Chroniques de disques
Octobre 2015

 Michael BISIO

ACCORTET

RELATIVE PITCH

Kirk Knuffke : cornet

Art Bailey : accordéon

Michael Bisio : contrebasse

Michael Wimberly : batterie

                  Michael Bisio (en couverture d’Improjazz en janvier 2005 à l’occasion d’un entretien avec Marc Chaloin, puis sujet d’un reportage en 2014), nous propose avec « Accortet » une ode à la joie de vivre, avec le concours de Michael Wimberly (ancien complice de Bisio auprès de Charles Gayle), de Kirk Knuffke (le cornettiste qui monte, on comprend pourquoi à l’écoute de Livin’Large C&B en duo avec le contrebassiste) et de l’accordéoniste Art Bailey, que je découvre à cette occasion. Le premier titre fait l’effet de saines fragrances humées en un clair matin d’été ; les éléments constitutifs de cette musique circulent de bon gré dans l’atmosphère, tels des abeilles esquissant un délicat ballet de fleur en fleur, dans un bocage dont l’enivrante abondance s’étend jusqu’à l’horizon. I want to do to you what spring does to cherry trees confirme cette tendance pastorale. Un tel fourmillement d’allégresse, de telles explosions de couleurs peuvent étonner de la part d’un résident de New York plus habitué aux gratte-ciels, studios de répétition sans fenêtre et autres concerts nocturnes dans des bars confinés qu’à la contemplation des saisons dans les vastes plaines ! Triomphe de la poésie et de l’imagination, ou maintien de la connexion avec Dame Nature ? Nul besoin d’élucider ce mystère, ni d’opposer les deux hypothèses… Entre une Giant Chase (course-poursuite géante) aussi animée que son titre le suggère, un clin d’œil à Sun Ra (l’accordéon de Bailey se chargeant alors d’évoquer les claviers lunatiques du gourou de Philadelphie), une élégie pour Charles Mingus (que Bisio composa dès 1982) et un salut confraternel à Henry Grimes, le programme déroule bien des charmes. Chacun apparaît sous son meilleur profil grâce à la prise de son intimiste et chaleureuse de Jim Clouse, et le jeu du leader se signale une fois encore par une étonnante combinaison de puissance et de réserve. Il faut saluer Relative Pitch pour son soutien à une telle entreprise, sans étiquette sinon celle d’un jazz bien vivace et affranchi de toute contrainte. Car cette musique ne répond à aucune commande, ne résulte d’aucun calcul, ne souscrit à aucune routine : la session a été organisée et produite de manière indépendante par Michael Bisio, qui n’a cherché à la publier qu’une fois l’enregistrement et le mixage finalisés. Cette absence totale de dilution permet de se trouver au plus près de l’état d’esprit du compositeur, personnalité attachante et d’une grande douceur de caractère, partenaire paradoxal de soufflants et cogneurs titanesques tels que Gayle, Joe McPheeIvo Perelman et Matthew Shipp, qu’il complète idéalement et avec lesquels il partage un goût pour les décollages azurés. Le digipack est illustré par une photo du quartette signée Peter Gannushkin.

David CRISTOL

Label TUM

distribution : Orkhêstra 

  

Wadada LEO SMITH

THE GREAT LAKES SUITES

Wadada Leo Smith : tp / Henry Threadgill : as-fl / John Lindberg : b / Jack DeJohnette : dr

 

                  Ah les vieux amis ! On les perd parfois de vue (ici d’oreille) mais ils reviennent toujours un jour ou l’autre. Parce que l’on aimerait avoir de leurs (nos) nouvelles ou parce qu’ils nous manquent cruellement, ils restent et demeurent nos vieux amis. Nos vieux amis du jour se nomment Wadada Leo SmithHenry ThreadgillJohn Lindberg et Jack DeJohnette. On en conviendra : un quartet rassurant. On ne leur demande pas de miracle mais on sait que la déception est écartée. Et ce que l’on demande c’est précisément cela : être ces vieux amis, conteurs de souffles et d’élans. Et c’est précisément ce qu’ils sont ici.

                  Prenant source auprès des cinq grands lacs de la frontière américano-canadienne (le lac St. Clair qui ne l’est pas encore  se voit récompensé par la meilleure composition-interprétation du quartet), The Great Lakes Suites se décline en deux CD. Jack DeJohnette est beaucoup moins envahissant que d’ordinaire, limite enthousiasmant (Lake St. Clair). Son chorus sur les cercles de ses fûts rallie tous les suffrages. John Lindberg est un contrebassiste trop méconnu : archet véloce ou mordant les graves, on se demande combien de temps il faudra pour que l’on reconnaisse enfin son grand génie. Henry Threadgill avance au pas, fait espérer quelques montées démoniaques et, le plus souvent, stationne en une contemplation prégnante. Quant à Wadada, que rajouter de plus ? l’art milesdavisien consistant à ne dire l’essentiel qu’en peu de notes trouve ici un territoire fertile. Chaque note, chaque inflexion  vient de loin, n’est jamais hasardeuse ou puérile. Placidité, science des espaces, des silences, je n’échangerai pour rien au monde mes vieux amis contre les nouveaux petits princes de papier glacé.  Se laisser embarquer sur les grands lacs par ces quatre magiciens, c’est beaucoup plus que retrouver de vieux amis : c’est léviter  dans les eaux claires des beautés dévoilées.

Henrik Otto DONNER & TUMO

AND IT HAPPENED

Henrik Otto Donner : comp-cond / Juhani Aaltonen : ts-fl / Johanna Iivanainen : v / Mikko Hassinen : cond + TUMO

 

                  Le jazz finlandais n’a aucun secret pour vous : rendez-vous au prochain paragraphe. Le nom d’Henrik Otto Donner ne vous évoque absolument rien : le chroniqueur est là pour vous éclairer. Né en 1939 et décédé en 2013 (soit quelques mois seulement après cet enregistrement), HOD fut un trompettiste de jazz apprécié en Finlande avant de devenir ingénieur du son, producteur, compositeur et bien sûr chef d’orchestre (il dirige ici la section de cordes de cet enregistrement).

Evacuons d’emblée les plages chantées (voix indigente, enfantine, monocorde et sans saveur) pour s’attarder sur les compositions dans lesquelles officie le saxophoniste ténor Juhani Aaltonen. Soyeux quand il suit la partition -il s’en évade parfois- ou improvisant quelques réjouissances soniques, Aaltonen est un soliste inspiré et inspirant. Et c’est ainsi que le TUMO peut varier ses effets (on frôle le Giant Steps de Trane dans Have Me, Hold Me) puis s’engouffrer avec bonheur dans les doux méandres des compositions du regretté Henrik Otto Donner. Comme toujours chez TUM : magnifique livret, liner notes soignées, etc…etc…

Juhani AALTONEN

TO FUTURE MEMORIES

Juhani Aaltonen : ts-fl-bfl / Iro Haarla : p-harp / Ulf Krokfors : b / Ville Herrala : b / Reino Laine : dr / Tatu Rönkkö : perc

                  Où l’on retrouve Juhani Aaltonen. Et surtout, ne lui demandez pas de taire son lyrisme : ce serait lui faire injure. La filiation Trane (celui de Crescent) / Lloyd (et pas uniquement à cause de la flûte) saute immédiatement aux oreilles ici. Sur des compositions contemplatives d’Anti Hytti, le saxophoniste nous offre son souffle doux et soyeux, un souffle s’éraillant parfois à la manière des vieux chanteurs de cante jondo.

Qui plus est, Juhani a su parfaitement s’entourer : Reino Laine, batteur coloriste quand il le faut, batailleur quand la musique le serre ; Ulf Krokfors et Ville Herrala, contrebassistes inspirés par quelques vifs ancêtres (Haden et Garrison pour le pas les nommer) ; Tatu Rönkkö, percussionniste sensible même si trop effacé sans oublier la pianiste et harpiste (tiens, tiens, un hasard ?) Iro Haarla, experte en tensions soutenues. En suspension avant soudain et imprévu décollage, la musique de ce combo me réjouit au plus haut point. Si ce disque avait été signé par quelque petit prince de papier glacé, on aurait crié au génie. Mais que l’on se rassure : avant d’arriver à concilier autant d’intensité et de profondeur…et bien… les poules auront des dents. Et nos petits princes seront depuis longtemps oubliés. Magnifique !

 

Kalle KALIMA & K – 18

BUÑUEL DE JOUR

Kalle Kalima : g / Mikko Innanen : as / Veli Kujala : acc / Teppo Hauta-aho : b-perc

                  Après Kubrick et Lynch c’est à Buñuel que s’intéresse Kalle Kalima. On reconnaîtra donc au guitariste une cinéphilie de bon aloi (Godard la prochaine fois ?). Bien sûr, on cherchera les correspondances entre le cinéaste et le compositeur. Et bien sûr, on en trouvera : éclats et saillies dans le récit, humour absurde et obsessions en pagaille, étrangetés assumées, paranoïa blousante, art du rebondissement surréaliste.

                  A l’aide d’un saxophoniste expert en dérapages crispants, d’un contrebassiste bienveillant et d’un accordéoniste omniprésent, Kalima multiplie les pistes : klezmer patraque, télescopages harmoniques, mélodies s’enchevêtrant jusqu’au vertige, ruche bourdonnante, cris d’effroi… Autant de formes s’allumant les unes après les autres sans jamais que n’apparaissent ennui et indigestion.. Le fantôme de la liberté en quelque sorte.

Luc BOUQUET

Stan TRACEY

ALONE AND TOGETHER WITH MIKE OSBORNE.

LIVE AT WIGMORE HALL 1974

Il y a quelques années on pensait que le label Cadillac records avait cessé ses activités et pourtant après avoir réédité l’an dernier un double cd consacré à Johnny Dyani, le label fête l’été si l’on peut dire avec une nouvelle réédition cette fois consacrée à Stan Tracey et Mike Osborne. Je ne me risquerai pas ici à écrire la biographie de Stan Tracey, elle existe déjà et de plus cela prendrait trop de temps. Mais pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas ce pianiste, retenez simplement qu’il était l’un des musiciens les plus respectés, considéré comme l’un des pères du jazz moderne anglais, Tracey a embrassé le classicisme autant qu’une certaine avant garde sans pour autant perdre son âme. Musicien à l’évidence très doué, il était aussi remarquable en leader ou en side man et même si sa discographie est assez fournie, cette réédition s’avère être bien davantage qu’un album de plus.

                  Il s’agit d’un double cd dont le premier reprend en fait un lp qui était sorti à l’époque déjà chez Cadillac. Il s’agit d’une performance en solo, une longue pièce d’environ 40 minutes intitulée « Eighty one plus one ». A ce moment de sa carrière Tracey sans renoncer à ses premières influences, se tourne néanmoins un peu vers l’avant garde. Tout en restant très mélodique et attaché aux structures, il fait évoluer son interprétation des thèmes. Ainsi cette pièce décrite par son auteur comme étant improvisée sans idée préconçue est marquée par une grande liberté d’exécution  mais aussi une vraie rigueur, Tracey sait toujours ou il va. De fait on ne peut identifier aucun thème mais jamais le musicien ne se perd dans un manque d’inspiration, c’est même le contraire. On est frappé par la rapidité avec laquelle il peut abandonner une idée qui vient de surgir. Régulièrement on se prend à souhaiter qu’il développe l’amorce d’un thème qui vient d’apparaître que déjà il passe à autre chose dans une transition qui semble totalement naturelle. Introduisant un rythme et le développant, Tracey l’accélère ensuite pour le conclure dans une sorte d’explosion un peu free mais les dérapages sont toujours contrôlés et on ne frôle même pas la cacophonie que déjà le tempo s’est calmé et le musicien aborde une phase introspective très calme. On est véritablement bluffé par l’abondance d’imagination dont il fait preuve, durant ces quarante minutes il n’y a pas un moment d’essoufflement, Tracey ne court vraiment pas derrière l’inspiration. Son jeu est délicat mais ferme et l’enregistrement a été très bien remasterisé.

                  Le second cd nous propose un enregistrement inédit jusque alors. Il s’agit de la seconde partie du même concert mais Tracey est rejoint par Mike Osborne. Là encore c’est une  longue pièce improvisée qui s’intitule « Two part intention ».  Avant même l’écoute, ce second cd suscite la curiosité de par la simple présence d’Osborne. Ce saxophoniste dont la carrière a été assez brève mais bien documentée est presque devenu une légende du jazz anglais. Bien mal avisés ceux qui l’identifient comme sous influence d’Ornette Coleman. Si dans certains de ses enregistrements en trio, il a pu faire penser à Coleman, il ne faut néanmoins pas passer à côté de sa personnalité musicale. Osborne avait un son à la fois puissant et très contrôlé, tant à l’alto qu’au soprano, les aigus ne lui échappaient jamais, de plus il abondait d’idées. C’est le cas dans ce « two part intention » qui est une improvisation reposant majoritairement sur le rythme. Au début Tracey suggère le rythme en l’étoffant petit à petit et Osborne construit ses solos sur cette grille de lecture proposée par le pianiste. On se dit alors que Tracey semble se concevoir comme le side man du duo mais à force d’incursions il prend une place de plus en plus importante. Comme dans le premier morceau, le rythme peut se ralentir de temps à autres mais les passages plus calmes sont moins nombreux. Dommage d’une certaine manière car lors de ces brefs moments Mike Osborne montre toute sa capacité à occuper un espace apaisé avec une grande sensibilité. Dans ces moments là, la voix de son alto est tout aussi captivante que dans les phases plus engagées. Là aussi le son est parfait et il ne s’agit pas d’une vieille bande qui aurait dormi pendant trente ans dans un grenier. Cette réédition occupe donc une place de choix dans l’histoire du jazz anglais. Elle illustre à merveille cette « avant garde structurée » comme on pourrait la décrire, incarnée par des musiciens comme John Surman, Kenny Wheeler  ou Harry Beckett. Une fois la première écoute de ce « live at Wigmore hall 1974 » achevée, j’attendais avec impatience le moment d’une seconde écoute, c’est un signe non?

Olivier DELAPORTE

THE REMOTE VIEWERS

PRESENT PITFALL

RV12

Orkhêstra

David Petts : ts / Caroline Kraabel : as-bs / Adrian Northover : ss-sps-as / John Edwards : b / Mark Sanders : dr / Rosa Lynch-Northover : synt

                  Je sais, je sais : le boss vous a déjà dit tout le bien qu’il fallait penser du dernier Remote Viewers. Mais voilà, dès qu’un disque de mes extra-lucides préférés arrive de par chez-moi, je ne peux rien faire d’autre que d’en rajouter une couche. Oui, je suis un inconditionnel : j’ai suivi le parcours de nos étonnants britanniques depuis le début et si je regrette toujours le départ de Louise Petts, je ne peux qu’applaudir des deux mains ce combo poil à gratter de la scène anglaise. Quand tant de groupes se contentent de reproduire, eux innovent.

                  Troisième tome d’une trilogie basé autour des romans noirs, Pitfall regorge d’étrangeté : riffs empoisonnés et piano obsessionnel, minimalisme noir et venimeux, axe répétitif et saxophones fébriles, archet souverain, tout l’alphabet des RM se trouve ici déployé. Compositions à plusieurs étages, mystère et angoisse, déambulation marécageuse  (plus d’une fois j’ai pensé aux scores de Lurie-Jarmush ici), mystère et angoisse : rien ne nous est épargné. Il ne reste plus qu’à écrire le scénario de Pitfall.

Luc BOUQUET

ANIMATION

MACHINE LANGUAGE

Rare Noise Records

Bob Belden : saxophone, flute

Pete Clagett : trompette

Roberto Verastegui : claviers

Bill Laswell : basse électrique

Matt Young : batterie

Kurt Elling : voix

                  Le label Rare Noise poursuit sa collaboration avec Bill Laswell, bassiste et organisateur de cette session dans son studio du New Jersey. Mais Animation est avant tout le projet de Bob Belden, historien du jazz (on lui doit les notes de pochettes de nombreuses rééditions d’albums de Miles Davis,John ColtraneHerbie HancockReturn to Forever…), producteur et musicien actif sur tous les fronts, disparu en mai 2015 à l’âge somme toute précoce de 58 ans. « Machine Language » constitue un involontaire testament artistique, alors qu’il ne devait s’agir que d’une étape dans le parcours de son initiateur. Parmi les précédents travaux de la formation, « Agemo » était une relecture réussie de « Bitches Brew ». L’influence de Miles se manifeste également sur cet ultime opus, quoique de façon moins littérale. Une nébuleuse décoction de trompette alternativement alerte et planante et de claviers aux sonorités volontairement barbouillées se voit contrebalancée par une rythmique implacable et enracinée (un Laswell pour une fois avare d’effets renoue avec le funk anguleux qu’il pratiquait dans les années 80, soutenu par un batteur au jeu sec et précis). Inspirée par les œuvres de quelques grandes figures de la science-fiction, de K. Dick à Kubrick, la thématique s’oriente vers une méditation assez peu farfelue puisqu’on s’y interroge sur les similarités et la (con)fusion organisée entre l’homme et la machine. Dans ce contexte, on peut être surpris par la présence de Kurt Elling, crooner peu progressiste affectionnant les reprises de standards parmi les plus classiques du répertoire. Quand il ne fait pas tourner la boutique avec ses propositions mainstream, le chanteur cultive donc des jardins secrets moins convenus. Endossant le rôle de récitant, Elling livre des lectures sobres de textes techno-philosophiques de la plume de Belden, sans jamais pousser la chansonnette. Crédité sur deux instruments, le leader lui-même n’apparaît que de loin en loin, ce qui conduit à s’interroger sur l’état d’achèvement du projet. Quoi qu’il en soit, l’ensemble fonctionne bien, grâce à des ambiances soignées et un déroulement en séquences évoquant quelque découpage cinématographique.

David CRISTOL

Willem BREUKER KOLLEKTIEF

Angoulême 18 mai 1980

FOU Records FR CD 09 & 10.

                  Enregistré en concert à une période charnière de son existence, cet Angoulême 18 mai 1980 est un splendide témoignage du Willem Breuker Kollektief, un orchestre phare du nouveau jazz européen. Fondé en 1974 pour mettre en musique les idées musicales et sociales de Willem Breuker, le WBK rassemblait de jeunes musiciens intéressés par la free music naissante d’alors et avec un solide bagage musical, devenus bons lecteurs et fédérés par un sens collectif à toute épreuve. Comme l’avait alors expliqué Breuker, une partie de ses musiciens étaient en quelque sorte ses élèves, et il comptait tirer parti de leurs qualités individuelles même si au départ plusieurs d’entre eux n’étaient pas des improvisateurs « totaux » d’envergure comme pouvaient l’être à l’époque ses collègues, les Bennink, Mengelberg, Maarten Altena, Evan Parker, Derek Bailey, Fred Van Hove, Brötzmann et cie.  Mais le WBK des débuts pouvait compter sur des piliers très doués et expérimentés tels que le bassiste Arjen Gorter, le pianiste Leo Cuypers et le tromboniste Willem Van Manen, auteur de deux intéressants morceaux de ce double cd, Pale Fire et Big Busy Band. Il est certain que Gorter eût fait une belle carrière en free-lance sur les scènes de la free-music européenne. Breuker et lui avaient travaillé avec Jeanne Lee et Gunther Hampel entre 67/68 et il n’était pas rare d’entendre le bassiste avec Louis Moholo, Irene Schweizer, Han Bennink et consorts.  En phase avec le Einheit Frontslied enregistré par Brötzmann-Van Hove-Bennink en 45 tours et les compos du Globe Unity, un superbe Live in Berlin du WBK fut publié conjointement par SAJ et BVHaast, le label breukérien. Cet album fit les beaux jours des amateurs des années 70 avec sa musique endiablée faite de riffs assez dissonants martelés par la batterie de Rob Verdurmen, écumant la satire et le clin d’œil par tous les pores. Piochant dans l’esthétique de Kurt Weil, sur l’œuvre duquel WB faisait autorité, ses arrangements convoquaient curieusement, les musiques populaires (cirque, marches, tango), les innovations des minimalistes et le free-jazz expressionniste, alliant puissance et subtilité. En  mai 1980, le pianiste Henk de Jonge a remplacé Leo Cuypers et le corniste Jan Wolff avait quitté le navire, mais le trompettiste Andy Altenfelder ne les avait pas encore rejoints. Aussi la musique s’est un peu plus rapprochée du jazz avec des arrangements plus travaillés et le groupe s’est taillé une réputation explosive. Ce ne sont pas moins de 4000 personnes qui assistèrent à ces concerts d’Angoulême et ce public leur fit des rappels déchaînés. Jean-Marc Foussat, le responsable de FOU, en a tiré une image son relativement correcte. J’écris image car, il fallait avant tout être présent pour saisir toute la dimension théâtrale de la musique et écarquiller les yeux face aux gags scéniques plus drôles les uns que les autres. Le Kollektief fit le tour du monde et joua pour les foules dans des festivals destinés au plus large public, comme le Mallemunt sur la place de la Monnaie à Bruxelles. Comme pour Sun Ra, ses musiciens lui furent fidèles jusqu’à la disparition de Breuker et le WBK continua encore à se produire par la suite. La musique de Sun Ra et son Arkestra et ses enregistrements ont acquis un public très large si on considère le flot de rééditions et inédits en vinyle et cd’s. La musique du WBK se veut tout aussi populaire, et il serait temps que des enregistrements tels que celui-ci soit mis dans de bonnes mains pour l’édification des jeunes générations. FOU records est en train de tracer une belle série d’incunables avec cette parution historique qui fait suite à Live aux Instants Chavirés (Kowald Lazro Nozati) 28 Dunois juillet 82 (Bailey Léandre Lewis Parker). Fort à parier qu’il y aura encore d’autres surprises aussi intéressantes quand on sait le travail quasi systématique de prise de sons réalisé par Jean-Marc Foussat durant les années 80.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

(Improjazz possède quelques exemplaires de ce disque)

 


 CHAMPION / DRAKE

LE CHANT DES PIERRES

Mz Records

Philippe Champion : tp-v / Hamid Drake : dr-frame drum-v

                  Ces petites choses jouées et chantées par Philippe Champion et Hamid Drake ne sont pas anodines. En des temps éloignés, Don Cherry et Ed Blackwell avaient fait émerger de très fertiles terres. On retrouve un peu de cet humus dans ce court enregistrement.

                  Il y a la trompette perce-glace du premier. Elle était pour moi inédite. Je la découvre libre, amoureuse des espaces et des mélodies spontanées. La mélancolie peut s’y nicher, l’appel aussi. Elle peut être ronde comme le galet de Crau, tranchante comme une lame moustérienne. Elle a de la mémoire et de l’avenir.

                  Il y a les percussions du second. On repère les excès de zèle une fois de plus. Mais on repère aussi l’écoute, la franchise et la sensualité des répliques. On oublie le côté perfectionniste car les voix s’élèvent. Ce sont celles de deux chamans en préparation des transes à venir. Oui, ils  se sont trouvés. Concluons donc par une vieille pirouette : le meilleur est avenir.

Luc BOUQUET

UN

CREATIVE SOURCES RECORDINGS CS 282

www.creativesourcesrec.com

                  Orchestre à géométrie variable, six compositions de David Chiesa (2), Didier Lasserre, Mathias Pontevia, Julien Sellam et Bruno Laurent, basé sur la mécanique des quantas ? Etant sans ordinateur et ayant l’intention de le rester, je ne peux malheureusement en savoir plus, reste l’écoute subjective certes mais autrement plus importante que tout baratin.

"L’acceptation d’Elisabeth" de Julie Sellam : de facture contemporaine, percussive, synthétique, bruit et fureur se mêlent à des passages plus calmes, point de mélodie, on s’en passe fort bien ; cela est mené rondement et au final très intéressant. "Beb" de Didier Lasserre : en hommage au contrebassiste Beb Guérin, l’un des premiers du "free" français, était dans les Unit de Michel Portal à Châteauvallon, s’est suicidé en 1980 à l’âge de 39 ans ; peu avant de se donner la mort, il avait enregistré un duo avec François Méchali chez Nato (*).  Didier fait jouer silences et scratching, woodblocks et trompette, nous sommes très proches des pièces de Jac berrocal, grondements, cymbales et effects clôturent cette pièce magnifique.

"The blood Younder" de David Chiesa, contrebassiste de son état :  Juliette Lacroix est au cello et Johann Mazé à la batterie ; on y entend quelques vocalises, des percus diverses, une trompette et quelques longueurs…

"Hein !!! " : la pièce la plus courte de Bruno Laurent, explosion, réminiscence free, sehr gut !

"Masses" de Chiesa : basé sur des tentatives de matériaux, timbres, dynamiques sonores. Cette pièce très réussie est agréable à l’écoute bien que minimaliste, une masse de sons vient parfois casser "le rythme" qui en fait existe peu.

                  L’ultime morceau de Mathias Pontévia s’appelle "Tenir par là : 174, 6 Hz et ses multiples" autour d’un Fa, débute par environ trois minutes de silence, faisant penser à David Grubbs, puis synthés, electronics, puissance, violence, envoûtant !

N’étant pas un inconditionnel de ce genre, je dois reconnaitre que j’y ai pris beaucoup de plaisir. Curieux ne pas s’abstenir.

Serge PERROT

(*) Conversations, Nato 5 – ultime trace enregistrée de Beb Guérin.

Manu CARRÉ ELECTRIC 5

GO!

ACM – MCe501/1

Sortie le 29 juin 2015

Après Réconciliabulle et AfrojazzimutsManu Carré, le plus axonais des saxophonistes mentonnais sort un troisième album : Go ! Le MCe5, ou Manu Carré Electric 5, est constitué d’Aurélien Miguel à la guitare, Florian Verdier aux claviers, Nico Luchi à la basse et Max Miguel à la batterie.

Les neuf compositions sont de la plume de Carré. Quant à l’allusion à Go, disque emblématique de Dexter Gordon, sorti en 1962 chez Blue Note, elle s’arrête au titre car Carré et ses compagnons se situent davantage dans une lignée jazz rock qu’hard bop.

« Afrunk » plante le décor : riff funky exposé par le saxophone ténor, repris en chœur avec  le clavier, avant l’entrée en piste de la ligne sourde de la basse accompagnée des frappes binaires de la batterie. Carré construit ses morceaux un peu comme des chansons, avec une introduction, souvent un riff (« Scoubidou »), qui débouche sur le thème, lui-aussi plutôt basé sur une phrase courte et répétée (« Niou »), suivi de couplets qui brisent le rythme (« Afrunk »), avant de repartir sur le refrain (« Go »). Max Miguel s’inscrit typiquement dans la lignée des batteurs jazz-rock avec un drumming mat (« 2pressions »), puissant (« Spiralifère ») et touffu (« Go »). Luchi passe de motifs sourds (« Afrunk »), parsemés de schuffle (« Spiralifère »), à une ligne slappée (« 2pressions ») ou feutrée et fluide (« Scoubidou »). Les claviers de Verdier jouent un peu le rôle de décorateur : nappes de son en arrière-plan (« Afrunk »), imitation de cordes avec effets stéréo (« Go », « Soleil de septembre »), unisson avec le ténor pour énoncer les thèmes (« Afrunk »), jeu cristallin comme une comptine (« Clémence »),  pédale (« Mona ») et ostinato (« Clémence »), accords soutenus (« Scoubidou ») et chorus relevés au Rhodes (« Spiralifère »). Aurélien Miguel apporte les couleurs rock et funky que seule une guitare électrique peut rendre : chorus de guitar hero (« Scoubidou »), envolées wawa (« Go »), passages planants (« Niou ») ou saturés (« 2pressions »)… Quant à Barré, il prend soin de maintenir une dynamique de groupe : s’il expose la plupart des thèmes (« Afrunk »), il les joue souvent avec la guitare ou le clavier, prend des solos dansants (« Niou »), glisse des effets funky de shouter (« 2pressions »), propose des variations dissonantes (« Soleil de septembre ») ou groovy (« Scoubidou ») sans jamais accaparer la vedette.

Avec ses ambiances funky, son groove, ses rémanences vintage, Go ! est un disque rempli d’énergie et entraînant à souhait.

Bob HATTEAU

Joe MORRIS

Agusti FERNANDEZ Nate WOOLEY

FROM THE DISCRETE TO THE PARTICULAR

RELATIVE PITCH RPR 1008

http://www.relativepitchrecords.com/releases/rpr1008.html

 


                  Ce que j’aime particulièrement lorsque j’achète moi – même le CD plutôt que de l’avoir reçu en service de presse (mais je ne suis pas journaliste, plutôt un praticien de l’improvisation) est de me sentir plus libre pour exprimer mes sentiments. C’est un tel cadeau de recevoir un cd (reconnaissance éternelle à Martin Davidson et quelques autres) que cela devient une récompense inestimable d’y trouver un intense plaisir d’écoute après autant d’années de soutien engagé pour ces musiques. Lorsque j’ai commandé ce cd à Improjazz, j’avais d’autres albums en tête qui m’avaient fortement enthousiasmés :Kopros Lithos d’Agusti Fernandez avec Peter Evans et Mats Gustafsson, Parallelisms avec Herb Robertson et Evan Parker toujours avec Agusti, de parfaites réussites (labels MultiKulti et Ruby Flower). Alors je me suis dit : Wow ! Cette fois-ci avec un troisième trompettiste de choix, Nate Wooley, dont j’aime beaucoup les duos très réussis  avec Paul Lytton (un lp dingue sur Broken Resaeach et Creaking 33 sur Psi) et Joe Morris coupable de collaborations exceptionnelles avec Joe Maneri, Three Men Walking et Nate Wooley, justement, dont mon ami Kris m’a fait la réclame.  Et cette merveille toute récente, chroniquée plus haut, Counterpoint où Joe Morris fait un superbe travail avec Ivo Perelman et Mat Maneri. Tous les albums précités sont des modèles de connivence, de symbiose dans le domaine de l’improvisation libre, faite d’écoute mutuelle et d’invention de manière que chaque individu contribue à son expression personnelle la plus remarquable tout en mettant ses collègues en valeur. Que l’assemblage soit fructueux et fasse sens. Alors à l’écoute de cet album From the Discrete to the Particular, je dirais que les instrumentistes livrent chacun une partie enthousiasmante en ce qui concerne leur voix individuelle et qui justifient à elle seule tout l’intérêt qu’on leur porte. Le premier morceau, pris à un tempo d’enfer est ébouriffant, Automatos qui porte bien son titre avec ses fulgurances en pilotage automatique. C’est vraiment impressionnant. Les lèvres de Wooley dérapent, il crachouille à la vitesse grand V alors que les deux mains de Fernandez sollicitent tout le clavier avec une puissance peu commune. Là-dessus, le trompettiste surfe comme une fusée alors que le guitariste tient le cap par en-dessous se livrant à un chassé croisé d’accords et de lignes sursautantes en tenant la cadence infernale. Le deuxième, As Expected : Fernandez lance un jeu par pincées asymétriques et petits jets de grappes de notes qui invitent les deux autres à s’insérer. Wooley joue avec sa sourdine en survolant à l’écart. Dans Bilocation, le piano se fait lyrique comme dans une ballade et la guitare se pose comme si elle égrenait des notes de contrebasse au repos et quelques belles notes en sourdine s’élèvent discrètement avec une pointe d’aigu et des hésitations bienvenues. C’est, comme on dit, « des jazzmen qui improvisent librement ». Les  deux dernières belles notes du piano terminent gravement en beauté et Hieratic commence (continue ?) dans cette ambiance grave avec  les déchirements du souffle saturé vraiment remarquables. Ensuite l’échange s’anime avec la guitare (acoustique) devenue bruitiste, sorte d’harpe froissée. La configuration guitare – piano est une chose malaisée vu la nature des deux instruments et dans cet album Morris et Fernandez creusent comment pouvoir dialoguer et coexister créativement. Je rappelle que ni Fred Van Hove, Alex von Schlippenbach, Irene Schweizer, Howard Riley etc… ne se sont essayés à enregistrer en duo avec un guitariste. Et que Derek Bailey n’a quasi jamais joué en duo avec un pianiste, mis à part le pas trop convainquant duo avec Cecil Taylor, qui à mon avis n’est pas une réussite collective transcendante, mais plutôt un premier jet « pour voir ». Tant la tâche est ardue. Hieratic offre une belle coexistence dans l’espace sonore et Membrane justifie l’achat de ce disque. Les cordes rassemblées (Agusti dans les cordages) créent des ostinati fascinants pleins de vibrations commentés par le bruissement tuyauté de la colonne d’air. Un court That Mountain (3:25) avec des sons épars et des actions qui prennent le temps de naître et de mourir est le plus bel épilogue à ce qui avait été joué précédemment. Chums of Chance est une belle conclusion où chacun trouve des sons nouveaux, Agusti frottant les cordes et Morris trafiquant sa guitare acoustique … avec les doigts (!),  et laisse l’imagination et l’instinct créer des correspondances insoupçonnées. Un art bruitiste où chacun navigue à égalité trouvant sa place dans l’espace par le choix judicieux de l’action sonore la plus appropriée dans une dimension ouvertement radicale chacun dans sa vitesse propre. Morris est à l’archet sur une bonne partie jusqu’à une superbe excursion solitaire comme je n’ai pas encore entendu ailleurs. Ce trio fonctionne. Donc pour conclure mon sentiment et mon observation : une tentative courageuse de collaboration d’artistes incontournables qui honorent leur contrat avec énergie et conviction sans constituer un groupe à part entière. - Le trio de Kopros Lithos cité plus haut, fonctionne, lui, comme un groupe, si vous voulez- . Leur créativité met en relief différentes approches musicales et ludiques et cela se termine sur un bel exercice sonique bruitiste dynamique fort réjouissant.

                  Nate Wooley et Agusti Fernandez sont des virtuoses rompus à l’improvisation libre (qualifiée de « non-idiomatique », vocable d’usage relatif et galvaudé) et Joe Morris se révèle être un solide client dans ce domaine. J’ai été témoin de rouscailleurs « non-idiomatiques » qui ont pris un jour Joe Morris à partie dans une conversation en ligne et le pauvre a dû se défendre par écrit. Misérables colleurs d’étiquette! La musique et sa pratique par les improvisateurs existent pour être transcendée en la jouant et cet album est une preuve vivante.  Il faut jouer pour le découvrir. Rien n’est acquis et tout reste à faire.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Charlie HADEN – Gonzalo RUBALCABA

TOKYO ADAGIO

IMPULSE!

Sortie le 8 juin 2015

Gonzalo Rubalcaba et Charlie Haden se rencontrent à Cuba à la fin des années quatre-vingt et enregistrent The Montreal Tapes, en trio avec Paul Motian (1989). Rubalcaba et Haden se retrouvent en 2000 pour un album qui fait un tabac (et un Grammy), Nocturne, suivi en 2004 de Land of The Sun, deuxième tabac (et nouveau Grammy…). L’année suivante les deux musiciens donnent une série de concerts au Blue Note de Tokyo, mais ce n’est qu’en 2015, près d’un an après la disparition d’Haden (le 11 juillet 2014), que sort le disque Tokyo Adagio chez Impulse!

Dans Nocturne et Land of The Sun, Rubalcaba et Haden sont accompagnés d’Ignacio Berroa à la batterie et des invités de renom se succèdent, à l’instar de Joe LovanoDavid SanchezPat MethenyMiguel ZenonLionel Loueke… Pour Tokyo Adagio, Haden revient à un format qu’il affectionne : le duo, soit avec des guitaristes, soit avec des pianistes, comme Keith Jarrett (Jasmine et Last Dance), Hank Jones (Come Sunday), John Taylor (Nightfall), Kenny Barron (Night and The City)…

Côté répertoire, Rubalcaba et Haden restent globalement dans la lignée des deux précédents opus : de Nocturne ils reprennent « En la orilla del mundo » de Martin Rojas et « Transparence » de Rubalcaba et, de Land of the Sun, le boléro d’Agustín Lara « Solamente una vez ». S’ajoutent le standard « My Love and I » de Johnny Mercer et David Raksin, qu’Haden a joué avec Taylor dans Nightfall (2003), « When Will The Blues Leave? » du compagnon Ornette Coleman (Something Else!!!! – 1958) et « Sandino », composé par Haden pour le Liberation Music Orchestra (Dream Keeper – 1990).

Comme son titre l’indique, Tokyo Adagio est un moment de calme, que quelques bruits de verres et de couverts perturbent à peine... Rubalcaba laisse libre court à son lyrisme (« En la orilla del mundo ») teinté de touches classiques (« My Love and I ») et de couleurs cubaines discrètes (« Solamente una vez »). Avec une mise en place précise, le pianiste s’y connaît également en swing, comme le montrent le solo de « When Will The Blues Leave? », dans un registre medium grave, et les phrases arpégées entrecoupées d’espagnolades de « Sandino ». Une sonorité profonde et grave (« Transparence »), des lignes minimalistes (« En la orilla del mundo ») ou des motifs rythmés (« Sandino »), et des chorus mélodieux qui parcourent la tessiture de la contrebasse (« My Love and I »), le jeu d’Haden est en phase avec celui de Rubalcaba. Sa walking parsemée de schuffle et son chorus a capella dans le même tempo sont particulièrement entraînants (« When Will The Blues Leave? »).

Haden et Rubalcaba placent leur duo sous le signe d’un lyrisme intimiste raffiné, sobrement marqué par la musique latine, mais qui n’exclut pas des escapades pleines de swing.

Bob HATTEAU

HYPRCUB

CROOKED HOUSE

YOLK – J2065

Alban Darche (as), Jon Irabagon (ts), Jozef Dumoulin (kbd), Sébastien Boisseau (b) et Christophe Lavergne (d), avec Sylvain Rifflet (cl, ts)

- Sortie le 30 avril 2015

Alban Darche continue les déclinaisons du Cube : après le Gros et L’Orphi, voici l’Hypr… Au trio de base avec Sébastien Boisseau à la contrebasse et Christophe Lavergne à la batterie, s’ajoutent Jon Irabagon au saxophone ténor et Jozef Dumoulin aux claviers. Darche a également convié le clarinettiste et saxophoniste Sylvain Rifflet sur trois morceaux.

Crooked House compte onze titres signés Darche et sort sur l’excellent label Yolk.

Des ballades presque tranquilles (« Opium »), aux parfums mélancoliques ou latins (« Saudade »), côtoient des morceaux entraînants (« Volutes »), mais toujours relevées d'une touche d'acidité, des passages bruts et terriens (« L’enfant et le miroir ») et des dialogues tendus (« No Airbag »). Darche joue même son « Albanology » sur un tempo effréné, clin d'œil plein d'humour à Charlie Parker.

Le maître-mot de l’Hyprcub c’est interaction : les lignes touffues de la batterie (« Far West Song »), les riffs boisés de la contrebasse (« Connais-toi toi-même »), les contrepoints dissonants des saxophones (« Tears ») et les phrases nerveuses du piano (« Crooked House ») s’imbriquent dans des entrelacs sophistiqués qui donnent à Crooked House des allures de musique de chambre contemporaine. Les envolées débridées des saxophones (« Crooked House ») rappellent que le free n'est pas loin non plus et les rythmes appuyés, plein de groove (« Connais-toi toi-même »), montrent également que le quintet ne fait pas fi de la tradition.

Crooked House porte bien son nom... Non pas pour l'évocation du crime d'Aristide Leonides, mais plutôt pour la démarche musicale d'Hyprcube : s'appuyer sur des matériaux traditionnels – swing, acoustique, groove, bop... – pour construire des édifices musicaux tarabiscotés, mais tout à fait habitables. Il n'y a pas dire : Darche et ses compagnons sont des architectes et des bâtisseurs de sons particulièrement doués !

Bob HATTEAU

Nils ØKLAND BAND

KJØLVATN

ECM – 377 0508

Sortie le 10 juillet 2015

Violiste, violoniste et spécialiste du violon Hardanger (violon norvégien avec des cordes doublées pour la résonnance), Nils Økland navigue entre la musique contemporaine, le folk et le jazz. Il rejoint ECM en 2009 pour enregistrer en solo Monograph. Suivront Hommage à Ole Bull (2011), en duo avec le pianiste Sigbjørn Apeland, dans une veine romantique, puis Lumen Drones (2015), un trio fusion, avec le guitariste Per Steinar Lie et le batteur Ørjan Haaland.

Pour Kjølvatn, Økland joue avec son quintet : Apeland à l’harmonium, Rolf-Erik Nylstrøm au saxophone, Mats Eilertsen à la contrebasse et Håkon Mørch Stene aux percussions. Toutes les compositions sont signées Økland. Le disque a été enregistré dans l’Hoff Church d’Østre Toten : l’église donne de l’ampleur et de la majesté à a prise de son.

Økland place Kjølvatn sous le signe de la méditation de groupe : mélopées langoureuses (« Mali »), mélodies étirées (« Undergrunn »), atmosphères éthérées (« Fivreld »), mouvements aériens (« Kjølvatn »), développements sombres (« Skugge ») et solennels (« Amstel »), déroulés majestueux (« Puis »)… Les tourneries aux accents celtes (« Drev »), médiévaux («  Drev ») ou extrême-orientaux (« Fivreld ») du violon et de la viole s’appuient sur une rythmique sourde, entretenue par les peaux qui grondent (« Start ») et la contrebasse qui vrombit (« Undergrunn »), mais aussi par le bourdon de l’harmonium (« Blå Harding ») et les effets mystérieux du saxophone (« Kjølvatn »).

Introspective, mystique et romantique, la musique d’Økland est une affaire sérieuse et Kjølvatn reflète à merveille la volonté de Manfred Eicher de vouloir ouvrir les frontières entre les musiques improvisées, la musique contemporaine et les musiques folkloriques.

Bob HATTEAU

Kasper T. TOEPLITZ – Jac BERROCAL –

Jean-Noël COGNARD

Disséminés ça et là

Bloc Thyristors

Improjazz & Metamkine

Kasper T. Toeplitz : b-elec / Jac Berrocal : tp-v / Jean-Noël Cognard : dr

LP

Remous écumants : comme son nom l’indique. Grande réserve d’écume. Ça bave dans l’antre noir.

Lune des grottes profondes : la trompette et les nuages. Toms harcelant le silence. Ballade cuivrée. Cymbales s’étiolant au grand soleil. Noir le soleil. Toms balayant le noir des origines. Grand vent : girouette dépassée. Saturation des fibres. Basse électrique en mode saturant. Pluie noire.

Le corps s’arque sur le lit : salive des prémisses. Tambours des cérémonies, tambours des batailles. Echos des pistons. Appel guerrier et noire embuscade. Sang noir au cœur du sillon.

Rock’n roll station : flash noir. Frisotis sur toms. Echos de voix. Echos des ténèbres. Echo du fantôme. Glas joyeux. Maintenant, voir la lumière noire.

Un oiseau d’or aux ailes déployées : l’éden des bruits. Dislocation des souffles. Et toujours de noirs abris. Ecoutez : ils capturent le bruit.

Ainsi parlent et vrombissent Kasper T. ToeplitzJac BerrocalJean-Noël CognardDisséminés ça et là : un vynil noir comme l’espoir.

Luc BOUQUET


PERICOPES + 1

THESE HUMAN BEINGS

AlfaMusic Studio – AFPCD150

Emiliano Vernizzi (sax), Alessandro Sgobbio (p) et Nick Wight (d).

Sortie en février 2015

Le pianiste Alessandro Sgobbio et le saxophoniste Emiliano Vernizzi créent le duo Pericopes en 2007. Après The Double Side chez RAM Records en 2012, puis Frames, DVD tiré d’un concert au Teatro Sociale Gualtieri et publié en 2014 chez Parma Frontière Records, le duo sort These Human Beings en mai 2015, chez Alfa Music.

Au duo s’ajoute le batteur Nick Wight, qui joue avec eux depuis le début des années deux mille. Sgobbio apporte quatre morceaux, Vernizzi cinq et Wight signe le dixième, agrémenté d’un poème.

La pochette de l’album – la photo d’un groupe de scientifiques qui assiste à l’explosion d’une bombe atomique, comme au cinéma –, aussi intrigante que le nom du duo – une péricope est l’extrait d’un texte, cohérent en lui-même –, attise la curiosité.

Les mélodies élégantes (« Path Man ») de Sgobbio sont la face lyrique de Péricope (« Lo Viatge »), tandis que celles de Vernizzi, volontiers dissonantes (« Baldwin »), en forment la face free (« Melan, Pt 1 »). Mais le trio brouille volontiers les cartes, comme dans « Baldwin » : le démarrage minimaliste et rythmique marqué par les ostinatos du piano et les phrases apaisées du ténor se tend progressivement, poussé par la batterie qui devient furieuse, puis le trio revient au minimalisme avant de repartir de plus belle sous la férule du ténor… D’ailleurs, au ténor (« Through Piat) comme au soprano (« Lo Viatge »), Vernizzi joue plutôt tendu, avec un son tranchant, une mise en place carrée et de fréquentes embardées expressionnistes ("Path Man") avec des accents post-coltaniens ("Changing World"). Wight a un drumming dense ("Baldwin"), puissant ("Path Man") et entraînant ("Jersey Zombies"), avec une frappe mate et sèche ("First Minute of Inception") et une précision  efficace ("Adunata"). Sgobbio alterne des motifs rythmiques (ostinatos dans "Path Man", pédale de "Baldwin", accords de "Jersey Zombies", riff de "Lo Viatge"…), des accompagnements arpégés ("Melan, Pt. 1"), à l’unisson ("Adunata"), en contrepoints ("Insunity") ou minimalistes ("First Minute of Inception", thème dédié au contrebassiste et pédagogue Roberto Bonati), et des lignes dansantes ("Lo Viatge") ou raffinées ("Path Man").

Pericopes + 1 est bien dans son époque : These Human Beings est un cocktail plein d’imprévus, dans lequel musicalité et hardiesse se côtoient avec une homogénéité savoureuse.

Bob HATTEAU  

Stefan KEUNE /

Dominic LASH /

Steve NOBLE

FRACTIONS

NO BUSINESS

Dist. Improjazz

                  Une belle pochette blanc minimal parsemée de points en forme de constellation papillonnante et le titre Fractions pour une musique endiablée, arcboutée contre les éléments déchaînés, menée par un saxophoniste incendiaire, Stefan Keune. Personnalité réservée, improvisateur libre archétypal pour qui a écouté le superbe duo pointilliste avec le guitariste John Russell (Frequency of Use / Nur Nicht Nur & Excerpts and Offerings / Acta), articulant d’une précision ébouriffante des sonorités multiples et des harmoniques aiguisées à la vitesse de l’éclair, le voici qui s’époumone avec une énergie et un mordant rares. Un autre trio de Keune avec  le contrebassiste Hans Schneider et le batteur Achim Krämer, No Comment, est le dernier grand album du label FMP et  lorgnait vers une veine plus expressionniste tout en maintenant une option intégrant le silence comme élément fondamental et la lisibilité des moindres détails. Steve Noble est un des percussionnistes phares de la scène londonienne, virevoltant sur ses fûts, tam-tam et cymbale retournés dans la lignée Han Bennink. Dominic Lash, un contrebassiste en vue, apporte une assise musicienne et un vrai savoir faire. Pris entre le marteau et l’enclume dans un Vortex extasié (Dalston, Hackney), il ne se contente pas de faire figure de tranche de gouda dans un sandwich. Par tous les moyens, ses doigtés font palpiter le gros violon sous les assauts du batteur et sous le cri et la fureur du cracheur de feu. Si voir et écouter Mats Gustafsson  et Peter Brötzmann qui se lâchent est votre tasse de thé ou … votre coupe de Chimay Bleue (souvenirs de Peter B avec une pinte teutonne pleine à ras-bord de Chimay à Anvers), il faut absolument que vous preniez Stefan Keune sur le coin de la figure. Ne vous fiez pas à son allure d’homme rangé bon enfant, notre soufflant en connaît un rayon pour chauffer à blanc l’anche et faire hurler la colonne d’air qui contraste avec son air de sainte nitouche.


                  C’est d’ailleurs ce qui fait toute le sel de ses performances… Véritable autodidacte 100%, il s’est créé un univers original, un son et une attaque de l’instrument immédiatement reconnaissable, quelque soit son humeur ou l’instrument, alto, baryton, ténor ou sopranino. Ce sont ces deux derniers instruments avec lesquels il œuvre ici. Venu au saxophone par la pratique sur le tas, il se distingue par une complexité dans le jeu et une énergie atavique car il a travaillé son instrument de la manière la plus exigeante qui soit en suivant une approche très peu orthodoxe. Un très original dans la mouvance Evan Parker et c’est dans la Longest Night de 1976 (Ogun) qu’il faille chercher la connexion ! On apprécie son registre pointu au petit saxophone dans le premier morceau de la seconde face, celle-ci étant plus orientée vers une dynamique sonore interactive à laquelle se prête mieux la volatilité du sopranino, explosant ici par le souffle véhément  et abrasif de Keune. Sorry, si j’ai l’air d’insister sur notre soufflant par rapport à ses deux camarades, on a entendu  ces derniers temps Steve Noble avec Brötzmann, Mc Phee, Simon Fell, John Edwards etc… , - pas mal de festivaliers étaient éberlués de n’avoir jamais encore ouï dire de cet enthousiasmant percussionniste, Stefan Keune est un des plus sérieux clients qu’il faille faire connaître pour remettre les choses à leur place : un immense plaisir d’écoute, la free-music à l’état pur.

Dans la foulée, recherchez Frequency of Use (Nur Nicht Nur) et Excerpts and Offerings (Acta) avant qu’il ne soit trop tard ou The Short and the Long of It (Creative Sources) !

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

PS : Un autre enregistrement en duo avec Paul Lovens serait en attente de publication.  

Günter Baby SOMMER Michel GODARD

Patrick BEBELAAR

THREE SEASONS

HGS Musikproduktion

Günter Baby Sommer : dr-perc / Michel Godard : tuba-serpent-b / Patrick Bebelaar : p

                  De la retenue, un percussionniste tournoyant au-delà des tempos, des sensibilités évidentes : voici quelques-uns des ingrédients de ces trois saisons. On connait Günter Baby Sommer, on connait son génie du roulement, ses percussions étendues : on le retrouve, ici, tel qu’en lui-même, libérant les rythmes, donnant espace et langueur à la musique. Je ne connaissais pas Patrick Bebelaar, je découvre sa finesse, son toucher naturel (entre Paul Bley et la Marylin Crispell d’ECM pour tout vous dire). Je n’avais plus de nouvelle de Michel Godard depuis longtemps, je le découvre aujourd’hui bassiste électrique et parfait charmeur de son légendaire serpent.

                  Voilà, que vous dire de plus ? Ce disque est un havre de douceur et de sensibilité. Il est donc indispensable.

Luc BOUQUET

Alexander FRANGENHEIM

TALK FOR A LISTENER

Creative Sources CS 278

Solo

 


                 Alexander Frangenheim est un de ces incontournables de l’improvisation libre, une de ses personnalités sans qui cette musique s’étiolerait.  Très proche compagnon de du tromboniste Gunther Christmann et du percussionniste Paul Lovens, il a animé son label Concept of Doings mettant en valeur sa musique et celle du tromboniste avant de confier ses tableaux soniques à Creative Sources depuis qu’il a emménagé à Berlin. Contrebasse acoustique en solitaire, conversation à soi-même, talk 1-11, frottements, filages, pression sur les cordes, cadences décalées, glissandi, archet explorant les aigus au bord du chevalet, formes, déconstructions, chantier, de l’élégiaque au grinçant,  et une superbe sonorité. Une belle musique apaisée ou virevoltante, sinueuse ou accidentée. Bach revisité par Schönberg. Aria ou ellipse. Improvisation libertaire dans l’instant ou pièces quasi-composées. Une sensibilité secrète et un son aisément reconnaissable. Un panorama de la contrebasse contemporaine au travers de cheminements guidés par une sincérité jamais prise en défaut. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG 

SKEIN

SKEIN

Leo Records

Orkhêstra

Frank Gratkowski : cl-bclas / Achim Kaufman : p / Wilbert de Joode : b / Okkyung Lee : cello / Richard Barrett : elec / Tony Buck : dr

                  D’un trio (Gratkowski-Kaufmann-Joode) devenu sextet (Lee-Barrett-Buck), on détecte d’emblée griffures et plaies (Tycho). Griffures vaines car s’installant dans un rejet de l’écoute réciproque, le fouillis reviendra hanter à intervalles réguliers (AdzeThirum) un groupe s’observant plus que s’abandonnant. Mais positionnant un axe, reconsidérant un alto bourlingueur ici (Axoneme), sombre et visqueux ailleurs (Limation) ou n’interdisant pas au piano de développer quelque sage lyrisme, Skein fait oublier la déception inaugurale. Insistant sur une forme et ne la lâchant plus, le sextet n’abandonnera jamais le poste de garde qu’il vient de  s’octroyer redoublant ainsi de cohérence et de justes propos. Reste à questionner les gargarismes de Richard Barrett, n’amplifiant pas plus la tension que la détente mais, au contraire, s’invitant dans un territoire flirtant plus d’une fois avec l’inutile.

Luc BOUQUET

Jean-Paul DAROUX QUARTET

DEAMBULATIONS

ACM Jazz label –JPDP001/2/1

Sortie le 15 juin 2015

Jean-Paul Daroux commence par le rock, avant de bifurquer vers le jazz au début des années deux mille avec Drop of swing et le Septet en l’air. En 2010 le pianiste enregistre Prelude For A New World, en quartet avec Louis Petrucciani et Karim Belkhodja à la contrebasse, et François Schiavone à la batterie. C’est toujours en quartet que Daroux sort Déambulations en juin 2015, avec Samy Thiébault au saxophone ténor et à la flûte, Benjamin Moine à la contrebasse et Gilles Le Rest à la batterie. 

Les dix compositions de Déambulations sont signées Daroux. Dans une veine debussyste (« Sur les traces du promeneur solitaires »), avec des touches orientales («Vent d’est dans les vignes », « Déambulations nocturnes »), des couleurs latines (« Carnaval au père Lachaise ») des nuances cinématographiques (« La véritable histoire d’Ernesto Guevara »), une teinte hard-bop (« La transe de la chenille velue »)… la mélodie est un élément central de Déambulations. Côté rythmes, caraïbes (« What After Teh Sea »), valse (« Sur les traces du promeneur silencieux »), walking et chabada (« La transe de la chenille velue »), ballades (« The eternal question »), binaire (« Deep Diving »), afro-beat (« La transe de la chenille velue »)… s’invitent à la fête.

Moine s’adapte subtilement à ses compères : motifs souples parsemés de shuffle (« La véritable histoire d’Ernesto Guevara »), walking solides (« Sur les traces du promeneur silencieux »), minimalisme de circonstance (« Un doux parfum d’écume »), traits à l’archet pour accentuer le mystère (« Déambulations nocturnes »)… Avec ses interventions touffues (« Vent d’est dans les vignes »), son chabada et ses rim shot vigoureux (« La transe de la chenille velues »), ses mailloches emphatiques (« Déambulations nocturnes »), son jeu de cymbales foisonnant (« Sur les traces du promeneur silencieux »), ses percussions ingénieuses (le carillon tubulaire dans « Deep Diving »)… Le Rest a la batterie joyeuse. Clairs et précis, les traits sinueux (« Vent d’est dans les vignes ») et rubatos (« La véritable histoire d’Ernesto Guevara »), la sonorité veloutée (« Sur les traces du promeneur silencieux ») et l’assurance nonchalante (« La transe de la chenille velues ») de Thiébault rappellent Dexter Gordon ou, quand il interrompt ses phrases véloces par des boucles syncopées, Sonny Rollins (« Carnaval au père Lachaise »). La flûte apporte de la douceur (« Un doux parfum d’écume ») et renforce l’inflexion caribéenne (« What After The Sea »). Incontestablement lyrique (« Sur les traces du promeneur silencieux »), le pianiste mêle à son langage hérité du bop des accents latinos (« La véritable histoire d’Ernesto Guevara ») et moyen-orientaux (« Déambulations nocturnes »).Daroux oppose habilement les lignes mélodiques de la main droite et les riffs arpégés (« Deep Diving »), contrepoints élégants (« La transe de la chenille velues »), motifs d’accords (« Vent d’est dans les vignes »), ostinatos (« What After The Sea »)… de la main gauche.

Dans ses Déambulations, Daroux se promène au milieu de paysages raffinés que la Méditerranée et les Caraïbes viennent ensoleiller. 

Bob HATTEAU 

Evan PARKER

Paul DUNMALL

Tony BIANCO

EXTREMES 

RED TOUCAN

 

                  Tenor Titans serait-on tenté d’écrire !! Un autre album sur le label Rare Records réunit Paul Dunmall et Evan Parker avec Kenny Wheeler et John Edwards (Live at the Vortex London RM 036). Le défunt batteur Tony Levin ayant là un jeu plus aéré, c’était la version relax de l’association des deux saxophonistes. Existe aussi un Birmingham Concert réunissant les deux souffleurs sur le même label (RM 026) en compagnie de Levin et Barry Guy que je n’ai pas écouté. Avec ce très puissant émule de Rashied Ali qu’est Tony Bianco drivant le trio, c’est aux extrêmes que sont poussés Paul et Evan. Pas loin de l’Interstellar Space du tandem Coltrane / Ali, mais avec cette constance appliquée, systématique des souffleurs britanniques. Dans les échappées les plus lyriques et les plus inextricables, reste une dose de self-control. Un trio magique !  Il y eut aussi un trio semblable confié à la « cire » : Utoma (Emanem) avec Bianco, Dunmall et Simon Picard, un autre ténor de poids, complètement sous-estimé. Le présent album trouve Dunmall, Parker et Bianco en pleine bourrasque face au large démonté et aux embruns extrêmes. Une tempête colossale se soulève. Mais avec deux capitaines de cet ordre et un tel timonier, on est certain d’arriver à bon port : au septième ciel. Triple détachés, sons déchirants, harmoniques pressurées, boucles infinies dans un grand écart à travers les échelles les plus complexes.  Je m’arrête d’écrire car c’est vraiment trop délirant à écouter. 10/10 pour Red Toucan.

PS : Nombre d’auditeurs relativement informés classent généralement les musiciens dans une échelle d’importance en fonction de leur notoriété et de leur virtuosité. Ils constateront ici qu’Evan, un innovateur visionnaire et Dunmall, un styliste unique, jouent à égalité à tout point de vue. Dunmall est sans doute un des très rares saxophonistes ténor capables de jouer au même niveau musical que Parker. Il n’y a que la musique qui compte.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG 

MAURER / BAN / MANERI

FANTASM

Nemu Records – http://www.nemu-records.com

Albrecht Maurer (vl), Mat Maneri (alto), Lucian Ban (p), mai 2012 – Loft Köln

            Les trios avec piano sont pléthores, certains le déplorent, peut-être à tort – vu du dehors. Sauf que ce trio-ci rappelle davantage la formation « classique » – pour laquelle Beethoven, Brahms, Ravel et bien d’autres ont écrit des pages sublimes – que celle tant prisée dans la sphère jazzistique. Ni contrebasse ni batterie ici de ce fait, mais un violon et un alto pour frayer avec le piano de Lucian Ban. Sans doute pour cette raison, les premières minutes de « Fantasm » évoquent-elles d’abord de la musique contemporaine. On se rend compte pourtant rapidement qu’au-delà de ce parfum exhalé par l’ensemble, la musique produite diffuse bien d’autres flaveurs. Celle de l’improvisation libre, d’abord, semble dominer. Certains éléments ont bien été préconçus en amont de l’exécution, mais ceux-ci se trouvent le plus souvent interprétés de manière hétérophonique, apportant de la souplesse à ce qui s’apparente souvent à des pré-textes. Plus on avance dans l’écoute de l’album, plus on comprend que le projet artistique du trio repose sur le développement d’un art du moyen terme, ce qui aboutit en toute logique à une expression de la demi-teinte. Sur le titre éponyme du disque, par exemple, signée Paul Motian (unique reprise de l’album), les musiciens s’expriment dans un cadre harmonique lâche, hésitant entre tonalité élargie et atonalité plus marquée, brouillant de même la métrique de cette fausse valse. Aura se fait vaguement folklorisant (usage d’une pédale harmonique, ornements employés par les cordes, etc.). Elysium Planitia d’Albrecht Maurer est un faux-fuyant plutôt qu’une fugue alla Bartòk (le rythme iambique évoquant le maître hongrois, outre le format qui rappelle ses 44 duos pour violons). Ok Now, le final enlevé qui referme l’album renvoie à Monk par l’ostinato de la main gauche du piano, alors que les voix supérieures ne se font nullement référentielles. Cette demi-teinte, toujours créée de manière extrêmement fine et délicate, sans épanchements exaltés, autorise souvent l’affleurement de sentiments proches du spleen. C’est que le jeu de Lucian Ban, qui pose en grande partie le cadre musical général d’une majorité des pièces ici proposées, doit autant à Debussy qu’à Paul Bley, Marilyn Crispell ou Abdulah Ibrahim, tous pianistes imbibés de blues (Debussy a posteriori, certes…). In fine, outre un son d’ensemble qui ne s’oublie pas, le magnétisme de cette musique pleine d’ombres fugitives – langagières, mémorielles, médiumniques, et autres – ne dévie pas d’un degré au long des réécoutes. Un trio en or.

Ludovic FLORIN

 

Paul DUNMALL

Tony BIANCO

HOMMAGE TO JOHN COLTRANE

SLAM  DOUBLE CD 296

Dist. Improjazz

                  Au programme de ces deux concerts à Delbury Hall à Shropshire et au Café Oto :  Ascension 15.03, Resolution 15.23, Central Park West 3.26, Transition 11.24, Psalm 18.57 (CD 1) et Ogunde/Ascent 11.24 Naima 5.35 The Drum Thing 7.27 Sunship 9.03 Giant Steps 7.12 Expression / Affirmation 13.30 Alabama 7.11 My Favourite things 8.18 (CD 2). Le saxophoniste Paul Dunmall est sans nul doute un des rares grands re-créateurs de la musique de John Coltrane. Il a déjà enregistré deux formidables recueils de la musique du géant disparu au Delbury Hall : Tribute to Coltrane et Thank You John Coltrane pour le même label. La pochette est aussi sommaire et discrète que la musique est incendiaire. Nous sommes ici loin des enregistrements Atlantic et avec Miles Davis. Plutôt au cœur du maelstrom des tournées avec le quartet historique et du duo avec Rashied Ali. Tout-à fait échevelée et bourrée d’énergie, le rendu des morceaux de Coltrane par Dunmall est radical et le plus vif qui soit même si le jeu navigue entre les deux ou trois périodes situées entre 1961 et 1967. La qualité de l’enregistrement du Café Oto aurait pu être un peu meilleure pour pouvoir goûter les nuances du timbre du saxophone. Tony Bianco conduit ses fûts avec une furia hallucinante en croisant idéalement les rythmes et les pulsations. L’invention mélodique de Dunmall évoque Coltrane mais son exceptionnelle musicalité fait qu’il s’approprie le matériau comme s’il en inventait la trame. Tony Bianco a acquis une véritable intelligence sensible de cette musique : elle transcende l’énergie incandescente du duo. Une vraie sincérité. Pour tout  amateur de la musique de Coltrane et de saxophone ténor, ces enregistrements épiques sont une aubaine ! Rien ne sert de discourir, comme disait Coltrane, la musique parle pour elle-même. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG 

Yoram Rosilio & Anti RuBer BrAiN FacToRy & Hmadcha

Dhöl Le GuedrA

ARBF (autoproduit) / http://www.arbf.fr/

Yoram Rosilio (db, perc, gheïta, direction), Abdelkader « Ben Brik » Ed-Dibi (gheïta, perc), Ayoub Baz (gheïta, perc), Florent Dupuit (piccolo, flute, ténor sax), Nicolas Souchal (tp), Jérôme Fouquet (tp), Jean-Michel Couchet (as, ss), Maki Nakano (as), Benoit Guenoun (ténor sax, gheïta), Jean-Brice Godet (clarinette basse), François Mellan (tuba), Yann Pittard (g, oud), Jean-Philippe Saulou (dispositif électronique), Abderrahmane Nemini (vocal, perc), Salah Saya (vocal, perc), Hassan Nadhamou (vocal, perc), Nejim Belkedim (vocal, perc), Moulay Idriss El Idrissi (vocal, perc), Thomas Ballarini (perc), Eric Dambrin (perc)

« The Anti RuBer BrAiN FacToRy est une nébuleuse d'expérimentation sonore qui lutte contre le formatage des cerveaux. En quelques mots, c'est une entreprise de déstabilisation culturelle qui vise à réveiller le monde de son confort léthargique en proposant de la musique sans faille et sans compromis à un maximum de publics différents, préparés ou pas... Faisant fi de tous les canevas artistiques qui parasitent et dénaturent notre expression, nous cherchons à atteindre notre Mère Magicienne Musique et essayons d'en comprendre les secrets. » C’est avec ces mots que Yoram Rosilio présente l’Anti RuBer BrAiN FacToRy (ARBF) sur le site qui lui est dédié (http://www.arbf.fr/), dont il est le contrebassiste de l’ensemble et la principale cheville ouvrière. En 2007, ce dernier s’est rendu dans le pays de ses ancêtres, au Maroc, en quête de racines dans un monde qui n’en a plus guère le goût. À Essaouira, il a ainsi pu découvrir de l’intérieur la musique d’une confrérie soufie, les Hmadchas (moins connue que celle des Gnaous). Fasciné par cette musique traditionnelle, autant par sa pratique que par sa philosophie et sa spiritualité, il a décidé d’associer son ARBF aux musiciens marocains pour un projet qui se révèle à l’écoute absolument envoûtant. La recherche d’un certain type de transe en est sans doute la clé de voûte, la pièce qui ouvre l’album en étant un parfait exemple. Après une introduction aux gheïtas (hautbois traditionnels), l’ensemble hmadcha se lance dans un chant traditionnel soutenu par un rythme ancestral. Bientôt l’ARBF le rejoint, par couches successives, dans un idiome très free jazz, des touches de sons électroniques (guitare de Yann Pittard et dispositif électronique de Jean-Philippe Saulou) apportant une couleur propre à notre XXIe siècle. Le résultat se révèle absolument bluffant car porté par une force et une cohérence que les projets basés sur ce type de « rencontre » n’ont pas toujours, loin s’en faut. Le plus souvent, en effet, l’un des groupes de participants domine l’autre. Yoram Rosilio et tous ses musiciens n’ont pas versé dans ce travers. Au contraire, ils ont réussi le prodige de trouver un équilibre qui semble totalement naturel, et de ce fait proche d’un idéal. Sorte de négatif du mariage forcé, on perçoit ainsi autant la pâte des hmadcha (puisqu’il n’y a pas que des compositions de Yoram Rosilio, mais aussi des chants traditionnels) que celle du ARBF, l’un s’unissant ainsi à l’autre avec bonheur et profit. Les ombres de Don Cherry, Coltrane ou Archie Shepp planent bien quelque peu au-dessus de cet album, mais bien plus dans sa démarche universaliste que par son rendu musical. Par ces temps de repli sur soi, de peur de l’autre, et de montées idéologiques nauséabondes, de quoi panser nos âmes meurtries !

Ludovic FLORIN