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Chro201503

Chroniques de disques
Mars 2015

François TUSQUES Mirtha POZZI

Pablo CUECO

LE FOND DE L’AIR

improvising beings 31

 

Julien Palomo documente avec passion les multiples aspects de l’œuvre François Tusques, un pianiste pionnier du jazz libre sans concession dès les premières années soixante et qui ces dernières années s’est trouvé complètement délaissé par les organisateurs, médias, clubs, collègues etc… Il a trouvé en Julien Palomo un ardent supporter de sa sensibilité musicale et de son humour. Vouloir cadrer Tusques dans la scène improvisée et jazz contemporaine actuelle me semble aussi vain que stupide. On sent bien que trop d’incultes se permettent d’avoir un avis sur tout avant d’avoir vécu une expérience bien réelle dans cette aventure. Bien que issu organiquement de la pratique du jazz moderne tel qu’il était vécu à Paris vers la fin des années cinquante et durant les belles années soixante, François Tusques ne s’est pas contenté d’assumer l’explosion du « free-jazz », auquel il a contribué à l’avant-poste, mais son parcours a transcendé cette aventure musicale et l’a dépassé créativement. Contemporain des Han Bennink, von Schlippenbach, Brötzmann, Evan Parker, Paul Rutherford et Derek Bailey (etc…) qui ont prolongé les avancées afro-américaines en faisant évoluer l’interactivité au sein de la musique libre pour lui donner une identité nouvelle (européenne ??) avec réel un contenu esthético-politique, et contrairement à eux, Tusques s’est moins attaché à la création de formes radicalement nouvelles qu’à utiliser un matériau musical traditionnel, populaire, hors-champ du jazz moderne, pour servir la cause des travailleurs en lutte et de tous les laissés pour compte de la planète. C’est l’aventure de l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra avec Jo Maka, Adolf Winkler, Michel Marre, Guem, Sam Ateba, Carlos Andreu, … qui a inscrit sa trajectoire dans une multitude de lieux de lutte plutôt que dans les festivals de jazz, même d’avant-garde. Le nom même du groupe fait allusion à la danse, car sa musique était plongée dans des rythmes tirés de traditions musicales celtiques, africaines, caraïbes, etc.. rythmes souvent endiablés, surtout dans le feu de l’action. Plus qu’une musique de scène, l’Intercommunal était une musique de la vie et d’un combat social. C’est dans le prolongement de cette pratique de l’Intercommunal  que se situe ce très beau CD du Fonds de l’Air en compagnie des percussionnistes Mirtha Pozzi et Pablo Cueco. Bâtissant un substrat polyrythmique mouvant et riche au moyen d’instruments « manuels » (n’tama, bombo, tamboril pour Pozzi et zarb, berimbau, càjon, quijada pour Cueco), les deux percussionnistes laissent le champ libre à François Tusques pour tisser un remarquable tuilage polymodal sur la base de ces belles compositions. Il y a un Come Sunday pour se souvenir des grands mouvements syncrétiques du Duke qui ont ouvert, jadis, la voie à l’inspiration du pianiste. Et donc c’est un album puissamment ressenti par un pianiste inspiré et dont le style a acquis une cambrure très personnelle, une articulation jouée au plus fin de toutes les nuances pulsatives des trente doigts ici en activité. Dans la galaxie du jazz on trouve aujourd’hui (plus qu’hier) une quantité de pianistes au toucher mirifique, à la virtuosité confondante. Mais dans le domaine qui est le sien, François Tusques est un musicien unique et très attachant qui se distingue du tout venant et surtout, un artiste qui dégage une qualité humaine profonde. Après l’Etang Change en solo sur le même label, voici un très beau et rare trio.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Harry SOKAL –

Heiri KÄNZIG –

Martin VALIHORA

DEPART REFIRE

INTAKT

Orkhêstra

Harry Sokal : ts-ss / Heiri Känzig : b / Martin Valihora : dr

Harry SokalHeiri KänzigMartin Valihora ? Un jazz droit et sensible. Un jazz enjoué. De larges phrasés de ténor. Un batteur omniprésent, sportif. Toujours de la souplesse. Des îles trompeuses et Rollins en embuscade. Des lignes et des arrêtes tranchantes. Une caisse claire aiguisée. Et parfois une pépite : Bass Folk Song, inspiré duo contrebasse-batterie. Et des ballades à oublier. Une contrebasse bienveillante, audacieuse. Toujours à propos.

Sokal-Känzig-Valihora ? De biens sensuelles vibrations.

Luc BOUQUET 

Georg WISSELL /

Joker NIES

CORPUS CALLOSUM

ACHEULIAN HANDAXE HAHA 1301  

Le label du guitariste Hans Tammen a frappé fort ! Joker Nies, un expert de l’improvisation électronique « sérieuse » ou « véritable », a longtemps travaillé avec un autre saxophoniste alto de Cologne, le californien Jeffrey Morgan, dans l’excellent duo Pair’a Dice (Snake Eyes Random Acoustics et Near Vhana Ninth World). C’était durant les années nonante. Corpus Callosum nous fait entendre son évolution vers plus de nuances et de raffinements sonores en compagnie de Georg Wissell, un des meilleurs saxophonistes alto improvisateurs de la scène germanique, et sûrement européenne. Un langage audacieux et contemporain et une technique superlative. Cela ne se sait pas, Wissell joue très régulièrement avec Paul Lytton dans la collaboration la plus risquée du légendaire percussionniste. Treize vignettes aux titres latins scientifiques (Facialis, Opticus,  Callosum, Vestibulocochlearis, Vagus etc.) nous font découvrir les possibilités infinies des saxophones préparés de Wissell et l’invention sonique de Joker Nies. Ces deux-là partagent le temps et l’espace en improvisant par la tangente, l’ellipse, sans sacrifier aux formules et au dialogue téléphoné, ni à la virtuosité gratuite. Un équilibre précaire, une cohésion dans la discontinuité assumée, sans verbiage. Un duo original qui cultive la recherche vers l’inconnu ! Remarquable.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Michel DONEDA / Lê QUAN NINH

APLOMB

Vand’œuvre

Michel Doneda : saxophones soprano et sopranino ; Lê Quan Ninh : percussions

L’idée même de faire un disque doit paraître, au fond, assez étrange à Michel Doneda et Lê Quan Ninh. Le concept d’« œuvre » leur est étrangère, et celle de « produit » bien plus encore. Laisser une « trace » n’a guère de sens pour eux dont l’important se situe dans un hic et nunc fondamental, celui de leur action. D’autant que le médium disque gomme bien des aspects essentiels dans la perspective d’une entrée en résonance avec la recherche de ces activistes. L’écoute acousmatique d’un disque efface de facto le corps et la présence des instrumentistes. Plus « grave », les transitoires d’attaque, qui précisément se trouvent être l’un des objets d’intérêt des deux praticiens, ne peuvent être captés par les micros. En réalité, « Aplomb », en tant qu’objet CD et son contenu, est à aborder d’une manière non traditionnelle. Ne pas se laisser avoir en insérant la galette dans son lecteur : il ne s’agit pas d’une restitution la plus fidèle possible d’une séance d’improvisation ! Pas du tout. Il s’agit d’un autre objet sonore, non seulement parce qu’il sort des enceintes, mais surtout autre par l’écoute avec laquelle on l’investit. En ce sens, les écoutes de ces six plages sont littéralement inépuisables puisqu’à chacune de leur diffusion, l’état psychique dans lequel on se trouve,  et conséquemment l’écoute plus ou moins active que l’on provoquera, nous les rendront nécessairement encore et toujours autre. De ce point de vue, on rejoint précisément la philosophie de ces musiciens revenant sans cesse sur les mêmes terrains : sonder le silence ; vibrer avec lui, par lui ; révéler les potentialités infinis d’un son ; agir par l’improvisation, non pas réagir dans l’improvisation ; etc. Mais plutôt que de fort mal décrire l’esprit qui les anime, je revois à leur ouvrage respectif traitant de ce sujet : Miettes de Michel Doneda et Improviser librement, abécédaire d’une expérience (tous deux aux Éditions Mômeludies, collection « Entre-deux »). Quelques données factuelles, tout de même : six plages de trois à quinze minutes, un bon texte de pochette signé Lê Quan Ninh, des photographies minérales pour illustrer le tout. « Est-il bien ce disque ? » : une question qui n’a pas de sens, ou plutôt où chacun lui accordera son sens particulier. Nécessairement.

Ludovic FLORIN 

Isabelle CIRLA

Joël TROLONGE

SUITES INSOLITES

FRACTA

Isabelle Cirla : bcl / Joël Trolonge : b

Quel joli duo que celui-ci. Empli de teintes automnales. Sans choc mais avec tellement de charme.

Une contrebasse boisée, sensible, jamais frileuse, jamais orgueilleuse, entêtée, précise, lumineuse : voici Joël Trolonge.

Une clarinette basse boisée, aventureuse, profonde, jamais orgueilleuse, attentionnée, curieuse, fouineuse : voici Isabelle Cirla.

Ces deux-là ne se désunissent jamais. Ils sont décidés, inspirés, aiment Bach. Ils parcourent des royaumes gorgés de tendresse et de douceur. La musique ? Celle des automnes rêvés.

Luc BOUQUET

INVITES

En période de fêtes de fin d’année, on reçoit des invités pour se retrouver après une année bien remplie. Des invités ! Cela vient à l’esprit qu’il existe une tradition bien ancrée dans la musique improvisée d’accueillir ou d’inviter un troisième ou quatrième larron dans un groupe constitué pour un deuxième ou troisième set. Qu’il s’agisse d’un nouveau challenge et d’assumer son appétit d’improvisateur créateur avec un "risque" supplémentaire. Ou simplement faire preuve de courtoisie avec un camarade présent avec qui l’un d’entre eux a déjà une relation musicale. Quand ce n’est pas de se commettre avec un invité de marque, qui soit "fait monter le niveau" ou prouve que ceux qui invitent sont largement des alter-ego. Dans un univers artistique où une bonne partie des auditeurs et des critiques cultivent les références, c’est une manière de se constituer un C.V. appréciable. Il fut un temps lointain où les jazzmen US d’envergure ou « notoires » en tournée jouaient avec la fine fleur de la scène "locale" et les musiciens s’adaptaient. On pense à Han Bennink et Misha Mengelberg enregistrant le Last Date d’Eric Dolphy.

J’ai donc rassemblé quelques exemples d’invitations "sur disque" en m’attachant au simple bon sens du plaisir de l’écoute.

Paul LYTTON

& Nate WOOLEY

+ Ikue MORI &

Ken VANDERMARK

THE NOWS

CLEAN FEED CF260CD

Fantastique trompettiste et percussionniste hors-pair ! Mais ce qui rend le jeu de Nate Wooley intéressant et passionnant, c’est son expressivité sur les accents à contre-temps, le timbre volontairement saturé, ces notes tenues dans un growl indéterminé et cette articulation pleine de contrastes et d’aspérités. Semblant moins acrobatique et époustouflant que son ami Peter Evans, qui lui joue fréquemment avec Evan Parker, l’alter-ego du percussionniste, son travail n’en est pas moins tout autssi remarquable. Toujours sur le fil du rasoir, son jeu est tendu et s’envole dans plusieurs affects sonores presque divergents tout en poursuivant une construction obstinée. Il est suivi par l’imagination folle de Paul Lytton, virevoltante, aléatoire, basée sur un découpage décoiffant de la polyrythmie avec une logique imparable, mais surprenante. Les objets secoués, frottés, jetés,  les battements décomposés, accélérés, l’hésitation, le nonsense ludique, le souci extrême du détail et de la diversification des frappes jusqu’à l’absurde, rendues semi muettes en raison de l’encombrement des caisses par les objets (ressorts, blocks, boîtes, grattoirs, métaux, tubes etc..), tout contribue à créer le mouvement, un mouvement qui repose non pas sur des points d’appui, mais dans l’espace, la lévitation. La gestuelle se fait ténue lorsque le souffle s’immobilise dans le grain de l’air pressé au ralenti. Ces deux personnalités focalisent communément leur recherche sonore sur à travers un sens aigu du rythme. Une conscience / expérience exceptionnelle de toutes les permutations possibles des pulsations    La dynamique du son est au centre des préoccupations et la musique développe un autre univers que celui du Trio avec Barry Guy et Evan Parker. Sur deux morceaux chacun, l’électronique millimétrée d’Ikue Mori et le souffle charnu de  Ken Vandermark s’ajoutent au Stone (NYC) et au Hideout (Chicago) respectivement. On rencontre Nate Wooley dans une multitude de projets, mais Lytton se concentre soit sur le trio avec Parker et Guy et ses ramifications ou dans ce super duo avec Nate Wooley. On lui connaît encore une association avec le brillant saxophoniste Georg Wissell. Mais ces trois commitments sont essentiels et Paul Lytton n’a jamais eu besoin de s’éparpiller pour exister. Ayant toujours été fasciné par la trompette, et on lui a connu des épisodes remarquables avec Kenny Wheeler, Marc Charig et Toshinori Kondo, Lytton a trouvé chez Nate Wooley un interlocuteur parfait. Et il semble bien que dans ces échanges qu’éclot de la manière la plus convaincante, la vision originale, vivante et acérée de l’embouchure de ce trompettiste amplifié. Elle est mise en valeur par le sens de l’épure du percussionniste, du genre à faire quatre choses à la fois mais sans jamais encombrer l’espace sonore, et par sa capacité à réorienter le discours au départ d’un simple incident, comme s’il tirait son inspiration des accidents de son propre jeu. Ce n’est pas leur premier disque, mais on trouve dans The Nowsune dimension à la fois chercheuse, insaisissable et majestueuse. A suivre absolument, après creak 33 (Psi) the Seventh Storey Mountain (avec David Grubbs, Important Records), Paul Lytton – Nate Wooley (Lp Broken Research) et Six Feet Under (avec Christian Weber, No Business), les 35 minutes de Free Will Free Won’t live at The Stone synthétisent et résument tout ce que ce duo fantastique a à nous donner. La première écoute terminée, on en jetterait les autres disques. A l’époque du vinyle, cet unique set de concert aurait fait un imparable album dans les catalogues Incus ou Po Torch, une merveille entre The London Concert et Live at The Unity Theatre ou à côté de the Was it Me et de The Last Supper.  Dans ce Free Will, leur histoire se métamorphose dans des permutations insoupçonnées créées par leur sens inné et ingénu de l’improvisation et la magie de leurs techniques alternatives. Avec le format du cédé, on a droit à un concert complet et l’intérêt de leur duo est qu’il s’ouvre à d’autres artistes en remettant en cause toutes les données et la dynamique de leurs échanges. Les boucles soniques colorées d’Ikue Mori tournoient dans le champ auditif, cernées par les effets des pistons et la pression des lèvres sur une colonne d’air saturée dans le diaphragme du haut parleur de l’ampli.  L’électronique trace des giclées qui se meuvent avec grâce dans le spectre sonore alors que les frappes du percussionniste feignent l’hésitation. Dans ce contexte, le jeu haché, sifflant et vrombissant de Wooley avec les sourdines qui en découle est une pièce d’anthologie. S’établit un trilogue remarquable où accents, libres contrepoints, éclats, tensions, grondements, ponctuations, se diffusent sans arrière-pensée comme une dérive assumée. Faisant suite au tour de force – manifeste de Free Will Free Won’t, sa réplique sur le CD 2 (live à Chicago), où le déroulement et la stratégie est remise entièrement à plat, se régénère au point que la musique du duo ne sonne vraiment pas pareil d’un disque à l’autre (Men Caught Staring). Les autres séquences en trio témoignent de la capacité de créer de nouveaux équilibres, quelque soit le style de l’invité, ici un Vandermark « plus jazz ». Celui-ci a fort heureusement bonifié son jeu à la clarinette basse au point de vue de l’articulation et de la maîtrise du son,  libérant réellement une émotion véritable. Lorsque j’avais découvert KV jouant de la clarinette basse à la fin des années nonante, son jeu semblait en deçà de ce lui de ses partenaires (Hamid Drake dans DKV « Baraka » ou Lytton dans les English Suites/ Wobbly Rail),  maintenant, il impressionne tout autant que Rudi Mahall ou Paul Dunmall. Donc un double cédé très stimulant avec trois univers différents en fonction des personnalités musicales impliquées. La pratique de la musique libre n’a pas de frontières pour les musiciens, seulement pour les exégètes des signes.

Rodrigo AMADO MOTION TRIO

& Peter EVANS

THE FREEDOM PRINCIPLE

No Business NBRCD 067

dist. Improjazz

Piero BITTOLO BON‘S LACUS AMOENUS

THE SAUNA SESSION

Long Song Records

LSRCD 132/2014

avec Peter Evans.

Deux cédés featuring Peter Evans coup sur coup en compagnie de groupes de l’Europe du Sud, au free-jazz aussi différents qu’il est possible. Rodrigo Amado est un puriste du sax ténor lié au jazz libre afro-américain avec un jeu un brin staccato qui évoque les idées de Roscoe Mitchell et les Dewey Redman  et Frank Lowe de notre prime jeunesse. Il a un cœur gros comme ça et trace sérieusement un sillon fertile avec une belle méthode et une émotion engagée et sincère.  Le batteur Gabriel Ferrandini et le violoncelliste Miguel Mira forment avec lui le Motion trio, le violoncelle étant joué principalement en pizzicato. Piero Bittolo Bon, lui, joue du sax alto et du « mighty contrabass dubstep pocket reed trumpet » ce qui fera dire à certains que c’est un rigolo, chose que confirmerait la pochette style bédé potache en trois couleurs. Lacus Amoenus est un groupe free-jazz relativement punk qui ne se prend pas au sérieux avec le guitariste Simone Massaron (electric et acoustic guitars, fretless guitar, lapsteel guitar, effects), Glauco Benedetti au tuba, le batteur Tommaso Capellato et Peter Evans, crédité trompette et piccolo trumpet. Quand on tend l’oreille, Bittolo Bon est un sérieux client qui a une bonne culture pratique du jazz. Le groupe dépote et déménage avec ou sans clin d’oeil avec une réelle efficacité.

The Freedom Principle a l’avantage de laisser toute la latitude à Peter Evans pour nous esbaudir de la plus musicale des façons. C’est à mon avis, du point de vue de la créativité du trompettiste, une situation plus ouverte que celle du MOPDTK, groupe avec lequel Evans a pas mal enregistré et qui se consacre aux compositions entre free et « bop » du bassiste Moppa Elliott dans une optique assez sarcastique-fun. (avec Jon Irabagon, Elliott et Kevin Shea). Comme les cd’s auto produits de Peter Evans (label More Is More) ne sont pas aisés à se procurer, on ne reniera pas le plaisir intense de parcourir les slaloms pyrotechniques du trompettiste et leur grande musicalité / complexité émaillés d'accidents de parcours imprévisibles. On peut difficilement comparer un tel phénomène et son style est absolument unique en son genre. Cette technique hallucinante est à la hauteur d’une imagination inventive. D’ailleurs, durant l’improvisation de Shadows, Amado joue une manière de riff, ressassant des sons bien timbrés en boucle sur un motif de deux notes, laissant le champ libre à son invité. Dans Pepper Packed, où le trio prend l’initiative, Evans termine sobrement avec une seule note en wah - wah et un effet de sourdine. En ce qui concerne Amado, j’aime particulièrement le cheminement de son improvisation dans le premier morceau de 26 minutes qui donne son titre à l’album où il travaille un motif épuré fait de riches intervalles avec une sonorité chaleureuse et une belle détermination un peu monastique. Il se conquiert une belle liberté et finalement, c’est un bon disque.  

Le projet Lacus Amoenus est un croisement entre une approche  savante et éduquée du jazz libre (PB Bon et Evans) et un esprit punk (la guitare de Massaron) où le côté parfois noise du trompettiste trouve un exutoire. Onze morceaux où on ne se prend pas au sérieux tout en jouant et dans lesquels Evans s’intègre parfaitement. Les titres sont à coucher dehors mai la musique est vraiment bonne et la capacité à jouer « lisible » et efficace du batteur et du guitariste apporte une dynamique bienvenue. Des changements fréquents de registre et de rythmique et l’utilisation intelligente des effets stimulent l’écoute et l’attention, mettant en valeur la présence de Peter Evans. Il y fait son travail avec la plus haute conscience musicale enrichissant chaque séquence où il intervient par des nuances toujours renouvelées et des idées remarquables comme ce beau duo guitare acoustique et trompette. Excellent : un beau travail collectif ! Et Evans se révèle l’héritier le plus sérieux de Booker Little, Kenny Wheeler et du Toshinori Kondo de 79/80/81 et un des musiciens les plus originaux d’aujourd’hui.

UDU CALLS

featuring William Parker.

THE VANCOUVER TAPES

Long Song Records

LSRCD 135/2014

Image très floue sur la pochette (peinture ??), enregistrement à Vancouver en 1999, nom de groupe improbable. Les titres : Subterranean Streams of ConsciousnessShadows of the NightUn motto dans le texte de pochette : My Roots are in my record player. Ne vous fiez pas aux apparences, William Parker joue ici avec deux outsiders respectables du jazz libre européen en apportant toutes les couleurs requises (flûtes) : le batteur Tiziano Tononi auteur de la longue suite de 42 minutes de Streams et de Shadows et son acolyte de toujours, le saxophoniste Daniele Cavallanti. Superbe, épique, intense et du point de vue du saxophone ténor, de haute volée. Quant au sax baryton, c’est vraiment du solide ! William Parker a souvent joué avec les regrettés Glenn Spearman, David S Ware et Fred Anderson, sans oublier Edward Kidd Jordan. Cavallanti tient la comparaison à son avantage : son abattage et l’articulation de son jeu s’imposent naturellement. L’enregistrement n’est sans soute pas idéal, mais la qualité de la musique jouée est indubitable. Quand Tononi empoigne ses congas, on entend assez clairement la basse de Parker vrombir et tressauter d’aise dans ses grands écarts africains. Il y a une réelle dimension africaine et caraïbe dans leur musique libérée des carcans du jazz de festival bien-comme-il faut. Une authentique célébration du rythme et de la frénésie de la musique afro-américaine  des Coltrane, Blackwell, Redman, Cherry. Complete Communion. Des types avec un tel métier pourraient se contenter de faire du jazz rondouillard pour magazine cucul et sillonner tous les festivals bien-pensants. Ils ont choisi une voie authentique, engagée et difficile (tenir la scène avec un morceau de quarante minutes !) dans une musique mouvante qui se réfère à la Great Black Music militante. Et qui se teinte d’orientalisme dans la deuxième partie (Shadows of the Night, 33 :31) avec le ney de William Parker (ou Cavallanti ?) et le tabla de Tononi, pour retrouver ensuite des accents africains inédits. Malgré la durée en dizaines de minutes, le temps passe très agréablement. C’est un peu dommage que le son de l’enregistrement n’est pas tout à fait à la hauteur, surtout pour pouvoir goûter l’interaction batterie et basse, mais suffisant pour que le plaisir de la découverte reste intact. Cavallanti évoque un penchant rollinsien avec une puissance et un mordant qui ne trompent pas. Et finit par évoquer Albert Ayler le plus simplement du monde dans l’esprit de la fameuse suite de Don Cherry. C’est dire ! Remarquable.

François TUSQUES Françoise TOULLEC

Eric ZINMAN

LAISSEZ L'ESPRIT DIVAGUER

studio 234

dist. Improjazz

Enfin pour la bonne bouche, un production du pianiste Eric Zinman (du Massassuchetts), où dans un double cédé du label studio 234 "Laissez l'esprit divaguer" (en français dans le texte), le pianiste pionnier du free-jazz hexagonal François Tusques rencontre successivement la pianiste Françoise Toullec et Zinman lui - même. Un enregistrement réalisé à France - Musique par Anne Montaron et une rencontre chez le réparateur de pianos Fred Mudge où les deux pianistes se partagent alternativement un "9ft Concert Grande Mason Hamlin and a 1880's 85 notes 7ft Steinway A". Goutte à goutte, par vagues ou en perlées, avec le bruissement des préparations, dodécaphonismes ou bartoquées, anguleux ou arpégiés, voici chaque fois deux pianistes qui s'invitent l'un (ou l'une) à l'autre dans une belle synthèse / symbiose / communion. C'est en tout point remarquable, car il y a très peu d'occasions enregistrées où des pianistes vraiment intéressants jouent en tandem. On connaît les duos d'Alex Schlippenbach et Aki Takase ou ceux d'Howard Riley et Keith Tippett. le titre Laissez l'esprit divaguer suggère que les musiciens ont laissé venir naturellement les choses et tirer parti à la fois des instruments et de leurs spécificités musicales respectives. Outre le fait qu'ils partagent un prénom dans les deux genres de la langue française, Françoise Toullec a un sérieux parcours dans la musique contemporaine et François Tusques a travaillé le piano préparé dans l'improvisation à une époque où c'était peu courant dans le jazz libre. En outre les deux pianistes voulaient se rencontrer pour partager leurs musiques et leurs émotions. Une fontaine de jouvence... pi-Ann'-eau ou pie à nô, ou Pi-anneau ! Je fais mon François Tusques! J'aime particulièrement les sons de leur rencontre (2007 , déjà !). Avec Eric Zinman, c'est la face cachée du jazz qui est sollicitée. L'esprit des pianistes new yorkais soutenus par le label Chiaroscuro de Hank O'Neal, comme l'inclassable Dave MC Kenna où rode l'esprit de leur inventeur à tous, le génial Earl Hines. La pochette est ornée d'une belle toile de Linda Clave. Je m'arrête pour souper des restes des invités et aussi pour goûter de cette belle musique de claviers en toute quiétude sans devoir agiter mon clavier virtuel. 

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Guylaine COSSERON – Xavier CHARLES – Frédéric BLONDY

Rhrr…

Guylaine Cosseron : v / Xavier Charles : cl / Frédéric Blondy : p

C’est un disque dans lequel souffle le secret. On énoncera les résonnances, les cliquetis, les râles, l’écho, la tension, l’abandon et on ne sera pas plus avancé. Car le secret réside, précisément, dans l’alchimie du trio. La voix de Guylaine Cosseron ne prend pas les chemins habituels de l’impro. C’est une voix qui a cherché, qui a fouillé toutes les entrailles du son. C’est une voix qui refuse les codes. C’est une voix-brindille. Une voix qui gravite, égrène un chant glacé mais jamais glaçant. C’est une voix-guide qui n’a pas peur de devenir chant. C’est une voix singulière. On l’écoutera souvent et il y a peu de chance que l’on s’en lasse. Surtout : c’est une voix qui n’a pas encore tout dit.

Xavier Charles et Frédéric Blondy, on connait. On est rarement déçus. Ici, ils modulent, carillonnent, ensorcèlent, offrent écrin doré à leur chanteuse. Ils ont parfois l’esprit guerrier.  Eux aussi fouillent, guident, s’enroulent, vibrent. Ils sont d’une présence rare.

L’oreille du chroniqueur regorge d’improvisation, de concerts, de CD’s. L’oreille du chroniqueur, souvent, se lasse. L’oreille du chroniqueur attend le miracle. L’oreille du chroniqueur croit au Père Noël. Et ici, le chroniqueur perçoit une vraie Présence, une vraie Intention. Il regrette une fin abrupte, sans doute obligée par la technique digitale. A l’arrivée, le chroniqueur n’a d’autre choix que d’informer le lecteur : celui-là, ne passez pas à côté.

Luc BOUQUET

Lindsay COOPER

RARITIES VOLUME 1 & 2

ReR LC2/3

rermegacorp@dial.pipex.com

                  Née en 1951, Lindsay Cooper est décédée le 18 septembre 2013 des suites d’une sclérose en plaques qui s’est développée à partir des années 90. Est-il utile de rappeler qu’elle fut l’un des membres les plus créatifs du groupe Henry Cow, venue en remplacement de Geoff Leigh aux côtés de Chris Cutler, Fred Frith, Tim Hodgkinson, John Greaves. Mais, bien évidemment, sa carrière ne s’arrêta pas au moment de la dissolution du groupe en 1978. Elle enregistrera ainsi deux cassettes éditées en tirage limité sur deux labels indépendants, "Outtakes for other occasions", musique extraite de la pièce "The Execution" sur No Man’s land, et "The Small Screen", des chansons pour des court-métrages produits par Channel 4, sur Sync Pulse ; ces cassettes étaient réservées aux souscripteurs, ce qui, en plus du support utilisé, justifie sa rareté actuelle. Elle enregistrera également une pièce lors du festival Angelica de Bologne en 1992, et l’on retrouvera la saxophoniste /  bassoniste sur une compilation No Man’s Land en 1987, aux côtés d’Alfred Harth, Elvira Plenar et Anne Marie Roelofs. Ces différentes pièces constituent le premier disque.

Le volume deux laisse la part belle à un trio qui a pu malheureusement passé inaperçu ; le trio Trabant fut, avec Père Ubu, la formation la plus stable que Lindsay Cooper ait fréquenté. Autour de son basson et de son sopranino gravitaient la voix d’un Phil Minton impérial et les multiples instruments déployés par le touche à tout Alfred Harth. Le groupe enregistra un seul album sur FMP ("State of Volgograd" – FMP CD 57 - 1994), et ce cd propose un extrait d’un concert enregistré à Strasbourg, dans le cadre du festival Musica en 1991). Le groupe nous dévoile en un peu plus d’une demi-heure une cohésion exemplaire, une écoute et une entente parfaite, chacun apportant au moment opportun la touche qui lie l’ensemble. Magnifique.

"Pictures from an exhibition" qui suit reprend la musique publiée sur un 45 tours une face publié avec l’album Rags, toujours édité uniquement pour les souscripteurs. Vient ensuite "In the dark year" qui figurait sur le maxi 45 tours "The last Nightingale", un album édité pour venir en aide aux mineurs britanniques alors en grève (1984) et qui seront laminés par l’exécrable Thatcher. Lindsay Cooper est rejointe par Chris Cutler, Bill Gilonis et la voix révoltée de Robert Wyatt. Un inédit en piano solo parfois proche de Satie mais aussi de Schlippenbach, un titre extrait de "Winter Comes Home" (David Thomas & the Pedestrians) complètent cet album, qui se termine par un titre gravé sur le premier Ré Records Quarterly Magazine, une formidable collection de textes et de musique sur vinyle parue à partir de l’année 1985. Cette courte pièce permet d’entendre le trombone de Conny Bauer aux côtés des amis de toujours, Cutler, Potter, Gilonis.

Cette anthologie en forme d’hommage est bien entendu nécessaire, même pour ceux qui possèdent ces cassettes poussiéreuses ou ce 45 tours un peu usé, ne serait ce que pour le Trio Trabant A Roma, et visuellement, pour les textes publiés dans le livret, signés Chris Cutler, Sally Potter, Tim Hodgkinson, David Thomas, Kate Westbrook.

Philippe RENAUD

Trios d’automne… pour réchauffer l’hiver!

Du trio classique avec piano – contrebasse à l’original trompette – guitare, en passant par saxophone – contrebasse et saxophone – Fender, quatre fois trois musiciens avec, comme seul instrument commun, la batterie.

Neil COWLEY TRIO

TOUCH AND FLEE

NAIM JAZZ RECORDS NAIMCD206

Neil Cowley (p), Rex Horan (b) et Evan Jenkins (d).

Sortie en septembre 2014

Précoce, Neil Cowley commence par une carrière de concertiste classique, mais au début des années quatre-vingts dix, il s’oriente vers la soul, le funk et le jazz-rock. A partir de 2002 Cowley se tourne vers la musique électronique downtempo : c’est d’abord le duo Fragile State, en compagnie du DJ Ben Mynott, puis, en 2006, Soundcastles, sous le nom Pretz. La même année il crée le Neil Cowley Trio avec Rex Horan à la contrebasse et Evan Jenkins à la batterie. En parallèle Cowley accompagne et enregistre avec les chanteuses de variétéAdeleEmeli SandéBirdy etc.

Depuis sa création, le Neil Cowley Trio publie un disque tous les deux ans et Touch and Flee et son cinquième album, sorti chez Naïm en septembre 2014. Les neufs compositions – concises et denses – sont signées Cowley.

A part quelques effets discrets de synthétiseur dans "Mission", Touch and Flee est acoustique. L’influence de la pop est tangible dans l’approche mélodique : des ritournelles délicates ("Kneel Down", "Bryce"), minimalistes ("Queen"), qui contrastent avec les motifs sourds de la main gauche du pianiste, de la contrebasse et de la batterie. Quant à l’électro, il est présent dans le traitement rythmique : ostinatos presque mécaniques ("Kneel Down"), tourneries répétitives ("Sparkling"), boucles imbriquées ("Couch Slouch"), roulements serrés de la batterie ("Queen")… Cowley met à profit une indépendance des mains peu commune : sa main gauche – rythmique plutôt qu’harmonique – fait corps avec la contrebasse et la batterie, tandis que la main droite joue volontiers des mélodies élégantes, aigues et cristallines. Horan est un peu l’électron libre du trio qui tantôt renforce l’impact rythmique d’un rif sourd, tantôt promène ses lignes souples et sinueuses au-dessus de la mêlée. Jenkins est un alliage de jeu binaire, mat et rapide, typiquement rock, et de légèreté entre pop et jazz, mais toujours ramassé et tendu.

Avec son esprit pop jazz, ses mélodies astucieuses et ses rythmes irrésistibles, Touch and Flee a tous les atouts pour plaire, d’autant plus que le Neil Cowley Trio possède une sonorité séduisante.

Bob HATTEAU


 

Paul ROGERS,

Robin FINCKER

Fabien DUSCOMBS

WHAHAY

Mr Morezon / 009

Robin Fincker (ts, cl), Paul Rogers (b) et Fabien Duscombs (d).

Sortie en octobre 2014

Le contrebassiste Paul Rogers s’est fait remarquer dès le début des années soixante-dix dans les formations d’Elton DeanEvan ParkerKenny WheelerTony Levin… En 1986, Rogers intègre le quartet Mujician de Keith Tippett, puis s’installe à New-York, le temps d’accompagner Gerry HemingwayDon ByronTim Berne… De retour en Europe, Rogers rejoint Equip’Out de Pip Pyle avec Dean et Sophia Domancich, puis s’installe en France dans les années quatre-vingts dix. En 2012, il forme un trio avec Robin Fincker et Fabien Duscombs pour créer une suite musicale autour de l’œuvre de Charles Mingus.

Whahay évoque les onomatopées qui émaillent les interventions de Mingus. Le disque, enregistré par Gérard de Haro aux Studios La Buissonne, sort en octobre 2014 sur le label du collectif toulousain Freddy Morezon’. Toutes les compositions sont signées Mingus : "Better Git It In Your Soul", "Bird Calls" et "Goodbye Pork Pie Hat" sont reprises – entre autres – de Mingus Ah Um (1959), "Jump Monk" et "Work Song" sortent de Mingus at the Bohemia (1955), "Pithecanthropus Erectus" et "Reincarnation of a Lovebird" proviennent des albums éponymes (respectivement 1956 et 1960), "Ecclusiastics" est tiré de Oh Yeah (1962), quant à "Canon", sans doute moins connu, il vient de Mingus Moves (1973).

Avec trois musiciens qui sillonnent l’avant-garde européenne depuis autant d’années, une relecture du répertoire de Mingus ne peut qu’être non conformiste. Whahay, c’est d’abord une matière sonore compacte, franche et naturelle. Le parti-pris acoustique et le format en trio donnent une sonorité chaude, renforcée par l’instrumentation : clarinette ou saxophone ténor, contrebasse (avec sept cordes qui la font sonner parfois comme un violoncelle, "Ecclusiastics" et batterie. Même s’ils sont souvent cités en filigrane dans les développements ("Better Git It In Your Soul" dans le chorus du ténor) les mélodies de Mingus ne servent que de prétexte aux improvisations souvent débridées du trio ("Pithecanthropus Erectus"). Après l’exposition du thème, la structure des morceaux évolue au grès des idées : dans "Work Song" Rogers prend un chorus stupéfiant à l’archet, dans lequel les contrepoints de Johann Sebastian Bach côtoient les cris aylériens, en pizzicato il croise le gros son ample et la tessiture de sa contrebasse pour jouer des solos particulièrement savoureux ("Jump Monk") ; "Canon" donne à Duscombs l’occasion de faire les quatre cent coups sur ses peaux, d’une série de cliquetis nuancés à des roulements furieux encouragés par un unisson tendu de la contrebasse et du ténor ;  La clarinette de Fincker se montre apaisée et sensuelle dans "Goodbye Pork Pie Hat", tandis que le ténor passe d’une ligne délicate ("Reincarnation of a Lovebird") à des hurlements sauvages ("Pithecanthropus Erectus")… Sans la contrainte du temps, Fincker – Rogers – Duscombs doivent pouvoir laisser libre-court à leur imagination fertile et, l’écoute de Whahay laisse présumer que leurs concerts doivent valoir le déplacement !

Whahay a beau taquiner la musique contemporaine ("Reincarnation of a Lovebird"), s’encanailler avec le rock ("Bird Calls"), voire flirter avec la musique indienne ("Goodbye Pork Pie Hat"), le disque s’inscrit clairement dans la lignée free.

Jozef DUMOULIN & THE RED HILL ORCHESTRA

TRUST

YOLK RECORDS

Ellery Eskelin (ts), Jozef Dumoulin (kbd) et Dan Weiss (d)

Sortie en novembre 2014

Au début des années quatre-vingts dix Jozef Dumoulin découvre le jazz et s’inscrit au Conservatoire Royal de Bruxelles dans les classes de Diederik Wissels et Nathalie Loriers. Il suit ensuite pendant deux ans les cours de John Taylor au Musikhochschule de Cologne. Dans les années deux mille, Dumoulin se partage entre le piano – Mogno avec la chanteuse Barbara Wiernik – et le Fender Rhodes – Magik Malik, Octurn, Benzine, Reggie Washington… Installé à Paris depuis 2006, il enregistre trois disques pour le label Bee Jazz :Trees Are Always Right avec Lidlboj, Rainbow Body avec un trio constitué de Trevor Dunn et Eric Thielemans et A Fender Rhodes Solo. Dumoulin joue également avec Benoît DelbecqNelson VerasJérôme Sabbagh… En 2013, Le French – American Jazz Exchange (FAJE) lui octroie des fonds pour monter un projet avec Ellery Eskelin et Dan Weiss : c’est The Red Hill Orchestra qui sort Trust sur le label Yolk en novembre 2014.

Dumoulin a composé neuf des douze thèmes de Trust, "Now that I have a Human Body" est un intermède en duo avec Eskelin et Dumoulin, tandis que les deux derniers sont des improvisations collectives. Pas d’unité de temps pour The Red Hill Orchestra : les morceaux durent d’une minute treize, « Sleeping Warriors », à dix minutes seize, « The Gate ». Pas d’unité harmonique pour The Red Hill Orchestra : fonds sonores synthétiques ("M") et motifs mélodiques dissonants ("Up And Down") se partagent la partition. En revanche, l’unité d’atmosphère, c’est le truc du Red Hill Orchestra…

Le Fender, mystérieux et lointain ("Sea Green"), voire spatial ("Inner White"), évoque  souvent la science-fiction ("Lord Blue Throat"). Au milieu des nappes électro et des effets bruitistes (fritures dans " M"), Dumoulin joue des motifs de basse sourds et entraînants ("The Gate") et déroule des lignes arpégées cristallines ("Sea Green"), mais semble surtout concentré sur le climat sonore de chacun des morceaux. Son feutré et souffle omniprésent, le son d’Eskelin renforce l’ambiance énigmatique du trio. Ses lignes courtes à la fois dissonantes, fragiles et mélodieuses ("Water Bears"), passent aussi d’un minimalisme délicat presqu’abstrait ("Inner White") à un intimisme chaleureux ("M"), puis à un développement free ("The Gate"). Eskelin se fait également solennel et majestueux, à la Charles Lloyd de Lift Every Voice, dans "Said A Blade Of Grass". Weiss est le garant du côté terrien du trio : un son franc et mat ("Inner White"), des lignes claires et régulières ("Water Bears"), des roulements secs et vifs ("All the Dragons in our Lives"), des rim shot percussifs ardents ("Sea Green"), des cymbales d’une subtilité à toute épreuve ("M"), des rifs dansants ("Said A Blade Of Grass"), un jeu charnel et chantant ("Up and Down")…

De Trust se dégage souvent une ambiance cinématographique, faites de textures aériennes soutenues par une rythmique tendue. Dumoulin, Eskelin et Weiss jouent une musique incontestablement différente, qui excite la curiosité.

 

Ron MILES

CIRCUIT RIDER

Yellowbird – yeb7745-2

Ron Miles (bg), Bill Frisell (g) et Brian Blade (d).

Sortie en décembre 2014

 

Ron Miles se met sérieusement à la musique quand il intègre la Denver East High School au milieu des années soixante-dix. Il poursuit ensuite ses études à l’Université de Denver, puis à la Manhattan School of Music. De retour à Denver à la fin des années quatre-vingt, le trompettiste et cornettiste joue dans l’orchestre de Mercer Ellington, enregistre, entre autres, avec le saxophoniste Fred Hess ou le guitariste Bill Frisell, compte une dizaine de disques en leader et enseigne également à la Metropolitan State University of Denver.

En compagnie de Frisell et du batteur Brian Blade, Miles enregistre Quiver chez Yellowbird, en 2012. Le trio revient sur disque en décembre 2014, avec Circuit Rider toujours publié sur le label d’Enja, Yellowbird.

Au programme de Circuit Rider : cinq compositions signées Miles, deux thèmes de Charles Mingus, "Jive Five Floor Four", un thème peu repris, écrit en  1974, et "Reincarnation Of A  Lovebird" de l’album éponyme (1960), et un morceau de Jimmy Giuffre, "Two Kind Of Blues", qui figure sur le célèbre Jimmy Giuffre 3 (1957).

Cornet, guitare électrique et batterie : le format est rare… Dans un genre plutôt free, il y a bien le remarquable i.overdrive trio de Rémi GaudillatPhilippe Giordiani et Bruno Tocanne, voire Tomas Fujiwara avec Ralph Alessi et Brandon Seabrook, ou, plus proche du rock, Nils Petter Molvaer,  Stian Westerhus et Erland Dahlen… Mais, dans tous les cas, ce n’est pas une formule qui court les scènes…

La pâte sonore de Circuit Rider est d’une grande homogénéité : sonorité claire, timbre ouvert, note précise, Miles évolue volontiers dans le registre medium aigu du cornet et joue mezzo forte (« Comma ») ; suites d’accords discrets, rifs légers et entraînants, motifs élégants, Frisell fait sonner sa guitare électrique quasiment comme une guitare acoustique (« The Flesh Is Weak ») ; un savant entrelacs rythmique, des lignes mélodieuses, un foisonnement de percussions, une finesse et une variété de frappes impressionnantes, Blade privilégie lui-aussi le son naturel de sa batterie ("Jive Five Floor Four"). Dans la plupart des morceaux, Blade assure la pulsation et maintient le trio sous tension, tandis que Frisell alterne unissons ou contre - chants et accompagnements sobres. Dans cet écrin de luxe, Miles n’a plus qu’à développer tranquillement son propos ("Reincarnation of a Lovebird")... Les interactions en contrepoints de "Circuit Rider", les touches bluesy et le balancement de "Two Kind Of Blue" et les échanges élégants de "Reincarnation of a Lovebird" montrent que le trio n’a pas encore fini de tout raconter.

Circuit Rider est un disque moderne et sérieux, joué par des musiciens qui oscillent entre discussions à bâton rompu et introspection.

Bob HATTEAU 

John HEBERT TRIO

FLOODSTAGE

Clean Feed

Orkhêstra

John Hébert : b / Benoit Delbecq : p-synt / Gerald Cleaver : dr

On savait les trios de Paul Bley, experts en vagabondage. On savait depuis Spiritual Lover (Clean Feed) que le trio de John Hébert pouvait atteindre les mêmes niveaux. Ici, Floodstage confirme la bonne nouvelle et pousse un peu plus loin le bouchon des beautés dévoilées.  Et l’on cherche ce qui fait la singularité d’un tel trio. Ici, les espaces s’entourent de mystère, la gravité est fuyante, le jazz n’assomme plus ses règles mais admet la déviance. Cette musique aime la courbe, la rondeur, le sentiment. Il y a de la sagesse et des périphéries rejoignant le cercle. Il y a ces traces, ces solos qui viennent de loin. Il y a la justesse de tous. Il y a ce balancement, signe de bonheur et félicité. Il y a un trio qui creuse la matière, ne se lasse pas d’en dévoiler l’émoi. Et voici donc John Hébert, Benoit Delbecq et Gerald Cleavertouchés par des grâces spontanées. Les filtres de l’alchimiste sont inutiles ici, la nature profonde des musiciens, à elle seule, suffit.

Luc BOUQUET

Michael DENHOFF, Ulrich PHILLIPP

Jörg FISCHER

TRIO IMPROVISATIONS FOR CAMPANULA , BASS & PERCUSSION

sporeprint 1408-3 (a/b) 2CD

dist. Improjazz

Quand vous lisez le nom du contrebassiste Ulrich Phillip sur un cd de musique improvisée, vous pouvez être sûrs qu’il s’agit de musique de haut niveau et qu’il y a quelque chose de spécial, une approche qui transcende et dépasse la lingua franca de l’improvisation libre. Michael Denhoff, aussi compositeur contemporain, joue principalement du violoncelle « campanula » créé par le luthier Helmut Bleffert

(http://www.bleffert.eu/html/the_campanula.html). Il s’agit d’un violoncelle auquel on a jouté seize cordes sympathiques. Le nom de l’instrument se réfère à  la fleur du même nom. Produit par l’excellent percussionniste Jörg Fischer (qui a aussi enregistré avec Peter Brötzmann pour le label NotTwo), ces Trio improvisations développent une superbe interaction entre une percussion aérée et colorée avec subtilité et deux instruments à cordes frottées qui nous font entendre le grain délicat et les chatoiements du travail minutieux à l’archet de ces deux orfèvres que sont Ulrich Philipp et Michael Denhoff. Uli Philipp a un des plus beaux coups d’archets de la musique improvisée et est aussi un explorateur sonore remarquable. Il est sûrement un des cordistes les plus appropriés pour jouer et improviser avec Michael Denhoff et son instrument très particulier. Les couleurs et nuances pleines d’harmoniques que ce très remarquable musicien obtient, grâce à l’action des cordes sympathiques, confère une aura féérique à la musique du trio. La campanula est un instrument idéal pour l’atmosphère de la musique de chambre. Jörg Fischer traduit cette approche à merveille par des sonorités choisies et un sens de l’espace remarquable. J’ai écouté les deux cédés sans me lasser et il serait vain de vouloir décrire le déroulement des pièces tant la musique surprend et coule de source. Les trois musiciens prennent le temps d’y développer de belles idées avec une richesse sonore somptueuse, jouant « lentement » en y incluant la vitesse de manière subtile. Un titre s‘intitule FreMuCo et fait référence au label et au collectif Free Music Communion des premières années 80, dont le contrebassiste Torsten Müller fut un membre actif.  Ce label FreMuCo n’est même pas listé dans la galaxie des labels du site http://www.efi.group.shef.ac.uk. Il a fort à parier que ce sera le cas de Sporeprint, si trop peu d’entre nous ne cherche à les écouter. Sporeprint a aussi publié Free Music on a Summer Evening du trio du trompettiste Marc Charig avec Jörg Fischer et le contrebassiste Georg Wolf, celui-ci ayant aussi enregistré en duo avec Ulli Phillipp (Tensid Nur Nicht Nur). Une petite merveille à dénicher via Improjazz.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Daniel ERDMANN – Christophe MARGUET

TOGETHER, TOGETHER

Abalone

Daniel Erdmann : ts / Christophe Marguet : dr

De fins colliers. Des souffles fins. De fins balais. Un jazz qui ne s’ignore pas. Qui ne peut s’ignorer. Un désir de n’être que soi-même. Un désir de ne pas encombrer. Quelques phrasés vertigineux. Quelque fleur d’Afrique. Quelque vaudou tambour. Quelques profondeurs frôlées. Des tempos jamais défaits. Des mélodies-escaliers. Des contrées sans guerre. Une entente jamais prise en défaut. Une proximité. Un territoire resserré. Quelques rugosités. Voici Monsieur Daniel Erdmann. Voici Monsieur Christophe Marguet. Si simples, si justes.

 

Luc BOUQUET

RUDI RECORDS

Après un passage à vide, ou ressenti comme tel de ce côté ci des Alpes, l’Italie renoue avec la production et la création de nouveaux labels, chacun passionnant dans son genre.

Dans la grande tradition du jazz italien, voici RUDI Records, sous la houlette de Massimo Iudicone. Déjà 27 albums au compteur, et ce n’est pas prêt de s’arrêter…

Daniele CAVALLANTI

& the MILANO CONTEMPORARY ART ENSEMBLE

SOUNDS OF HOPE

RRJ1026

L’album débute sous forme de masse sonore engendré par treize musiciens déterminés, avant que le "leader" ne se détache au ténor, dans un discours très fluide qui reste sa marque de fabrique. Il est relayé par le tromboniste Beppe Caruso, assidu des big bands italiens puis par le pianiste Alberto Tacchini, avant que l’ensemble ne vienne clore cette pièce aux accents ellingtonniens. La première surprise de ce disque arrive immédiatement après. Une version assez surprenante de "You ain’t gonna know me ‘cos you think you know me” de l’immense Mongezi Feza. Sur un tempo très lent donné par la contrebasse, Francesco Chiapperini (clarinette) puis Luca Calabrese (trompette), Caruso (trombone) et Massimo Falascone (sax) propulsent le morceau au sommet, soutenus par le reste du groupe qui déroule cette mélodie entêtante à donner des frissons, avant une cassure provoqué par le batteur, le fidèle Tiziano Tononi, et un retour au thème en mode fanfare. Un grand moment pour une interprétation très personnelle.

Les morceaux s’enchainent, originaux signés Caruso, comme ce très guerrier "The Boss", ou Braxtown, clin d’œil de Cavallanti morceau dans lequel sévit le sax basse de Gianluca Elia, suivi d’une version toute particulière de "Chief Crazy Horse" d’un certain Wayne Shorter. Puis arrive la seconde surprise, avec encore une fois le trompettiste sud-africain Mongs à l’honneur, avec ce qui est sans doute sa composition maitresse, "Sonia". Une version plus proche de l’originale malgré une introduction improvisée qui permet d’entre le violon alto de Paolo Botti et le sax de Riccardo Luppi, avant l’introduction du thème qui va courir tout au long de ces dix minutes magiques…

En guise de conclusion Daniele Cavallanti nous offre une reprise de "You ain’t Gonna...", histoire de nous rendre à la fois nostalgique et de bonne humeur pendant un bon bout de temps.

Francesco CHIAPPERINI EXTEMPORARY VISION ENSEMBLE

OUR REDEMPTION

RRJ1027

Autre groupe important par le nombre - neuf musiciens -l’Extemporary Vision Ensemble du saxophoniste alto et flutiste Francesco Chiapperini explore d’autres territoires, sans doute moins conventionnels, dès l’introduction de, justement, "Unconventional Lines". Les climats se mettent progressivement en place, piano inquiétant, percussions multiples (Filippo Monico) et flute sauvage. Puis le sax prend le relais, évoquant à juste raison un autre grand musicien italien disparu, Massimo Urbani. L’album lui est entièrement dédié, et le groupe réussit à exprimer à travers cette musique improvisée le génie, les doutes, l’addiction aux drogues, la lente descente aux enfers de ce saxophoniste découvert par Mario Schiano, qui a joué avec toute la classe musicale italienne, de Giorgio Gaslini à Bruno Tommaso, en passant par l’incontournable Enrico Rava ; une anecdote : embarqué par ce dernier à New York, il passera quelques nuits comme "homeless" sur un banc de Central Park après une brouille avec le trompettiste.

Cette rédemption offerte ici se veut réparatrice pour présenter une musique qu’Urbani n’aurait pas reniée. Pas d’interruption entre chaque morceau, la seconde (longue) pièce, "Remembering Max", se veut plus dans les normes du jazz européen, avec un drive ininterrompu mené par les deux batteurs (outre Monico, l’excellent Filippo Sala), un discours très fluide du saxophoniste à l’alto, une coupure pour piano seul (Simone Quatrana), la présence des cordes (violon, violoncelle, contrebasse) soutenue, et les autres souffleurs en contrepoint. Un bel hommage et une bien belle entreprise. 

PORTA PALACE COLLECTIVE

PORTA PALACE COLLECTIVE

RRJ1024

Giancarlo Schiaffini : tb ; Johnny Lapio : tp; Giuseppe Ricupero : ts ; Lino Mei : p ;Gianmaria Ferrario : db ; Ruben Bellavia : dr.

Porta Palace Collective ressemble plutôt au nouveau groupe de Giancarlo Schiaffini, puisqu’il est l’auteur des six compositions de ce disque, bien que son initiateur soit le trompettiste Johnny Lapio. Porta Palazzo est un quartier de Turin, relativement mal famé semble t-il, et c’est de là, d’une école de musique proche du quartier, que vient le groupe, rejoint par le "bon berger à la barbe blanche" que représente le tromboniste.

L’album débute par un thème bluesy, une musique qui collerait parfaitement à la bande sonore d’un film noir. Les compositions suivantes sont autant de clin d’œil à la musique contemporaine, et l’on connait la passion de Schiaffini pour ce mode d’expression. Ici la liberté est reine, et, entre les espaces qui semblent écrits, les musiciens laissent libre cours à leurs sentiments et leurs inspirations. Chaque pièce est passionnante car chaque instrument possède sa propre ligne. On retrouve deux morceaux précédemment présents sur des albums Horo ("Old Fashioned" sur jazz A Confronto, avec notamment Massimo Urbani) et Pentaflowers ("Bird’s Love"), et même une splendide ballade  ("Sola sotto le stelle"). La réalisation technique est aussi irréprochable, la perception de chaque instrument clairement définie, individuellement ou collectivement.  

Emanuele PARRINI

ARE YOU READY ?

Viaggio al centro del violino vol. 2

RRJ1023

Emanuele Parrini : vl; Piero Bittolo Bon : as, bcl; Pasquale Innarella : french h, ts ; Pasquale Mirra : vibes ; Silvia Bolognesi : db ; Tiziano Tononi : dr; Claudia Tellini, Titta Nesti : voice. 

J’avoue avoir peu de passion pour le violon dans le jazz, à part quelques improvisateurs essentiels (Carlos "Zingaro", Billy Bang, Phil Wachsmann… compléter vous-mêmes la liste). Mais la lecture du casting de ce disque m’a décidé à l’écouter. Pasquale Innarella est un corniste et un ténor émérite, Tiziano Tononi ne se présente plus, et puis la présence de "The Funeral" de Shepp, "Rosmosis" de Roswell Rudd et "The Spiritual Man" de Tchicai aiguisent les oreilles.

Ce disque est le second d’Emanuele Parrini sur le label Rudi. Le premier était composé d’une suite pour violon seul et d’une pièce en duo avec l’alto de Paolo Botti. Ici, après le morceau de Shepp en introduction, "Are you ready ? #2" nous plonge dans une improvisation frénétique, avec en point d’orgue le violon, le vibraphone de Pasquale Mirra et la frappe de Tononi, en perpétuel mouvement. Il est intéressant d’entendre la version du morceau de Roswell Rudd sans trombone, ici le vibraphone et la clarinette basse assurent le thème, soutenus par une section rythmique en verve. Le très déstructuré Spiritual Man est suivi d’un blues en deux parties où chacun prend son solo, soutenu toujours par une contrebasse pizzicato et le swing du batteur qui parait diriger l’ensemble.

Finalement, je serai tenté avec ce disque de reconsidérer ma position concernant le violon (avec des limites, quand même. Compléter à nouveau la liste ici…)

Le catalogue Rudi Records peut être consulté sur le site www.rudirecords.com. Vous y retrouverez toute la crème du jazz italien : Gianluigi Trovesi, Giovanni Maier, Bruno Tommaso, Antonello Salis, Fabrizio Spera, Roberto Bellatalla, Sebi Tramontana, Eugenio Colombo…et d’autres musiciens qui prendront certainement la relève et qui méritent d’être entendus.

Philippe RENAUD

Joao Pedro VIEGAS

Nicolà GUAZZALOCA

Marcello MAGLIOCCHI

LIVE AT LEGGERE STRUTTURE

WHITE NOISE GENERATOR

(Bari Italia)

Trio souffleur piano percussions comme au bon vieux temps de la free-music teutone (ou testostérone !), mais avec une réflexion, un temps relâché, le sens de l’espace, une profondeur Savoir prendre le temps de jouer, d’écouter, de répondre, de questionner, de chercher, de risquer. Une dimension aérienne, cagienne, une dissection des échanges. La vitesse est mise de côté pour la finesse dans ces deux pièces de 13 et 22 minutes. Enregistrées dans un lieu appelé Leggere Strutture, soit structures légères, le titre de l’album et l’affect de la musique évoque la fragilité précaire de notre scène improvisationelle. Equilibres instables en perpétuel rétablissement à la recherche de l’infini. Le pianiste Nicolà Guazzaloca, un véritable virtuose, joue ce qui doit être joué et laisse ainsi l’espace et le temps nécessaire au percussionniste Marcello Magliocchi de laisser mourir dans le vide la résonnance de ses gongs frottés sous les ondulations de la colonne d’air de la clarinette basse de Joao Pedro Viegas. Celui-ci fait chanter et osciller les harmoniques en crescendo du piano pp jusqu’au mezzoforte d’une seule respiration. Jamais démonstratif, un lyrisme à la fois austère et chaleureux. Quand vers la 14ème minute, le pianiste prend l’initiative avec des ostinatos mouvants, les deux acolytes créent des commentaires discrets comme s’ils jouaient sur la tangente. Un momentum intense intervient vers la fin du deuxième morceau et les baguettes fouaillent sur la surface des peaux et des objets s’immisçant dans le clair du clavier mobile. Chaque mouvement passe par une phase transitoire au bord du silence où un des membres du trio (et jamais le même, ni de la même façon) introduit la séquence qui suit. Ce processus naturel s’apparente à la composition instantanée où la spontanéité et la logique d’une construction musicale ne font plus qu’un. Il y a une saveur méditerranéenne dans cette musique, jouée par un portugais et deux italiens. Une véritable communion sonore et musicale par trois acteurs incontournables d’un mouvement de fond qui s’étend à l’ombre de la scène médiatisée des festivals et clubs importants. Ciao !

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Giovanni di DOMENICO – Alexandra GRIMAL

CHERGUI

AYLER RECORDS

dist. Improjazz, Orkhêstra

Giovanni Di Domenico : p / Alexandra Grimal : ss

La dernière fois qu’un duo piano-soprano m’avait bouleversé c’était en 1999 à l’occasion de la sortie du Soul & Masters de David Liebman & Michael Gerber (Cactus 9901). Depuis pas mal de bonnes choses ont nourri mes oreilles mais rien qui ne détrône le CD ci-dessus nommé. Et voici qu’avec Chergui, la magie resurgit. Et pour ne rien gâcher à l’histoire c’est un double CD. Le bonheur se porte double avec Giovanni Di Domenico & Alexandra Grimal.

La sopraniste possède une sensibilité envoûtante. Son phrasé est courbe, parfois impressionniste. On y trouve douceur et éclat. Ce n’est pas un cri, ce n’est pas un murmure mais une implication de chaque instant. C’est la justesse du dire. C’est la grâce qui se dévoile à nos oreilles. Ce sont les sonates que Debussy avait oublié de composer. C’est parfois un court détour par la marge. Et parfois aussi, de toutes petites choses, presque lacyennes. C’est un monde de résonnance et de délectation.

ll y a chez Giovanni Di Domenico quelque chose du grand Charles-Valentin Alkan. Il y a ce savant secret des songes exposés. Il y a ces accroches-notes, ces accroche-cœurs. Voici le silence. Puis voici la note qui le dévoile et l’enveloppe. Ici, il y a réellement la présence du silence. Di Domenico se déleste, ne veille qu’à l’essentiel. Que dire de plus ?

Le premier CD est plutôt centré sur la saxophoniste, le second sur le pianiste et dans les deux cas, mon stylo oublia de prendre note. Il y a des musiques qui combattent les mots, qui les rendent superflus. Qu’ils continuent ainsi : notre âme n’en sera que plus peuplée.

Luc BOUQUET


 

Jon BATISTE/

Chad SMITH/

Bill LASWELL

THE PROCESS

M.O.D. Technologies

Jon Batiste : piano, piano électrique, orgue Hammond, claviers, percussion

Chad Smith : batterie, percussion

Bill Laswell : basse électrique, guitare électrique, électronique

+ Tunde Adebimpe, Killah Priest, Garrison Hawk : voix

Toshinori Kondo : trompette

Peter Apfelbaum : flute, saxophones ténor et soprano

Dominic James : guitare électrique

Ce disque sera quelque peu hors-sujet par rapport aux musiques prioritairement défendues par la publication que vous avez devant les yeux. Il n’aurait pas davantage sa place dans quelque revue spécialisée que ce soit, qu'il s'agisse de soul, de blues, de rock ou de musette. Ce caractère foncièrement inclassable, qui cultive le télescopage des genres (musique africaine, reggae, funk, jazz, ambient, hip-hop, électro...) n’a rien d’étonnant de la part d’un Bill Laswell coutumier du mariage de la carpe et du lapin. Actif sur tous les fronts de la musique globale (on le trouve plus fréquemment au Japon, au Maroc ou en Ethiopie que dans sa bonne ville de New York) et improvisateur occasionnel, il fréquente pour la première fois ici le pianiste néo-orléanais Jonathan Batiste et le batteur des Red Hot Chilli Peppers Chad Smith. L'initiative du projet revient à ce dernier, désireux de s’ouvrir à de nouveaux horizons et enthousiasmé par une prestation live du jeune pianiste. Le choix du troisième homme se porta sur Laswell, rythmicien consommé et producteur aguerri dans l’art de canaliser les jam sessions collectives en un continuum cohérent et structuré. Un aspect tribal s’affirme sans ambiguïté sur certaines pièces, le batteur entretenant une grande proximité de frappe avec le Ginger Baker de "Horses and Trees"  (1986) ou "Middle Passage" (1994). Une musique largement instrumentale, servie par une production ample et moelleuse. Epaulé par les redoutables tricoteurs de métrique, Batiste s’épanche à l’envi sur une armada de claviers, dont le jeu et les sonorités choisies renvoient à différentes époques et esthétiques musicales – orgue Hammond ruisselant, piano rêveur, Rhodes saturé, nappes new age Time Falls est représentatif de la propulsion supersonique qui sous-tend la plupart des pistes, quelques escapades vaporeuses permettant de relâcher momentanément la pression. Les invités, venus d’univers fort bigarrés, apportent du relief à l’expédition, via des saupoudrages parcimonieux de rap (Killah Priest), de ragamuffin (Garrison Hawk), de chant soumis à divers traitements (Tunde Adebimpe, du groupe TV on the Radio), sans oublier des solos bienvenus d'instruments à vent (Peter Apfelbaum), de guitare électrique (Dominic James) et de trompette (Toshinori Kondo), le japonais convoquant sur Haunted le fantôme du Miles Davis branché sur le courant alternatif des années 70. Au final, le sceau de Bill Laswell est indéniablement apposé sur l'ensemble, jusqu'à la publication du disque sur son label. "The Process" s'inscrit ainsi tout naturellement dans son corpus, tandis qu'il constituera plutôt une curiosité, un pas de côté dans le parcours de ses acolytes.

David CRISTOL 

LED BIB

THE PEOPLE IN YOUR NEIGHBOURHOOD

Cuneiform

Orkhêstra

Mark Holub : dr / Liran Donin : b / Toby McLaren : p-synt / Peter Grogan : as / Chris Williams : as

Avec de la suite dans les idées, celle par exemple de ne pas se faire enfermer dans le tiroir d’un jazz-rock dont ils ne sont aucunement inscrits, Led Bib gagne la partie haut la main. Pas de jazz-rock ici mais un zeste de progressif. En vérité ces cinq-là sont accrocheurs, joueurs, batailleurs. Ils aiment à brouiller les pistes d’un binaire qui se veut chercheur et néanmoins jouissif. Je raffole de leurs montées gargantuesques, de leurs riffs joyeux et débonnaires. J’aime quand les deux altistes pervertissent la ballade. J’aime cette basse vrombissante, envahissante, presque lourde. J’aime les solos de cuivres, toujours en limite de rupture. J’aime ces claviers aux ressorts sales. J’aime cette machine à déswinguer et à la limite du grand festin. D’ailleurs pourquoi à la limite finalement ? Un grand festin point barre.

Luc BOUQUET 

TELETOPA

1972

SPLIT Records 23

Dist. Metamkine

Teletopa est un groupe australien formé fin 1970 à Sidney par David Ahern, Peter Evans et Roger Frampton ; ce groupe faisait partie de l’organisation AZ, tout comme the Sunday Ensemble, groupe créé spécifiquement pour interpréter les peuvres de Cornelius Cardew, comme "Treatise" ou "Schooltime Special".

                  La filiation avec le groupe AMM est évidente. Mais, comme pour le collectif britannique, Teletopa cultive une identité propre, collectiviste comme John Tilbury a pu la définir, s’interdisant ainsi toute ouverture vers l’extérieur, à l’inverse d’autres formations proches de cette esthétique, comme MEV en Italie ou Taj Mahal Travellers au Japon.

Ce double cd présente deux facettes du groupe enregistré à Tokyo en septembre 1972.  Deux improvisations totales par un quartet composé, en plus des trois membres fondateurs aux percussions et electronics, (plus violon pour Ahern et saxophone pour Frampton), du flutiste Geoffrey Collins. Mais vous l’aviez compris, les instruments ici ne sont que prétextes à créer des sources de sons amplifiées par des micros de contact, qui constituent à eux seuls l’électronique. Comme la guitare de Keith Rowe, pour illustrer par un exemple.

Un disque essentiel qui sort enfin des archives, grâce notamment à Jim Denley, le patron de Split Records. Qu’il en soit remercié.

Philippe RENAUD

Christoph IRNINGER

PILGRIM

ITALIAN CIRCUS STORY

Intakt

Orkhêstra

Christoph Irniger : ts / Dave Gisler : g / Stefan Aeby : p / Raffaele Bossard : b / Michi Stulz : dr

Il aurait pu s’agir d’un énième combo européen aux compositions douteuses et soporifiques. Il aurait pu si la boite à reverb ouvrant ce disque avait continué sa triste besogne. Mais c’était une fausse piste. Le Pilgrim de Christoph  Irninger est le genre de formation qui ne se laisse enfermer dans aucun tiroir. On devine assez rapidement que les belles ordonnances des compositions du saxophoniste trouveront rapidement quelques poils à gratter sur leur chemin.

Ainsi, de cette guitare qui désosse et empêche l’évidence (Jake the Snake). Ainsi, de cette contrebasse coupante (Man Like). Ainsi, de ces petites mélodies bancales (Italian Circus Story). Ainsi, de ce saxophone ténor qui s’arme d’incontrôlable et convulse fatalement (Italian Circus Story à nouveau). Ainsi, de cette ballade dont on contrarie la beauté (Back in the Game). Ainsi, de ce jazz à jamais démembré (Mondays). Et s’il n’était une dernière plage (Body Hope) dans laquelle le pianiste déroule se somptueux rouleaux de sons, on aurait pu leur attribuer le César du combo le plus empoisonné du moment. Pour l’heure, ces vilains garnements nous ravissent.

Luc BOUQUET

Nate WOOLEY

SEVEN STOREY MOUNTAIN

III & IV

PLEASURE OF THE TEXT

POTTR 1301

Seven Storey Mountain I réunissait Nate Wooley, Paul Lytton et David Grubbs à l’harmonium (Important Records). Ce double cédé présente les chapitre III et IV de cette Montagne de Sept Étages, concept composition en évolution avec orchestre à géométrie variable qui s’inspire et ou synthétise les univers de La Monte Young, Steve Reich, le free jazz et le noise. Outre Wooley, Lytton et Grubbs (à la guitare électrique), le batteur Chris Corsano, C Spencer Yeh au violon électrique, Matt Moran et Chris Dingman aux vibraphones. Le premier cédé contient les 60 minutes de Seven Storey Mountain III qui débute par quelques notes des vibraphones et leurs résonances énonçant lentement note par note un thème qui se construit peu à peu en faisant entendre chaque intervalle et sur lesquelles viennent se poser un unisson de la trompette et du violon qui disparaît en decrescendo et réapparaît de même un peu plus tard. Au fur et à mesure que défilent les intervalles et le son suspendu des lames métalliques, l’unisson trompette (amplifiée ?) et violon reparaît et s’efface sonnant  ensuite comme l’harmonium de Grubbs dans SSM I  et le motif du vibraphone s’égaie et diminue laissant l’espace à un drone aérien. La trompette acoustique et la bande magnétique ( ?) reprend ensuite une note continue suive ensuite par le violon électrique qui émet un drone très légèrement mouvant sous laquelle sourd un battement de caisse presqu’inaudible et de faibles grésillements. Les deux vibraphones se sont tus. Petit à petit, les deux percussionnistes font croître un échange improvisé poussant le drone du violon de C Spencer Yeh à plus d’expressivité. Entre en scène la guitare électrique indéterminée et dès lors le violoniste inclut une ou deux autres notes en activant le mouvement de l’archet alors que le duo de percussions se fait de plus en plus présent. On est passé insensiblement d’une musique minimaliste à un continuum post-rock noisy (je ne dirais pas bruitiste) où coexiste stase et mouvement, déchirures de la guitare saturée et sciage obstiné du violon. La trompette amplifiée (ou je ne sais quoi) produit un effet d’harmonium et les percussions virevoltent. A mon avis Lytton ou Corsano tout seul aurait suffi et surtout la percussion n’est pas bien enregistrée ou alors c’est voulu à l’instar de certains disques mythiques du rock alternatif qui ont été mixés à toute vitesse, créant un effet sonore non voulu, mais apprécié dans la légende. Impossible de mesurer le temps et aussi parfois de distinguer qui fait quoi ce torrent de sons, percussions, guitares noises et électro lequel devient ennuyeux lorsque j’atteins la 25éme minute dans un capharnaum noise relativement informe. Il y a un effet de crescendo qui n’est pas bien rendu par l’enregistrement, mais ce n’est pas grave. Disons que cela fait branché. A la minute 28, je me dis : il reste encore 11 minutes. La trompette est traitée noise avec un ampli. Ah oui, minute 30, il semble que les sept étages de la montagne sont gravis : il semble qu’on entend des clochettes (les lames de vibraphones assourdies), un son électronique planant et le violon jouant une note continue…). A la fin, quand le drone décroît, les vibraphones réitèrent les notes du départ. Une bonne branchouille pour des auditeurs qui ont une expérience musicale différente de la mienne. Vous pouvez en faire un cadeau à un branché et vous reportez au merveilleux duo creak 33 de Lytton et Wooley sur Psi et leur récent double cédé The Nows (Clean Feed) si c’est l’improvisation radicale qui vous intéresse. Là je vous garantis de l’excellente musique comme je l’ai décrit dans une précédente chronique.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Günther CHRISTMANN

/ Jörg HUFSCHMIDT

DIALOG(UE)S, INTERACTION OF MUSIC AND DRAWING

Ed Explico 17 un cd et un dvd

Günther Christmann cello & trombone Jörg Hufschmidt drawing on snaredrum.

80 copies limitées et numérotées et 14 copies en édition spéciale avec 14 reproductions laser des dessins de JH dans une boîte en bois recouverte d’un verre réalisé par GC. Enregistrements les 7 et 8 mars 2013.

47 minutes pour 16 dessins de Jörg Hufschmidt sonorisés par le violoncelle ou le trombone de Günther Christmann, les dessins 10 à 16 étant visibles sur le dvd de 16:30. Dans le jewel box, on trouve quelques reproductions des dessins au format pochette cd. La musique est à la fois faite par le dessinateur et le musicien de manière à ce que ces dialog(ue)s  en soient vraiment un , ou des. Les sons de la caisse claire de Hufschmidt sont émis par son travail sur le papier par frappes, coups, grattages, frottements etc… mais ce n’est pas de la "batterie". La dynamique mouvante et superbement nuancée du violoncelle et son sens inné du crescendo / decrescendo sur la moindre note rendent cette interaction éminemment musicale. Comme toujours, Christmann a le sens de la forme de l’instant. Son esprit et sa sensibilité insuffle une émotion retenue, une aura sonore unique quelque soit l’aspect de son travail au violoncelle au pizzicato ou à l’archet "écrasé" ou tendu en passant de l’un à l’autre. Dans le n°6, il y a un véritable dialogue rythmique entre les deux. Intervient alors le trombone et ses susurrements, sauts de registres, percussions de l’embouchure, effets de souffle, tremblements de lèvres, suraigus, vocalisations étouffées, harmoniques fugaces, articulations rapides de quatre sons aussi éloignés qu’il est possible, suraigus sifflés, etc... Epure du mouvement et sonorisation du geste, son improvisation, qui semble décousue, crée une structure qui se superpose aux gestes du dessinateur et crée un grand moment musical (4 :58). Le n°8 va encore un peu plus loin pour répondre aux grattages du dessinateur qui fait carrément grincer et siffler la peau ou l’outil. Les gestes et le trombone ne font parfois plus qu’un. Et puis l’articulation du tromboniste assemble les morceaux épars de son trombone et des timbres hors champ. On est vraiment gâté car le trombone continue dans la pièce suivante, plus courte (1’08) et offre encore une autre configuration de la déconstruction du langage de la coulisse et du pavillon. La partie de violoncelle en pizzicato du n° 11 est à la fois mouvante, fluide et compose avec les bruitages du dessinateur jusqu’à s’effacer.  Dans la pièce suivante, la tension monte encore sans pour autant que le violoncelliste n’aie à jouer plus vite ou plus fort. L’attaque de la corde est soudain ultra-rapide mais se concentre sur quatre sons pour suspendre le mouvement dans un vide silencieux un très bref instant et repartir de manière surprenante. La maîtrise rythmique est remarquable car il singularise une dizaine de valeurs musicales temporelles différentes et parfois contradictoires dans le moment le plu bref qui soit. Il dit tout en cinq secondes. La qualité de l’enregistrement n’est sans doute pas parfaite, mais suffisante pour apprécier un des plus grands créateurs de l’improvisation libre radicale. Hors de son label auto produit (à peu d’exemplaires) Edition Explico, on l’entend trop peu tant sur scène hors du Nord de l’Allemagne qu’en disque. Alors c’est le moment de découvrir ou redécouvrir cet acteur essentiel en s’adressant directement à lui. (Pas de site internet).

Ed Explico Weserweg 38  D-30851 Langenhagen.

(NB les improvisateurs libres « praticiens – collectionneurs » connaissent son adresse par cœur).

Jean Michel VAN SCHOUWBUR 

PLASMIC

LIVE AT CHILLI JAZZ FESTIVAL 2013

Leo Records

Orkhêstra

Agnes Heginger : v / Elisabeth Harnik : p / Uli Winter : cello / Fredi Pröll : dr

Trio (Elisabeth HarnikUli WinterFredi Pröll) devenu quartet avec l’adjonction de la chanteuse Agnes HegingerPlasmic ne joue pas le jeu du trio + chanteuse. Un violoncelliste aux traits coupants, une pianiste dévalant quelque vertigineuse pente, un batteur aux frappes ombragées, une chanteuse broyant quelques chuchotis amers :  Plasmic emporte très rapidement l’adhésion. On sent chez eux un désir d’entretenir la matière, de ne pas zapper à tort et à travers. Quand une forme apparait, ils la reçoivent et l’invitent à rester le temps qu’il faudra pour qu’elle se développe sans restriction.

De même, ils savent comment interpréter un crescendo, comment lui donner sens et valeur. Quand ils enserrent –et serrent- une matière, ils rejettent l’étouffement, grandissent le trait jusqu’à terme. La voix parfois se retire et apparaît maintenant un trio aux forts effluves de jazz. Il y aura des unissons, des fougues entêtantes. Et il y aura, surtout, une science innée des dynamiques : passer du tout petit au très fort sans saturer est une chose assez rare pour ne pas être souligné. On attend la suite avec impatience.

Luc BOUQUET

Deux disques avec

Jean-François OLIVER

 

D 999

RUBEL

Trig

David Caulet : ts-ss / Olivier Lété : b / Christian Lété : dr / Jean-François Oliver : elec

Une basse héroïque. Un riff sans gêne. Une batterie du néolithique. Des pleurs fonciers. Des zigzags extravagants. Des cris et des frayeurs. Un theremin fou. La destruction de  la matière. Des abeilles électroniques. Une strangulation ligetienne. Quelques doux éclairs. Un soprano et des borborygmes fielleux.  Une rythmique du 30 février. L’accouplement du lucide et du méchant. Du nylon dans les oreilles. Des menhirs renversés. Une basse entre Zu et Top. De drôles de zèbres. Ou si vous préférez : de drôles d’oiseaux.

« Rubel est une suite musicale, l’électronique et le musiciens s’y conjuguent, le son y envahit les intentions, un flot musical en découle, jalonné d’îlots composites, de deltas immersifs » aiment à rappeler David CauletOlivier et Christian LétéJean-François Oliver. On les rassure : c’est exactement ça. Et même un peu plus. Et même un peu mieux.

Franck VIGROUX

& Jean-François OLIVER

Franck Vigroux & Jean-François Oliver

Trig

Franck Vigroux : platines, machines / Jean-François Oliver : laptop

Les spectres et esprits qui hantent la musique de Franck Vigroux et Jean-François Oliver ne sont pas toujours bienveillants. Ou alors ils cachent bien leur jeu. La face A ne les dévoile pas au grand jour. Ils sont là, cachés dans on ne sait quelle strate obscure. Ils avancent entre balayages et craquements. Presque invisibles-inaudibles, ils s’incrustent pourtant. On les perçoit parfois. Ou prennent des formes (presque) amicales : timbales, morceaux de marimba (JF Oliver est aussi un passionnant vibraphoniste). Mais rien de vraiment méchant.

Sur la face B, ils ne se cachent plus. Ce sont désormais des monstres soniques sans aucune bienveillance ni retenue. Les rythmes donnent le tournis, les flippers sont flippés. Il y a du vent, des chaos, des raffuts hypnotiques. On passe du tendre au dur. Ils mettent à mal nos oreilles et inconfort il y a. Mais à Vigroux et Oliver, l’inconfort va si bien.

Luc BOUQUET

Matthieu DONARIER Albert Van VEENENDALL’s PLANETARIUM

THE VISIBLES ONES

CLEAN FEED

Orkhêstra

Matthieu Donarier : ts-ss / Albert van Veenendaal : p

Vers un certain impressionnisme (et non vers un impressionnisme certain) se dirigent Matthieu Donarier et Albert van Veenendaal. Il y a chez eux un désir de ne rien brouiller, de ne pas se soustraire à la saveur de leurs fluides compositions. Il y a dans le soprano de l’un quelque appel giuffrien, quelque vent protecteur. Chez l’autre, il y a parfois quelque piano-frayeur (Whale Theory).

Souvent leurs sages unissons semblent couver le drame (The Hidden OnesThe Visibles Ones). Parfois un piano préparé distribue mystère et rythmes retors (Vernell HoComets). Et s’il est vrai que l’on aimerait entendre leurs thèmes davantage développés (l’impression de thèmes-clin d’œil sera le seul petit bémol que nous épinglerons ici), on ne peut que souscrire à leur douce et prégnante mélancolie.

Luc BOUQUET

Chris WELLER’S

HANGING HEARTS

Weller Music

Chris Weller : ts / Cole Degenova : keyboards / Devin Drobka : dr

De prime abord, ça ressemble à un vieux pirate de King Crimson au son bien crado. Puis, le rythme se démembre : ça sonne sale et chaotique. Ça bataille dur. C’est à la limite du jazz-rock mal foutu. Puis, un thème d’Ellington (The Single Petal of a Rose), soyeux dévisage le ténor épais et charmeur de Chris Weller. Ce dernier, natif de Oak Park, est plutôt connu pour son jazz mainstream mais, ici, en compagnie du claviériste Cole Degenova et du batteur Devin Drobka, il se laisse aller à quelque vices.

Sont maintenant en liste des thèmes fusions aux contours mal dégrossis (Early Bird), des rythmes retors venus en courbes lignes de l’Alaonaxis de Jim Black (Lucid Dream) et des thèmes introspectifs made in Motian (Confucius Says). Et toujours ce son pourri qui vous agrippe les tympans et ne vous lâche plus. Puis, soudain, une question : et si cela avait enregistré et mixé dans le plus grand soin, y aurions-nous trouvé le même intérêt. La question est posée… On attendra la suite des événements pour y voir plus clair… Ou plus brouillé encore.

Luc BOUQUET

Daniel THOMPSON – Tom JACKSON – Roland RAMANAN

ZUBENESCHMALI

Leo Records

Orkhêstra

Daniel Thompson : g / Tom Jackson : cl-bcl / Roland Ramanan : tp

Acteurs essentiels de l’impro made in London, actifs depuis une bonne dizaine d’années –mais pas encore reconnus à leur juste valeur-, Daniel ThompsonTom Jackson et Roland Ramanan signent un disque enthousiasmant.

On pourrait dire que la trompette est incisive, que les clarinettes sont suaves, que la guitare est grouillante mais l’on n’aurait qu’une vision partielle et incomplète des contrées dans lesquelles ces trois-là naviguent. Car s’ils sont décapants, bavards, décomplexés et sautillants dans un premier temps, ils peuvent très bien fignoler quelque unisson poreux dans un second temps. Car leurs étendues sont vastes : phrasés en contrepoints, cordes étouffées, caquetages tendus, souffles se modulant d’une manière toute naturelle : il n’y a rien de boiteux ici mais trois musiciens se liant et se re-liant sans cesse. Entre résonances et correspondances, rien d’autre que trois magiciens aux ressources et talents singuliers. Presque à la limite du mimétisme parfois. C’est vous dire combien ce disque est indispensable.

Luc BOUQUET

Charbel HABER

IT ENDED UP BEING A GREAT DAY, MR. ALLENDE

Al Maslakh Recordings

Charbel Haber : g 

En vacances de ses Scrambled EggsCharbel Haber n’oublie pas que l’arpège est fondateur. L’effet balancier est superbe et l’on pense à Thurston Moore et à son mentor, l’excentrique Glenn Branca. Mais au sein de l’arpège s’incruste le drone. Un drone aux harmoniques plurielles. Maintenant l’effet est hypnotique : prison dorée, personne ne peut s’échapper. Il y aura d’autres drones, d’autres chapelets répétitifs, d’autres harmoniques scintillantes. Et toujours, ce fil tendu entre les silences de Cage et les bruitismes d’une jeunesse sonique dont le guitariste libanais semble être l’intense héritier.

Luc BOUQUET

REFORM ART QUARTET

ON THE OTHER SIDE

dist. Improjazz

Fritz Novotny : ss, fl, bells ; Sepp Mitterbauer : p, tp; Anton Michlmayr : db ; Walter M. Malli : dr.

25 avril 1969, Museum des 20. Jahrhunderts. 

Rares sont les improvisateurs autrichiens. Encore plus rare est de trouver des musiciens engagés dès la fin des années 60’s, contemporains de la free music européenne en plein essor. Le collectif Reform Art Unit fait partie de cette mouvante depuis maintenant plus de 40 ans. Plus que rare est de retrouver des enregistrements de cette faste époque. "On the other side" est donc un document rare.

La photo de la pochette de ce LP est représentative de l’esprit de l’époque, ne serait-ce que par la forme des micros. Le groupe pose à côté d’une statue non reconnaissable car tronquée, mais le sous-titre de l’album apporte cette touche de modernité qui manque à l’environnement du quartet : "dédié à John Coltrane et Pablo Picasso". 

Dès lors, plus aucun doute n’est permis : nous sommes en présence d’une musique complètement décomplexée, totalement libérée, qui ne connait aucune entrave ni limite, si ce n’est celle du temps imparti pour remplir deux faces d’un 33 tours tout de noir vêtu. Une musique qui apparemment, si l’on se fie à la photo représentant une partie du public au dos de la pochette, laisse dubitatif et pose des questions…

Une session divisée en quatre pièces sans titres, livrée comme ça, sans fioriture, de manière brutale, par quatre musiciens qui s’intègrent déjà dans ces espaces de liberté de manière naturelle. On remarque d’emblée le son du jeune saxophoniste Fritz Novotny, à la posture proche d’un Lacy qu’il doit écouter et à qui il peut se référer, on apprécie le toucher de piano de Sepp Mitterbauer, aussi efficace à la trompette. Ces deux - là poursuivent encore de nos jours leur carrière sans concession. La "rythmique"  fait beaucoup plus qu’assurer un environnement sonore incessant ; on pense à Bennink, Oxley, Stevens,  à Phillips, Guy, Guerin, à tous ces gens qui ont construit des univers essentiels et indispensables.

Philippe RENAUD

TRIBRAQUE

LE PASSE DU FUTUR EST TOUJOURS PRESENT

Bloc Thyristors

Improjazz & Metamkine

Patrick Müller : electrosonic / Jean-François Pauvros : g-v / Jean-Noël Cognard : dr

1 LP + 1 CD

Le 1er août 2012, l’auditorium du Conservatoire de Chatenay-Malabry n’en menait pas large. Nos trois zigotos de Tribaque (Patrick MüllerJean-François PauvrosJean-Noël Cognard) avaient décidé de remettre ça. Et c’est qu’ils étaient remontés nos trois petits gars. Ils n’allaient pas faire dans la dentelle plus plutôt dans l’insistance dramatique. Un crescendo pantagruélique ouvre les ébats. Le vent est glacial. La guitare se dévergonde. Nous sommes en pré-chaos. Mais dans ce pré-chaos beaucoup de choses z’à voir (superbe pochette -comme d’hab- avec vinyle vert du plus bel effet) et à z’entendre (en plus du vinyle : un CD avec bonus cadeau). C’est que sous cette apparente bourrasque se cachent mille inouïs : des solos de guitare cisaillants, des rythmes robotiques et obsédants, des frayeurs partagées, une chanson anamorphosée, des uppercuts et des crocs-en-oreilles, des nappes parasites. 

Et dans cette bataille de tranchées soniques veille aussi quelque funk grivois, quelque disco pulsionnel, quelque spasme barbare. Ces trois-là sont des ogres sans pitié. Mais, avant toute chose, des ogres remplis de tendresse. Car la tendresse n’est pas toujours là où on la pense. Et le babouin lubrique ornant la pochette semble vouloir le confirmer.

Luc BOUQUET


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