant le médiatiquement correct et le culturellement responsable. Dès le départ le souffle dans la gorge, les percutages des cordes du piano, préparées …touches effleurées, marteaux amortis, glissements de la colonne d’air, résonance du tube, harmoniques éthérées. Une quête éperdue de sons, d’élans de la voix, une récolte prodigue, leurs agencements singuliers comme s’ils naissaient d’une nature sauvage, encore jamais profanée. Pas de structure verticale mais un étalement infini. Tous trois sont des maîtres de leur instrument. La performance du clarinettiste, Xavier Charles, est exceptionnelle : en effet, je ne connais quasi aucun clarinettiste, « professionnel de l’impro » qui fait éclater ainsi l’instrument du Concerto de Mozart que Michel Portal a contribué à ressusciter il y plus de quarante ans. La chanteuse Guylaine Cosseron a le chic pour faire varier un cri de désespérée comme si c’était un poème, pressurée par les raclements rageurs du bocal de la clarinette. Une approche extrême, un don de soi sincère. J’ai déjà écrit, dans ces lignes, ô combien essentielle se révèle la contribution organique du pianiste Frédéric Blondy. Mais plus qu’une réunion de fortes personnalités, c’est à un exceptionnel partage de l’improvisation et de la musique collective auquel nous avons droit dans ce Rhrr constitué d’envoûtantes séquences extraites d’un concert qu’on jugerait mémorable.  Il se termine, presque, par un superbe moment de « folklore imaginaire », celui l’imagination au pouvoir. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


DUTHOIT – HAUTZINGER – SCHELLANDER – VRBA

ESOX LUCIUS

Corvo Records

Metamkine

Isabelle Duthoit : cl-v / Franz Hautzinger : tp / Matija Schellander : synt / Petr Vrba : tp

 

 

                  Ne pas s’attendre à chaos et fracas, cours sinueux, transe et violence mais à salivaire écartelé, décompressions, rainures et craquelures, sages agitations, pertes et dispersions, morse détourné, très lente navigation, vents glacés, arythmie, succubes en goguettes. Soit Isabelle DuthoitFranz HautzingerMatija Schellander et PetrVrba, toute et tous experts en traversées hypnotiques.

 

Luc BOUQUET

 

Matthieu DONARIER TRIO

PAPIER JUNGLE

YOLK – J2064

Sortie en mai 2015

 

 

En 1999, Matthieu Donarier monte un trio avec le guitariste Manu Codjia et le batteur Joe Quitzke. Le trio privilégie la scène et sa discographie reste parcimonieuse : enregistré en studio, Optic Topic est publié en 2004 chez Yolk, mais il faut ensuite attendre 2010 pour Live Forms, disque composé à partir de différents concerts... Il n'est donc pas question de rater un nouvel opus du trio ! 


 

Enregistré à la suite d’une résidence à l’Estran, pendant le festival Jazz Miniatures, en juillet 2014, Papier Jungle est constitué de huit morceaux : "Bleu céleste" d’Alban Darche – co-fondateur de Yolk et infatigable animateur du jazz de l’ouest français –, "La lugubre gondole" de Franz Liszt, "Pièce froide" d’Erik Satie et cinq compositions signées Donarier. 


Papier Jungle évoque bien sûr le papier peint ludique aux motifs animaliers criards, mais aussi Money Jungle, disque inaltérable du trio Duke Ellington – Charles Mingus – Max Roach. Dans tous les cas, Papier Jungle joue la carte de l’expressivité. A commencer par l’aquarelle qui orne la pochette du disque, My Trip To The Country. Birds Fly Up, œuvre de John Lurie, fondateur des Lounge Lizards et acteur fétiche de Jim Jarmush.


Les trois musiciens mêlent leurs voix dans des dialogues plein de tact, à l’instar de "Foggy She Walks", dans lequel la guitare et le saxophone se livrent à des échanges délicats, tandis que la batterie insère des rythmes entraînants et syncopés. Au fil des morceaux, Donarier, Codjia et Quitzke s'amusent à permuter les rôles : le saxophone soutient les rythmes ("The Hunt"), la batterie se fait musicale ("La lugubre gondole") et la guitare joue les basses ("Hobo Track #3")… ou, dans une autre direction, le saxophone insiste sur la fragilité d’une mélodie ("Limbs"), la guitare part dans un ostinato grisant ("Foggy She Walks") et la batterie martèle des motifs binaires ("The Hunt"). Dans le travail sur la texture (les distorsions de Codjia dans "Bleu céleste"), les mélodies dissonantes finement ciselées ("In Fine: Ashes"), les mouvements d’ensemble tendus ("La lugubre gondole"), les croisements élégants ("Pièce froide"), les interactions habiles ("Hobo Track #3")… l’approche du trio s'inspire de la musique contemporaine ("Pièce froide"). Cela dit, son caractère charnel la situe davantage du côté de la recherche appliquée que de la recherche fondamentale...


Comme dans Optictopic, le trio va chercher la matière première de Papier Jungle dans le jazz, le contemporain et le rock, il atteint un niveau de cohérence remarquable et réussit à créer sa musique.

 

Bob HATTEAU



CHIARA LUIZZI

FLOATING… VISIONS OF BILLIE HOLIDAY

Leo Records

Chiara Luizzi : voix

Adolfo La Volpe : électronique, synthétiseur analogique, cracklebox

Francesco Massaro : clarinette basse, saxophone baryton, timbila, cracklebox

 

 

                  Les anniversaires inspirent – un peu mécaniquement – les hommages, et c’est le centenaire de la naissance de Billie Holiday que l’on célèbre cette année. Ont ainsi paru des disques signés Cassandra Wilson (« Coming Forth by Day », à l’univers de film noir nocturne et embrumé) et José James (« Yesterday I Had the Blues », d’une sémillante légèreté) pour ce qui concerne le tribut de la sphère jazz à l’emblématique diva. Ces deux albums, plus ou moins convaincants, n’ont pas pris la voie de l’imitation amidonnée mais se sont approprié de manière distincte les chansons de Lady Day. Pour compléter le tableau, l’album « Lady in Satin », enregistré par une Holiday à bout de souffle à grand renfort d’arrangements de cordes, a récemment bénéficié d’un traitement royal avec un coffret de trois disques, dont deux de chutes et faux départs qui auraient mieux faits de rester dans les archives, sauf si l’on aime entendre un chef d’orchestre s’arracher les cheveux face à une vedette en piteux état. Le présent disque de Chiara Luizzi ne manque pas d’originalité, le titre de l’album annonçant d’emblée quelque prise de distance avec le sujet. Si le chant demeure relativement traditionnel, l’accompagnement, lui, ne l’est pas du tout. Sitôt le premier couplet passé, les sifflements parasites et bruits blancs de l’électronique indiquent que les choses vont prendre un tour excitant pour le lecteur de ces pages. Les mélodies et les textes restent tout à fait intelligibles tout du long, tandis que la musique convie ici des rythmes électroniques marqués d’un minimalisme efficace, et là les perturbations de fréquences. L’instrumentiste Francesco Massaro joue quant à lui le jeu d’un jazz moelleux (à la clarinette basse), ou fouaille au contraire les profondeurs dissonantes du baryton, en contrepoint au contenu des textes. A partir de moyens réduits, le trio a donc conçu un album unissant classicisme du chant et recherche électro-acoustique agaçant agréablement le tympan – tout cela sans le moindre empressement. Des récitations de propos de Holiday (extraits de son autobiographie, en fait une compilation d’entretiens) sur fond d’ambient music scintillante constituent des interludes bienvenus. Une tentative louable et à creuser.

 

David CRISTOL


 

James TAYLOR

BEFORE THIS WORLD

CONCORD

Sortie le 15 juin 2015

 

 

Le nom de James Taylor est associé au folk et au rock, mais pour former son Band of Legends, le chanteur, guitariste et harmoniciste s’est entouré de musiciens de jazz : Larry Goldings au piano, Jimmy Johnson à la basse, Steve Gadd à la batterie. S’ajoutent à ce trio, le guitariste rock Michael Landau et le percussionniste Luis Conte.

 

 

Before This World, dix-septième disque de Taylor depuis l’album éponyme de 1968, marque le retour du chanteur à la composition après un intermède de treize ans (October Road – 2002) : neuf des dix chansons sont de sa plume. Taylor reprend également le traditionnel « Wild Mountain Thyme ». A titre anecdotique, Yo-Yo Ma prête son violoncelle dans « You And I Again » et Sting double Taylor à l’unisson dans « Before This World ».

Folk (« Montana »), pop (« Today Today Today »), country (« Watchin’ Over Me ») smooth rock (« Stretch of The Highway »)… Before This Worldfleure bon le parfum des années soixante-dix, mais risque fort de désorienter les amateurs d’Albert AylerJohn Coltrane, AACM et autres Charlie Parker

Bob HATTEAU


 Deux disques avec Ivo PERELMAN


Ivo PERELMAN

Mat MANERI

Joe MORRIS

COUNTERPOINT

LEO RECORDS

 

 

                  Après l’extraordinaire Two Men Walking de Perelman et Maneri qui unissaient le saxophone ténor de l’un avec le violon alto de l’autre dans un miroitement microtonal singulier, une des plus belles choses qui ait pu arriver, inédite, dans l’univers du jazz libre. Et il ne faut pas s’étonner les entendre remettre cela à nouveau avec le guitariste Joe Morris. C’est au début des années nonante et en compagnie du guitariste que feu Joe Maneri et son très jeune fils, Mat Maneri nous étaient apparus comme un miracle : Three Men Walking (ECM), disque manifeste d’un manière contorsionnée de jouer avec décalages, retards, tressautements constants des intervalles dans un univers chambriste. Counterpoint est né de la volonté d’Ivo Perelman de jouer dans toutes les formules possibles avec ses fidèles : Mat Maneri, Matt Shipp, Michael Bisio, William Parker, Joe Morris, avec ou sans batteur, Whit Dickey ou Gerard Cleaver. L’ayant entendu récemment dans un enregistrement risqué avec le pianiste Agusti Fernandez et le trompettiste Nat Wooley, je suis vraiment heureux qu’on puisse apprécier un guitariste original comme Joe Morris dans un trio aussi bien balancé que ce lui de CounterpointIvo Perelman est un extraordinaire chanteur dans le registre aigu du ténor obtenu avec une qualité de souffle exceptionnelle. Jouer des harmoniques, soit, mais leur imprimer une telle vie, une telle chaleur et mille inflections dans le droit fil du grand Albert, est un véritable tour de force. Un merveilleuse suite d’improvisations libres dans le prolongement du jazz free. Sans thèmes, sans compositions, de la pure improvisation où la mélodie est étirée, et s’échappe dans un jeu inouï avec les intervalles et le son. Le ténor évoque Shepp, Ayler ou un Getz survolté qui dérape. Il y a aussi un feeling mélodique brésilien, Ivo étant Brésilien d’origine et New Yorkais d’adoption. Le jeu inouï de Mat Maneri convoque tous les écarts des intervalles tonaux qu’il soit possible de tirer de son difficile instrument, le violon alto, avec une cohérence digne d’un maître du raga indien. La voix de Maneri est aussi profondément originale que celle du saxophoniste. Leur correspondance intime dans le miroitement des microtons, de chaque minutieuse altération sur toutes les notes jouées confine au prodige. Le jeu du Joe Morris, anguleux et contrasté,  s’inscrit avec beaucoup de justesse visualisant une géométrie imaginaire dans l’espace. Il les aiguillonne avec le dosage parfait de sel pour rendre l’entreprise aussi aventureuse que merveilleusement équilibrée. Ce trio écrit une page aussi fascinante que les trios de Jimmy Giuffre, le Tips de Lacy  avec Potts et Aebi, ou le Reunion de Trevor Watts et Steve Knight. Un vrai trésor du jazz entièrement improvisé en toute liberté.

 

 

Ivo PERELMAN

Matthew SHIPP

CALLAS

LEO RECORDS

 

 

                  Après nous avoir gâtés avec une suite quasi ininterrompue d’enregistrements de haute volée, le saxophoniste ténor brésilien Ivo Perelman frappe encore plus fort avec une merveilleuse trilogie : Counterpoint en trio avec Mat Maneri et Joe Morris, Tenorhood en hommage aux saxophonistes de toujours (Trane, Rollins, Mobley, Ayler) en duo avec le batteur Whit Dickey et Callas, un duo au titre étonnant, avec le pianiste Matthew ShippMaria Callas, la diva qui fit autant sensation qu’elle fut vilipendée de son vivant et qui représente dans l’imaginaire collectif la chanteuse d’opéra prodige entre toutes. Cet hommage tire son origine dans la préoccupation d’Ivo Perelman au sujet de maux de gorge constants causés par sa pratique intensive du saxophone. Son médecin lui fit remarquer que cette douleur est identique à celle subie par les chanteurs dans leur manière personnelle de porter la voix. Ils y remédient en rééduquant le processus d’émission vocale avec un professeur spécialisé. Et donc Ivo Perelman s’est mis à suivre un cours de chant curatif et dans la foulée, s’est mis à écouter des chanteuses et est tombé amoureux de la voix naturelle et enflammée de la Callas. L’écoutant au casque, il s’est mis à jouer en temps réel  toutes ses parties vocales en la suivant note à note, complètement fasciné par la puissance physique de sa voix. Chaque morceau de ce double album se réfère à un rôle chanté et joué par la diva : Norma, Medea, Lucia, Violetta, Aida, Leonora, … Comme il se devrait avec une chanteuse ou un chanteur, le pianiste Matt Shipp, se met entièrement au service du chant singulier du saxophoniste comme si celui-ci était un chanteur. Car c’est vraiment une voix de chanteur qui transparaît dans toutes les inflexions du saxophone ténor qu’il sollicite le registre intime, introspectif ou le plus  expressionniste « aylerien ». Dans aucun des morceaux, Matt Shipp ne prend l’initiative de broder un solo ou de se lancer dans un morceau de bravoure soliste qui pourrait mettre en valeur son immense technique et sa très forte personnalité. Plutôt, il cherche à créer l’écrin idéal pour l’épanchement lyrique (Tosca), les volutes vocalisées dans l’aigu qu’affectionne son ami Ivo et qui font de lui un saxophone ténor aussi unique que le sont Evan Parker et Paul Dunmall, etc…(dont il admire éperdument la musique et la technique supérieure). Ou alors il se lance à un équilatéral chassé-croisé comme dans cette manière de course poursuite dans Rosina. Comme toujours avec Perelman, l’imagination est au rendez-vous car une fois lancé sur un caractère tiré des nombreux rôles de la Callas, il ne peut nous empêcher de nous surprendre, évitant clichés, lieux communs et autres œillades faciles. Le ton est généralement suave passant sans effort du registre médium presque vaporeux à des pointes aiguës qu’il va chercher dans les harmoniques de l’instrument qu’il fait chanter comme personne. Ou alors il tempête avec véhémence l’instant d’un éclat. Matthew Shipp sollicite des rythmes, des couleurs qu’il fait vivre avec un sens aigu des variations  comme si c’étaient des vagues d’une mer infinie. Medea voit se développer un entrelacs d’arpèges poursuivi dans une remise en question permanente de leur cambrure rythmique et sur la quelle notre ténor surfe avec des doubles détachés pointés d’échappées d’une seule overtone…  Le blues et les racines africaines (Leonora) sont sollicités et tout le substrat des ballades nord – américaines transparaît en filigrane. L’écoute sans interruption de cet album vous révèle comment des improvisateurs assument chacune de leurs propositions telles qu’elles qu’énoncées une fois amorcées, chaque fois une chanson en somme (Violetta), en la développant et la transfigurant en tirant pleinement parti de ce que leur construction musicale implique. Une mention au superbe travail du pianiste qui, s’il s’efface devant la voix du saxophone ténor, trace tout du long un chemin toujours mouvant qui entraîne le chant perelmanien vers des sommets de connivence. Ses seize pièces sont chaque fois un modèle du genre et l’art de ces deux improvisateurs réside autant de leur complicité que de tous leurs points forts individuels. A recommander chaleureusement à tous ceux que la chaleur du sax ténor fait vibrer intérieurement et qui veulent s’échapper de la monotonie du jazz corporate.

 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG



SYNAESTHETIC TRIP02


BEYOND THE PREDICTABLE TOUCH


QUARK RECORDS

Sortie en mai 2015

 

 

Photographe, poète, écrivain, graphiste, peintre… et percussionniste, Edward Perraud touche à tout ce qui rime avec création artistique. Ce qui ne l’empêche pas, au passage, de créer son label, Quark Records, en 2005. Label qui compte dans ses rangs moult musiciens d’avant-garde : Jean-Luc CappozzoHasse Poulsen,Thomas de PourqueryJean-Luc GuionnetJean-Pierre DrouetDaniel ErdmannJoe Rosenberg… Mais ce n’est "qu’en" 2011 que Perraud forme son premier groupe en leader, le quartet Synaesthetic Trip, avec Bart Maris à la trompette et au bugle, Benoit Delbecq au piano et Arnault Cuisinier à la contrebasse.

Revenons sur Synaesthetic Trip. La synesthésie, d’après le Larousse, vient du grec sunaisthêsis (sensation simultanée) et serait une "association spontanée par correspondance de sensations appartenant à des domaines différents" (par exemple : un Do rouge). Quant à trip, toujours d’après le Larousse, il vient de l’anglais trip (!) – voyage – et désigne "dans le langage des toxicomanes, [un] état hallucinatoire dû à la prise d’une drogue, en particulier de LSD". En bref, le Synaesthetc Trip, c’est voir un Do rouge après avoir bu un rhum aguaquina… sur une plage du Venezuela.

Le premier disque, éponyme, de Synaesthetic Trip sort en 2012 ; c’est un cheval qui fait la une de la pochette. Trois ans plus tard, une nouvelle constellation est née : l’élan. La pochette de Beyond The Predictable Touch affiche la tête d’un bel original… La photo est, évidemment, signée Perraud… Au quartet habituel s’ajoutent le saxophone ténor de Daniel Erdmann et l’alto de Thomas de Pourquery. Les dix morceaux sont signés Perraud.


 

Avec des musiciens du calibre de ceux de Synaesthetic Trip, il fallait s’y attendre : la musique ne ronronne pas un seul instant. En dehors de « Democrazy », qui conclut l’album sur une ambiance électro-lounge légèrement incongrue, tous les autres morceaux surfent sur une base mainstream, rapidement prise de vitesse… à l’instar de « Mal pour un bien », dans lequel Delbecq mêle contemporain et stride, soutenu par les motifs profonds de Cuisinier et les ferraillements de Perraud, avant d’être rejoint par Maris, dans un registre free (mesuré). En partant de mélodies séduisantes ("Nun Kom", "Captain Universe") ou de thèmes-riffs entraînants ("Te Koop Te Huur"), le combo s’envole dans des contrechants d’abord sages, mais qui se débrident vite ("Lascia fare mi"). Cette atmosphère foisonnante, entre tradition et free, stimulée par une structure rythmique souvent complexe (touches indiennes dans "Entrailles", alternance binaire et composée dans "Sad Time"…), n’est pas sans rappelerRahsaan Roland Kirk ou Charles Mingus ("Te Koop Te Huur"), voire Albert Ayler quand les musiciens s’emparent d’un standard qu’ils déchirent ("My Way" dans "Captain Universe"). La musique de Beyond The Predictable Touch est à tiroirs : chaque écoute permet de découvrir une voix ("Nun Komm"), une citation ("Concerto For Cootie" dans "Mal pour un bien", "Le lac des cygnes" dans "Te Koop Te Huur", "My Way" dans "Captain Universe"…), des climats (bluesy dans "Lascia fare mi", répétitif dans "Suranné", légèrement debussyste dans "Touch", vigoureux dans "Te Koop Te Huur", majestueux comme une pavane dans "Sad Time")…

Le Synaesthetic Trip nous embarque dans un voyage bigarré et authentique ; Beyond The Predictable Touch se caractérise par une vitalité et une ingéniosité qui s’adressent autant aux sens qu’à la raison.

Bob HATTEAU

 


Marcio MATTOS

SOL(os)

Emanem

improjazz & Orkhêstra

Marcio Mattos : b-cello-elec


 

                  SOL pour soleil et SOL(os) pour ces solos collectés à la toute fin des années 90 et jusqu’au milieu des années 2000 pour les neuf premières improvisations et en mai 2010 pour la derniere. Mais connait-on vraiment Marcio Mattos, vénérable improvisateur made in britain ? Pourtant, on l’a souvent croisé c’lui-là : chez Minton, chez Bailey, dans le SME, avec Evan, chez Dunmall. Oui avec eux et avec tant d’autres. Il était donc GRAND temps que l’on le découvre en solo.


 

A la contrebasse, notre improvisateur brésilien (il est né à Rio de Janeiro en 1946 et s’est installé en Grande-Bretagne au début des années 70) peut s’inviter boulimique le temps d’une courte impro (Sunquake) puis questionner silences et espaces le temps de quelques soyeux glissendis sur la seconde plage (Filaments of Imagination). Son approche est classique et le (free) jazz y pointe beaucoup de sa corde. Quant il entremêle grand maman et electronics, l’archet s’impose et devient lunaire. Puis multiplie les figures avec une énergie débordante.

                  Au violoncelle –et notamment à l’archet- son approche est plus britannique : les envolées, les dérapages, les cabrioles, les crissements résultent familiers. Et quand il utilise ses electronics, hydres soniques et fantômes grimaçants ne cessent de gambader, libres et décomplexés. Parfois, les pinces sur les cordes du cello deviennent koto-kalimba et c’est l’Afrique qui apparait. Et une autre fois, un solo de violoncelle fait écho à un solo de contrebasse (en ce sens Saros 126 pourrait être la transcription de Sunquake). C’est dire si ce disque SOL(os) s’imposait.

 

Luc BOUQUET


 LABEL RogueArt

THE TURBINE!

ENTROPY/ENTHALPY

RogueArt

Dist. Improjazz

Harrison Bankhead, Benjamin Duboc (cb), Hamid Drake (dm, vx), Ramon Lopez (dm, tabla, perc) + special guests : Jean-Luc Cappozzo (tp), Lionel Garcin (as), William Parker.Février 2014.

 

 

                  En 2000, Daniel Arasse publié un ouvrage titré On n’y voit rien dans lequel, en partant de détails qui l’avaient interpellés (la présence d’un escargot uneAnnonciation du XVe siècle, la couleur de la toison de Sainte Madeleine…), le spécialiste de peinture présentant une description qui donnait à voir lesdits tableaux d’un regard inédit et saisissant. Après réflexion, la publication de ce double album de la Turbine (le premier disque consacré au quartette, et le second disque avec des invités) m’a semblé ne pas être très éloignée d’une telle démarche, cela même si le projet discographique n’a pas été pensé comme tel par les protagonistes de la production résultante. Explications : l’écoute du Cd1 s’avère d’abord frustrante, puisque ne s’y trouve présentée qu’une sélection de moments saillants taillés de longues improvisations. Or, l’un des intérêts substantiel de l’improvisation libre – puisque telle est la démarche de The Turbine! – réside justement pour l’auditeur dans le plaisir pris à être témoin (et même à prendre part, lorsque l’on se trouve au concert) du processus d’émergence qui donne une saveur si particulière à cette pratique musicale. On peut d’ailleurs trouver sur le site internet de The Bridge – ce pont créé entre les musiciens créatifs d’Europe et de Chicago mis en place par Alexandre Pierrepont et son équipe – un témoignage complet d’une des dates cette tournée française effectuée entre le 5 et le 22 février, celle du 17 février à Toulouse avec Christine Wodrascka en invitée (www.acrossthebridge.org ; ou https: //soundcloud.com/across-the-bridges / the-bridge-3-the-turbine-cwodrascka-espace-job -toulouse). Précisons pourtant que Entropy/Enthalpy est loin de constituer un cas isolé. Nombre d’enregistrements fameux de free music ou de musique improvisée ont été publiés après qu’ils soient passés par les ciseaux (réels ou numériques) du monteur en ondes, même si cela est moins fréquent que dans certaines sphères du champ jazzistique davantage attachées à l’expression d’un idiome. Et après tout, il n’est pas non plus idiot d’extraire un moment musical particulier d’une improvisation musicale qui, elle-même, a probablement été élaborée par accumulation de moments musicaux successifs, telles des perles différentes unies par le fil qui les retient. Mais tout de même, quel sens donné à une telle publication ? C’est là qu’intervient l’exemple de Daniel Arasse et de la peinture. De la même manière que l’on aborde certaines œuvres d’art monumentales, appréhender dans toute sa richesse l’invention en jeu durant une très longue action musicale créative réalisée dans l’instant peut s’avérer difficile, ou du moins réduite à une portion congrue. Si l’enregistrement a de l’intérêt au regard l’improvisation libre, c’est bien dans la mesure où il autorise la réécoute, non pas seulement pour retrouver ce que l’on a déjà perçu, mais davantage pour découvrir toute la richesse d’un lieu qui, à l’issue d’une unique audition, serait autrement restés en partie ignorée/oubliée. Bien que plus conséquentes, les plages du Cd2, avec de magnifiques invités, constituent, elles aussi, un digest de plongées musicales en réalité très profondes. À l’exception, me semble-t-il, de la dernière plage, « Free Power », qui dure presque 30 minutes, avec Lionel Garcin en hôte d’un soir. D’une façon saisissante, ce titre concentre toutes les qualités présentent par ailleurs sur l’ensemble des deux disques, autant qu’il autorise la projection de tous les questionnements soulevés jusqu’ici. On y retrouve par exemple le caractère de chacun imprimé tout au long du double album : Bankhead véloce et volubile, Duboc le terrien, Lopez souvent impétueux et explosif, et Drake le sage. Elle reflète aussi parfaitement l’esprit de The Turbine! tendu vers cette frontière perpétuellement repoussée (la « perpetual frontier » de Joe Morris) chère aux musiciens créatifs, dont le principe éthique fondamental consiste à ne rien se refuser. L’auditeur se trouve ainsi transporté au sein d’un manège musical kaléidoscopique extrêmement varié, de l’éclatement free le plus total (et très jubilatoire) à la délicate intimité (dans ce registre signalonsMagnetic Induction du Cd1). À côté de l’athématisme, de l’atonalité, du non-tempéré et des variations temporelles hors tempo, la pulsation et l’harmonie y ont tout autant leurs droits, de même que le lyrisme. Pour illustrer cela, j’aimerais porter l’attention sur un passage en particulier (un détail). Un peu avant la dix-septième minute de « Free Power », l’un des deux bassistes (le plus terrestre des deux, je crois) fait tourner une ligne dans le grave. Lionel Garcin improvise alors une mélodie à laquelle il confère une forte dimension lyrique (par la chaleur du son, le phrasé, les respirations, etc.) mais dans une tonalité flottante, du moins demeurant éloignée de celle posée par la contrebasse (l’harmolodie d’Ornette n’est pas loin !).

 

        Parallèlement à l’expression par la contrebasse d’un cycle à deux mesures à quatre temps, la cymbale de l’un des deux batteurs suggère une autre découpe de 2x2 mesures en 9/8 + 7/8 (ce qui fait 16 croches, comme dans les deux mesures du cycle à 4/4).

 

     Voilà qui, grâce à un surcroît de subtilité des mieux venus, fait danser un peu plus l’ensemble. C’est cette multidimentionnalité résultante de l’action musicale improvisée qui engendre de la polysémie auprès de l’auditeur, et apporte un surcroît de légitimité aux publications d’improvisations libres. Chaque réécoute révèle une facette de la musique imaginée qui, en direct, a pu ou aurait pu irrémédiablement nous échapper. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’utilité de la mise en exergue telle qu’elle est ici proposée par « Entropy/Enthalpy » – sans par ailleurs négliger le fait que la sélection a nécessairement été approuvée par les musiciens, ce qui est une indication précieuse à qui voudrait savoir ce qu’eux-mêmes considèrent comme des moments réussis de leurs improvisations (car l’échec est aussi le lot de l’improvisation libre). Mais je m’aperçois que j’en ai trop dit… ou plutôt j’espère que je n’en ai pas dit assez !

 

Ludovic FLORIN




Matthew SHIPP QUARTET DECLARED ENEMY

OUR LADY OF THE FLOWERS

ROGUEART

Dist. Improjazz

Sabir Mateen (ts), Matthew Shipp (p), William Parker (cb), Gerald Cleaver (dm). 13 juin 2013.

 

 

                  La voie du milieu… La musique de Matthew Shipp, et de ce quartette en particulier, m’est mystérieuse. C’est pour cela que je l’apprécie. Et pourtant, comme tout un chacun, on perçoit aisément l’héritage que les quatre musiciens portent en eux – de Duke Ellington à Cecil Taylor pour ce qui concerne Matthew Shipp, Coltrane, Pharoah Sanders ou Jimmy Giuffre pour Sabir Mateen, par exemple. Mais on entend tout aussi distinctement combien cette musique est leur. J’avoue cependant ma difficulté à tenter d’en dresser le tableau par écrit. À moins… À moins que ce ne soit précisément ce qui vient d’être posé qui indique sans détour la direction choisie par ces musiciens-ci. Et dès lors, pourquoi ne pas caractériser la démarche du Matthew Shipp Quartet Declared Enemy par cette « voie du milieu » ? Ils ne seraient pas les premiers : le trio de Paul Bley progressait déjà sur cette crête étroite, Footlose (1963), par exemple, ne ressortissant pas totalement free sans pour autant cadrer tout à fait avec l’idiome jazz. Bien d’autres que Declared Enemy ont choisi cet axe depuis, comme on le sait. En revanche, rares sont les formations dont le son du groupe, la manière dont ils font évoluer la forme musicale en avançant se révèlent si caractérisés, cela parce que depuis 2006 (date de leur premier enregistrement, Salute to 100001 Stars – A Tribute to Jean Genet, déjà chez RogueArt) ils ont fait mûrir leur singularité. Bien évidemment, l’aventure de la création dans l’instant demeure leur priorité. Les musiciens avivent ainsi chaque structure en formation grâce à des palettes dynamique, rythmique, timbrale et harmonique extraordinairement larges et variées. De l’autre, et sous l’impulsion de la figure musicale singulière de Matthew Shipp, ils ont créé une forme neuve d’interprétation de pièces musicales s’apparentant à des ballades, d’une précision que l’on pourrait dire quantique : la direction générale de la ligne s’avère fondamentalement imprévisible, ce principe d’incertitude déjouant les anticipations de l’auditeur, pour sa plus grande joie – du moins, la mienne ! Déclinant plusieurs combinaisons possibles du format initial (du quartette jusqu’au solo), ce nouvel album s’inscrit donc dans la continuité du travail artistique de Matthew Shipp autant qu’il en propose des extensions extrêmement riches et puissantes par la possibilité donnée à chacun d’influencer sur la réalisation en jeu. La voie du milieu.

 

Ludovic FLORIN


WTTF QUARTET

BERLIN KINESIS

Creative Sources CS 313

Phil Wachsmann, Roger Turner, Pat Thomas, Alexander Frangenheim

 

                  Pochette cartonnée, du neuf chez C.S. ! Un album fascinant suite au premier CD de ce quartet intrigant, Gateway 97 sur le même label et à plusieurs concerts en Allemagne et ailleurs durant lesquels ils ont gravé les huit pièces où il est question de MoreLessFrontBacket LittleLittle : petit à petit, un peu plus, un peu moins, plus devant, moins derrière. Un calibrage permanent de la perspective, du portrait vivant glissant vers arrêt sur image ou s’évanouissant dans un perpétuel changement de registre. Je me suis fait souvent entendre dire, quelques années après l’enregistrement de Gateway 97 (en 1997), que ces musiciens jouaient au passé de l’actualité de l’improvisation radicale d’alors, new silence, réductionnisme et post AMM. J’ai même lu que cette musique venait du free jazz. Et bien, je ne connais pas d’équivalent dans la masse des enregistrements de l’improvisation libre, auxquels j’ai eu accès, qui approche l’univers musical de ce groupe. Intégrant une multitude d’éléments sonores et musicaux dans une construction kaléidoscopique où à aucun instant on entend ce qu’il convient d’appeler « un solo » ou un enchaînement de phrases développant un discours individuel. La continuité est perpétuellement brisée. Ici chaque membre du WTTF ajoute ou soustrait une intervention subrepticement et chacune de leurs idées - interjections s’emboîte dans celles des autres avec cette capacité remarquable que chacun pense à s’arrêter de jouer quasiment à tout moment et à bon escient. Quand cela ressemble à une voix, cela ne dure jamais plus que dix ou quinze secondes. Une science de la retenue poussée très loin avec un parti pris ludique. Des jeux à tiroirs multiples sur une myriade de pulsations qui semblent déconnectées l’une de l’autre.  Si Alexander Frangenheim et Paul Wachsmann sont faits pour aller l’un avec l’autre, contrebasse et violon complices, Pat Thomas semble faire bande à part et alterne le clavier du piano et l’échantillonnage complexe. Roger Turner s’intercale avec un sens de l’épure et une légèreté qui fait dire qu’il ne joue sûrement pas de la batterie. Sa personnalité hyperkinétique commente en grattant et piquetant le sommet de ces instruments percussifs, cymbales et objets métalliques, frappes déclinées sur des peaux amorties au timbre changeant sous la pression des doigts. Le guitariste prodige Roger Smith qui tirait son extraordinaire science rythmique de la pratique des percussionnistes free parlait de sérialisme rythmique. Thomas et Wachsmann utilisent des sons électroniques par bribes projetées entre un pizz et un roulement. Lyrisme secret, spasmes décalés, pas d’élan démesuré ni d’emphase. Une science du mouvement.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

ELECTRIC POP ART ENSEMBLE

POSTCARDS

L’oreille électrique

Patrice Soletti : g / Emilie Lesbros : v / Norbert Lucarin : human beatbox-dr-synt / Boris Darley : Rhodes-keyboards-laptop

                  Electric Pop Art Ensemble porte bien son nom : il y a de l’électricité, il y a de la pop, il y a de l’art et on sent bien le plaisir qu’ont ces quatre-là (mais l’EPAE est aussi un groupe à géométrie variable) à jouer ensemble. Il y a donc tout cela et beaucoup d’autres choses : de l’innovation, de l’inattendu, de l’inentendu, des tiroirs, des surprises. Et surtout l’évidence des compositions de Patrice Soletti, et ce, quels que soient les territoires explorés. Il y a bien sûr un format pop mais ce format ne se laisse enfermer dans aucun carcan de style : le punk a une drôle de gueule, le métal se love d’intelligence, la ballade est éthérée mais ne copie en aucun cas les diaphanes chanteuses dont on nous rabat les oreilles dans les revues inrockuptiblement dépassées. Car, ici, l’on cherche. Et l’on trouve et l’on injecte du bonheur dans les oreilles de l’auditeur. Et l’on voyage (les Balkans, New York, Paris, Londres, le Japon…). Besoin de désencombrer vos oreilles ? L’EPAE est pour vous.

Luc BOUQUET

Duo RELLAY-PIERRAT

MILLE AUTOMNES

La note éclose

Alain Rellay : ts / Guillaume Pierrat : dr

                  N’oubliant pas les vertus du chant et ne s’approchant pas trop des endurances, Alain Rellay et Guillaume Pierrat commencent un voyage que l’on ne peut espérer –et, ici, entrevoir- que fertile. Au premier : la générosité des souffles, le chant profond, la fluidité du phrasé. Au second : les toms fleuris, les scintillements des cymbales, les espaces ouverts. A eux deux : l’économie du dire peu mais juste. A eux deux, ils n’encombrent jamais le cercle, ne taisent jamais le sensible. A eux deux, ils chouchoutent l’épure.

                  C’est leur premier voyage et c’est un voyage sage et fécond. Suivant l’expression consacrée : à suivre

Luc BOUQUET

Enrico PIERANUNZI & Federico CASAGRANDE

DOUBLE CIRCLE

CamJazz – CAMJ 7885-2

Enrico Pieranunzi (p) et Federico Casagrande (g)

Sortie le 7 avril 2015

Avec plus de cinquante disques enregistrés sous son nom depuis le milieu des années soixante-dix, Enrico Pieranunzi est une références… Avec un peu moins d’une dizaine de disques publiés depuis le milieu des années deux-mille, Federico Casagrande représente la relève… Le pianiste et le guitariste ont enregistré Double Circle à Udine, chez Cam Jazz.

Le duo piano – guitare n’est pas une nouveauté pour Pieranunzi : en 2004, il a enregistré Duologues avec Jim HallDouble Circle s’articule autour de quatre compositions originales de Pieranunzi, une reprise de « No-nonsense » (Dream Dance – 2009), trois morceaux de Casagrande, deux improvisations et « Beija Flor » de Nélson CavaquinhoNoel Silva et Augusto Tomás Jr.

 

La sonorité acoustique chaleureuse de Casagrande s’unit d’autant mieux au son du piano que le touché de Pieranunzi est ferme, clair et net. Les deux musiciens partagent le goût des belles mélodies (« Charlie Haden », « Disclosure »), avec une touche cinématographique (« Anne Blomster Sang »), voire un petit côté dessin animé (« Dangerous Path »). Dans l’ensemble, l’élégance est le maître-mot du duo, comme les unissons entre la guitare et la main droite du pianiste qui évoluent sur les contrepoints de la main gauche  (« Charlie Haden », « Clear »), la pédale du piano qui souligne délicatement le chant de la guitare (« Within The House Of The Night »), les interactions introspectives et raffinées de « No-nonsense » qui évoquent les duos de Hall avec Bill Evans (Undercurrent – 1963 – etIntermodulation – 1966), ou encore les propos intimistes de « Beija flor ». Cela dit, une maitrise époustouflante alliée à une expérience hors du commun permet à Pieranunzi de toujours savoir maintenir son auditeur en haleine : swing efficace sur les accords subtils du guitariste (« Anne Blomster Sang », « Periph »), passages dans un style qui rappelle la musique classique du vingtième (« Clear », « Disclosure »), échanges vifs amusants (« Periph ») et ludiques (« Dangerous Path »), crépitements de notes facétieux (« Sector 1) et énergiques, avec une ligne de walking exemplaire (« Sector 2 »)…

Intime et recherchée, tout en étant variée, la musique de Double Circle mérite une oreille attentive.

Bob HATTEAU

Label DURANCE

 

Fred PASQUA – Olivier ROUSSEL

MUSIC FROM AN AUTHORIZED CITY

Fred Pasqua : dr-perc / Olivier Roussel : g + Eric Longsworth : cello

                  En conversation –en correspondance aussi- depuis de nombreuses –et fructueuses- années le batteur-percussionniste Fred Pasqua et le guitariste Olivier Roussel dénouent leur long tapis à sortilèges. Pas de secret bien gardé chez eux mais une juste idée des échanges et des  complicités.

                  Olivier Roussel est un guitariste naturel : nulle tentative de brouiller les cartes chez lui mais des lignes claires, s’assombrissant parfois quand quelque démon binaire vient à passer par là. Sa guitare peut s’inviter acoustique et brésilienne ou sagement sonique, elle ne quitte jamais les brillantes mailles harmoniques  maintes fois entendues ailleurs et apparaissant inédites ici. Fred Pasqua est un percussionniste pouvant éclairer cercle et périphéries. Inventif, dégrippant le tempo sans en perdre le mouvement, sa grande sensibilité lui permet d’espacer et d’aérer une musique qui ne demandait que cela. Pas de révolution ici mais un dialogue juste et communicatif.

 

Raphaël IMBERT Trio featuring Paul ELWOOD

THE ALPPALACHIANS

Raphaël Imbert : ts-bcl-harmonium / Paul Elwood : v-banjo / Marion Rampal : v-harmonium / Pierre Fenichel : b

                  Les Alpes d’un côté (Raphaël Imbert : un ténor gorgé de blues), les Appalaches de l’autre (Paul Elwood : un banjo presque koto) ainsi que deux futés sudistes (Marion RampalPierre Fenichel) et voici quatre brillants et singuliers Alppalachians. Pas besoin de mélange laborantin, on laisse parler son cœur, sa sensibilité, ses espérances et on se lance. Dans l’église haute de Banon, résonnent les hymnes (ceux d’Ayler et de sa Holy Family) mais aussi des gospels fruités. L’harmonium délivre quelques mystères rapidement éclaircis par la tendresse de petite sauge couleur garance. On croise aussi les vifs fantômes de Dylan-Guthrie (It Takes a Lot to Laugh, It Takes a Train to Cry) et on est heureux de retrouver l’intense douceur-douleur de Joni Mitchell (Katchina).  Un sans faute quoi !

HARMONIUM Trio

REED ORGAN & REEDS

André Jaume : as-ts-bcl / Raphaël Imbert : ss-ts-as / Alain Soler : harmonium

                  Un trio avec saxophones et harmonium ? Idée saugrenue ? Pas tant que ça à l’écoute de Reed Organ & Reeds. Trainant dans le studio de l’AMI à Château-Arnoux, le vieil harmonium retrouve de sa superbe. Ainsi, en onze thèmes, le lyrisme de chacun va se définir et ne plus quitter les transes méditatives de cet étonnant enregistrement. Délestés  du risque d’encombrement et d’abondance que pouvait laisser craindre la tessiture grave de l’harmonium, nos trois musiciens vont rivaliser d’audaces et de sensibilités : André Jaume avec ce frisson free qui ne le quitte jamais, Raphaël Imbert avec sa riche connaissance des harmonies et Alain Soler  avec ses talents de médiateur né.

                  Ici, Love Me Tender devient hymne gospel, le Crystal Silence et la First Song de Charlie Haden trouvent de nouveaux horizons. Plus d’une fois j’ai pensé au duo Surman-DeJohnette et à l’indépassable The Amazing Adventures of Simon Simon. Oui, un grand disque clôturé, bien évidemment, par The Fool on the Hill de qui vous savez.

 

André JAUME QUARTET

SMTHG CLOSE TO SMTHG

André Jaume : ts / Alain Soler : g / Pierre Fénichel : b / Antony Soler : dr

 

                  Oublions l’original (pas facile convenons-en) pour découvrir le remake. Quoique le terme remake semble peu approprié ici. Remember : en 1991, André Jaume enregistre pour son propre label Celp le disque Something avec Joe McPhee, Bill Stewart, Anthony Cox & Clyde Criner (reprenez votre collection complète d’Improjazz, une chronique doit bien s’y nicher quelque part).

                  En 2014, Alain Soler propose de réactualiser et de réorchestrer le répertoire de Something devenu aujourd’hui SMTHG Close to SMTHG. On vous rassure : on ne va pas jouer au jeu des sept différences d’autant plus qu’elles sont sans doute très nombreuses ici. Non, on se bornera à écrire combien le souffle chaud d’André Jaume demeure intact après tant d’années. Il se bonifierait presque. Jaume est un homme de générosité et de terrain, son saxophone est gorgé de blues, d’épices perçantes. Ses amis d’aujourd’hui gagnent à être reconnus : le mordant d’Alain Soler, ici guitariste ; le liant de Pierre Fénichel et les reliefs sensuels d’Antony Soler, autant de musiciens inspirés et inspirants gravitant autour du binôme Jaume-Soler.

                  Il ne vous reste plus qu’à dénicher l’original chez quelque soldeur avisé. Bonne chance !

Luc BOUQUET 

PS : les disques du label Durance sont distribués par Orkhêstra.

Diego IMBERT QUARTET

COLORS

SUCH PROD – SUCH010

David El Malek (ts), Alex Tassel (bgl), Diego Imbert (b) et Franck Agulhon (d)

Sortie le 7 avril 2015

Colors est le troisième disque du quartet de Diego Imbert, après A l’ombre du saule pleureur (2009) et Next Move (2011). Le contrebassiste reste fidèle à sa formation sans piano avec David El Malek au saxophone ténor, Alex Tassel au bugle et Franck Agulhon à la batterie. Les onze morceaux de Colors sont tous signés Imbert.

 

Le quartet d’Imbert rappelle la grande époque de Blue Note : une rythmique puissante et entraînante (« Purple Drive »), des soufflants dynamiques (« Blue Azurin »), des unissons pour exposer les thèmes (« Aquarelle »), des contrechants complexes (« Outremer »), une mise en place précise (« Aigue Marine »)… Le quartet varie les rythmes : boogaloo (« Blugaloo »), valse (« Valse Payne »), impairs rapides (« Purple Drive »), ballade (« Nankin »), binaire (« Red Alert »)… Imbert joue des lignes de basse pleine d’entrain, rondes, graves (« Blugaloo ») et mélodieuses (le solo d’ « Ombre chinoise »), tandis qu’Agulhon se montre à la fois imposant (« Red Alert ») et attentif (« Aquarelle »). Avec sa sonorité souple et satinée (« Blue Azurin »), ses éclats brillants (« Nankin »), Tassel swingue sérieusement (« Aquarelle »), mais sait aussi prendre son temps (« Valse Payne »). El Malek a un son vigoureux et un discours ferme (« Blugaloo »), dialogue en permanence avec Tassel sur un mode nonchalant (« Aigue Marine »), à l’aide de questions-réponses rapides (« Red Alert »), en motifs fugués (« Blue Azurin ») ou sur un ton vif et alerte (« Aquarelle »).

Colors s’inscrit dans la lignée d’un hard-bop moderne, dense et aux rythmes colorés…

Bob HATTEAU

 

Du côté d’ib



UNITED SLAVES #2-3

Vinnie Paternostro : dr / Gene Janas : b / Jay Reeve : synt / Michel Kristof : g-sitar / Julien Palomo : claviers

                  Ah aha : nous voici dans la caverne. Que peignent-ils ces magdeleniens ? Pardon ? On me dit que ce sont des aurignaciens. Pourtant, ils ont l’air presque jeunes… Bon d’accord : j’attendrai le carbone 14. Donc : ils peignent. Quoi ? Des sons. Une cérémonie ? Sans doute mais alors hypnotique la cérémonie. Ces jeunes gars filent droit, ne lâchent rien. Ça bataille dur. Ça tient la promesse du chaos. Ont-ils des limites, ces forçats du sonique ? Un CD vaguement rock et un autre vaguement jazz. Ce sont des ogres d’acier, toujours insatisfaits. Ce sont de fins sculpteurs de l’ivresse. On a un peu de mal à les quitter parce que leurs vibrations nous font du bien. Dans 36 000 ans, quelqu’un découvrira ces chamanes du bien. Merde, 36 000 ans c’est long ! 

Itaru OKI – Axel DÖRNER

ROOT OF BOHEMIAN

Itaru Oki : tp-fl / Axel Dörner : tp

 

                  Eux aussi dans la grotte. Présentation inutile. Itaru Oki & Axel Dörner. Tous deux chasseurs de souffles. Fines parois, salivaire en émoi. Toujours en émoi. Une jungle : sifflements, grognements, rayures et fusains. Une mélodie s’accroche. L’appel n’est pas loin. On souffle et l’on décompresse. Des souris, des moustiques. Le souffle est animal. Foyer des vents. Si fébriles, ces vents. Derrière la paroi : l’autre monde. C’est si enfantin, si joyeux.

 

Henry HERTEMAN

ROULE TA SALIVE

Henry Herteman : tb-mélodica

                  Présentation succincte : Henry Herteman, 68 ans, jardinier et tromboniste. Celui-là, on devine qu’il peint et grave dans la grotte depuis longtemps. Et pas un préhistorien pour le découvrir. Il fait quoi Clottes ?

Le souffle est clair : droit devant. Toujours. Emballements dans la jungle, growls amis et harmoniques familières. Henry nous offre un souffle naturel avec des vrais morceaux de jazz dedans (un zeste de Mingus par exemple). On espère que son appel de Roncevaux sera entendu. Ça bataille dur ici aussi : trombone-moteur ou trombone-ovni, ça dérape, c’est jamais très loin du feu d’artifice du 14 juillet. Une gigue baroque s’accélère avant qu’un  mélodica ne vienne nous conter la joie des bals d’antan. Chamane lui aussi. Comme le sont tous les musiciens cités ici. Et comme l’est tout autant, Julien Palomo, bienveillant et avisé producteur de si belles galettes.

Les CD’s Improvising Beings sont distribués par Orkhêstra

Luc BOUQUET

Willem BREUKER KOLLEKTIEF

ANGOULEME 18 mai 1980

FOU RECORDS FR CD09/10

Dist. Improjazz

                  Jean Marc Foussat vient de nous sortir un Breuker de derrière les fagots enregistré dans l’un des festivals qui eut une vie brève à Angoulême mais très créative.

                  Comme le souligne l’ami Jean Buzelin, le Kollektief avait perdu le corniste Jan Wolff et Andreas Altenfelder n’était pas encore arrivé de DDR. Il enregistrera dans "In Holland" en avril/mai 1981 – petite erreur de JB, "Pale Fire" a bien été présent dans "In Holland" (BVHaast 042).

                  Ce concert a du être une sacrée partie si l’on en juge le déroulement par un WBK en folie, avec un "Big Busy Band" de 18 minutes fait de reprises, d’arrêts, de déconnage, parodie des big bands swing des années trente. Ensuite cette marche où, sur fond d’orchestre, Willem au soprano étire, décale et salit le son de l’instrument. Et puis "Tango Superior", "Flat jungle" au piano seul par Henk de Jonge, extrait de la bande son du film de Johann Van der Keuken, « De platte Jungle", tourné dans les îles de la mer des Wadden ; un morceau de Boy Raaymakers jamais rejoué, "La Défense" où Bob Driessen pousse au baryton, suivi du jeune Maarten Van Norden au ténor. Puis le très Elligtonnien "Sentimental Journey ». Autre compo de Willem jamais rejouée, "Bobbert" qui devait être théâtrale et incontestablement désopilante, les rires des spectateurs étant très présents. Il est vrai que dix ans après le WBK, bien qu’encore très drôle sur scène, jouait de façon plus sérieuse, quelques gags étaient encore d’actualité. "Acro" est une pièce ultra rapide où Arjen Gorter (walking basse) entraine l’ensemble. Hyper festif ! et solo enlevé de Rob Verdurmen. Composition de Kurt Weill, l’un des compositeurs qui inspira beaucoup Breuker, "Song of Mandalay" joué et rejoué par le WBK sur un tempo d’enfer. Les trombones sont en pointe, ça "tailgate" dur ! A la fin qui n’en finit pas, rappels enthousiastes, "Flessenlied", le "Postdamer Stomp" joué à Mont St Aignan trois ans plus tôt (« On tour", BVHaast 020), New-Orleans en diable, fanfare totalement braque, Bernard Hunnekink chorusant à la manière d’un Kid Ory suivi par un Breuker déchainé au ténor ; enfin, "I believe", ballade, tendresse, jazz classique, moderne et free.

Il va sans dire que ce double cd est absolument indispensable. Nous espérons qu’après avoir exhumé le trio Kowald – Lazro – Nozati et le quartet Bailey – Léandre – Lewis – Parker, Jean Marc Foussat a encore quelques bandes à publier. Dépêches toi, nous vieillissons.

Serge PERROT

 

D’autres nouveautés

au catalogue :

*Howard Riley/Jaki Byard : R&B Slam 2100 – enregistré live en 1985.

*Improgressive : Primo Slam 564 (reprise de morceaux de Matching Mole, Caravan, Kevin Ayers, Gong, Soft Machine… par le duo Errico de Fabritiis / Alberto Popolla)

*Paul Dunmall / Tony Bianco Homage to John Coltrane Slam 296 (double) – 3° volume.

*Mats Gustafsson & Nu Ensemble : HIDROS 6 – 2 LPs, 5 CDs, 1 DVD, livret 24 pages.  (80 € ).

 


 Elina DUNI QUARTET

DALLËNDYSHE

ECM – 470 9282

Elina Duni (voc), Colin Vallon (p), Patrice Moret (b) et Norbert Pfammatter (d)

Sortie le 27 avril 2015

La chanteuse suisse d’origine albanaise Elina Duni crée son quartet en 2005, avec Colin Vallon au piano, Patrice Moret à la contrebasse (qui a remplacé Lukas Traxel) et Norbert Pfammatter à la batterie. L’Elina Duni Quartet sort Baresha (2008) et Lume Lume (2010) chez Meta Records, puis Matanë Malit (2012) et Dallëndyshe chez ECM.

                  Dans Dallëndyshe, Duni continue sa relecture du répertoire traditionnel avec douze chansons tirées du folklore albanais, mais aussi de la diaspora albanaise avec des chants arbëresh d’Italie et arvanites de Grèce, ainsi qu’un titre signé Isak Muçolli.

                  Les chansons folkloriques (« Bukuroshe »), rythmées (« Ti ri ti ti klarinatë ») et teintées d’accents moyen-orientaux (« Ylberin ») ou de glissando (« Kur të pash+e »), apportent une touche de couleur dans l’atmosphère plutôt sombre de Dallëndyshe – il est vrai que l’exil, thème du disque, se prête davantage au drame qu’au comique... Timbre velouté (« Delja rude ») et doux (« Dallëndyshe »), parfois aérien (« Sytë »), avec les intonations si typiques de la musique des balkans (« Unë në kodër, ti në kodër »), la voix de Duni est incontestablement séduisante. Réfléchie et profonde, elle évoque des chants religieux (« Dallëndyshe »),  des incantations (« Nënë moj »), des berceuse (« Unë do të vete »)… Le jeu de piano lyrique (« Delja rude ») et fringant (« Fellënza ») de Vallon met d’autant plus en relief le chant de Duni, qu’il sait glisser avec habileté des effets rythmiques – ostinato dans « Sytë », ligne minimaliste dans « Ylberin », contre-chants dans « Bukuroshe » – et sonores – piano préparé (« Unë në kodër, ti në kodër »), jeu dans les cordes (« Nënë moj »)… Quant à Moret et Pfammatter, ils forment une section rythmique élégante (« Unë do të vete ») et discrète (« Sytë »), souple (« Fellënza ») ou emphatique (« Kur të pashë »), mais toujours subtile, à l’instar de la pédale de contrebasse dans « Kur të pashë » et des contrepoints rythmiques de la batterie de « Taksirat ».

                  L’Elina Duni Quartet poursuit son exploration du folklore albanais sous le prisme d’un jazz world raffiné.

Bob HATTEAU 

DAY & TAXI

ARTISTS

Percaso

Christoph Gallio : saxophones / Silvan Jeger : b / David Meier : dr

 

                  Deux CD pour nous rappeler que Day & Taxi tient bon. Depuis 1988 précisément. Et si Silvan Jeger et David Meier ont remplacé Christian Weber et Dieter Ulrich, Day & Taxi n’a rien perdu de son mordant, bien au contraire. Il faut dire que Christoph Gallio, saxophoniste tous terrains (belle fluidité sur le difficile C-Melody Sax) est un souffleur singulier. On le savait mais chaque nouveau disque nous le confirme. Hors des phrasés d’école, il bourlingue libre et déterminé : petits arrangements avec l’harmonie, étranglements free, nervosité contenue, le saxophoniste compose des thèmes secs et rebondissant. Formats courts formant suite, le jazz se décadre, trouve une nouvelle genèse. Un jazz in opposition en quelque sorte. Réjouissant.

Luc BOUQUET

Andy EMLER MEGAOCTET

OBSESSION 3

Label La Buissonne / Harmonia mundi

Laurent Blondiau (tp), Philippe Sellam, Guillaume Orti (as), Laurent Dehors (ts), François Thuillier (tu), Andy Emler (p, dir), Claude Tchamitchian (cb), Eric Echampard (dm), François Verly (perc). 16-17 décembre 2014.

                  Déjà – ou plutôt seulement – le septième album du MegaOctet d’Andy Emler (voire le huitième si l’on considère le DVD On Air de 2007 publié sous le seul nom d’Andy Emler) ! On y retrouve les fidèles des fidèles (François Verly, Philippe Sellam), des fidèles (Laurent Dehors, François Thuillier, Claude Tchamitchian, Eric Echampard) et le dernier arrivant (Laurent Blondiau). Depuis 1989, date de publication de l’opus 1 du « Mega » (comme disent les familiers), année où je découvre en live la première mouture de ce big smalltet à Amiens, je n’ai cessé de suivre à la trace la production emlerienne. Enthousiasmé alors par l’énergie et l’invention proprement inouïes qui m’avaient transporté, je n’ai cessé depuis d’être impressionné par les travaux de cette formation atypique. Une fois de plus, je ne suis pas déçu. J’y retrouve les qualités que j’apprécie depuis le début. En premier lieu, le brassage des styles et des genres dont on perçoit de loin en loin quelques échos. Les ayant assimilés, il a su en dépasser les effets de surface pour les transcender sous la forme d’un art qui lui est propre. Ainsi, quelques secondes suffisent-elles pour deviner qu’il s’agit d’une musique d’Andy Emler, ce qui est la marque des Grands. J’aime aussi l’éthique d’Andy Emler. Son artisanat furieux est toujours d’orfèvre : jamais de laisser-aller ou, tout au contraire, de rigorisme sec. Sa musique généreuse trouve un équilibre inédit entre exécution de la musique d’un seul (la sienne) et prises d’initiatives individuelles laissées à l’appréciation de ses partenaires. Le pupitre d’altos est à cet égard révélateur : d’un côté Philippe Sellam, saxophoniste dont Charlie Parker, Cannonball Adderley, Phil Woods ou Kenny Garrett  constituent quelques-unes des racines importantes de son arbre généalogique musical (mais pas que, cf. son grand solo sur « Tribalurban 2 ») ; de l’autre, Guillaume Orti (qui remplace Thomas de Pourquery, ou plus exactement qui retrouve la place qu’il occupait déjà au sein du MegaOctet en 2006 sur West in Peace), l’un des membres fondateurs de Kartet et du collectif Hask, explorateur de la texture versé dans l’improvisation libre. Obsession 3 prouve une nouvelle fois qu’entre les doigts et la pensée d’un artiste, la contrainte vaincue par le travail et l’expérience se mue en œuvre véritable. Tandis que toutes les pièces du disque précédent avaient été élaborées à partir de la note mi, comme son titre l’indiquait, E Total (E comme Emler, bien sûr), l’entièreté des compositions a cette fois été conçue à partir d’une métrique à trois temps, et ce dans toutes ses déclinaisons : binaire, ternaire, rock, funk, afro… Bien sûr, Andy Emler s’ingénie à en flouter les contours trop évidents, à insérer ici ou là un temps supplémentaire pour dérouter l’auditeur. On remarque également des allusions à des valses célèbres, comme celle parfois dite « du petit chien » (op. 64 n° 1) de Chopin dans « Trois Total » (au cours de la deuxième minute) – celle-ci contrepointée au tuba par l’incipit de J’ai du bon tabac, qu’Andy Emler s’amuse à cacher depuis l’origine du MegaOctet. Cette intertextualité se retrouve d’ailleurs au niveau des titres d’Obsession 3, « La Megaruse » renvoyant à « La régamuse » d’un disque antérieur du MegaOctet, Crouch, Touche, Engage (je n’ai pas comparé, mais il est fort à parier que des éléments de l’un doivent se retrouver dans l’autre, variés). Dans cette remarquable pièce, Laurent Dehors se fait d’ailleurs pharoahsandersien, voire aylerien ! Jouissives à l’audition, l’ensemble des partitions ici interprétées, toutes d’une grande difficulté, doivent être jouissives à jouer pour les instrumentistes de haut vol qui composent le MegaOctet. Pour autant, la difficulté n’est jamais prisée pour elle-même. Elle apparaît en effet toujours comme un moment nécessaire en parfaite cohérence avec la trame musicale générale. De même, sans que cela paraisse artificiel, Andy Emler parvient à mettre tour à tour en valeur les solistes qui composent son orchestre. Parmi ceux-ci, le tubiste François Thuillier occupe une place sans cesse plus essentielle dans le monde d’Andy Emler (cf. son solo sur « Doctor Solo », ou le disque Tubafest sorti récemment). En s’éloignant de la perspective esthétique occidentale – celle de « l’artiste » qui fait « un(e) (chef-d’)œuvre » –, l’essentiel se trouve davantage dans l’énergie partagée, celle-là même que l’on sent circuler au sein du groupe, celle-là aussi qui parvient jusqu’à nous en dépit grâce à ce médium du disque compact. Ecoutez le MegaOctet ! Allez écoutez Andy Emler en concert ! Vous n’en reviendrez pas !

Ludovic FLORIN 

Label AYLER

Dist : Improjazz & Orkhêstra


 KILLING SPREE

KILLING SPREE

Matthieu Metzger : sax / Sylvain Daniel : b / Grégoire Galichet : dr

                  Jazz-Metal, Punk-Jazz (je croyais qu’ils savaient pas jouer les punkeux) ou zornerie mal digérée ? Ou alors, autre chose ? Ce que je sais c’est qu’ils maîtrisent parfaitement la situation nos amis. Nos amis, ce sont Matthieu MetzgerSylvain Daniel et Grégoire Galichet. Ils ont le diable dans la peau. Ils ont le diable dans les doigts. Ils ne connaissent pas la petite cuillère. Ils savent hacher sec, trancher sans anesthésie. Leurs riffs, leurs rythmes ne comprennent que ce terme : bifurquer. Non pas une fuite mais une nature première : ne pas s’installer. Ils ont de la suite dans le chaos, nous font comprendre que le jazz est un peu passé par là. C’est couillu, hystérique parfois, mordant toujours. Nous on connait la chanson mais qu’en pensent les amateurs de métal ou de punk ? Là, est la question.  

Sylvaine HELARY

SPRING ROLL / PRINTEMPS

Sylvaine Hélary : fl-v / Antonin Rayon : p-synt / Hugues Mayot : sax-cl / Sylvain Lemêtre : dr-perc

                  Il faudra sans cesse revenir sur Printemps. Printemps : éclosion des passions, éclosions des révoltes. Printemps : printemps arabe, printemps érable, printemps des chocs, rite of spring. Un leitmotiv demande l’échappée. Saxophone et flûte s’associent en dissonances-dissidences, martèlent quelques tendres provocations. Ceci est chose de beaux artisans : en attestent ces ateliers sonores aux stridences graves. Puis la parole, le verbe, l’assemblage. Puissance de la parole sur la musique et la musique n’est plus. Puis revient (saxophone en gémissement moléculaire). Puis à nouveau la parole, le débroussaillage. Cut. Il faudra revenir sur ce Printemps.

                  Il faudra sans cesse revenir sur Spring Rool. Il faudra revenir sur ces contrepoints west-coast (flûte-saxophone, saxophone-piano) virant rapidement en inquiétude sourde. La  valse pourra être décalée, tragique. Les turbulences seront de courtes durées mais toujours s’intercaleront de riches contrepoints.

                  Il faudra sans cesse revenir à Sylvaine Hélary, compositrice  aux mille reflets et improvisatrice trop inédite ici. Et l’on reviendra sur ses irréprochables partenaires : Antonin RayonHughes MayotSylvain Lemêtre. Oui, on y reviendra.

Luc BOUQUET

Terence BLANCHARD

BREATHLESS

BLUE NOTE

Sortie le 15 juin 2015 

Depuis ses débuts discographiques, en 1984, Terence Blanchard a sorti pas loin d’une trentaine de disques pour divers labels, dont Columbia. En 2003, le trompettiste rejoint Blue Note pour l’album Bounce, qui sera suivi de Flow (2005), A Tale of God's Will (A Requiem for Katrina) (2007), Choices (2009) et Magnetic (2013).

Pour Breathless, Blanchard s’appuie sur l’E-Collective, un quartet électrique qu’il a monté avec le claviériste Fabian Almazan (le seul déjà présent sur Magnetic), le guitariste Charles Altura, le bassiste Donald Ramsey et le batteur Oscar Seaton. Blanchard invite également PJ Morton pour chanter trois morceaux et son fils, T. Oliver Blanchard Jr., alias JRei Oliver, pour des exercices de spoken word.

Blanchard a composé huit des treize morceaux, Almazan et Oliver en signent deux et la formation reprend également "Compared To What" de Gene McDaniels, popularisé par la version de Les McCann et Eddie Harris au Festival de Montreux en 1969, le tube country "I Ain’t Got Nothin’ But Time" d’Hank Wiliams et "Midnight" du groupe de rock britannique Coldplay.

Rythmique grondante ("Talk To Me"), funky ("Compared To What"), binaire efficace ("Soldiers"), riffs de basse sourds ("Confident Selflessness"), décors synthétiques ("Cosmic Warrior"), guitare wawa ("Soldiers"), effets électriques en tous genres avec échos ("Everglades", "Midnight") et réverbération ("See Me As I Am") à souhait, fins fondues ("Breathless"), chansons R&B ("Shutting Down", "I Ain’t Got Nothin’ But Time"), écrin classieux pour les mots d’Oliver ("Samadhi")… En dehors de "Tom & Jerry", dans lequel la guitare et le piano se livrent une course-poursuite presque mainstream, Blanchard et E-Collective s’aventurent résolument sur le terrain de la variété jazzy.

Breathless s’inscrit dans la continuité du jazz rock, pas si loin de certaines expérimentations de Miles Davis, une fusion entre funk, R&B et jazz.

Bob HATTEAU

Sur 3 disques Intakt

  

Julian SARTORIUS

ZATTER

INTAKT

Julian Sartorius : perc

                  On imagine l’atelier de Julien Sartorius bien encombré. D’ailleurs Zatter ne signifie-t-il pas désordre. Pour ce batteur multi-genre (Co Streiff, Christoph Erb, Sophie Hunger), la récupération d’objet doit être une préoccupation majeure. Alors, à défaut de voir, on écoute.

                  Deux axes prédominent ici : le premier existe autour de la percussion pure, le second préfère débusquer des sons et ne pas se préoccuper du rythme. Reste néanmoins dans ce dernier cas, le souci d’entretenir et de ne pas casser l’impulsion initiale et, le plus souvent, à l’amener sur le chemin des transes légères. Nous avons droit ici à de petites pièces totalement autonomes les unes des autres. On y croisera des moteurs lancinants, des animaux venus d’autres mondes, des barrissements mystérieux, de fines baguettes sur de fins tambours, de curieux gongs, une procession animée, des casseroles en ébullition. Et toujours, on imaginera ces bibelots réverbérants. Oui, il manque vraiment l’image… 

Andreas SCHAERER – Lucas NIGGLI

ARCANUM

Intakt

Andreas Schaerer : v-elec / Lucas Niggli : dr-perc

                  Mais pourquoi n-ai-je pas écouté-chroniqué ce disque plus tôt ? Les solos voix-percussions ne courent pas les rues pourtant… Allez savoir…

                  Tout commence par un zapping intrépide entre voix délurée et percussions affolées. On se croirait dans le Naked City de Zorn. Mais Andreas Schaerer n’est pas Yamatsuka Eye et Lucas Niggli n’est pas Joey Baron : tous deux possèdent plein d’inouïs dans leur sac à malices. Dès la deuxième plage, l’on comprend que les tableaux vont se diversifier, s’intensifier. La voix va se radoucir, le batteur va caresser le métal de ces cymbales avec tendresse et précision. Maintenant le chant se dédouble et c’est l’Afrique des songes qui apparaît. Viendront les jungles luxuriantes, les chuchotements partagés, les unissons poreux, les voix de gorge, des colères vocales, des pygmées Aka, une grosse caisse détendue à l’extrême et des toms tendus jusqu’au déchirement. Nous aurons l’aube et le crépuscule. Nous aurons un grand bonheur. Et dire que j’ai failli passer à côté. 

Stephan CRUMP – Mary HALVORSON

SECRET KEEPER

INTAKT

Orkhêstra

Stephan Crump : b / Mary Halvorson : g

                  Deuxième conversation intime pour Stephan Crumb et Mary Halvorson. La pluie tombant sur le studio leur sert d’écrin. De cette boite ne suinte que tendresses et connivences. Mary plaque l’accord, le replaque, en trouve un autre. Son jeu est dépouillé à l’extrême. Elle fait confiance à son partenaire et elle a raison. Le contrebassiste aime les grands espaces, ne se gène pas pour les arpenter. Tout les deux savent ce que veut dire dépouillé. Mary ne peut se passer de ses effets : elle module, prend la polyphonie, l’entoure de sa clarté. Et toujours l’accord de se plaquer avec conviction. Voici maintenant une guitare fourmi et un archet bienveillant : la première abonde, le second pense et joue walking. Ainsi, ils s’accolent et ne jurent que par la proximité. Beau disque, tout simplement.

Luc BOUQUET

Anne QUILLIER 6Tet

DAYBREAK

LABEL PINCE-OREILLES 005/1

Pierre Horckmans (cl, bcl), Aurélien Joly (tp, bg), Grégory Sallet (as, ss), Anne Quillier (kbd), Michel Molines (b) et Guillaume Bertrand (d).

Sortie en janvier 2015 

A chaque région, sa scène jazz : Rhône-Alpes a, entre autre, la chance d’héberger Anne Quillier. Ancienne élève du conservatoire de Chambéry, la pianiste fait partie du collectif Pince-Oreilles. Outre Watchdog, un duo avec le clarinettiste Pierre Horckmans, et Blast, un trio avec Horckmans et le batteur Guillaume Bertrand, Quillier anime également un sextet depuis 2011. Daybreak est le premier disque de cette formation, publié par le label du collectif. A Horckmans et Bertrand, s’ajoutent Aurélien Joly à la trompette et au bugle, Grégory Sallet aux saxophones alto et soprano et Michel Molines à la contrebasse.

Daybreak, un mot souvent employé par les musiciens de jazz et de blues, est un bel hommage à l’éclectisme : de Jimmy Smith (disque homonyme de 2002) à Frank Sinatra (chanson éponyme de 1963), en passant par Dave Burrell et David Murray (1989), mais aussi Pat Metheny (New Chautauqua – 1979), sans oublier le « Daybreak Express » de Duke Ellington… Huit des neuf morceaux sont signés Quillier et « Lost Continuum » est d’Horckmans. « Chanson Épique pour les superhéros injustement méconnus » est judicieusement dédié à l’auteur du neuvième art, Manu Larcenet, notamment créateur de la série culte… Blast. Quant à « Dance With Robots », Quillier le dédicace à son confrère Vijay Iyer.

Les mélodies sont séduisantes (« Last Flight »), les rythmes expressifs (« Lost Continuum »), les harmonies modernes (« La longue ascension ») et le sextet sonne comme une fanfare gaiement nostalgique (« Chanson épique… »), quelque part entre Carla Bley (« Hymne obsédant ») et Bruno Régnier (« Lignes troubles »). Remarquablement habile, la construction des morceaux mise sur des ruptures d’intensités sonores (« Dance With Robots »), des changements de climats  (latin et klezmer dans « Aaron’s Piece ») et des contrastes entre unissons (« Lost Continuum »), pédales (« Hymne obsédant »), ostinatos (« Ondes de choc ») et contrepoints (« Lignes troubles »). Même si Quillier laisse suffisamment d’espace pour que les musiciens prennent des chorus, l’entrelacs des voix et l’organisation plutôt verticale de la musique mettent en avant le groupe, plutôt que les solistes.

Aux manettes de son 6Tet, Quillier sait parfaitement doser réalisme et abstraction, tension et subtilité : Daybreak est une réussite… un point du jour étincelant !

Bob HATTEAU

Joel HARRISON

MOTHER STUMP

Cuneiform

Orkhêstra

Joel Harrison : g / Michael Bates : b / Jeremy Clemons : dr + Glenn Patscha : claviers

 

                  Quelqu’un vénérant à ce point Paul Motian et Leonard Cohen ne peut être totalement mauvais. Ici, la preuve. Joel Harrison est guitariste. Son jeu ne cherche pas à épater. Pour le côté guitar-heroe, on repassera donc. Bien sûr, on trouve parfois quelque flexion hendrixienne dans son jeu et quelques accents friselliens viennent parfois se nicher au cœur de ses mélodies. Mais Harrison recherche (et ses petits camarades itou) la clarté, l’évidence des lignes.

Le répertoire vise large : Paul Motian (deux versions de Folk Song for Rosie), Leonard Cohen (Suzanne), Buddy Miller (Wide River to Cross), Donny Hathaway (I Love You More Than You’ll Ever Know), George Russell (Stratusphunk) sans oublier quelques-unes des compositions du guitariste (RefugeDo You Remember Big Mama Thirnton ?). Soit jazz, folk, americana et autres variantes maintes fois rencontrées ailleurs. Et aussi –et surtout- un amour du blues qui ne quitte jamais le guitariste. Un disque regorgeant de simplicité et d’intensité. Pourquoi ? Sans doute ce petit surplus d’âme qui fait la différence.

Luc BOUQUET