Accueil‎ > ‎

Chro201502

Chroniques de disques
Février 2015

Clamshell Records  Vector Series

 

NAIMA

A TRIO CONSPIRACY

Clamshell CR 09

Enrique Ruiz : piano

Luis Torregrosa : batterie

Oscar Cuchillo : contrebasse

Originaire de Valence, le trio Naima met une instrumentation classiquement jazz au service d’une musique aux accents dramatiques, entre rock, chanson et partition pour le cinéma. Une approche dans l’air du temps, que l’on trouve depuis quelques années sous plusieurs latitudes. Le pianiste affectionne les effets de manche, et les compositions ne témoignent pas d’une invention sans limites. Les arrangements pour leur part semblent rêver au surgissement de nappes de cordes en renfort, tandis qu’un synthétiseur non crédité au générique fait apparait par intermittences. Pas de quoi sustenter l’auditeur exigeant – le trio devrait songer à étoffer son propos avant de reprendre le chemin du studio. Précision, aucune reprise de John Coltrane ne vient émailler le programme, malgré le nom que le groupe s’est choisi. 

Agusti FERNANDEZ / Ilan MANOUACH/

Ivo SANS

WRY

Clamshell CR 13

Agustí Fernandez : piano

Ilan Manouach : saxophone soprano

Ivo Sans : batterie

Autre trio, autres ambitions avec « Wry » qu’Agustí Fernandez réalise avec une formation sans doute mue par de rationnelles considérations écologiques puisqu’elle ne franchit guère les Pyrénées. Enregistrée en 2012 à Sant Pere de Vilamajor, voilà une session d’improvisation gracile et fureteuse, bruissant de mille nuances. Une écoute très engageante, de 120-126 à 29-35, les titres se présentant comme de mystérieuses successions de nombres. Le travail d’Ilan Manouach au soprano n’est pas sans évoquer celui d’Urs Leimgruber. Pas de grands gestes, mais de la résolution et de l’espace. On marmotte, on grésille, on papillonne, sans perdre la boussole. Finesse du collectif et ravissement sonore, dont un 64-70 suscitant des images de Japon médiéval. Impro top niveau.

HIDDEN FORCES TRIO

CROWS ARE COUNCIL

Clamshell / Knockturne KTR 010

Gustavo Dominguez : clarinette, clarinette basse et didjeridoo

Marco Serrato : contrebasse

Borja Diaz : batterie

Trio toujours avec cette coproduction entre Clamshell et Knockturne Records. L’occasion de retrouver le clarinettiste Gustavo Dominguez et ses comparses après « Topus » (Bruce’s Fingers Records, 2013) et sa pochette-choc. Free tumultueux (Invocation), jazz ouvert et élégant (Chalybs) et improvisation (El Ejecutor, qui s’achève néanmoins en bon vieux swing débonnaire) au programme. Avec autant de bonheur dans tous les cas, et selon un déroulement permettant de diversifier les modes de jeu sans verser du côté de l’hétérogénéité. Stimulé par des accompagnateurs diligents, le principal soliste laisse libre cours à des dons d’une belle amplitude. Les rôles se distribuent autrement avec Gcod, le didgeridoo y faisant un moment résonner des basses profondes tandis que le contrebassiste improvise librement à l’archet sur toute la tessiture de son instrument. La dernière piste revient au point de départ, celui d’une énergie maximale aux racines punk, comparable dans l’esprit aux débuts de Naked City.

AVANT BRASS

FILUM TERMINALE

Clamshell CR 21

Pol Padros : tp, Ivan Gonzalez : cor

Josep Tutusaus : tb, David Parras : tuba, Aleix Forts : contrebasse

Guillem Arnedo : batterie

Six originaux équitablement partagés entre le trompettiste et le batteur, et trois reprises dont The Waltz de l’Art Ensemble of Chicago. Ce sextette de jazz acoustique se compose d’une section rythmique et de quatre vents, pour un alliage de swing, de groove et de free, dans la bonne humeur et non sans efficacité. On songe à certains travaux de Steven Bernstein (Sex Mob en particulier), en plus sage ; cette absence de débordement semble résulter d’un choix conscient, et ne saurait donc être considéré comme un défaut – il est probable qu’en live les choses s’animent davantage. Sur des arrangements savoureux et des rythmes variés, les courts solos de chacun s’inscrivent organiquement dans le flot de la musique. L’album n’affiche aucune prétention démesurée, pourtant un vrai savoir-faire est à l’œuvre ; le feeling des participants et leur bonheur de jouer cette musique se transmettent instantanément à l’auditeur. Le morceau-titre est un régal. Et le groupe a raison de ne pas dépasser la durée fatidique des quarante minutes : le propos n’en est que plus concentré. 

Josep Lluis GALIANA /Carlos D. PERALES

READY !

Clamshell CR 25

Josep Lluis Galiana : saxophones

Carlos D. Perales : piano 

Il est autant de plaisir à découvrir des formations inconnues qu’à retrouver des musiciens aimés dont l’esthétique nous est familière. Ce disque appartient à la première catégorie, et l’absence de tout a priori le concernant (pas moyen d’attendre qu’il sonne comme ceci ou ressemble à cela) résulte en une écoute globalement gratifiante. Josep Lluis Galiana et Carlos D. Perales ne manquent pas de personnalité, ni ne semblent écrasés par l’ombre de quelque figure tutélaire que ce soit : leur musique fonctionne à sa propre échelle et selon ses propres critères. L’impressionnisme délicat et contemplatif de Vagabonde Blue ou le jazz quasi-langoureux de #BalladeModeON alternent avec les plus décidés Fritos et Ready !, et autres improvisations capricantes. Rien de forcé, mais au contraire beaucoup de fraîcheur, un discours pertinent et les moyens de le développer – le contraire de la poudre aux yeux.

Agusti FERNANDEZ /Mats GUSTAFSSON

CONSTELLATIONS

Clamshell CR 23

Agustí Fernandez : piano et piano préparé ,Mats Gustafsson : saxophone baryton et soprano

Et ce sont ici des artistes appréciés de longue date que l’on surprend en tête-à-tête, une dizaine d’années après « Critical Mass » (Psi), ces membres du New Orchestra de Barry Guy se trouvant par ailleurs réunis sur d’autres projets (dont un trio avec Peter Evans). Les pléiades qui donnent leurs titres aux dix pièces de cet album auraient-elles guidé ces improvisations ? En l’absence de notes de pochette, le mystère demeure. Le disque propose en tout cas un tour d’horizon de l’art protéiforme de Fernandez et Gustafsson : la pugnacité (Mintaka) mais aussi la retenue (Serpens et Sculptor donnent à entendre un Mats Gustafsson étonnamment modéré), une mise en tension permanente entre la concorde et la discorde, une réflexion commune sur le flux et la rupture d’icelui, le recours aux techniques classiques mais aussi aux détournements de la norme instrumentale qui constituent l’une des prérogatives – et conventions - de l’impro libre (divers objets mus sur les cordes du piano, etc.) Ne reste à l’auditeur qu’à goûter les phases successives échafaudées par l’Espagnol et le Suédois, dont le statut de maîtres du genre ne sera pas remis en question par cet enregistrement.

David CRISTOL

(Les disques Clamshell sont distribués par IMPROJAZZ)

Dave LIEBMAN

Steve DALACHINSKY, special guest

Richie BEIRACH

THE FALLOUT OF DREAMS

RogueArt ROG-0053

Dist. Improjazz 

Dave Liebman et Steve Dalachinsky sont nés à New York, à Brooklyn, et ils ont fait les 400 coups ensemble dans leur jeunesse, avant de se perdre de vue. Des années plus tard le centre de gravité musical a fait en sorte qu'ils se retrouvent dans les salles de concert, Liebman musicien, Dalachinsky poète. Il était alors naturel pour eux de faire quelque chose ensemble pour évoquer ce passé commun, où se mêlent l'insouciance de la jeunesse et les soucis d'une monde de moins en moins stable.  Ce disque nous envoie donc dans les années soixante aux États-Unis, Martin Luther-King, Les Kennedy, les tensions raciales, la menace nucléaire. Les paroles de Dalachinsky, néanmoins, évoquent les souvenirs de chacun d'entre nous car c'est aussi un disque sur le passage compliqué entre l'enfance et la vie d'adulte, avec ses joies et ses craintes. Quand on entend Steve dire: "on trainait devant la pizzeria au coin de la rue, en faisant semblant d'être des durs" ou  "...les filles, le terrain de jeu de l'école, la salle de billards et les cigarettes cachées dans une balançoire fabriquée avec un pneu", on peut tous s'identifier à quelque chose. Liebman est, bien entendu, particulièrement sensible à ces images et il construit des paysages sonores qui illustrent bien la tension entre l'excitation et l'angoisse de la jeunesse. Richie Beirach, qui se joint à eux sur deux pistes au piano, est lui aussi un gamin de Brooklyn, et il se fond donc parfaitement dans l'ambiance.

On trouve également sur ce disque des morceaux inspirés par Jackson PollockJack KerouacMatisse ou Evan Parker (Steve à déjà publié un livre de ses poèmes inspirés par Evan). Dalachinsky est en même temps un amoureux de Paris, qu'il visite régulièrement, et la ville est le fond d'écran de son poème 'Billy Holiday Singing', "...la place des Vosges, un cœur carré et austère qui répète la vérité de la même manière qu'un calendrier qui commence puis disparaît". La musique jouée par Liebman, que ce soit aux saxophones, à la flute ou au piano, peut varier entre intimiste, puissante, bruyante... comme une ville, comme une adolescence. Ce beau projet est une immersion donc dans l'anglais américain, dans un quartier de New York et dans la jeunesse d'une époque, mais il  est tout autant un voyage au cœur de la sensibilité de chacun d'entre nous. Laissons donc la dernière parole à Steve Dalachinsky: "Je réfléchis beaucoup sur l'état du monde, et je fais semblant de me sentir en sécurité".

Gary MAY

Michel DONEDA

EVERYBODY DIGS MICHEL DONEDA

Relative Pitch RPR1027

La pochette de ce superbe album solo de saxophone soprano fait référence et pastiche l’album Riverside du pianiste Bill Evans « Everybody Digs Bill Evans » que Miles Davis, Ahmad Jamal, Canonball Adderley avaient préfacé de manière dithyrambique pour faire sortir leur ami et collègue du relatif anonymat dans le quel il se trouvait vers 1958. Ici, pas moins de sept saxophonistes de jazz ou d’improvisation exploratoire, le domaine de prédilection de Michel Doneda, soulignent tout le bien qu’ils pensent de la démarche musicale de ce spécialiste français du saxophone droit et la qualité superlative de son travail instrumental. Un maître du saxophone soprano ! Des maîtres du saxophone soprano, Evan Parker, John Butcher, Dave Liebman, Sam Newsome, mais aussi son compagnon de scène Bhob Rainey et deux sopranistes très remarquables qui ont travaillé tout leur Steve Lacy : l’italien Gianni Mimmo et l’américain Joe Giardullo. On a alors une pensée émue pour Steve Lacy, leur grand frère à tous et pour Lol Coxhill avec qui Doneda avait enregistré un bel album en duo, Sitting on your stairs (Emanem 5028 2011). Pour caractériser la musique de Doneda en schématisant on pourrait dire que son point de départ se situe dans les avancées révolutionnaires de l’Evan Parker des Aerobatics (Saxophone solos de 1975 – Incus 19 réédition Chronoscope et ensuite Psi 09.01)  et du duo sauvage et insaisissable avec Paul Lytton. La démarche de Michel Doneda se particularise par son exploration sonore radicale où l’aspect mélodique (la régularité des intervalles) et la construction logique (le propre de John Butcher, un prof de maths) sont mises de côté au profit du son « pour le son ». Dès les premiers sons de la première plage, on a peine à croire qu’on entend un  saxophone, que les suraigus et la vibration presque métallique proviennent d’une colonne d’air de saxophone… Une quête à la fois introspective  et sauvage où les timbres multiples rendus possibles par le jeu (par des techniques de souffle alternatives et aléatoires) semblent livrés à l’état de nature non domestiquée.  L’instrument est particulièrement difficile à contrôler et vu sous cet angle M.D. en est un des grands maîtres vivants. La syntaxe du jeu de saxophone est ici tordue, contorsionnée, les sons sont fragmentés, étirés, tire-bouchonnés, ou avalés/ recrachés à une vitesse exponentielle et se succèdent sous de nombreuses formes contradictoires, antinomiques… On a parfois le sentiment que la bande est subitement accélérée. Une forme de retenue contrôlée et une dynamique sonore se fait jour qui privilégie les détails infimes, « microsons », multiphoniques, glissements entre les hauteurs de notes, harmoniques sifflées, morsures, bruitismes des clés, du bocal et de la colonne d’air. Parfois au bord du silence... comme dans ce fantômatique Canal…Et quand on a fait le tour de cette grammaire et de la syntaxe, on oublie qu’ils évoqueraient un nouveau langage parce que la fascination des signes, des gestes, des mouvements du corps fait voyager l’imagination et touche au sensible le plus aigu. L’intérêt de la démarche de Doneda est qu’elle s’exprime comme dans un voyage au travers d’un paysage inconnu qui se développe et se métamorphose en nous d’une façon éminemment poétique. La logique du compositeur, de l’instant composer ou de l’improvisateur « à programme » s’est complètement évaporée au profit des sens et leur quête instantanée. Dans la foulée des années 80 et 90, Michel Doneda était devenu « un musicien à suivre » notoire. On regrette que d’autres propositions musicales « improvisées », plus « énergiques », « commerciales » (disons-le), « productivistes », « médiatisées », etc… aient occulté un tel talent. Michel Doneda est un artiste improvisateur essentiel, aussi peu occupé de « concessions » que cette musique « improvisée-radicale » est sensée l’être.

Magnifique. Notons encore que le label CCAM Vand’Oeuvre vient de publier un fantastique et rare duo avec Fred Frith (guitare électrique) et Doneda (saxophones soprano et sopranino). Référence : Vand’œuvre 1440.  A ne pas rater !!

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

The VERY BIG EXPERIMENTAL TOUBIFRI ORCHESTRA

WAITING IN THE TOASTER

LABEL BLEU – LBLC 6716

Félicien Bouchot, Emmanuelle Legros et Yannick Pirri (tp), Stéphanie Aurières, Thibaut Fontana, Antoine Mermet, Yannick Narejos et Benjamin Nid (sax), Elodie Pasquier (cl), Mathilde Bouillot (fl), Aloïs Benoit et Grégory Julliard (tb), François Mignot (g), Grégoire Gensse (p, ukulele), Mélissa Acchiardi et Lionel Aubernon (vib, perc), Lucas Hercberg (b), Corentin Quemener (d), avec Médéric Collignon, Fish Le Rouge, Marion Chrétien et Noémie Lacaf (voc), Aëla Gourvennec (vcl), Aurélien Joly (tp), Rémi Matrat (ts) et Aymeric Sache (as).

Sortie en novembre 2014

En 2006, Grégoire Gensse monte The Very Big Experimental Toubifri Orchestra, un big band d’une vingtaine de musiciens, issus principalement de l’Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne, mais aussi des conservatoires des régions lyonnaise et parisienne. Huit ans plus tard, l’orchestre sort Waiting In The Toaster chez Label Bleu.

The Very Big Experimental Toubifri Orchestra invite le trompettiste et vocaliste Médéric Collignon, les chanteuses Marion Chrétien et Noémie Lacaf, la violoncelliste Aëla Gourvennec et le rappeur Fish Le Rouge.

Gensse signe ou cosigne les neuf thèmes du disque et leur applique des titres humoristiques : « En attendant dans le grille-pain », « Le cow-boy juif », la suite Toubifri… A côté de Cendrillon (« Cenderella ») et Isaac Newton (« Newton Theorie »), dans « The Jewish Cowboy », The Very Big Experimental Toubifri Orchestra rend hommage au DJ québécois Josh Dolgin, alias Socalled, créateur du klezmer-hip hop. Quant à « Satu Hari » (« Un jour » en bahasa – Gensse est un grand amateur de Bali…), c’est une digression basée sur un morceau du compositeur baroque Marin MaraisWaiting In The Toaster est dédié au chanteur Matthieu Côte, disparu prématurément en 2008.

La musique part dans tous les sens et n’a que faire des sentiers battus. Les introductions sont loufoques : des voix lointaines qui évoquent des déclamations radiophoniques (« Wainting In The Toaster », « The Jewish Cowboy »), un brouhaha indescriptible (deuxième partie de la « Toubifri’s Suite ») ou, dans la première partie de la « Toubifri’s Suite », l’ouverture d’une symphonie interrompue par un monologue bouffon sur le bruit et la musique (John Cage n’est pas loin…)… Les morceaux sont construits sur des successions de tableaux dans les mêmes tons – rythmique brutale (« Waiting in the Toaster ») et unissons puissants (« Toubifri's Suite, Pt. III »)  – mais avec des développements très variés : « Newton Theorie » s’apparente à une chanson punk dans laquelle se glisse un chorus impromptu et élégant du trombone ; au milieu de l’ambiance rock de « Toubifri's Suite, Pt. I », la flûte cite brièvement « Autumn Leaves » et le morceau se conclut dans un joyeux délire général ; « The Jewish Cowboy » passe du funk au rap, soutenu par un chœur qui pourrait quasiment figurer dans une comédie musicale ; « Toubifri's Suite, Pt. II » démarre dans une ambiance festive aux accents klezmer, interrompu par un solo de clarinette astucieux, entre free et contemporain ; « Cenderella » s’articule autour d’un motif folklorique incantatoire et lancinant ; « Satu Hari » commence par des jeux de bouches, sifflements, respiration… avant que le bruissement ne s’amplifie graduellement en une tournerie majestueuse ; « Pause » alterne ritournelle folklorique et minimalisme mystérieux…

Avec les superpositions de voix à l’unisson, les assemblages de rifs, les rythmiques musclées, les jeux sur les regroupements de timbres, les chorus inopinés, les tutti frutti délirants… The Very Big Experimental Tobifri Orchestra possède une signature sonore particulièrement originale. Véritable déflagration sonore, Waiting In The Toaster est un album énergique et déjanté !

Bob HATTEAU

Barry GUY NEW ORCHESTRA

AMPHI – RADIO RONDO

Intakt CD 235


Pour le dernier disque de son New OrchestraBarry Guy a composé un titre, 'Amphi', pour sa femme Maya Homburger afin d'intégrer la palette extrêmement fine de son violon baroque dans un ensemble qui pourrait facilement le noyer. Un exercice de contrôle des dynamiques donc, dont le compositeur Barry Guy se sort magnifiquement bien, et où l'interprétation de l'orchestre, où il est également bassiste, est à la hauteur de son travail. Barry et Maya travaillent ensemble depuis longtemps et Barry connaît mieux que personne la souplesse et la sensibilité de Maya, mais l'inclure au sein d'une groupe connu pour ses sons forts et joués par des personnalités encore plus fortes, n'était pas une mince affaire. Le résultat est un délicat équilibre dans lequel l'orchestre n'est pas du tout bridé (il y a des passages où la puissance des cuivres se fait bien entendre) tout en laissant le violon exprimer toutes ses couleurs. Barry évoque, dans les notes de pochette, l'image de l'architecture de l'université d'Helsinki d'Alvar Aalto, et il est vrai qu'on a parfois l'impression que les délicats sons du violon baroque soutiennent d'une étonnante manière les poids lourds de l'orchestre.

Le deuxième titre, 'Radio Rondo' a été composé en 2008 pour le LJCO (London Jazz Composers Orchestra), et Irène Schweitzer y jouait le solo de piano. Barry a ensuite retravaillé le morceau pour le BGNO, avec Agustí Fernández au piano. Barry explique qu'à l'origine Radio Rondo a été écrit pour le LJCO après dix ans de silence (radio...?) et qu'il a imaginé un auditeur allumant un poste radio pour écouter les improvisations ayant traversés les ondes pendant de longues années. Il y a dans cette image, un parallèle avec celle évoquée par Gavin Bryars à propos de 'The Sinking Of The Titanic', où il imagine que les sons joués par l'orchestre au moment où le bateau coulait ont continué à se diffuser éternellement à travers le fonds de l'océan.

Il faut souligner ici la contribution d'Agustí Fernández, qui prouve encore une fois qu'il est l'un des pianistes les plus subtils et originaux en Europe actuellement; son jeu sur Radio Rondo est magnifique. Que peut-on dire de plus sur l'orchestre très haut de gamme qu'est le BGNO? Former un ensemble cohérent à partir d'individualités si remarquables est un miracle sans cesse renouvelé. Ceci est en grande partie grâce aux qualités de Barry Guy en tant que compositeur, bassiste, et bien sur meneur de groupe. De nouveaux projets sont dans les tuyaux pour bientôt, Barry et le BGNO continuent leur chemin pour notre plus grand plaisir. Dans un âge où l'austérité nous guette à chaque coin de rue, une telle opulence et un tel débordement de richesse sonore font tellement de bien!

Gary MAY


Barry GUY

FIVE FIZZLES FOR SAMUEL BECKETT

No Business EP

Barry Guy : contrebasse

Ernst GLERUM / Uri CAINE

SENTIMENTAL MOOD

Favorite Records EP

Ernst Glerum : contrebasse

Uri Caine : piano

Deux nouveautés attachées à la célébration de la contrebasse font le choix de la forme courte. Chez No Business, en vinyle uniquement et en édition limitée à 300 exemplaires, paraît une suite de quinze minutes enregistrée par Barry Guy à l’église Sainte-Catherine de Vilnius. Le Britannique, dont la relation passionnelle qu’il entretient avec son instrument se perçoit dans chaque coup d’archet, chaque pincement de corde, de l’effleurement transi à la dérouillée hargneuse, recourt en outre aux propriétés acoustiques du lieu de la captation, autorisant un jeu sur la réverbération. Un petit chef d’œuvre, et un opus très achevé en dépit de sa brièveté. Le duo d’Uri Caine et Ernst Glerum se focalise quant à lui sur cinq standards de jazz créés entre 1927 et 1948, par Duke Ellington (Black and Tan FantasyIn a Sentimental Mood), Harry Barris (I Surrender, Dear), Thelonious Monk (Evidence) et Jerome Kern (Yesterdays), pour des relectures aussi canoniques que délectables. La vingtaine de minutes en question s’avère plus riche que bien des albums affichant une durée triple. Le plus souvent au premier plan et dotée d’une sonorité admirable, la contrebasse se voit parfaitement mise en valeur par un pianiste tout en élégance et pondération. Ainsi bichonnées, les mélodies d’antan n’ont plus qu’à resplendir, et ne s’en privent pas.

David CRISTOL

THE RECEDENTS

WISHING YOU WERE HERE

Coffret 5 CD

Free Form Association.

Lol Coxhill - Mike Cooper – Roger Turner

Enregistrements de 1985, 1995, 2000, 2002, 2003 et 2008.

Les quatre premières plages du premier CD me sont familières car non seulement j’étais présent lors du concert à Waterloo le 17 août 1985, mais qu’en plus … j’en fus l’organisateur. Le CD Emanem Waterloo 1985 d’Evan Parker Paul Rutherford Hans Schneider et Paul Lytton provient du même festival. Mike Cooper est un des trois explorateurs de base de la guitare « couchée » , traitée et jouée et manipulée avec des objets en tout genre, morceaux de verre ou de bois, vis, gommes, ressorts, boîtes etc….  avant que cette pratique soit devenue une mode. Les deux autres sont Keith Rowe et Fred Frith qui ont tous deux joué et enregistré avec Lol Coxhill, un incontournable du saxophone soprano, inimitable. Notre saxophoniste adoré disparu a en commun avec Cooper une pratique « alternative » du blues, proche du jazz libéré. Ils se sont croisés durant les années soixante. Roger Turner est un explorateur de la percussion libérée comme il y en a quatre ou cinq dans cette scène (Lovens, Stevens, Lytton, …).  Le mélange improbable, parfois tangentiel ou explosif, de leurs trois pratiques et sensibilités différentes, si pas dissemblables, procure un état permanent d’anarchie et de surprise exploratoire et s’ajuste à l’écart de toute logique. Evacuons le définitionnisme et la mesure de toute chose vue sous la lorgnette de la pseudo-logique… et amusons-nous. The Recedents fut un groupe à nul autre pareil et pareil à nul autre et cette série d’enregistrements qui le prouve est complètement décoiffante. Les trouvailles sonores et accélérations de roulement tous azimuts de Roger Turner accrochent l’oreille et entraînent l’imagination dans un dédale volatile… Pendant qu’il ferraille avec un sens de la dynamique hors norme, Mike Cooper redéfinit la guitare sur table « amplifélectronoise ». C’est dans ce contexte que Lol Coxhill nous livrait son approche la plus sonique, la plus radicale… et puis tout à trac, un air caraïbe s’insinue… A la recherche des sons dans l’instant here and now… Au fil des ans, ce trio a peaufiné son approche en équilibre instable jusqu’au dernier concert … Mike Cooper met en vente ce magnifique coffret avec un livret contenant des photos improbables, des anecdotes, des textes, des reproductions de coupures de presse et d’affiches  qui nous replongent dans l’esprit de cette musique rebelle. Ecrivez-lui à cooparia@mac.com pour lui commander ce coffret ou adressez-vous à Improjazz.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Carlos “ZINGARO”

LIVE AT MOSTEIRO DE SANTA CLARA A VELHA

Cipsela Records 001

Carlos "Zingaro" : violon

OPEN FIELD + Burton GREENE

FLOWER STALK

Cipsela Records 002

José Miguel Pereira : contrebasse

João Camões : violon alto, duduk, percussion ; Burton Greene : piano, piano préparé, percussion

Marcelo dos Reis : guitare nylon, guitare préparée, voix

Ces deux disques inaugurent avec panache le catalogue du jeune label portugais Cipsela. Des pochettes sobres et élégantes (œuvre de Kátia Sá), des notes éclairantes et sans prétention, et surtout des musiques franchement inspirées, à la qualité d'enregistrement irréprochable. Deux vétérans s'y illustrent, en concert et en solo pour le premier, en studio et en quartette pour le second. Le violoniste Carlos "Zingaro" Alves, pionnier du mélange des genres avec le groupe Plexus dès la fin des années 60 puis partenaire de Joëlle LéandreRichard TeitelbaumSebi TramontanaDaunik Lazro ou Andrea Centazzo, nous convie à un monologue enchanteur, capté au festival Jazz ao Centro de Coimbra en mai 2012. La sonorité cristalline, le jeu aux gradations infinies, l’imagination et la vivacité euphorisantes de « Zingaro » sont aptes à renvoyer à leurs chères études bien des praticiens de l’improvisation libre. L’auditeur est suspendu au moindre coup d’archet, la résonance du lieu (une église vide et ouverte) ajoutant une dimension aérienne à cette prestation exemplaire. On entend même quelques oiseaux manifester leur approbation. L'américain Burton Greene, free jazzman de la première heure, aujourd’hui résident des Pays-Bas et que l'on a récemment entendu en piano solo ou s’adonner à un curieux duo de claviers avec son ami Alan Silva (auquel est ici dédié la pièce inaugurale), semble électrisé par la compagnie de jeunes musiciens remarquables, parmi lesquels le prolixeMarcelo Dos Reis (membre des formations Fail Better, Vicente/Marjamaki, Pedra Contida, toutes signées chez Jacc Records et abordées en ces pages), également fondateur du label et technicien du son. Le trio Open Field se fait donc quatuor, le natif de Chicago s'intégrant avec bonheur au triumvirat déjà constitué. Des assemblages subtils attendent l'auditeur à chaque recoin du discours. Les titres donnent des indices sur le contenu : Angels on the Roof cultive la modération tandis qu'On the Edge semble en proie à d'inextinguibles démangeaisons; enfin, Ancient Shit entraîne les débats sur le terrain de la transe et de l'hypnose. Enthousiaste, le pianiste parle de "combustion spontanée" au sujet de cette session. On ne saurait mieux dire. Deux pépites, pressées à 300 exemplaires : premiers arrivés, premiers servis.

David CRISTOL

Sven Åke JOHANSSON

The 80’s CONCERTS

coffret 5 CD

SÅJ 33/34/35/36/37

Wolfgang Fuchs / Mats Gustafsson / Sven-Åke Johansson

Rimski

Berlin 1990

Richard Teitelbaum

Sven-Åke Johansson

Erkelenzdamm

Berlin 1985

Gunther Christmann

Wolfgang Fuchs

Sven Åke Johansson

Tristan Honsinger

Torsten Müller

Alex von Schlippenbach

Splittersonata

Bremen 1991

Gunther Christmann /

Wolfgang Fuchs/

Sven-Åke Johansson/

Tristan Honsinger

Umeà

Umeà 1989

Steve Beresford /

Rudiger Carl / Han Reichel /

Sven Åke Johansson

BBBQ Chinese Music

Paris Dunois 1982

Excellemment enregistrés, ces albums livrés en coffret par Sven-Åke Johansson sont bien plus que des documents de l’époque glorieuse où la free-music improvisée libre européenne (et le « free-jazz ») connut une désaffection du public et des organisateurs festivaliers. Un événement ! Le suédois Sven-Ake Johansson est à la fois batteur de jazz à risques, improvisateur libre, compositeur, musicien expérimental, poète diseur spécialiste du sprechgesang, accordéoniste, artiste graphique et tout cela à la fois. Il fut parmi les premiers compagnons de Peter Brötzmann et de Peter Kowald, immortalisé par les albums légendaires For Adolphe Sax et Machine Gun. Il entretient une très longue relation de jeu et d’amitiés avec le pianiste suédois Per Henrik Wallin, un artiste fascinant qui nous a quitté trop tôt. Son duo avec Alex von Schlippenbach a enregistré à plusieurs reprises sur le label FMP dont le label frère SAJ a été baptisé de ses initiales après que son album solo l’ait inauguré (SAJ-01 Schlingerland). Il a travaillé aussi avec le saxophoniste Alfred Harth qui à 16 ans fut le premier pionnier recensé de l’improvisation tout à fait libre (Just Music Francfort 1965) sur le continent. Trois des disques nous le font entendre avec le saxophoniste sopranino Wolfgang Fuchs, aussi clarinettiste basse, un des plus grands souffleurs de cette scène, et le personnel de la Splitter Sonata est presque celui du disque Idyllen Und Katastrophen (Sven-Ake Johansson Po Torch 9). Idyllen und Katastrophen est l’album préféré de Gérard Rouy, le spécialiste afficionado FMPiste – inconditionnel des Brötz Kowald Schlipp Fred Lovens Fuchs Christmann Rutherford Parker etc… -  le plus insigne de la francophonie et qui a vécu cette aventure en première ligne. Découvrir le coup d’archet oblique et le son extraordinaire de Tristan Honsinger survolé par les morsures explosives du sopranino de Fuchs, le chahuté des rimshots et friselis de SAJ au hi-hat, les grommèlements sussurés par Gunther C. dans la couliss est le summum de la collaboration télépathique. Oubliez Company, AMM et trois kilos de CD’s des Brötzm et MatsG avec PNL…  Fuchs et un Mats Gustafsson trentenaire citent Rimsky-Korsakoff scandé par le batteur dans un fameux squat Berlinois avant de s ‘éclater. J’aime par dessus tout le sens de l’espace dans les interventions percussives disruptives de SAJ, son jeu d’accordéon et ce sprechgesang. Le British Bergisch Brandenburgisch Quartet avec Steve Beresford, Carl au ténor, Reichel et Johansson à l’accordéon …vaut son pesant de schnaps et de schnitzel !! Dialogues et écoutes merveilleux entre ces personnalités que tout semble opposer !! Une musique chaleureuse et poétique. On est ici au cœur de la fabrique « musique-improvisée-européenne-radicale » dans ce qu’elle a d’irremplaçable. Vous rendez vous compte TROIS CD’S AVEC WOLGANG FUCHS : Fuchs est à Dolphy , ce que Evan est à Coltrane  !!!  FUCHS et un TRISTAN Honsinger épuré avec les facéties rythmiques de Sven Ake ………  Idyllen und Katastophen …. Et deux CD’s avec Tristan et Gunther Christmann rejoint pour un cd par Alex von Schlippenbach

J’arrête : plus que ça tu meurs … …… !!  http://www.sven-akejohansson.com/de/

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

SPINIFEX

HIPSTERS GONE BALLISTIC

TRYTONE

Gijs Levelt (tp), Tobias Klein (as), Jasper Stadhouders (elg), Gonçalo Almeida (elb), Philipp Moser (dm) 

Plus qu’un CD, c’est une BCE que nous propose le groupe hollandais Spinifex, c’est-à-dire une Boule Compacte d’Energie. Tout au long de cette quasi heure de musique, l’investissement impulsé dès la pièce éponyme qui ouvre l’album ne faiblit en effet jamais. C’est à un gros son forgé d’une first line de cuivres et d’une rythmique rock qu’il nous faut faire face. Les plages défilant, on pense à Marc Ducret (influence patente du guitariste de Spinifex, Jasper Stadhouders) en moins rêche au niveau mélodique, à un Roscoe Mitchell branché en mode math rock, au sextette électrique Keystone de Dave Douglas, et plus souvent à John Zorn. La fausse bonne folie de ce dernier marque de son empreinte une pièce comme « Joint Strike Focker » basée sur une alternance toute de ruptures entre une partie metal et une autre conçue à la manière inspirante de la musique créative d’un Braxton. Ornette Coleman se trouve, lui, explicitement évoqué au travers d’une suite en trois parties intitulée « Flying Object Fort Worth – Umeå – Sheffield ». Mais avant tout, l’exubérance proche du trop-plein-énergétique, la réflexion sur les équivalences polyrythmiques, les illusions d’accélération et de décélération, ainsi qu’une conception mélodique claire, sont autant d’éléments composant l’alchimie musicale singulière de Spinifex. Mené par d’excellents musiciens (notamment Gijs Levelt dont l’approche de la trompette consiste à développer un jeu apparemment antagoniste de la fêlure dans la puissance, sorte de fusion des deux trompettistes de Free Jazz, Don Cherry et Freddie Hubbard), voilà du bel ouvrage qui ne peut laisser indifférent.

Ludovic FLORIN

Charles McPHERSON

THE JOURNEY

Capri Records

Charles McPherson : saxophone alto

Keith Oxman : saxophone ténor

Chip Stephen : piano

Ken Walker : contrebasse

Todd Reid : batterie

Le saxophoniste Charles McPherson appartient à la catégorie des jazzmen historiques, directement connectés aux sources de cette musique. Compagnon de route de Charles Mingus pendant une quinzaine d’années, ce musicien de 75 ans n’a depuis cette période jamais cessé d’entretenir la flamme d’une certaine orthodoxie. Il n’a d’ailleurs pas besoin de recourir au revivalisme ou à la nostalgie puisqu’il personnifie, à travers son parcours et ses inclinations esthétiques, l’héritage du be-bop. McPherson cultive ainsi depuis plus d’un demi-siècle un jazz hors d’âge, enraciné dans le blues. Si l’on fait abstraction de la jeunesse de certains membres du groupe, cet album enregistré en 2014 aurait pu voir le jour en 1954 ou même en 1964, année des débuts discographiques du saxophoniste sous son nom. L’influence de Charlie Parker est patente, de la souplesse aérienne du leader sur les rythmes rapides à son incandescence expressive sur les ballades – rappelons que McPherson fut dans les années 80 le soliste choisi par Clint Eastwood pour jouer les parties d’alto de Bird sur la bande-son du film du même nom. Ses partenaires, originaires de Denver, ne sont pas de simples faire-valoir : le pianiste Chip Stephens (succédant à Barry Harris,Steve KuhnDon Friedman et Mulgrew Miller à ce poste) se montre particulièrement alerte, et le ténor Keith Oxman révèle un beau sens de la répartie lorsque les vents s’adonnent au tandem. Pareillement, une section rythmique très éveillée défend avec vigueur les structures choisies et affermit les prises de parole des solistes, Ken Walker livrant lui-même un solo de basse enlevé sur Tami’s Tune. McPherson signe trois compositions, ses sidemen autant, et trois standards habités complètent la donne. Le vétéran revisite au passage Manhattan Nocturne, qu’il avait enregistré par le passé. Un jeu très fluide, une sonorité somptueuse, et un propos nourri par l’expérience : sa majesté le jazz se porte bien…

David CRISTOL

Ivo PERELMAN –

Karl BERGER

REVERIE

Leo Records

Orkhêstra

Ivo Perelman : ts / Karl Berger : p

Après avoir craché le feu et la foudre dans de (trop ?) nombreux disques, Ivo Perelman saupoudre son cri d’une tendresse bienvenue. Il faut dire que Karl Berger, ici pianiste, n’est pas pour rien dans la réussite de cet enregistrement.

Totalement en phase, les deux musiciens s’écoutent, évitent le dialogue de sourd. Même si l’on peut trouver à cette rêverie quelques traces d’uniformité, il n’est pas interdit de tendre l’oreille pour découvrir comment fonctionne ce duo. C’est la plupart du temps le pianiste qui déplace l’harmonie de quelques demi-tons en des chromatismes fertiles. Les climats sombres et ombrageux du pianiste comblent le saxophoniste. Lequel, en quête de sobriété et de douceur, n’en oublie pas pour autant de creuser, plus profond, un cri qui, précédemment, frôlait l’anecdotique. Il restera encore au couple Perelman-Berger à plus encore densifier leurs reflets, à introduire plus de formes, à délester d’avantage. Pour l’heure cette première rêverie n’est rien d’autre qu’une évidente bénédiction.

Luc BOUQUET


VICENTE/MARJAMÄKI

OPACITY

JACC RECORDS

Jari Marjamäki : électronique

Luis Vicente : tp, + Pedro Madaleno : elg, Marcelo Dos Reis : elg, Miguel Mira : vlc, Valentin Ceccaldi : vlc.

 

PEDRA CONTIDA

XISTO

JACC RECORDS

Marcelo Dos Reis : guitare électrique, voix, bols

Angélica V. Salvi : harpe ; Nuno Torres : saxophone alto; Miguel Carvalhais : ordinateur ; João Pais Filipe : batterie et percussions

Le trompettiste Luis Vicente (Fail Better, Clocks and Clouds) et le manipulateur de machines Jari Marjamäki se sont associés pour des prestations scéniques en divers endroits du Portugal. « Opacity » donne à entendre une sélection de cette activité concertante, matière d’un album au déroulement heureux, entre élaboration de panoramas aux contours insolites (Down South) et trouées aux rythmiques propulsives (Got That Zing). Le tête-à-tête stricto sensu n’occupe qu’une seule piste, un quarteron de guitaristes et violoncellistes rejoignant tour à tour la paire sur les autres plages, ajoutant sel et piment aux débats. Selon le cas, les qualités acoustiques des instruments sont préservées, dans un dialogue fertile avec les broderies imaginées en temps réel par Marjamäki, ou se voient délicatement altérées par leur passage dans les circuits de la cybernétique. Valentin Ceccaldi en découd avec un déluge de percussions sur Pollock was Right, l’un des meilleurs moments de cette aventure sonique. On retrouve aussi parmi les invités l’engageant Marcelo Dos Reis (Fail Better), à l’origine du projet Pedra Contida. L’enregistrement de « Xisto » s’est déroulé lors d’une semaine de résidence dans un village baigné de silence, loin de l’agitation du monde, et cet environnement apaisant a infléchi le développement de la musique, empreinte d’une profonde sérénité. Le disque s’organise selon un découpage en trois parties. Le premier chapitre est dévolu à quatre compositions individuelles ou collectives, ressemblant à s’y méprendre à des improvisations, certes orientées par quelque concept ou direction préalable. Five Spaces (Live) ensorcelle l’auditeur par une approche tempérante et néanmoins très expressive. Alors que la guitare électrique se taille depuis quelques années la part du lion dans les musiques créatives, le recours à la version acoustique de l’instrument par Dos Reis fait plaisir à entendre. La deuxième partie de l’album fait place à un solo électronique (basé sur les bruits de la nature, et d’une intensité impressionnante), un duo harpe/percussions des plus hypnotiques, et un non moins réussi trio pour guitare préparée, saxophone alto et voix. L’épilogue permet enfin au quintette complet d’improviser librement, confirmant à cette occasion toutes les qualités perçues lors des pièces précédentes. Très beau projet, dont l’esprit qui a présidé à sa réalisation se trouve indubitablement fixé sur le support.

David CRISTOL

COSTE/ACHIARY DESPREZ/PERRAUD

EARTHLY BIRD

QUARK QR 021419

Un tempo très lourd, binaire, une voix que l’on connait mais pas dans ce registre, une guitare acérée, qui transperce l’air chargé d’électricité… Ainsi débute "Earthly Bird", alors que le saxophone soprano se prend pour la clarinette de Sidney Bechet. La voix… elle en avait surpris plus d’un lors de Météo 2013…mais c’est sans doute possible celle de Beñat Achiary, aussi bluesy et gospelisante que possible. A l’unisson avec le soprano de Sébastien Coste dans "Poule", le second morceau… ces oiseaux terrestres rassemblent tous ces volatiles qui ne peuvent pas (ou plus) voler… Le marteau pilon derrière, ne peut être que l’œuvre d’Edward Perraud, agitateur sonore et percutant. La ritournelle et le spoken word d’Achiary est là aussi, dans Kiwi notamment. 

L’hommage aux anciens pointe son nez avec "Django" (John Lewis) et la lente progression qui aboutit au cri, ou "Round Midnight" (Monk) dans une version évanescente. La guitare électrique de Julien Desprez sait aussi se faire basse, le soprano imite des roucoulements et autres cris d’oiseaux, l’ensemble se fond dans une ambiance cabaret hachée par les cisaillements de la guitare que l’on sent prête à exploser et qui se retient sur le fil. Puis un thème lancinant vous pénètre les oreilles ("Dodo"), thème ressassé à l’envi par la guitare, qui se transforme en mode mineur avec l’apport de la voix et s’arrête brusquement pour laisser le batteur seul face à lui-même, avant que le thème ne resurgisse, s’accélère et que la guitare ne se lâche… Il s’en suivra un bel hommage à Tom Cora avec une version de "Saint Dog", pour soprano seul. "Nuit sans sommeil" est un classique de Beñat, que l’on retrouve là en pays de connaissance, lecteur / récitant / percussionniste, soutenu délicatement par un tambour, le sax qui suit les vocalises sinusoïdales du poète et une guitare noisy. L’album se clôt par une seconde version de "Poule", un peu plus charpentée, comme pour marquer un territoire, fermer la boucle d’une vision musicale nouvelle.

Paradoxalement, l’oiseau terrestre a pris son envol, et cet envol  est magnifique. 

Philippe RENAUD

KUDRYAVTSEV/ VINCENT/LOGOFET

FREE TREES

Leo Records

Hugues Vincent : violoncelle

Maria Logofet : violon

Vladimir Kudryavtsev : contrebasse  

Où l’on retrouve Maria Logofet et Vladimir Kudryavtsev, respectivement violoniste et contrebassiste du sextette Goat’s Notes, dont les albums « Fuzzy Wonder » (apprécié par Luc Bouquet dans notre numéro de janvier) et « Wild Nature Executives », tous deux publiés par Leo, foisonnaient d’idées musicales, exécutées qui plus est avec un dynamisme communicatif. Hugues Vincent a lui aussi signé plusieurs disques marquants, à commencer par « Fragment » en duo avec Yasumune Morishige sur le label Improvising Beings. Logofet vit à Moscou, Kudryavtsev à Paris et Vincent à Berlin. Le présent trio s’est constitué lorsque le violoncelliste a rejoint Goat’s Notes pour une tournée. Comme le suggèrent le titre du disque et la photo qui orne la pochette, il est ici question des racines et des manières de s’en émanciper. Il en va des artistes comme de tous les organismes vivants : l’infinie diversité des rencontres et situations exige une adaptation perpétuelle à des environnements changeants. En matière de création, lieu de l’expressivité par excellence, la notion de choix s’impose. Il ne s’agit alors pas tant de briser les attaches (culturelles, biographiques…) que d’en reconnaître la permanence pour mieux développer une voie personnelle et/ou collective, selon des formes et directions librement décidées. Vingt-et-une pièces se veulent l’illustration de cette idée, sur tempo soutenu la plupart du temps. Les trois acolytes se signalent par un juste mélange de virtuosité et de mordant. A la mi-parcours, Adventures of a String Section on the Moon tient pleinement les promesses de son intitulé, la musique de chambre improvisée par le trio abordant les rivages du psychédélisme, à l’aide de pédales d’effets et application d’objets sur les cordes, en temps réel et sans retouches. Organisateur de la session, Vladimir Kudryavtsev annonce déjà une nouvelle collaboration avec Hugues Vincent, convié à prendre part à un quintette franco-russe fraîchement constitué – il n’est pas exclu que Leo Records s’en fasse l’écho d’ici quelques mois.

David CRISTOL

Joe HARRIOTT Amancio D’SILVA QUINTET

HUM DONO

VOCALION CDSML 8505

Ce disque a longtemps été recherché par les collectionneurs car il n'avait bénéficié d'aucune édition CD ou même réédition vinyle, la seule édition disponible étant le LP original paru en 1969. Mais le prix très élevé qu’atteignait ce disque tenait–il uniquement à sa rareté ?

Une seule écoute de la réédition publiée par le label Vocalion permet de répondre par la négative à cette question. Ce disque est en effet un équilibre très réussi entre un jazz classique, des influences world et une très légère touche d’avant garde. Pour ce qui concerne la référence au jazz classique, il faut préciser qu’à cette époque, l’Angleterre était plutôt influencée par le son de la west–coast que par celui plus direct de New York ou du hard bop en général. Pour s’en convaincre il suffit d'écouter les enregistrements du Don Rendell Ian Carr Quintet. Pourtant on dit souvent et ce n’est pas faux, que Joe Harriott a été très tôt influencé par Ornette Coleman. L’influence "colmanienne" s’entend d’ailleurs très clairement sur le morceau "Spring low, sweet Harriott".

Si Joe Harriott brille de mille feux sur cet enregistrement grâce à un son à la fois pur, maîtrisé et légèrement incisif, il n’est pas le seul musicien remarquable loin de là. Je le rappelle, nous sommes en 1969 et à cette époque Ian Carr est en pleine transition, encore engagé avec Don Rendell mais plus très loin de Nucleus. Sa sonorité est certes influencée par le hard bop mais reste éloignée du côté "mordant" d’un Freddie Hubbard où d’un Woody Shaw. Ainsi Carr passe plus souvent en élégance qu’en force sur l’ensemble de l’album. J'évoquais plus haut la dimension d'avant garde, Elle est incarnée par la chanteuse Norma Winstone dont ce sont pratiquement les débuts et qui n’utilise sa voix comme aucune chanteuse américaine ne le fait à cette époque. Winstone conçoit sa voix bien davantage sur le versant instrumental que vocal, pourtant elle ne franchit jamais totalement le territoire de l’expérimentation d’une Linda Sharrock, elle garde le souci d'un certain lyrisme.

Mais l’âme du groupe réside à l'évidence dans la personnalité du guitariste Amancio D’Silva. Il n'en est pas tout à fait à ses débuts car il a déjà enregistré un premier album, mais sa maturité et son originalité surprenne. On a souvent dit de lui qu'il avait des influences puisées dans la musique indienne, certes sa manière d'aborder les aigus peut évoquer le sitar, malgré tout sur ce disque c'est l'influence de Wes Montgomery qui est la plus notable. Loin de courir après le génie de Montgomery, D’Silva affirme un groove et un son personnel et convainquant ; c’est particulièrement flagrant sur le morceau "N.n.n.t". D’Silva a d'ailleurs écrit la majorité des titres de cet album. Cette réédition est donc particulièrement opportune car elle va permettre de découvrir ou de redécouvrir un disque qui loin de répéter quelque chose qui existait déjà, propose en réalité une musique à la croisée de plusieurs chemins. Pourtant aucune prétention ne s'en dégage, on ressent au contraire que les musiciens étaient seulement animés par le plaisir de jouer. Vous pouvez donc faire honneur à cette réédition. Elle se destine à ceux qui aiment déjà le jazz anglais mais aussi à ceux qui veulent le découvrir.

Olivier DELAPORTE 

Stefan ORINS TRIO

LIV

CIRCUM-DISC

Stefan Orins : piano, compositions

Christophe Hache : contrebasse

Peter Orins : batterie 

Le créneau du trio piano-basse-batterie est des plus encombrés, avec son lot de disques conformes à un certain goût du jour (la liste serait trop longue à dresser, quelle que soit la décennie envisagée…) mais aussi ses réussites d'une éclatante fraîcheur (début 2015, les relectures de Duke Ellington par le trio de Matthew Shipp se signalent par une approche résolument contemporaine, quand bien même il s'agit de rendre hommage à une personnalité d'un autre temps). Cette association instrumentale ne se distingue donc pas par son originalité, et a déjà connu plusieurs moments d'épanouissement formel, d'Ahmad Jamal à Fred Hersch en passant par Bill Evans, au point de devenir l'une des incarnations emblématiques du jazz. Bien des jeunes formations s'engagent ainsi, parfois un peu mécaniquement, dans une combinaison leur préexistant et regorgeant de modèles plus ou moins écrasants, ayant largement exploré les possibilités offertes par le format. Dans le meilleur des cas, il faudrait pourtant n'y voir qu'une convention à partir de laquelle peuvent naître des esthétiques de toutes sortes. Car la musique émane avant tout des musiciens, de leur projet commun et de leurs interactions, et non des seuls instruments ("simples" outils au service des créateurs, plutôt que le contraire) auxquels il est fait appel. Chaque trio peut alors être considéré comme une entité à part entière, pas nécessairement inféodée à un cadre de références trop rigide. Le pianiste franco-suédois Stefan Orins s’active depuis une quinzaine d'années dans diverses formations basées en Europe. Son trio n'en est pas à son coup d'essai (il y eut depuis 2004 et sur le même label les albums « Bonheur Temporaire », « Natt Resa » et « Söt »), ne donne pas l'impression de courir après les grands maîtres, s'attachant au contraire à développer son propre univers. Et y parvient assurément, même si l’influence de Keith Jarrett ne manque pas de se faire sentir ici et là, dans le flot lyrique du pianiste notamment, lequel se tient à distance du free jazz comme de la tradition représentée par les musiciens cités plus haut. On y retourne avec plaisir, faute d'en avoir aisément saisi les agencements, tenants et aboutissants. Circulations entre musiciens et sens du collectif font bon ménage sur des compositions bien pensées, à la fois ouvertes et ramassées. Les clichés se voient prestement congédiés au gré de développements aux dynamiques soignées et ne connaissant aucune stagnation : dans le secteur saturé du piano trio, « Liv » (et pas « Live ») tire clairement son épingle du jeu.

David CRISTOL

Burton GREENE – Lawrence COOK

A 39 YEAR REUNION CELEBRATION

STUDIO 234 011

dist. Improjazz

 

Présentés l’un à l’autre par Paul Bley il y a fort longtemps, le pianiste Burton Greene et le batteur Lawrence Cook cultivent ici l’art du dialogue anguleux dans une superbe construction collective. Tout comme Paul Bley et dans une voie moins éclatée que Cecil Taylor, Burton Greene utilise tout un savoir / expérience pianistique traditionnel dans une dimension étendue en cultivant l’aspect mélodique et rythmique tout le libérant des rythmes réguliers et redondants du jazz moderne. Greene a été un des pionniers de la libération du jazz aux côtés d’Alan Silva et de la légendaire chanteuse Patty Waters à une époque où cette musique était jouée dans des lofts poussiéreux et des salles d’arrière bar. Il trouve en la personne deLawrence Cook, lui-même un pilier incontournable de la scène de Boston et collaborateur de Bill Dixon, un partenaire idéal pour mettre en évidence son jeu subtil et inventif, concis et aux intentions limpides. La substance plus que les effets pianistiques racoleurs. Une partie des compositions sont signées  par la chanteuse Silke Röllig avec qui Burton Greene collabore régulièrement et le pianiste les a arrangées pour ce beau concert. Cook est un batteur qui sonne comme un vrai batteur de jazz ayant vécu de l’intérieur toutes les mutations de cette musique. Sa sonorité est aussi authentique que superbe. Mark IV, une composition de Greene et du saxophoniste Jon Winter (compagnon de B.G. des temps héroïques), nous offre un beau développement polymodal remarquablement construit où la mélodie et le rythme s’enchâssent et se subliment avec un goût réel. Dans Insider Trading, Greene se penche sur la table d’harmonie pinçant les cordes de manière réitérative en privilégiant les nuances dans un beau dialogue avec le percussionniste, tout en questionnant les intervalles au clavier. Un pan entier de l’aventure du jazz et de sa remise en question par deux artistes sincères et sans compromis. Un beau moment.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

RED DAHL SEXTET

RED DAHL SEXTET

FMR

Frank Paul Schubert , Paul Dunmall, Hillary Jeffery, Alex von Schlippenbach, Mike Majkowski, Yorgos Dimitriadis

Ces musiciens basés à Berlin ont profité du passage de Paul Dunmall dans leur ville pour faire une session. Frank Paul Schubert est un excellent saxophoniste alto incandescent qui chauffe son bec à blanc avec un style tout à fait personnel ! Propulsé par un tandem contrebasse batterie en symbiose et le comping enlevé de l’éternellement jeune Alexander von Schlippenbach, Schubert fait tournoyer les notes en les pliant et les retroussant hors de leur gangue tonale. En chemin, il est relayé par le trombone virevoltant de Hillary Jeffery, alors que le trio change de cap laissant un espace bienvenu au ballet des doigts du pianiste sur le clavier. Des moments intimistes émaillent la suite colorée des Dhal (White Dahl, Orange Dhal, Purple Dahl, Red Dahl, Turquoise Dhal et Scarlet Dhal) à la limite de l’évanescence ce qui permet de goûter aux magnifiques timbres des souffleurs et du contrebassiste et au tournoiement limpide des modes sur l’ivoire. Le jazz libre collectif qui évite les clichés du genre en donnant à chaque musicien le moment idéal pour développer son univers propre tout en secondant chaque partenaire dans un remarquable équilibre, toujours en péril. Dans le beau avant-dernier morceau, ils sortent des sentiers battus. Une belle rencontre.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


Comments