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Chro201504


Chroniques de disques
Avril 2015

Fred FRITH/Barry GUY

BACKSCATTER BRIGHT BLUE

Intakt CD 236

Dist. Orkhêstra

Fred Frith : guitare électrique

Barry Guy : contrebasse

 

Lotte ANKER/Fred FRITH

EDGE OF THE LIGHT

Intakt CD 237

Dist. Orkhêstra

Fred Frith : guitare électrique

Lotte Anker : saxophones

Fred Frith publie fin 2014/début 2015 plusieurs disques en duo : avec John Butcher (« The Natural Order » sur Northern Spy), Helen Mirra (« Kwangsi-Quail » en vinyle chez Sschpuma), et avec Lotte Anker et Barry Guy sur Intakt, maison avec laquelle le guitariste poursuit ainsi une fructueuse collaboration. Les deux enregistrements en question remontent à plusieurs années. Des archives bienvenues, dont on peut s’étonner qu’elles aient mis aussi longtemps à paraître. C’est d’ailleurs Patrik Landolt, le directeur du label Zurichois, qui a pris l’initiative de convier Frith et Guy en studio à l’été 2007. Les Britanniques n’avaient jusqu’alors jamais enregistré en duo, ce qui peut surprendre donné que tous deux ont fréquenté les mêmes festivals et enregistré pour les mêmes labels, se tenant en outre dans une haute estime mutuelle. On n’a rien perdu pour attendre : pour qui fréquente et apprécie les esthétiques distinctes de ces deux créateurs, il s’agit d’une rencontre en tout point exceptionnelle. Deux pièces copieuses encadrent une série de morceaux aux durées plus modestes. Les titres en sont empruntés au poète Robert Lax. La première pièce se meut dans des tonalités sombres, métalliques, futuristes : vingt minutes de magie pure. Il est inhabituel d’entendre Barry Guy (dont on peut également recommander le duo avec Torben Snekkestad sorti sur le même label) dans ce contexte, qui s’attache à la création d’ambiances successives ; il me semble que c’est le contrebassiste qui se glisse dans l’univers de Frith, plutôt que le contraire. Aucune raison de s’en plaindre : voici un disque indispensable. Le duo avec Lotte Anker remonte à l’été 2010 à Copenhague, en studio là aussi, dans la foulée d’une session en quartette avec Ikue Mori et Sylvie Courvoisier. Huit pistes astringentes et ludiques y attendent l’auditeur. Même lorsque l’on a suivi son œuvre dans toutes ses guises, il est toujours étonnant de constater l’infinie richesse de sons que le guitariste tire de son instrument. Une vaste palette expressive, toujours au service du moment présent. Frith semble ne jamais se répéter, et pourtant tout ce qui est joué ici porte indéniablement sa marque. Anker ne manque pas de personnalité et le prouve une fois de plus dans l’exercice du duo, nécessairement difficile – même si les deux partenaires évoquent une session très fluide. Affirmée la plupart du temps, en retrait lorsque la situation l’exige, la musicienne confirme son aptitude à dialoguer avec les meilleurs défenseurs de l’impromptu. Sa sonorité enrouée et tremblante, son jeu tortueux se marient à merveille avec les ferraillements simultanément et paradoxalement corrosifs et bienveillants de son aîné.

David CRISTOL

François TUSQUES Mirtha POZZI

Pablo CUECO

LE FOND DE L’AIR

improvising beings 31

Il y a quelques semaines j’évoquais la rencontre entre le jazz et les influences venant des musiques du monde à l’occasion des rééditions des albums de Joshua Abrams chez Eremite, voilà que l’actualité musicale me donne l’opportunité de réévoquer le sujet bien plus rapidement que je ne l’imaginais.

Depuis plusieurs mois François Tusques occupe à nouveau le devant de la scène grâce notamment aux rééditions du label anglais « cacophonie » qui a republié quelques raretés du pianiste français le plus étroitement associé au mouvement « free » de la fin des années 60. Mais la discographie de François Tusques n’a cessé de s’enrichir depuis « free jazz » ou « le nouveau jazz ». Ces dernières années Tusques comme Sonny Simmons est devenu l’un des protégés du label « Improvising Being » et ce nouveau disque est le cinquième publié ces dernières années.

Depuis longtemps déjà Tusques flirte avec les rencontres en tous genre et celle-ci s’avère particulièrement réussie. Ce disque a été enregistré lors d’un concert à l’été 2014 qui a réuni un trio composé du pianiste flanqué de deux percussionnistes : Mirtha Pozzi et Pablo Cueco.

La meilleure manière d’apprécier si un enregistrement live restitue l’intensité du concert consiste à ne pas assister au concert ce qui est mon cas, et je dois dire qu’après l’écoute du cd j’aurais aimé en être ce jour là.

Si les noms de Mirtha Pozzi et Pablo Cueco ne cachent pas grand chose de leurs origines, la musique ne va jamais franchement vers une influence plutôt qu’une autre. Bien sûr les rythmes évoquent tantôt l’Afrique tantôt l’Amérique latine mais sans que cela ne soit totalement marqué. Du coup il en ressort une musique qui résulte bien plus de la rencontre que d’un projet prédéfini qui aurait eu pour ambition de créer ou recréer tel ou tel contexte musical. Une véritable énergie tout à fait palpable se dégage de ce disque et le trio ne semble avoir eu aucune difficulté à trouver un terrain commun. L’album se compose de onze morceaux dont certains s’enchaînent, il est introduit par la suite « geste africain » ou l’on y voit soudainement apparaître quelques notes de « come sunday ». De façon générale, il y a un procédé qui revient régulièrement; le thème est introduit par le pianiste qui l’aborde souvent de manière assez rythmique puis il est rejoint par les deux percussions et il se détache alors du rythme pur pour improviser parfois de façon inattendue. Lyrique ou introspectif mais jamais trop débridé, on sent le pianiste bien installé dans ses improvisations, confiant à l’égard du groupe qui l’accompagne. Il faut dire que Pozzi et Cueco explosent de talent, leur cohérence est sans faille. Ils ne sont pas là en tant que figurants et leurs percussions s’affichent souvent comme des roulements très affirmés et parfois tonitruants mais sans que cela n’agresse l’oreille. Toujours respectueux de l’ensemble ils ne tombent jamais dans le travers qui guette hélas trop souvent les percussionnistes: la démonstration. Si parfois le tonnerre gronde sous leurs mains, c’est toujours pour la bonne cause. Une mention spéciale à Pablo Cueco qui à l’occasion du titre « la racanaille chapabavarde » taquine le berimbo, un instrument fascinant que l’on entend guère qu’entre les mains de Ciro Baptista ou Nana Vasconcelos. De manière générale ce disque est très riche en textures sonores et l’énergie qu’il dégage m’a rappelé les magnifiques sessions de Randy Weston enregistrées en France pour le label Polydor en 1969 et publiées sur les deux albums « African cookbook » et « Niles little big ».

La qualité de l’enregistrement est aussi à signaler, le relief du piano est très bien restitué. Au début j’ai regretté que les deux percussionnistes ne soient pas davantage distingués au mixage mais après quelques minutes ce choix qui les mélange m’est apparu comme assez séduisant, les faisant apparaître comme « ensemble » ce qui illustre bien leur manière de jouer pas du tout fondée sur l’individualisme.

Ce cd illustre vraiment une musique vivante dont l’inspiration vient de l’énergie de l’instant et non comme c’est trop souvent le cas ces derniers temps dans la volonté de coller à une posture artistique. pas mal de musiciens devraient s’en inspirer, eh oui, la quête du graal passe parfois tout simplement par le fait de jouer sans chercher à tout prix à coller à une esthétique.

Olivier DELAPORTE

MARCUS WYATT & LANGUAGE 12

MAJI MAJI IN THE LAND OF MILK & HONEY

Marcus Wyatt (tp) Siya Makuzeni (voc) Melissa van der Spuy (keys) Prince Bulo (eb) Justin Badenhorst (dm)

Featuring: Romy Brauteseth (db) Louis Mhlanga (eg) Nicholas “Pule” Welch (spoken word) Mpho Pierreux, Gabriel Poulsen, Lerato Kistner, Leila & Jenna Choriatopoulos-Muftic (kids choir)

C’est grâce à Sylvie Coulon, trompettiste amateure et grande fan de Marcus Wyatt que j’ai su qu’enfin, celui-ci avait sorti le deuxième album de Language 12, son groupe composé de Siya Makuzeni, de Melissa van der Spuy, de Prince Bulo et de Justin Badenhorst.  Je les avais vus tous les cinq jouer à Paris lors de leur tournée parisienne du mois de juillet 2013. Représentant dignement le jazz de leur pays lors des saisons croisées, France et Afrique du Sud, Marcus Wyatt est également mon trompettiste sud-africain vivant préféré et Siya Makuzeni, l’une des seules chanteuses dont la voix me fait hérisser les poils sur les bras : je n’ai plus grand chose sur la tête. Cette tournée parisienne s’était terminée devant le nombreux public du Paris Jazz Festival, au parc floral de Vincennes[1].

Fin de l’introduction : cet enregistrement n’est malheureu-sement pas distribué en France sous format CD. Il n’est disponible qu’en téléchargement sur le site suivant :

https://language12.bandcamp.com/album/maji-maji-in-the-land-of-milk-honey

Pourquoi malheureusement ? La place me manque pour dire ce que je pense du téléchargement. Mais, avec moins de 700 vues, la vidéo[2] qui présente l’enregistrement de l’un des tout meilleurs morceaux de ce nouvel album laisse augurer d’assez faibles ventes (10 USD est le prix du téléchargement. De plus, mon écoute de cet album a été faite en plusieurs temps.

Bien évidemment, j’ai écouté ce MP3 (bien avant le CD que je n’ai eu entre les mains qu’à fin février) et à de multiples reprises dès le téléchargement opéré. Bien évidemment, j’ai tout de suite repéré les meilleurs titres : Show YouBlues for JohnnyThat Day She LeftFor The Giants of the Motherland WestDance of the Painted Faces et Klipdrift Cinderella.

Les qualités mélodiques et d’arrangement de Marcus Wyatt sont, en effet, indéniables. Quelques écoutes suffisent pour que ces titres vous accompagnent des jours entiers.

Mais, je dois avouer que j’ai abandonné son écoute pour les trois raisons suivantes :

C’était l’époque où j’étais plongé dans ma période « Louis Moholo-Moholo » (j’y suis toujours), Je trouvai qu’en définitive, cet album, malgré toutes les qualités que je lui trouvais, différait au final assez peu du premier Language 12 et, le rapport des 6 morceaux formidables sur les 14 que contient l’album est, en apparence, je dis bien, en apparence, plutôt faible.

C’est à l’approche des fêtes que j’entrai en contact avec Marcus pour lui présenter mes vœux. Je profitai de ceux-ci pour lui faire de ma toute relative déception et Marcus en profita pour rectifier deux erreurs :

Non, Blues for Johnny n’avait pas été écrit en hommage à Johnny Dyani, mais en hommage au guitariste sud-africain Johnny Fourie. Je savais qu’en tant que leader du Blue Notes Tribute Orkestra, il apprécie particulièrement ce contrebassiste que j’adore par-dessus tout. Dont acte[3].

Non, les intermèdes musicaux qui jalonnent Maji Maji ne sont pas seulement indiens, mais aussi xhosa, tchèques, serbes, afrikaans… J’espère qu’il a pardonné mon inexpérience de chacune de ces langues. Mais, dont acte.

Mais surtout, il m’a expliqué ce qu’il avait voulu faire avec cet album. Je vous le livre en version originale : “the idea of this project is to be a vehicle for blending different genres and grooves into something new”En français, ça donne quelque chose du genre : “l’idée de ce projet est d’être un véhicule pour mélanger des genres [musicaux] et du groove pour faire quelque chose de nouveau”.

La réécoute de cet album en 2015 m’a permis de l’apprécier à sa juste valeur. Marcus, je le sais, est un voyageur, à la fois géographiquement parlant (il a parcouru l’Europe de l’Est en 2013 et il va régulièrement en Inde) et, partant, musicalement parlant. Et, ce projet (Maji Maji in the Land of Milk & Honey) lui correspond tout-à-fait. C’est la volonté de faire un album irréprochable qui l’a conduit à le peaufiner. Et le résultat est splendide !

Olivier LEDURE

CAUGHT ON TAPE

FULL BLEED

Northern Spy

Thurston Moore : guitare électrique

John Moloney : batterie

C’est une énergie d’une intensité stupéfiante qui a été « capturée sur la bande » (traduction de « Caught on Tape », le nom du duo) dans un studio du Massachusetts en septembre 2013. Revigorante en diable, cette nouvelle rencontre entre Thurston Moore (que l’on ne présente plus) et John Moloney (des groupes Vibracathedral Orchestra, Six Organs of Admittance, Sunburned Hand of the Man…) est source d’une délicieuse ivresse sonique, pour peu que l’on soit ne soit pas insensible à cette approche nerveuse. Fasciné par le travail des improvisateurs européens comme par le free jazz Nord-américain des années 60/70, Moore s’est déjà illustré, entre autres collaborations, aux côtés d’Evan Parker (« Promise », 1999, avec aussi Walter Prati) et de John Zorn (« @ », Tzadik, 2013), emmenant disque après disque son rock revêche sur différentes rives de l’underground (noise, musique concrète, impro…) et œuvrant sans grand discours au décloisonnement de quelques chapelles musicales. S’il s’est récemment produit avec Caspar Brötzmann, c’est avec Peter que le guitariste semble aujourd’hui prêt à enregistrer, le titre de cet album constituant un clin d’œil (et un appel du pied) à l’un des célèbres trios du saxophoniste allemand. En attendant, les déflagrations volatiles proposées sur « Full Bleed » devraient en laisser plus d’un sur le séant.

David CRISTOL

Hubert DUPONT

VOX XL

ULTRACK

Mike Ladd (rap, slam), Ibrahima Diassé (tassou, tama drum), Naïssam Jalal (fl), Hervé Samb (g), Hubert Dupont (elb), Maxime Zampieri (dm), Djengo Hartlap (live sound design).

L’association voix / musique n’est pas sans continuer à poser questions au XXIe siècle. D’abord parce que, en France du moins, la musique vocale domine – de façon parfois agaçante – le paysage musical ; ensuite, et dans une approche moins factuelle, parce que la voix chantée avec paroles impose une signification à ce qui n’en comporte pas précisément, la musique instrumentale ayant un (ou des) sens mais pas de signification particulière. Depuis la prise d’indépendance de la musique instrumentale au XVIIIe siècle, de grands créateurs ont proposé d’admirables solutions, de Mozart jusque Marc Ducret (cf. l’un de ses chefs-d’œuvre Qui Parle ?). Hubert Dupont en propose une autre avec Vox XL où la musique interprétée vaut autant que les textes aux textes forts qu’elle accompagne – et qui sont, bien évidemment, parties intégrantes de la musique. Ces messages sont pour le moins importants : le réchauffement (le changement) climatique ; les manipulations politiques ; l’importance de ces visions du monde qui « réduit aussi l’impression menaçante d’être un atome insignifiant dans un Univers indifférent à notre sort » selon la belle formule de Carlo Strenger ; une pensée affectueuse attachée à la cuisine (j’imagine face à la mal-bouffe). Sans oublier la rencontre fraternelle des cultures, ce que le personnel ici assemblé incarne à l’envi. Pour cela, des textes déclamés par deux rappeurs, l’un urbain – l’Américain Mike Ladd –, l’autre traditionnel – le Sénégalais Ibrahima Diassé –, deux extraordinaires rythmiciens de la langue parlée. Le résultat ? Un disque fort en énergie, aux grooves efficaces autant qu’élaborés avec subtilité, le tout teinté d’une sorte d’inquiétude sous-jacente, jamais coercitive, qui ne peut donc laisser indifférent.

Ludovic FLORIN


 

 

 

ZARABATANA

FOGO NA CARNE

A Giant Fern

Bernardo Alvares : db et percussions, Yaw Tembe : tp et perc, Carlos Godinho : percussions

Ce n’est pas si souvent que l’occasion se présente de chroniquer une cassette. Ce sont en effet de bonnes vieilles bandes magnétiques que publie le label A Giant Fern, en une centaine d’exemplaires dans ce cas. Un  code est en outre inclus dans le boîtier, qui permet de télécharger l’album sur le site de l’éditeur. Originaire du Swaziland, le trompettiste Yaw Tembe se produit quotidiennement en solo dans les rues de Lisbonne, face aux terrasses des cafés. Les musiciens de la scène locale le tiennent en haute estime. Mu par des préoccupations comparables à celles de la formation Pedra Contida [Improjazz n° 212, février 2015], le trio, dont c’est ici le premier opus, trouve partie de son inspiration dans la pensée d’Eduardo Souta de Moura, lequel considère les ruines comme état idéal de l’architecture, à savoir l’investissement par le milieu naturel de productions matérielles humaines et partant, leur intégration harmonieuse à ce milieu. Les antiques murailles couvertes de lichens se courbent avec panache, les branches des arbres s’invitent par les fenêtres. La trompette baguenaude sur de riches nattes percussives, à l’élaboration desquelles contribue la contrebasse fulminante de Bernardo Alvares. Deux faces enchanteresses, lors desquelles la célébration du vivant s’effectue par touches abstraites, tachistes, poétiques, plutôt que littéralement ou par imitation. Un flonflon acoustique résolument anticon-formiste. Parallèlement à la sortie de cette K7, Carlos Godinho publie de manière plus traditionnelle « Caixa-Prego » avec son trio Bande à Part (en référence au film de Jean-Luc Godard) sur le label Creative Sources.

David CRISTOL

Lucien JOHNSON

Alan SILVA-Makoto SATO

STINGING NETTLES

Improvising Beings ib29

 

Continuant sur sa lancée, le label improvising beings de Julien Palomo ne faiblit pas dans son engagement à documenter les artistes improvisateurs « qu’on ne trouve pas sur les autres labels » et cela dans un rayon d’action esthétique assez large qui va du free-jazz enraciné à l’improvisation la plus actuelle. Du pianiste François Tusquès et du légendaire Sonny Simmons aux violoncellistes Hugues Vincent et Yasumune Morishige, dont le superbe Fragment ne ferait pas tache dans l’austère et passionnant catalogue Potlach. L’arrêt ou le ralentissement des parutions chez de nombreux collègues (Psi, FMP, Emanem, etc…) fait d’IB un Allumé de choc incontournable. IB ne se  consacre pas aux rééditions et unreleased d’un autre temps et soigne remarquablement la qualité du son et celle des pochettes.  Alors pour la bonne bouche et encadré par la contrebasse d’Alan Silva et la batterie de Makoto Sato, voici un saxophoniste ténor néo-zélandais inconnu, Lucien Johnson, qui nous livre une musique inspirée et passionnée dans la tradition jazz libre la plus authentique. La session fut enregistrée par J-M Foussat en novembre 2006 et était restée dans les archives. Comme Alan Silva, artiste IB par excellence, joue et enregistre le plus souvent de son synthé orchestral, alors que de nombreuses personnes le réclame à la contrebasse, ce beau trio les satisfera pleinement. Toutes les compositions sont dues à Lucien Johnson, et sa sonorité, son phrasé et le cheminement de chaque pièce font de Stinging Nettles, un album attachant et expressif où les musiciens ne craignent pas d’explorer le temps d’un morceau une dimension minimaliste où les harmoniques introspectives de l’archet d’Alan Silva livrent toute leur identité malgré une prise de son un peu distante (Ice Shelf). Burnt Fingers, le morceau suivant évoquerait plutôt le format David Murray / 3D Family des années 70’s, le trio sax ténor / basse / batterie étant le cheval de bataille de notre Zélandais. L.C. s’est construit un univers en écoutant des disques comme le Capers de Steve Lacy avec Dennis Charles et Ronnie Boykins (Hat Hut 1979), 3DFamily de David Murray / Johny Dyani / Andrew Cyrille (Hat Hut 1978) et les Lower Manhattan Ocean Club de David Murray avec Lester Bowie, Fred Hopkins et Phil Wilson (India Navigation 1977). Quant on sait que Lucien Johnson est né en 1981, on se dit qu’il a échappé à la marsalisation du jazz de la période suivante, comme si le Père Noël lui avait laissé un paquet cadeau du Loft Jazz made in Soho à sa naissance. Au final, une très belle atmosphère et un saxophoniste chaleureux et sincère dans une empathie mutuelle avec un tandem basse – batterie chevronné !

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Un autre point de vue sur ce disque

Lucien JOHNSON

Alan SILVA-Makoto SATO

STINGING NETTLES

Improvising Beings

Lucien Johnson : ts / Alan Silva : b / Makoto Sato : dr

Toujours l’épine dans le pied le free jazz ?

Ouais, m’sieur et variante si vous voulez : le scrupule dans la chaussure.

Toujours le cri ?

Oui, m’dame, c’est compris dans le service.

Mais, le cri quand même, c’est pas un peu réducteur ?

On voit bien que vous criez jamais.

C’est pas un peu daté ?

Pas plus que Carnac ou Stonehenge mais le free on sait pourquoi c’est là. C’est planté avec arrogance et ça vous regarde.

Mais ça a pas vraiment évolué non ?

Y’en a qui ont essayé je crois. Vous m’excuserez : je ne les écoute pas.

Et là, y’a quoi ?

Là, il y a Lucien Johnson (saxophone ténor), Alan Silva (contrebasse), Makoto Sato (batterie). Ce sont des mecs qui ont envie d’assembler. J’en entends un qui, plus d’une fois, force l’unisson. Je vous le donne en mille : il a pour arme son seul archet. Bon, et puis, ils insistent, ils forent et forgent la marge. Ils vagabondent, ils amorcent. J’en entends un autre qui coupe la vibration. J’imagine même sa gestuelle kamikaze. Voire cannibale. Il y en a un que je découvre et qui vient de loin. Et ce loin ne l’empêche pas de souffler le désordre. Qu’en fera-t-il demain est une autre question. Et puis, j’entends ces mélodies d’un soir qui ne reviendront jamais. J’entends ce souffle sablé qui s’accroche et qui m’accroche.

Mais vous ne dites pas si c’est un bon disque…

Vous m’excuserez, il faut que je téléphone à mon avocat.

Luc BOUQUET

Peter BRÖTZMANN & Jörg FISCHER

LIVE IN WIESBADEN

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Enregistré à Wiesbaden en juin 2009 par Ulli Böttcher durant un concert de la Kooperative New Jazz de la ville, cette rencontre se déroule sous des auspices favorables et sous l’œil et l’oreille exercée des « gardiens du temple » de l’improvisation libre de cette ville, les Ulli Böttcher, Ulli Philipp, Wolfgang Schliemann, et autres Uwe Oberg et Dirk Marwedel. Un tel environnement fait que Peter Brötzmann soigne particulièrement ses improvisations avec une logique plus pointue et plus de concentration qu’à l’accoutumée. Jörg Fischer est un percussionniste vraiment remarquable avec une palette très large, révélée dans ses autres albums, Trio Improvisations et Free Music on a Summer Evening sur son label Sporeprint et son très beau solo Spring Spleen (gligg). Avec Brötzmann, le Capitaine Fracasse du free jazz « hirsute », il faut que cela carbure et Fischer s’est construit  un langage percussif dynamique qui évoque la folie démesurée d’Han Bennink des Nipples et autres Balls vers 1970 et la polyrythmie endiablée de Milford Graves. PB est un inconditionnel du binôme souffle / percussions et le batteur doit avoir assez de pêche pour l’inspirer. Ça cogne sec dès Productive Cough au ténor hargneux et Brötzmann fait péter le bocal de son alto dans Buddy Wrapping après avoir virevolté avec le taragot. Outre la puissance pulmonaire, on y trouve des échanges intelligents alors que le batteur change de régime et surprend le souffleur. Brötzmann conclut de manière pensive comme le ferait un Joe Mc Phee et cela débouche sur une Song For Fred (Van Hove ?) avec cette manière toute Brötz de jouer la mélodie, elle même signée Brötzmann, alors que les autres morceaux sont crédités aux noms des duettistes. Et puis le style de Fischer a la sonorité, le drive, la dynamique juste qui crée une empathie authentique avec le colosse de Wuppertal. Je chronique rarement un disque de Brötz, alors que les Balls,Outspan Ein und Zwei et FMP 0130 ont bercé ma jeunesse, simplement parce qu’il y a assez de collègues qui s‘y collent. Mais ce Live in Wiesbaden a son pesant de choucroute et  de Chimay au fût, je n’ai donc pu résister. On y trouve une authenticité qui atteint son nadir dansCute Cuts où les spirales et les cris du souffleur s’endiablent sous les tournoiements des frappes en déséquilibre instable et permanent du batteur. Celui-ci accompagne les accents avec des coups redoublés ou nous fait un solo de roulements contrastés avec une réelle dynamique tout en conservant le côté agressif et cela introduit un thème introspectif et inachevé de Brötzm. Cette prière progresse lentement vers une situation de crise avec les interventions graduelles et inventives du batteur et le bec du ténor que se met à chauffer. Le jeu du percussionniste engage un beau dialogue avec le saxophone au point que l’entrelacs de ses frappes mesurées obtient autant de flammes, de sifflements enragés que de traits subtils de notre Teuton, autant que s’il avait été submergé par un Bennink en folie comme au bon vieux temps. Avec en prime, une qualité de son et de timbre supérieure au sax ténor dû au savant dosage des décibels du batteur. C’est tellement excellent que ces seize dernières minutes illuminées ont paru trop courtes et qu’on en redemande. Puisse Peter Brötzmann trouver encore de tels compagnons sur sa route !! Le cd de Brötzmann pour les connaisseurs.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

LANA TRIO

LIVE IN JAPAN

Va Fongool

Andreas Wildhagen : batterie

Kjetil Jerve : piano

Henrik Munkeby Nørstebø : trombone

 

Où l’on retrouve un intéressant trio norvégien, après un premier recueil sur ce même label voici une paire d’années. Le groupe est régulièrement invité sur les scènes d’Europe, avec des invités occasionnels nommés Torgrim SollidBeate Wiesinger et John Butcher. Mais c’est le Japon qui lui réserve le meilleur accueil : cet album rend compte d’un concert au Jazz Spot Candy à Chiba près de Tokyo en février 2014, et une nouvelle tournée japonaise a été organisée à l’occasion de cette parution. On entend là de l’impro ludique, allant son bonhomme de chemin sans tensions excessives, la bonne humeur et l’esprit d’équité veillant sur le déroulement des opérations. Le tromboniste Henrik Munkeby Nørstebø convoque plus d’une fois l’exubérance d’un Roswell Rudd. S’il était un fil rouge à trouver parmi les jeunes improvisateurs actuels, ce serait le constat que les nouveaux adeptes de cette pratique semblent plus attachés à la notion de flot, de continuité du mouvement musical, que ne l’étaient les anciens, plus friands de ruptures et virages abrupts – l’heure était alors à la table rase, non sans une certaine raideur, confinant parfois à l’inimitié envers l’auditeur. Constitué de deux sets réunis sur un CD, ce « Live in Japan » mérite votre attention. 

David CRISTOL

Noël AKCHOTE

Henri ROGER

SIDERRANCES

Facing You / IMR

Musea / Improjazz

Noël Akchoté : g / Henri Roger : g

Visiblement en cette journée de juin 2014, ils avaient besoin de dialogue et avaient envie de ne rien s’interdire. Ils avaient de la suite dans les idées et dans leurs cordes. Ils, ce sont Noël Akchoté et Henri Roger : on connait bien le premier et on commence à mieux découvrir le second. Que font-ils ici ? Ils creusent une obsession, font résonner les graves. Pardon : pulvérisent les graves. Leur duo est un duo de courses-poursuites. Sur le premier CD, ce n’est même que cela : ils saturent le cercle et lui refusent tout oxygène.

Tout est différent sur le second CD. En deux longues improvisations, ils incorporent silences et clusters. La masse du piano se zèbre des sonorités barbouillées de la guitare. On passe du sombre à la prise de bec. On admet le choc, l’élongation et le concassage. On entre en plongée profonde, on invite Cecil Taylor. On décroche et l’on s’enrage. Oui, ces deux-là ont bien fait de se rencontrer. La prochaine fois, ce sera encore différent.

Luc BOUQUET

LABEL DISCUS

Le label britannique dirigé par Martin Archer atteint le chiffre de 50 productions, chiffre plus élevé si l’on compte les double cds, ce qui semble être devenu courant, la preuve ces trois nouveautés toutes différentes…

Julie TIPPETTS &

Martin ARCHER

VESTIGIUM

DISCUS 48CD (2 cds)

Julie Tippetts : voice, acguitar, whistling melody ; Martin Archer : kb, elec, woodwind ; Peter Fairclough : dr, perc; Seth Bennett : db ; Gary Houghton : lead, rhythm & glissando guitars; Michael Somerset Ward : fl, sax, sea fl.Kim Macari : tp ; Lee Hallam : tb ; Chris Bywater : laptop ; James Archer : elec ; Michael McMillan : g ; Heather Cordwell : vl ; Aby Vulliamy : viola ; Mick Bardon : cello 

Quatrième collaboration entre Madame Tippetts et le saxophoniste qui a ajouté à sa panoplie, et ce depuis fort longtemps, le traitement électronique et les effets permis de la technologie moderne à travers les ordinateurs. Mais ce premier disque (double, donc) prévaut par un travail  acoustique enluminé par quelques effets ("Shiver across the soul"). Et, par-dessus ces lignes somme toute mélodiques, plane la voix de Julie. Une voix que l’on connaissait dans des albums comme "1969" ou "Sunset Glow", enregistrés avec le haut du panier des musiciens de jazz typiquement anglais (Keith Tippett bien sur, mais aussi Elton Dean, Louis Moholo ou Harry Miller). Une voix qui sait vous raconter des histoires poétiques à souhait, qui s’insinue, se faufile dans les interstices construits lentement par couches successives, des nappes sonores montées comme de la crème fouettée, une voix proche de cette de Robert Wyatt ("The Beckoning"), le tout dans une finesse extrême, avec un souci du détail étonnant, multipliant les lignes qui s’enchevêtrent. Ce morceau est magnifique. "Ashen" se développe sur un thème oriental balayé de stridences électroniques.


Sur le second cd, Julie parle, parfois en écho, siffle, murmure, alors que Martin lance ses vagues sonores perforées des roulements du batteur Peter Fairclough. "Too cool" est une démonstration vocale sur plusieurs pistes en  simultanée, progressivement renforcées par la basse, la batterie, puis la guitare, le tout saupoudré d’effets s’intégrant parfaitement aux notes. A ces bijoux il faut ajouter la présentation soignée (comme tous les disques Discus) et le livret nous permettant de suivre les mots et les textes. Rien à jeter, sans doute un aboutissement du travail entamé par le duo en 2009, mais, qui sait, ils pourront sans aucun doute aller encore plus loin. Indispensable. 

Philippe RENAUD


INCLUSION PRINCIPLE

THIRD OPENING

DISCUS49 CD (2cds)

Hervé Perez : laptop, field recordings, sound design, elec, processing, as; Peter Fairclough : dr, perc; Martin Archer : laptop, software inst, o, elp, ipad, snino sax, bcl, comp, arrangements. 

 

Toute autre ambiance pour cet autre double cd d’Inclusion Principle, le troisième du duo augmenté par Peter Fairclough, toujours présent à la batterie et aux percussions de toute sorte. Martin Archer retrouve Hervé Perez  pour créer un univers peuplé de sons électroniques grâce aux ordinateurs, processeurs, ipad… et quelques instruments traditionnels comme le piano, l’orgue, le sax alto, le sopranino, les clarinettes basses… Le premier disque développe plutôt le côté abstrait de la musique, avec un peu de rythme, et c’est l’inverse qui se passe dans le second cd. On peut être plus attiré par un des aspects plutôt que par l’autre, mais le subtil équilibre entre sonorités acoustiques et électro-acoustiques s’établit lentement en parcourant les huit pièces de ces disques, alors qu’au départ les deux manipulateurs ont une approche complètement différente l’une de l’autre. Ces disques révèlent sans arrêt des surprises à chaque écoute, ne serait-ce que par l’ajout des percussions et par un fourmillement de sons qui jaillissent de sous la couche de surface déjà particulièrement riche. 

Martin ARCHER & ENGINE ROOM FAVOURITES

BAD THINGS FROM SLACKWATER DRAG

DISCUS 50 (2 cds)

Martin Archer :spnino, as, bs, bass recorder, bcl, bass harmonica; Mick Beck : ts, bassoon; Graham Clark : vl; Laura Cole : p; Corey Mwamba : vib; Seth Bennett : db; Peter Fairclough, Walt Shaw, Johnny Hunter : dr, perc; Steve Dinsdale : floor perc.


Je ne saurais expliquer pourquoi l’introduction de "Song for Alice Coltrane" me fait immédiatement penser à "Rock Bottom" de Robert Wyatt… sans doute le sax. Troisième aspect de la musique de Martin Archer : on rentre là dans un cadre plus jazz avec des compositions fixant des règles plus conventionnelles, mais avec une part belle laissée à l’improvisation. Le fait qu’il s’agisse d’un concert n’est pas étranger à cette impression donnée par cette dizaine de musiciens parfaitement rodés. On remarquera avec plaisir la présence de Mick Beck au ténor, doublant le maitre de cérémonie, jouant de l’ensemble des autres saxophones et clarinettes, et le retour du violoniste Graham Clark, qui fut un temps membre de Gong, le groupe du défunt Daevid Allen. Rien moins que quatre percussionnistes sont présents pour donner une pulsation dynamique à cette musique qui, si elle n’est pas neuve, n’en est pour autant pas inintéressante de par la variété des thèmes. On reconnaitra même un morceau de Julius Hemphill, et l’on appréciera les 36 minutes de "You will never know me", avec son entrée en matière initiée par le vibraphone de Corey Mwamba et le sopranino d’Archer bousculé par le ténor de Beck, et sa lente construction qui se structure au fur et à mesure de l’arrivée des autres intervenants, notamment le violon langoureux de Clark ou le basson profond de Beck pour terminer en un feu d’artifice jouissif.

En résumé, trois œuvres aussi importantes les unes que les autres, dans trois domaines musicaux différents, dirigées par le saxophoniste de Sheffield, Martin Archer, un nom qui compte sérieusement dans l’évolution des musiques inclassables et immanquables d’Outre Manche.

Philippe RENAUD

ROIL

RAFT OF THE MEADOWS

No Business

Dist. Improjazz

Chris Abrahams : piano

Mike Majkowski : contrebasse

James Waples : batterie

En vinyle et en édition limitée, cet album risque d’échapper à bien des radars, alors qu’il s’avère des plus intéressants; originaire d’Australie, voici un « piano trio » pas comme les autres. Chris Abrahams (entendu en duo avec Magda Mayas et membre, avec Tony Buck et Lloyd Swanton, du trio The Necks), Mike Majkowski et James Waples défendent des agencements intimistes, mus par un désir d’épure, de donner à chaque note toute sa place. Point d’emportements ravageurs ni de rythmes nettement dessinés ici, encore moins de mélodies, mais une délicatesse de tous les instants, un mariage heureux entre les abstractions creusées de l’impro et les interconnexions dynamiques qui font la saveur du jazz le plus incarné. Le groupe se garde de tout excès et barre la route au superfétatoire. Aucun geste, aucun frottement, aucune frappe ne sont à retrancher de la session, source d’un enchantement qui va croissant avec les écoutes. Le trio a trouvé ce rare équilibre qui ne sacrifie rien à l’exigence mais ne laisse pas non plus l’auditeur sur la touche.

David CRISTOL

AARDVARK JAZZ ORCHESTRA

IMPRESSIONS

Leo Records

Orkhêstra

Mark Harvey : comp-cond-tp + friends

 

Toujours aux manettes de l’Aardvark Jazz OrchestraMark Harvey ne laisse rien au hasard. Son orchestre pourrait en remonter à pas mal d’autres et même aux plus connus. Le jazz est là qui irrigue quelques blues teigneux. Et même si le big band swingue approximativement (flottements rythmiques), c’est du côté du Duke que lorgne Harvey. Du moins ici. Plus loin, il réconcilié bop et improvisation débridée. Et plutôt que d’enchevêtrer ou d’amalgamer les différentes parties, il leur laisse la possibilité d’exister longuement puis de s’éteindre  suavement. On remarquera donc dans ce disque des choses communes, d’autres plus singulières. Voici donc des ruades de saxophones, un brillant duo soprano-batterie, des riffs de cuivres, une marche funèbre, des reflets mahleriens, un duel de trombones, des vocaux allumés… Et une voix-sirène s’avançant seule et sépulcrale. On en conviendra sans problème : ici, beaucoup de choses à z’entendre.

Luc BOUQUET 

Mike NORD –

Georg HOFMANN – Makoto MATSUSHIMA

NORU KA SORU KA

Leo Records

Orkhêstra

Mike Nord : g-elec / Georg Hofmann : dr-perc / Makoto Matsushima : v

Donnant plein chant à leurs sensibilités, Mike NordGeorg Hofmann et Makoto Matsushima éclipsent les tristes dégoûts (j’écris ces lignes au lendemain de la catastrophe). Quand on ne croit plus en rien, surgit une musique réparatrice. C’aurait pu être une autre : c’est celle-ci. En d’autres temps, cette musique aurait réconforté mais aujourd’hui, elle sauve. Mais oublions le contexte. Parlons musique.

Il y a de la danse ici. Il y a souplesse, félinité. Ces trois musiciens (le vocaliste est aussi danseur) posent le silence au cœur de leur musique. Ce silence est peuplé de sobres résonnances, de bols tibétains scintillants. La guitare offre un arpège-ritournelle venu de loin. Les frappes sont cristallines, aimantes. Le chant s’élève, enfantin là, troublant ailleurs. Aucun lamento ici mais la sagesse du trajet. On respire et on donne distance. On fait offrande de soi. On se déleste. Et c’est beau.

Luc BOUQUET 

Marc CHARIG

Jörg FISCHER

Georg WOLF

FREE MUSIC ON A SUMMER EVENING

SPORE PRINT 1312-01

dist. Improjazz

Le percussionniste Jörg Fischer préside aux destinées du micro label sporeprint et n’a pu résister à produire le magnifique trio enregistré avec deux piliers de la Free Music lors d’une Soirée d’Eté réussie en 2010. On connaît trop peu l’excellent bassiste Georg Wolf, inconditionnel militant de l’improvisation totale talentueux dont j’apprécie beaucoup les superbes duos Tensid avec son ami contrebassiste Ulli Philipp et pas appât avec le tromboniste Paul Hubweber (tous deux sur l’incontournable label NurNicht-Nur). Par contre, nombre d’entre vous parmi ceux qui suivent la free music depuis la fin de leur adolescence, se demandent qu’est devenu le trompettiste britannique Marc Charig ? Il fut un membre éminent de la Brotherhood of Breath et des groupes légendaires de Keith Tippett, d’Harry Miller et d’Elton Dean, jouant ensuite dans le Globe Unity Orchestra. Il fit longtemps partie du London Jazz Composers Orchestra de Barry Guy depuis le départ, sans oublier les grandes formations de Tippett, Centipede et Ark. Avec Phil Wachsmann, il fut un des deux alter ego de Fred Van Hove dans les formations du pianiste anversois, et souffla régulièrement dans le Maarten Altena Octet (Quotl, Riff). Avec Paul Lytton, Wachsmann et Malfatti, on l’entendit dans le King Übü Orkestrü de Wolfgang Fuchs. Il a aussi enregistré avec Soft Machine (Fourth) et King Crimson (Lizard, Red). Ogun vient de rééditer son très bel album Pipedream avec Keith Tippett à l’orgue et la chanteuse Ann Winter. Après avoir sillonné toute l’Europe de l’improvisation pendant deux décennies, Marc Charig, une personnalité modeste et enjouée, s’est établi à Aachen et joue avec les musiciens locaux. Prière de ne pas traduire « locaux » par « dilettantes », car en Allemagne, les musiciens improvisateurs radicaux ont un niveau égal à celui de la scène britannique. Je me dois de souligner l’excellence de deux enregistrements deQuatuohr avec le percussionniste Wolfgang Schliemann, le saxophoniste Joachim Zoepf et le bassiste Hans Schneider, [KJU:]' et [kju:]', too. Il y a là plus de musique et d’inspiration à mon goût que chez certains musiciens qui furent ses compagnons de route et qui aujourd’hui se répètent ou s’égarent. Et c’est à un vrai régal que nous convient le trio de  Free Music On a Summer Evening dans un équilibre entre jazz tout à fait libre et improvisation totale. Entre dérapage contrôlé sous la pression de lèvres folles et explorations mélodiques d’un goût parfait. La contrebasse boisée rebondit dans les entrechocs d’objets percussifs et roulements clairsemés et sur cette trame, le cornet surfe avec aisance légèreté, regard en coin et coups de lèvres saccadés jusqu’à la note aiguë finale. Ayant joué pendant des années avec des créateurs du calibre de Fred Van Hove et Paul Lytton en improvisant quasi sans interruption durant des concerts de plus d’une heure, Marc Charig a acquis une faconde jamais prise en défaut, une capacité d’invention étonnante. Une suspension au bord du silence alternant avec un spleen éthéré ou une effervescence bouillonnante en un clin d’oeil. Au détour d’une improvisation dans 2/ Cat and Mouse and Cheese, il cite spontanément un thème mythique de Chris Mc Gregor (ou Dudu Pukwana ?). Georg Wolf joue volontiers un backdrop assuré et bourdonnant plutôt que de partir à l’aventure. Dan 3/ Pot Pourri for Harribee, le thème évoqué du répertoire « Brotherhood » est développé en le construisant et le déconstruisant, le bassiste produisant de belles variations sur les notes du thème. Le cornet n’étant pas une trompette, impossible d’y briller comme ses collègues et amis aujourd’hui disparus (Beckett et Wheeler). Mais là n’est pas le but, le cornet est un instrument plus populaire et intimiste, procurant une chaleur bonhomme et un autre type de phrasé, moins délié et plus ombrageux.  Le percussionniste est parfait pour cette équipée, nous faisant découvrir l’usage alternatif de la percussion libérée dans une configuration plus conventionnelle. Il joue remarquablement avec la dynamique et le son requis en respectant l’équilibre voulu par la situation. Son excellent solo au milieu de ce troisième morceau sert de point de relance pour la persévérante exploration qui s’installe au fil des minutes qui suivent, sans aucune précipitation. Se superposent des lento majestueux et des fulgurances retenues du cornet et de l’alto horn.

Des envolées à trois qui retombent sur la pointe des pieds. Un véritable équilibre/ coexistence entre recherche et création mélodique / thématique instantanée est la marque de fabrique d’une conception universaliste de la musique improvisée libre où  l’auditeur se délecte tant de la musicalité profonde et de la connivence sincère que des plongées sonores. A l’heure où le nombre de trompettistes « improvisateurs libres » font florès (Evans, Wooley, Ho Bynum, Uhler, Hauzinger etc…), voici un album poétique, léger, rafraîchissant et subtilement musical. Ceux qui préfèrent quelque chose de plus « non idiomatique » impliquant Marc Charig, les deux albums NurNichtNur [KJU:]' et [kju:]', too, sont deux véritables merveilles hautement recommandables. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


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