Chroniques de disques
Juin 2015

BOBBY BRADFORD & JOHN CARTER QUINTET

NO U-TURN

Live in Pasadena, 1975

Dark Tree 05 (2015)

Bobby Bradford (cornet), John Carter (soprano saxophone, clarinet), Roberto Miranda (double bass), Stanley Carter (double bass), William Jeffrey (drums)

 

Après quatre réalisations contemporaines, françaises pour l’essentiel, Dark Tree se penche vers le passé, 40 ans en arrière précisément. Et, ce vaillant petit label s’attache à documenter la discographie d’un duo de musiciens qui a collaboré plus d’un quart de siècle ensemble : j’ai nommé Bobby Bradford, trompettiste et, surtout, cornettiste et John Carter, saxophoniste et, surtout, clarinettiste.

Un aparté sur Dark Tree : ce choix de nom de label par Bertrand Gastaut, son fondateur, fait référence au titre éponyme d’Horace Tapscott. Il m’a avoué que ses intentions premières de producteur étaient d’éditer des inédits du pianiste californien. Mais, cela ne s’est pas encore fait ! Par contre, l’accord fut quasi immédiat avec Bobby Bradford.

Si j’en crois Discogs, ce serait la huitième ou neuvième référence de ces deux hommes qui ont été autant enregistré par des labels européens (Black SaintEmanem et Hat ART) qu’américains (Flying DutchmanNessa et Revelation Records). Notons que Roberto Miranda, un des deux contrebassistes, fit longtemps partie du collectif UGMAA dirigé par Horace Tapscott. Et, pour achever les présentations, j’ajouterai que Stanley Carter est le fils de John Carter.

Soulignons ensuite la qualité d’un splendide livret de 16 pages qui ne comprend pas moins de 14 photographies, pour l’essentiel de Mark Weber (par ailleurs, auteur des notes de pochette),  mais aussi de Gérard Rouy et de Jak Kilby. Sans oublier la magnifique affiche du concert. De l’excellent travail de producteur, en résumé !

Mais, la musique dans tout ça, me répondrez-vous ? Patience, j’y arrive !

Disons-le tout de suite : la musique est formidable ! C’est à la fois vraiment free et extrêmement mélodieux, et, de plus, enregistré en concert : en d’autres termes, c’est tout ce que j’aime !

Cinq titres, dont deux tournent autour des vingt minutes chacun : l’album s’ouvre sur l’un de ces deux-là, Love’s Dream. C’était le titre qui ouvrait également l’album éponyme enregistré au Chat qui Pêche par Martin Davidson, deux ans auparavant. Plus long, joué un peu plus rapidement avec deux contrebassistes au lieu d’un (le trop mésestimé Kent Carter) et John Carter remplaçant Trevor Watts. Ces deux morceaux méritent tout à fait, à aux seuls, les achats de ses deux excellents CD.

                  Surtout qu’un autre titre, presqu’aussi long que le premier évoqué, est commun à ces deux albums : Comin’ On, et, même davantage, car il figure deux fois, joué à un jour d’écart vraisemblablement, sur le label Emanem. Et, c’est l’inverse du constat précédent : alors que les deux américains, après l’exposé de la mélodie et leurs courts solos, laissent le champ libre aux autres musiciens (Miranda, S. Carter et Jeffrey), le premier solo parisien de Trevor Watts est suivi de celui de Bobby Bradford, puis les autres (Kent et John) avant le final. Et, le second Comin’ On est encore bien différent du premier tant les deux anglais (Trevor et John) font preuve de leur inventivité.

Et quelque plaisir d’entendre John Carter et Bobby Bradford s’enrouler autour de l’un l’autre, sur leurs mélodies (bien évidemment) ! Et dire que le fiston Carter, William, a abandonné la contrebasse pour devenir gardien de sécurité…

A présent, vous dire ce qu’il vous reste à faire serait superfétatoire ! 

Olivier LEDURE

Bobby BRADFORD &

John CARTER

le retour en grâce


L’avant garde califor-nienne a toujours été bien plus éloignée des projecteurs que sa semblable scène new-yorkaise et pourtant…

Cela tient-il au fait que les musiciens californiens s’intéressant au free étaient proportionnellement moins nombreux que ceux de new York? De ce fait la production discographique dans ce style venant de la cité des anges a également été moins fournie. Moins fournie mais aussi plus dure à trouver. les originaux de Carter et Bradford sur les labels "Revelation " ou "Flying Dutchman". Pourtant la mémoire du jazz ne les a pas oubliés et un certain nombre de producteurs ont entrepris de remettre cette scène en pleine lumière. Ainsi ces dernières années, les rééditions ont permis de réhabiliter tout le catalogue de ce groupe emmené par le cornettiste Bobby Bradford et son compère John Carter, un groupe qui était à géométrie variable et qui pouvait passer d’une à deux contrebasses ou s’adjoindre les services d’un clavier comme au mi-temps des années 80.

L’intégralité des sessions que le groupe enregistra pour l’éphémère label "Revelation" a été rééditée il y a quelques années par "Mosaic records", suivi de près par la luxueuse édition cd de "Flight for four". Tout récemment c’est le label anglais "BGO" qui a édité en cd "Self determination music", le second lp que le groupe avait enregistré pour le label de Bob Thiele.

Il subsistait néanmoins un vide discographique entre cette période et le retour des musiciens en studio à partir de 1978 grâce à « Moers » et « Black Saint ». Ce vide est aujourd’hui comblé et de la façon la plus intéressante par "no u turn, live in Pasadena" sorti chez "Dark Tree". L’arrivée de cet enregistrement jusque alors inédit sur le label animé par Bertrand Gastaut, n’est qu’une demi surprise quant on sait que Bertrand a toujours eu une oreille sur cette scène, le nom même de son label signifiant son intérêt pour la musique d’un autre californien : Horace Tapscott.

Que nous réserve donc ce « No u turn »?

La formation tout d’abord, elle se compose de Bradford au cornet, Carter à la clarinette et au soprano, deux bassistes dont Roberto Miranda (futur Horace Tapscott trio), Stanley Carter et le batteur William Jeffrey, ces deux derniers ayant continué d’accompagner John Carter pendant quelques années.

L’écoute de ce concert fait tout d’abord ressortir l’impression qu’il existe une forme de subtile relation entre le « West Coast » et le free californien. Les deux en effet entretiennent une similaire distance avec leurs équivalents de New York. Comme le « West Coast » proposait une musique plus "fine", plus raffinée que l’immédiateté du "hard bop"; l’avant garde californienne est moins brute "brutale?" que son parallèle de la grosse pomme. Ainsi et alors que l’on a souvent eu tendance à résumer l’avant garde américaine à travers le prisme de l’alternative New York v/s Chicago , Bradford et Carter nous rappellent qu’il y a une troisième voie qui contrairement à St Louis par exemple ne s’est pas fondue dans le mouvement loft.

Le set commence par deux compositions qui faisaient régulièrement partie du répertoire de Bradford durant ces années « Love’sdream » et « She ». On trouve en effet ces deux compositions au programme de « Midnight pacific airwaves » qui a été publié chez « Entropy » d’après une performance pour une radio californienne en 1978.

« Love’s dream » est un tempo rapide qui permet à William Jeffrey de s’inscrire d’emblée comme un batteur qui n’en reste pas à la rythmique, il donne régulièrement la réplique aux deux souffleurs et est en permanence à la recherche de textures complexes. Il occupe ce rôle du début à la fin du concert et constitue une part importante de l’intérêt de cette musique. C’est au soprano que Carter débute sa prestation, un instrument qui n’est pas si familier dans son répertoire, en effet avant de se focaliser durablement sur la clarinette il était plutôt un altiste. La découverte est de taille car il s’avère avoir un son très limpide et une grande maîtrise de la justesse sur cet instrument que peu arrivent à jouer autrement que de façon criarde. Carter parvient à jouer tout en puissance en contrôlant l’irruption d’aigus qui desservent trop souvent cet instrument. Bradford se caractérise comme d’habitude par ce que l’on pourrait appeler une certaine élégance, c’est à dire qu’il reprend son souffle à chaque fin de phrase sans jamais être ennuyeux. Ce disque illustre assez clairement son talent comme une sorte de force tranquille, jamais il ne court après la note, le discours est mesuré, contrôlé et du coup pertinent.

« She » est sans doute mon moment  préféré de l’album, moins rapide que « Love’s dream » le thème change de direction en son milieu pour aborder les rives de l’introspection nous donnant l’occasion d’apprécier un échange magnifique entre les deux bassistes et le batteur.

« Comin’ on » repart sur un rythme plus soutenu et il est l’occasion d’un des plus magnifiques solo de John Carter, la montée est progressive et clairement inspirée. Le même Carter réitère sur « circle » un morceau de bravoure du même niveau mais à la clarinette cette fois.

« Come softly », le titre le plus court de l’album est aussi le seul sans Bradford, à la clarinette Carter, les deux bassistes et le batteur naviguent entre romantisme et spiritualité musicale. Enfin « circle »  que j’ai déjà évoqué est introduit par un solo de chacun des deux souffleurs qui se poursuit en duo avant que tout le groupe n’entre dans la danse.

A plusieurs reprises Carter et Bradford jouent en même temps et force est de constater qu’il s’agit bien d’un duo, non d’un duel, l’écoute est réciproque et aucun ne cherche à tirer la couverture sur lui.

Le placement au même endroit des deux bassistes m’a un peu gêné à la première écoute, j’ai un peu déploré la difficulté de distinguer avec précision chacun de leur jeu mais à la seconde écoute il m’est finalement apparu que leur jeu mélangé permettait de faire ressortir la contribution qu’ils apportent en tant que duo. On ne peut évidemment pas tenir rigueur à Dark Tree de ce fait, cela vient évidemment de l’enregistrement d’origine.

Un cd très intéressant donc et une contribution à une discographie qui n’est pas superflue bien au contraire.

Olivier DELAPORTE

AUM GRAND ENSEMBLE

SILÈRE

Onze Heures Onze / Socadisc

Anne-Marie Jean (vx), Julien Pontvianne (ts, cl, composition), Antonin Tri Hoang (cl, bcl, as), Jean-Brice Godet (cl, bcl), Richard Comte (elg), Paul Lay, Tony Paeleman (fender rhodes), Alexandre Herer (kb, électroniques), Amélie Grould, Romain Lay (vib), Youen Cadiou (cb), Simon Tailleu (elb), Julien Loutelier (dm), Dylan Corlay (dir).

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté »

                  Lorsque Charles Baudelaire voit ces vers publiés en 1857, il ne s’imaginait sans doute pas que presque cent soixante ans plus tard le calme serait devenu un luxe pour une majorité des habitants de notre planète (depuis 2006, et pour la première fois depuis son histoire, plus de la moitié de l’Humanité vit en zone urbaine). Si le nuage sonore grouillant et exubérant de nos cités tentaculaires, nouveau symbole de la « vie moderne », n’a cessé d’interpeller les musiciens au cours du XXe siècle (songeons au Groupe des Six dans les années 1920, au style jungle si peu africain et tellement urbain de Duke Ellington dans les années 1930, jusqu’à City Life de Steve Reich – mais souvenons-nous tout de même que les Cris de Paris de Janequin datent de… 1530 !), d’autres réflexions, articulées autour de la notion d’écologie, ont progressivement émergé à partir des années 1960. Après R. Murray Schafer et son concept de soundscape, cette « écologie acoustique » fut une partie du semis de l’« écologie sonore » des années 1980. La définition n’en est pas aisée. Selon Roberto Barbanti, l’écologie sonore interroge « la place du son dans la relation à nous mêmes, à l’autre et au contexte global auquel nous appartenons » (« Écologie sonore et technologies du son », Sonorités, n° 6, 2011, p. 11), Makis Solomos précisant qu’alors « l’auditeur et le musicien sont en quelque sorte utiliséspar les sons » (« Entre musique et écologie sonore : quelques exemples », Sonorités, n° 7, 2012, p. 168). Une telle conception ne semble pourtant pas correspondre à la démarche d’un Gérard Grisey lorsque celui-ci déclare « rêver une écologie du son, comme science nouvelle mise à la disposition des musiciens ». (« Devenir du son » [1978], in Gérard Grisey, Écrits ou l’invention de la musique spectrale, Paris, Musica falsa, 2008, p. 28.). Même si le travail de Julien Pontvianne, compositeur de la grande suite constitutive de « Silere », premier album du Aum Grand Ensemble, a un rapport plus que certain avec la démarche spectrale – dont Grisey est le représentant le plus influent –, il doit peut-être davantage être rapproché de l’« écologie de l’écoute » avancée par Salvatore Sciarrino, notion qui se présente comme un « antidote à la pollution acoustique et aux fracas de la société de consommation » (selon Laurent Feneyrou dans son introduction à l’ouvrage collectif qu’il a dirigé intitulé Silences de l’oracle. Autour de l’œuvre de Salvatore Sciarrino [CDMC, Paris, 2013, p. 10]). L’insertion explicite d’un texte du naturaliste et philosophe américain Henri David Thoreau (1817-1962), tenu pour beaucoup comme l’un des pionniers de l’écologie, laisse peu de doute quant à la réflexion de Julien Pontvianne sur l’impact de l’homme sur son environnement et la destinée de celui-là.

                  Pour amener la mise en musique d’un extrait de fameux Walden de Thoreau, placée au cœur de la suite, l’écologie de l’écoute se manifeste avant tout sous la forme d’une économie de moyen. Pour élaborer les différentes parties qui constituent la suite, Julien Pontvianne a établi un catalogue de hauteurs établi sans doute en fonction d’un principe qui lui est propre. L’ensemble possède une forte teinte spectrale, l’accordage des instruments ne se basant pas sur le tempérament égal, mais en centième de ton, ce qui engendre une sensation de « fausseté juste ». L’absence manifeste d’un son fondamental éloigne pourtant cette pièce de ce style musical. De plus, l’improvisation trouve pleinement sa place dans le travail collectif mené par Julien Pontvianne et les musiciens du Aum Grand Ensemble, ces derniers devant puiser dans le réservoir de notes que leur soumet Julien Pontvianne. Pour une bonne part la musique s’apparente à de larges plages sonores lisses. Leurs évolutions consistent en une plongée au cœur du son grâce à des interventions certes précisément organisées, mais où les instrumentistes ne sont donc pas réduits à l’état de simples exécutants, tous choisissant la manière de prolonger en enrichissant l’enveloppe sonore initiée par le compositeur. Durant chacune des parties de la suite, la moindre action musicale, aussi infime soit-elle – apparition/disparition d’un harmonique, inflexion passagère d’un son au quart de ton, etc. – se révèle comme un événement important. De la sorte, peu à peu, la matière se forme voire, d’une certaine façon, s’auto-génère. Seule la Part 2 déploie une progression (dans le sens dramatique du terme) sous la forme d’un grand crescendo. Le mixage lui confère cependant un statut particulier puisque si l’intensité expressive s’accroît et l’espace acoustique s’élargit, la nuance se trouve contenue à l’arrière d’une nuance-frontière bloquant l’accès aufortissimo, dans une sorte de violence intérieure qui paraît d’autant plus soutenue. Toutefois, comme pour le reste du disque, le sentiment reste étranger au pathos, certes distancié, de la Nordic Tone d’Europe du Nord. La Part 3 en apporte une nouvelle illustration tout en soulevant la question de l’écologie à l’ère du numérique. Pour plonger l’auditeur au cœur du son, de manière quasi chirurgicale, Julien Pontvianne se concentre en effet cette fois sur la question de la répétition et de la durée. L’enjeu consiste ici à faire tenir un son éphémère. Les instruments polyphoniques frappés/grappés (claviers, vibraphones, guitare) ne peuvent en effet produire que des sons dont le destin est de disparaître (après l’attaque, le son diminue inexorablement) ; quant aux instrumentistes à vent, ils sont bien contraints d’interrompre l’émission d’un son pour pouvoir respirer. La solution de Julien Pontvianne consiste à demander aux premiers de rejouer le(s) son(s) tenu(s) en (les) l’intégrant aussi discrètement que possible à l’enveloppe sonore, et aux seconds de recourir pour une grande part à la respiration continue (ce qui engendre le plus souvent de minimes mais perceptibles variations de hauteur). De la sorte, nous sommes confrontés à une sorte de son qui « morphe », à la manière du morphing des graphistes.

                  Arrivé à ce moment de notre exposé, il faut préciser aux lecteurs que la musique de « Silere » apparaît tout aussi sensuelle qu’elle est hautement conceptuelle. Cela grâce à l’investissement corporel des improvisateurs, garde-fou à un intellectualisme sans chair et prolongement indispensable au fondamental équilibre qui se trouve au cœur de cette plongée intime dans le son, projet premier de Julien Pontvianne. Comme pour attester de cet équilibre, Part 4 – Walden prend un virage plus résolument mélodique, porté par la voix étonnante d’Anne-Marie Jean. Mon esprit ne peut s’empêcher de rapprocher cette pièce du travail de Björk, dont la dimension écologiste de son art n’a fait que s’accentuer avec les années. Sortant du versant conceptuel pour entrer dans celui du ressenti pur, il est possible d’avancer d’une manière plus triviale que Julien Pontvianne et ses collègues entraînent loin, très loin hors d’eux-mêmes ses auditeurs, vers un monde sonore voluptueux dont ils ne peuvent revenir que changés. Les Part 5 (celle-ci donnant à réentendre certains éléments des pièces précédentes, et démontre par la même occasion combien la construction de la suite ne cède en rien au laisser-aller) et Part 6 (avec ses irrémédiables canons étirés selon des tempos fluctuants) confirment l’extraordinaire choc esthétique qui m’a frappé dès les premières secondes d’audition de « Silere ».

En tentant de saisir la cause profonde de ce saisissement, j’avancerais que la force de ce disque repose sur une conception du temps musical tout à fait éloigné, là encore, des vitesses attachées à nos vies actuelles. Il s’agit en effet d’un temps où les faits sont soit rares, soit donnés avec beaucoup d’espace, de respiration, mais toujours avec une présence intense, incarnée. Ni vide, ni plein, ce temps musical – qu’il conviendrait d’examiner avec beaucoup plus de profondeur qu’ici – se situe dans un équilibre idéal entre ces deux états, dans une sorte d’intensité intérieure que la traduction du titre latin de l’album aide à mieux saisir : « faire silence ». De la sorte, en plus de l’écologie de l’écoute, c’est à une écologie de l’attention (chère à Yves Citton, cf. son ouvrage Pour une écologie de l’attention [Seuil, Paris, 2014]) à laquelle nous invite le Aum Grand Ensemble.

                  Une musique au tempo de rituel qui accorde du temps au temps – autre luxe ultime de notre époque d’hommes (com)pressés –, et qui s’apparente à une cure de désintoxication vis-à-vis du « fracas de la société de consommation ». En un mot comme en 8500 signes : sublime !

Ludovic FLORIN

Paolo FRESU et Daniele di BONAVENTURA

IN MAGGIORE

ECM – 710 0511

Paolo Fresu (tp) et Daniele di Bonaventura (acc)

Sortie le 6 avril 2015

Furio Di CastriUri CaineOmar SosaDhafer Youssef… Palo Fresu aime le duo et les musiques du monde. Le trompettiste sarde s’est associé à l’accordéoniste des Marches, Daniele di Bonaventura, pour sortir In maggiore chez ECM. Les deux musiciens ont déjà enregistré Mistico Mediterraneo en 2011, avec les voix corses de l’ensemble A Filetta.

Au programme, trois quart d’heure de musique et treize morceaux, essentiellement composés par le duo, mais également des hommages appuyés à des compositeurs militants : « O que será » de Chico Buarque, couplé avec « El pueblo unido jamás será vencido » deSergio Ortega et « Te recuerdo Amanda » de Victor Jara. S’ajoutent « Quando me’n vò », l’aria pour soprano, tiré de La Bohème de Giacomo Puccini, « Non ti scordar di me », une chanson napolitaine signée Ernesto De Curtis, et « Se va la murga », du musicien uruguayenJaime Roos.

Le duo joue de belles mélodies (« La mia terra) », aux allures folkloriques (« Ton Kozh » - conemuse bretonne – qui sonne comme un chant de marin), le plus souvent intimes (« Te recuerdo Amanda »), volontiers lyriques (« Apnea », « O que será »), voire romantiques (« Quando m’en vò », « Se va la murga ») et fréquemment solennelles (les hymnes « Calma » et « In maggiore » ou « Kyrie eleison », un solo au titre évocateur de di Bonaventura).

Le timbre velouté et chaleureux, la sonorité maitrisée et le phrasé élégant de Fresu (« O que será ») sont amplifiés par la prise de son ECM, propre et nette, avec une réverbération flatteuse (« Se va la murga »). L’accordéon de di Bonaventura joue le rôle de deux instruments (« La mia terra ») : des accords ou des notes tenues accompagnent les lignes mélodiques qui répondent à la trompette (« Sketches »). Le duo utilise parfois les touches et autres bruitages pour glisser des effets rythmiques dans leurs discours (« Ton Kozh », « Se va la murga »).

In maggiore s’écoute comme on lirait le carnet intime d’un duo inséparable et particulièrement classe.

Bob HATTEAU

Ove VOLQUARTZ /

Jean DEMEY /

Luc BOUQUET

KIND OF DALI

Improvising Beings

Ove Volquartz : bcl, contre bcl ; Jean Demey : db ; Luc Bouquet : dr.

Rencontre improvisée pour une musique qui ne l’est pas moins. Le clarinettiste (basse et contrebasse) Ove Volquartz est pour moi un inconnu et une sacrée surprise. Auteur de 4 des 5 titres de ce disque, il nous entraine dans des contrées somme toutes paisibles mais multicolores, alternant jeu sur les clés, le souffle, rien que le souffle, et des envolées chatoyantes et parfois mélodiques. Mais pardon, je m’égare : nous avons ici affaire à un trio, un vrai trio, dont les autres membres sont indissociables. Prenez par exemple le contrebassiste Jean Demey. Nos lecteurs connaissent déjà son travail avec ses compatriotes belges de Sureau. Ici, il ne se contente pas d’accompagner un quelconque leader. Non, il souligne de toutes les manières connues des improvisateurs le travail de ses deux partenaires, collant à la trame ou s’en échappant allégrement avant de revenir pour renforcer la cohésion. Cohésion  assurée aussi par Luc Bouquet, l’écrivain-batteur. Ou batteur-auditeur. Lui aussi garde les oreilles grandes ouvertes,  attentif et réactif au moindre son produit par ses camarades, les devançant parfois, ou concluant d’un rageur coup de pédale le titre qu’il a composé et qui clôt l’album ("la malédiction de la caisse 12"), où l’on sent bien le vécu et l’expérience face au sort que nous réserve à tous un jour ou l’autre la société de consommation… humour, précision, couleurs, dentelle et professionnalisme, voilà en quelques mots résumé cet album qui intègre parfaitement l’esprit de Improvising Beings, le label qui respecte au même niveau la musique et les êtres humains qui la jouent.

Philippe RENAUD

David BORGO &

Paul PELLEGRIN KRONOMORFIC

ENTANGLED

0A2 Records

David Borgo : ts-ss / Paul Pellegrin : dr / Ben Schachter : ts / John Fumo : tp-bugle / Anthony Smith : vibes-marimba / Peter Sprague : g / Paul Garrison : g / Andy Zacharias : b + friends

                  Pourquoi faire simple quand on peut faire (très) compliqué ? C’est précisément ce que viennent d’illustrer David Borgo et Paul Pellegrin grâce au concept du temps polymétrique. Y’a donc plus tordus que le M’Base et Tim Berne réunis. Plutôt que de passer des heures à vous expliquer le fonctionnement du machin (assez simple finalement : on superpose des patterns différents et au bout de quelques mesures, les musiciens se retrouvent sur un même premier temps créant ainsi un nouveau cycle), je m’en vais essayer de vous conter comment ça sonne. Personnellement, ça me laisse aussi froid qu’un djihadiste devant les excroissances mammaires de Kate Dennings (comédienne remarqua-ble par ailleurs) mais comme je sais que certains profs de maths demeurent fidèles à cette noble revue, je m’en vais étouffer  quelque peu mes critiques afin d’éviter une fatwa décimale.

                  Donc : la section rythmique a les yeux sur la partoche et pas ailleurs : ça crée une espèce de gloubi boulga assez indigeste. Heureusement, les solistes semblent s’amuser un peu plus : guitare classique et classieuse (Peter Strague), beau phrasé coltranien du leader au soprano (David Borgo), vibraphones-marimbas lunaires (Anthony SmithBrad Dutz), trompette volage (John Fumo), flûte guerrière (Emily Hay). Mais à vrai dire, l’ennui gagne assez rapidement.

                  Et moi qui croyais qu’on avait inventé le free jazz pour se débarrasser de ce genre d’écueil. Mais que je suis naïf (limite idiot) ! Mais que je suis naïf (limite très idiot) ! A mon avis, le genre de musique qui ne doit pas plaire du tout à Kate Dennings. Du moins, je l’espère.

Luc BOUQUET

ORCHESTRE NATIONAL DE JAZZ

EUROPA BERLIN

ONJAZZ RECORDS

L’autre distribution

Décidemment, Berlin semble avoir inspiré Olivier Benoit. Berlin – le Gross-Berlin, sept villes, de nombreux villages qui à partir de 1920 l’ont constitué – Berlin qui maintenant a 87000 hectares de superficie, 889 km², qui s’étend sur trente huit kilomètres du nord au sud et de quarante cinq kilomètres d’est en ouest avec une population de plus de quatre millions d’habitants. Berlin détruite quasi totalement à la fin de la guerre*, reconstruite de bric et de broc, bien mieux dans les quartiers ouest que Berlin Haupstadt der DDR. Benoit a été fasciné, je le suis depuis vingt cinq ans. Oui Olivier, Berlin est un condensé de l’histoire contemporaine. Ich mag Berlin, das ist mein stadt. L’Europa Paris était beau, l’Europa Berlin est superbe. 

Se révèlent pleinement Fidel Fourneyron, Alexandra Grimal pousse au ténor, Eric Echampard un grand drummer de big-band, Sophie Agnel et Paul Brousseau, pianistes inspirés dans "Metronymie", les vents prenant le relais, Hugues Mayot s’envole sur le fond d’ensemble. Bruno Chevillon (db et elb) agrège les différentes séquences. Duo archet / Piano dans "Révolution" sombre, très sombre. Quartet Agnel / Martinez / Echampard / Chevillon dans cette même suite. Cela serait fastidieux pour le lecteur de citer la totalité de ce qui est joué, relevons le plus important : l’intro d’"Oblitération", la partie de synthé et les deux cuivres, le duo percussif Agnel / Echampard. Dans "Persistance de l’oubli", l’explosion des vents soutenus par Brousseau et Echampard, rythmique métronomique, le piano carillonnant et hypnotique ; la masse sonore de l’ensemble. Pour terminer ce cd, trombone, Fender Rhodes glougloutant, orchestre, silence…et Olivier Benoit lui-même, fuzz guitar, scratching, du grand art. Ce second disque de l’ONJ Benoit mérite non seulement que l’on s’y arrête mais il est tout simplement indispensable.

Serge PERROT

*le film de Roberto Rossellini "Allemagne année zéro" (1947).

Patrizia OLIVA

& Gustavo COSTA

FROGS

Sonos

Patrizia Oliva : v / Gustavo Costa : perc

                  La nuit. Un ruisseau. Le vent. L’accouplement des grenouilles. Des rossignols in love. Quelques chocs sourds. Une voix soliloquant, s’élevant, se modulant. Tout n’est qu’appel. Cris-appels. Des balais fuyants. Et voici donc Patrizia Oliva & Gustavo Costa. Et voici ces chants que l’on croit parfois entendre la nuit. Au loin. Au très loin. Les voici réels, si proches, si intimes. L’âme et la pensée s’envolent. Reste le sensible. Soit 25 minutes d’inspiration, d’abandon, d’enchantement, d’ou-bli.

Luc BOUQUET

Paolo ANGELI
S'Û
RER PA8/ALU20

                  Le dernier disque solo de Paolo Angeli est ni pire ni meilleur que le précédent, 'Sale Quanto Basta' paru en 2013. Il y a peut-être une influence espagnole ou flamenco plus marquée (une piste, Porto Flavia est dédiée à Paco de Lucia) mais sinon les adeptes de Paolo seront en terrain connu. Il y a toujours ce beau mélange de sons électroniques et de sons acoustiques, de l'archet et des doigts, le tout augmenté par les très originaux effets de percussion produits par un système de pédales, de marteaux et autres ajouts malicieux.

                  Je suis avec passion la musique de Paolo depuis quelques années déjà, et ici, pour la première fois je me pose la question de la nécessité d'un autre disque solo. Paolo préfère-t-il cette façon de jouer pour mieux s'exprimer avec toutes les possibilités de son instrument? Pourtant les exemples de ses collaborations avec d’autres musiciens (Hamid Drake, Takumi Fukushima, Antonello Salis, Hélène Breschand...) sont plutôt concluants, et il a même formé un petit groupe, le Piccola Orchestra Gagarin qui a sorti un disque très réussi, 'Platos Combinados', en 2011. Ou est-il juste plus compliqué d'organiser des concerts et rencontres avec d'autres musiciens dans le climat actuel? Peu importe la réponse, si vous ne connaissez rien du monde de Paolo Angeli, 'S'Û' est une bonne porte d'entrée, bien que mon disque solo préféré reste 'Tessuti', paru en 2007, sur lequel il joue la musique de Fred Frith et de Björk. Une manière peut-être de faire une collaboration avec ces deux musiciens à distance?
J'attends la suite des aventures et de revoir encore Paolo sur scène, en solo où en compagnie de... vas-y Paolo, à toi de choisir!

Gary MAY

Mathias EICK

MIDWEST

ECM – 708 9106

Mathias Eick (tp),  Gjermund Larsen (v), Jon Balke (p), Mats Eilertsen (b) et Helge Norbakken (perc)

Sortie le 6 avril 2015

Un deuxième trompettiste chez ECM, mais en quintet : Mathias Eick est entouré de Gjermund Larsen au violon, Jon Balke au piano, Mats Eilertsen à la contrebasse et Helge Norbakken aux percussions. Après The Door, en 2007 (Balke est déjà là), Eick sort Skala en 2011, puis Midwest

Eick a conçu son album après un voyage aux Etats-Unis. Les huit morceaux décrivent un parcours qui part d’« Hem », la ville natale du trompettiste, jusqu’au « Midwest », via « At Sea », « Fargo » (également hommage aux frères Cohen) dans le « Dakota »…

Mystérieuses (« Hem »), folks (« Dakota »), orientales (piano dans « Lost »), emphatiques (« Fargo »), contemporaines (« At Sea »), dansantes (« March »)… : le quintet place la mélodie au centre de sa musique. Les développements se basent sur des unissons (« Fargo »), des contrechants (« March »), des questions-réponses (« Lost »), le plus souvent entre la trompette, le violon et le piano.  Ces dialogues s’appuient sur des lignes de basse souples (« Dakota ») et des percussions à la fois mélodieuses (« November ») et entraînantes (« Hem »). Ciment du quintet, Balke passe subtilement du trio mélodique (« Fargo ») à la section rythmique avec, par exemple, des ostinatos marqués (« Midwest », « March »). Le violon de Larsen apporte une touche discrète de musique de chambre (« Fargo »). Son timbre souligne aussi le léger vibrato de la trompette qui lui donne une impression de fragilité (« Lost », « November », « At Sea »…), encore accentuée quand Eick ne laisse émettre que son souffle (« March », « Fargo »).

Eick sort un disque typique ECM : mélodieux sans mièvrerie et raffiné sans affectation.

Bob HATTEAU

ICP ORCHESTRA

EAST OF THE SUN

ICP 51

Psalm, qui débute l’album, est murmuré par Han Bennink, suivi par Misha Mengelberg et les autres membres du groupe. Hommage très appuyé du batteur, à l’autre fondateur du groupe. Pour quelle raison un hommage, Misha Mengelberg n’est pas décédé ? Non, mais Misha ne peut plus jouer avec le groupe, atteint de démence sénile à 79 ans, et pour la première fois depuis la fin des années 60’s, absent d’un orchestre un peu perdu sans lui… dans le film "Misha and so on" de Cherry Duyns, tourné au Vortex de Londres en janvier 2013, le désarroi est palpable sur tous les visages, avec les larmes de Ab Baars en témoignage visible…

Comme le piano est indissociable de ce groupe, l’ICP a fait appel à un vieil ami, Guus Janssen, pour non pas remplacer l’irremplaçable (même si Misha était très avare de notes, se concentrant sur la composition et sur la performance des autres musiciens), mais pour renforcer une cohésion mise à mal ces derniers temps. Le contrebassiste Ernst Glerum présente "der jofelen pelsslip", un des quatre titres signés Mengelberg, où cordes et vents se partagent l’espace entre musique contemporaine et airs de foire, l’humour ayant toujours habité le pianiste qui savait le faire rejaillir sur l’ensemble du groupe.

Il ne faut pas négliger les autres musiciens compositeurs de l’ICP, qui ont pour nom Ab Baars, Tristan Honsinger, Michael Moore, qui offrent chacun une pièce dans ce disque qui en comporte 14, ce qui signifie que chaque morceau est court, concis, précis, compact et que l’écoute est exigeante. Comme à son habitude, le groupe reprend et réarrange des standards du jazz, signés ici Count Basie (le swinguant et joyeux "Moten Swing"), Duke Ellington ou Brooks Bowan (avec le titre complet de l’album "East of the sun, west of the moon").

Ce disque n’est pas un disque de plus de l’ICP.  C’est un adieu mélancolique, surement, mais  pas complètement. Ce ne sera jamais définitif, car l’esprit de Misha est omniprésent. Et l’aventure continue, avec de la tristesse, certes, mais aussi une joie et un plaisir de jouer inébranlables.

Philippe RENAUD

Label MARGE

Mathieu LEBRUN –

Jordi CASSAGNE –

Julen ACHIARY

BENGALIFERE

Hôte Marge 11

Mathieu Lebrun : as-ts-sopranino sax / Jordi Cassagne : b / Julen Achiary : dr-v

                  Un jeune trio et beaucoup de vertus. De la précision et du détail. Un alto qui stevecolemanise juste ce qu’il faut. Un joli grain d’alto quand la ballade le demande. Des flèches bien aiguisées et des routes en lacés-enlacées-entrelacées. Des hymnes retors. Le souvenir de Rashaan. Une voix nous rappelant le bienveillant paternel. Quelques grandes cavalcades. Un souffle fendant l’air. Des contrées caillouteuses et moyenâgeuses. Un zeste d’humour, un zeste de localisme. Un archet bien trempé. Des tambours bien saillants.

                  Et surtout trois musiciens (Mathieu LebrunJordi CassagneJulen Achiary) soudés, solidaires. Donc amis. Si les grands carnivores du jazzbisness ne les dévorent pas…

 


Archie SHEPP Quintet

TRIBUTE TO CHARLIE PARKER / BIRD FIRE

Impro 05

Archie Shepp : ts-bs / Everett Hollins : tp / Siegfried Kessler : p / Bob Cunningham : b / Clifford Jarvis : dr

                  En 1979, le jazz ne se portrait pas si mal. Archie Shepp envisageait plusieurs axes. On redécouvrait son grain, ses graves soyeux. On le découvrait redoutable bopper. On ne savait quel pacte maléfique il avait signé avec le blues (Parker’s Mood) mais cela nous suffisait : on s’émerveillait de ses phrasés, de ses trouvailles soudaines. Shepp regorgeait de tendresse et d’à propos et cela s’admettait aucune critique. Everett Hollins glorifiait le be-bop comme personne. Siegfried Kessler jouait à l’arlésienne puis cajolait quelque dru et puissant phrasé.Bob Cunningham faisait bien son boulot –mais sans plus-. Clifford Jarvis malmenait quelque peu ses cymbales le temps d’un Au Privave enlevé. C’était en 1979 et, aujourd’hui, on ne s’en lasse toujours pas.


Claudine FRANCOIS – Hubert DUPONT – Hamid DRAKE

FLYING EAGLE

Marge 52

Claudine François : p / Hubert Dupont : b / Hamid Drake : dr

                  Ce jazz est direct. Il oublie la performance, le record. Il est le jazz d’un jour (11 juillet 2013), d’un lieu (le studio EGP à Paris), il est le jazz d’une envie, il est le jazz des vives mémoires. Et d’un continent : l’Afrique bien sûr. Où l’on retrouve (ou découvre) le sculpteur et peintre zimbabwéen Tapiwa Chapo (Tapiwa’s Vision), l’hymne de l’ANC (Nkosi Sikelel’ Afrika et quelque visage pâle bienveillant.

                  Ce jazz c’est celui de Claudine François, pianiste discrète et néanmoins remarquable, fine compositrice et que, sans la connaître, je devine bienveillante. C’est aussi celui d’Hubert Dupont, contrebassiste à la souplesse rare et féline. C’est celui d’Hamid Drake, batteur à deux facettes ici : l’une envahissante quand il ne faudrait surtout pas l’être (Remember Mr. PM en hommage à Paul Motian) et l’autre remarquable de technique et de précision quand la partition le demande (Double Dutch Treat).

                  Et c’est bien sûr le jazz de celui que l’on n’oublie pas, le jazz de joie et d’âme de l’ami perdu et si présent ici : Jim Pepper à qui ce disque est dédié. Bienveillance et fraternité se faisant rares ces temps-ci, ce disque n’en est que plus précieux.

Luc BOUQUET

Un peu de jazz "mainstream"

 

Bjørn VIDAR SOLLI

AGLOW: THE LYNGOR PROJECT VOLUME 1

Bjørn Vidar Solli (elg), Seamus Blake (ss, ts), Ingrid Jensen (tp), Aaron Parks (p), Matt Clohesy (cb), Bill Stewart (dm). 13-14 mai 2013, Brooklyn Recording, Brooklyn.

GARZONE/BERGONZI/WINTHER/ǺMAN/

MOGENSEN

QUINTONIC

George Garzone, Jerry Bergonzi (ts), Carl Winther (p), Johnny Ǻman (cb), Anders Mogensen (dm). Juillet 2013, PBS Studios, Boston.

            Tout est question de perspective. Reproches sont souvent faits aux praticiens attachés à une musique dont l’idiome reste ancré dans le jazz historique de ne pas être de leur temps, de regarder en arrière, ou encore de ne pas oser la « véritable » aventure de l’improvisation non codifiée. À ce type de réquisitoire, il faut répondre que le jazz diffère de la musique occidentale, et que – pour exprimer en quelques mots ce qui réclamerait un ouvrage complet –, l’essentiel n’est pas d’apporter un jalon supplémentaire dans la voie de la marche en avant d’une modernité à acter (dans une perspective hegelienne de l’histoire) mais bien de réussir à « se dire » soi-même, quel que soit le style ou le type de langage (sur ce point, il faut par exemple relire Le Champ jazzistique d’Alexandre Pierrepont). C’est bien le cas pour les deux albums ici rassemblés. Encore faut-il ensuite les apprécier. Pour cela, il me semble qu’il faut alors 1) soit adhérer à des valeurs esthétiques qui vont nécessairement englober ces deux productions-ci, 2) soit être happé par une émotion engendrée par les circonstances particulières du moment T (enfin M…), 3) ou encore les considérer par une écoute éduquée, plus strictement technique. C’est dans cette dernière perspective que les lignes suivantes s’inscrivent.

          Aglow: The Lyngor Project Volume 1 du guitariste norvégien Bjørn Vidar Solli se situe dans cette mouvance apparue dans les années 1990, autour du club Smalls, et qui consiste à ne pas reléguer la pratique du jazz au rang des antiquités, sans pour autant verser dans le « néo- » à la manière de Wynton Marsalis, préférant faire évoluer l’idiome de l’intérieur. Ainsi, sous ses dehors faciles et immédiatement appréhendables (en musique de fond, cela passerait facilement), la mise en œuvre de la matière technique n’a rien d’insipide. De ce point de vue, l’écoute technicienne de votre rapporteur n’est pas toujours en accord avec celle de l’esthète. Si les pièces au tempo binaire et les ballades possèdent une dimension un peu mièvre, à l’exception d’A Dog Named Fanny qui sonne particulièrement bien (et m’évoque dans l’esprit, et non le langage, le Metheny de « Travels »), les pièces swing comme WingjammerAglow in the Dark ou Battle of Lyngør sont en revanche remarquablement écrits : contrepoint (canon, même), orchestration du groupe, harmonies, etc. C’est que les compositions sont loin de vagues idées jetées à la va-vite sur un bout de papier dans le métro menant au studio (le contre exemple étant So What de Miles Davis, apparemment imaginé dans ces conditions). Pour autant, leurs structures restent bien classiques, adoptant toutes le « thème/solos/thème ». En dehors de l’écriture, la réussite des pièces swing repose avant tout sur Bill Stewart, un batteur exceptionnel en toute circonstance, capable de produire une impulsion énergico-rythmique inédite (i.e. un musicien qui est parvenu à se dire), et cela même si les solistes se révèlent fins techniciens et au goût en plein accord avec l’esprit ici développé (il faut dire qu’ils ont tous ou presque grandi artistiquement à New York en gravitant autour de la scène dite « Smalls »). Quant au protagoniste principal, assez chaleureux, il s’avère très mélodique, voire lyrique dans ses solos – non sans évoquer, mais tout de même en moins « classico-classique », son compatriote Ulf Wakenius, le dernier partenaire guitariste d’Oscar Peterson.

          Plus âgés, les saxophonistes ténor George Garzone et Jerry Bergonzi restent marqués par John Coltrane dont ils prolongent à leur manière l’héritage. Le second s’est fait connaître en France dans les années 1990 grâce à sa participation au groupe de Daniel Humair (cf. « Edges » de 1991 publié par Label Bleu). Dans la même décennie, Michael Brecker l’avait désigné comme le technicien le plus brillant du moment. Encore moins connu – si tenté que Bergonzi le soit quelque peu –, on dit souvent de George Garzone qu’il est un musicien pour musicien. Ce saxophoniste très original vaut bien mieux que ce qualificatif. Immense pédagogue, comme Bergonzi, Garzone a élaboré un système conceptuel pour la pratique improvisée (the triadic chromatic approach) qui fait de lui une voix singulière dans ce paysage du saxophone post-coltranien, sans dettes majeures envers Michael Brecker, Dave Liebman et autres Joe Lovano. La pièce qui ouvre l’album est saisissante. Sous la forme d’un trio à deux saxophones et batterie, elle donne à entendre deux maîtres de leur instrument au summum de leur activité créatrice. Garzone, qui prend le premier solo, surprend son monde en jouant d’emblée très free, tandis que Bergonzi développe un jeu plus « modal-complexe » d’une logique tout à la fois implacable et sans cesse déroutante. Les deux ayant dépassé l’âge d’épater la galerie, et à l’encontre d’une habitude bien ancrée dans cet idiome « mainstream », en aucune manière ils ne cherchent à « montrer leurs muscles ». L’ego n’est pas au centre de leur attention, ce qu’indique bien l’absence de leader déclaré pour ce disque. Tout se joue au niveau de l’intelligence musicale, du vécu exprimé – les ballades sont supérieurement habitées. Plus qu’honnêtes artisans de l’ombre, le trio rythmique soutient avec un art consommé les deux maestros. Vous pensez ne pas trouver votre compte avec ces albums ? Changez de type d’écoute ! Tout est question de perspective.

Ludovic FLORIN 

DETAIL

FIRST DETAIL

RUNE GRAMOPHONE RCD 2166

www.runegrammophon.com

Curieusement, ce disque ne sort pas sur Circulatione Totale, le label de Frode Gjerstad, mais sur Rune Grammophon. Il s’agit du centième disque du saxophoniste norvégien, alors que, "détail" intéressant, son premier disque s’appelait "Backwards and Forwards", signé justement par le groupe Detail… autre anecdote, Detail était au départ un quartet, avec l’ajout du contrebassiste sud-africain Johnny Dyani. Ce dernier sera absent lors de la première tournée du groupe en mars 1982, ce qui explique qu’ici nous avons à faire à un trio, avec comme partenaires le pianiste Eivin One Pedersen et le batteur britannique John Stevens. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour publier cette musique, l’explication donnée par Gjerstad est logique : les trois musiciens qui l’ont accompagné dans ce groupe sont décédés (Dyani en 1986, Stevens en 1994, Pedersen en 2012), et Gjerstad ne pouvait émotionnellement écouter les bandes enregistrées à l’époque.

La musique est du free jazz, n’en doutons point, avec cette particularité (encore une !) apportée par l’orgue de Pedersen, en plus du piano, qui fait sonner l’instrument parfois comme une basse, parfois comme un orgue d’église, alors que Gjerstad délivre un discours continu, avec des réminiscences à la Osborne, et que Stevens joue… du Stevens, plus ouvert encore que dans le Spontaneous Music Ensemble, alors qu’en 1982, il s’était plutôt assagi avec des albums comme New Cool ou Freebop.

Musique sans concession donc. Pedersen quittera le groupe après cette tournée, et Gjerstad, Stevens et Dyani enregistreront les deux premiers albums de Detail à Stavanger, la patrie du saxophoniste (et qui introduit le premier morceau à la flûte alto et le second à la clarinette basse). Indispensable pierre d’angle du free européen. 

Philippe RENAUD 

Il doit exister également une version LP. 

Andy SHEPPARD QUARTET

SURROUNDED BY SEA

CM – 471 4273

Andy Sheppard (ts, ss), Eivind Aarset (g), Michel Benita (b) et Sebastian Rochford (d)

Sortie le 27 avril 2015

En 2008 Andy Sheppard monte le Trio Libero en compagnie de Michel Benita à la contrebasse et Sebastian Rochford à la batterie. Ils sortent un album éponyme en 2011. Pour Surrounded By Sea, leur deuxième opus, toujours chez ECM, Sheppard invite le guitaristeEivind Aarset (déà présent sur Movements In Colour) et transforme ainsi le trio en quartet.

Le canevas de Surrounded By Sea est une chanson traditionnelle gaélique, « Aoidh, Na Dean Cadal Idir, Part I », dont le quartet donne trois interprétations. « I Want To Vanish » d’Elvis Costello figure également au répertoire. Par ailleurs Sheppard propose cinq morceaux, Benita apporte « A Letter », ils co signent « Tipping Point » et Rochford a composé « They Aren’t Perfect And Neither Am I ».

La sonorité profonde et douce de Sheppard au saxophone ténor sert à merveille les chants langoureux (« Tipping Point »), intimes (« Aoidh, Na Dean Cadal Idir, Part I ») ou dissonants (« Looking For Ornette », hommage à Ornette Coleman), et un zeste de réverbération souligne délicatement les lignes mélodiques (« They Aren’t Perfect And Neither Am I »). Même constat quand Sheppard passe au soprano : son timbre soyeux et élégant met en relief les ballades (« I Want To Vanish »), les morceaux paisibles (« A Letter ») et autres thèmes aériens (« Aoidh, Na Dean Cadal Idir, Part I »). Les mouvements d’ensemble majestueux (« I See Your Eyes Before Me »), les mélodies incantatoires (« Origin Of Species ») et les ambiances solennelles (« Tipping Point ») rappellent l’esprit de Charles Lloyd. Benita adapte son jeu à cette atmosphère méditative : lignes minimalistes (« Medication »), motifs agiles et sinueux (« Origin Of Spieces »), phrases mélodieuses (« A Letter »), riffs à l’archet (« Aoidh, Na Dean Cadal Idir, Part II »), contrechants raffinés (« The Impossibility Of Silence »)… Rochford joue avec une légèreté, souvent foisonnante («  Looking For Ornette »), mais toujours entraînante (comme les shuffle de « Medication »). Les interactions entre Sheppard, Benita et Rochford sont fignolées, à l’instar du trilogue de « I See Your Eyes Before Me ». La guitare d’Aarset est constamment en arrière-plan avec des accords et des notes tenues lointains (« Tipping Point »), un peu comme les nappes de sons d’un synthétiseur (« Origin Of Species »).

 

Surrounded by Sea est un disque mélodieux, calme, sophistiqué… dans lequel Sheppard et ses compagnons s’intéressent davantage à la cohérence des décors qu’à la mise en avant des acteurs. 

Bob HATTEAU

Du côté de JMVS

OTTO SETTE SEI

876+

Improvising Beings

Orkhêstra

Marcello Magliocchi : perc / Matthias Boss : vln-p / Jean-Michel Van Schouwburg : v / Roberto Del Piano : b / Paolo Falascone : p

                  Cette musique fourmille d’inattendus. Elle ne se repose pas. Elle est toujours en mouvement. Toujours sur le fil du rasoir. Elle déborde et semble sans limite. Elle se moque des justesses et de l’à priori. Elle n’a que faire des longs fleuves tranquilles. Et a depuis longtemps passé le cap de l’intranquile.

                  Il y bien sûr la voix insoumise de Jean-Michel Van Schouwburg.  On la pense ancestrale et la voici d’agonie. Elle est babil, borborygme, cartoonesque, échevelée. Elle n’est jamais en repos. Elle est indomesticable, gutturale. Marcello Magliocchi et Matthias Bossfourmillent, eux aussi, d’idées. Le premier, repéré depuis quelques années, est l’un des batteur-percussionniste des plus inventifs et créatifs du moment. Sa précision éblouit, ses prégnants roulements –parfaitement restitués par une remarquable prise de son- devraient alerter les oreilles curieuses. Quant au violon de Matthias Boss, il emprunte ravins et crevasses sans la moindre peur du déséquilibre. Ajoutons un prolixe bassiste électrique (Roberto Del Piano) –bien qu’assez timide en début d’enregistrement- et un pianiste (Paolo Falascone) au jazz émancipé et vous aurez une assez juste vision de la fourmillante et sauvage musique contenue dans cet immanquable CD.

TADADA !!!

TADADA !!!

White Noise Generator

Jean-Michel Van Schouwburg : v / Matthias Boss : vln / Marcello Magliocchi : dr-perc / Luca Antonazzo : as / Gerardo Antonacci : b / Marco Malasomma : real time processing

                  Où l’on retrouve le lyrisme fulgurant de Jean-Michel Van Schouwburg, ses furies animales. Où l’on retrouve sa présence, sa douce –et communicative-  folie, son chant inouï.

                  Où se confirment les incantations de 876 : violoniste (Matthias Boss) toujours agrippé au présent, percussionniste (Marcello Magliocchi) délivrant de sensuelles résonnances aux cymbales finement maniées par l’archet de l’agile transalpin.

                  Où l’on découvre la voix de JMVS passée à la moulinette électroacoustique (real time processing) de Marco Malasomma : belle expérience sonique, multiplication des sources pour effrois assurées, gargarismes et frayeurs sourdes. Une voie à poursuivre me semble-t-il.

                  Où l’on découvre le saxophone alto de Luca Antonazzo s’acoquinant à merveille aux dramaturgies vocales de JMVS. Caquetages, grognements et fusées animales, tordant la phrase, striant le souffle, voici un altiste dans le meilleur style de l’impro made in britain que nous aimons tant. A suivre…

                  Où l’on découvre furtivement le contrebassiste Gerado Antonacci et son archet caverneux, provocateur. Là-aussi : l’envie d’en écouter plus.

                  Où ce qui n’aurait pu n’être qu’une simple carte de visite-carte postale se révèle –grâce à un subtil assemblage-montage des sources- être un CD presque aussi immanquable que le premier.

Jean-Michel

VAN SCHOUWBURG

THE GLOTTAL ALLOWANCE

Andrew LILES

DOWN NECK

Peripheral Conserve

                  Ici, quelques minutes du chant solo de Jean-Michel Van Schouwburg capté à Budapest en février 2014 : chant de gorge et polyphonies écartelées avant saccades et mélopées. Ensuite : cris et saturations. Court mais fort. Mordant toujours.

                  Là, quelques autres minutes du chant solo de JMVS remixé par Andrew Liles : drone gargantuesque, effets stéréophoniques, échos cosmiques.

                  Le tout sous la forme d’un 45 tours vinyl très joliment présenté. 

Luc BOUQUET

Charles LLOYD

WILD MAN DANCE

BLUE NOTE

Charles Lloyd (ts, ss), Gerald Clayton (p), Joe Sanders (b) et Gerald Cleaver (d)

Sortie le 13 avril 2015

Enregistré le 24 novembre 2013 en concert, lors de sa création pour le festival Jazztopad à Wroclaw, en Pologne, la suite Wild Man Dance sort chez Bleu Note, trente ans après One Night With Blue Note vol 4, disque que Charles Lloyd avait gravé avec Michel Petrucciani,Cecil McBee et Jack DeJohnette

La section rythmique « habituelle » de Lloyd – Jason MoranReuben Rogers et Eric Harland –  laisse sa place à Gerald ClaytonJoe Sanders et Gerald CleaverSokratis Sinopoulos, déjà présent sur Athens Concert (2011), joue de la lyre grecque et Miklós Lukács est au cymbalum.

Les six mouvements de la suite s’enchaînent quasiment sans interruption, si ce n’est les applaudissements. Wild Man Dance est typiquement « Lloydien » : vigueur, densité et majesté de la section rythmique, touche world avec la lyre et le cymbalum, puissance et lyrisme du saxophone. Il n’y pas de thème à proprement parler, mais plutôt des développements mélodiques et rythmiques continus, tour à tour méditatifs (« Flying Over The Odra Valley »), nostalgiques (« Lark »), mystérieux (« Invitation »)… Clayton, Sanders et Cleaver mettent une pression énorme, basée sur une contrebasse grave et mélodieuse (« River »), une batterie touffue (« Gardiner ») et un piano résolument moderne avec ses clusters, crépitements, phrasé tendu (« Flying Over The Odra Valley »). Le trio piano – contrebasse – batterie se montre également d’une efficacité redoutable quand il s’agit e swinguer (« Lark ») ou de mettre du groove (« River »). La sonorité argentine du cymbalum donne un côté mystique à « Flying Over The Odra Valley » et s’apparente à un xylophone, entre mélodie et rythme, dans « River » et « Wild Man Dance ». Le son étiré et fragile de la lyre contribue à l’atmosphère mélancolique de « Lark » et la tournerie de « Wild Man Dance » apporte un zeste de folklore. Le jeu de Lloyd est à la fois mélodieux et nerveux (« Gardiner »), s’appuie sur un son ample (« Flying Over The Odra Valley ») et ses variations sont passionnées, libres et captivantes (« Lark »)…

Dans la lignée de Lift Every Voice, avec ses ambiances profondes et envoutantes Wild Man Dance est un disque émouvant.

Bob HATTEAU

ONCEIM,

dir. Frédéric BLONDY

MORPH,

comp. Bertrand DENZLER

CONFRONT (CCS 37)

        Quand on a de petites oreilles, c'est comme quand on voyage sur un petit vélo : il faut prévoir plusieurs étapes si l'on veut atteindre son but. Ainsi, ayant acquis la boîte de fer blanc contenant "MORPH", une composition écrite par Bertrand Denzler pour l'ONCEIM(Orchestre de Nouvelles Créations et Improvisations Musicales dont Frédéric Blondy assure la direction artistique), je me suis franchement demandé s'il était bien nécessaire de se mettre à 24 pour enregistrer trente minutes d'un drone aussi plat que l'électrocardiogramme d'un récent défunté. Pour tout avouer, j'étais un peu dubitatif ! Puis, le doute augmentant à mesure que je découvrais la distribution de ce grand ensemble dont chaque membre a toujours suscité une attention particulière de la part de ceux-là qui ont de grandes oreilles, j'ai de nouveau tenté l'expérience. Et cette fois, j'ai bien du admettre qu'il se passait quelque chose là-dedans, que ce que j'avais pris d'abord pour une ligne comprenait une réelle épaisseur et que d'authentiques variations en perturbaient le déroulement. Une troisième écoute s'imposait donc… Au cours de laquelle il devint évident que l'épaisseur en question s'élargissait encore jusqu'à se déployer en une surface chatoyante agitée de constantes métamorphoses où les segments s'entrecroisaient avant de se disjoindre, mourant pour mieux renaître sous des formes diverses et dévoilant ainsi les textures éphémères d'une œuvre hautement cogitée bien qu'en perpétuel devenir. Cela s'appelait-il de la musique sérielle ou Bertrand Denzler avait-il inventé une forme nouvelle ? A chacun de se prononcer sur ce sujet au demeurant secondaire, l'étiquette n'ayant jamais rien changé au produit !

         Une masse donc, mais en perpétuel mouvement et, comme toute masse, constituée d'une infinité de particules en l'occurrence fuyantes et filant vers un même horizon, un boisseau de flèches issues d'un carquois unique, dont chacune pourtant assume la durée de sa propre course à défaut d'en pouvoir infléchir la courbe. Celle-ci, en effet, dépend du collectif, de ces 24 archers orientés vers une seule cible et qui emploient chacun un matériau particulier : l'air, bien sûr, à travers le cuivre ou le bois des saxophones, trompettes ou clarinettes, mais également la peau, frottée, frappée, suscitée de toutes les façons, le métal encore, vibrant sous les cordes ou conduisant le souffle, l'électricité même, qui si elle n'est pas matière, n'en produit pas moins l'énergie nécessaire, et jusqu'aux composants analogiques et numériques dont l'abstraction résonne bien concrètement à nos tympans.

        Ainsi, dans ce qui nous a d'abord semblé un gémissement uniforme, apparaît peu à peu le relief interne de voix inarticulées mais tout à fait identifiables : un accordéon frémissant depuis les profondeurs, des cordes passées au fil de l'archet, un ténor émergeant de textures serrées dont il tire les fils sans jamais les détruire, des graves métalliques, cuivrées, chauffées au cœur d'un baryton, l'irruption temporaire d'une embouchure assez puissante pour balayer soudain la plus large partie du faisceau développé, les aigus boisés d'une clarinette doublée à l'octave d'un souffle d'alto et prolongée encore par le crissement durable d'une cymbale frôlée jusqu'au larsen, les roulements lointains de toms voués à l'élaboration de fréquences inquiétantes, voisines de l'infrason, l'épuisement des basses cédant la place à la relative stridence d'une flûte, d'un violon ou de leur double électronique… Apparaissant, disparaissant, se laissant fondre dans la masse et phagocyter par une résonnance semblable avant de surgir à nouveau dans la continuité d'une vibration commune, les sonorités durables des segments émis de concert, l'un avant l'autre ou dans la suite logique du précédant, finissent par révéler un ensemble de lignes consonantes, suffisamment proches pour en induire la complexité harmonique, mais assez distantes pour élargir l'étendue de leur spectre.

Une demi-heure, montre en main, gérée dans la plus ultime concentration par 24 des 30 membres de l'ONCEIM dont l'ego est assez discret pour qu'on ne sache même pas qui joue, en l'occurrence. En dépit de toute logique économique, les grands ensembles de ce style semblent d'ailleurs fleurir un peu partout dans le sillage de La Pieuvre et de leur ancêtre britannique, le London Improvisor's Orchestra. Et si tous n'ont pas cette même humilité signifiant bel et bien l'assujettissement complet de l'individu face au collectif, la plupart n'en sont pas moins investis dans l'improvisation de groupe, l'innovation permanente et une manière de démocratie tendant à rejeter définitivement toute cellule dirigeante… Je pense au UN bordelais de David Chiesa comme à l'Insub Meta Orchestra genevois du label Insubordination. Une belle réponse musicale à la résurgence d'un esprit nationaliste toujours plus nauséabond.

Joël PAGIER

QUATUOR IXI

TEMPS SUSPENDU

Abalone

Régis Huby : vln / Theo  Ceccaldi : vln / Guillaume Roy : viola / Atsushi Sakaï : cello

                  Prenant naissance en de lumineuses et transfigurantes nuits, le Quatuor IXI fête son vingtième anniversaire (déjà !). Temps suspendus porte bien son nom. Il s’agit ici du disque le plus abouti (et le plus diversifiant) du quatuor.

                  Theo Ceccaldi ne signant aucune composition, ce sont Atsushi SakaïRégis Huby et Guillaume Roy qui se chargent de suspendre ce temps. Le premier aime à diversifier les forme. Entre frayeurs, mélancolies et éveil, la musique demeure en attente de l’événement et laisse percer dans sa chair quelques cinglantes percées. Le second s’inspire de toiles de maîtres (Van Gogh, Munch, Pollock, Rothko) pour mieux creuser l’espace. Entre pleurs, tristesse et délestement, le compositeur offre parfois quelque possibilité de solo à l’un de ses amis. Puis offre des bienheureux matins au magnifique Orange Red Orange. Le troisième interroge la matière de ses doutes et explorations. Entre ruptures, bosses et petites dissonances, il cajole l’inquiétude et donne forme à de très tendues et denses tensions orchestrales. Beau et indispensable disque donc.

Luc BOUQUET

Sylvaine HÉLARY

SPRING ROLL

PRINTEMPS

Ayler Records – AYLCD 144-145

Dist. Improjazz

Hughes Mayot (sax, cl), Sylvaine Hélary (fl), Antonin Rayon (p, synth) et Sylvain Lemêtre (vib, perc), avec Julien Boudart (org), AalamWassef, Xavier Papaïs, Yumiko Nakamura et Jean Chaize (voix).

Sortie le 11 avril 2015

Sylvaine Hélary fait incontestablement partie des artistes d’avant-garde. Avec La Société des Arpenteurs de Denis Colin, le Surnatural Orchestra, Flute Fever de Michel Edelin, les Voix Croisées de Didier Levallet… et ses propres formations, comme le SHT avecAntonin Rayon et Emmanuel Scarpa (Opaque – 2010), la flûtiste, vocaliste, bassiste… n’a de cesse d’explorer de nouveaux territoires.

Chez Ayler Records, la musicienne sort un double album qui regroupe le projet Printemps, créé à l’Atelier du Plateau en décembre 2011, et Spring Roll, monté en 2014. Le quartet d’Hélary est composé de Rayon au piano et synthétiseur, Hughes Mayot aux saxophones et clarinettes et Sylvain Lemêtre au vibraphone et percussions. Dans Printemps, la flûtiste invite également Julien Boudart au Korg ms-20 et Aalam Wassef et Xavier Papaïs aux voix. Dans Spring Roll, ce sont les voix de Yumiko Nakamura et Jean Chaize qui se joignent au quartet.

 

Printemps

Les quinze morceaux de Printemps – tous d’Hélary, sauf les trois « lieux communs », signés Rayon – font référence au printemps arabe en Egypte (« Ouverture »). La suite commence par un bref appel téléphonique sur un fonds sonore indistinct (« Appel au Caire »). Suit  une sorte de gamelan que des bribes de liaisons téléphoniques, moteurs et autres bruits divers… viennent perturber (« Pas de crépuscule »). Les quatre « Rondes » (en incluant la « Ronde Michelson ») sont des comptines sautillantes (« Ronde 1 » et « Ronde 2 »), avec clochettes, flûtes et clavier (« Ronde Michelson »), ou une tournerie (« Ronde 4 ») au piano et marimba (?). Dans « Les lieux communs » I et II, le récit sur la révolution égyptienne se superpose d’abord sur des sonnailles, puis sur un duo délicat entre Hélary et Mayot. Le quartet n’hésite pas à jouer la carte du réalisme : dans « La production du milieu » le synthétiseur émet des sons qui évoquent des tirs, des explosions, des machines... comme sur la place Tahrir ; le coup de téléphone et les bruits de fonds (« Dans le taxi ») transportent l’auditeur près du Palais Présidentiel, à Héliopolis, sur la route de l’aéroport ; le texte historique sur « La révolte des puritains d’Ecosse » est récité sur fonds de feu de cheminée et d’orgue d’église… Bruitisme minimaliste (« Le désert blanc sale dure assez »), pédale et ostinato (« La danse de l’horloge »), dialogues entrelacés (« Les lieux Communs III ») ou dissonants (« La danse de l’horloge »), textes décalés (« Grand écart »)… Printemps tient autant de la musique  contemporaine que des musiques improvisées et, en l’absence des artistes sur scène, la musique fait souvent penser à une bande-son sans image. 

Spring Roll 

Si Printemps fait la part belle à la narration, Spring Roll se concentre sur les instruments. Seuls trois textes viennent émailler les mélodies : dans « Ailes », le haïku que Matsuo Bashô a dit à ses disciples sur son lit de mort (« Malade à mi-parcours / au-dessus des champs flétris / mes rêves vagabondent » - traduction libre…) ; le huitième sonnet de William Shakespeare (« Îles ») ; et un texte tiré de Heimkehr im Schnee, écrit en 1917 par l’auteur suisse Robert Walser (« Légers errements », passé au pluriel parce que le singulier n’est pas français).

Tous les morceaux sont d’Hélary et Spring Roll reste dans l’esprit de la musique contemporaine. Lemêtre jongle avec ses percussions : les cloches sonnent mystérieusement (« Îles »), les roulements fusent (« Ailes »), les gongs résonnent avec majesté (« Bruissements du monde »), le vibraphone joue les chœurs (« Deux »), l’ensemble des percussions foisonne et claque (« L’esquive »)… le tout, davantage dans la lignée des Percussions de Strasbourg que de « Papa » Jo Jone. Rayon a un jeu plutôt minimaliste (« Ailes ») et d’une élégance mélodique indiscutable (« Trop près », « Légers errements »). Les lignes de basse qu’il ajoute au synthétiseur (« Deux », une walking dans « L’esquive ») cimentent la musique du quartet. Mayot et Hélari croisent leur voix (« Deux ») : leurs lignes évoluent de contrepoints sinueux (« L’esqui-ve ») à des unissons abrupts (« Trop près »), en passant par des caquètements virtuoses (« Deux »). Ils jouent également avec leur souffle et les touches de leurs instruments pour répondre au piano (« Ailes »). Varié, dynamique, et imprévisible, Spring Roll est un disque de musique improvisée contemporaine réussi.

Bob HATTEAU

Bertrand RENAUDIN – Olivier CAHOURS

DOUÖ LIVE

OP Music

OPMusic

Bertrand Renaudin : b / Olivier Cahours : g-v

                  Il y a une batterie : c’est celle de Bertrand Renaudin. On sait combien elle aime prendre soin des résonnances. Et, ici, elle ne s’en prive pas. On frémit de ces frémissements sur les cymbales. S’il est un batteur attentif aux sons, c’est bien Renaudin. Ses roulements tombent justes, sa précision se double d’un feeling remarquable et il trouve dans la formule du duo un territoire où il peut partager, impulser. Ce qui n’était pas toujours le cas avec ses trios ou quartets.

                  Il y a une guitare : c’est celle d’Olivier Cahours. Elle possède quelques accroches flamencas même si elle est fort éloignée d’un Tomasito ou d’un Ramon Montoya. Mais elle est méditerranéenne, chantante, juste et soyeuse. Elle adore rejoindre la simplicité, le naturel. Elle est la sobriété même. Et la justesse avant tout.

                  Il y a donc un duo et ces deux-là savent nous régaler. Tous deux visent les hauteurs, tous deux racontent de belles histoires. On pense ici à certaines faces de McLaughlin ou au plus méconnu Latso Sensu de Philippe Gareil. Leur musique est jazz, blues, festive. Elle est surtout parfaite entente, parfait dialogue. Et la prise de son (on aurait aimé connaître le nom de l’ingénieur du son) restitue à merveille  toutes les mille et une subtilités de deux musiciens. Un mot, en seul : bravo !

Luc BOUQUET

 


Lawrence D. "Butch" MORRIS

POSSIBLE UNIVERSE

Conduction 192 – Sant’Anna Arresi

29 août 2010

Nu Bop R /SA JAZZ 014


 

Voici un bel hommage au trompettiste américain décédé en janvier 2013. Invité au festival de Sant’Anna Arresi, commune de la province de Carbonia-Iglesias en Sardaigne, il n’est pas venu seul. Pour sa conduction n° 192, il a réuni pas moins de quinze musiciens, tous de haute volée, répartis sur la scène comme un double ensemble : quatre saxophonistes (David Murray, Evan Parker, Pasquale Innarella, Greg Ward), deux trombonistes (Joe Bowie et Tony Cattano), deux trompettistes, censés le remplacer (Meg Montgomery à l’électro trompette et Riccardo Pittau), deux guitaristes (Jean-Paul Bourelly et On Ka’a Davis), deux contrebassiste (Harrison Bankhead et Silvia Bolognesi – seule fille du groupe), deux batteurs – percussionnistes (Chad Taylor et l’omniprésent Hamid Drake), et, pour rompre ce bel équilibre, un farfadet manipulateur, un compagnon de longue date, un iconoclaste invétéré, l’indispensable et incontournable Alan Silva, qui a depuis longtemps laissé de côté sa contrebasse pour les joies que lui procurent le synthétiseur. "Possible Universe" est un suite en huit mouvements, qui peut faire penser par certains côtés à ce qu’a pu produire par exemple Michael Mantler, Pharoah Sanders ou même Sun Ra. Certains mouvements sont d’une beauté mélodique roborative, jamais statique, avec de la place pour tout le monde, et ça peut fuser ici ou là avec toujours une trame répétée quasi à l’infini (notamment la cinquième partie) ou, au contraire les souffleurs à l’unisson ouvrent la voie aux guitaristes soutenus par la (les) rythmique(s), avant qu’un des sax ne vienne fermer la boucle (sixième partie, très courte, tout comme la septième, offerte à la contrebasse). Le long final (près de 13 minutes), amorcé par Silva et ses nappes sonores comparables à une section de cordes, prend des dimensions orchestrales vibrantes, une progression mélancolique soutenue ensuite par le ténor (Parker ou Murray ? difficile à dire, sans doute les deux par moments), mais le plus important à signaler est la liberté qui emplit ce final, et que seule la direction indiquée par Butch Morris permet ce magique et magnifique moment d’improvisation pure. C’était là sa principale qualité, un meneur d’hommes, tous voués à sa cause, une cause pour une humanité plus juste. Ce témoignage est une des pièces majeures de la discographie d’un trompettiste important, trop vite parti. 

Philippe RENAUD 

A noter également le livret de 16 pages avec notes de Francis Davis et photos de Luciano Rossetti.

Antoine HERVE

COMPLETEMENT STONES

RV Productions – RVC 151

Antoine Hervé (p), François Moutin (b) et Philippe « Pipon » Garcia (d)

Sortie le 7 avril 2015

Dans sa discographie pléthorique, Antoine Hervé a joué avec Thelonious Monk, les standards, le blues, Wolfgang Amadeus Mozart, l’electrojazz… mais c’est la première fois qu’il s’attaque à l’univers d’un groupe de rock : les Rolling Stones.

Complètement Stones – le jeu de mot sur la drogue n’échappera à personne – est dédié à son frère, Jean-Pierre Hervé, qui lui a donné l’occasion de faire le bœuf avec les Rolling Stones… en 1973 ! L’histoire est d’ailleurs joliment racontée par l’écrivain Célia Houdartdans le livret du disque. Pour le trio, Hervé réunit deux habitués : François Moutin à la contrebasse et Philippe « Pipon » Garcia à la batterie.

Les douze compositions sont bien entendu de Mick Jagger et Keith Richard et puisées dans les innombrable succès du groupe : « I Can’t Get No Satisfaction » (Out of Our Heads – 1965), « As Tears Go By » (December’s Children – 1965), « Paint It Black » (Afternath – 1966), « Back Street Girl » et « Ruby Tuesday » (Between The Buttons – 1967), « Factory Girl », et « Sympathy For The Devil » (Beggars Banquet – 1968), « You Can‘t Always Get What You Want » et « Honky Tonk Women » (single sorti en 1969), « Wild Horses » et « Can’t You Hear Me Knocking » (Sticky Fingers – 1971) et « Angie » (Goats Head Soup – 1973).

L’ambiance générale de Complètement Stones est davantage jazz que rock. C’est un peu le même esprit que celui de Jimi’s Colors (2001), la reprise que Francis Lockwood a faite des compositions de Jimi Hendrix. Même si Garcia sait jouer lourd et binaire (« Can‘t You Hear Me Knocking »), il garde plutôt une légèreté dansante (« Sympathy For The Devil ») et une vivacité entraînante (« Factory Girl »), éloignées des martèlements rocks. La contrebasse – boisée – de Moutin déroule des motifs sourds (« Honky Tonk Women »), à tendance funky (« Can‘t You Hear Me Knocking »), avec des phrases qui fusent (« Paint It Back ») et un chorus particulièrement mélodieux et rythmé basé sur des double cordes, glissandos, shuffle, trilles… (« As Tears Go By »). Déformé par les Leçons de jazz, il est difficile de ne pas essayer de rapprocher le jeu d’Hervé de celui d’autres pianistes : Oscar Peterson (« Can‘t You Hear Me Knocking »), Monty Alexander (« Honky Tonk Women »), Keith Jarrett (« As Tears Go By »), Bill Evans (« Back Street Girl »), Ahmad Jamal (« Factory Girl »)… Toutes ces influences se mélangent et Hervé crée un style qui lui est propre, dans lequel le blues tient une place importante (« Angie »), les riffs swinguent (« Paint It Black »), les ostinatos se font puissants (« Factory Girl »), les lignes véloces lorgnent vers le bop (« Sympathy For The Devil »)… mais dans lequel aussi, la ballade paisible (« You Can‘t Always Get What You Want ») peut devenir romantique (a capella dans « Wild Horses »), sans jamais perdre une bonne dose de tension (« Ruby Tuesday »)…

Complètement Stones est du jazz brut de rock énergique, vivant, enjoué…

Bob HATTEAU

ECLOSION

MONSTER MELODIESMMLP 005

Léon Cobra : voice, charleston pedal, darbouka ; Marc Blanc : voice, electric guitar, transverse flute ; Bernard Stisi : voice, 12 string guitar, tambourin & harmonica ; Joë Faré : rires sur Phonèmes.

                  Horreur… les vieux freaks reviennent !

                  Le label Monster Mélodies (également magasin de disques sur Paris) s’est spécialisé dans la production de LPs au design soigné et luxueux. Avec Eclosion, nous replongeons en plein dans les années freak 70’s. Le trio présenté ici a enregistré cette musique sur un Revox A77 (quel beau souvenir – tiens je vais ressortir le mien, m’étonnerait qu’il fonctionne encore) dans le studio privé de Marc Blanc, le guitariste et batteur d’Ame Son. Souvenir souvenir… les concerts avec Daevid Allen, des "festivals" qui se résumait en une journée folle où se succédaient sur scène la crème des groupes underground français ("chez Paulette", à côté de Toul, avec aussi Amon Düll et Popol Vuh, le dimanche soir avant de rentrer sur Nancy…). Léon Cobra avait lui fondé le fanzine "Le Tréponème Bleu Pâle" et ses quatre numéros (dont un double), tirés à 1 000 exemplaires et vendus sous le manteau… Bernard Stisi venait lui du groupe Les Primitiv’s.

 

                  Musicalement, le disque distille une musique psychédélique avec des accents indianisant, et sur la face un, la voix fait immédiatement penser à Melmoth, alias Jack Alain Léger, alias Dashiell Hedayat, de son nom de naissance Daniel Théron (procurez vous la réédition de la Devanture des Ivresses, s’il est encore temps). Les trois musiciens se séparèrent après l’enregistrement, et la bande resta sur une étagère. Merci donc à Monster Mélodies de nous permettre enfin d’écouter cet album-collage, reflet d’une époque où tout était permis ("crève salope"). Plus qu’un long discours, la reproduction du dos de la pochette en dit long sur l’esprit qui régnait dans ce groupe…

 

                  Le disque, présenté dans une pochette gatefold, offre (comme à chaque fois) des bonus : ici, un livret hors-série célébrant le meilleur et le pire du fanzine, et la carte reproduite ci-dessus. Tirage 1 000 exemplaires, non repressé.

 Philippe RENAUD

Joe LOVANO & Dave DOUGLAS

SOUNDPRINTS

BLUE NOTE

Joe Lovano (ts), Dave Douglas (tp), Lawrence Field (p), Linda Oh (b) et Joey Baron (d)

Sortie le 6 avril 2015

Les univers de Dave Douglas et de Joe Lovano se sont croisés au début des années deux mille, avec la participation du trompettiste au Flights of Fancy: Trio Fascination Edition Two du saxophoniste (2001). Mais c’est en 2011, après avoir joué ensemble au sein du collectif SFJAZZ, qu’ils montent un quintet pour jouer leur musique, mais surtout celle de Wayne Shorter, source d’inspiration commune pour les deux musiciens. Ils font appel à Lawrence Field au piano, Linda Oh à la contrebasse et Joey Baron à la batterie.

Soundprints – référence au Footprints de Shorter – a été enregistré lors du festival de Monterey en septembre 2013. Les deux leaders proposent chacun deux thèmes : « Sound Prints » et « Weatherman » pour Lovano et « Sprints » et « Power Ranger » pour Douglas. Le quintet interprète également « Destination Unknown » et « To Sail Beyond The Sunset », écrits spécialement pour le quintet par Shorter, qui signe également les notes du livret de l’album.

« Sound Prints » démarre de manière intempestive, avec des voix dissonantes qui se coupent la parole à qui mieux mieux, comme chez Ornette Coleman. Impression que l’on retrouve dans le court – une minute trente – « Weatherman ». Le duo des soufflants, qui passe leur temps à dialoguer (« Power Ranger ») sans jamais prendre la vedette (« Sound Prints »), et la section rythmique, puissante, attentive et mélodieuse (« To Sail Beyond The Sunset »), maintiennent un équilibre sophistiqué, tout à fait dans la lignée de Shorter avec Danilo PerezJohn Patitucci et Brian Blade. Les exposés complexes (« Destination Unknown ») de mélodies à la fois chantantes et dissonantes (« To Sail Beyond The Sunset ») reflètent également la pâte de Shorter, tout comme les croisements de voix recherchés, sur des rythmiques entraînantes (« Destination Unknown ») pendant que le piano structure l’harmonie en arrière-plan (« Power Ranger »). Le jeu calme et le phrasé bop de Field apaisent le discours (« Sprints »), et sa discrétion élégante apporte un zeste de musique de chambre (« Destination Unknown »). Oh jongle avec des lignes profondes (« Sprints »), des walkings à tempo variable (« Sound Prints »), des ostinatos intenses (« Destination Unknown », « Power Ranger »), mais également des chorus mélodieux à souhait (« To Sail Beyond The Sunset »). Baron est toujours aussi impressionnant : il en met partout (« Power Ranger »), avec des pêches stimulantes (« Destination Unknown »), un drumming dansant (« Power Ranger ») et un chabada irréprochable (« Sprints »). Dans « Power Ranger », son solo est un cas d’école, dans la veine de The Long March de Max Roach. Douglas et Lovano font la paire ! Sons puissants, solos dans un esprit bop nerveux et tranchant, mise en place impeccable, envolées maitrisées, connivence évidente… les deux musiciens forcent le respect.

Douglas et Lovano respirent la joie de jouer (l’enregistrement en concert n’y est pas pour rien…) : Soudprints offre un jazz savamment construit, nerveux, tendu, puissant… Bravo !

Bob HATTEAU 

CUIR

CHEZ ACKENBUSH

FOU RECORDS FR-CD 08

http://fou.records.free.fr 

Après nous avoir offert deux pépites des années 80, FOU records se tourne vers le futur en enregistrant ce quintet de musiciens quasi inconnus de la scène improvisée. Mais en y regardant de plus près, ces jeunes gens ont tous déjà un passé chargé : John Cuny (piano), Nicolas Souchal (trompette – entendu souvent au petit Faucheux de Tours) ont fréquenté les stages des grands maitres (Léandre, Van Hove, Phillips, Cappozzo pour le premier, Parker, Guionnet, Lussier, Benoit pour le second), le second trompettiste (originalité de Cuir) Jérôme Fouquet a joué avec Gianni Gebbia, Jacques Di Donato et des musiciens japonais, le clarinettiste Jean-Brice Godet s’est frotté à Fred Frith, Braxton, joue actuellement dans "Tripes" (voir chronique le mois dernier) et fait des remplacements dans l’actuel ONJ. Enfin, Yoram Rosilio, le contrebassiste, a joué ou enregistré avec Di Donato, John Betsch, Itaru Oki et Linda Sharrock, entre autres…

Présentations faites, que se passe t-il dans le premier disque de Cuir ? Et bien, que du bon, mon cher monsieur. Quatre titres de relative  courte durée et une pièce maitresse, "Tartare", qui fait ressortir le côté saignant de l’aventure. En réalité, tout l’album sent la hargne de jouer, respire une volonté partagée de recracher l’expérience de chacun dans une cohésion approchant la perfection.  Les relances sont permanentes, l’espace est laissé pour l’expression en soliste avec toujours un soutien derrière, grâce à la contrebasse le plus souvent (car il n’y a pas de batterie), ou au second trompettiste (difficile de distinguer l’un de l’autre), avec une performance remarquée du clarinettiste (notamment dans le dernier morceau).

40 minutes, c’est un peu court sans doute, mais la durée a le mérite de permettre à cette musique de garder toute sa fraicheur d’un bout à l’autre. La référence biblique à Haïdi, revendiquée par le groupe, prend alors ici tout son sens. C’est en mouillant et en faisant sécher plusieurs fois une peau de bête que le berger s’aperçut qu’elle ne pourrissait pas… Ecoutez donc ce nouveau CUIR.

Philippe RENAUD

Giovanni GUIDI TRIO

THIS IS THE DAY

ECM – 709 2717

Giovanni Guidi (p), Thomas Morgan (b) et João Lobo (d)

Sortie le 6 avril 2015

Révélé par Enrico Rava (Tribe en 2010 et On The Dance Floor en 2011), Giovanni Guidi sort City of Broken Dream chez ECM en 2012. C’est avec le même trio que le pianiste enregistre This Is The Day : Thomas Morgan est à la contrebasse et João Lobo à la batterie.

Neuf des douze thèmes du répertoire sont de Guidi. Lobo propose « Baiiia », et le trio reprend le célébrissime boléro d’Osvaldo Farrés « Quizás, quizás, quizás » (1947) et le standard « I’m Through With Love » de Fud LivingstonMatt Malneck et Gus Kahn (1931).

Le piano de Guidi est délicat (« Quizás, quizás, quizás ») et repose sur un cocktail de modernité avec ses clusters, ostinatos et autres pédales (« The Cobweb », « Baiiia ») et de romantisme (« Game Of Silence »). Son jeu se situe dans la lignée de Keith Jarrett : « I’m Through With Love » figure d’ailleurs dans The Melody At Night With You et les interactions du trio rappellent également celles du Standards Trio (« Trilly », « Where They’d Lived »). Avec Morgan et Lobo, Guidi a trouvé la section rythmique idéale : la contrebasse possède un son superbe, ample, boisé, chaleureux (« Carried Away ») et un sens mélodique incisif (« The Debate ») qui donne lieu à des dialogues piquants avec le piano (« Migration ») ; subtile (« Trilly Var. »), la batterie bruisse («  Game Of Silence »), joue des motifs aériens (« Quizás, quizás, quizás ») ou emphatiques (« The Night It Rained Forever »), mais toujours avec légèreté.

Habités par un romantique exempt de sensiblerie, Guidi et ses compères proposent un disque d’une grande sensibilité.

Bob HATTEAU

Giorgio OCCHIPINTI

RONDA DE MUSICA

 

SIX SEQUENCES

 

MUSECA LUNDÉNE

2 CDs

 

MOTS REVELES

info@giorgioocchipinti.com

                  Le pianiste et compositeur sicilien Giorgio Occhipinti propose simultanément quatre cds (dont un double) dans différentes combinaisons, sous la forme de cds à télécharger. De "Ronda de Musica » on retiendra les deux longues pièces de son Global Music Nonetto, dans lequel œuvrent toujours avec fidélité le contrebassiste Guiseppe Guarella et le batteur Antonio Moncada. « Danse du cercle ouvert" est une pièce ambitieuse, dans laquelle le pianiste fait preuve d’un talent certain pour la composition, à mi chemin entre musique contemporaine et improvisation. Occhipinti a toujours été attiré par les cordes, et dans ce disque il donne à jouer deux pièces pour deux violoncelles, on l’occurrence ici une interprétation par deux membres de son nonet, Tiziana Cavaleri et Vito Amatulli.

                  Six séquences est dédié au duo, Occhipinti au piano et Olivia Bignardi aux clarinettes pour de courtes pièces propices à des joutes musicales en forme de questions / réponses, allant parfois jusqu’à une confrontation improvisée. Dans le double cd "Museca Lundéne", on retrouve avec plaisir le saxophoniste / poète / organisateur de festival (Noci) Vittorino Curci interprétant en septet et avec la présence du pianiste comme conducteur, des morceaux écrits par Giorgio Occhipinti. Curci est le seul souffleur de ce groupe, au sax et à la voix, récitant les mots d’Occhipinti et accompagné par violons, violoncelles, et contrebasse (toujours Guarella). On retrouve l’esprit qui animait il y a quelques années les festivals d’Italie du Sud, avec ces grandes formations créées spécialement pour enluminer les scènes de Noci, Ragusa (pays d’Occhipinti) ou Syracuse. Epoque révolue, seul Ruvo di Puglia et la famille Minafra semble résister… Donc, beaucoup de cordes pour lier les passages lus, Curci ne s’étendant guère au saxophone. Enfin, "Mots révélées" (gaffe à la grammaire française, Giorgio !) présente, à mon avis, le côté le plus intéressant de la musique de Giorgio Occhipinti. Après une introduction aux voix multiples se mêlant à la flute, contrebasse et batterie, le groupe entame une mélopée développée à l’archet (encore Giuseppe Guarella) et à la voix de gorge, avec insertion du saxophone, du violoncelle et du piano. La progression est lente, pointilleuse, détaillée, la présence d’un nouveau batteur (Emanuele Primavera) assure une assise plus cahotique ("Deux"). La pièce suivante, "sans les limites" tourbillonne, papillonne avant de se structurer autour du pianiste et du batteur, pendant que contrebassiste s’envole dans une course folle avant l’extinction des feux au bout d’un quart d’heure. Le reste du disque s’écoule paisiblement, enchainement des combinaisons entre les musiciens, avec ce superbe titre signé Guarella, "Aseret", dans lequel le duo contrebasse / flute tisse d’abord un climat d’une douceur acide, que la voix rejoint pour doubler la mélodie, puis le piano en clusters et la batterie en saccades rompent  le charme que le saxophone tente de rattraper. La contrebasse, elle, continue son chemin, imperturbable avant l’arrêt brutal.

                  Ces disques ne semblent pas avoir de support physique officiel, il faut donc contacter Giorgio Occhipinti à son adresse mail ou se connecter sur le site http://www.giorgioocchipinti.com

Philippe RENAUD 

Samuel BLASER QUARTET

SPRING RAIN

Whirlwind – WR4670

Samuel Blaser (tb), Russ Lossing (p), Drew Gress (b) et Gerald Cleaver (d)

Sortie le 28 avril 2015

Samuel Blaser ne chôme pas : Spring Rain est le douzième disque sous son nom en sept ans ! Et le tromboniste de multiplier les combinaisons : le solo (Solo Bone – 2009 – Slam Productions), les duos avec Malcolm Braff (Yay – 2008 – Fresh Sound New Talent) ou Pierre Favre (Vol à voile – 2010 – Intakt Records), le trio avec Benoît Delbecq et Gerry Hemingway (Fourth Landscape – 2013 – Nuscope Recordings), le quintet codirigé avec Michael Bates (One From None – 2012 – Fresh Sound New Talent) et les quartets, qui restent sa configuration favorite. 

Avant que le piano de Russ Lossing ne fasse irruption dans le quartet, c’est la guitare qui complétait le trio trombone – contrebasse – batterie, avec d’abord Scott DuBoisThomas Morgan à la contrebasse et Gerald Cleaver à la batterie (7th Heaven – 2008 – Between The Lines), ensuite Todd Neufeld, Morgan et Tyshawn Sorey (Pieces Of Old Sky – 2009 – Clean Feed), puis Marc DucretBaenz Oester et Cleaver (Boundless en 2011 et At The Sea en 22012, chez Hatology). En parallèle, Blaser codirige avec Paul Motian un quartet, complété par Lossing et Morgan, pour revisiter le répertoire italien du dix-septième siècle (Consort In Motion – 2011 – Kind of Blue Records). Après le décès du batteur, en novembre 2011, Consort In Motion poursuit sa route et remonte au quatorzième siècle, avec la musique de Guilaume de Machaut (A Mirror To Machaut – 2013 – Songlines Recordings), mais en quintet : Joachim Badenhorst aux saxophones et clarinettes, Lossing aux claviers, Drew Gress à la contrebasse et Hemingway aux percussions.

Pour Spring Rain, Blaser s’entoure de Lossing, Gress et Cleaver. Le disque sort chez Whirlwind, label indépendant anglais monté en 2010 par le bassiste américain Michael Janisch.

Six des douze morceaux ont été écrits par Blaser. « Cry Want », « Scootin’ About » et « Trudgin’ » sont des thèmes de Jimmy Giuffre, « Temporarily » et « Jesus Maria » ont été composés par Carla Bley et «  Umbra » est co-signé Blaser et Lossing.

D’un dialogue minimaliste dans une veine musique contemporaine (« Cry Want ») à un échange de contrepoints énergiques et rebondissant (« Scootin’ About »), il est clair que Blaser et Lossing sont sur la même longueur d’onde. Fidèle à la tradition, Blaser utilise la panoplie des effets expressifs du trombone : growl, glissandos, notes doublées par la voix, grondements… (« Trippin’ »). Son jeu, entre jazz (« The First Snow ») et musique contemporaine (« Spring Rain ») s’inscrit dans la lignée de celui d’Albert Mangelsdorff, auquel il rend hommage avec « Missing Mark Suetterlyn » (titre inspiré des « Introducing Marc Suetterlyn » et « Marc Suetterlyn’s Boogie » de Mangelsdorff). Cette filiation est encore plus flagrante dans les solos a capella : les questions – réponses de « Trippin’ », parsemée d’humour et d’accents bluesy, opposent une sonorité éclatante et droite à un son dirty, le tout sur un rythme prenant. Dans Spring Rain, Lossing privilégie le piano, mais joue également avec ses claviers pour raidir l’atmosphère (« The First Snow ») ou, au contraire, l’adoucir, avec un timbre de vibraphone (« Trudgin’ »). Qu’il soit cristallin (« Missing Mark Suetterlyn »), monkien (« Temporarily »), dans les cordes (« Umbra »), minimaliste (« Trudgin’ »)… Lossing tend également vers la musique contemporaine. Avec Gress et Cleaver, Blaser a trouvé une paire rythmique, mélodieuse et entraînante, qui sert au mieux sa musique : beau son boisé (« Missing Mark Suetterlyn »), lignes profondes (« Trudgin’ »), ostinatos à l’archet (« Spring Rain ») et souplesse à toute épreuve (« Temporarily ») pour Gress ; foisonnement (« Missing Mark Suetterlyn »), crépitements (« Counterparts »), vitalité (« The First Snow ») et délicatesse aux balais (« Jesus Maria ») pour Cleaver.

Avec Spring Rain, Blaser reste dans une logique de musique à la croisée du jazz et de la musique contemporaine, inventive, qui place clairement des jalons pour l’avenir…

Bob HATTEAU

LIVRES

 

Guillaume BELHOMME

SALES RECTANGLES

Daunik LAZRO

VIEUX CARRÉ

LENKA LENTE

LENKALENTE@HOTMAIL.COM

Guillaume Belhomme poursuit ses publications avec ce mini-livre (format carte postale, 10x15cm) de 50 pages dans lequel il utilise la méthode du "cut-up" attribuée à Brion Gysin, une forme littéraire qui consiste à découper un texte original et à mélanger de manière aléatoire les phrases pour obtenir un nouveau texte. L’écrivain le plus connu qui pratiqua cette forme littéraire est certainement William Burroughs (il suffit de relire "The Soft Machine" pour se faire une idée précise de ce travail poétique). L’inspiration de ce livre provient des "bips" sonores produits à chaque fois qu’un code-barre d’un livre, ces fameux "sales rectangles" est scanné en caisse d’une librairie, en l’espèce l’Armitière située à Rouen (très bel endroit). En parallèle, Daunik Lazro s’était installé dans cette librairie pour y jouer notamment le morceau qui figure sur le mini cd inclus dans ce livre. Ainsi, les sales rectangles s’opposent au vieux carré, titre composé par Joe McPhee en hommage à la Nouvelle Orléans, dont Daunik donne là une version bouleversante au baryton sur près de dix minutes, avec en plus des bruits de la caisse, les murmures du public présent.

Belhomme inclut dans son texte  des indications sur Joe McPhee, pose des questions absurdes ("d’où viennent les hot-dogs ?), raconte des anecdotes sur la ville de Rouen, phrases illustrées à chaque fois par ces codes barre dont il semble avoir du mal à se débarrasser, mais au-delà du mélange il délivre un texte basé sur la métafiction, cette forme d'écriture autoréférentielle qui dévoile ses propres mécanismes par des références explicites. A chacun d’y trouver sa propre compréhension et ses références personnelles. Pour ma part, je remets "Vieux Carré" sur ma platine et je ferme les yeux…

Philippe RENAUD

Steve DALACHINSKY

& Sig BANG SCHMIDT FLYING HOME

livre, Paris Lit Up Press, 2015

                  Nul besoin de présenter Steve Dalachinsky aux lecteurs d'Improjazz, mais ce livre (en anglais, if you please) est une collaboration non pas avec un musicien, mais avec l'artiste visuel d'origine allemande, Sig Bang Schmidt. Les œuvres de l'artiste dans ce volume ont déjà été exposées à la galerie de la paix au Musée anti-guerre à Berlin en Allemagne sous le titre 'Icarus dans le No-Man's Land - Une vision du 21ème siècle sur la Première Guerre mondiale' en 2004, et ont été aussi présentées dans la revue littéraire en ligne Quarrtsiluni en 2009.


La technique de Sig est de travailler à partir de photographies de la première guerre mondiale dont il isole certains éléments qu'il numérise et colorise par la suite. Cela permet d'ôter les images de leur contexte historique et leur donne la capacité de parler de l'absurdité de toutes les guerres et peut-être surtout de celles qui se passent pas très loin de chez nous aujourd'hui.

 

                  Chaque image est accompagnée d'un poème que Steve Dalachinsky a écrit spécifiquement pour ce projet. Les 112 pages de ce très beau livre sont un réquisitoire contre les hommes qui commandent et profitent des guerres et un vibrant hommage aux individus qui se trouvent coincés au cœur de l'horreur, à tuer où se faire tuer dans des paysages aussi mutilés que les figures et les esprits. Dalachinsky redonne leur humanité à ces gens qui, dans le passé comme de nos jours, sont plongés en enfer. Le poète trouve les mots justes là où l'homme est injuste.

                  L'idée de ce livre est née il y a un certain temps, mais était restée dans les limbes, faute d'un éditeur. Heureusement l'entre-prenante association littéraire Paris Lit Up s'est lancée dans l'édition de livres (ils publient régulièrement une revue littéraire) et Flying Home est leur premier opus. Il faut signaler la mise en page soignée et limpide de Jason Francis McGimsey, de Paris Lit Up, qui a créé une couverture qui rappelle la sourde sobriété d'une pierre tombale.

                  Ce livre splendide et émouvant est à (re)commander sans hésitation, il s'agit d'un grand pavé d'espoir et de lucidité jeté dans la mare des justifications des guerres en tous genres. Flying Home est disponible sur le site de Paris Lit Up.

http://press.parislitup.com/shop/flying-home-steve-dalachinsky-sig-bang-schmidt/

Gary MAY

Emmanuel CHIRACHE

COVERS

Une histoire de la reprise dans le rock

LE MOT ET LE RESTE

Question : qui a écrit « Hey Joe » ? Réponse (immédiate) : Jimi Hendrix ! Qui a écrit «Mr Tambourine Man » ? réponse (en chœur) : les Byrds ! qui a écrit « the house of the rising sun » ? réponse (à l’unanimité) : les Animals ! non, c’est Hallyday le premier ! le rock est rempli de milliers de fausses vérités comme celles-ci. L’auteur, dans ce livre, tente avec une analyse assez fine de restituer la paternité de reprises célèbres aux différentes époques du rock’n’roll naissant dans les années 50’s jusqu’aux années 90’s. C’est ainsi que l’on découvre (ou redécouvre) qu’Elvis Presley a connu la gloire avec « That’s all right Mama », signé Arthur « big boy » Crudup, titre considéré comme le premier R’Roll ; que les superstars noires de l’époque, qui avaient pour nom Nat King Cole, Louis Armstrong ou Ray Charles, ont établi leur notoriété en piochant dans le répertoire de la musique populaire américaine ; que les Beatles ont refilé « I wanna be your man » aux Rolling Stones, avant de l’enregistrer eux-mêmes ; que ces mêmes Rolling Stones, dans leur premier album, ont dynamité le rhythm’n’blues ; que Dylan fut un fournisseur de chansons pour un nombre incalculable de groupes ; que le british blues, glorifié par des groupes comme les Animals, Manfred Mann, le Spencer Davis Group, les Yardbirds, John Mayall & les Bluesbreakers… a permis à des pionniers comme Bo Diddley ou Muddy Waters de connaitre une seconde carrière, internationale cette fois, alors que la plupart des bluesmen américains n’étaient le plus souvent confinés que dans une réputation locale.

Mais l’art de la reprise ne s’est pas arrêté au répertoire américain. La preuve en France, avec les adaptations des chanteurs des années 60’s, dont la créativité était souvent réduite à presque rien et qui ont eux aussi pompé dans le puits intarissable des anciens d’outre Atlantique, à quelques exceptions près (Noël Deschamps, Ronnie Bird). Et il n’y a pas que le blues ou le rhythm’n’blues qui ont été pillés : le folk aussi a connu son lot de reprises, en remettant au goût du jour des titres de la musique populaire traditionnelle. Le plus bel exemple sera Pete Seeger dans ses cinq volumes de ses «American Favorite Ballads ». Il sera aussi l’auteur de « Turn turn turn », que l’on attribue facilement aux Byrds, et que Nina Simone reprendra aussi en 1969. On retrouvera aussi la reprise dans le rock alternatif, de Sonic Youth à Nirvana, et l’on apprend que Kurt Cobain vénérait Syd Barrett, Johnny Rotten Captain Beefheart, que Bowie enregistre un album complet de covers (Pin Ups, en 1973), et que de nombreux heroes se frotteront à l’exercice (John Lennon, Bryan Ferry…). L’auteur cite aussi l’un des groupes mésestimés en la personne de Vanilla Fudge, qui, sans compositions personnelles, créera un style bien particulier, personnel et reconnaissable, grâce surtout au jeu de batterie de Carmin Appice. Et Pascal Comelade fait aussi partie des meubles, dans une collection des plus originales de reprises interprétées avec des instruments-jouets…

Le rock empruntera aussi au jazz quelques reprises célèbres, de Roland Kirk à John Coltrane en passant par Mingus, grâce à des groupes comme Jethro Tull ou Pentangle, le plus engagé dans le genre étant Manfred Mann traitant à la sauce jazz des morceaux des Who, des Stones, et même de Max Roach ou de Herbie Hancock.

Ce livre fourmille de détails surprenants et d’anecdotes croustillantes et permet de parfaire sa connaissance d’une musique populaire, tellement populaire qu’il a toujours été tentant de la reprendre soit pour la copier ou, plus intéressant, de la transcender dans une nouvelle version plus créative sans la plagier. Au fait, vous avez les réponses pour les trois questions posées en introduction ? La réponse est dans le livre…

Philippe RENAUD

 


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