Chroniques de disques
Juillet - Août 2015

Bobby BRADFORD

& John CARTER

NOUTURN

Live in Pasadena 1975

Dark Tree Roots Serie

             

    On sait Bertrand Gastaut, le fanatique du jazz libre et des musiques improvisées, friand de galettes rares et toujours pleines de sève. Voici que son label Dark Tree qui nous a offert les  deux beaux cd’s du trio Lazro-Duboc-Lasserre, très contemporains et vivifiants, inaugure une Roots Serie qui ne pouvait pas mieux commencer qu’avec le tandem John Carter et Bobby Bradford enregistré in situ en Californie avant que ces deux artistes essentiels ne viennent jouer et enregistrer en Europe. Essentiels, car avec Perry Robinson et Jimmy Giuffre, John Carter est LE clarinettiste inspiré du jazz libre. Tout comme Giuffre, Carter était enseignant et s’est peu produit en concert, du moins sauf en Californie. Il a fallu attendre 1979 pour qu’il vienne jouer en Europe. Et il a fallu qu’Ornette Coleman s’obstine à exiger des cachets élevés, trop élevés pour qu’un organisateur se risque à l’inviter sérieusement, avec la conséquence que Bobby Bradford, qui avait alors remplacé Don Cherry dans le Quartet historique d'Ornette, s’en est retourné dans son Texas natal faute d’engagement. A l’époque, 1961, Bradford était un des rares trompettistes et musiciens capables et ayant le goût, le sens du risque et l’audace de jouer la musique d’Ornette Coleman. Un artiste peu commun, en somme. Le sort a donc voulu que Bobby Bradford n’ait pas enregistré avec Ornette, ni fait de concert mémorable à NYC. Il est donc resté quasi inconnu jusqu’au début des années septante. Ornette le mit en contact avec John Carter, un autre texan avec qui le « pape » du free jazz partageait quelques affinités. Le large public du jazz découvrit ensuite l'existence de Bradford dans Science Fiction, l’album de Coleman pour Columbia et les plus pointus se procurèrent Bobby Bradford & The Spontaneous Music Ensemble produit par l’ineffable Alan Bates. On l’y entend à son grand avantage en compagnie de John Stevens, Trevor Watts et Julie Driscoll, devenue Tippets quelques mois plus tard.

    Mais croyez bien que ces deux musiciens n’ont pas attendu qu’on vienne les chercher. Préférant une vie stable dans l’enseignement musical de niveau universitaire, Carter et Bradford formèrent un groupe régulier dans la région de Los Angeles jouant et créant un espace pour le jazz libre et créatif. Le batteur William Jeffrey et les bassistes Roberto Miranda et Stanley Carter complètent ce Quintet soudé et inspiré.  Ils enregistrèrent quatre albums pour les labels Revelation  et Flying Dutchman de Bob Thiele, le producteur militant qui contribua au succès de Coltrane chez Impulse, d’Ayler, Shepp etc… Mosaïc a édité un coffret en édition limitée reprenant ces albums californiens et Hat Art a réédité Seeking. Mais mis à part les albums réunissant Bradford et Carter sous le leadership du clarinettiste pour Black Saint ou Moers Music, oubliés depuis quasi un quart de siècle, lorsque celui-ci nous a quitté, en 1991, on n’a pas grand chose de leur collaboration à se mettre sous la dent. Tout cela rend cette belle prise de son d’un beau concert de novembre 1975 du Quintet de John Carter et Bobby Bradfordindispensable et rafraîchissante à l’écart de la production des Brötzmann, Vandermark, Gustafsson, Mc Phee etc… dont la liste des vinyles et cédés s’entasse imperturbablement sur les sites de vente en ligne … (vous avez le temps d’écouter tout çà, vous ?).  Sans parler de Keith, Miles , Herbie etc..  dont nous abreuvent la presse spécialisée subventionnée par les majors et cornaquées par les attachés de presse. Donc, NoUTurn  est un vrai événement discographique à ranger à côté de Conference of the Birds de Dave Holland, de Birds of the Undergroundd’Albert Mangelsdorff, Live At Donaueschingen d’Archie Shepp, Prayer for Peace de l’Amalgam de Trevor Watts ou des Nice Guys de l’Art Ensemble et Circle Paris Concert . L’article original. J’ajoute encore qu’Emanem a réédité récemment ses deux cédés Tandem volume 1 & 2 en double cd réunissant Bradford et Carter en duo interprétant leurs plus belles compositions  au sommet de leur art en 1979 (Emanem 5204). En 1979, Carter avait mis de côté son saxophone soprano, présent dans le concert de Pasadena et en se concentrant sur la clarinette, le tandem a acquis une cohérence incontournable merveilleusement documentée par l’album Tandemhttp://www.emanemdisc.com/E5204.html 

                  Même si Tandem est mon premier choix pour sa singularité, le swing intense et la communion complète dans la musique, cela n’enlève rien à la magnificence de ce merveilleux inédit Live In Pasadena 1975 publié par Dark Tree sortant ainsi de l’ombre un beau mystère musical. Il faut se replonger dans la situation du jazz libre et de ces musiciens en 1975 pour saisir en quoi ce Quintet Bradford – Carter avait de particulier pour leurs contemporains. A cette époque, Steve Lacy n’avait quasi plus joué aux States depuis dix ans et ses albums européens y étaient quasi introuvables. Très peu de musiciens free US jouaient du sax soprano, instrument voisin de la clarinette, au niveau de John Carter. Il y a bien sûr Anthony Braxton, qui joue aussi du soprano, et cette année-là ce prodige défraie la chronique avec son Quartet (Kenny Wheeler, David Holland et Barry Altschul), ses compositions et leur extraordinaire virtuosité, à une hauteur stratosphérique. Et Eddie Brackeen qu’on ne va pas tarder à découvrir brièvement avec Paul Motian deux ans plus tard. Sans parler de Sam Rivers ou des Grossman et Liebman dans l’orbite coltranienne. Donc le sax soprano de John Carter est alors un instrument neuf et il lui permet de jouer avec une énergie et un tonus qui contrebalance le drive parfois envahissant du batteur William Jeffrey dans les compositions les plus enlevées : Love’s Dream et Comin’On. On ne saurait faire tournoyer les notes et les intervalles aussi puissamment avec une clarinette, instrument plus doux. Carter a un style original au soprano qui ne ressemble en rien à son jeu de clarinette ni à ceux des  Coltrane, Lacy. Et à la clarinette, John Carter est unique !!  Il joue des deux instruments dans She et se concentre sur la clarinette dans les deux compositions où les formes évoluent pour créer l’espace nécessaire et bienvenu pour le chalumeau : Come Softly et Circle de la plume de Carter. Les trois autres compositions sont des « classiques » de Bradford enregistrés par celui-ci avec Trevor Watts, John Stevens et Kent Carter (Love’s Dream Emanem 4096). La critique a tendance à considérer Bradford comme un «sideman » et Carter comme un « leader» en fonction du  nombre d’albums parus au nom de l’un ou au nom de l’autre. Mais détrompez-vous, ils sont aussi essentiels dans le paysage du jazz libre de cette époque et ils se complètent  aussi bien que Mulligan et Baker, Ornette et Don, Bird et Diz. Question entente et dialogue, c’est miraculeux. Si la rythmique est complètement free, le jeu de William Jeffrey offrant des similitudes avec celui de Don Moye dans l’Art Ensemble à la même époque, et  les deux bassistes naviguent en dialogue permanent, les deux souffleurs explorent méthodiquement et spontanément le thème et toutes les ramifications possibles permises par une compréhension magistrale des harmonies et des valeurs, intervalles et nuances de la trame mélodique qu’ils examinent sous tous les angles tout en surfant sur la polyrythmie. Magistral ! Une des compositions est tout à fait Colemanienne et c’est pour le meilleur ! Les tenants du be-bop sectaires ont souvent fait remarquer que « des » ou « les » free-jazzmen ne connaissent pas leurs grilles et fonnt n’importe quoi. Ici, ils auraient affaire à des vrais pros (des Prof’s de musique au plus haut niveau). Emportés par l’effervescence de la batterie et l’emportement des deux bassistes (qui n’hésitent pas à explorer des textures à la Alan Silva / Peter Kowald lorsqu’ils se trouvent en duo), les deux amis tiennent le cap dans une composition aussi difficile que Love’s Dream, Bobby au cornet y réalise un exploit instrumental similaire à la performance de Benny Bailey dans le Berlin Concert d’Eric Dolphy paru chez Enja dans les années 80. Le cornet est un instrument moins malléable mais plus chaleureux que la trompette. Bobby Bradford phrase à merveille même quand les notes défilent à toute vitesse : un prestidigitateur de la colonne d'air avec un style qui n'appartient qu'à lui ! Et John au soprano est très impressionnant. Une pêche pas possible avec un sens de la construction remarquable. Cela dure 21’13’’ avec des improvisations  à la fois échevelées  et super bien fignolées dans le détail. Le dernier morceau, Circle est introduit en duo clarinette – cornet telle qu’on peut l’entendre dans Tandem et le chalumeau s’envole avec le swing des trois rythmiciens… L’entre jeu de ces deux- là est une merveille. Un régal ! Dark Tree frappe fort et ces deux souffleurs personnifient à qui mieux-mieux  la connivence, l’écoute et le dialogue comme peu. NoU Turn : le free- jazz «vrai » par excellence qui échappe aux définitions pour se concentrer sur la musicalité. En prime, un beau livret avec des photos d'époque et un texte rédigé par un spécialiste du tandem, Mark Weber. De nos jours Roberto Miranda, William Jeffrey et Bobby Bradford jouent toujours régulièrement dans la banlieue de Los Angeles au sein du Mo'tet, le groupe de Bradford qui publia Lost in L.A. chez Soul Note il y a une trentaine d’années. A (re) découvrir d’urgence.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

SUR DEUX LABELS PORTUGAIS

1) CLEAN FEED

Une pépite ici, un copier-coller ailleurs, un vieil ami, une nouvelle tête… tiens revoici Clean Feed…

BALONI

BELLEKE

Joachim Badenhorst : bcl-cl-ts / Frantz Loriot : viola / Pascal Niggenkemper : b

 

                  Belleke ne ressemble pas du tout (mais alors pas du tout !) à Fremdenzimmer, le premier CD de Baloni (Joachim BadenhorstFrantz LoriotPascal Niggenkemper). Pas de rythme voilé ou ouvert ici mais une multitude de figures faisant corps entre elle ou s’éloignant d’un centre qui, il faut bien en convenir, n’en était pas un.

                  De ce jazz de chambre, on saisit d’emblée l’attrait du contrepoint, l’étrangeté prégnante. Les sons sont rouillés, demandent grâce (Building Nothing Out of Something). Mais l’étrangeté sera sans agression. Le trio flirtera avec la microtonalité avant de s’ouvrir en douce concordance (Mon seul désir). Le voile harmonique se devinera plus qu’il ne s’affirmera. D’une saine colère (Feuertreppe) naîtra une sobre mélodie. La clarinette basse glorifiera un hymne résistant avant qu’alto et contrebasse ne sèment la zizanie. La rudesse sera là (Heaving Hearts). La sagesse ne sera que de courte durée (Forgetting) : la rupture prendra racine et les deux pôles de se croiser et de s’entrecroiser sans oser l’alliance. Il y aura des mélodies grippées, des figures retorses, des grésillements. Il y aura beaucoup de surprises et d’inattendus.Baloni ou la métamorphose permanente.


DE BEREN GIEREN & Susana SANTOS SILVA

THE DETOUR FOSH “LIVE IN LJUBLJANA”

Fulco Ottervanger : p / Susana Santos Silva : tp-bugle / Lieven Van Pée : b / Simon Segers : dr

                  Au début de The Detour Fish, le danger rode : une note de piano se répète, la peur se propage. Puis un accord bienveillant vient se nicher au milieu de l’inquiétude. La trompette prend alors le dessus et plane tel un rapace en attente de proie. Mais, finalement, rien n’adviendra.

                  De Beren Gieren –comme pléthore de formations actuelles- axe son travail sur la composition et la diversité des formes : une marche ici, une ballade ailleurs, climats inégaux, clusters bien sentis, crescendos tendus, rythmes asymétriques, jazz évoqué, binaire relâché… autant de possibilités et de ruptures sagement –et parfois brillamment- orchestrés. On peut se lasser et s’exaspérer de ces mixages. On peut s’y délecter (dans le genre le Destination: Void de Peter Evans mérite un 20/20). On peut aussi n’avoir rien à en dire, rien à en écrire. Mais, toujours, un petit quelque chose viendra bousculer –et embellir- la machine. Ici, par exemple, les tempéraments fougueux et inspirants de la trompettiste Susana Santos Silva et du pianiste Fulco Ottervanger.


Michael DESSEN Trio

RESONATIC ABSTRACTIONS

Michael Dessen : tb / Christopher Tordini : b / Dan Weiss : dr

 

                  Michel Dessen est un tromboniste doué, on le sait. Son trio ne s’embarrasse d’aucun brouillage : il va droit au but. Son blues n’est pas que d’apparence mais de conviction. Ses compositions ne cherchent pas à étonner mais plutôt à donner à chacun matière à s’exprimer. Ne cherchant pas à jouer au singe savant, le tromboniste ajoute à son jeu quelque soudaine étrangeté grâce à des electronics inspirés (strangulations soniques, souvenirs des chants pygmées Aka). La batterie décadre les tempos, se joue de la division des temps sans draguer la boite aux vaines complexités. Ainsi, le blues de Grid After Grid virant rapidement en rythme jungle grâce au jeu hyper-serré de Dan Weiss gagne en continuité et évidence sans que l’on note la moindre trace de rupture. La contrebasse juteuse de Christopher Tordinigarde le tempo et reste attentive aux espaces. Idem pour un leader, souffleur toujours juste, toujours gouailleur, toujours inspirant. On ne s’était pas trompé : Michael Dessen est un musicien au futur radieux.


Jonas KULLHAMMAR

BASEMENT SESSIONS VOL. 3 / THE LJUBLJANA TAPES

Jonas Kullhammar : fl-ts-soprillo sax / Jorgen Mathisen : ts / Torbörn Zetterberg : b / Espen Aalberg : dr

                  Comme j’aurais aimé reprendre mot à mot l’introduction des chroniques du premier et second Basement Sessions, celle-ci donc : “rien à changer, le (presque) envoutement demeure”. Malheureusement cette troisième mouture n’a pas la puissance et l’inspiration des deux précédentes.

Reconnaissons néanmoins à ce disque quelques essentielles vertus. Jonas Kullhammar est toujours ce souffleur aux tendres ravissements : ici, il joue (brièvement) de la flûte (Basement) et adopte le soprillo, le plus aigu de la famille des saxophones, crée voici une dizaine d’années par le luthier Benedict Eppelskeim. Tobörn Zetterberg, comme à son habitude, creuse inlassablement la matière : la profondeur de Charlie Haden n’est pas très loin du très ornettien Allting kan gä itu tandis qu’un très garrisonien solo embellit Rough 2 avec ses (vrais) airs du Spiritual de l’ami Trane. Pas en reste, Espen Aalberg, profite du riff de Fresk Baglaens de Marilyn Mazur pour soulever une bourrasque de toms des plus intenses. Quant au saxophoniste Jorgen Mathisen, ses talents convulsifs brisent quelque peu la monotonie d’un disque en demi-teinte.

 

Achim KAUFMANN – Robert LANDFERMANN – Christian LILLINGER

GRÜNEN : PITH & TWIG

Achim Kaufmann : p / Robert Landfermann : b / Christian Lillinger : dr

                  Quelle drôle de caisse claire avec ses timbres détendus, quel drôle de piano radotant la même note, quelle drôle de contrebasse sciant la même corde. Cela ne dure qu’une minute et vingt secondes mais Presenz – Zeichenz introduit magnifiquement ce disque.

                  Deux pôles ici : le premier composé, le second improvisé. Du premier, on retiendra la complexité d’écriture (le regard du batteur en direction de la partition à l’intérieur de la pochette en dit long) et l’élasticité de l’interprétation. Les décalages sont rois, l’opposition des formes n’est pas un problème, Monk s’invite le temps de quelques mesures. Du second, on retiendra l’angoisse persistance des chemins choisis : dissonances bien sûr mais aussi crispation de la note, réitération de la phrase, rythmes nerveux et insolents (Christian Lillingern’hésite pas à imposer un couperet binaire là, où précisément, personne n’en veut), chaos fréquent. Et plus que tout, on admirera ce besoin d’inonder le cercle et de ne jamais baisser la garde. Ce disque, magnifiquement enregistré soit dit en passant, résiste et résiste encore. C’est en tout cas la confirmation d’un trio (Achim KauffmanRobert Landfermann, Christian Lillinger) qui dépose une bonne –et stridente- gifle aux conventions. Pour le moment, le préféré de cette sélection.

 

Chris LIGHTCAP’S Bigmouth

EPICENTER

Chris Lightcap : b-g-org / Craig Taborn : p-org / Tony Malaby : ts / Chris Cheek : ts / Gerald Cleaver : dr

                  Taux de testostérone élevé pour l’Epicenter de Chris Lightcap. Vous l’aurez compris : c’est couillu. Au tout début (Nine South), nous avons l’impression de nager dans le Lifetime de Tony Williams : le son du wurlitzer de Craig Taborn est sale au possible, Gerald Cleaver joue au virtuose des toms, la production est brouillée. Puis, tout s’adoucit, se repositionne : le leader devient guitariste puis organiste, les tempos se modèrent, les solos de contrebasse portent la signature made in Lightcap, Tony Malaby et Chris Cheek -en solitaires ou entremêlés- rivalisent de quiétude. Heureusement, quelques gestes binaires appuyés (Down East et le All Tomorrow’s Parties de Lou Reed) ainsi qu’un talent certain à faire se répéter les motifs (avec crescendos conséquents) viennent conforter l’impression inaugurale. Bien plus couillu, en tout cas,  que les autres CD du contrebassiste sur le même label.

LAWNMOWER

II

Luther Gray : dr / Jim Hobbs : as / Kaethe Hostetter : vln / Winston Braman

                  Totalement différent du premier volet, ce deuxième épisode de Lawnnower semble avoir perdu tout effet d’étrangeté. Luther Gray et Jim Hobbs sont toujours présents mais Geoff Farina & Dan Littleton ayant disparus au profit de Kaethe Hostetter et Winston Braman, la situation –et l’orchestration- est on ne peut plus différente.

Le plus souvent, grands espaces, latence et suspension hantent cette musique. On est très proche d’un post-rock psychédélique. On y trouve quelques traces de jazz (très tiède et très trainard) voire de free jazz. La tendance est au planant, le violon est aquatique, les phrasés sont le plus souvent réduits à leur plus simple expression. C’est souvent lancinant et hypnotique et s’il n’était un duo batterie-alto à l’étrangeté enfin révélée, on tomberait dans l’engourdissement le plus total.

                  Bon, c’est pas tout ça, vous m’excuserez mais faut que je passe la tondeuse. A bientôt…

 

Tony MALABY’s Tubacello

SCORPION EATER

Tony Malaby : ts-ss / Dan Peck : tuba / Christopher Hoffman : cello / John Hollenbeck : dr-p

 

                  Entreprendre le mystère. Convier les phrasés cabossés. Faire diversion. Activer les basses fréquences. Décolorer les évidences. Enchâsser les élans. Resserrer l’étreinte. Brouiller les axes. Invoquer l’absurde. Faire de la partition une amie aux larges épaules. Etre fraternel. Dévier sans se perdre. Contrôler sans imposer. Suspendre et éteindre les graves. Faire du cello un filtre mélodique et du saxophone un satyre de l’embuscade. Soudoyer quelque pentatonique pervers. Faire danser le soprano. Parfois, retenir la périphérie. Parfois, tomber en joliesse. Faire danser les fûts. Faire d’un filet de son un chemin de grâce. Abandonner le cri au vestiaire. Placer ornières et chaînes au milieu des voies antiques. C’est, précisément, ce que font Messieurs Tony MalabyDan PeckChristopher Hoffman et John Hollenbeck.


Pascal NIGGENKEMPER

LOOK WITH THINE EARS

Pascal Niggenkemper : b

                  Avec Pascal Niggenkemper la contrebasse peut se sentir berimbau, guimbarde, batterie, beat jungle, court-jus, scie sauteuse, daxophone, calebasse. Et saxophone. Car, le temps d’une improvisation radicale, c’est le saxophone basse de Brötzmann que l’on croit entendre.

                  Ici, chaque pièce est une image. Des pointes et des clous s’y installent. Le contrebassiste répète à outrance les gimmicks. Parfois, l’archet vogue naturellement mais très vite le voici perverti par quelque objet placé entre les cordes ou près du cordier de l’instrument. C’est qu’ici, tout est sujet à détournement, tout est course folle. Bref, ça racle, ça saute, ça frotte, ça râpe, c’est une souricière  d’où l’on ne peut s’évader. Pour certains, ça sciera les nerfs. Pour d’autre, l’esprit sportif ravira.

 

Mario PAVONE

BLUE DIALECT

Mario Pavone : b / Matt Mitchell : p / Tyshawn Sorey : dr

                  Comme le faisait Scott LaFaro avec Bill Evans et Paul Motian en 1961 et comme le fera quelques années plus tard Mario Pavone avec Paul Bley et Barry Atschul… et comme tentent de le faire sans grande réussite maints trios d’aujourd’hui,  entremêler les libertés de chacun n’est pas permis à tout le monde. Car la liberté, il faut en détecter le sens, en avoir le besoin. Mario Pavone sait tout cela et, bien plus encore, sait contaminer ses petits camarades.  Ils se nomment aujourd’hui Matt Mitchell et Tyshawn Sorey.


                  Les thèmes sont légers et ne demandent rien à notre mémoire. Le jeu du pianiste n’a pas besoin de crêtes, de creux ou de pédales de volume pour passionner. Les tournis de toms se déclinent  en haute sensibilité, les balais sur la caisse claire ont la beauté des plus sûres discrétions. La contrebasse vagabonde d’un axe à l’autre, dessine de courbes et prégnantes lignes. Ces Messieurs sont libres et passionnants. Besoin de vérifier que le jazz est encore possible ? Blue Dialect donc.


Eve RISSER

DES PAS SUR LA NEIGE

Eve Risser : p

                  Eve Risser – des pas sur la neige : disque solo de piano préparé. Son premier disque solo, je crois. A vérifier… Je commence par la conclusion : magnifique !

                  Des pas sur la neige - 15 minutes et 10 secondes : d’emblée, une impression de cathédrale. Pas engloutie la cathédrale. Et toujours, une note qui revient, s’impose. Puis, d’autres notes, éparses, évasives. Corps feutré et répétitif, le piano demande grâce. D’autres notes s’incrustent. Elles dévalent en plan rapproché. L’arpège devient obsédant. Jusqu’à l’étouffement. Mais où sommes-nous ? Dans l’atelier d’un horloger maniaque ?

Des pas sur la ville – 13 minutes et 4 secondes : Clapotis et briques en broc. Quelque chose de japonisant. Les balles rebondissent, des objets s’activent. Une petite mélodie avorte. Le piano bégaie.  Obsession du plein, obsession des pleurs. Mais où sommes-nous ? Dans l’atelier d’un créateur d’automates ?

La neige sur la ville – 36 minutes et 34 secondes : Un drone. Les couches se rajoutent, s’observent. Un sac de poussière est jeté dans le corps du piano. L’ogre est mécanique et cherche le choc, le coup. Entre travail et sueur, le rythme nous hypnotise. Mais où-sommes nous donc ? En plein cœur de l’usine ? Au milieu d’un bruyant chantier de maçonnerie ?

                  Je réitère ma conclusion : magnifique !

Luc BOUQUET


VELKRO

DON’T WAIT FOR THE REVOLUTION

Bostjan Simon : ts / Stephan Meidell : g-b-elec / Luis Candeias : dr

                  Nager dans le brouillard, imaginer quelques noires contrées avant que de rentrer dans le rang et de ne laisser qu’une toute petite marge d’étrangeté. Voilà ce que fait Velkro (Bostjan SimonStephan MeidellLuis Candeias) en ouverture du CD. Mais, très vite, les voici ouvrant d’autres vannes : rester sur un arpège, vitrioler  quelque astre sonique désemparé, draguer le meilleur du post-rock, dévisager une ambiance, ferrailler la fin des mondes, phraser sagement, gifler sauvagement, faire grand cas des débits bruitistes.

                  Mais aussi chasser sur les plates-bandes de l’Alaonaxis de Jim Black (on croyait la mode terminée : et bien non !) et des ultimes disques de Sonic Youth. Heureusement, copier n’est pas coller ici mais la correctionnelle est parfois frisée. Et aussi, souvent, le grand frisson. Ce qu’il faut donc retenir  ici.

ZANUSSI 5

LIVE IN COIMBRA

Per Zanussi : b / Kjetil Moster : ts-ss-cl / Jorgen Mathisen : ts-cl / Eirik Hedgal : bs-cl / Gard Nilssen : dr

                  Zanussi 5 comporte plusieurs visages. Saxophones aux unissons désunis, musique des sphères, attente de l’événement : le premier round étonne. Le second débute par un leitmotiv de contrebasse, on ne peut plus clair : drumming délectable, les saxophones (convulsif le baryton, sans histoire les ténors) en embuscade, on parle et joue jazz ici. Puis, les tableaux s’assombrissent : une mélodie émerge et une douce clarinette vient nous conter son double rêve. L’archet soutire des pleurs à ses robustes cordes et disparait sans explication aucune (carton rouge à ces coupes sans rime ni raison). Plus loin encore, les saxophones s’unissent en des riffs blindés tandis que la batterie joue des coudes, des cercles et des peaux en un chorus se comprimant au fil des minutes.

                  Oui Zanussi 5 possède plusieurs visages et l’on ne sait pas toujours lequel choisir, lequel préférer. Beau dilemme n’est-ce pas ?

  

Luis LOPES

Lisbon Berlin Trio

THE LINE

Luis Lopes : g / Robert Landfermann : b / Christian Lillinger : dr

 

Ici, Hendrix et Sharrock y retrouveraient assurément leurs petits. C’est qu’ici la dentelle est prohibée. Il y a parfois de l’inquiétude, un archet qui propage le doute, des arpèges qui refusent d’apparaître. On devine la menace, on la perçoit, on l’attend. On devine (espère ?) la secousse sismique. Et la voici, emmenée par une guitare déchaînée, mordante, incisive. Cette musique est saignante (voir la pochette !), débordante. La guitare joue du yoyo entre horizontalité et verticalité. De longues minutes de poisse sonique mettent à mal nos tympans. La guitare déraille, elle n’est plus guitare mais vynil exploré par un intrépide DJ. Tout est éclaté, tout est éclat.

On comprendra donc que Luis LopesRobert Landfermann et Christian Lillinger (jeu touffu et serré) préfèrent l’acier rouillé aux suaves tissus. Ça tombe bien : nous aussi.

2SHHPUMA

            Basé lui aussi à Lisbonne, Shhpuma bénéficie de la logistique de Clean Feed et pénètre d’étranges et mystérieux terrains musicaux. L’inclassable lui va très bien.


COCLEA

COCLEA

Guillherme Gonçalves : comp-g-synt

 

                  Krautrock, Loren Mazzacane Connors, Tangerine Dream sont les noms avancés par le dossier de presse pour annoncer le Coclea de Guillherme Gonçalves. A priori, ça vise juste même si l’envie de rajouter quelques autres petites choses nous démange. Donc, allons-y : du bon vieux planant, des vagues hypnotiques, des brumes felliniennes, des voyages aux destinations toutes trouvées, de la reverb à l’hectolitre, de la consonance jamais prise en défaut, d’infinis circuits et, toujours, ces petits arpèges qui jamais ne deviendront grands.

                  Trente minutes seulement pour découvrir l’univers ouaté du mystérieux Guillherme Gonçalves.

 

Helen MIRRA & Ernst KAREL

MAPS OF PARALLELS 41°N & 49°N AT A SCALE OF TEN SECONDS TO ONE DEGREE

                  Helen Mirra & Ernst Karel proposent des parallèles terrestres, des ordres célestes, des comptes à rebours, des cliquetis métalliques, des roulements d’air, deux notes de basse se répondant, un suivi de l’obsession. Soit soixante minutes d’hypnose et de songes.


Norberto LOBO & Joao LOBO

OBA LOBA

Norberto Lobo : g-Fender Rhodes-b-mellotron-v / Joao Lobo : dr-harp-v / Giovanni Di Domenico : p-Fender Rhodes-v / Ananta Roosens : vln-tp-v / Jordi Grognard : cl-bcl-v / Lynn Cassiers : v-elec + Niels Van Heertum : euphonium / Daniele Martin : ts / Gregore Tirtiaux : bs

                  Ni jazz, ni progressif (quoique), ni muzak (quoique), ni rock, ni folk malgré la douze cordes (quoique), ni psyché (quoique), ni expérimental (quoique), ni post-rock (quoique certaines choses m’ont fait penser à Gastr Del Sol ici). Alors quoi au juste ? Un piano qui déverse de fines mélodies, pas de dissonances, des fracas de cymbales imprévus, de douces mélodies de violon, des chœurs éthérés, un zeste de microtonal, de la langueur, de petites comptines se répétant, une Afrique crépusculaire. On en conviendra : beaucoup de choses chezNorberto et Joao Lobo, frères de mélodies, de connivences et de consonances.


Simao COSTA

ח_ANO PRE-CAU-TION PER-CU-SSION ON SHORT CIRCUIT

Simao Costa : p

                  Entre cristal et feedback, Simao Costa déambule. Au point-mort ou en suspension, faisant résonner quelques arpèges mortifère, le piano demeure au mitan de la brume, muré. La corde est une tôle que l’on masse et que l’on racle. La note est empoissonnée, le glas n’est pas loin. Quelques chocs sur bois s’étirent. Épisodiquement, le piano se libère, donne son corps en des vagues (presque) houleuses : moments précieux ne descellant pas une monotonie insistante. Pour amateurs du genre only.


Joana GAMA & Luis FERNANDES

QUEST

Joana Gama : p / Luis Fernandes : elec

                  Noir voyage que celui  proposé par Joana Gama et Luis Fernandes. L’une est pianiste, spécialisée dans le répertoire contemporain ; l’autre tient les electronics et participe à de nombreux combos rock. Le début passionne : le grignotage de l’un attise les parallélismes tendus de l’autre, les strates s’accumulent, la pianiste gambade à l’intérieur du piano. Arrive le simpliste (je vais encore me faire des ami(e)s !) Dreams de Cage et tout se délite. Ne restent qu’ambiances, nappes synthétiques et torpeur appuyée.  Dommage : tout avait si bien commencé.

Les disques Clean Feed et Shhpuma sont distribués par Orkhêstra

Luc BOUQUET

Et encore un disque

Clean Feed…

 

Hugo CARVALHAIS

GRAND VALIS

Clean Feed – CF330CD

Jeremiah Cymerman (électro), Dominique Pifarély (vl), Gabriel Pinto (kbd) et Hugo Carvalhais (b, electro).

Sortie en mai 2015

Après Nebulosa (2010) et Particula (2012), le contrebassiste Hugo Carvalhais continue son exploration musicale de l’univers avec Grand Valis, hommage au roman de Philip K Dick (1981), qui sort chez Clean Feeden mai 2015.

Carvalhais continue l’aventure avec Dominique Pifarély au violon et Gabriel Pinto aux claviers, mais la batterie de Mário Costa est remplacée par les manipulations électroniques de Jeremiah Cymerman.

Huit des dix morceaux de Grand Valis sont de Carvalhais et les deux derniers sont co-signés avec Pinto. Comme dans les précédents disques, les titres évoquent la vie, l’univers… et l’élégante pochette du disque reproduit une vue de l’espace.

Avec deux instruments à cordes, un orgue (qui sonne comme un orgue d’église) et des claviers et effets électroniques, la matière sonore de Grand Valis est pour le moins inhabituelle. L’absence de batterie, les dix thèmes traités comme les mouvements d’une suite et le développement des morceaux basé sur une interaction totale du quartet renforcent le côté musique de chambre.

Bruitages électro mystérieux (« Exegesis »), voix éparpillées et lointaines (« Oblong Emission »), motifs minimalistes (« Involution »), grésillements électriques (« Decoding Maya »), duos aériens (« Exegesis »), grondements sourds (« Zebra »)… l’ambiance générale deGrand Valis lorgne évidemment vers la science-fiction et rappelle parfois Jerry Goldsmith (« Amigdala Waves »). Cymerman dose savamment ses effets électroniques et reste d’une présence discrète dans la plupart des morceaux : effets de souffle en arrière-plan (« Logos »), nappes de sons sobres (« Oblong Emission »), zébrures électriques furtives (« Holographic Maya »)… Pinto tire des phrases cristallines de son clavier (« Exegesis »), un peu comme un vibraphone (« Involution »), qui contrastent avec le timbre de la contrebasse et contribue au caractère énigmatique de la musique (« Amigdala Waves »). L’orgue avec ses envolées denses (« Anamnesis ») tel un Dietrich Buxtehude contemporain (pour les syncopes de la main gauche – « Logos » et « Digitalis ») et sa sonorité baroque, tranche avec la modernité de la musique (« Digitalis ») et renforce le côté cinématographique. D’un duo spatial avec les claviers (« Exegesis ») à des phrases en contrepoints avec l’orgue (« Anamnesis »), en passant par des touches orientales (« Decoding Maya ») et une complainte mystérieuse (« Holographic Maya »), Pifarély met la souplesse mélodique de son violon au service du quartet, en gardant toujours l’archet dans la musique de chambre contemporaine. Le violoniste participe également aux recherches bruitistes : grincements foisonnants (« Logos »), bourdonnement indien (« Involution »), saccades électriques free (« Digitalis »)… Quant à la contrebasse, elle sonne boisée et naturelle (« Oblong Emission »), grave et puissante (« Exegesis »). Des walking rapides et des shuffle entraînants (« Logos »), des contrechants subtils (« Anamnesis ») et des lignes chaudes (« Decoding Maya »), des tournures dynamiques (« Involution ») et des motifs jazz (« Digitalis ») : Carvalhais maintient une carrure et une pulsation (« Holographic Maya »), des repères harmoniques et rythmiques sans lesquels la musique perdrait en cohérence.

Dans Particula, Carvalhais bousculait déjà la galaxie établie… Mais, dans Grand Valis, Carvalhais pousse l’audace encore un peu plus loin et, l’avant-garde en quête d’univers « spatial a temporel mélodique rythmé » a assurément trouvé son vaisseau...

Bob HATTEAU


Et une autre vision d’un disque Shhpuma…

 

Simão COSTA

Π-ANO PRE·CAU·TION PER·CU·SSION ON SHORT CIRCUIT

Shhpuma / http://shhpuma.com/

Simão Costa (piano, transducteurs, enceintes et objets)

                  Né en 1979, Simão Costa a suivi une formation classique de piano qui l’a mené à l’École supérieure de musique de Lisbonne et à la Hogeschool voor Muziek en Dans de Rotterdam. Depuis 2004, il travaille principalement en piano solo, ou en collaboration avec des artistes en dehors de sa discipline. Sa recherche personnelle se concentre entre autre sur la recherche d’associations objets/instruments et/ou le développement de logiciels centrés sur le son. Fasciné par son instrument de prédilection, fondu de toutes les sonorités ayant été développées à partir de lui, de l’usage traditionnel du clavier jusqu’aux ressources les plus récentes, il vient d’enregistrer un album solo dont le texte de pochette traduit bien l’ambition : « ‘Vous écoutez ce que j’entends’ [parce que] les microphones ont été placés dans sa tête. Vous êtes les oreilles du pianiste ! Imaginez-vous assis devant le clavier, comme si vous en étiez le pianiste, et écoutez. Le moindre geste, le son le plus intime de la performance, tous les détails, c’est vous qui les créés. Alors, même si vous ne bougez pas de votre fauteuil, vous pouvez voyager n’importe où. Dans la tête du pianiste, et au-delà… » C’est donc à un piano-monde auquel nous avons affaire. Piano préparé, objets divers, usages de diffusion par enceintes, effets électroniques… tout est bon pour étendre (et non sortir) l’instrument de sa gangue dix-neuviémiste, pour en faire un instrument augmenté d’où ses moyens propres ne sont pas exclus. Au travers de la première pièce, π, très intimiste, Simão Costa offre au piano ce qu’il n’a pas « naturellement » : le glissando et les tenues qui ne s’éteignent pas. Avec per CAUTION, cette fois c’est l’harmonica de verre de l’instrumentarium Baschet auquel on songe, l’ensemble étant dominé par des sons fantomatiques surgissant-disparaissant. Le reste à l’avenant. Chaque pièce enregistrée est construite avec une extrême économie de moyen afin de pousser l’idée principale jusqu’à son terme, la pièce finale, CIRCUIT, étant la plus longue, avec ses vingt minutes bien balisées. Un disque qui vaut pour la recherche sonore en elle-même, les atmosphères ainsi obtenues, et qui, bien que paraissant finalement en grande partie élaboré en amont de l’exécution, gomme le distinguo écrit/improvisé. Cela parce Simão Costa est un compositeur-interprète, ce qui signifie qu’il implique son corps dans ses productions d’esprit.

Ludovic FLORIN


Les MASSIFS DE FLEURS

T’EST PAS DRÔNE

VAND’OEUVRE 1543

                  Pour leur second disque, les Massifs de Fleurs - Frédéric Le Junter et Dominique Répécaud – récidivent seize ans après (*). Rock et Blues sont très présents et les textes de Fred sont toujours aussi drôles comme dans "T’est pas drône", et très politiques – ce couplet à la Johnny "toute la mouise que j’aime, elle vient de là, elle vient du blouze, les pauvres ne sont jamais les mêmes, ça vient de là, ça vient de la bouze".

                  Le reste est à l’avenant, diction tranchante, riffs de guitare de Dom Rep. La poésie de certaines pièces est très belle : "c’à m’a plu", et cette "My Degeneration" totalement braque. Ce cd est assez surréaliste, inclassable, rock incontestablement et bonne chanson française, piquante et pleine d’humour.

                  "Impro massifs" est le seul morceau non parlé / chanté et le guitariste, sur fond de machines bizarres, est percutant, répétitif, doucement violent.

                  On ne s’ennuie pas au long de ces quarante et une minutes et on aurait aimé qu’il dure plus longtemps. Un disque qui ouvre les esgourdes.

Serge PERROT

(*) Serge Perrot, Les Massifs de Fleurs, Improjazz n°84, avril 2002.

 

JAZZWERSTATT WIEN NEW ENSEMBLE

SYMPATHIKUS – PARASYMPATHIKUS

Jazzwerkstatt Records

Agnes Heginger : v / Sixtus Preiss : elec / Daniel Riegler : tb / Peter Rom : g / Clemens Salesny : ss-cl-bcl / Bernd Satzinger : b

                  Agnes HegingerSixtus PreissDaniel RieglerPeter RomClemens Salesny et Bernd Satzinger composent le Jazzwerstatt Wien New Ensemble, formation née en 2009. C’est effectivement sympathique. Ça fourmille. C’est une ruche. Le tromboniste semble être le leader et le principal compositeur du combo. La voix tressaute, caquette, se recroqueville dans des recoins obscurs. Les basses prennent souvent le dessus. Tout est admirablement assemblé, organisé (belle prise de son). Les montages sont audacieux, les tableaux prennent le temps d’exister.

                  On y picore quelques pépites : des effets jungle, une guitare se lançant le défi de l’incontrôlable, des glissendi spongieux, des horizontalités stridentes, des marécages soniques. Et parfois, cela devient très fou. Brillant et sympathique –si ce n’est révolutionnaire- cette énième petite école de Vienne.

Luc BOUQUET

 

TRIBRAQUE

LE PASSÉ DU FUTUR EST TOUJOURS PRÉSENT

Bloc Thyristors LP 0180

Kasper T. TOEPLITZ / Jean-Noël COGNARD / Jac BERROCAL

DISSÉMINÉS ÇA ET LÀ

Bloc Thyristors LP 0190

L'ÉTAU

CHOSES CLANDESTINES

Bloc Thyristors LP 0140/50/60/70 

              Bloc Thyristors, c'est toujours l'assurance d'avoir de beaux objets. Et quand je dis beaux, j'entends assez magnifiques en vérité, originaux, fort personnels, texture tissu rose fushia pour le coffret de L'Étau, pour les autres pochette glacée brillante ou carton mat, vinyles noirs ou verts ou blancs, conceptions graphiques toujours soignées et complètement dingues signées Mika Pusse. Ces petites choses presque clandestines sont un régal pour les yeux autant que pour les doigts. Sans parler des oreilles évidemment, la preuve par trois :

                  TriBraQue : Jean-François Pauvros (guitares et voix), Jean-Noël Cognard (batterie, gong, percussions), Patrick Müller (électrosonic). Le passé du futur est toujours présent (titre d'un livre d'Alain Joubert) s'ouvre sur « Acidum Oxalicum » : les sons péroxydés rougeoient, graillements de guitare saturée, gifles sur les cymbales, grondement électromagnétique, frénésie récurente des roulements de batterie comme un gyrophare primitif qui passe et repasse : la combustion est lente, mais les radiations toxiques... TriBraQue enchaîne fermement avec le teigneux « Tina Tinnabaris » qui n'autorise nul repos : l'habillage d'une rythmique post-punk au départ décharnée s'apparente peu à peu à un emballement cyclonique, sons gangrenés et déraillements à foison fusent sur un groove apocalyptique, guitare électrique chauffée à blanc pour un climax étourdissant. La version du « Hurt » de Trent Renzor est un réel chef-d'œuvre (salué par Mister Berrocal himself dans nos colonnes – Improjazz # 216 de juin dernier) : la voix traînante de Pauvros, éreintée mais brûlante, explosion sensuelle qui s'élève sur un tapis hérissé de ses propres guitares western gondolées dessinant un twist malade, déviant, dévasté, et qui n'a pourtant jamais été si beau. Hymne aux grands espaces, road-movie onirique, « Clourel : Zincit » s'étire comme dans un rêve, rock crépusculaire qui finira par s'échouer sur le silence. Si le vinyle, moulé dans une superbe pâte verte cristalline, s'achève ici, le cd épinglé à l'intérieur de la pochette nous offre trois titres supplémentaires pour prolonger un voyage passionnant de bout en bout.

                  Le premier morceau de Disséminés ça et là, intitulé « Remous écumants », donne illico le ton pour justifier le titre de l'album, car cette entrée en matière lancée par des bourdons vociférants à la Borbétomagus torpille sévère. Par la suite, l'espace sonore se distend considérablement avec « Lune des grottes profondes » : la trompette, d'abord en sourdine puis nue dans une chambre d'échos, lance des éclairs feutrés mais aveuglants comme une lame sous un éclat de lune au sein de cette jungle de plus en plus dense où Cognard se fait peintre abstrait autant que percussionniste félin. Dans l'ombre, Toeplitz souligne les amplitudes à coups d'archet puis d'électroniques sauvages. La pièce est magnifique. De vaseuse autant qu'envoûtante avec « Le corps s'arque sur le lit » qui se décline sur le même registre, l'atmosphère devient délétère et poisseuse avec le diptyque « Rock'n roll station / Un oiseau d'or aux ailes déployées » qu'on croirait directement tiré d'une archive clandestine du groupe soviétique Notchnoi Prospekt, avec son free-rock post-industriel, sa nuée de parasites bruitistes et son chant en lambeaux ! Grande, grande réussite que ce disque.

                  L'Étau : Keith Tippett (piano, piano préparé, maracas), Michel Pilz (clarinette basse), Paul Rogers (contrebasse 7 cordes), Jean-Noël Cognard (batterie, percussions). L'esthétique est ici différente, plus proche d'une musique improvisée chère à Mujician. Les Choses Clandestines entonnées par le quartet remplissent ce splendide coffret de quatre vinyles : deux sont enregistrés en studio (galettes noires), les deux autres en public aux Instants Chavirés en mars 2013 (galettes blanches). Pas de prolégomènes dans la session studio, on entre directement dans le vif du sujet avec un « Sophistiqué Barbare » complètement ouvert et pourtant étonnant de maîtrise (quoique pas si étonnant que ça lorsqu'on connaît les larrons). Car, en fin de compte, on en revient toujours à l'essentiel : le son. Les sons. La vie et la mort des sons. Leurs éclosions, leurs interactions, leurs amours, leurs brûlures. Merci au passage au preneur de son Patrick Müller. Quel métier quand on y pense : prendre des sons, comme d'autres collectionnent des billets ou des poissons, prendre des grappes de sons jamais entendues auparavant et les immortaliser pour plusieurs générations d'oreilles ! Et, du solo au quartet, ces objets soniques se sculptent, multiples et vivaces, passionnément. Je pense au duo piano / percussions sur l'implacable « Le rideau déchiré », je pense à la fournaise des « Trois Scripts abandonnés » guidés par les ronflantes cavalcades de contrebasse, je pense au piano préparé de « La danseuse blessée » et de la « Projection de la scène », mécanique répétitive, micro-cellules et froissements sonores typiquement tippettiens, je pense à la structure meuble et lascive du« Couloir circulaire », je pense à l'improvisation nordique d'un archet sur ses cordes dans un duo avec clarinette basse, je pense à la gravité sourde de la dramaturgie musicale dans « L'intrigue devient plus sombre » où les sons, les chants suintent avant de s'amalgamer pour un embrasement assez féroce puis de dramatiquement s'effilocher avec « Les idées de la nuit »... L'enregistrement public propose quant à lui deux longues suites improvisées (une par disque) : « Une enseigne lumineuse faisant la réclame d'une revue musicale » et « Plancher authentique permettant de bien entendre le bruit des pas ». Fusions, effusions, douces fièvres, mises en friche collectives, mises en abyme cubistes, chuchotis ou grandes enjambées, mouvances ralenties, acharnement machiniques, tonitruances des extrêmes ou infimes caresses, vibrations intimistes ou simplement cataclysmiques : le son, ici, a son histoire. Enfin, last but not least : le plaisir savouré à la lecture des notes du livret rédigées par le Boss...

Marc SARRAZY

 

STEPMOTHER

CALVARY GREETINGS

MEGAPHONE 032 / KNOCK’EM DEAD RECORDS 09

Vous souvenez vous de the Work ? le groupe, qualifié de "post-punk" (sic…)  formé par Tim Hodgkinson en 1980, après le split d’Henry Cow , avec comme nouveau partenaire (et co-fondateur) le multi instrumentiste (comme Tim) Bill Gilonis ? Quatre albums officiels, des tournées interminables au Japon (avec une trace sonore, l’album "Live in Japan" paru en 1982), en Russie et dans les pays nordiques.  Le groupe cessera son activité en 1993, mais Bill Gilonis poursuivra un travail plus axé sur la production et comme ingénieur du son.

 

Il revient ici en compagnie de Lukas Simonis (Vril, Pierre Bastien…), Jeroen Visser et David Kerman (5Uu’s…)  pour un quartet international dans la veine de the Work, à savoir un rock haché, nerveux, hypnotique, brutal, entrecoupé de respirations mélodiques, telle cette version de "Laisse tomber les filles" de Gainsbourg autrefois chanté par France Gall… Il y a des accents de Captain Beefheart  (musique) et de Zappa (texte  parlé) dans "Rot said my aunt", des paroles terriblement cyniques sur "Sinkhole" à l’image du nom du second label, tout comme cette parodie qui clôt l’album "Fuckfriend" (37 secondes)…

Stepmother poursuit un courant qui fut il y a quelques décennies le phare de toute une génération imbibée de musiques créatives, de rock en opposition, d’expression de révolte contre toute forme d’injustice, et le groupe porte non seulement un regard vers ces années vraiment folles mais aussi une lucidité vers l’avenir. Cet album fait du bien.

Philippe RENAUD


Christian WOLFARTH/Michel WINTSCH/Christian WEBER

THIEVES LEFT THAT BEHIND

Veto

Michel Wintsch : synthétiseurs et piano électrique

Christian Weber : contrebasse

Christian Wolfarth : batterie

 

                  « Willisau », sorti fin 2013 chez Hat Hut, compta parmi les meilleures surprises de l'année 2014. Ce nouvel opus des trois W renouvèle l'exploit et rejoint le peloton de tête des disques marquants de 2015. Comme précédemment, l'enchantement est total. Souffrant d'une mauvaise réputation, le synthétiseur s'est fait rare dans l’orbite du jazz "sérieux" (ou perçu comme tel) et des musiques improvisées. Michel Wintsch, remarquable pianiste en d'autres circonstances, prouve à quel point les claviers électriques sont riches de possibilités expressives et aptes à ouvrir des portes inédites – ce n'est pas Alan Silva qui dira le contraire. L'inaugural Schgreen plonge l’auditeur dans un univers à part, les sonorités familières de la contrebasse et de la batterie ayant maille à partir avec les étranges émanations des appareils de Wintsch. Sun Ra prenait souvent appui sur des pièces structurées (qu'il s'agisse de standards de jazz ou de ses propres compositions) pour mettre le cap sur la stratosphère. A l’opposé de cette démarche, on ne quitte guère ici les sphères de l’abstraction et de la désorientation. Une musique sans début ni fin, mais non sans densité. Par ailleurs appréciés pour leurs contributions individuelles à de nombreux projets (Wintsch et Christian Wolfarth sont membres du WHO trio de Gerry Hemingway, et Christian Weber s'est signalé auprès d'Oliver LakeNate Wooley & Paul Lytton...), les Suisses font montre d'une entente sans nuage. Le choix de la sobriété renforce encore la singularité du propos. Une très belle réussite et un trio essentiel.

David CRISTOL

  

Tim BERNE’s SNAKEOIL

YOU’VE BEEN WATCHING ME

ECM – 472 2298

Sortie en mai 2015

En plus de trente ans de carrière Tim Berne a joué avec la plupart des musiciens de l’avant-garde new-yorkaise et formé quelques groupes légendaires, dont Bloodcount avec Michael FormanekChris Speed et Jim Black, Big Satan avec Marc Ducret et Tom Rainey, BB&C (en concert à Sons d’hiver 2014) avec Nels Cline et Black… En 2009, Berne crée Snakeoil avec Oscar Noriega aux clarinettes, Matt Mittchel au piano et Ches Smith à la batterie. Le quartet sort un premier disque éponyme en 2012, suivi de Shadow Man, en 2013, toujours chez ECM.

Pour You’ve Been Watching Me, Snakeoil accueille le guitariste Ryan Ferreira. Les onze morceaux, tous composés par Berne, varient d’un peu moins de deux minutes pour le thème-titre à près de vingt minutes pour « A Small World In A Small Town ».

La musique Berne possède des caractéristiques qui la rendent immédiatement identifiable : des mélodies denses, tourmentées et dissonantes (« Lost In Redding »), exposées à l’unisson (« False Impressions ») ou sous forme de contrepoints (« Semi-Self Detached »), débouchent sur des échanges chambristes contemporains (« Embraceable Me »), puis des superpositions de tourneries s’amplifient et font monter la tension à son paroxysme (« False Impressions »). Pour fonctionner, c’est-à-dire éviter la cacophonie abstraite, cette approche nécessite un quintet parfaitement équilibré et une pulsation constante que Snakeoil a trouvé : une batterie puissante et touffue, mais régulière et mélodieuse ; un piano au jeu contemporain et minimaliste (pédales, ostinatos, notes isolées…) ; une clarinette aux réparties subtiles (vive dans « Lost In Redding », lointaine puis presque klezmer dans « Small World In A Small Town », mystérieuse dans « Embraceable Me ») ; une guitare aux contrechants aériens (« Lost In Redding ») ou aux lignes délicates (« You’ve Been Watching Me »), et aux accompagnements variés (bruitiste, accords dirty, nappes synthétiques…) ; un saxophone alto mélodieux (« Small World In A Small Town »), qui affectionne les boucles (« Embraceable Me ») et se plaît à transformer progressivement des phrases douces, presque fragiles, en cris aigus et tendus (« Semi-Self Detached »).

 

You’ve Been Watching Me est un opus typiquement « bernien », c’est-à-dire libre et sophistiqué, entre free jazz et musique contemporaine, avec une touche de rock underground.

Bob HATTEAU

 

DUOS

 

Axel DÖRNER

& Itaru OKI

ROOT OF BOHEMIAN

IMPROVISING BEINGS IB 36

                  Le label Improvising Beings se distingue encore par son imprévisibilité. Réunir les deux chercheurs de la trompette Itaru Oki et Axel Dörner pour un album duo, il fallait y penser et même plus, dans le conformisme ambiant  des préjugés qui consiste à mettre ensemble des musiciens qui ont la même étiquette, il faut oser ! Surtout en France, pays du rationalisme et de la discussion à propos de tout.

                  Axel Dörner est faut-il le rappeler, le parangon de la trompette du réductionnisme des années 2000, du New Silence etc…  représentée en France par le label PotlatchItaru Oki est un bohême japonais qui fit partie du cercle rapproché des Frank Wright, Alan Silva, Noah Howard,  Bob Reid, américains émigrés qui hantaient l’American Center durant les seventies. Il fut de l’aventure du Celestrial Communication Orchestra d’Alan Silva à l’époque de l’IACP. Son travail sur la trompette et ses instruments inventés avec pavillon fou et tubes extravagants est remarquable et plein d’ingéniosité. Ecoutez son très beau Chorui Zukan en solo (Improvising Beings ib23). À Paris, on ne l’entend guère qu’avec Abdou Bennani, Makoto Sato, Alan Silva… On se souviendra d’un article de Jean-Louis Chautemps intitulé « la crise du bœuf » qui déplorait le manque de rencontres et de tentatives de jouer à Paris et cela datait des années septante. Mais n’épiloguons pas… Voici une très belle rencontre, une mise en commun improvisée de l’espace sonore, un dialogue subtil mettant en évidence les techniques alternatives, voire aléatoires de la trompette. Différents et semblables, évitant les clichés de la trompette « free », nos deux chercheurs trouvent le moyen de tenir l’auditeur en haleine par toutes les occurrences sonores, interactives, la prodigue multiplicité des effets de souffles et mises en parallèle. On évite la virtuosité Il arrive bien qu’Oki dornérise et  qu’Axel le rejoigne sur son terrain des aigus flageolants et des glissandi. Vraiment original et inattendu.


Anton MOBIN

& Benedict TAYLOR

STOW / PHAZING

RAW TONK RECORDS RT008

                  Violon alto  providentiel de la scène londonienne, Benedict Taylor collabore ici avec l’artiste bruitiste/sonore Anton Mobin, crédité ici aux prepared chambers. Les sons évoquent le travail de feu Hugh Davies est ses ShoZyg ou la table d’objets  amplifiés d’Adam Bohman. Une ferraille amplifiée et légèrement traitée par le dispositif crée un riche univers sonore pleins de vibrations électroïdes, de frémissements métalliques brumeux, de cordages bourdonnants, de ressorts. Le jeu d’archet à la fois délicat, bruissant et coloré de Taylor se conjugue à merveille avec les inventions de son acolyte, lequel a effectué le mixage, excellent. L’inventivité sonique de l’altiste est sans relâche et le rapproche de la démarche de Malcolm Goldstein.  Vu la difficulté de l’instrument, le violon alto, on peut d’ores et déjà affirmer que notre violiste est un musicien rare, comme sa collègue Charlotte Hug. Il y a peu d’altistes qui atteignent le niveau d’excellence des grands violonistes et certains d’entre eux hésiteraient fortement à s’exhiber avec un alto ! Les sons et la dynamique d’Anton Tobin font de lui un artiste de premier plan dans le domaine des objets amplifiés. Son travail n’a rien à envier à Hugh Davies. Que du contraire ! Sa capacité à faire se mouvoir un flux d’idées et de propositions qui font jeu égal avec un instrumentiste improvisateur aussi exceptionnel que Benedict Taylor fait de lui un artiste à suivre, autant que son partenaire.  Une belle indépendance assumée avec une écoute pointue de part et d’autre. Une exploration des timbres, du frottement de l’archet dans ses derniers retranchements,  des doigtés les plus out, un jeu bruitiste animé par une énergie folle et contrôlée: c’est ce qu’autorise une technique hallucinante à la quelle répond le sens de l’invention très sûr du chambriste préparé.  Donc, pour conclure un superbe dialogue requérant et assumant tous les risques et écueils de l’improvisation.

 

Frode GJERSTADT

& Louis MOHOLO

SULT

FMR

                  Conversations sur la pointe des pieds et toutes en finesse de deux poids lourds du jazz libre. Le sud-africain Louis Moholo est connu pour son drumming intense et chargé depuis l’époque où il jouait avec Mike Osborne, Dudu Pukwana, Irene Schweizer, Brötzmann il y a fort longtemps. Mais comme Frode Gjerstad, il a fréquenté le légendaire John Stevens et en qualité de confrère de la communauté improvisée radicale londonienne, ce batteur africain en connaît un rayon en matière d’improvisation libre. Il crée ici un univers percussif en tenant compte du silence et de la dynamique et en phase avec ses racines africaines. Une superbe qualité de frappe sur les peaux qui évoque presque les zarbistes iraniens et leurs tambours sur cadre soufi.  En effet on croirait entendre une batterie à main nue. Les cymbales complètent discrètement les roulements et battues mettant en évidence la légèreté dynamique, un peu comme la tampura dans la musique indienne. Frode Gjerstadt contorsionne la clarinette en glissant vers les harmoniques aiguës. Quand vient un motif mélodique presqu’oriental, Moholo entonne une marche qui s’égaie ensuite sous les  articulations disjointes du souffleur et les déchirements du souffle accélérant la cadence et le débit sans se départir de cette dynamique rare.  C’est un parfait exemple d’équilibre entre deux artistes qui cherchent à dépasser les tendances habituelles du free-jazz improvisé pour trouver dans leur pratique une fraîcheur, une lisibilité à travers laquelle l’émotion  n’est pas feinte. Au saxophone alto, Gjerstad explore l’expressivité des volutes en les mettant de guinguois et en picorant avec inspiration dans son stock de phrases comme si c’était tout neuf. Un rythme africain vient poindre dans le duo avec l’alto et se déboîte par magie. Dans chaque morceau, le batteur nous offre un développement nouveau de ses rythmes croisés et pulsations libérées, comme dans Sult 2 avec ces changements de métrique. Dans cette séquence, Gjerstad joue d’une clarinette alto alternant rêveries et morsures. Le batteur   Pas étonnant que Moholo a enregistré en duo avec Leo Smith ! Pour ceux qui aiment le son naturel de la batterie sans clichés, c’est une belle pièce à conviction. Vraiment superbe et à conserver pour les soirées au coin du feu.

 

Paul DUNMALL

& Tony BIANCO

AUTUMN

FMR CD392-0115 

La saga dunmallienne continue ! Avec son acolyte, le puissant Tony Bianco à la batterie, Paul Dunmall ajoute encore un exploit à son extraordinaire trajectoire d’improvisateur sans pareil au saxophone ténor, et dans cet album à l’alto. Un concert explosif, une véritable sincérité dans l’improvisation et dans l’engagement. Jazzman jusqu’au bout des ongles, le souffleur est avant tout un chercheur de l’au-delà du Coltranisme inspiré par les grands maîtres du ténor du vieux Ben à Shorter et Evan Parker. À partir de cette expérience et d’une pratique compulsive, Dunmall crée les improvisations les plus remarquables au saxophone ténor alliant un sens inné de la construction et une fureur emportée. Musicalité exceptionnelle sans tic coltranien. Passant des triples détachés sur des intervalles parfois biscornus à une vocalisation forcenée, ce sont tous les états de chauffe de l’instrument qui se révèle à notre fascination.  Sur la pochette des feuilles mortes, car l’arbre n’arrête point de grandir. Un colosse du saxophone incontournable en compagnie d’un batteur polyrythmicien de la veine de Rashied Ali. Plus que çà tu meurs !

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

 

Où l’on retrouve avec plaisir le label IMPROVISING BEINGS


Itaru OKI

& Axel DÖRNER

ROOT OF BOHEMIAN

Itaru Oki & Axel Dörner : trompettes

PATERNOSTRO JANAS/REEVE

KRISTOF/PALOMO

UNITED SLAVES # 2~3

Vinnie Paternostro : dr, Gene Janas : db, Jay Reeve : synthétiseur, sons

Michel Kristof : elg, sitar, Julien Palomo : claviers

Henry HERTEMAN

ROULE TA SALIVE

Henry Herteman : trombone

Luc BOUQUET/

Jean DEMEY/

Ove VOLQUARTZ

KIND OF DALI

Luc Bouquet: dr, Jean Demey : db

Ove Volquartz : bcl et cl contrebasse

                  Je ne vois aucune raison de ne pas participer au concert de louanges qui devrait logiquement accompagner ces nouvelles émanations du label Improvising Beings, projet d'un Julien Palomo qui met, je ne vous apprends rien, bien du cœur à l'ouvrage pour fixer sur de fines galettes (dont le seul usage n’est pas d’être accroché aux branches des arbres pour éloigner les oiseaux) d'inestimables émois musicaux et autres éclats de vie dont l'humanité entière, si elle n'était aussi occupée à souhaiter le malheur de ses semblables, ou à évoluer dans une non moins inquiétante indifférence, ferait bien de profiter. Il n'est d'ailleurs pas déraisonnable de croire que si la planète musique tient encore le choc, c'est grâce à l'opiniâtreté de tels entrepreneurs – de la variété utopiste, le terme n'ayant aucune connotation négative, demandez à Luc Schuiten – et autres grandes âmes situées à Rimouski, Paris, New York, Lisbonne ou Zürich, arpentant chacun à leur manière des esthétiques distinctes certes, liées par la sincérité de leurs démarches et par d’occasionnelles passerelles construites par quelques musiciens communs à leurs catalogues respectifs – les noms de Benjamin Duboc ou Giovanni Di Domenico viennent à l’esprit – ils ne sont pas les seuls. Forçats de la liberté, champions de la lumière, ces animateurs de labels s'échinent saison après saison à cultiver l’heureux tressaillement des amateurs via de sphériques artefacts dont le précieux contenu ne demande qu’à s’exprimer dans vos chaumières...

                  Ainsi, pourquoi devriez-vous vous passer de "Root of Bohemian", impro ligne claire aux arêtes bien dessinées et aux reflets nacrés ? Le duo d’Itaru Oki et Axel Dörner se signale par un jeu complice et complémentaire. Si la voilure est réduite, on ne peut pas pour autant parler de réductionnisme, tant est grande la richesse des sonorités que ces deux maîtres tirent de leurs cuivres. Cet album à nul autre pareil refuse de quitter la platine depuis quelques semaines.

                  Quel motif valide y aurait-il à négliger le double "United Slaves # 2 ~ 3", aux clameurs substantielles ? De l’homérique piste qui se répand sur le premier volet à celles, un brin plus ramassées mais non moins sidérantes, du deuxième, voilà un rock non entravé, apte à ouvrir quelques portes de la perception, à l'aide de guitares en fusion (phénoménal Michel Kristof, qui plonge ses mains dans le feu toujours vif de Jimi Hendrix et du premier Lifetime de Tony Williams, mais allant aussi chercher de l’énergie solaire du côté de la guitar army de Funkadelic et des japonais d'Acid Mothers Temple, experts en matière d'abolition de l'espace et du temps). Un trip interastral sans possibilité de prendre de pause ni d’effectuer de retour en arrière. Nommer les choses ne pouvant pas apporter d'éclairage supplémentaire à l'expérience, on se passe fort bien de titres. Un régal.

                  Je ne méconnais pas les raisons qui poussent à faire des choix dans l'acquisition de disques, mais cela vaudrait peut-être le coup de vendre votre voiture pour vous payer dix exemplaires de "Roule ta Salive", et d’en offrir les neuf répliques en supplément à vos amis, ennemis, voisins, patrons ou employés – le monde ne s'en portera que mieux. Le tromboniste Henry Herteman y déroule un jazz (eh oui) libre d’aller où bon lui semble. Basé dans la campagne toulousaine et membre du FIL (Fabrique d’Improvisation Libre), l’homme du Sud a beaucoup fréquenté sur disque et comme spectateur les dénommés Roswell Rudd (son influence principale sur l’instrument) et Steve Lacy (l’un de ses musiciens préférés), et en a retiré une inspiration autant artistique que spirituelle, un amour profond du free sous toutes ses formes, qu’il déploie lors de treize pistes représentant autant d’idées spontanément développées, dont celle de Vent sur l’Aubier lui a été suggérée par la pianiste Christine Wodrascka. Délicieux.

                  Enfin, les objections que l’on pourrait opposer à la quête et à l'écoute attentive de "Kind of Dali" ne sautent pas aux yeux. Cette séance d'impro classique, et classiquement réjouissante, fait goûter aux fruits d'un trio né en 2012 et dont la procrastination suggérée par les notes de pochette de Guillaume Belhomme débouche néanmoins, ou justement grâce à cela, sur une musique pleinement satisfaisante, dont la captation nette permet d’en savourer tous les détails et de constater que le diable ne s'y niche pas. Patience et longueur de temps... les anciens nous l'avaient bien dit ! Luc BouquetJean Demey et Ove Volquarz agrippent gentiment l'auditeur de leurs serres amies et s'élèvent dans les airs afin de lui faire contempler courbes lunaires ici, crevasses océaniques là, layons secrets plus loin, canopées frémissantes enfin, avant de le reposer sur la berge à la fin du parcours, les oreilles rassasiées. Attention cependant, l’énoncé ci-dessus est à prendre au sens métaphorique, et consiste en des images qu’a évoqué ce voyage sonore à votre rapporteur, car on ne trouvera rien de planant sur cet album. Comme l’a noté Philippe Renaud dans le numéro de juin, et sans vouloir amoindrir le mérite de ses partenaires, le clarinettiste Ove Volquartz (par ailleurs membre du Tag trio avec Demey et Yoko Miura) fait ici preuve d’un talent saisissant. Et dans un subtil paradoxe, cette matérialisation confèrera une manière d’éternité aux vivaces et attentifs échanges de ces ardents défenseurs de l’éphémère.

                  On évite avec ces quadruplés les épopées excessives que de simples mortels peuvent légitimement avoir du mal à appréhender. Les disques de cette livraison Improvising Beings dépassent à peine les durées de bons vieux 33 tours. Les directions empruntées par chacun d’entre eux sont en outre très dissemblables, piquant l’intérêt de diverses manières, le trait d’union se trouvant dans la qualité et la sincérité de chacun de ces projets. Quel plaisir !

David CRISTOL

 

LIVRE

 

Luc BOUQUET

Coltrane sur le Vif

Lenka Lente http://www.lenkalente.com/product/coltrane-sur-le-vif-de-luc-bouquet ou Improjazz

                  Tout comme pour Luc BouquetJohn Coltrane est pour moi un musicien essentiel dont la passion communicatrice et l’intense créativité ont bouleversé les âmes et le cours de l’histoire musicale en amont et en aval, dans son évolution à travers les générations. Et puis quel SON, quelle audace, cette densité et cette fulgurance !

Dans l’œuvre enregistrée de Coltrane, deux ou trois grands moments sont, selon moi, les clés de voûte dans une multitude de passages et transition aussi essentielles les unes que les autres. Après l’affirmation irrévocable de son talent exceptionnel chez Miles et Monk et l’envol à la vitesse supérieure concrétisé par les albums Atlantic (Giant Steps, My Favourite Things, Olé), les enregistrements live du Village Vanguard de novembre 1961 avec Chasin' the TraneIndia et Impressions, les albums posthumes de la fin du JC Quartet en 1965 (Sun Ship, Transition et First Meditations) et le brûlot Interstellar Space en duo avec Rashied Ali. Entre-temps, il y a aussi  les « classiques Impulse » Africa Brass, Coltrane !, Crescent, Love Supreme et Live at The Birdland avec Garrison, Tyner et Jones. Plus que ça tu meurs. L’originalité de la démarche (existentielle) de Luc Bouquet, poète assumé de la batterie libre et de l’écoute des autres, est d’essayer de lever le coin du voile du Coltrane in the Flesh en rassemblant ses commentaires sur le vif à l’écoute de toutes les meilleures versions des nombreux enregistrements live de Coltrane, pirates, officiels ou contractuels. On pense au double album Afro Blue Impressions Live In Europe publié par Pablo en 1977, dix ans après sa disparition, année qui vit aussi la publication des Other Village Vanguard tapes de novembre 1961 par Impulse. Peu ose se risquer à acquérir TOUT Coltrane live en « pirates » non autorisés en raison des prises de son ou des gravures peu réussies ou par éthique. J’ai acquis ainsi en seconde main un Live at The Sutherland Hotel et c’est assez dur ! Le travail de bénédictin de notre ami Bouquet est bien utile pour nous aider à y voir un peu plus clair dans des dizaines d’heures de Copenhagen, Stockholm, Graz, Paris, Stuttgart ou au Japon dans un ordre chronologique en prenant en compte l’évolution depuis ses tous débuts. Coltrane est tellement vivant qu’on entend peu de différences dans l’ambiance générale entre certains albums studio comme Sun Ship et l’animation des concerts. Si ce n’est que dans ces enregistrements live, les standards coltraniens se font la part du lion : Favourite Things, Mr P.C., Impressions, … alors qu’en studio on découvre des pièces quasiment jamais jouées en concert. C’est le cas de Love Supreme, suite magistrale qui couvre les deux faces d’un trente-trois tours mythique que beaucoup considèrent comme son chef d’œuvre, sans doute parce que plus accessible et structuré. On ne trouve la suite de  Love Supreme  que dans ce concert d’Antibes de 1965 qui fut publié par Esoldun au départ des archives de l’INA il y a une trentaine d’années. Comme vous n’auriez jamais entendu Coltrane. Elle figure dans une version double cédé Impulse de Love Supreme  tout à fait officielle, indisponible aujourd'hui.  La famille Coltrane veille jalousement sur l’héritage en faisant publier des documents de valeur soigneusement préparés comme cet Offering Live at Temple University découvert tout récemment. Mais il ne faut pas mésestimer les albums pirates. Par exemple, le concert de Graz de 1962 est une aventure insoupçonnée offrant un son suffisamment correct pour que son écoute nous envoie au septième ciel (The 1962 Graz Concert Complete Edition Jazz Lips). Il y a l‘unique  version d'Autumn Leaves en concert jamais enregistrée par le Quartet et un choix de pièces de consistance qui nous font entendre le vrai Elvin Jones, celui des concerts. Certains lieux, Stockholm ou Copenhagen se retrouvent dans des albums différents correspondant à des tournées de 1961, 1962 et 1963, soit en Quintet avec Dolphy ou avec le Quartet et … suivez le guide Bouquet !  Au niveau « officiel », la présence magique d'Eric Dolphy figure seulement dans les albums du Village Vanguard, Live at the VV et Impressions, complétés par les Other VV Tapes citées plus haut et The Mastery Of John Coltrane / Vol. IV 'Trane's Modes' qu’on retrouve intégralement en CD dans the Complete 1961 Village Vanguard Recordings. Les traces pirates de la collaboration avec Dolphy se révèlent encore plus passionnante et tout le mérite revient à l’écoute patiente de Luc pour nous permettre de le découvrir.

                  Livre sans prétentions, ni thèse hasardeuse ou savante, Coltrane sur le Vif est un outil sûr et amoureux pour quiconque a laissé une part de John Coltrane, le musicien universel au plus profond de lui. Des Byrds, Jimi Hendrix et Neil Young jusqu’à Evan Parker, Dave Liebman, Ravi Shankar et Roland Kirk, Allman Brothers etc.. la musique de Coltrane concerne un nombre incalculable d’artistes et d’auditeurs qui ont été touchés d’une manière si profonde qu’on peut dire que JC est le musicien le plus unique du XXème siècle et d’aujourd’hui. Donc, même s’il semble s’adresser aux spécialistes, le livre de Luc Bouquet pourra être utile à quiconque veut en connaître un peu plus, ne fut-ce que pour un moment supplémentaire de bonheur, différent par rapport aux albums officiels réglementés et sélectionnés par la FNAC, Amazon ou Wikipédia. 

Tu aimes Coltrane ?   - Oui ! J’ai enfin mon Bouquet !! 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG