Chroniques de disques
Septembre 2015

FOU RECORDS

CUIR

CHEZ ACKENBUSH

FOU RECORDS (FR-CD-08)

Dist. Les Allumés du Jazz

         Que fait Le Fou en liberté ? Combien de temps encore pourra-t-il n'en faire qu'à sa tête malade et publier ainsi des albums hors du temps, à contre courant de toute logique commerciale ? Hier, Jean-Marc Foussatexhumait de ses sillons deux enregistrements majeurs des années 80 captés au mythique Dunois comme aux non moins légendaires Instants Chavirés et aptes à rayer les oreilles les plus endurcies comme à fendre les cœurs les moins vulnérables (Bailey-Léandre-Lewis George-Parker Evan, "28 rue Dunois - Juillet 82" et Nozati-Lazro-Kowald, "Instants Chavirés"). Et aujourd'hui, le voilà qui ouvre les portes du Studio PyjamaChez Ackenbush, à cinq musiciens créatifs versés dans le jazz tendance free et aussi peu soucieux de leur notoriété que de l'actualité de leur mode d'expression… Assurément, ce type est dangereux !

      Voyez vous-mêmes : John Cuny, pianiste adepte des préparations, premier prix de musique de chambre passionné d'improvisation, de théâtre musical et de ciné-concert. Jean-Brice Godet, clarinettiste partagé entreAylerSonic Youth et Ligeti, qui choisit la liberté lors de quelques rencontres décisives (Fred Frith) et joue avec Braxton avant d'intégrer, notamment, le tentet de Joëlle LéandreJérôme Fouquet, trompettiste également bassiste, avide de collaborations extrêmes et capable d'animer des ateliers en conservatoire comme en milieu pénitentiaire. Nicolas Souchal, autre trompettiste élève de Jean-Luc Cappozzo, qui s'initie aux musiques expérimentales avant de cofonder, à Clermont-Ferrand, un collectif ("Musique en Friche") dans la lignée de l'ARFI. Et Yoram Rosilio, contrebassiste nomade alternant impro et traditionnel entre New York et le Maroc tout en participant à une quinzaine d'albums en sideman et une petite dizaine en tant que leader. Et tout ce joli monde s'est intitulé CUIR, en référence à la méthode ancestrale du tannage consistant à laisser tremper durant des mois des peaux naturelles dans une fosse remplie d'eau riche en résidus végétaux.

 

         Que s'est-il donc passé durant les heures où le quintet a trempé dans la fosse du Studio Pyjama ? Rien moins que l'évidence de l'entente succédant à l'écoute et l'émergence d'une musique centenaire recouvrant, dans le présent de la situation, son caractère intemporel. Ici et maintenant, le free est vivant, mais s'il peut prétendre à la pérennité, ce n'est que par son éternel pouvoir de réincarnation dans l'imminence de l'instant. Les cinq musiciens ont donc saisi l'occasion telle qu'elle se présentait et choisi de miser sur son adéquation à l'humeur collective, fonçant tête baissée vers un ailleurs insoupçonné sans jamais se soucier du chemin emprunté. Et c'est ainsi que, dans une cavalcade effrénée de cordes étouffées au fond du piano ou dévalant à pic le manche de la basse, les cuivres s'offrent des unissons tendus comme des points d'exclamation, que les doigts virevoltant le long du clavier détruisent aussitôt le moindre espoir de tempérance et que le fracas incessant du métal où zigzague l'éclair brisé de la clarinette basse compense immédiatement l'absence de percussions. Dès l'ouverture, la liberté s'invite dans la composition sans qu'on puisse deviner si l'écriture a prévalu à l'exécution ou si le thème jaillit de l'improvisation. Les plages plus calmes en apparence cachent également bien leur jeu quand le souffle des trompettes évoque le frisson des cymbales et les coups heurtant l'intérieur du piano une amorce de rythme sur des cercles de toms. Cette percussion mentale sous-tend d'ailleurs l'ensemble de l'album, induisant une pulsation interne en sympathie avec les battements de notre propre cœur. Et lorsque la clarinette sinue entre les barres de l'échelle harmonique, reliant des intervalles de plus en plus espacés, le grondement pourtant lointain d'une tempête dans un cuivre et les grognements sourds de la basse rayant obstinément le sol continuent de marquer un tempo d'autant plus obsédant que nous ne pouvons arguer d'aucune frappe pour en justifier la sensation. Les vents et le clavier ont alors beau jeu de suivre le mouvement abstrait de cette cadence fantôme pour lancer vers le ciel les premières fusées d'un feu d'artifice éclatant de lyrisme, dont chaque déflagration semble parfaitement indépendante, mais qui ne doit malgré tout son succès qu'à la singulière cohérence de l'embrasement général.

         Dans la fosse humide du Studio Pyjama, les cinq artificiers ont donc laissé tremper les possibles d'un jazz immédiat pétri de culture et d'inconscience, de mémoire et d'irrévérence, de résolution et de désir de jouissance afin d'obtenir, au bout du compte, un cuir aussi résistant qu'une tradition centenaire, mais plus souple encore qu'une relation libertaire. 

Joël PAGIER

 

 Fred MARTY –

Jean-Marc FOUSSAT

CONCERTS MARSAFOUTY

FOU CD 011 

                  Preneur de son patenté « free improvised music » radicale depuis des décennies, Jean –Marc Foussat a lancé récemment son propre label , FOU Records, pour publier des concerts qu’il a enregistré et aussi sa propre musique. Avec les deux cds Live au Dunois (George Lewis -Derek Bailey - Evan Parker - Joëlle Léandre) et aux Instants Chavirés (Annick Nozati – Daunik Lazro – Peter Kowald) et l’album Quod (Joe McPhee – Sylvain Guérineau – Jean-Marc Foussat), FOU Records a frappé fort. Je me suis laissé dire que d’autres surprises sont au programme dont un double Willem Breuker Kollektief du meilleur crû en concert. Mais on aurait tort de prendre le reste de la production de FOU Records sous la jambe. Je viens de chroniquer l’excellent cd « Cuir », un projet remarquable avec les deux trompettes de Nicolas Souchal et Jérôme Fouquet, les clarinettes de Jean-Brice Godet , la contrebasse de Yoram Rosilio et le piano de John Cuny d’une fraîcheur étonnante qui stimule l’attention de bout en bout.  J’avais apprécié le duo de Foussat avec le percussionniste Ramon Lopez, Ça barbare, là !, mais j’ai vraiment aimé ce nouveau duo avec Fred Marty. Le contrebassiste est solide et sait comment s’intégrer dans l’esthétique d’autrui même si on peut dire que les deux protagonistes ne sont pas tout à fait de la même planète. C’est bien cela qui fait le sel de l’improvisation dite libre. Jean-Marc Foussat a travaillé comme preneur du son en améliorant son art au fil des ans et son tableau de chasse est assez impressionnant. Joëlle Léandre, bien sûr, une série d’enregistrements historiques d’Evan Parker avec Paul Lytton et Paul Lovens (Pisa 80 Improvisors Symposium, Incus et The Fetch , Po Torch) , le trio Schlippenbach à Pise (Detto Fra di Noi, Po Torch), Aïda, le génial solo acoustique de Derek Bailey (Incus), le disque le plus radical de la Company de Derek Bailey, Epiphany, Epiphanies `/ Incus. On s’attendait avec une telle fréquentation, que l’art  électro-acoustique de Jean-Marc Foussat se rapprocherait des démarches classieuses et très complexes de Furt, le processing de Lawrence Casserley (avec qui Evan Parker travaille régulièrement) ou le très ludique synthé vintage  de Thomas Lehn. Ou encore les microcontacts hyper sensibles des objets d’Hugh Davies. Que nenni. Mais il n’y a pas que Parker, Bailey et cie comme éclaireurs dans cette musique. Un autre enregistrement culte est révélateur : Catalogue Antwerpen Live, le groupe de Jac Berrocal, avec Gilbert Artman et Jean- François Pauvros à Anvers en 1979, édité par Spalax en 2008. J’y étais, c’était le festival Free-Music du WIM avec une affiche à vous donner le tournis (dont Lacy, Sommer-Gumpert, Irene etMaggie, Phil W et Fred VH). Ces zombies tranchaient dans le programme. C’est plutôt chez Catalogue, Pauvros et cie, qu’il faille trouver une filiation. Bruitisme, un côté brut de décoffrage, fréquences saturées, noise et drone, vibrations mystérieuses, boucles folles, voix hantée… plutôt post-rock expérimental si on veut définir dans un jargon médiatique. Mais est-ce définissable ? Un NoMan’s Land qui tient « ensemble » par l’intuition du contrebassiste Fred Marty, impassible sur le sommet du chevalet ou lyrique par la diffraction des harmoniques qui se tordent sous la pression habile de l’archet. Son art ajoute ce qu’il faut de mystère pour rendre celui de Foussat pertinent et réellement craignos. Ils construisent un monde dans la réalité  secrète des grandes villes, entre entrepôts désaffectés et parkings de semi-remorques sous la lueur blafarde des néons d’une autre temps, jaune surréel se réfléchissant sur les pavés glissants d’une voie abandonnée. Oubliez la notion de chef d’œuvre. Deux sets de concerts. C’est du vrai, du vécu, de l’émotion noire. Ils ne s’agitent pas, mais sont bien campés sur leur territoire, accroché au temps qui se déroule dans l’instant. Je cite J-M Foussat : Nous avons une association où la musique se fait toute seule sans que nous ayons besoin de faire quoi que ce soit de spécial »Plutôt que de se passer de croissants et de desserts pendant quatre mois pour se procurer la boîte vinyle de Merzbow, achetez un ticket de métro pour aller écouter MarsaFouty en banlieue.

Ce n’est peut être pas un « cédé de référence », Choc, Emoi, Etoiles etc … mais cela donne bien l’envie de ne pas rater leur prochain concert. Le vivant, il n’y a que ça qui compte.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

KASSAP – TOUERY – DUSCOMBS

8 DETOURS

Mr. Morezon – 011

Sortie en 2015

Sylvain Kassap (cl), Julien Touéry (p) et Fabien Duscombs (d).

Prolifique pour le théâtre et le cinéma, Sylvain Kassap s’illustre également dans les milieux de la musique contemporaine et des musiques improvisées. Depuis Musique pour la Tortue Magique, en 1983, Kassap a sorti une quinzaine de disques sous son nom. 8 détours a été enregistré sur la scène de l’incontournable Petit Faucheux et sort sur le label Mr. Morezon.

Kassap réunit le pianiste Julien Touéry et le batteur Fabien Duscombs pour jouer huit morceaux, autant de détours improvisés collectivement.


8 détours s’ouvre sur le méditatif « Arc noir » avec des boucles de la clarinette qui évoquent ça-et-là l’Afrique du Nord. Ce recueillement trouve un prolongement dans l’introduction de « Trivium » et ses vocalises nasales, très lamaserie népalaise… mais ce calme annonce la tempête car le trio s’envole soudain dans un free furieux où les clusters violents du piano, les roulements et autres pêches imposants de la batterie et les délires impulsifs de la clarinette imposent une tension brutale qui met à mal l’art de la parole ! « Heyokas » ramène l’auditeur à une atmosphère plus paisible, marquée par les clowns sacrés des indiens Lakotas (les Heyokas…), dans laquelle les percussions, les cordes frottées du piano et le souffle de la clarinette bruissent, avant de s’amplifier progressivement. Le « Cromlech » et ses alignements circulaires de menhirs mystérieux inspirent au trio une mélodie majestueuse de la clarinette, sur un grondement du piano et des mailloches emphatiques, qui débouche petit à petit sur une ambiance touffue, entre Duscombs qui en met partout, Touéry qui martèle ses riffs et Kassap qui s’évade dans les aigus après avoir joué avec les intervalles. L’ode au vent d’ouest, « Zéphyr », commence par un échange entre le crépitement des percussions et les volutes veloutés de clarinette basse, puis la musique s’emballe, poussée par une pédale obstinée du piano. Les « Orages » qui suivent portent bien leur nom : le foisonnement rythmique du piano et les coups de tonnerre de la batterie contrastent avec les éclairs suraigus de la clarinette. Une esquisse de mélodie annonce que les orages sont passés et laisse place à une ambiance africaine… « Les points hauts » est un intermède sous forme de complainte délicate. 8 détours s’achève sur un morceau au tempo irrespirable et à l’énergie dévastatrice : « A la moelle !!! » !

Dans 8 détours, Kassap, Touéry et Duscombs concoctent un free furibond, à peine adouci par quelques pincées de musique du monde …

Bob HATTEAU


Chez Leo, un concile germano-russe, une gourmandise sucrée, un quartette intarissable et un hommage à un pianiste essentiel. Le label qui ne fait pas son âge propose toujours des musiques saines de corps et d’esprit.


GRATKOWSKI/ KRUGLOV/NABATOV/YUDANOV

35TH ANNIVERSARY OF LEO RECORDS
CD LR 719

Frank Gratkowski : s, cl, Alexey Kruglov : s, cor de basset, Simon Nabatov : p, Oleg Yudanov : dr, perc

 

                  Ce concert réunit quatre apôtres de la free music version vieux continent, déjà appréciés séparément sur de nombreux albums. Si l’on ne présente plus Frank Gratkowski ni Simon Nabatov, on peut signaler que le plus jeune Alexey Kruglov a signé lui aussi de remarquables travaux ces dernières années (parmi lesquels : « Identification », « Impulse » et « Military Space », tous chez Leo), souvent en compagnie d’Oleg Yudanov. Ces musiciens ne sont guère sollicités pour présenter le fruit de leurs recherches au public de France. Permettant à l’auditeur de combler ce manque, les disques ouvrent ainsi des fenêtres sur des démarches créatives qui nous seraient autrement restées inconnues. Cette rencontre scénique à Moscou fait des étincelles. Un juste équilibre y est trouvé entre les conduites de l’improvisation radicale (Nabatov bloque et manipule les cordes de son piano, Kruglov tire de curieux sons du cor de basset, Gratkowski cultive la granulation de ses instruments) et les éléments constitutifs du jazz et d’autres allées esthétiques – Nabatov produit notamment des coloris impressionnistes inspirés de la musique européenne des premières heures du 20e siècle. De fait, loin d’être incompatibles, ces caractéristiques cohabitent fort bien. House Games est une tranche de free jazz enlevée que l’on serait en droit de confondre avec quelque session enregistrée pour BYG/Actuel en 1969. Faisant jeu égal avec ses partenaires, Yudanov tire de ses percussions mille reflets chatoyants.

ZOOOM TRIO

WHAT'S FOR DESSERT?
CD LR 724

Christian Lorenzen : piano électrique, synthétiseur, Wurlitzer
David Helm : contrebasse
Dominik Mahnig : batterie, effets

 

                  Ce n’est pas si souvent que l’on trouve une pochette cartonnée chez Leo. A ma connaissance, c’est même la première fois. Tout en conservant son identité visuelle et sa charte graphique (crédits insérés dans le logo LR au dos du disque, etc.), le label s’accommode fort bien de cette petite variation. Les autres items de cette livraison ne dévient toutefois pas de la présentation habituelle. Outre ce ponctuel ravalement de façade, il faut un peu déchanter quant au contenu. Les choses s’organisent autour des claviers électriques (tiens, tiens, comme dans le WWW dont il était récemment question…) de Christian Lorenzen, que complémentent un archet lyrique et des fûts fureteurs. On note la présence de rythmes marqués, dans une veine pop-rock mollassonne, sur lesquels le contrebassiste David Helm se révèle cependant agile et impliqué. Les titres se parent d’un humour frappé au coin du bon sens (Wasting your Time in the Underwear Department) et l’album s’écoute sans déplaisir, mais il manque au propos la substance ou le mordant qui lui auraient permis de s’incruster dans les mémoires.

BUFFA /BATAGLIA /BODRATO/MAZZUCCO
POW-BEE
CD LR 725
Andrea Buffa : ts, ss ; Stefano Battaglia: p ;Fiorenzo Bodrato : db ; Dario Mazzucco : dr.

 

                  Voilà une formation à l’instrumentation classique, qui utilise tout l’espace alloué par un disque compact : est-ce bien raisonnable ? Le vaillant chroniqueur s’embarque dans un voyage au long cours pour donner une ébauche de réponse. Corale ouvre l’album de manière élégiaque, quasi-langoureuse, le piano de Stefano Battaglia (qui signe parallèlement l’album « Songways » sur ECM) et le ténor d’Andrea Buffa arpentant la voie d’un romantisme lyrique, dont tout un pan du jazz transalpin s’est fait une spécialité. Les ballades, dont les musiciens savent faire couler la sève expressive, constituent le cœur du programme. Le groupe se montre également convaincant sur les pièces vigoureuses telles que Mojo – un sens du rythme à toute épreuve nous est alors donné à entendre – ou plus abstraites telles que No Sugar, Please. Les quatre italiens livrent en vérité un album de bonne tenue à tous les niveaux – prise de son flatteuse, compositions honnêtes, finesse des intervenants, solos piquant l’intérêt de l’auditeur. Si le déficit d’attention est l’une des caractéristiques de notre époque bruyante, motorisée et pressée, il est toujours possible de préférer la fréquentation des chemins paisibles et flexueux plutôt que celle des voies rapides. Il n’y a donc pas lieu de regretter ici une tendance à la rêverie, qui fait partie intégrante de la philosophie et de la pratique (c’est la même chose, au fond) d’un quartette qui explore, mine de rien et sans jamais décevoir, plusieurs aires de jeu, développant au passage une réelle personnalité de groupe. Sitôt achevé le dernier morceau, qui voit une démarche précautionneuse se muer en un inattendu reggae, on en redemande. A découvrir.

CAPPELLETTI/

DI CASTRI/DITMAS

HOMAGE TO PAUL BLEY

CD LR 732

Arrigo Cappelletti : p ; Furio Di Castri: db ; Bruce Ditmas : dr

 

                  Comme pour le quartette précédent, l’enregistrement de cet album s’est déroulé à Udine dans le Frioul. Arrigo Cappelletti n’est pas un nouveau venu sur la scène, ni même chez Leo. Pour saluer son confrère Paul Bley, il signe onze compositions, auxquelles il adjoint un medley consacré à Thelonious Monk et une pièce – courte et intense - d’Andrew Hill. Voici un jazz trio dans sa configuration instrumentale la plus courue, avec pour conséquence qu’il devient difficile pour ceux qui la choisissent de se démarquer de la « concurrence ». La profondeur, l’authenticité et l’expérience de ces artistes consommés leur assurent heureusement de rester du bon côté de la barrière. Si vous n’aimez ni les accords, ni le swing, ni les ballades graciles, passez votre chemin. Sinon, soyez les bienvenus. Car beaucoup peut encore être inventé dans un format qui ne brille pas par son originalité. Vieille antienne, l’art naît de la contrainte, des limites dans lesquelles on s’exprime : une convention en vaut alors bien une autre. A ce titre, ce trio peut se targuer de faire vibrer le format avec un bel engouement et un engagement total. Certes de manière moins ouvertement moderniste que certains jeunes loups appréciés des festivals, mais avec un goût très sûr qui surclasse bien des juniors à la mode. Le blues est tout aussi exquisément balancé. Et le choix de Paul Bley comme source d’inspiration montre que l’on est loin de se situer dans le champ d’un conservatisme rigide.

David CRISTOL

WEAVELS

THE LIVING PUZZLE

DISCUS 51CD

Chris Cundy : bcl; Alex Ward : g; Mick Beck : bassoon, recorder, nose flute, swanee whistle. 

                  Martin Archer poursuit la production sur son label Discus à un rythme effréné, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Après trois albums sortis concomitamment (voir Improjazz 214, page 56), voici un nouvel album, le second, du groupe Weavels. Un trio à l’instrumentation particulièrement innovante, puisque Mick Beck et Chris Cundy se partage le souffle à travers basson et clarinette basse, alors que Alex Ward, habituellement (mais de moins en moins) clarinettiste, a choisi ici la guitare en contrepoint.


L’improvisation est maitre mot dans ce disque. Le son boisé du basson, parfois maltraité, percute la clarinette basse dans les graves, la soutient lorsque celle-ci s’élève dans les aigus, se promène au dessus des cordes d’une guitare décortiquée, occupe l’espace de manière profonde pour permettre aux deux autres instruments de s’exprimer en toute liberté, de manière forte souvent ("Improving the dining room").  Le trio sait aussi se montrer délicat, en incorporant des effets sonores multiples à l’aide de sifflets, d’une flute nasale (Mick Beck) comme dans cette joute très expressive ("the sun room avoids invasion by rats", tout un programme). Le trio alterne les sommets sauvages et le calme des plaines verdoyantes, avec cette subtilité qui caractérise ces gentlemen en parfaite cohésion.

Philippe RENAUD

SONIC COMMUNION

THE BRIDGE SESSION NO 1

Jean Luc Cappozzo : tp, fgh; Douglas R. Ewart : woodwinds, sound objects; Joëlle Léandre, Bernard Santacruz : db; Michael Zerang : dr, perc.

                  Les rencontres entre la France et Chicago ne datent pas d’aujourd’hui, il semble que l’histoire du jazz a toujours tout fait pour que Paris et la principale ville de l’Illinois se croisent régulièrement. je ne parle pas du fait que L’art Ensemble Of Chicago ou Anthony Braxton ont presque enregistré leurs premiers disques chez nous, j’évoque de véritables rencontres musicales transatlantiques. Il semble que cela commence avec « Go Home » de l’Art Ensemble of Chicago. Même si Jean Louis Chautemps, Ivan Julien ou Bernard Vitet ne sont pas crédités sur la pochette, ils jouent bien sur le titre « Dance » qui est en face B de l’album. Quelques années plus tard une autre rencontre se produit mais elle a sûrement échappé à bon nombre de fidèles de ces lignes car elle se situe dans un créneau musical nettement plus funk; il s’agit du Synchro Rhythmic Eclectic Language et de leur premier album « Lambi » paru en 1976 et sur lequel le batteur Steve McCall (Air) s’affiche aux côtés des antillais Louis Xavier, Georges Edouard Nouel et du saxophoniste d’origine guinéenne Jo Maka. Le même Maka qui d’ailleurs jouait dans le Celestial Communication Orchestra d’Alan Silva ou l’on pouvait aussi y croiser quelques figures importantes du jazz de Chicago. Les années 80 et 90 furent moins fertiles mais avec la décennie 2000 les choses reprennent. On pense notamment aux rencontres entre Nicole Mitchell et Joëlle Léandre capturées par RogueArt. Mais ce n’est pas la présence de Léandre qui m’a dans un premier temps attiré vers « Sonic Communion », bien davantage celle de Douglas Ewart. Si la bassiste française a une discographie pléthorique il n’en va pas de même pour ce musicien d’origine jamaïcaine et figure de l’A.a.c.m dont les dix doigts des mains suffisent à compter ses productions discographiques. Douglas Ewart fait même partie de ces artistes dont on peut dire qu’ils ont à peu près ratés leur carrière discographique, à savoir que les disques qu’ils ont publiés sont très peu représentatifs de leur musique. De fait Ewart n’a pratiquement enregistré que sur Arawak son propre label et les deux premiers albums de ce catalogue « Bambou Forest » et « Red Hill » (deux de ses meilleurs disques) n’ont jamais été réédités et furent seulement disponibles en cassette. Il faudra attendre l’année 2010 et l’éphémère label Geodesic pour enfin disposer d’un album très consistant de Douglas Ewart, le fantastique « Beneath Detroit live at the D.i.a), un trio avec Spencer Barefield et Tani Tabal enregistré en 1981. Dans un tel désert discographique ce « Sonic Communion » ne pouvait que m’obliger à m’arrêter. Mais si Douglas Ewart a été le déclic pour moi, il est loin d’être le seul à séduire comme on va le voir.

                  The Bridge est donc le projet initié par Alexandre Pierrepont et qui va réunir des groupes inédits qui seront constitués de musiciens français et de Chicago. « Sonic communion » enregistré au cours d’une tournée en 2013 est donc le premier témoignage de cette bonne idée. Pour Chicago outre Douglas Ewart c’est Michael Zerang qui officie et la France est donc représentée par Joëlle Léandre, Jean Luc Cappozzo et Bernard Santacruz. Avant même d’avoir exploré le disque on se félicite du choix et notamment en ce qui concerne Santacruz, excellent bassiste qui lui non plus ne bénéficie pas d’une représentation discographique très favorable.

                  L’album s’ouvre sur « Satellites » un titre introduit par un chorus plutôt élégant qui semble davantage déterminé par l’improvisation que par une composition. les premières minutes d’échange entre les deux souffleurs renvoient assez à l’esprit de Chicago qui s’est presque toujours tenu loin des confrontations directes. Des deux bassistes c’est Santacruz qui entre le premier, discrètement suivi par Léandre et Zerang. Ewart aborde un premier solo au soprano et il flirte avec l’abîme sans y basculer. Le titre se calme totalement et Cappozzo prend la parole pour un premier solo assuré et sans excès. Les deux basses forment comme un sol sur lequel se reposent les échanges entre Ewart et Cappozzo mais bientôt ce sont les basses qui se hissent au devant et les souffleurs ponctuent l’échange avec des micro notes.

                  La rencontre entre nature et culture se produit sur le début de « philtres d’amour » ou les deux souffleurs commencent par faire raisonner leurs instruments à la manière de petits cris d’oiseaux exotiques. Apparaît ainsi ce lien que Chicago a souvent entretenu avec une certaine idée de la musique concrète. L’esprit de la windy city est d’ailleurs incarné dans une autre de ses facettes dans les premiers instants du solo de Jean Luc Cappozzo ou sa trompette m’a un instant fait pensé au son de Lester Bowie sur la longue improvisation qu’il partage avec Favor et El Zabar sur l’album « the ritual » (sound aspect records). Mais l’analogie s’arrête bien vite car Jean Luc Cappozzo a son propre son et sa propre personnalité. A la flute Ewart installe une improvisation qui est traversée de part en part d’accents folks. Les cordes des basses sont frottées, frappées, Santacruz étant davantage dans une approche rythmique alors que Léandre aborde plutôt les reliefs, les textures. Durant quelques instants un rythme apparaît mais pour s’éclipser bien vite. Les improvisations portent bien la marque de Chicago en étant davantage dans l’espace que dans la densité.

                  C’est également dans le calme qu’arrive « A cloud of sparks ». Douglas Ewart au hautbois qui nous rappelle un peu Sonny Simmons et dont le  jeu très introspectif contraste avec l’énergie déployée par les deux bassistes. A l’arrivée de Jean Luc Cappozzo le dialogue s’installe avec Ewart, on perçoit l’écoute respective entre les deux musiciens, Ewart se mettant peu à peu en retrait et offrant comme des ponctuations aux idées développées par Cappozzo. Michael Zerang a fait une entrée discrète et au moment ou Ewart disparaît, un bref duo s’installe entre le percussionniste et le trompettiste avant que tout le groupe ne revienne conclure le morceau.

                  On pourrait penser que l’on est ensuite à l’écoute d’une cérémonie chamanique au démarrage de « sculpteur d’ondes », Ewart emprunte les voix des ancêtres avec son didgeridoo qui est même un « bone » puisqu’il peut en moduler la note. Bernard Santacruz inaugure un rythme qui semble directement inspiré d’une composition traditionnelle pour xylophone. A l’archet Joëlle Léandre fait s’élever quelques voix incantatoires pendant que Zerang ponctue l’ensemble avec discrétion. Cappozzo survole le tout avec des notes aiguisées pendant qu’Ewart vocalise et fait des overtones dans son didg!

                  « Planet earth folk song » commence un peu comme un morceau de l’Art Ensemble de la période Byg. La flute très afro de Ewart se faufile derrière la trompette, c’est encore une fois Santacruz qui suggère le rythme pendant que Joëlle Léandre et Michael Zerang font monter la pression. Ici d’ailleurs et un peu comme dans tout ce cd, Michael Zerang se situe vraiment dans la tradition qui était celle de la place du rythme dans les premiers disques de l’Art Ensemble, de Braxton ou de Wadada Leo Smith. La où les percussions y étaient employées pour tout faire à l’exception d’établir un rythme direct ou directif. Si l’on pouvait dans ces disques identifier une structure, le rythme sous sa forme conventionnelle y participait rarement.

                  Certes les références sont là mais ce disque n’est pas un revival, les racines sont réactualisées et ces cinq plages offrent une belle impression de plaisir de jouer, d’écoute réciproque et aussi d’une certaine insouciance ou spontanéité pour le dire autrement. A souligner également pour finir l’excellente prise de son. La suite de ces rencontres est donc à surveiller.

Olivier DELAPORTE


 Peter BRÖTZMANN

MÜNSTER BERN

CUBUS CR 371

Dist. Improjazz

                  J’avais l’habitude jusqu’au numéro 100 de cet estimable magazine de chroniquer les disques de "dear Peter". Depuis quelques collègues peu nombreux s’y sont collés : Joël, Philippe, Luc, Jean Michel, Olivier. Je reprends cette bonne vieille habitude qui était mienne. Voici le neuvième solo absolu depuis 1976 (FMP 0360) sur ce label suisse, inconnu de moi jusqu’à présent. Enregistré le 27 octobre au club pré cité, Brötz était âgé de soixante douze ans et dès la première pièce au tarogato, la forme est toujours là, pour une musique arabisante, mélodieuse et puissante faite de réitérations ; cette clarinette à grosse perce d’origine hongroise se révèle sur les graves superbement violente. La pièce faite d’entrelacs est bien sûr magnifique. « Crack in the sidewalks" révèle des saxes alto et ténor puissants, joués sur toute la tessiture des instruments avec par instants un vibrato à couper le souffle ; pourtant c’est une ballade, mais une ballade comme seul Peter sait les jouer, expressives, virulentes, éructées.

                  "Move and separate" est joué au contraire de manière "douce", avec certainement cette clarinette métal qu’il affectionne tant, et l’on s’imagine dans la péninsule arabique, caravane de dromadaires amenant sel et esclaves, le son étant évidemment inimitable, la machine s’emballant au mitan du morceau jusqu’à l’extinction…

                  "Chaos of human affairs" au tenor mérite son titre, c’est à Albert que l’on pense, décuplé par la puissance que lui n’avait pas à ce point. "The very heart of things" en rappel, c’est "Lonely woman” d’Ornette joué au tenor, expressionisme total, cri exacerbé. Je devrais être blasé depuis le temps; ce disque est une des meilleures choses que Brötz a commise. Der Wuppertaler Koloss n’est jamais si bon que seul avec lui-même. Wunderbar !

Serge PERROT 

URBAN SAX

INSIDE

URBAN NOISY UN 45800

www.urban5-1rec.fr

            L’objet est tellement réussi que l’on a presque envie de le garder jalousement pour soi. Si bien que le chroniqueur l’a presque enfermé dans son coffre fort à bijoux… Urban Sax revient donc en sons et en images avec ce LP, CD et DVD, avec toujours des compositions signées Gilbert Artman et cette formation à géométrie variable mais basée sur le souffle, avec 39 saxophonistes parmi lesquels on trouve les noms de Cathy Heyden ou Sylvain Cathala. Mais Urban sax s’est développé et a grandi depuis les premières formations, en s’enrichissant ici du groupe Urbi Flat (avec, entre autres, Jac Berrocal et Dominique Grimaud) et un chœur de huit voix féminines, trois vibraphonistes et deux guitaristes.

 

                  Si les thèmes peuvent paraitre simples à la première écoute, ils vous pénètrent petit à petit tout en prenant corps grâce à la variété des sonorités des saxes (alto, ténor, soprano, sopranino, basse et baryton) et la délicatesse d’une guitare qui égrène quelques notes pour suggérer et embellir une masse permanente de sons mise en architecture et spatialisée. Le format LP ne permet pas de retrouver cette permanence, seuls les morceaux les plus courts (à l’exception de "Petite valse des caterpillars", neuf minutes et une seconde) y figurent. L’écoute du cd permet donc de se replonger plus profondément dans l’esprit du groupe, et cela dès "More slowly please" parsemé de flèches incandescentes dans un tempo très lent qui permet une mise en place progressive. Les enchainements permettent une écoute en souffle (presque) continu. Certains thèmes sont introduits par les autres instruments, le vibraphone et la trompette de Jac Berrocal sur"Termites attack inside my brain", alors que le final, "Baalbeck under the stars" nous offre un véritable feu d’artifice à coups de gongs, chœur, attaques massives des saxophones, puis retour au calme sur des gammes mineures, alors que la masse sonore se remet en place derrière un chant hypnotique, qui se terminent par trois impétueux coups de canon.

                  Le DVD propose deux formules : une linéaire, morceau par morceau, qui permet d’apprécier l’énorme travail effectué sur les costumes, mais aussi la grâce des danseuses, l’utilisation de l’espace (quoique les musiciens sont un peu moins suspendus que dans les performances précédentes), les décors, toute cette énergie déployée par cette entité dirigée par un Gilbert Artman toujours en recherche d’originalité et de créativité. L’autre possibilité offerte est un bonus de 18 minutes issu d’une technologie virtuelle appliquée à ce phénomène unique qu’est Urban Sax. Un beau retour qui promet de bien belles et nouvelles pages.

Philippe RENAUD

Joëlle LEANDRE –

Serge TEYSSOT-GAY

TRANS 2

INTERVALLE TRITON

(IT 99886358)

Dist. L'Autre Distribution

         Qu'on l'admette ou qu'on le regrette, il est désormais indispensable d'entendre plusieurs fois un album avant d'oser émettre une opinion à son sujet. Ce qui ne fut pas toujours le cas ! Lorsque MilesMonk ou Tranesortaient un disque ou montaient sur scène, il suffisait de deux ou trois minutes au public de l'époque pour crier, selon, au scandale ou au génie et rares étaient les amateurs susceptibles de changer d'avis au fil des écoutes. Le monde se partageait alors entre deux catégories bien distinctes respectivement nommées "Les Anciens" et "Les Modernes" et, chacune s'arrimant à ses propres certitudes, le champ de bataille s'avérait aisément repérable et parfaitement limpide, à défaut de serein.

           Aujourd'hui, c'est une toute autre histoire ! Les frontières séparant le bon grain de l'ivraie, l'archaïque du contemporain, le collectif de l'individuel et, bien souvent, les divers styles eux-mêmes se sont diluées dans le cours des influences réciproques et les flux successifs d'une transdisciplinarité puisant son identité dans la confusion des genres, l'abolition de toute hiérarchie et la remise en cause de notions telles que l'esthétique ou l'objectivité que l'on pensait pourtant élémentaires… En d'autres termes, nous naviguons à vue et devons régulièrement retourner à la case départ, munis de nouvelles données qui n'ont fait qu'accroître notre perplexité.

       Prenez ce "Trans 2", nouvel opus du duo constitué de la contrebassiste Joëlle Léandre et du guitariste Serge Teyssot-Gay ! A première ouïe, il semble que l'une phagocyte sévèrement l'autre, le condamnant à brosser indéfiniment un fond de toile uni sur lequel elle pourra s'exprimer à loisir, laissant libre cours à son lyrisme et sa virtuosité légendaires. Et, comme si sa maestria instrumentale ne suffisait pas, la voilà qui recourt aux acrobaties lettristes dont sa voix de soprano et sa maîtrise du verbe et de l'impro lui permettent d'explorer les plus facétieuses facettes.

 

      A première ouïe, du moins ! Car, dès la seconde tentative, l'impression se révèle totalement différente ! Une fois remis de ce déluge de coups d'archet, trilles et vocalises, notre esprit s'ouvre enfin à la délicatesse ourdie par le guitariste qui, depuis le début, se livre à un véritable travail d'orfèvre et semble comme sortir de l'ombre où notre écoute sélective l'avait jusqu'ici maintenu. C'est là où nous devons nous montrer honnêtes et avouer les préjugés qui nous ont peut-être assourdis : Serge Teyssot-Gay est un rocker ! Et la mémoire de ses interventions musclées au sein du défunt Noir Désir ou d'Interzone nous prédisposait plus au tranchant de riffs cinglants qu'à cette dentelle ourlée aux confins de l'impressionnisme.

         Une troisième audition nous permettra donc d'entendre également les deux musiciens et d'apprécier la profondeur de leur interaction, puisque c'est bien de cela qu'il s'agit. D'écouter, par exemple, la singularité d'une harmonie haut-perchée dont la soliste évalue l'altitude avant d'en amorcer les contreforts, la rencontre au sommet d'une guitare et d'une basse éprises de vertige et se fondant bientôt dans l'atmosphère, l'attirance du vide et la douceur du sol lorsque le contact est enfin rétabli. Le chant comme conséquence immédiate des arpèges et l'archet sur les cordes prolongeant la voix, le souffle court d'une ligne saturée se cognant au néant, le crépitement de braises électriques piétinées et la peau craquelée d'une mélodie aussitôt émiettée, dispersée au vent de sa propre complexité quand le thème surgit d'un réflexe subit dont la soudaineté ne peut atténuer la pertinence. La pesanteur des graves, ancrage indispensable à la liberté d'un langage vecteur de colère et dont la théâtralité amplifie encore le sens, le flux intarissable de la pensée double, l'attention permanente, le reflux impossible et le soutien constant quand la raison n'est plus, que l'abstraction l'emporte et qu'il n'y a plus que l'autre pour justifier encore d'un possible salut dans l'éphémère de l'instant. La douceur, malgré tout, et la tentation romantique de lignes et d'intervalles emprunts d'évidence, abandonnés un temps sur le manche de la basse et dont le lyrisme des six cordes vient révéler l'intelligence…

       C'est donc bien Serge Teyssot-Gay qui se met lui-même au service de Joëlle Léandre, comme pour mieux imaginer l'écrin nécessaire à la pierre, choisir la matière dont il sertira la pensée et par laquelle il deviendra partie intégrante d'un dessein qui, sans lui, n'aurait pu voir le jour. Lui qui définit le système garantissant les espaces de liberté et qui s'applique ensuite à son bon fonctionnement, tel le prisme sans lequel la lumière ne pourrait se diffracter ni engendrer les sept couleurs de l'arc en ciel qui titrent les sept plages de cet album miroitant de reflets et de faux-semblants…

Quant à la lumière…

Joël PAGIER

OM

SONS / SILENCE / OMBRES /PAYSAGES D’AMES

RCA ZL 37244

                  Il y a parfois des découvertes curieuses, surtout lorsqu’elles s’opèrent 35 ans après les faits. Bref, cela se passe en 1979. Déjà une époque d’expérimen-tations, en particulier sur des instruments auto-fabriqués. Un peu à la manière de la Horde Catalyptique pour la Fin et autres Goa et Franky Bourlier…

 

                  OM, c’est (était) un duo. Luk Duchateau, Guy Baudat. Tous deux artistes plasticiens avant d’être musiciens. Dans la sculpture et la poterie. Ensemble, ils ont mis au point des instruments gigantesques en argile au départ, puis aussi en cuivre grâce à l’influence de maîtres artisans dinandiers et de Compagnons du Tour de France. Parallèlement, ils ont édifié, en pleine cambrousse du Bas Berry un auditorium plein champs où ils expérimentent leur musique. Toutefois le présent 33t fut enregistré par Laurent Thibault au studio d’Hérouville. Un album offrant une musique évanescente, planante, fluide dont les sons résonnent, s’entrechoquent et se meuvent dans l’espace, au service d’une sorte de rituel initiatique dans lequel  les instruments ont été beaucoup plus effleurés que percutés*.

Photo Théo Lesoualc’h

Quoique paru sur un label ayant pignon sur rue à l’époque, et malgré la signature du studio du Château d’Hérouville, cet OM (il y eut d’autres formations avec ce qualificatif, en particulier la formation suisse contemporaine de la décennie d’Urs Leimgruber, Christy Doran, Fredy Studer !) resta secret et peu connu, même des spécialistes de l’underground français des années 70. Il est vrai que les deux comparses reprirent rapidement le cours de leur travail plasticien, en particulier Guy Baudat, davantage connu pour ses grandes sculptures (www.guybaudat.fr) et ne se préoccupèrent apparemment que peu de la diffusion de leur enregistrement, complété pourtant par un livre paru simultanément, offrant, sur papier glacé, une série de photos de leurs instruments, de leur auditorium rural… Cela explique sans doute la découverte d’un petit stock d’invendus … dans le grenier d’une vieille maison familiale à Gargilesse Dampierre…

Photo ONASIP

*in OM Sons silence Editions Henri Veyrier 1979

Pierre DURR


Du nouveau chez LOUSTALOT

Depuis Primavera (2006 – Elabeth), Yoann Loustalot sort quasiment un disque par an, en quintet, en quartet ou en trio, chez Bruit Chic ou Fresh Sound New Talent. Lucky Dog et Pièces en forme de flocons sont les deux derniers opus du trompettiste, publiés respectivement en 2014 et 2015. Enregistrés en public, le premier au Petit Faucheux à Tour et le second au Studio Barge à Vannes, les deux albums ont été matricés par Nicolas Baillard, ingénieur du son des Studios La Buissonne.

LUCKY DOG

FRESH SOUND NEW TALENT – FSNT 443

Sortie en 2014

Yoann Loustalot (tp, bugle), Frédéric Borey (ts), Yoni Zelnik (b) et Frédéric Pasqua (d).

 

Lucky Dog est un quartet créé par Loustalot et le saxophoniste ténor Frédéric Borey en compagnie du contrebassiste Yoni Zelnik et du batteur Frédéric Pasqua. L’album éponyme propose dix morceaux dont six sont signés Loustalot et quatre Borey.

La configuration de Lucky Dog et la musique du quartet évoquent inévitablement le regretté Ornette Coleman : même foisonnement rythmique («Yonisa-tion»), avec une ligne de basse qui bourdonne (« Jacky’s Method ») et une batterie qui fourmille (« Pass’ Crap »), tandis que la trompette et le saxophone ténor exposent ensemble des thèmes dissonants ("Interférences"), avant de croiser leurs voix dans un mélange de contrepoints élégants (« The Real All of Me » ), questions – réponses soutenues (« Jacky’s Method »), unissons discordants («Pass’ Crap »), dialogues raffinés (« Etrange ligne »)… sans rechercher à enfermer leurs histoires dans un carcan (« Yonisation »). Cela dit, Loustalot et ses compagnons ne poussent pas leurs développements aussi loin dans le free, ni avec la même dureté que Coleman. Lucky Dog met sa pâte avec des interactions qui rappellent la musique de chambre (« Peaceful Time »), parfois dans un esprit Third Stream (« Sinless »), des passages bop avec une walking et un chabada savoureux (« Involved »), le morceau-titre qui oscille entre une danse indienne et une comptine… Le quartet joue clairement la carte du groupe, plutôt que du soliste, avec un contraste entre une rythmique touffue et des soufflants aériens (« Etrange ligne »).

Loustalot, Borey, Zelnik et Pasqua démontrent qu’il est possible d’avoir de la personnalité dans la continuité : varié, mais homogène, énergique, mais maitrisé, Lucky Dog est une synthèse intelligente d’influences multiples.

PIECES EN FORME DE FLOCONS

Bruit Chic – 006

Sortie en 2015

Yoann Loustalot (tp, bugle), François Chesnel (p) et Antoine Paganotti (d).

Dans Pièces en forme de flocons, Loustalot revient à la formule d’Aérophone : le trio. Au bémol près qu’il s’agit d’un trio sans contrebasse, mais avec François Chesnel au piano et Antoine Paganotti à la batterie. Loustalot a composé la moitié des huit thèmes du disque, Chesnel en apporte trois et le trio reprend « Quelque chose » du trompettiste Pierre Millet, fondateur du quintet Renza Bô, dont Chesnel fait également partie.

Dans une veine free, il y a bien le trio de Jean-Luc CapozzoChristine Wodraska et Gerry Hemingway, mais force est de reconnaître que le format trompette – piano – batterie ne court pas les rues. Raison suffisante pour écouter Loustalot et ses compères. 

Pièces en forme de flocons porte bien son titre et l’illustration de la pochette (une libellule stylisée à partir d’une plume, de son ombre et de son reflet dans une flaque) : la musique est légère, douce et virevolte avec une élégance feutrée. L’absence de basse, associée aux échanges sophistiqués entre les musiciens, emmène la musique dans les territoires de la musique de chambre contemporaine (« Peace Peace »), avec une carrure rythmique ouverte. Paganotti fait bruisser ses fûts et cymbales (« Barrage »), fourmille subtilement (« Pièce en forme de flocon ») et joue toujours en douceur avec une sonorité très organique (« Petite liturgie »). Avec son approche minimaliste (« Barrage »), ses clusters (« Doloroso »), ses touches impressionnistes (« Pièce en forme de flocon »)…  le jeu de Chesnel est proche de la musique contemporaine (« Quelque chose »). Sonorité claire, souffle droit et phrasé limpide, dans un style presque « musique classique », Loustalot met sa trompette et ses sourdines, ou la sonorité ronde de son bugle (sur la moitié des morceaux), au service de cette musique raffinée : un chorus a capella brillant (« Barrage »), des lignes majestueuses (« Petite liturgie »), des variations discontinues (« Doloroso »), des dialogues ingénieux (« Pièce en forme de flocon »)…

Pas étonnant que les Pièces en forme de flocons plaisent à Aldo Romano, auteur des notes – flatteuses – de la pochette : la musique est réfléchie et sensuelle, introspective et tendue, moderne et authentique… 

Bob HATTEAU 

Susanna GARTMAYER

AOUIE

CHMAFU NOCORDS 56

http://nocords.net 

Un OVNI, ce disque de clarinette basse d’une musicienne autrichienne ; à peine trente minutes en solo pour sept pièces aux titres composés de voyelles : quatre à la clarinette basse, deux utilisant en plus la résonance d’un piano et un titre magnifique joué à la clarinette contre alto, enregistré apparemment dans une église. Une pépite, comme il en arrive parfois à nos oreilles, sur un instrument toujours fascinant, qui ici est mis à l’honneur de manière éclatante, d’autant plus que ce disque a été masterisé par Martin Siewert. Susanna Gartmayer présente un panorama complet des possibilités de l’instrument, des graves aux aigus, en laissant paraitre sa respiration comme pour démontrer que la maitrise n’est pas gagnée d’avance et que le combat est parfois rude. De l’excellent travail.

Philippe RENAUD

Jonathan BADGER

VERSE

Cuneiform

Orkhêstra

                  Prog pas mort ! Alors que l’on croyait avoir cerné Jonathan Badger, voici qu’il s’échappe. Puis qui revient. Son jeu de guitare est pendulaire. L’arpège n’est que rarement utilisé même s’il multiplie et dédouble ses phrasés. Il est expert en petites mélodies. On croit saisir un mellotron et voici qu’arrivent explosions, froissements et frôlements. Ces derniers interviennent un peu comme des respirations et questionnent une musique n’ayant pas besoin de cela tant elle est suave et féline. S’y agrippent d’ailleurs quelques angéliques voix avant qu’un final aux légères dissonances questionne notre écoute. Une autre facette pour nous faire patienter jusqu’au prochain disque ?  Entre Mike Oldfield et Philipp Glass vogue la petite musique de Jonathan Badger et, pour l’auditeur, cela est fort agréable si ce n’est révolutionnaire.

Luc BOUQUET

José JAMES

YESTERDAY I HAD THE BLUES

BLUE NOTE

Sortie en mai 2015

José James commence à enregistrer pour Brownswood (The Dreamer en 2008, puis Blackmagic en 2010), avant de sortir No Beginning No End pour Blue Note, en 2013. Yesterday I Had The Blues est un hommage à Billie Holiday, née il y a cent ans, le sept avril 2015.

James avoue toute son admiration pour Holiday, sa « mère musicales », au point de l’écouter tous les jours (d’après un entretien pour TSF). Les neufs titres de Yesterday I Had The Blues sont emblématiques d’Holiday. Tous ses tubes y sont, sauf peut-être « Don’t Explain », « Yesterday », « My Man »… 

Yesterday I Had The Blues s’ouvre sur «Good Morning Heartache», une chanson écrite par Irene HigginbothamErvin Drake et Dan Fisher, qu’Holiday a enregistrée en 1946. Le standard le plus interprété de l’histoire du jazz, « Body and Soul », est également le titre d’un disque de Lady Day, sorti en 1957, avec, entre autres, Ben WebsterBarney KesselJimmy Rowles… « I Thought About You », composé en 1939 par Jimmy Van Heusen et Johnny Mercer, figure dans le célèbre Lady Sings The Blues, publié en 1956. C’est avec Teddy Wilsonet son orchestre qu’Holiday enregistre la chanson d’Harry Woods, « What A Little Moonlight Can Do », en 1935. «Tenderly » est un autre standard américain, écrit en 1946 par Walter Gross. Quant à «Lover Man», Jimmy DavisRoger Ramirez et James Sherman l’ont créé en 1941, pour Lady Day…  S’ajoutent trois morceaux signés Holiday : « Fine And Mellow », un blues de 1939, « God Bless The child » (associé à Arthur Herzog) enregistré en 1941 pour Okeh et son titre-phare, « Strange Fruit », sur un poème d’Abel Meeropol, qu’Holiday a interprété pour la première fois en 1939, au Café Society à New York.

James est entouré d’une rythmique d’exception : Jason Moran au piano, John Pattitucci à la contrebasse et Eric Harland à la batterie. Du début à la fin, ils font tout pour mettre en valeur la voix de James et pour maintenir une pulsation salutaire, à l’instar des accents bluesy de « Fine And Mellow », « Lover Man » et « God Bless The Child ». Voix suave et velouté, timbre ténu plutôt haut perché, chant net et précis, phrasé tiré au cordeau, James possède toutes les qualités du crooner, avec une petite dose de fragilité qui rappelle parfois Chet Baker (« Body And Soul », « Tenderly »).

Yesterday I Had The Blues est un bel hommage à Lady Day : James donne des interprétations convaincantes des tubes d’Holiday et le quartet évite l’écueil de la mollesse.

Bob HATTEAU 

Karl BERGER & Kirk KNUFFKE

MOON

No Business

Dist. Improjazz

Karl Berger – vibraphone, piano, melodic; Kirk Knuffke – cornet

                  C’est à l’occasion d’une soirée en hommage à Ed Blackwell, complice historique de Karl Berger, que la connexion entre le vieux sage et le jeune « loup » s’est établie. Si bien que le premier a convaincu le second de rejoindre l’équipe enseignante du célèbre Creative Music Studio. Si Kirk Knuffke n’est pas très connu de ce côté-ci de l’Atlantique, sur la côte Est des Etats-Unis il est déjà un musicien incontournable, trouvant sa place dans de nombreuses formations et menant ses propres projets en parallèle. Dans le cas présent, deux disques nous donnent à entendre le fruit de deux séances distinctes, organisées à un mois d’intervalle dans un studio de Woodstock. Outre le recours en alternance à ses deux instruments de prédilection, Berger fait aussi résonner un mélodica (non crédité sur la pochette) le temps d’un étonnant Point Point signé Knuffke. L’octogénaire allemand nous régale une nouvelle fois de son jeu dépouillé et anguleux, aux phrases imprévisibles mais toujours empreintes d’une sorte de bienveillance discrète. Les pièces, originales dans leur écriture, sont de la plume des deux hommes (ensemble ou séparément), et c’est un beau mélange d’assurance et de décontraction qui préside à leur interprétation. Une telle entente musicale ne se produit pas tous les jours ; le partenariat devrait logiquement se poursuivre. Fortement recommandé, de même que le duo de Karl Berger avec Ivo Perelman (« Reverie », Leo Records).

David CRISTOL


WMWS

ONE NIGHT STAND

Improjazz PRMK LP 003

Dist. Improjazz

Robert Wyatt : dr, voc ; Dave McRae : acp, elp; Gary Windo : ts; Richard Sinclair : bass g

Edition LP limitée à 300 exemplaires

                  La sortie de ce vinyle puis de la version cd de cet enregistrement est non seulement une excellente idée mais aussi une sorte de pied de nez à la morosité discographique actuelle. Dans un contexte ou peu de disques arrivent vraiment à séduire, voici donc un enregistrement qui vient ou revient de très loin.

                  WMWM puisque c’était le nom initial du groupe n’a vécu que quelques mois durant l’année 1973, son existence ayant été brutalement stoppée par l’accident dont fut victime Robert Wyatt en juin de cette même année. A l’origine donc ce quartet était constitué de Wyatt à la batterie, Dave MacRae aux claviers, Gary Windo au saxophone et Ron Mathewson à la basse. Hormis un pirate (concert à la BBC) qui circule discrètement, il existe deux morceaux de cette formation sur l’album « anglo american » de Windo paru en 2004 chez Cuneiform, c’était déjà bien mais aussi frustrant de ne pas en avoir davantage à se mettre dans les oreilles. Avec une formation légèrement différente Richard Sinclair remplaçant Ron Mathewson et amenant du coup une guitare basse nous disposons enfin d’un album entier consacré à ce groupe. Cet enregistrement est d’importance à plus d’un titre ; d’abord il met en évidence l’incroyable richesse de cette scène musicale que l’on a appelé prog ou Canterbury mais d’un point de vue plus singulier, il souligne aussi l’ambivalence que Robert Wyatt entretenait à l’époque avec le champ de l’improvisation liée au jazz. On pourrait imaginer que Wyatt a fondé Matching Mole pour rétablir la part rock et un peu plus structurée qui tendait à disparaître dans la musique de Soft Machine. Son premier album « The End of a ear » (un chef d’œuvre) opère aussi un perpétuel balancement entre improvisations et thèmes plus construits. Mais « Rock Bottom » va donner une direction dont il ne dérogera plus, vers une musique plus écrite et plus facile à identifier du côté d’un rock très sophistiqué que du côté du jazz. « One night stand » arrive au cœur de cette période, après Matching Mole et « The end of a Ear », avant « Rock Bottom ».

                  « One night stand » est donc une longue improvisation mais qui se déploie en plusieurs phases. Elle commence par une ambiance presque contradictoire ou l’on peut entendre d’un côté la basse de Sinclair et le clavier de MacRae s’engager dans un dialogue assez calme, semblant vouloir installer tranquillement un thème mais dans le même temps la voix modifiée de Wyatt et les assauts sur-aigus du saxophone de Windo offrent un contrepoint en opposition à la lente progression des deux autres, cette étrange juxtaposition contient en fait en germe l’un des aspects de l’album. Puis s’installant à la batterie c’est Wyatt qui semble indiquer la direction au moins au début. En effet pendant une dizaine de minutes il n’est pas possible d’identifier avec précision un thème mais on perçoit assez clairement que les interventions des musiciens sont guidées par le rythme qui évolue d’ailleurs plusieurs fois. MacRae qui oscille entre clavier et piano est dans un premier temps un peu plus présent que Windo. Jonglant entre une rugosité contrôlée et de brusques montées dans les « hautes octaves ». Le saxophoniste apparaît puis se tait pour mieux revenir. Ses notes raisonnables ponctuées de cris sur-aigus sont tempérés par la chaleur du clavier de MacRae ; d’une certaine façon c’est aussi peut-être le clavier qui permet à Richard Sinclair de trouver sa place lui qui reste au fond assez discret et parfois même en retrait. Le jeu de Robert Wyatt ressemble à celui qu’il développait dans Soft Machine, préférant une présence plus directe à une recherche de sophistication. De fait il contribue largement à l’énergie palpable qui se dégage de cette improvisation de plus de quarante minutes. Improvisation certes mais pas dénuée de structures, j’évoquais plus haut le rythme comme base des dialogues mais à plusieurs reprises on repère aussi certaines phrases s’échappant du clavier de MacRae qui ont peut-être été écrites ou au moins fait l’objet d’un accord tacite! Régulièrement en effet il est possible d’identifier comme sortant d’une cohérence entre Wyatt et MacRae des bribes de thème plus construits qui s’évanouissent assez vite mais qui laissent une trame sur laquelle vont jongler les musiciens. le procédé est d’ailleurs parfaitement identifiable aux deux tiers de l’improvisation lorsque apparaît un motif d’inspiration caribéenne qui serait tout droit sorti de l’imagination de Windo que cela ne m’étonnerait pas et sur lequel les musiciens vont converser avec un naturel déconcertant.

                  Free jazz? Jazz rock? Prog? Ou tout à la fois? C’est sûrement la dernière proposition qui est la plus valable. Ce disque montre en tous cas à quel point cette scène fut bourgeonnante d’idées et de liberté. Robert Wyatt, Gary Windo mais aussi Elton Dean ou Lol Coxhill étaient à cette époque assez impossibles à catégoriser de par le simple fait qu’ils ne voulaient pas se restreindre. C’est précisément ce que montre ce disque qui ne ressemble ni au free de l’époque, ni au jazz rock de Miles Davis et des autres mais pas davantage à « fourth » de Soft Machine. Un disque dont l’intensité et la sobriété manquent actuellement. Ce « One night stand » permet aussi d’apprécier Richard Sinclair et Dave MacRae dans un univers musical qu’ils n’ont pas trop eu l’occasion de côtoyer et il offre encore une chance d’entendre le fantastique Gary Windo dont les préoccupations étaient moins carriéristes qu’artistiques; il en résulte une liste d’enregistrements inversement proportionnelle à son talent; de ce point de vue WMWS vient donc un peu rendre justice. S’il fallait encore trouver une raison pour se procurer ce disque, rappelons que l’on aura vraisemblablement pas d’autres occasions d’entendre ce groupe aussi génial qu’éphémère. 

                            Olivier DELAPORTE 

Kaspar T. TOEPLITZ / Jean Noël COGNARD / Jac BERROCAL

DISSÉMINÉS ÇÀ ET LÀ

BLOC THYRISTORS 0190/TRACE LABEL LP41

Dist. IMPROJAZZ


Jac BERROCAL /

David FENECH /

Vincent EPPLAY

ANTIGRAVITY

CD BLACK EVER BLACK

      Les deux dernières parutions de Jac Berrocal. 

                  1/ Le LP sur le label de Jean Noël Cognard, enregistré mi-juin 2014 au théâtre Mégapobec d’Evreux : "Lune des grottes profondes" débute par un solo de trompette lunaire avec batterie discrète, re recording – multitude de trompettes – effets électroniques de KTT, l’ensemble est d’une intensité explosive. Basse électrique trainante, qui n’est pas sans rappeler Bill Laswell. Intense !

 

                  "Le corps s’arque sur le lit" : intro Toeplitz, Cognard, Jac rentre, planant, trompes, surcharges "sales".

                  "Rock’n’roll station" : énième version, totalement différente de l’originale, vocalises de Berrocal caverneuses, climats futuristes, scansion, effets, trompette, envoûtement. Conti-nuum avec "Un oiseau d’or aux ailes déployées", teintes hard rock, free, electronics, batterie en surchauffe. Et toujours cette réitération jusqu’à l’extinction. Une exceptionnelle réussite.

                  2/ Le cd "Antigravity" qui existe également en LP voit Berrocal utiliser sa voix, ses trompes tibétaines, trompettes, cloches ; Fenech est aux guitares, platines, drums, gamelan, voix ; Vincent Epplay drums, percus, synthés, K7, cloches et quelques bizarreries pour moi intraduisibles. Quatorze pièces allant de quelques secondes à cinq minutes enregistrées à la Villette, à Riga et d’autres endroits inconnus. Rue du Jura ? les moments forts sont "Panic à Bali", Don Aylerien à souhait, "Rock’n’roll station" où Jac joue le rôle de Vince Taylor. "Where flamingo fly", joué par Gil Evans, où Jac se montre plus lunaire que  jamais. Le chant enfantin "Kinder Lieder" dans la même veine, "Tsouking chant" swinguant et percussif. Egalement "La valse des lilas" d’Eddie Barclay et Michel Legrand. Ecouter "Solaris" est un plaisir rare, c’est d’une beauté prodigieuse où se mêlent trompette, voix, guitare électrique, synthés. Calypso « Ife l’ayo", hommage à Ornette. Et puis "Riga Centraal", enregistré à l’hôtel après la fascination de ce monument grouillant de monde. "Ca ne s’explique pas, j’aime le soir flotter dans les arocarias". Le dernier morceau est un hommage à son ami Jacques Thollot qui vient de nous quitter.

                  Monk, Ayler, Ellington n’ont fait que se rejouer encore et encore, Berrocal fait de même, différemment, avec de nouveaux arrangements. Un must !

Serge PERROT

Lucie LARICQ

Poèmes enviolonés – Violonisations

Coax Records / www.collectifcoax.com

Lucie Laricq (vraies et fausses fréquences, violons soprano et ténor, basse électrique, grelots, glockenspiel, jouets, textes, voix, montage, mixage + grincements, prise de son).

 

                  Avec ce double album qui ouvre sa discographie, Lucie Laricq nous livre deux faces d’une même planète : celle qui se coltine au sens, avec ses Poèmes enviolonés où se trouvent enluminés de musique plusieurs textes rédigés par ses soins ; et la face cachée, celle purement instrumentale de Violonisations. Sur Poèmes enviolonés, en dépit de la déclamation des poèmes, elle ne place jamais le concept au premier plan. Il y a réflexion, il y a eu travaux, mais ce qui frappe de prime abord ce sont la fantaisie expressive, l’imaginaire développé, l’humour finaud (« Blues dégueulasse »). Lucie Laricq appartient à cette jeune génération qui fait feux de tout bois. Elle est ainsi autant fille de Dada, que de Berio (« VTFF ou l’orgasme de la colère » [j’imagine que VTFF signifie « va te faire foutre »]), des deux John, Cage, et Zorn en pas du tout trash (« Bye tôt »), ou même de l’attitude moqueuse, quoique de teinte différente, de Carla Bley. Cet objet baroque, fait de bric et de broc instrumentaux-vocaux, réalisé avec un artisanat intelligent et sensible du collage (-montage), c’est un peu en musique Marcel Duchamp s’inspirant faussement du Facteur Cheval. Pour apprécier le second disque, Violonisations, il faut soit aimer à outrance le violon, soit exercer le métier de dentiste et ne plus associer ni angoisses ni peurs d’origine enfantines aux bruits de la roulette et/ou de la fraiseuse dentaires. Son propos semble en effet consister à détartrer le violon de son beau son à l’occidental. Tout ici, ou presque, n’est que grincements, grésillements, frictions, tremblements, crissements… ; mais aussi flautandocon legno et autres techniques atypiques. Pas vraiment une mise à mort de l’instrument de Corelli et de Paganini, mais une dure mise à l’épreuve. Certainement ce volume devrait-il connaître du succès auprès des professeurs de violon des Conservatoires de France et de Navarre, ceux-ci le donnant en exemple à leurs élèves de ce qu’ils ne doivent surtout pas faire ! Ce qui, au sein de l’hypothétique Conservatoire Populaire Idéal de Dame Léandre, équivaudrait au Premier Prix de l’examen de sortie !

Ludovic FLORIN

Leïla OLIVESI

UTOPIA

Jazz & People – JPCD 815002

David Biney (as), Manu Codjia (g), Leïla Olivesi (p), Yoni Zelnik (b) et Donald Kontomanou (d)

Sortie le 7 avril 2015

Au début des années deux mille, Leïla Olivesi monte le Brahma Sextet et, en 2005, elle sort Frida avec Jeanne AddedJulien AlourJean-Philippe ScaliBenjamin Body et Donald Kontomanou. Suit L’étrange fleur, en 2007, avec Elisabeth KontomanouBoris Pokora,Manu CodjiaChris Jennings et Kontomanou. Codjia et Kontomanou sont encore de la partie lorsque la pianiste enregistre Tiy en 2011, mais ils sont rejoints par Emile ParisienNiko Coyez et Yoni Zelnik. Avec Codjia, Zelnik et Kontomanou, Olivesi semble avoir trouvé le quartet qui convient à sa musique, puisque c’est encore avec eux qu’elle publie Utopia en avril 2015, avec aussi le saxophoniste alto David Biney sur quelques morceaux. 

Olivesi rend hommage à Savinien de Cyrano de Bergerac, le romancier du dix-septième siècle et non pas le héros d’Edmond Rostand. Deux titres font d’ailleurs directement référence à l’œuvre de Bergerac : « Etats et Empires du Soleil » et « Etats et Empires de la lune ». Utopia compte huit morceaux dont six signés Olivesi, plus « Night And Day » de Cole Porter et « Lune », co-signé avec Kontomanou. Le disque sort chez Jazz & People, label participatif créé par Vincent Bessières en 2014.

Après des introductions habiles, souvent rythmiques (« Night and Day », « Lune »), la structure des morceaux suit le schéma thème – solos – thème cher au be-bop (« Summer Wings », « Night And Day »). Les musiciens alternent contrepoints mélodiques dissonants (« Le Monde de Cyrano ») et questions-réponses véloces (« Symphonic Circle ». Kontomanou a un jeu de batterie touffu (« Night And Day »), nerveux (« Le Monde de Cyrano ») et ses roulements bien tassés font monter la pression (solo de « Révolutions »). Les lignes de Zelnik sont économes (« Lune ») et servies par un gros son profond, comme le montre également le chorus robuste et chantant de « Révolutions ». Codjia passe de notes tenues aériennes (« Con calma ») à des effets bruitistes stridents qui créent une atmosphère fantasmagorique (« Révolutions ») ou des modulations entrecoupées de traits rapides (« Sunland »), et il s’aventure également sur les terres du rock (solo de « Lune ») et du blues (« Summer Wings »). Le son soyeux de Biney se marie à merveille avec ses longues phrases sinueuses et rapides (« Le Monde de Cyrano ») et se mise en place rythmique enlevée (« Symphonic Circle »). Marquée par le bop (« Nigth And Day »), Olivesi connait également son blues sur le bout des doigts (« Summer Wings »), pimente son discours d’ingrédients caraïbes (« Révolutions »), de riffs et d’ostinatos entraînants (« Symphonic Circle »), tout en sachant se montrer délicatement mélodieuse (« Con calma »). Son chant est fait de mélopées discordantes (« Sunland ») qui se fondent avec les autres instruments (unisson avec le saxophone alto dans « Con calma »).

La musique d’Utopia est un savant mélange de tradition bop et de dissonances contemporaines.

Bob HATTEAU

Hans KAERSTEN RAECKE &

Lawrence CASSERLEY

SCULPTURES OF WIRES AND DRIFTS

auto production via http://www.lcasserley.co.uk

 

Hans Kaersten Raecke est un compositeur contemporain et constructeur d’instruments – sculptures sonores. Il y a une vingtaine d’années, il collabora avec Hugh Davies et leur enregistrement, KlangBilder était vraiment intéressant et singulier :

http://www.discogs.com/Hugh-Davies-Hans-Karsten-Raecke-Klangbilder/release/965996

                  Nous le retrouvons dans un superbe enregistrement en symbiose avec le spécialiste du Live Signal Processing Lawrence Casserley. Rien que le deuxième morceau de l’album, une pièce d’anthologie de 6’51’,  Sculpture of Wire – Draht Sculptur n° 1 vaut l’achat du CD-R. Les instruments de HKR crédités sont piano préparé et ustensiles bruiteursvoixblow-metal-tin-harppipes-pot et gummiphon. Le piano préparé est utilisé comme un instrument percussif et si Raecke en utilise d’autres (à quoi ressemblent – ils ?), ils s’intègrent parfaitement dans la structure et les sonorités émises par le piano. Les sons de HKR ont une couleur et une dynamique remarquables spécialement dans l’intérieur du piano. Il imprime des pulsations qui transcendent l’usage du piano préparé des Sonates de Cage. Tour à tour insistantes, obsédantes ou dans une relaxation onirique ou une lévitation quasi dansante. Une espèce de harpe métallique, blow-metal-tin-harp,  évoque certaines sonorités des ShoZyg et Spring Collection d’Hugh Davies. Rappelons que Davies fut le compagnon de Derek Bailey et Evan Parker dans Music Improvisation Company entre 1968 et 1972, que son travail a eu une influence sur de nombreux artistes dont Derek Bailey et que Casserley a eu un rôle de premier plan dans l’Electro Acoustic Ensemble d’Evan Parker. Ce qui rend ce  disque fascinant est le travail des sons de Raecke en temps réel par Casserley  d’une manière complémentaire, organiquement intégrée, colorant, déformant, répétant, décalant et transformant la matière sonore dans une variété d’occurrences lumineuses, brillantes, sourdes, nébuleuses, vaporeuses, liquides, grinçantes, sifflantes… Densité ou lisibilité. Saupoudrage d’effets mirifiques ou échappées rêveuses. Chutes en apesanteur. Puissance et extrême délicatesse de l’électronique. Cat and Mouses Machines est une extraordinaire conversation vocalisée au travers de l’électronique et un des instruments magiques de HKR. L’un d’entre eux est un curieux instrument à vent fait de tubes en PVC (je crois bien !). Le jeu de H-K  au piano et à la simili-harpe est volontairement espacé pour créer un temps propice  aux inventions de LC comme dans les sobres et majestueux Drifts  de 17’ qui clôturent l’album.  Ce qui est renversant, c’est d’entendre Casserley créer des sons en transformant ceux de Hans Karsten Raecke au point où on est médusé par la « métamorphose » de leurs natures intrinsèques. De la science-fiction ! Des cailloux deviennent des fleurs, le gris, multicolore, l’air se transforme en feu. Une réalisation très originale dans la ligne des meilleures collaborations du genre ou l’électro-acoustique et les instruments physiques s’interpénètrent au point de former un tout indissoluble en étendant les solutions sonores et dynamiques dans un univers neuf et cohérent. On pense à Furt (Barrett – Obermayer), le fantastique duo de Casserley avec le contrebassiste Adam Linson, Integument,  ou le tandem Schnack ! unissant le trombone Paul Hubweber et son acolyte Ulli Böttcher.

                  Une très belle découverte hors des sentiers battus entre un artiste sonore peu commun et un magicien du live signal processing.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Ahmad JAMAL

LIVE IN MARCIAC

Jazz Village – JV 570078.79

Sortie le 30 juin 2015 

Le 5 août 2014, Ahmad Jamal joue pour la deuxième année consécutive sous le chapiteau de  Jazz In Marciac. Quand Idris Muhammad prend sa retraite, en 2011, Jamal laisse également partir son bassiste depuis près de trente ans, James Cammack, et dissout ainsi un trio légendaire, formé dans les années quatre-vingt-dix. Seul le percussionniste Manolo Badrena est toujours de la partie. Il a été rejoint par le contrebassiste Reginald Veal et le batteur Herlin Riley.

Depuis que Jamal a rejoint le label Jazz Village, en 2012, il a sorti deux disques – Blue Moon et Saturday Morning – et Live In Marciac est le deuxième double album (DVD et disque) enregistré en concert, après Live At The Olympia, publié en 2014.

Sur les dix compositions du DVD, six sont signées Jamal : il reprend « Silver », son hommage à Horace Silver qui figure sur Saturday Morning, et deux morceaux déjà présents dans Blue Moon et Live At The Olympia (« Morning Mist » et « Autumn Rain »). S’ajoutent « Dynamo » (One – 1979) et deux originaux « The Shout » et « Sunday Afternoon ». A part « Strollin’ » de Silver (Horace-Scope – 1960), les trois autres standards sont des classiques du répertoire de Jamal : « The Gypsy » de Billy Reid (1945), « All Of You » de Cole Porter (1954) et « Blue Moon » de Richard Rodgers et Lorenz Hart (1934).

Le disque est la bande-son du DVD sans « Morning Mist ». Dans l’ensemble, les images du DVD vont à l’essentiel avec des angles variés, un montage sobre et une prise de son de bonne qualité, bien au service de la musique.

Une fois n’est pas coutume, Jamal n’a pas de couvre-chef… Ce qui ne l’empêche pas de jouer sa musique, immédiatement reconnaissable : toucher puissant (« Strollin‘ ») et phrasé entraînant (« Silver »), mélodies jouées avec délicatesse puis restructurées (« Dynamo »), lignes saccadées entrecoupées de séries d’accords plaqués (« Blue Moon »), le tout dans une continuité rythmique inébranlable (« Sunday Afternoon »). Pour maintenir cette cohérence de tous les instants, Jamal dirige le quartet comme un ensemble de chambre, par gestes, regards et voix (« The Shout »). Outre les couleurs latines (« Blue Moon ») et une touche dansante (« Morning Mist »), la régularité des percussions de Badrena contribuent à maintenir un cap rythmique cohérent (« Silver »). La batterie de Riley est un mélange de foisonnement (« Sunday Afternoon ») et d’homogénéité (le chabada de « The Shout »), de vigueur (« Autuumn Rain ») et de finesse (« All Of You »). Quant à Veal, il a un son énorme (« Sunday Afternoon »), fait chanter sa contrebasse (« Dynamo »), avec une assise rythmique imposante (à l’image de la walking dans « The Shout »), et une maitrise impressionnante de son instrument (« Blue Moon »).

                  Dans la lignée de Blue Moon et Saturday MorningLive in Marciac est un album « jamalien » pur jus avec des mélodies entraînantes passées au broyeur rythmique et parfumées de blues funk, be-bop, latino… Jamal se démarque toujours de la production musicale contemporaine, comme pour mieux marquer de son empreinte « la musique classique américaine »…

Bob HATTEAU

KILLING SPREE

KILLING SPREE

AYLER RECORDS / WWW.GROLEKTIF.COM

Dist. Improjazz

Matthieu Metzger (saxophones, some pitch fx, white devil talkbox), Sylvain Daniel (tokai elb, fine tuned fx), Grégoire Galichet (dm). 21-24 juillet 2014.

                  De plus en plus nombreux sont les musiciens issus, apparemment, de la sphère jazzistique s’inspirant du hard rock et de ses genres connexes, en premier lieu le metal. Que l’on pense à des musiciens aussi différents que John Zorn (certes, musicien trans-sphère), Tigran Hamasyan, Craig Taborn ou le groupe Kouma (cf. chronique dans le numéro de mai 2015, n° 215), et l’on aura une vague idée de l’ampleur du phénomène. Si Killing Spree reprend l’esthétique metal à son compte – usant notamment de textes déclamés d’une voix gutturale par un système d’effets au rendu « diabolique » (comme expliqué sur leur site internet), le trio en détourne subtilement la substance.

                  Au niveau du son par exemple, celui-ci s’avère massif et percutant, mais sans être assommant. Cela parce qu’il use d’un spectre de nuances non seulement très large (du silence jusqu’au « nuisible pour les oreilles normalement constituées ») mais avec beaucoup de finesse. Recourant à des mesures complexes et à des équivalences rythmiques élaborées – autant à la manière des jazzmen contemporains que d’un groupe comme Meshuggah par exemple –, le trio n’hésite pas à insérer des passages complètement free. Le jazz traditionnel se trouve même évoqué dans un passage de la dernière plage, « Dismembered Carmen vs Emma Peel » (ils font preuve aussi d’humour, comme on le constate avec ce titre !). Et pourquoi pas extrapoler et avancer que « Our Endless Boring Loop », de par l’investissement émotionnel autant que musical, serait d’une certaine façon leur A Love Supreme à eux, les connotations religieuses en moins ? Quoi qu’il en soit, les moyens que le groupe possède leur permettent d’imaginer des scénarii d’une grande variété, évitant l’écueil et du thème-solos-thème, et du couplets-refrains. En conséquence, les atmosphères établies constituent un éventail piquant, de la sensation d’un monde froid très nordique, à un minimalisme intériorisé (« Parler à un homme qui marche ») jusqu’à certains tons tenant de la folie – descendants urbains des musiques de transe ancestrales. Même si l’on peut penser à Zu, notamment à cause de la formation sax-basse-batterie, voilà un groupe qui a cependant bien sa personnalité et sa touche propre.

Ludovic FLORIN 

Josep Lluis GALIANA – Carlos D. PERALES

READY!

Clamshell Records

Dist. Improjazz

Josep Lluis Galiana : ts-ss / Carlos D. Perales : p

                  La pochette (le profit tout sourire des deux musiciens) ne laisse rien présager de bon. Et pourtant l’improvisation est là qui se dévoile de façon toute naturelle. Rien de précipité chez les deux ibériques mais un sens du dialogue et des confiances mêlées. Le saxophoniste a écouté Evan Parker, cela se sent et se ressent, notamment au soprano. Son saxophone peut s’étranger, se moduler, caqueter, s’inviter en horizontalité, il ne commet aucun faux pas. Le pianiste aime à trifouiller avec tendresse l’intérieur du piano. Il aime à travailler la résonance et semble refuser le martellement gratuit, du moins ici.

Ensemble, et passées ces petites minutes où chacun scrute et attend l’autre, saxophoniste et pianiste frôlent quelque phrasé debussyen, dissertent sur les espaces et les tensions, s’enlacent vigoureu-sement, convulsent la matière sans la détruire. Ni réductionnistes, ni explosifsJosep Luis Galiana et Carlos D. Parales font donc ici une entrée remarquée, si ce n’est fracassante,  dans le petit monde de l’improvisation. Soyez les bienvenus.

Luc BOUQUET

LIVRES

 

Maxime DELCOURT

Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire

Le MOT et le RESTE

 

La célèbre devise du label Saravah est sous-titrée 1967-1981 chansons expérimentales, ce qui pourrait prêter à confusion. En effet, dans ce livre remarquablement bien documenté, il n’est pas toujours question que de chansons. L’auteur aborde cette période riche de créativité musicale et d’esprit libertaire en faisant parler des acteurs aussi éloignés de la dite chanson française comme Jac Berrocal, François Tusques, Etron Fou Leloublan qui n’ont, à première vue, que peu de rapport avec ce mouvement musical typiquement hexagonal. Et puis, au fur et à mesure que l’on avance dans ce livre, on perçoit les liens qui pouvaient rassembler des musiciens aussi disparates avec les premiers contestataires issus de l’après 68, notamment par une approche poétique, sociale, politique bien sûr, avec comme influence majeure l’arrivée en France de musiciens américains exilés et fervents adeptes du free-jazz. La contestation par la musique sera la forme de lutte la plus exacerbée face à la vague de chansons populaires, permettra de se faire entendre dans de nombreux lieux qui se créeront pour l’occasion, fera entendre sa voix dans l’explosion des labels, cabarets, théâtres, festivals, avec comme têtes de pont les incontournables Brigitte Fontaine, Dick Annegarn, Areski, Jacques Higelin, et des moins connus comme Jean Vasca ou Pierre Rapsat… Cette période faste, qui s’éteindra avec l’arrivée d’un certain socialisme au pouvoir en 1981, verra la création de nombreux fanzines, de collectifs communautaires, d’agit-prop… L’auteur explique de manière claire pourquoi une certaine idée de la culture sous un gouvernement de gauche, avec un doublement du budget ministériel, stoppera paradoxalement cette vague de créativité.

                  La seconde partie de ce livre détaille 60 disques phares du mouvement de la chanson contestataire française, où l’on retrouve bien sur les artistes cités plus haut, avec en plus d’autres OVNIs comme Evariste, Mahjun, Dominique Grange, Jean Yanne ("tout le monde…") ou des piliers indéboulonnables comme Léo Ferré (l’album avec le groupe Zoo), Catherine Ribeiro et Alpes, François Béranger, Christophe (et oui ! – avec "Samouraï", album mythique), etc…

Aymeric LEROY

PINK FLOYD

Plongée dans l’œuvre d’un groupe paradoxal

Le MOT et le RESTE

                  Paradoxal est le mot clé de ce livre, consacré à une étude de chaque album du groupe britannique sorti de l’underground en même temps que, par exemple, Soft Machine, avec un destin bien différent. De « The piper at the gates of dawn » (1967) à « The endless river » (2014), de la folie de Syd Barrett à la mégalomanie de Roger Waters, de la fine guitare de David Gilmour à la discrétion de Rick Wright, à la quasi ignorance de Nick Mason, Aymeric Leroy, par ailleurs réputé pour sa connaissance de la scène canterburienne, décortique chaque morceau et donne son impression générale sur chaque album. Il repositionne ainsi ces quinze albums selon leur importance dans la construction de l’œuvre globale du groupe.

Paradoxal donc, car l’auteur apprécie tout particulièrement un disque comme "Dark side of the moon", qui rencontrera, on le sait par l’importance de ses ventes – encore aujourd’hui – un succès planétaire, alors que, pour des amateurs du début (dont je faisais partie), cet album représente plutôt le côté "sombre" et commercial, une dérive vers une certaine facilité. L’analyse de Leroy nous permet alors une réflexion beaucoup plus poussée qui peut engendrer une nouvelle approche, tout au moins une écoute différente des titres de l’album. De même, il nous fait ressentir l’importance réelle de certains disques qui ont pu paraitre très légers par rapport à des réussites précédentes. C’est le cas de "Wish you were here", le suivant de "Dark side", qui constitue en réalité un hommage à Syd Barrett, dont l’absence se faisait, à l’époque (1975) cruellement ressentir (deux ans auront été nécessaire au groupe pour retrouver une créativité obscurcie par le succès).  Je parlais de quasi ignorance concernant Nick Mason. Son rôle dans le groupe, pour l’auteur, se réduit à celui d’un batteur, parfois peu inspiré, même (et surtout) lorsqu’on le laisse s’adonner au solo, comme dans la face studio de "Ummagumma". Dans la mesure où il ne compose pas de chansons ou de pièces, Mason est considéré en marge du groupe, ce qui est un peu dommage lorsqu’au départ, Pink Floyd est considéré comme un groupe à part entière, avant les séparations et fâcheries que l’on connait.

Mais le résultat est concluant, et chaque amateur du groupe pourra apprendre une somme de détails qui aurait pu leur échapper avec une écoute parfois superficielle, la langue y étant sans doute pour beaucoup. En dehors des interventions du guitariste, souvent originales et réussies, des expériences du claviériste, qui fut le premier à utiliser quelques nouveautés en matière d’instruments, il faut considérer les textes, la plupart signée Roger Waters, et leur portée sociale, politique ou écologique, véritable ciment d’une esthétique de groupe. L’intérêt du bassiste-chanteur pour l’identité sonore et stylistique du groupe perdra en intensité jusqu’à la rupture, mais cette identité sera nécessaire tout au long des albums précédents… "The Wall", sera l’album de la séparation, alors qu’il se vendra à près de 20 millions d’exemplaires (soit moitié moins que "Dark side", quand même).

Philippe RENAUD