Chroniques de disques
Janvier 2015

WHAHAY

Mr Morezon 009

Paul Rogers : contrebasse 7 cordes

Robin Fincker : ts, clarinette

Fabien Duscombs : batterie

Initié par Paul Rogers, le trio Whahay est un projet intègre, non formaté, qui a séduit à juste titre de nombreux spectateurs lors de ses multiples manifestations scéniques. Si l’esprit de Mingus est convoqué lors de ces prestations live, durant lesquelles des trombes de free music se précipitent sur le public toutes vannes ouvertes, avec ce premier album le trio se rapproche quelque peu de la lettre et opte pour la concision, avec neuf titres empruntés au colérique américain. Peut-on parler de reprises ? Tu parles, Charles. Comme l’indique le groupe, il s’agit plutôt d’improvisations prenant pour base ou rejoignant en cours de route quelques-unes des partitions du grand homme (Better Git It in Your SoulPithecantropus ErectusReincarnation of a LovebirdGoodbye Pork Pie Hat…). Un abord astucieux, les mélodies et structures repérables n’entravant en rien la créativité des instrumentistes. Le contrebassiste britannique manifeste une force de caractère, une fermeté d’intention et une sensibilité lyrique qui ne peuvent manquer d’évoquer la personnalité fervente et sourcilleuse de son modèle. Par ailleurs complice assidu de Paul Dunmall et Mark Sanders, Rogers se produit aussi en solo avec son pittoresque instrument à sept cordes, dont les sonorités parfois proches du violoncelle sont un régal pour l’auditeur. Comme c’est souvent le cas avec les enregistrements en studio, l’album fait montre d’une relative tempérance tandis que les concerts ont frappé les mémoires par leur intensité foudroyante (ici représentée par un bref et véhément Bird Call). Faut-il le regretter ? Non, car une fois cette constatation faite, il n’est qu’à se laisser séduire par cette approche nuancée, qui montre qu’à partir d’un même matériau Robin FinckerFabien Duscombs et Rogers sont capables d’emmener la musique dans des directions plurielles. Le disque permettra donc aux néophytes comme aux amateurs de Mingus de rentrer dans l’univers de Whahay sans y perdre leur latin jazzistique, et aux admirateurs du groupe d’apprécier la versatilité des timbres et climats déployés à partir d’un attirail resserré. Même s’il ne goûtait guère les abstractions libertaires des années 60, l’ingéniosité de ces trois-là n’aurait sans doute pas déplu à Mingus !

David CRISTOL

THE REMOTE VIEWERS

PRESENT PITFALL

RV 12

www.theremoteviewers.co.uk

Les Remote Viewers poursuivent un travail régulier et acharné pour développer leur concept d’une musique basée sur les climats et les contrastes. Dans ce nouvel échelon, le troisième (après "City of Nets" et "Crimeways") d’une trilogie noire inspirée par les films du même nom ou les mots de Dashiell Hammett, Raymond Chandler ou David Goodis, la part belle est donnée à la contrebasse d’un John Edwards assagi et d’autant plus efficace. Son pizzicato ou son travail à l’archet tout au long des douze titres de ce qu’on peut appeler une suite assurent une base granitique sur laquelle vient s’accrocher les saxes ténors de David Petts ou de Sue Lynch, l’alto ou le baryton de Caroline Kraabel ou les différents sopranos d’Adrian Northover. Quatre souffleurs pour une dramaturgie proche parfois des illustrations sonores de films de john Cassavetes, tel que l’illustre le splendide "The Empty Hour". Les titres des morceaux participent aussi à ce drame, et sont un parfait résumé de ce qu’est le «son" Remote Viewers : Late light, the Tormentors, Raw deal, Murder Stones, sans oublier le titre de l’album : Pitfall est un piège, une trappe…. Ces climats toujours envoutants se faufilent imperceptiblement, de manière parfois sournoise au détour d’une jolie mélodie avec l’aide des claviers de Rosa Lynch-Northover, plus souvent sous une forme assez violente grâce à la percussion toujours juste de ce diable de Mark Sanders.

Le groupe est aussi servi par un son remarquablement capté, chaque instrument trouvant une place appropriée s’intégrant dans un ensemble parfaitement huilé, qu’il improvise ou que les souffleurs jouent à l’unisson.  Seul Adrian Northover s’autorise un solo au soprano très Evanparkérien dans "D.O.A. ", unique entorse à l’écriture signée David Petts.

Petit rappel : le "Remote Viewing" est la capacité des formations pour acquérir une connaissance directe précise pas disponible pour les sens physiques ordinaires, des choses et des événements ou des «cibles» éloignés dans le temps ou dans l'espace, dans le passé, le présent ou l'avenir. Une définition que ce groupe assume pleinement.

Philippe RENAUD

Jef GILSON

LE MASSACRE DU PRINTEMPS

FUTURA GER 33

Dist. Improjazz

Jef Gilson : elp Hohner, cor, tuba, divers ; Pierre Moret : orgue Hohner, divers ; Jean Claude Pourtier : dr, divers ; Claude Jeanmaire : piano préparé sur le titre éponyme.

Sous le titre "un précurseur", Vincent Cotro présente Jef Gilson (de son vrai nom Jean François Quiévreux) qui débuta à la clarinette aux côtés de Claude Luter et Boris Vian (1942) avant de passer au piano et à l’arrangement. En 1950, il forme un orchestre avec entre autres Jean Louis Chautemps (ts) puis est ingénieur du son ; il est chanteur et arrangeur occasionnel des Double Six, travaille avec Woody Shaw, Nathan Davis, Philly Joe Jones, Bill Coleman *. Au tout début des années 60’s il va enregistrer "Enfin" avec Chautemps, Portal, Jeanneau, Vitet, Thollot, Ponty, puis "Œil Vision" avec l’ami Di Donato, Chautemps, Ponty, Texier, Humair… En 1969, il enregistre à Madagascar avec les frères Rahoerson, d’autres malgaches aux noms imprononçables et Jean Charles Capon (cello)  "Malagasy" et fonde par là même son label Palm (1970). En 1976 il enregistrera à Cardin "Europamerica", toujours avec Chautemps, Jeanneau, Maté, Jaume et je ne parle que des soufflants. Gilson musicien marginal par excellence est surtout connu pour ses grandes formations. Il ouvrira même un magasin au 88 rue du Faubourg St Denis, où, parisien par mon travail à l’époque, je commençai à quérir quelques disques de son label et d’autres…

        Entre temps, il avait enregistré (d’avril 1971 au 27 novembre de la même année) pour Gérard Terronès ce LP absolument introuvable et qu’il vient de rééditer. Les instruments divers utilisés sont essentiellement des percussions : timbales, maracas, bongos, cloches, gongs, woodblocks, balafons… A signaler qu’igor Stravinsky s’était éteint le 6 avril 1971.

"Le Massacre du printemps" est très percussif et Gilson y joue du tuba ; les autres morceaux sont à l’avenant. Dans "L’imagination au pouvoir", les instruments Hohner prennent le relais, sonnant sombrement (duo Gilson/Moret pour une longue improvisation étrange et sophistiquée. Solo de batterie dans "Les Cigales". "Tournant décisif" est de la même veine que l’Imagination mais c’est le piano qui l’emporte, et le swing est présent dans les ultimes moments de la pièce. "N’y a qu’a" et "Faut qu’on" terminent le disque. Il me semble que ces deux titres reflètent parfaitement l’esprit de l’époque et de la nôtre, où les propositions et affirmations les plus diverses sont toujours d’actualité et où rien ne change sinon en plus mauvais. Visionnaire le père Gilson ? Un art pour le moins conceptuel qui est bigrement rafraichissant. Avant-garde de l’avant-garde diront certains ou fumisterie ? En tous les cas un jalon essentiel de la musique du XXème siècle à découvrir ou redécouvrir. La même année, Gérard Terronès enregistrait "Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer" de Jacques Thollot qui vient de nous quitter.

Serge PERROT

*Vincent Cotro : Chants libres, Editions Outre Mesure 1999.

BLAZING FLAME

PLAY HIGH MOUNTAIN TOP

Leo Records

Orkhêstra

Steve Day : v / Julie Tippett : v-perc / Bill Bartlett : p / Keith Tippett : p / Aaron Standon : as-ss / Dave Perry : ts-bcl / Peter Evans : vln / Fiona Harvey : b-v / Anton Henley : d 

Dans une sphère où la singularité se fait rare, il serait temps que l’on se penche sur l’étrangeté de Steve Day. Bien sûr, la voix déchirée du britannique n’est pas pour rien dans l’intérêt que l’on porte à la poésie démembrée de ce dernier. D’avoir su conserver depuis de nombreuses années les amis fidèles (Bill BartlettAaron StandonPeter Evans) et d’avoir choisi quelques glorieux aînés (Keith et Julie Tippett) pour  élargir le cercle accroît encore notre curiosité.

Ici, Blazing Flame n’admet la musique que de guingois. L’étrangeté est là, omniprésente. La clarinette basse se faufile entre le chant malade de l’un et les mélopées virales de tous les autres. Les douceurs sont suspectes. Le blues est désillusionné, la fanfare funky se heurte à des rythmes éteints. Oui, il serait grand temps que l’on se penche sur la belle étrangeté de cet étrange Monsieur Day.

Luc BOUQUET

ANGELI/DRAKE

DEGHE

RER PA7

Le duo de Hamid Drake et Paolo Angeli existe depuis plus de dix ans maintenant, comme en témoigne un premier cd, 'UOTHA', sorti sur le label Nu Bop Records en 2004. Ils se produisent sur scène régulièrement depuis, occasionnellement formant un trio avec l'accordéoniste et pianiste Antonello Salis. Ce nouvel album à une saveur particulière car il a été enregistré en Sardaigne, à Palau, la ville natale de Paolo Angeli. Depuis de nombreuses années Paolo et son frère Nanni(photographe) organisent un festival 'Isole Che Parlano', ("les îles qui parlent") au mois de septembre à Palau. Pendant une dizaine de jours se mêlent, amis, invités de prestige et musiciens locaux, car les deux frères sont profondément ancrés dans les traditions et coutumes de leur île. En 2013 Hamid Drake a donc fait le trajet pour profiter de la douceur d'une fin d'été méditerranéen et participer au festival, où il s'est produit en solo, et dans le concert du duo présenté ici. Le concert est placé sous le signe de l'amitié, la musique est aussi chaleureuse qu'une journée ensoleillée à la plage. La guitare d'Angeli forme une mer scintillante sur laquelle navigue la barque d'Hamid, pilotée par un capitaine Drake tout en souplesse et puissance. 'Transiti' illustre bien le grand éventail de timbres et d'émotions exploités par les deux hommes, des moments d'une fragilité tendre alternent avec une puissance plus proche d'un groupe de rock. Chacun chante aussi, Angeli à la manière traditionnelle sarde, Drake reprenant la spiritualité de 'The Many Faces Of The Beloved' qui figurait aussi sur 'UOTHA', et sur lequel le flair de son 'frame drumming' est bien mis en évidence. Tous les morceaux sont signés Angeli et/ou Drake, sauf la très belle mélodie de Björk, 'Joga' qui, bien qu'elle ne dure que quatre minutes et demi, reste pour moi l'un des moments forts de ce concert.

Avec ces cinquante-trois minutes de belle musique, ce disque nous offre une façon de prolonger l'été, et de faire un petit voyage à Palau, un charmant petit port près des splendides îles de la Maddalena. Embarquement immédiat, alors, pour retrouver les amis, bien boire, bien manger, et surtout se laisser transporter par ces sons passionnants qui adoucissent les mœurs. Grazie Paolo, thanks Hamid, et abrazos tous les deux!

Gary MAY

Du côté des abeilles…

Si les hirondelles ne font pas le printemps, les abeilles de BeeJazz s’en chargent : Jan Lundgren et Rusconi ont sorti chacun un album en avril sur le label d’Alexandre Leforestier et de Mohamed Gastli. 

Jan LUNDGREN TRIO

FLOWERS OF SENDAI

BeeJazz – BEE067

Jan Lundgren (p), Mattias Svensson (b) et Zoltan Csörsz jr. (dr)

Sortie en avril 2014 

Jan Lundgren est un pianiste prolixe : depuis ses trios avec Jesper Lundgaard et Alex Riel dans les années 2000, pour Marshmallow, jusqu’à Man In The Frog et Flowers Of Sendai chez Bee Jazz, il a sorti un disque chez Gemini, quatre chez Sittel, autant chez Act, et deux chez Volenza…

Lundgren semble aimer, par-dessus tout, les formations intimistes à l’instar de Mare Nostrum avec Paolo Fresu et Richard Galliano ou Man In the Frog, en solo. Pour Flowers of Sendai, le pianiste ne déroge pas à sa règle et s’entoure d’une paire rythmique déjà présente sur European Standards, enregistré en 2009 : le contrebassiste Mattias Svensson, avec qui il joue depuis près d’une quinzaine d’années, et le batteur Zoltan Csörsz Jr.


Sur les dix titres qui constituent Flowers Of Sendai, Svensson en signe deux et Lundgren apporte quatre thèmes, dont "Man In The Fog" tiré de l’album éponyme. Le trio interprète également "Melancolia" de Georg Riedel, joué en duo avec Lundgren (Lockrop – 2006), "Ballade pour Marion" de Richard Galliano (Spleen – 1985), "Fellini" que Paolo Fresu avait enregistré en trio avec Lundgren et Furio Di Castri (Fellini – 2000), et le standard de Billy Strayhorn, "Lush Life". Lundgren joue en solo le morceau-titre et "Lush Life".

Dans la plupart des morceaux, après l’énoncé du thème par Lundgren, précédé ou non d’une introduction en solo, le piano prend les commandes, puis laisse un chorus à la contrebasse, avant de conclure sur le thème. Touché élégant, sonorité effilée et clarté des développements, parsemés de lyrisme : le jeu de Lundgren met en relief les mélodies raffinées ("Parfait amour") et les phrases délicates ("Man In The Fog") qu’il affectionne. Mais le pianiste varie également les ambiances : dans son hommage à Sendai – lourdement frappée par le tsunami du 11 mars 2011 – le pianiste part d’une comptine cristalline pour terminer sur un ragtime entraînant ; "Mulgrew" balance de bout en bout ; l’interprétation de "Lush Life" est plutôt sophistiquée ; les ostinatos et accents folks de "Man In The Fog" évoquent Keith Jarrett… D’une ligne aigue et mobile ("Parfait amour") à une pédale profonde ("Man In The Fog"), en passant par un bourdon à l’archet ("Fellini") ou des riffs coupés de shuffle ("Mulrew"), Svensson est un contrebassiste plutôt décontracté et souple qui dialogue habilement avec Lundgren (contrepoints de "Man In The Fog", soutien de "Alone For You"). Ses solos sont prenants, à l’image des glissandos, double-cordes et autres effets de slap de "Transcendence". Le rôle de Csörsz est essentiellement d’assurer un tapi moelleux, sur lequel les solistes peuvent dérouler leurs propos ("Fellini"). S’il ne prend pas de chorus, son drumming léger ("Alone For You" et musical ("Transcendence") s’adapte parfaitement à la musique de Lundgren et Svensson. Subtil aux balais ("Melancolia") et vif aux baguettes ("Mulgrew"), Csörsz installe une pulsation régulière et confortable ("Ballade pour Marion").

Sensible et harmonieux, Flowers of Sendai s’inscrit dans le continuum de l’approche musicale de Lundgren. 

RUSCONI

HISTORY SUGAR DREAM

BeeJazz – BEE066

Stefan Rusconi: piano, synthétiseur, voix, space echo & préparations sonores ; Fabian Gisler: double basse, guitare, distorsions, voix ; Claudio Strüby: dr, perc, glockenspiel, voix

Sortie en avril 2014

Créé dans au début des années deux mille, Rusconi sort son premier album, Scenes & Sceneries, en 2004. Depuis, les concerts et les disques se succèdent : Stop & Go en 2006, One Up Down Left en 2008, le fameux It’s A Sonic Life en 2010, qui reprend des morceaux de Sonic Youth, Revolution en 2012 et History Sugar Dream cette année.

Le trio est constitué de Stefan Rusconi au piano, Fabian Gisler à la contrebasse et Claudio Strüby à la batterie. Les trois hommes utilisent également des effets électro et chantent. Avec un graphisme recherché, des livrets soignés, un site internet étudié et des clips travaillés, Rusconi se donne l’image d’un groupe de rock. Les dix morceaux de History Sugar Dream ont été composés par Rusconi.


Dès "Finally" le trio plante le décor, avec une ambiance de rock alternatif passé à la moulinette jazz : voix diaphane, timbre nasillard et ton pleurnichard, comme une parodie des groupes no wave, post punk etc. Les ambiances planent ("Finally"), hypnotisent ("Ankor") ou évoquent l’univers synthétique des jeux vidéo ("The Return Of The Corkies"), mais restent constamment sophistiquées ("Universe Relocated"). La voix asexuée et les effets électro contrastent avec le piano et la contrebasse qui mettent en avant leur sonorité acoustique ("Universe Relocated"). Les pédales et ostinatos du piano, Les boucles et riffs de la contrebasse, la batterie binaire et puissante et les voix à l’unisson ("Sojus Dream", "Chihiro’s World")… Rusconi suit les traces de The Bad Plus, EST et… Sonic Youth !

Rusconi marie un univers acoustique recherché avec un monde électronique aérien : History Sugar Dream est ancré dans le vingt-et-unième siècle, mais garde la nostalgie du rock progressif des nineties

Bob HATTEAU

Daniel ERDMANN – Christophe MARGUET

TOGETHER, TOGETHER

Abalone

Daniel Erdmann : ts / Christophe Marguet : dr

De fins colliers. Des souffles fins. De fins balais. Un jazz qui ne s’ignore pas. Qui ne peut s’ignorer. Un désir de n’être que soi-même. Un désir de ne pas encombrer. Quelques phrasés vertigineux. Quelque fleur d’Afrique. Quelque vaudou tambour. Quelques profondeurs frôlées. Des tempos jamais défaits. Des mélodies-escaliers. Des contrées sans guerre. Une entente jamais prise en défaut. Une proximité. Un territoire resserré. Quelques rugosités. Voici Monsieur Daniel Erdmann. Voici Monsieur Christophe Marguet. Si simples, si justes.

Luc BOUQUET

John ESCREET

SOUND SPACE AND STRUCTURES

SUNNYSIDE SSC1386

Titré "Sound, Space and Structures”, ce disque du pianiste John Escreet reflète parfaitement cette esthétique. Au cours des quelques quarante cinq minutes d’une suite divisée en neuf parties, John Escreet décline la quasi-totalité des possibilités d’improvisation pianistique, avec l’aide d’un quartet entièrement dédié à sa créativité. Un quartet où, en dehors d’une rythmique parfaitement en place mais discrète, émerge les saxophones d’Evan Parker, que ce soit le ténor ou le soprano. Avec ce dernier il nous fait du Evan Parker au cordeau, apparaissant de manière progressive et continue au deuxième volet de la suite, alors que le pianiste est plongé à l’intérieur du piano préparé.

S’ensuivent des dialogue complices, que ce soit avec le batteur Tyshawn Sorey dans l’introduction de la troisième partie, avec le bassiste John Hébert à l’archet dans la pièce suivante, là où Evan passe au ténor sur des cordes de piano muselées par probablement des blocs de bois. Escreet reste malgré tout le chef de file imposant sa musique sur laquelle se faufile le saxophoniste britannique très à l’aise dans ce genre de performance, et qui inverse parfois les rôles (le très beau passage dans la cinquième partie). Les pièces sont courtes (près de neuf minutes pour la septième partie, sinon elles tournent autour des trois ou quatre minutes) et, bien que détachées les unes des autres, elles forment bien un ensemble qui surprend à chaque écoute.

Philippe RENAUD

Olie BRICE QUINTET

IMMUNE TO CLOCKWORK

MULTIKULTI PROJEKT MPI 026

olie@riseup.net

 

Nouveau venu sur la scène britannique, le contrebassiste Olie Brice poursuit sa discographie entamée en trio sur No Business records (avec Mikołaj Trzaska et Mark Sanders – Riverloam Trio NBLP 52-53). Il est cette fois en quintet avec des musiciens encore peu connus. Trois souffleurs (Mark Hanslip, sax ténor), Waclaw Zimpel (clarinette alto, un musicien qui figure sur bon nombre d’albums de ce label), Alex Bonney (trompette) et un batteur (Jeff Williams) l’entourent pour interpréter ses compositions soignées et qui se développent dans une certaine sérénité. Les thèmes sont exposés avec grâce, et chacun peut s’exprimer à l’intérieur du cadre ainsi défini, y compris le bassiste qui nous offre dans le titre de l’album un solo mélancolique superbement construit.

Les pièces sont relativement courtes (une moyenne de six minutes), concises, sans bavardage ni folie. Un album très agréable à découvrir.

Philippe RENAUD

AARDVARK JAZZ ORCHESTRA

IMPRESSIONS

Leo Records

Orkhêstra

Mark Harvey : comp-cond-tp + friend 

Toujours aux manettes de l’Aardvark Jazz OrchestraMark Harvey ne laisse rien au hasard. Son orchestre pourrait en remonter à pas mal d’autres et même aux plus connus. Le jazz est là qui irrigue quelques blues teigneux. Et même si le big band swingue approximativement (flottements rythmiques), c’est du côté du Duke que lorgne Harvey. Du moins ici. Plus loin, il réconcilié bop et improvisation débridée. Et plutôt que d’enchevêtrer ou d’amalgamer les différentes parties, il leur laisse la possibilité d’exister longuement puis de s’éteindre  suavement. On remarquera donc dans ce disque des choses communes, d’autres plus singulières. Voici donc des ruades de saxophones, un brillant duo soprano-batterie, des riffs de cuivres, une marche funèbre, des reflets mahleriens, un duel de trombones, des vocaux allumés… Et une voix-sirène s’avançant seule et sépulcrale. On en conviendra sans problème : ici, beaucoup de choses à z’entendre.

Luc BOUQUET

BARRY GUY NEW ORCHESTRA

AMPHI – RADIO RONDO

Intakt CD 235

Pour le dernier disque de son New OrchestraBarry Guy a composé un titre, 'Amphi', pour sa femme Maya Homburger afin d'intégrer la palette extrêmement fine de son violon baroque dans un ensemble qui pourrait facilement le noyer. Un exercice de contrôle des dynamiques donc, dont le compositeur Barry Guy se sort magnifiquement bien, et où l'interprétation de l'orchestre, où il est également bassiste, est à la hauteur de son travail. Barry et Maya travaillent ensemble depuis longtemps et Barry connaît mieux que personne la souplesse et la sensibilité de Maya, mais l'inclure au sein d'une groupe connu pour ses sons forts et joués par des personnalités encore plus fortes, n'était pas une mince affaire. Le résultat est un délicat équilibre dans lequel l'orchestre n'est pas du tout bridé (il y a des passages où la puissance des cuivres se fait bien entendre) tout en laissant le violon exprimer toutes ses couleurs. Barry évoque, dans les notes de pochette, l'image de l'architecture de l'université d'Helsinki d'Alvar Aalto, et il est vrai qu'on a parfois l'impression que les délicats sons du violon baroque soutiennent d'une étonnante manière les poids lourds de l'orchestre.

Le deuxième titre, 'Radio Rondo' a été composé en 2008 pour le LJCO (London Jazz Composers Orchestra), et Irène Schweitzer y jouait le solo de piano. Barry a ensuite retravaillé le morceau pour le BGNO, avec Agustí Fernández au piano. Barry explique qu'à l'origine Radio Rondo a été écrit pour le LJCO après dix ans de silence (radio...?) et qu'il a imaginé un auditeur allumant un poste radio pour écouter les improvisations ayant traversés les ondes pendant de longues années. Il y a dans cette image, un parallèle avec celle évoquée par Gavin Bryars à propos de 'The Sinking Of The Titanic', où il imagine que les sons joués par l'orchestre au moment où le bateau coulait ont continué à se diffuser éternellement à travers le fonds de l'océan.

Il faut souligner ici la contribution d'Agustí Fernández, qui prouve encore une fois qu'il est l'un des pianistes les plus subtils et originaux en Europe actuellement; son jeu sur Radio Rondo est magnifique. Que peut-on dire de plus sur l'orchestre très haut de gamme qu'est le BGNO? Former un ensemble cohérent à partir d'individualités si remarquables est un miracle sans cesse renouvelé. Ceci est en grande partie grâce aux qualités de Barry Guy en tant que compositeur, bassiste, et bien sur meneur de groupe. De nouveaux projets sont dans les tuyaux pour bientôt, Barry et le BGNO continuent leur chemin pour notre plus grand plaisir. Dans un âge où l'austérité nous guette à chaque coin de rue, une telle opulence et un tel débordement de richesse sonore font tellement de bien!

Gary MAY

Ivo PERELMAN

Karl BERGER

REVERIE

Leo Records

Orkhêstra

Ivo Perelman : ts / Karl Breger : p

Après avoir craché le feu et la foudre dans de (trop ?) nombreux disques, Ivo Perelman saupoudre son cri d’une tendresse bienvenue. Il faut dire que Karl Berger, ici pianiste, n’est pas pour rien dans la réussite de cet enregistrement.

Totalement en phase, les deux musiciens s’écoutent, évitent le dialogue de sourd. Même si l’on peut trouver à cette rêverie quelques traces d’uniformité, il n’est pas interdit de tendre l’oreille pour découvrir comment fonctionne ce duo. C’est la plupart du temps le pianiste qui déplace l’harmonie de quelques demi-tons en des chromatismes fertiles. Les climats sombres et ombrageux du pianiste comblent le saxophoniste. Lequel, en quête de sobriété et de douceur, n’en oublie pas pour autant de creuser, plus profond, un cri qui, précédemment, frôlait l’anecdotique. Il restera encore au couple Perelman-Berger à plus encore densifier leurs reflets, à introduire plus de formes, à délester d’avantage. Pour l’heure cette première rêverie n’est rien d’autre qu’une évidente bénédiction.

Luc BOUQUET

ICONOCLAST

NAKED RAPTURE

FANG RECORDS  IC 988-14

www.iconoclastnyc.com

Leo Ciesa : drums, kb, grand piano, voc; Julie Joslyn : as, vl, perc, live electronics, voc.

Et revoici notre duo mixte américain préféré, dans une nouvelle œuvre dédiée plus à la  liberté et à la beauté qu’à la puissance et à la folie habituelle. Leo Ciesa et Julie Joslyn démontrent avec ce neuvième opus qu’ils ont toujours la même détermination, et qu’à eux deux, et seulement eux deux, ils nous offrent une musique toujours aussi dynamique, peut être un peu plus lyrique cette fois ("The ruin of pure", "The Naked Flame", le magnifique "Fragile Summer") par rapport à des déferlements passés. Une maturité sans doute trouvée, une démarche beaucoup plus séquencée (25 morceaux pour 75 minutes, soit des passages de trois minutes en moyenne), dont une reprise de "Night in Tunisia" , une valse, de la musique de cirque et un thème de Chopin en conclusion.

Mais le duo New Yorkais sait toujours faire mouche avec justement cette concision dans le discours, une frappe très efficace du batteur et un son d’alto clair et nerveux avec une attaque franche, et surtout une complicité indéfectible. La réduction de timing n’empêche cependant pas quelques débordements coutumiers des deux musiciens, notamment cette version du morceau de Gillespie méconnaissable. On sent à travers ces thèmes la recherche permanente de terrains encore vierges, avec la promesse de nouvelles aventures à venir, toujours aussi excitantes.

Philippe RENAUD

LED BIB

THE PEOPLE IN YOUR NEIGHBOURHOOD

Cuneiform

Orkhêstra

Mark Holub : dr / Liran Donin : b / Toby McLaren : p-synt / Peter Grogan : as / Chris Williams : as

Avec de la suite dans les idées, celle par exemple de ne pas se faire enfermer dans le tiroir d’un jazz-rock dont ils ne sont aucunement inscrits, Led Bib gagne la partie haut la main. Pas de jazz-rock ici mais un zeste de progressif. En vérité ces cinq-là sont accrocheurs, joueurs, batailleurs. Ils aiment à brouiller les pistes d’un binaire qui se veut chercheur et néanmoins jouissif. Je raffole de leurs montées gargantuesques, de leurs riffs joyeux et débonnaires. J’aime quand les deux altistes pervertissent la ballade. J’aime cette basse vrombissante, envahissante, presque lourde. J’aime les solos de cuivres, toujours en limite de rupture. J’aime ces claviers aux ressorts sales. J’aime cette machine à déswinguer et à la limité du grand festin. D’ailleurs pourquoi à la limite finalement ? Un grand festin point barre.

Luc BOUQUET

Lydia DOMANCICH et Jean-Mathias PETRI

SO WATT

Empreinte/Gimini22 – EMSW03

Lydia Domancich (el p, Fender Rhodes, électro) ; Jean-Mathias Petri (fl, électro)

sortie en décembre 2013 

En 2000, le multi-flûtiste Jean-Mathias Petri propose à la claviériste Lydia Domancich de rejoindre le groupe Sula Bassana, qui rapproche l’Afrique et la Bretagne, c’est le début d’une collaboration au long cours. Courant 2010, les deux musiciens ont monté un projet  électrique qui, après de nombreux concerts, a donné naissance à un disque : So Watt.

Enregistré en juillet 2013 dans le studio de Gérard Lhomme à Lanmodez (Côtes-d’Armor), So Watt est une co-production du collectif Empreinte, créé à Lannion par Petri, Jean-Philippe Lavergne et Christophe Lavergne, et de Gimini22, le label fondé à la fin des années quatre-vingt par Lhomme et Domancich. 

Piano électrique, Fender Rhodes et pédales d’effets pour Domancich, famille de flûtes, electroflûte, pédales d’effets et Korg Kaoss Pad pour Petri : les instruments ne laissent aucun doute sur la direction prise par la musique ! Et les titres  des neufs morceaux – souvent humoristiques – sont évocateurs : « Bass Tensions », « Chants magnétiques », « Sweet Ohm », « Electrology », « Phase B », « Resistance »… Sans oublier, évidemment, le morceau éponyme : « So Watt » ! Le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris pourrait tout à fait diffuser So Watt pour illustrer la monumentale Fée Electricité de Raoul Dufy (1937)… Les compositions et improvisations sont évidemment l’œuvre des deux musiciens, hormis « Différentiel pour flûtes octobasse », qui est un solo de Petri, et « Maléorie », morceau composé par Domancich pour l’album D’Ouest en Ouest de Madomko (2007).

Les dialogues entre Domancich et Petri sont remplis d’électricité : des grésillements en boucle (« Resistance »), des riffs à base de fritures (« So Watt part II ») et autres crépitements parasites (« Chants magnétiques ») forment un décor sous haute tension, créent un accompagnement rythmique ou s’immiscent dans les propos de la flûte et des claviers. Domancich joue des mélodies élégantes (« Sweet Ohm »). Ses phrases cristallines qui rappellent un carillon (« Maléorie ») contrastent avec les bruitages électriques. Sa walking (« Bass Tensions »), ses ostinatos (« Phase B ») et ses lignes de basse sourdes (« Electrology ») sont constamment entraînantes. Petri a branché ses flûtes sur secteur et produit des effets de souffle, des bruitages électriques, des sons saturés, des bourdonnements, des pépiements d’oiseaux, des sonorités distordues… avec une forte présence rythmique (« Différentiel pour flûtes octobasse »). Ses interventions mélodiques, accentuée par un vibrato appuyé (« Chants magnétiques »), se fondent à celles du clavier (« Maléorie ») ou lui donnent la répartie avec subtilité (« Bass Tensions »). Au milieu de toutes ces danses d’électrons, « Maléorie » est la seule pièce dans laquelle le piano électrique et la flûte entrelacent leurs chants paisiblement, sans effets.

Les expérimentations de Domancich et Petri tiennent à la fois de la musique électroacoustique et des musiques improvisées. So Watt est un mélange d’abstraction et d’expressivité. Finalement, la musique, comme l’électricité, est invisible, mais bien présente ! Voilà un hommage qui doit faire plaisir à Benjamin FranklinMichael FaradayAndré-Marie AmpèreThomas Edison

Bob HATTEAU

LABEL CLAMSHELL


Chefa ALONSO /

Albert KAUL

PRIMERO ES EL DESEO

Clamshell Records

Dist. Improjazz

Chefa Alonso : ss, perc ; Albert Kaul : p, clavecin

Pourquoi faire la chronique d’un disque si on ne l’a pas apprécié ? Ne vaut-il pas mieux ne rien écrire dans ce cas ? Ainsi, la place limitée des colonnes d’ImproJazz ne se voit-elle pas inutilement encombrée, et par la même occasion les artistes impliqués ne s’y trouvent inutilement égratignés. En fait, j’ai apprécié cet album, mais deux de ses plages seulement, respectueusement de six et quatre minutes pour un disque (enregistré en mars 2013) d’une durée d’un peu moins d’une heure un quart.

On s’en doute, il est plus aisé de rédiger une chronique bienveillante : son rédacteur se sent porté par l’enthousiasme. Le sang boue, le cerveau mouline, le clavier chauffe, tout cela dans l’intention de rendre honneur aux musiciens qui lui ont procuré de la joie. A l’inverse, composer un texte défavorable s’avère le plus souvent contre nature, surtout si, comme c’est ici le cas, les musiciens en question cherchent à naviguer en des eaux esthétiques qui nous sont chères. Alors, le chroniqueur se doit de rendre quelques comptes. Humblement. Sans faire sentence, mais avec proposition(s) !

Hypothèse 1 : La dysharmonie du duo avec l’esthétique abordée, l’improvisation libre, réside principalement dans le manque d’investissement corporel d’Albert Kraul, le claviériste. Possédant parfaitement ses instruments, il pense trop, ce qui a pour effet de le crisper, et l’empêche de songer à laisser venir (ce fameux « lâcher-prise » dont parlent les musiciens les plus expérimentés, qui est tout sauf l’envahissement de soi par ses instincts venus de la partie reptilienne, la plus archaïque, de notre cerveau !). Même si Chefa Alonso paraît moins dans la recherche d’un résultat « conservable » (pression du studio !), aussi bien au saxophone qu’aux percussions, elle ne parvient néanmoins pas à amener son partenaire à se transcender. Il en résulte des moments (de) creux, d’autres où l’on entend quasiment les musiciens se dire « bon, ça c’est fait… qu’est-ce qu’on peut faire à présent ?? ».

Hypothèse 2 : Ces deux musiciens, en tant que duo (non comme instrumentiste soliste), n’ont pas encore trouvé ce qu’ils veulent/peuvent exprimer. Du moins, n’en ont-ils pas encore totalement la conscience. Ils se cherchent, donc ; se trouvent parfois, mais s’en avoir la lucidité de discerner la primordialité de ces moments de vérité.

Il me semble ainsi que ce duo aurait tout à gagner en approfondissant l’intimisme, le méticuleux, le condensé. C’est ce que prouvent les deux pièces annoncées plus haut, Mönch am Meer (Le moine sur la mer, traduit) et In der Werkstatt des Zauberers (Dans l’atelier du magicien, en français). Les pièces courtes leur siéent en effet davantage que les longues. Ainsi, les deux dernières minutes de Primero es el deseo (ce qui donne : En premier vient le désir) – à partir de 9’35 –, aurait-elle gagné à exister de manière autonome, sans les neuf minutes les ayant précédées. Bien sûr, ce laps de temps s’est révélé nécessaire pour faire émerger cette conclusion…. Néanmoins, je pense que ces artistes – car ils le sont – devraient creuser encore et encore cette expression ramassée qui paraît leur convenir alors si bien, du moins pour un auditeur « extérieur » à leur expérience intime en duo. Dès qu’il s’agit d’exploser ou d’être endurant, ils dévoilent en effet des ressources par trop limitées. Etre artiste, me semble-t-il, consiste à admettre ses limites pour les transmuer en une singularité, la sienne. Il faut ainsi savoir reconnaître que l’on a le souffle court, par exemple, pour aller plus loin.

Je laisse la parole à la défense : ImproJazz se plie bien volontiers, comme on le sait, à toute demande de droit de réponse !

Ludovic FLORIN

SAKATA

DI DOMENICO EDWARDS-NOBLE

LIVE AT CAFÉ OTO

Clamshell Records CR 26

Dist. Improjazz

Akira Sakata : sax alto, clarinette, voix, cloches et perc. Giovanni Di Domenico : p. John Edwards : db

Steve Noble : batterie

Le label espagnol Clamshell nous régale depuis quelques mois de parutions d’un vif intérêt, dans le domaine du jazz contemporain, de la musique improvisée et d’avant-garde. On retrouve sur deux d’entre elles le grand Agustí Fernández, en duo avec Mats Gustafsson sur « Constellations » et en trio avec Ilan Manouach et Ivo Sans sur « Wry » ; on découvre aussi des tandems inconnus dans nos contrées (Josep Lluís Galiana et Carlos D. Perales pour « Ready ! » et Chefa Alsonso etAlbert Kaul avec « Primero es el Deseo »), de même que les trios Naima (Enrique RuizLuis Torregrosa et Oscar Cuchillo) et Hidden Forces (« Crows are Council » de Gustavo DominguezMarco Serrato et Borja Diaz), et encore le sextette Avantbrass (signataire de l’album « Filum Terminale »). Ces disques s’avèrent aussi stylistiquement diversifiés que bourrés de qualités. S’y trouvent essentiellement représentés des artistes basés en Europe. « Live at Café Oto » s’insère avec bonheur dans le catalogue dirigé par Pablo Correa, avec en prime un élément « perturbateur » en la personne du saxophoniste (et multi-instrumentiste) de free jazz Akira Sakata, toujours très actif à l’approche de son soixante-dixième anniversaire. Le 15 janvier 2014 à Londres se tinrent donc de fameuses échauffourées, les piliers John Edwards et Steve Noble recevant sur leurs terres le soufflant japonais et le pianiste italien Giovanni Di Domenico, collaborateur de Jim O’RourkeTerrie Ex ou Alexandra Grimal. Une seule piste suffit à restituer un concert enlevé, boosté par la personnalité explosive de Sakata, que le passage des années ne semble pas assagir (des travaux récents avec Paal Nilssen-Love et Fred Lonberg-Holm en attestent) et qui entraîne – avec la complicité du pianiste, son partenaire de prédilection depuis quelques années – ses camarades sur la voie d’un jazz ouvert et hyperactif, évoquant quelque fourmilière dérangée par un coup de pied, entre désorganisation initiale et réorganisation frénétique. A la moitié du parcours, Sakata éructe et grogne intensément, les motifs percussifs qui accompagnent alors son art vocal renvoyant autant à la culture traditionnelle de ses ancêtres qu’aux incantations tourmentées des sorcières de Macbeth sur la lande écossaise. Mieux qu’un thriller au cinéma ou un tour de grand-huit, quarante minutes riches en émotions fortes.

David CRISTOL

Ted ROSENTHAL Trio

RHAPSODY IN GERSHWIN

PLAYSCAPE RECORDINGS

Orkhêstra

Ted Rosenthal : p / Martin Wind : b / Tim Horner : dr 

Jazz de velours dit la pub: bien vu, bien écouté ! Et pour peu que vous aimiez le velours (ou pas), ce disque sera pour vous (ou pas). Résumons : Ted Rosenthal revisite George Gershwin. Ce n’est pas le premier, ce ne sera pas le dernier (quoique la gershwinmania se porte rare en ce moment).

La Rhapsody in Blue ouvre le bal : finesse, délicatesse. Les arrangements évitent l’emphase (mais pas l’en phase du trio), la grandiloquence. Beaucoup plus que des accompagnateurs, il n’est pas rare d’entendre contrebassiste (Martin Wind) décliner thème et batteur (Tim Horner) poursuivre et clôturer les phrasés du pianiste.

Puis, viennent les standards. Pas de dextérité gratuite. Lecture parfaite de l’harmonie (quelques notes en périphérie sur Someone to Watch Over Me comme pour se démarquer des évanescences des petits princes du clavier). Un phrasé direct, souple. Richesse et intensité de la ballade (I Loves You Porgy). De l’écriture. De l’écoute. Un disque comme pouvaient en pondre il y a une vingtaine d’années des pianistes comme Barry Harris ou Tommy Flanagan. Pas mal, non ?

Luc BOUQUET

Dave LIEBMAN –

Steve DALACHINSKY

special guest Richie Beirach

THE FALLOUT OF DREAMS

RogueArt ROG-0053

Dist. Improjazz

Dave Liebman et Steve Dalachinsky sont nés à New York, à Brooklyn, et ils ont fait les 400 coups ensemble dans leur jeunesse, avant de se perdre de vue. Des années plus tard le centre de gravité musical a fait en sorte qu'ils se retrouvent dans les salles de concert, Liebman musicien, Dalachinsky poète. Il était alors naturel pour eux de faire quelque chose ensemble pour évoquer ce passé commun, où se mêlent l'insouciance de la jeunesse et les soucis d'une monde de moins en moins stable.  Ce disque nous envoie donc dans les années soixante aux États-Unis, Martin Luther-King, Les Kennedy, les tensions raciales, la menace nucléaire. Les paroles de Dalachinsky, néanmoins, évoquent les souvenirs de chacun d'entre nous car c'est aussi un disque sur le passage compliqué entre l'enfance et la vie d'adulte, avec ses joies et ses craintes. Quand on entend Steve dire: "on trainait devant la pizzeria au coin de la rue, en faisant semblant d'être des durs" ou  "...les filles, le terrain de jeu de l'école, la salle de billards et les cigarettes cachées dans une balançoire fabriquée avec un pneu", on peut tous s'identifier à quelque chose. Liebman est, bien entendu, particulièrement sensible à ces images et il construit des paysages sonores qui illustrent bien la tension entre l'excitation et l'angoisse de la jeunesse. Richie Beirach, qui se joint à eux sur deux pistes au piano, est lui aussi un gamin de Brooklyn, et il se fond donc parfaitement dans l'ambiance.

On trouve également sur ce disque des morceaux inspirés par Jackson PollockJack KerouacMatisse ou Evan Parker (Steve à déjà publié un livre de ses poèmes inspirés par Evan). Dalachinsky est en même temps un amoureux de Paris, qu'il visite régulièrement, et la ville est le fond d'écran de son poème 'Billy Holiday Singing', "...la place des Vosges, un cœur carré et austère qui répète la vérité de la même manière qu'un calendrier qui commence puis disparaît". La musique jouée par Liebman, que ce soit aux saxophones, à la flute ou au piano, peut varier entre intimiste, puissante, bruyante... comme une ville, comme une adolescence. Ce beau projet est une immersion donc dans l'anglais américain, dans un quartier de New York et dans la jeunesse d'une époque, mais il  est tout autant un voyage au cœur de la sensibilité de chacun d'entre nous. Laissons donc la dernière parole à Steve Dalachinsky: "Je réfléchis beaucoup sur l'état du monde, et je fais semblant de me sentir en sécurité".

Gary MAY

Jon HASSELL

& Brian ENO

Fourth world vol.1

POSSIBLE MUSICS

GLITTER BEAT GBCD 992742

DIFFER-ANT Tel : 01.41.72.18.24

Là, nous ne sommes plus ni dans l’improvisation (quoique) ni dans le jazz (là c’est sur). Peut-être dans une certaine musique du monde… Brian Eno et Jon Hassell avait enregistré ces "Possible Musics" en 1980, disque qui marquait pour l’ancien claviériste de Roxy Music l’aboutissement d’une carrière de pop (star) / rock et poursuivait la créativité entreprise dans les musiques "ambient", ambiances sonores destinées à remplacer les insipides et incolores musaks de supermarchés et autres lieux de consommation de masse. Jon Hassell présentait ici son esthétique et sa radicalité dans une approche de la trompette héritée de ses études classiques mais aussi contemporaines (à Cologne avec Stockhausen) et son introduction dans les sphères envahies par Terry Riley, La Monte Young ou Phillip Glass.

Cet album sert désormais de référence et a influencé une quantité de musiciens, de Björk à Bill Laswell, en passant par Ryuichi Sakamoto ou DJ Spooky, mais le travail d’Hassell a surtout eu une influence sur Eno lui-même, puisqu’il le considère toujours comme son mentor.

Ce qui serait une bonne idée maintenant, ce serait de rééditer la collection des neuf disques Obscure initiée par Brian Eno, pour redécouvrir un courant musical qui dans les années 70’s a profondément changé la perception de toute une génération…

Philippe RENAUD

SHALABI EFFECT

FEIGN TO DELIGHT GAIETY OF GODS

Annihaya Records

Osama Shalabi : g-oud-p / Will Eizlini : perc-vln / John Heward : dr-v / Anthony von Seck : g-sitar-synt / Alexandre St-Onge :b-synt-v + friends 

Vous feriez quoi, vous, devant un extraterrestre ? Vous lui demanderiez des nouvelles de sa famille ? Vous lui offririez un pastis (nb : le vaisseau se serait scratché entre Cavaillon et Carpentras) ? Je voudrais vous y voir ! Et bien, moi, c’est un peu ce qui m’arrive avec Shalabi Effect. Je fais quoi avec ça ? Parce que là, hein, ça me dépasse un peu. Alors, dans ces cas-là, j’informe le lecteur. Donc on y va. Y’a du rythme, des gazouillis, de la techno malade, un sax énervé, des grignotages, des brouillages, du Zappa sous amphets, des grandes orgues, du planant, des échos d’Orient, des sons saturés et déformés, des longues planneries.

Heureusement, il y a un deuxième CD et une longue plage méditative avec oud, sitar et tablas… et c’est magnifique. On arriverait presque à oublier tout le reste pour ces quelques petites minutes de bonheur. Mais à vrai dire, je préfère ne pas rencontrer d’extraterrestre.

Luc BOUQUET

Harry SOKAL

 Heiri KÄNZIG

Martin VALIHORA

DEPART REFIRE

INTAKT

Orkhêstra

Harry Sokal : ts-ss / Heiri Känzig : b / Martin Valihora : dr

Harry SokalHeiri KänzigMartin Valihora ? Un jazz droit et sensible. Un jazz enjoué. De larges phrasés de ténor. Un batteur omniprésent, sportif. Toujours de la souplesse. Des îles trompeuses et Rollins en embuscade. Des lignes et des arrêtes tranchantes. Une caisse claire aiguisée. Et parfois une pépite : Bass Folk Song, inspiré duo contrebasse-batterie. Et des ballades à oublier. Une contrebasse bienveillante, audacieuse. Toujours à propos.

Sokal-Känzig-Valihora ? De biens sensuelles vibrations.

Luc BOUQUET

Jac BERROCAL

MDLV

SUB ROSA SR345 

L’iconoclaste Jac Berrocal frappe à nouveau avec un album de 19 chansons courtes puisqu’en tout il n’ya que 49 minutes de musique sur ce disque. Mais quelle qualité !  Enregistré un peu partout dans le monde( en Syrie, dans des bars de Paris, à Brooklyn, Baltimore, Londres, en Autriche…) Berrocal nous invite à la danse, nous revisite "Lonely Woman" (quasi méconnaissable, si ce n’est sur la fin) ou "After the rain" de Coltrane, s’amuse avec les mots, les voix, les collages, fait resurgir "Frère Jacques" de notre mémoire d’enfant, rend hommage à d’autres frères lointains qui souffrent ou ne souffriront plus parce que partis dans un monde sans doute meilleur, ressort d’outre-tombe un texte célèbre de Jean Pierre Claris de Florian pour honorer le plaisir de l’amour et ses conséquences désastreuses lorsqu’il disparait, et cela en trente secondes, avant de s’inspirer pour une prière d’un Antonin Artaud qu’on imagine, tapi dans l’ombre, intersidéral et morbide.

Enregistré donc un peu partout, et à des dates différentes. Mais ce recueil n’est en aucun cas disparate, dispersé ou hétéroclite. Comme d’habitude, Jac Berrocal sait comment relier ces moments de vie, ces bouts de chairs sanguinolentes car écorchées, ces poèmes débridés, cette énumération d’œuvres passées qui, au final, constituent un ensemble cohérent et sincère, un témoignage essentiel d’un homme passionnant autant qu’intègre plongé dans un univers délirant.

Philippe RENAUD

BOLZONI/PISSAVINI/ FRATI

CONSULTING THE ORACLE

BUNCH RECORDS

Andrea Bolzoni : guitare électrique

Luca Pissavini : contrebasse

Daniele Frati : batterie

                  Huit consultations des augures sur cet album, publié au format digital par le contrebassiste, compositeur et peintre Luca Pissavini. Ses partenaires sont ici les deux tiers du trio Swedish Mobilia, dont les disques sortis sur Leo ces dernières années ont révélé de jeunes musiciens plus que prometteurs. Une sensibilité rock toujours aux avant-postes, les milanais proposent ici des improvisations d’une relative brièveté, leur conférant d’autant plus d’intensité que chaque pièce semble mue par un objectif propre. Ainsi, de titre en titre des paysages aux reliefs distincts se profilent, évitant la routine comme les longueurs, effort louable et payant. La souplesse d’imagination et d’exécution est digne d’éloges, et la divination collective débouche effectivement sur un défrichage d’espaces sonores inédits. La guitare liquide d’Andrea Bolzoni résonne sur d’autres productions Bunch : « Duna Lacera » en duo avec Pissavini (l’un des meilleurs projets du lot, entre contemplation et vertiges), « Three Trees » avec le contrebassiste Fabio Sacconi et le batteur Riccardo Marenghi (alternance de pièces à la dimension rythmique marquée et de moments d’abstraction spéculative), et enfin « Outfit » du duo Dialvogue (avec Daniele Frati), entre rock électrique débridé et comptines inquiétantes, et faisant suite à « Improvising Dialogues » publié en 2012 sur Setola di Maiale. Il est réconfortant de savoir que de telles entreprises existent de l’autre côté des Alpes, animées par des artisans dévoués ; tout en regrettant que les opportunités de les entendre sur scène dans nos frontières soient rares (le trio Swedish Mobilia a tout de même joué à Toulouse en février 2014, dans le cadre d’un festival de musique improvisée, devant un public enthousiaste). Les disques Bunch sont disponibles au téléchargement pour des sommes modiques sur le site : bunchrecords.bandcamp.com.

David CRISTOL

BIG BOLD BACK BONE

CLOUDS CLUES

WIDE EAR RECORDS

Connaissez-vous Wide Ear Records ? Si c’est le cas, vous êtes « pointu de chez pointu », selon l’expression populaire. Car ce petit label suisse n’a produit que onze titres en cinq années d’existence (première sortie en 2009). Son ambition ? Refléter « la musique contemporaine sous ses créations les plus hybrides, et la musique de jazz autant avant-gardiste que celle issue de l’improvisation libre » (http://www.wideearrecords.ch). C’est à son huitième opus, publié en octobre 2013, que s’attache cette chronique.

Connaissez-vous Big Bold Back Bones ? Si c’est le cas, vous êtes « calé de chez calé », selon l’expression populaire. Formation acoustico-électrique, elle assemble les Suisses Marco von Orelli (trompette) et Sheldon Suter (batterie) aux Portugais Luis Lopes (guitare électrique) et Travassos (électroniques analogiques). Le nom de ce dernier ne vous est peut-être pas familier, et pourtant vous avez sans doute dans l’œil les graphismes fort typés de certaines pochettes de disque qu’il a réalisées pour le label Clean Feed (« I Never Metaguitar », par exemple), au compte de qui il travaille à plein temps. Si le guitariste Luis Lopes a appris de son instrument en jouant du rock et du blues, il est à présent particulièrement impliqué dans le noise et la musique improvisée expérimentale. On peut l’entendre sur disque aux côtés de – parmi les plus proches de nos frontières – Benjamin Duboc, Jean-Luc Guionnet ou Samuel Blaser. L’activité de Sheldon Suter se développe surtout en Suisse, souvent d’ailleurs avec Marco von Orelli. Celui-ci, bien connu dans le milieu suisse de par ses capacités multiples de lecteur et d’improvisateur (on le retrouve par exemple au sein des grands ensembles de George Gruntz, du Swiss Improvisers Orchestra ou du Root Down de Tommy Meier), consacre depuis 1997 une grande partie de son temps à la composition.

Lors d’une écoute à l’aveugle (la meilleure des écoutes !), il est fort à parier, lecteur (puisque depuis le début de cette chronique, je te prends à partie), que tu situerais la source de la musique de Big Bold Back Bone au Nord de l’Europe. Elle possède en effet des caractéristiques qui évoquent ce que l’on nomme désormais la « Nordic Touch », suivant la formule imaginée par Manfred Eicher : de grands espaces apparemment impassibles, où chaque geste se développe précautionneusement, cela sous la forme de longues notes tenues, de résonances de cymbales, de sons électriques un peu glacés. A cette différence près que, justement, les plages ici gravées ne se retrouvent pas noyées dans la fameuse réverbération d’ECM. Voilà donc une musique qui prend son temps, tournant parfois à l’obsessionnel lorsque, comme sur Subsoil Sound (une plage de onze minutes, la plus longue du disque), l’improvisation libre, bruitiste en grande partie, se déploie au-dessus d’une boucle électronique pourtant discrète infusée par Travassos. Reflétant l’esthétique d’une bonne moitié de l’album, ce titre, comme sur l’ensemble de l’album, témoigne d’une grande cohérence dans son résultat final, alors que le matériau improvisé s’avère tout de même restreint. Restreint mais infiniment subtil, les facettes de chaque idée sonore y étant examinées au plus prêt, cela sans jamais verser dans la facilité du « grand crescendo expressif » ! Pour donner une idée plus métaphorique de la musique produite, imaginons des didascalies pour, par exemple, une hypothétique partition de Slow Snow : craquements d’arbres dans une grande forêt ; porte grinçante ; insectes s’opposant dans une fourmilière ; quelques échos lointains se perdent dans l’immensité ; tic-tacs d’un réveil ; fréquence grave du rayonnement cosmique fossile. Quatre plages sur dix offrent un visage tout autre. C’est un rock-noise-free qui caractérise Shoeshine Pulp Pal fleure bon l’harmolodie nerveuse ; avec Point Black, c’est un peu le Miles Davis des années 1970 qui aurait été invité au sein du Prime Time d’Ornette ; enfin, John Zorn ne dédaignerait sans doute pas Bristle Brush.

Connaissez-vous Wide Ear Records ? Et Big Bold Black Bone ? Non ?? Toujours pas !?

 

Ludovic FLORIN

 


GOAT’S NOTES

FUZZY WONDER

LEO RECORDS

Orkhêstra

Grigory Sandomirsky : p-melodica / Vladimir Kudryavtsev : b / Maria Logofet : vln / Piotr Talalay : dr / Andrey Bessonov : cl / Ilya Vilkov : tb

Ceux qui –à des fins commerciales, certes- voient en Goat’s Notes des Mothers of Invention russes n’ont pas tort à 100 %. Car il y a de nombreuses Zoot Allures dans ce Fuzzy Wonder. Il y a une formation pas vraiment raisonnable, une formation possédant punch et irrévérence.

Nos amis s’amusent des divergences et saupoudrent leur musclée musique d’étranges combinaisons : de la franche déconnade au sérieux contrapunctique, Goats Notes n’a pas le temps de s’ennuyer ni de nous ennuyer. Mais leur humour n’est jamais potache (rien à voir, par exemple, avec CA Dato, autre recrue du label). N’agitant jamais le drapeau d’une complicité factice avec l’auditeur, ils savent noyer le jazz, faire du furtif un essentiel. Le trombone est pyromane, la clarinette regorge d’acidité. Aigres ou tourbillonnants, ils grossissent le trait et le souffle. Ils conspirent puis, toujours, plongent et replongent en profondeur. Et on en redemande

Luc BOUQUET

ACHIM ESCHER

AN W. LÜDI

Veto Records 015

Achim Escher : saxophones alto et baryton

A l’instar de Daunik Lazro et Urs LeimgruberAchim Escher (Manuel Mengis Gruppe 6, Marcel Bernasconi, Happy End) tente la traversée en solitaire, donnant à entendre dix miniatures improvisées, astringentes en diable (sonorité abrasive, phrases courtes décochées telles des flèches enduites de curare), qui feront le bonheur des tenants de la radicalité la moins diluée. Outre un The black lodge inaugural renvoyant à l’univers de la série « Twin Peaks » de David Lynch, des titres rentre-dedans enfoncent le clou, ne laissant planer aucun doute sur le caractère offensif de l’entreprise : Thanks for nothing assholeHow to blow anything up in ten easy lessonsAre you the fat one from the airportThe no balls etudeAsking nothing leave me beToutefois, sans doute conscient que l’écoute de cette musique exigeait une attention confinant à l’abnégation de la part de l’auditeur, Escher en limite sagement la durée totale à une demi-heure, permettant d’éviter l’overdose. Les notes de pochette, signées Mats Gustafsson, s’étalent en grosses lettres sur tous les pans de carton qui protègent le disque, à l’intérieur comme à l’extérieur, parlant à juste titre de « poésie brutale du moment présent ». L’album est dédié à Werner Lüdi (1936-2000), compatriote d’Escher et comme lui saxophoniste alto et baryton.

David CRISTOL

Cene RESNIK Quartet

LIVE FROM THE SKY

Clean Feed

Orkhêstra

Cene Resnik : ts / Emanuele Parini : vl / Giovanni Maier : b / Aljosa Jeric : dr

Dans la série le free jazz n’est pas mort, il bouge encore voici Cene Resnik, saxophoniste slovaque. Ayant côtoyé Archie Shepp, on retrouve chez lui le lyrisme des grands hurleurs. Épaisseur du souffle, puissance, endurance, ce marathonien de la phrase est ici entouré d’un trio (Emanuele ParriniGiovanni MaierAljosa Jeric) qui n’a pas la langue dans sa poche.

 

Ici, malgré la présence d’un violoniste, on ne pense pas au quartet Ayler 66 mais à des choses plus contemporaines. Au summum de ses convulsions, Resnik nous évoquerait presque Perelman ou Gayle. Mais ce ne sont jamais ici que des fulgurances, jamais une constante. Le reste du temps, la contrebasse de Maier comble les lacunes tandis que saxophone et violon enchâssent quelques idées fortes. Un galop d’essai (presque) concluant pour un saxophoniste dont on attend beaucoup.

 Luc BOUQUET

NOVOX

OVER THE HONEYMOON

Z PRODUCTION

Grégory Ivanoff (as), Benjamin Meunier (tp), Pierre Alexandre Gauthier (g), DJ Mix Mastar Matt (platines), Jean Romeyer (fender), Jane-Lise Meunier (b) et Arnaud Izoulet (d).

Sortie en avril 2014 

Il y a une dizaine d’années, un groupe de musiciens lyonnais et stéphanois montent le septet Novox. Après Out Of Jazz (2008) et Hollywood Is On Fire (2011), Over The Honeymoon, leur troisième disque, sort en avril sur le label créé par Pierre Alexandre Gauthier : Z Production.

A côté de la guitare de Gauthier, la section des vents est constituée de Benjamin Meunier à la trompette et Grégory Ivanoff au saxophone alto, la rythmique repose sur la contrebasse de Jane-Lise Meunier et la batterie d’Arnaud Izoulet, auxquels s’ajoutent le Fender Rhodes de Jean Romeyer et les platines de DJ Mix Mastar Matt.

Over The Honeymoon propose quatorze morceaux composés par le septet, exception faite de « Maggot Brain », un thème de George Clinton Jr. et Edward Earl Hazel (album éponyme de 1971), références affirmées de Novox.

De la pochette du disque – signée Pauline Schleimer – se dégage également un parfum psychédélique et nostalgique : la photo en noir et blanc d’une rue d’une ville américaine dans les années soixante-dix sert d‘arrière-plan à des collages en couleurs, dans lesquels une chanteuse funky armée d’un micro côtoie un jaguar, un métronome, un trente-trois tours, la lune, une jungle de bambous…

"Let’s go", entonné sur des accords vintage, lance la trompette et le saxophone : ils exposent en chœur le thème funky "Clanga" qui ouvre Over The Honeymoon. La rythmique groovy, dense et puissante, tour à tour rock ("Betty’s Back"), funky ("MP"), voire avec des pointes d’afro-beat ("The Juice"), est portée par le jeu sec et mat d’Izoulet et les riffs et lignes robustes de Meunier. Avec ses notes tenues (« Waiting For The Pusherman »), ses motifs retros (« Clanga ») et le son caractéristique du Fender Rhodes, Romeyer apporte la touche Parliament Funkadelic. Gauthier passe d’un solo digne d’un guitar hero (« Maggot Brain ») à un chorus rock (« Space Lift »), d’effets wawa (« Blue Merry Jane ») à des accords saturés (« Clanga »), et mêle souvent sa voix à celle du Fender (« Waiting For The Pusherman »). En plus de leurs nombreux chœurs chaloupés dans le plus pur esprit funk (« Blue Merry Jane », « Voodoo Chicken Fire II »), Meunier et Ivanoff se montrent éclatants (« X »), avec cette fausse nonchalance un peu grasse (« Dragon Gate  », « The Honeymoon Is Over »), typique des soufflants de l’époque. Les scratchs (« The Juice »), extraits de dialogues de films (« Collision»), grattements de trente-trois tours (« The Honeymoon Is Over »), applaudissements (« Voodoo Chicken Fire II ») et autres couinements (« Mojo Bounce ») de DJ Mix Mastar Matt, apportent une touche contemporaine à l’ambiance funky d’Over The Honeymoon.

Si Clinton est une source d’inspiration évidente, la musique de Novox rappelle également celle du Defunkt Millenium de Joe Bowie. Energique et entraînant, Over The Honeymoon se situe dans la lignée d’un funk joyeux et sans histoire !

Bob HATTEAU

ACID MOTHERS TEMPLE ET ROSINA DE PEIRA

LIVE IN TOLOSA

BAM BALAM RECORDS

BB LP/CD 024 / 2014

Défenseur et amateur de musique traditionnelle occitane devant l'éternel, le japonais Kawabata Makoto publie chez Bam Balam Records une collaboration entre son groupe de rock psychédélique Acid Mothers Temple et la grande figure de la chanson occitane Rosina de Pèira. Live In Tolosa permet de revivre la performance du 15 novembre 2012 au Connexion Café de Toulouse durant laquelle le quintette constitué de Tsuyama Atsushi à la basse électrique, Shimura Koji à la batterie, Higashi Hiroshi au synthétiseur, Tabata Mitsuru et Kawaba Makoto aux guitares électriques ont échangé des tranches de culture avec la chanteuse française.

Difficile, au premier abord, d'imaginer la déferlante de décibels chère à la formation japonaise, à la croisée des influences du krautrock d'Ash Ra Tempel, du rock progressif de King Crimson et du hard rock de Black Sabbath, cohabiter avec les nuances vocales du chant occitan. Le répertoire astucieusement choisi par le groupe apporte toutefois une cohérence certaine : « La Nòvia » et « La Le Lo », deux pièces immortalisées en studio en 2000 et 2004, sont adaptées de véritables chants occitans. « Pink Lady Lemonade » et « Cometary Orbital Drive », de leur côté, dévoilent le visage le plus stellaire du psychédélisme d'Acid Mothers Temple. Arpèges aériens, riffs cosmiques, solos épiques s’additionnent sans refuser les reliefs et les nuances. Le groupe se montre naturellement plus subtil qu'à l'accoutumée, cédant occasionnellement l’espace à la voix de Rosina de Pèira. Elle récite notamment un texte en français durant l’ouverture de "Pink Lady Lemonade" avant que le morceau ne se métamorphose en cavalcade hypnotique, empruntant la ritournelle "Master Builder" au groupe de rock progressif Gong. "La Nòvia" et "La Le Lo", exercices de style plus authentiques, voient le groupe lâcher ses instruments pour chanter en chœur avec leur invité dans le dialecte occitan. Des harmonies inattendues se créent, Atsushi glisse ici et là du chant diphonique, formant un vaste maelstrom entre tradition et innovation, chant a cappella et groove électrique.

Live In Tolosa, sans révolutionner la discographie d'Acid Mothers Temple, lui offre une douce variation, embellie par une très bonne prise de son. Si l’album se destine avant tout aux amateurs de rock psychédélique, il n'est pas impossible que l'alchimie entre Rosina de Pèira et le groupe permette aux amateurs de tradition occitane de goûter aux plaisirs de l'improvisation électrique. Comme en témoigne l’habile introduction de "Cometary Orbital Drive" reliant une apaisante berceuse au riff intemporel de Makoto, musique traditionnelle occitane et rock psychédélique japonais partagent l’essentiel : rythme et répétition. Il n’en faut pas plus pour atteindre l’état de transe.

Matthieu THIBAULT 

Luis LOPES LISBON BERLIN TRIO

THE LINE

Clean Feed

Luis Lopes : guitare électrique

Robert Landfermann : contrebasse

Christian Lillinger : batterie

Signataire de pluurs albums mémorables ces dernières années, à la tête de diverses formations, Luis Lopes a le don de convoquer de belles coalitions pour faire exister la musique qu’il a imaginée. Ainsi, « What is When » avec Adam Laneet Igal Foni en 2009, « Afterfall » avec Joe GiardulloSei MiguelBenjamin Duboc et Harvey Sorgen en 2010, le premier opus du présent Lisbon Berlin Trio en 2011 (tous trois sur Clean Feed), « Electricity » et « Live in Madison » du Humanization 4tet (sur Ayler en 2010 et 2013, avec Rodrigo Amado et les frères Aaron et Stefan Gonzalez) ou le quartette Big Bold Black Bone « Clouds Clues » (Wide Ear Records, 2013, avec Marco von OrelliSheldon Suter et Travassos) sont des œuvres abouties et chatoyantes, avec pour dénominateur commun un guitariste incisif, orfèvre de la distorsion, sculpteur d’ambiances sonores aux reliefs roides, également capable d’apartés prolixes puisant dans le vocabulaire du jazz comme dans celui du rock. Le trio s’est produit au festival Jazz em Agosto en août 2014, pour un set privilégiant les drones musclés, si l’on peut se figurer un tel oxymore. Lopes convie l’auditeur à une nouvelle odyssée vertigineuse avec "The Line". Les sources d’inspiration des compositions sont à trouver dans les sciences physiques, la littérature, la philosophie – et la musique. Anthony BraxtonStephen HawkingFernando PessoaRobert MusilJean-Paul Sartre et Albert Camus ont questionné les mystères du temps et de l’existence sous différents angles et selon leurs domaines respectifs, et dont cet album ("The Line" ou "la ligne" renvoie à la représentation linéaire du temps de même qu’à la remise en cause de cette perception) se veut le reflet. Cela passe par les élans du leader, anguleux et inattendus mais toujours lisibles, tel un Eddie Hazel ayant troqué les fumigènes contre le scalpel. Cela passe par la comète Christian Lillinger (partenaire de Joachim Kühn et Pascal Niggenkemper), batteur flamboyant que l’on qualifierait volontiers d’indomptable si des passages comme Dark Suite (Epilogue) ne révélaient de sérieuses aptitudes à la délicatesse. Cela passe par la robustesse de Robert Landfermann (qui côtoie John Scofield sur « The Trio meets John Scofield », Pirouet Records et retrouve Lillinger aux côtés d’Achim Kaufmann sur "Grünen : Pith and Twig" chez Clean Feed, tous deux publiés fin 2014). Si sa contrebasse gronde doucement la plupart du temps, elle claque avec véhémence lorsque la situation l’exige – on n’irait pas lui chercher noise. Impressionnant alliage de force et de finesse, voici donc une nouvelle et tonifiante réussite à l’actif de Luis Lopes et de ses acolytes.

 David CRISTOL

 

Jim DVORAK Paul DUNMALL Mark SANDERS Chris MAPP

CHERRY PICKIN’

SLAM CD 294

Dist. Improjazz

Américain arrivé à Londres par hasard au début des années 70, le trompettiste Jim Dvorak a été subjugué par la scène jazz libre et improvisation et s’est intégré immédiatement à la communauté des improvisateurs londoniens. Proche de Keith Tippett, Keith Bailey, Marcio Mattos, Nick Evans, Gary Curson, Roberto Bellatalla, Louis Moholo, Francine Luce, Tony Marsh etc… Jim Dvorak est un véritable pilier de cette confrérie musicale, une des plus soudées qui existe. Il est aussi excellent vocaliste et j’ai un très beau souvenir d’un superbe duo avec Phil Minton. Depuis des décennies, il joue dans le quintet Dreamtime (Nick Evans, Gary Curson Dvorak, Bellatalla et le batteur Jim Lebaigue) auquel s’ajoute volontiers Keith Tippett comme dans Zen Fish, leur superbe album chez Slam. Bien que Paul Dunmall est un des musiciens les plus prolifiques, Cherry Pickin’ contient six compositions de Dvorak qu’on décrira comme étant « free-bop » et se termine improvisation collective. Bien que les noms des musiciens soient listés comme un collectif, il s’agit d’un projet de Dvorak. D’abord, je soulignerai la pertinence souple et aérienne du percussionniste  Mark Sanders avec qui Dunmall joue de plus en plus souvent, surtout depuis la regrettable disparition des deux Tony, Levin et Marsh. Le contrebassiste Chris Mapp assure remarquablement et très élastiquement le rôle de pivot du quartet. Quant à Paul Dunmall, un saxophoniste ténor avec des moyens exceptionnels, il trouve ici la voix / voie idéale qui s’intègre à merveille avec l’esprit et la forme de la musique voulue par Jim Dvorak, un trompettiste lyrique, vif-argent, libertaire avec un sens rythmique indubitable. A quatre, les musiciens réalisent une véritable « communion complète ».

Spécificité britannique, les deux souffleurs ne donnent jamais l’impression de jouer un solo. Du début à la fin, toutes leurs interventions semblent être une invitation vers l’autre pour que celui-ci s’insère dans le jeu de son partenaire. Les idées, les motifs mélodiques s’échangent en un superbe jeu de passe-passe avec de l’espace dans le débit et les phrases. Je répète encore que l’attitude de Dunmall est absolument admirable et que pour ceux qui connaissent très bien ce musicien et ses très nombreux albums, découvriront une autre facette de sa personnalité. Une très belle cohérence de l’ensemble. Le cinquième morceau, Getty’s Mother Burg contient le texte de Lord Buckley, Gettysburg Address, dit avec une belle verve par Dvorak lui-même avec les trois autres. Dans le dernier morceau, au un titre assez british flagmatic humor, As Above, So Below, le quartet questionne l’improvisation totale avec un style sonore raréfié nous rappelant que l’improvisation libre radicale est bien née autour de St Matin’s Lane et de Gerrard Street pas loin de Charing Cross Road. De cette ascèse musicale s’établit une pulsation soutenue par la seule contrebasse dans laquelle Jim Dvorak développe son remarquable jeu vocalisé et tressautant à la fois doux et assuré. Spontanément, surgit un solo de Mark Sanders auquel se joint le bourdonnement de la contrebasse durant quelques instants avant que le quartet ne s’envole entraîné par la merveilleuse complicité des deux souffleurs. Vers la sixième minute, Dvorak laisse un répit au drive de Dunmall pour reprendre le fil des idées en articulant puissamment les notes pivot du saxophoniste. Il semble que le temps indiqué sur l’album ne correspond pas à celui enregistré effectivement. Mais une musique pareillement inspirée a un air d’éternité.  

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Trois disques et cinq guitaristes…

Paul Abirached, Louis Winsberg et Richard Manetti font leur musique : un duo intimiste, un trio éclatant et un quintet impétueux ; trois disques de guitaristes à mettre entre toutes les oreilles !

 

Paul ABIRACHED

NIGHTSCAPE

Archie Ball – RAIN 1404

Paul Abirached (g) et Alain Jean-Marie (p)

Sortie en avril 2014

Après Dream Steps, en 2010, avec Alain Jean-MarieGilles Naturel et Andrea MicheluttiNightscape est le deuxième disque du guitariste Paul Abirached sous son nom. Il sort sur le label lancé par Archie Shepp, ArchieBall, dans la Rainbow Collection. Abirached choisit la formule du duo avec Jean-Marie. Les duos guitare – piano ne sont pas si fréquents, mais celui de Jim Hall et Bill Evans viendra naturellement à l’esprit de tout un chacun…

Abirached propose deux thèmes, trois interludes improvisés et cinq morceaux éclectiques viennent compléter le programme : "Abacus" de Paul Motian (Le Voyage – 1979), "Chelsea rendez-vous" de Joe Lovano (Village Rhythm – 1988), "Down From Antigua" de Hall (Live At Village West – 1982), "Limbo" de Wayne Shorter (pour Sorcerer de Miles Davis – 1967) et "Don’t Explain" (Billie Holiday et Arthur Herzog Jr. – 1944).

L’élégance est sans doute le terme qui s’applique le mieux à la musique du duo : introductions minimalistes ("Abacus"), mélodies finement ciselées ("Nightscape"), contrechants subtils ("Chelsea rendez-vous"), dialogues sophistiqués ("Limbo")… Cela dit, Abirached et Jean-Marie pimentent leurs propos avec des suites d’accords latinos ("Down From Antigua"), des touches moyen-orientales ("Abacus"), des traits bluesy (" Sewing") ou des phrases majestueuses ("Don’t Explain"). Même si l’ambiance générale de Nightscape est plutôt calme, la musique balance toujours sur une pulsation bien tenue ("Down From Antigua").

Dans Nightscape, Abirached et Jean-Marie conversent tranquillement en toute confiance, comme deux amis au coin du feu : un disque intimiste et délicat.

Louis WINSBERG Antonio « EL TITI » Rocky GRESSET

GYPSY EYES

Such Production

Louis Winsberg, Antonio « El Titi » et Rocky Gresset (g)

Sortie en avril 2014

Début 2012, au Jazz-Club de Dunkerque, invité par Françoise DevienneLouis Winsberg se produit avec un trio de guitares inédit : Antonio "El Titi", compagnon de route de JaleoMarseille Marseille… et Rocky Gresset, rencontré en 2010 à l’occasion de Django 100, commémoration de la mort de Django Reinhardt. Deux ans plus tard, le trio sort Gipsy Eyes chez Such Production.

Repris de Jimi Hendrix, "Gypsy Eyes" (Electric Ladyland – 1968) est un hommage aux Gitans, pour lesquels Winsberg avoue une fascination. Le trio reprend également le célébrissime "Take Five » de Paul Desmond, l’incontournable "Nuages" de Reinhardt et l’archi-standard "Caravan", signé Duke Ellington et Juan Tizol. "Chez Loulou" et "Curtis Song" sont de Gresset, "Undivel" d’"El Titi", et Winsberg propose "Chez Rocky", "Chez Titi" et "El Tige".

A part "Chez Rocky", dans lequel la pompe arbitre le duel entre les longues lignes arpégées et les crépitements, dans la plus pure tradition gitane, les autres morceaux évoquent davantage The Guitar Trio que la musique manouche. CommeJohn McLaughlinAl Di Meola et Paco De Lucia, Winsgberg, "El Titi" et Gresset ne s’en tiennent pas à une pulsation inamovible et répétitive : ils privilégient les interactions impromptues et les jeux rythmiques. Croisements inventifs ("Caravan"), mélodies séduisantes ("Undivel"), chorus flamboyants et mélodieux ("Gipsy Eyes"), ornementations virtuoses ("Take Five"), effets percussifs ("Nuages"), contrepoints habiles ("Chez Loulou")… se succèdent avec virtuosité, mais sans démonstration vaine.

Winsberg, "El Titi" et Gresset ont réussi à mettre leurs talents au diapason : Gipsy Eyes fusionne avec panache le flamenco, le manouche et le jazz !

Richard MANETTI

GROOVE STORY

LABEL BLEU

Stéphane Guillaume (ts, ss), Richard Manetti (g, telecaster), Fred d’Oelsnitz (p, Fender Rhodes), Jean-Marc Jafet (b) et Yoann Serra (d), avec Didier Lockwood (v) et Cédric Le Donne (pandeiro).

Sortie en septembre 2014

Deux ans après Why NoteRichard Manetti enregistre un nouvel opus, Groove Story, toujours chez Label Bleu. Le guitariste joue avec son trio rythmique habituel – Fred d’Oelsnitz aux claviers, Jean-Marc Jafet à la basse et Yoann Serra à la batterie – auquel se joint le saxophoniste Stéphane Guillaume, déjà présent sur deux titres de Why Note. Le quintet invite également Didier Lockwood au violon (effets wawa et swing décoiffant dans "For JM") et Cédric Le Donne au pandeiro ("Emilio").

Manetti a écrit sept des dix morceaux ; Guillaume, Jafet et d’Oelsnitz amènent les trois autres.

Le titre du disque est explicite : la musique de Manetti bouge du début à la fin. Cela dit, il ne s’agit pas d’un groove épais et brutal, mais plutôt subtil et entraînant, sur des thèmes dissonants et tendus. Serra foisonne ("Bad Town"), joue parfois avec puissance ("Dendrolague"), se montre souvent léger ("Sadness") et maintient en permanence une pulsation vigoureuse ("Emilio"). Avec ses motifs robustes ("For JM"), ses boucles dansantes ("Loupgaloo"), sa walking énergiques ("Italian Prelude"), ses shuffles pétulants ("Emilio") et ses solos particulièrement mélodieux, Jafet complète efficacement la rythmique du quintet. D’Oelsnitz glisse des accords sobres ("Bad Town") ou groovy ("Night Come Back"), égraine des notes cristallines ("Océan"), s’amuse avec la sonorité du Fender ("Loupgaloo") ou joue des lignes fluides au piano ("Sadness") qui mettent incontestablement en valeur la guitare et les saxophones. Aussi à l’aise dans un rôle de ténor hurleur ("Loupgaloo"), que dans des chorus sophistiqués au soprano ("Bad Town", "Océan"), dans une ambiance funky ("For JM") ou une atmosphère post-bop groovy ("Night Come Back"), Guillaume apporte ses couleurs de franc-tireur qui enrichissent la palette du quintet. Manetti  sait bien entendu se montrer véloce (« Night Come Back »), mais le style manouche n’est pas au centre de Groove Story, loin s’en faut ! Le guitariste s’aventure du côté du blues ("For JM"), prend des solos décontractés ("Dendrolague"), met quelques touches de rock ("Loupgaloo"), échange des contrepoints incisifs avec le saxophone ténor («Italian Prelude"), joue des lignes aériennes ("Océan")…

Dans Groove Story, Manetti poursuit son chemin, à l’écart de la musique manouche, et s’oriente résolument vers un jazz contemporain, ingénieux et varié.

Bob HATTEAU

Brian GRODER Trio

avec Michaël Bisio et Jay Rosen

REFLEXOLOGY

LATHAM RECORDS 2014

Sur la pochette : la face inférieure d’un pied avec des les points de réflexologie illsutré en noir et blanc par les noms de nos musiciens de jazz préférés Miles, Dolphy, Ornette, Ellington, Mingus, Coltrane, Elvin, Monk, mais aussi Freddie Hubbard, Oliver Nelson, Hubert Laws et Joe Farrell. Le titre Reflexology est imprimé à l’intérieur de la pochette en carton blanc, le dessin du pied étant assez expressive. L’art de ne pas tout dire.

L’image de ce pied suggère sans doute que la musique a les pieds dans la tradition évolutive du jazz moderne dont Groder s’inspire pour créer ses thèmes complexes évoquant certaines compositions de Sam Rivers, de Wayne Shorter ou de Joe Henderson. Une personnalité originale à la trompette avec un style très personnel. Avec des coéquipiers inspirés et expérimentés comme le contrebassiste Michaël Bisio et le batteur Jay Rosen, la musique est généreuse, élégante et racée. Rosen et Bisio jouent régulièrement avec Ivo Perelman et Joe McPhee. Le batteur a été longtemps le batteur de référence de Dominic Duval et du tandem Sonny Simmons et Michael Marcus. On retrouve Bisio avec Matt Shipp. Dans cet album, ils se concentrent sur le swing et la cohésion nécessaires pour faire balancer les compositions du leader tout en ouvrant le jeu avec des échappées libres et articulées sur la pulsation. Groder pratique un jazz contemporain ouvert et phrase ses inventions mélodiques / improvisations sur la structure du thème d’une manière tempérée. Pas d’éclairs, mais un jeu d’ombres nuancé avec une certaine tendresse fragile. La rythmique respire sans pour autant ronronner. Il y a une réelle cohérence dans tout l’album, comme si c’était une suite homogène dédiée à un lyrisme élastique plein de fraîcheur. Comme on écrirait des nouvelles dans une atmosphère  ou une époque pour en faire un livre dont tous les pans se tiennent. Un tic free est récurrent, comme un agrégat de notes rapides qui ponctue un virage du trio. Brian Groder s’ingénie avant tout à jouer une musique qui ait un sens plutôt que de créer sous la pression d’une rythmique  pétaradante. On pense à  l’esprit de Jimmy Giuffre, Jack Sheldon ou Bob Brookmeyer, plutôt qu’à Booker Little ou Clifford Brown. Un disque sincèrement attachant d’un jazz sincère et authentique. Pas pour rien que Sam Rivers s’est joint à son quartet pour enregistrer.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

Daniel THOMPSON

Tom JACKSON

Roland RAMANAN

ZUBENESCHAMALI

Leo Records LR CD 700

 

Cette fois Leo Records a consacré son 700ème album à des artistes londoniens de la troisième et quatrième génération, alors que le label a des Braxton, Léandre, Maneri, Perelman, Gratkowski, Nabatov  et une ribambelle de Russes , Baltes etc…  Masis on ne peut pas toujours écouter les mêmes valeurs sûres ( héros, têtes de file, vedettes…). Roland Ramanan est un trompettiste remarquable  dont Emanem a produit deux albums de « jazz libre » en compagnie du batteur Mark Sanders,  du contrebassiste Simon H Fell et du violoncelliste Marcio Mattos  (Shaken et Cesura) , excusez du peu.  Il est, depuis le début, un pilier essentiel du London Improvisers Orchestra qui a rassemblé et rassemble encore un véritable who’s who de la scène radicale improvisée londonienne depuis 1999. Son excellent Tentet publié par Leo Records (LR  556) et qui comprenait Tony Marsh Alex Ward Robert Jarvis Dom Lash Simon Rose Javier Carmona Marcio Mattos Ian Smith et Ricardo Tejero ne laissait pas préjuger de son attirance pour la liberté intégrale, librement improvisée. Roland Ramanan a trouvé chez ses « cadets », le guitariste acoustique Daniel Thompson  et le clarinettiste Tom Jackson, une entente parfaite pour développer une musique de chambre libertaire faite de nuances, de couleurs et de traits tous azymuths. Dans la scène londonienne actuelle, Daniel  Thompson se révèle être un animateur  activiste de premier plan à travers les concerts qu’il organise dans les lieux plus excentrés que la partie Nord Est où se situent le café Oto, le New Vortex à Dalston – Hackney  et la Stoke Newington High Street . On l’a vu programmer les concerts à la Shoreditch Church à proximité de la City ou dans l’extrême Est,  accessible par le nouveau métro aérien (Arch One). C’est maintenant à Foley Street dans le lointain Ouest qu’il officie essayant d’étendre la toile de l’impro libre dabs cette ville grouillante.  Dans la mouvance de Daniel, on compte quelques musiciens vraiment passionnants parmi lesquels le violoniste alto Benedict  Taylor et le clarinettiste Tom Jackson dont le disque Songs for Baldly Lit Rooms est un des meilleurs duos improvisés « British Made » jamais enregistrés (Incus Emanem Bead Ogun Matchless etc..). Sans aucune exagération de ma part. Et donc ce beau trio est plus qu’une tentative. Daniel Thompson est en train de construire un univers personnel à l’écart des John Russell Roger Smith etc… dans une dimension collective. La guitare n’est pas un instrument facile et depuis qu’il s’est jeté à l’eau son évolution est concluante. Quant à Tom Jackson, il est devenu un clarinettiste de premier plan comme son collègue Alex Ward ou le français Xavier Charles. Et surtout, ce qui me réjouit ici c’est cette qualité d’écoute, cette construction collective qui échappe autant à l’univers régit par les valeurs / balises du jazz libre, au paramétrage « musique contemporaine XXème ou à la sacro-sainte vulgate « non-idiomatique » pour pigiste à la cuiller à pot ainsi qu’à tout genre musical qu’on veut définir.

Donc, voici un beau document qui met en valeur le travail collectif au bénéfice de chaque individu. Pour y arriver, ils exploitent une excellente recette : chercher en soi-même ce qu’il y a de meilleur à offrir dans le moment même en utilisant toutes leurs ressources musicales et instrumentales et sans essayer de prouver quoi que ce soit.  Cela commence par un thème presque swinguant  lancé spontanément par le trompettiste et qui rebondit sur les phrasés aux intervalles disjoints de la guitare traitée comme une percussion libérée. Le clarinettiste a embouché la clarinette basse et s’en sert comme pivot harmonique / contrepoint affolé. Roland Ramanan ne se contente pas d’enfiler des chapelets de note mais phrase réellement avec un véritable lyrisme et un beau contrôle du son sur des intervalles inusités. C’est un trompettiste original, ce qui est assez logique, avec des collègues comme Harry Beckett, Kenny Wheeler, Henry Lowther et Ian Smith en ville, ça doit vous donner des idées.  Si vous ne comprenez pas ce que je viens d’écrire à propos de « phraser », un souffleur de haute volée et honnête vous l’expliquera. En plus c’est vraiment beau. Les 12 morceaux portent chacun des noms de constellations étoilées et développent des idées différentes au fil de la session.  La contribution personnelle de chaque personnalité et leurs différences s’interpénètrent avec une réelle bonne volonté assumée : Ramanan a eu une pratique du jazz contemporain confrontée à l’impro libre, Thomson fut un élève de John Russell et a trouvé sa voie personnelle et Jackson a un parcours contemporain qui n’ignore pas le jazz. Ici sa contribution à la clarinette basse n’atteint pas les sommets instrumentaux d’un Jacques Foschia ou d’un Rudi Mahall mais apporte un son empreint d’une réelle corporalité et une couleur qui entre parfaitement dans l’univers du trio. Thompson trace ses arabesques décomposées sur  le découpage rythmique envoyé par Ramanan, en assument son style écartelé et cela fonctionne. Non content d’établir un son de groupe, chaque musicien s’échine à le subvertir dans une ou deux pièces à l’allure minimaliste ou bruitiste. Au final, une belle expérience et comme je ne connais pas d’album avec guitare acoustique, trompette et clarinette qui poursuive un réel aboutissement de ce genre, ce Zubenschamali figurera en bonne place dans ma liste des bons albums de 2013-2014-2015. Un très beau numéro 700 pour Leo Records.

Jean-Michel VAN SCHOUWBURG

Daniel THOMPSON

Tom JACKSON

Roland RAMANAN

ZUBENESCHMALI

Leo Records

Orkhêstra

Daniel Thompson : g / Tom Jackson : cl-bcl / Roland Ramanan : tp

Acteurs essentiels de l’impro made in London, actifs depuis une bonne dizaine d’années –mais pas encore reconnus à leur juste valeur-, Daniel ThompsonTom Jackson et Roland Ramanan signent un disque enthousiasmant.

    On pourrait dire que la trompette est incisive, que les clarinettes sont suaves, que la guitare est grouillante mais l’on n’aurait qu’une vision partielle et incomplète des contrées dans lesquelles ces trois-là naviguent. Car s’ils sont décapants, bavards, décomplexés et sautillants dans un premier temps, ils peuvent très bien fignoler quelque unisson poreux dans un second temps. Car leurs étendues sont vastes : phrasés en contrepoints, cordes étouffées, caquetages tendus, souffles se modulant d’une manière toute naturelle : il n’y a rien de boiteux ici mais trois musiciens se liant et se re-liant sans cesse. Entre résonances et correspondances, rien d’autre que trois magiciens aux ressources et talents singuliers. Presque à la limite du mimétisme parfois. C’est vous dire combien ce disque est indispensable.    

Luc BOUQUET

Charbel HABER

IT ENDED UP BEING A GREAT DAY, MR. ALLENDE

Al Maslakh Recordings

Charbel Haber : g

En vacances de ses Scrambled EggsCharbel Haber n’oublie pas que l’arpège est fondateur. L’effet balancier est superbe et l’on pense à Thurston Moore et à son mentor, l’excentrique Glenn Branca. Mais au sein de l’arpège s’incruste le drone. Un drone aux harmoniques plurielles. Maintenant l’effet est hypnotique : prison dorée, personne ne peut s’échapper. Il y aura d’autres drones, d’autres chapelets répétitifs, d’autres harmoniques scintillantes. Et toujours, ce fil tendu entre les silences de Cage et les bruitismes d’une jeunesse sonique dont le guitariste libanais semble être l’intense héritier.

Luc BOUQUET

ENTEN ELLER

PIETAS

SPLASC(H) 550-2

D’entrée de jeu, on sait que l’on est en présence d’un disque italien : lyrisme, profondeur de la basse, batterie faussement rock, thèmes repris par chaque musicien en solo ou duo, beauté pasolinienne… Tous les ingrédients sont présents. Après l’introduction réalisée par le saxophoniste invité Javier Girotto, et le trompettiste Alberto Mandarini, le quartet s’efface pour laisser le chant libre au guitariste Maurizio Brunod, un son ravageur à base d’effets et d’échos. Emotion garantie. Et puis, sous l’impulsion d’une rythmique charnière parmi les plus efficaces d’Europe, à savoir le contrebassiste Giovanni Maier et le batteur Massimo Barbiero, le groupe s’embarque pour un voyage parsemé d’une langueur paisible alternant avec des moments d’énergie débordante, laissant chacun exprimer ses joies et ses désirs, que ce soit la contrebasse dans "Indaco" suivi du saxophone au phrasé écorché mais toujours juste, puis la trompette qui reprend le thème et l’illumine, un des instant les plus réussis de ce disque.

 

Deux autres titres retiennent aussi l’attention, de par leur développement, leur maitrise, leur puissance. Le fait que l’album ait été enregistré en public y est sans doute pour quelque chose. Dans "Pietas", introduit par Maier et le guitariste, les instruments ont été "préparés" pour donner une sonorité râpeuse sur laquelle la trompette de Mandarini vient planter ses flèches avant de revenir à une rythmique plus traditionnelle, à la manière d’un Max Roach par exemple. Bien sur ce titre, composé par les cinq musiciens, est entièrement improvisé. Pour "Pragma", titre écrit par Barbiero et qui clôture le disque, la démarche est différente. Les percussions sont mises en avant avec une guitare distordue et une basse "sourde" comme désaccordée, et, progressivement, le ton monte, la gravité se fait présente, Mandarini intervient et se fait doubler par Brunod pour déboucher sur un final comme on les aime : puissant, course entre les souffleurs sur un thème répété, rythmique solide et pugnace, espaces de liberté pour le guitariste.

Du grand art.

Philippe RENAUD

Massimo BARBIERO & Marta RAVIGLIA

GABBIA

SPLASC(H) H 2536

On retrouve le batteur de Enten Eller dans un duo étonnant avec la chanteuse Marta Raviglia. Etonnant dans l’approche qui est donnée à une musique issue de la tradition orale démultipliée et la déclinaison de percussions issues elles aussi de civilisations anciennes. Massimo Barbiero utilise essentiellement des gongs, des marimbas, des tablas ; Marta Raviglia joue du piano et utilise l’électronique, mais surtout a enregistré sa voix sur différentes pistes qui ont été mixées de manière polyphonique. Ensuite, elle chante, parle, déclame, hurle, scatte, alors que derrière elle le batteur/percussionniste tisse un tapis sonore coloré et vibrant. Le thème central, Gabbia (la cage) provient de différents textes d’auteurs italiens, dont Leonardo Da Vinci, pour exposer cette métaphore de l’amour de différentes manières, enflammée, littéraire, philosophique, dramatique, humoristique, infantile ou émotive. Le résultat, avec une utilisation minimale d’une instrumentation sommaire mais techniquement développée, est  passionnant 

BARBIERO / CARBONI / BRUNOD

KANDINSKY

SPLASC(H) 2534

Enfin, Massimo Barbiero propose un trio encore différend, même si l’on y retrouve le guitariste de Enten Eller, Maurizio Brunod. Le troisième comparse cette fois est la harpiste Marcella Carboni pour un travail autour de Vassily Kandinsky. La harpiste n’est pas une inconnue, puisqu’elle a travaillé en collaboration avec la plupart des musiciens italiens renommés, tels Bruno Tommasso, Paolo Fresu, Giancarlo Schiaffini, Javier Girotto,  Gianluigi Trovesi, Gianni Coscia, Guido Mazzon, Riccardo Fassi, la liste n’est pas exhaustive. Dans ce disque, la finesse de son jeu se marie parfaitement avec la guitare électrique très souvent agrémentée d’effets de Brunod alors que le batteur, comme à son habitude, développe un jeu très aéré et continu, associant une frappe très fine, ciselée à des orages grommelant et des tambours détendus.

A noter aussi la version particulière de "Come Sunday" de Duke Ellington, introduite à la guitare et ponctuée par la harpe. Magnifique.

Philippe RENAUD

Qui distribue le label Splasc(h) en France ? Sans doute le mieux, pour se procurer ces disques, et de contacter directement Massimo Barbiero : info@massimobarbiero.com 

DREISAM

SOURCE

DIAPASON / ABSILONE – DIA002

Nora Kamm (ss, as, ts), Camille Thouvenot (p) et Zaza Desiderio (d).

Sortie en septembre 2014

"Colorful Jazz Without Boundaries" : 2011, à Fribourg, au pied de la Forêt Noire, le long du Dreisam, une saxophoniste (et flûtiste) allemande, un pianiste français et un percussionniste brésilien – tous installés à Lyon ! –donnent leur premier concert en trio… Le feeling est bon, le trio Dreisam est né !

Deux ans après, Nora KammCamille Thouvenot et Zaza Desiderio s’installent au Studio La Buissonne, avec l’inévitable Gérard de Haro, pour enregistrer un album qui porte un nom de circonstance : Source. Le disque sort en septembre chez Absilone. Quatre thèmes sont de Kamm, autant de Thouvenot et deux de Desiderio.

La pochette cartonnée est pour le moins originale : non pas pour le fonds blanc et sa courbe rouge épurés et élégants, mais pour le disque qui s’extrait grâce à un dépliage aussi simple que spectaculaire…

Avec une sonorité veloutée splendide, aussi bien à l’alto qu’au soprano, une mobilité impressionnante et une mise en place rythmique solide, Kamm illumine Source. De sa formation classique, Thouvenot a conservé une indépendance des mains confondante et un sens de la construction musicale charpenté, auxquels il ajoute une vision chambriste du jazz et de l’humour (la citation de "Take The A Train" dans "Crazy Bob"). Quant à Desiderio, son jeu versatile – puissance, finesse et danse – s’adapte parfaitement à l’esprit du trio et lui apporte une pulsation chaleureuse.

Des mélodies sophistiquées très vingtièmes ("Corazón"), entraînantes ("Allein in Belgrad" et ses touches orientales) voire latines ("Bergerio") ; des dialogues touffus ("Tout petit bout"), parsemés d’ostinatos ("Déménagement"), de contrepoints ("Pauline") ou d’unissons ("Primavera") ; des rythmes de boîte à musique ("Crazy Bob"), emphatiques ("Realidade") ou heurtés  et vifs ("Schöne Frau")… la musique de Dreisam possède indéniablement un caractère bien trempé.

Source est le disque d’un trio en parfaite symbiose, fait d’échanges, plein de connivence et d’une modernité savoureuse. 

Bob HATTEAU  

Chris WELLER’S

HANGING HEARTS

Weller Music

Chris Weller : ts / Cole Degenova : keyboards / Devin Drobka : dr 

De prime abord, ca ressemble à un vieux pirate de King Crimson au son bien crado. Puis, le rythme se démembre : ça sonne sale et chaotique. Ça bataille dur. C’est à la limite du jazz-rock mal foutu. Puis, un thème d’Ellington (The Single Petal of a Rose), soyeux dévisage le ténor épais et charmeur de Chris Weller. Ce dernier, natif de Oak Park, est plutôt connu pour son jazz mainstream mais, ici, en compagnie du claviériste Cole Degenova et du batteur Devin Drobka, il se laisse aller à quelque vices.

Sont maintenant en liste des thèmes fusions aux contours mal dégrossis (Early Bird), des rythmes retors venus en courbes lignes de l’Alaonaxis de Jim Black (Lucid Dream) et des thèmes introspectifs made in Motian (Confucius Says). Et toujours ce son pourri qui vous agrippe les tympans et ne vous lâche plus. Puis, soudain, une question : et si cela avait enregistré et mixé dans le plus grand soin, y aurions-nous trouvé le même intérêt. La question est posée… On attendra la suite des événements pour y voir plus clair… Ou plus brouillé encore.

Luc BOUQUET 

Ivo PERELMAN

THE OTHER EDGE

Leo Records LR 699

Matthew Shipp, Michael Bisio, Whit Dickey

Leo Records aurait pu programmer ce disque-ci, The Other Edge, au numéro 700 de leur extraordinaire catalogue. Leo Feigin a été chic, il a laissé la place à ces musiciens britanniques que beaucoup ne connaissent pas encore (cf chronique plus haut). Mais voilà, c’est le numéro 699 pour Perelman et son équipe ! Et quel numéro de lotterie ! Ivo Perelman est aujourd’hui un des saxophonistes ténor les plus attachants, les plus sensuels, avec une pratique tournée vers la libre improvisation d’essence jazz. Donc pas de thèmes, de rythmiques pré-établies, de solos etc… Sa musique en groupe, comme tous les duos , trios et quartets qu’il enregistre (à la pelle, profitez-en) pour Leo est créée dans l’instant, sans fixer quoi que ce soit à l’avance, et basée sur l’écoute mutuelle, intuitive. Ses albums présentent chaque fois une nouvelle congrégation de ses fidèles, le pianiste Matthew Shipp, les batteurs Gerald Cleaver ou Whit Dickey, les bassistes William Parker, Joe Morris (aussi guitariste) ou Michaël Bisio. Cette session de janvier 2014 vient à la suite d’autres sessions très souvent réussies, et comme les précédentes, elle se concentre sur la qualité d’un dialogue intimiste, subtil où le saxophoniste sollicite la microtonalité de manière aussi authentique que feu Lol Coxhill et Joe Maneri. Je pense sincèrement que Perelman est un souffleur aussi singulier que peut l'être Roscoe Mitchell. Son phrasé, ses inflexions, son entêtement mélodique, son "système" se détachent entièrement de la vulgate du jazz-libre. Je ne vais pas faire de comparaisons avec d’autres artistes nommément, car c’est un procédé indigne des efforts consentis par ces combattants de la liberté musicale et du partage. Mais on ne risque pas beaucoup en déclarant qu’une telle originalité au saxophone se compte sur les doigts d’une main par décennie de l’évolution du jazz libre. Apparu dans les années nonante, Ivo Perelman s’était distingué par un expressionnisme exacerbé, tout en étant subtil et musical, et dont le paroxysme a été atteint dans l’inoubliable For Helen F de son Double Trio sur le label Boxholder ( Gerry Hemingway et Jay Rosen, Mark Dresser et Dominic Duval).  Soit une situation où ses collègues bassistes et contrebassistes le propulsent  en tant que souffleur soliste, cracheur de feu. Très rarement un souffleur a rallumé aussi bien la flamme d'Albert Ayler en personne. Depuis lors, son travail a évolué et s'est focalisé sur un dialogue, une conversation à trois ou quatre, où chaque instrumentiste surpasse les rôles respectifs d’accompagnateurs et de solistes vers plus d’égalité. Une démarche naturelle et logique voisine de celles des Evan Parker, Paul Lytton, John Stevens, Paul Rutherford et compagnie. Les structures créées spontanément transitent entre liberté totale assumée et déconstruite et des cadences rythmiques trouvées dans l’émotion de l’instant, produit ludique de l’improvisation collective, sans aucun calcul. Matthew Shipp est un pianiste extraordinaire avec une technique superlative et un énorme bagage musical. Avec Perelman, il fait presque oublier tout cela, car ce qui compte ici par-dessus tout est l‘émotion, la beauté fugitive, la spontanéité. Et l'équilibre de l'édifice ! Point ne sert de trop dire, il faut savoir parler à bons escient. L'art de la conversation en quelque sorte. Whit Dickey joue avec un drive impressionnant et une lisibilité maximale. Son foisonnement bien découpé reste translucide et révèle le superbe jeu de contrebasse de Michael Bisio et les nuances du toucher du pianiste. Le free-jazz peut se révéler être une musique à clichés et c’est bien tout l’intérêt, le charme et la beauté irrévocable des groupes d’Ivo Perelman. Ils incarnent l’essence de l’improvisation collective radicale dans l’univers du jazz afro-américain libéré. Un vrai plaisir.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG

SUR 2 DISQUES AVEC

Paul DUNMALL

 

Paul DUNMALL / Tony BIANCO

SPIRITS PAST AND FUTURE

DUNS LIMITED EDITION 062

 

Au ténor et au saxello (héritage de son ami Elton Dean), Paul Dunmall partage une nouvelle fois cet enregistrement de décembre 2007 avec le batteur polyrythmicien Tony Bianco. Le morceau titre Spirits Past and Future s’écoule durant cinquante minutes de pur bonheur intense « à-la- Coltrane & Rashied Ali dans  Interstellar Space. On va me dire que ce sont des vieilleries pour nostalgiques du « free-jazz ». Soyons sérieux, il n’y a pas dix saxophonistes ténor comme Paul Dunmall qui maîtrise toutes les facettes possibles du « post Coltranisme » et l’instrument en tant que tel comme notre héros à tous nous a quitté sans avoir trouvé beaucoup de challengers à sa suite, on se réjouira de pouvoir l’écouter  dans les infinies variations entièrement improvisées des dédales harmoniques et du travail du son. Les harmoniques encore , mais ce vocable désigne ici le son produit au-dessus de la tessiture normale en soufflant plus fort. Cette technique semble accidentelle et parfois erratiques chez de bons techniciens mais depuis Coltrane et aussi Steve Lacy, « la crème des saxophonistes ténor » jongle  avec elle (cette technique dite des "harmoniques") car c’est en fait une possibilité naturelle de l’instrument qui figurait sous forme de curiosités techniques dans les manuels. Parmi les "clients" de la descendance de Coltrane, on compte un Pharoah Sanders, un Joe Farrell, artistes qui se sont trop englués dans des projets "professionnels". Parmi ceux qui ont gardé doit devant l’idéal exploratoire et révolutionnaire de Coltrane, on citera feu David S Ware aux USA et Evan Parker en Europe. J’ai surpris des conversations sur Face Book d’amis saxophonistes ténor incontour-nables et pour eux c’est clair : parmi les plus "grands saxophonistes" du "monde", on cite un prof et Evan Parker. Evan Parker lui –même dit à ses camarades musiciens en riant dans sa barbe : Paul est le plus grand saxophoniste du monde. Son triple tonguing échevelé ne modifie jamais le son droit durant la moindre infime fraction de seconde. Le son, les intervalles et tous les sons dans tous les intervalles à la vitesse lumière. Surtout on entend clairement qu’il improvise à 100%, ce qui n’est pas toujours le cas des pointures de l’instrument qui trustent l’intérêt des médias, en récitant des séquences prédigérées et avec une parcours quasi télécommandé. Dunmall invente ses séquences mélodiques sur le moment même et les développe avec une minutie maniaque. Dans ce Spirits Past and Future n’y a pas un recoin qui ne soit exploré , trituré, ressassé, sublimé . Incendiaire…Dès la huitième minute le son apaisé de l’intro s’est fait brûlant, hypnogène et torturé et le musicien conserve le matériau mélodique. Il enchaîne des variations sur toute la tessiture en sollicitant les harmoniques supérieures, les overtones.. en torturant de plus en plus les extrapolations des intervalles comme une armée de jongleurs. Et cela ne s’arrête.. pour ainsi dire jamais .. Je suis encore pantelant passé la vingtième et unième minute où ils se met à gémir – hurler  , choisissant quelques notes au hasard pour repartir et  conclure.. Solo de batterie à la 23ème   , polyrythmique en diable  et  prélude à un hymne jeté aux éléments… on est alors dans la transe de la sensibilité et de l’émotion dans la surenchère énergétique, flottant sur les vagues telluriques de Bianco.  Alors si vous ne l’avez pas encore écouté, Paul Dunmall, essayez de trouver cet album et vous allez tomber par terre. Il reste encore quelques copies de Spirits Past and Future, un des derniers cd’s encore disponibles du label personnel de Paul Dunmall et de Phil Gibbs, son fidèle compagnon guitariste. Cet album se concentre justement sur le sax ténor et  ayant écouté une très grande quantité de ses productions, je suis frappé de n’être jamais lassé de ses improvisations d’un disque à l’autre sur cet instrument. On peut aussi l’entendre en duo avec le batteur Miles Levin dans Miles Above, toujours disponible sur Duns. Plutôt que de créer un style "Dunmall" typé caractéristique, Paul tente avec le plus grand bonheur d’intégrer un éventail  très étendu de possibles liés aux spécificités du sax ténor et de son histoire. Des échos très denses de Trane (bien sûr) mais aussi de Wayne, Warne, Gordon, Griffin, Rollins, Evan Parker et, même, une synthèse de l’esprit de Jimmy Giuffre et de Sam Rivers dans un de ses albums sur le label FMR. Avec lui, un véritable monstre de la batterie dans une approche voisine de celle de Rashied Ali : profusion de rythmes croisés et de frappes en roulement infernal.  Tony Bianco a la capacité de jouer en 36ème de temps sans faiblir. C’est un des plus fantastique drumming free jazz qu’il est donné d’entendre. Evidemment cela va fort… et Dunmall souffle avec une puissance….  Pour conclure, une pièce de 5 minutes plus apaisée, Istah.  Un géant. Celui qui parle encore de Coltranisme, qu’il aille empester les jurys de conservatoires. Vive Dunmall et Vive Bianco !! Plus que ça tu meurs !! 

DEEP WHOLE TRIO

THAT DEEP CALLING

FMR 370-0214

Paul Dunmall Paul Rogers Mark Sanders

Deep Whole trio est le nom du groupe constitué par Paul Dunmall, saxophoniste ténor et soprano exceptionnel, le contrebassiste à 7 cordes Paul Rogers et le percussionniste Mark Sanders. Les deux Paul faisaient partie du quartet Mujician avec Keith Tippett et le batteur Tony Levin, disparu il y a quelques années. Ce quartet moins Tippett se déclinait en un trio inoubliable immortalisé par le quadruple cd «Deep Joy » édité par Duns Limited Edition (à 100 copies) et enregistré au tournant des années 90 et 2000. Ce Deep Joy trio n’existe plus, mais voici le Deep Whole. Par rapport à Tony Bianco, un poids lourd de la batterie, Mark Sanders fait plutôt figure de poids plume. Mais quelle élasticité, quel drive tout en nerfs, soubresauts et démarrages au quart de tour, mais sans (presque) jamais interférer dans les fréquences du sax et de la contrebasse. Contrebasse ? Celle de Paul Rogers est une espèce d’hybride de la contrebasse, du violoncelle et de la viole de gambe. On se souvient de la puissance toute mingusienne de Rogers à la quatre cordes traditionnelle et de son coup d’archet supersonique. Dans le Deep Whole trio, il y a la puissance profonde, énorme et cette légèreté fluide qui permet les nuances de timbres  chères à l’improvisation britannique depuis les ateliers et gigs de John Stevens. Et donc à l’instar des trios d’Evan Parker avec Guy et Lytton ou de Schlippenbach avec Parker et Lovens, on atteint là le fin du fin de la liberté free-jazzistique assumée, celle qui a profité de l’expérience de l’improvisation libre sans se casser la tête avec le virus non-idiomatique, invention sémantique plus que réalité musicale. D’ailleurs Lovens Lytton et Parker ont été à l’avant-garde de ce mouvement et l’un n’empêche pas l’autre. Il n’y a que des imbéciles et de « moins bons » musiciens. Partagé en trois parties, cet enregistrement du 30 mai 2013 à la Lamp Tavern de Birmingham offre un excellent exemple de la pratique musicale la plus significative de Paul Dunmall avec Rogers et Sanders. FMR, SLAM et Duns Limited ont publié une quantité invraisemblable des « side projects » du saxophoniste avec Rogers  et le guitariste Philipp Gibbs, mais aussi  le flûtiste Neil Metcalfe, le batteur Tony Marsh qui lorgnent vers l’improvisation libre avec des guitaristes "à effets". Dunmall semble ouvert à tout et aime se commettre avec des collègues jeunes et encore inconnus. Il faudrait presqu’un guide du Dunmall pour les nuls afin de s’y retrouver. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur ce prodige du saxophone et sur cet extraordinaire trio et que l’étendue du catalogue dunmallien effraye, voici le maître achat.

Commençant comme un disque de jazz où il établit spontanément une thématique sans même y penser  et suivi par le tandem  Sanders – Rogers qui swingue à tout va. En toute indépendance l’un de l’autre et avec une cohésion profonde. On songe à Wayne, jusqu’à ce que le rythme se fasse plus pressant, que le motif se décline et se métamorphose, se dilate, se contracte…  Très vite s’installe l’exploration d’idées qui seraient advenues lors d’un précédent concert et qui s’imposent à nouveau. L’excellence de l’enregistrement  de Chris Trent permet de goûter les nuances de la frappe de Sanders alors que Dunmall étire ces notes de ténor une à une. Un court solo mi-basse mi-cello de Rogers, permis par son instrument à cordes sympathiques, introduit un trilogue éthéré d’où surgissent des pointes de triple tonguing avec lesquelles le bassiste dialogue en pizzicato. La pâte se lève et nos trois camarades racontent l’histoire jusqu’au bout. Ensuite, Rogers plonge dans le travail à l’archet dans plusieurs dimensions, propulsé par Sanders. Là-dessus, Dunmall trace un enchaînement aussi cartésien que sensible de volutes enchevêtrées avec un son de plus en plus chaleureux. That Deep Calling s’arrête après plus de 22 minutes sans que la durée se fasse ressentir. Deuxième morceau, Can You take it est introduit par Rogers à l’archet et le bassiste développe une improvisation où différents registres sont exploités jusqu’à ce qu’un rythme naisse. Le batteur se joigne à lui tout en laissant au cordiste l’initiative de tailler des sonorités lumineuses. Dunmall reprend avec le saxello hérité d’Elton Dean et le trio crée un univers sensible en rassemblant une à une chaque note nécessaire à son improvisation tandis que Sanders martelle ses toms en sourdine. Les spirales, stries, tangentielles, dérivées s’emboîtent dans un flux charnel et ludqiue….  Des perfectionnistes de l’improvisation qui prennent tous les risques sur la durée en ne laissant rien au hasard dans le relevé du terrain arpenté par la tangente ou l'hyperbole. Je vous laisse là : avec  cette musique on oublie les jazz magazine, les campagnes de com, le blah blah des critiques et les interviews bidon dont nous assaisonne la presse musicale… Deep Whole, profond et entier …Une musique libre et fascinante.

Jean Michel VAN SCHOUWBURG


Il s’entend des voix… 

C’est l‘occasion de faire un tour de chant avec quelques disques sortis depuis le mois de janvier 2014 : de la comédie musicale de Pink Martini à l’avant-garde rap d’Antoine Berjeaut, en passant par les chansons à texte de Bruno Desplan et Roland Brival, la crooner Aurielle Sciorilli, les îles de Manuel Rocheman et le Charles Mingus de Jacques Vidal… il y en a pour tous les goûts !

Pink MARTINI &

THE VON TRAPPS

DREAM A LITTLE DREAM

HEINZ RECORDS – NAÏVE

China Forbes (voc), Storm Large (voc), Amanda, Melanie et Sofia Von Trapp (voc), Robert Taylor (tb), Gavin Bondy (tp), Nicholas Crosa (v), Pansy Chang (vc), Dan Faehnle (g), Thomas Lauderdale (p), Phil Baker (cb), Timothy Nishimoto (voc, percu), Brain Lavern Davis (d, percu) et Anthony Jones (d, percu), avec Wayne Newton (voc), Jack Hanna (voc), Charmian Carr (voc) et The Chieftains.

Sortie en mars 2014

En 1994, à Portland, Oregon, Thomas Lauderdale abandonne une carrière politique pour fonder un orchestre d’une douzaine de musiciens, Pink Martini. La chanteuse China Forbes rejoint Pink Martini l’année suivante et, en 1997, ils sortent leur premier disque, Sympathique, qui est un succès en France pour sa chanson "Je ne veux pas travailler". Depuis, Pink Martini n’a cessé de tourner autour du monde et d’enregistrer sur son label : Heinz Records. Dream A Little Dream, huitième album de Lauderdale et sa bande, sort en France chez Naïve en mars 2014.

Sur Dream A Little Dream, Pink Martini s’est associé à The Von Trapps, un trio vocal composé de SofiaMelanie et Amanda Von Trapp, petites-filles de Maria Von Trapp, connue pour son autobiographie publiée en 1949, La famille des chanteurs Trapp, et qui est à l’origine de La mélodie du bonheur, comédie musicale aussi célèbre à Broadway (Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II – 1959), qu’à Hollywood (Robert Wise – 1965).

Pink Martini joue quinze morceaux d’une durée moyenne de trois minutes et seize secondes, en ligne avec les canons du genre. Le répertoire est un véritable melting pot dans lequel : de "Kuroneko No Tango", reprise japonaise par Osamu Minagawa du tube italien "Volevo un gatto nero" (FramarioArmando Soricillo et Francesco Saverio Maresca – 1969), au hit suédois d’ABBA « Fernando » (1976), en passant par "Hayaldah Hachi Yafa Bagan", succès de la chanteuse israélienneYehudit Ravitz (1976) et "Le Premier Bonheur Du Jour" chanté par Françoise Hardy (1963), le morceau titre, popularisé par The Mamas & The Papas en 1968, mais aussi un yodel bavarrois, l’hymne national rwandais (sic !), une ritournelle du nouvel an chinois, une musique de film ("Hushabye Mountain" tiré de Chitty Chitty Bang Bang)… et même, "In Stiller Nacht", un air traditionnel revu par Johannes Brahms ! Pink Martini n’oublie évidemment pas The Sound of Music, avec « Lonely Goatherd » et Edelweiss”. Enfin, August Von Trapp, le quatrième des Von Trapp Children, propose trois morceaux de son cru.

Dream A Little Dream jongle entre des ambiances de comédie musicale ("Storm", "Hushabye Mountain"), des environnements cinématographi-ques ("Kuroneko No Tango"), des sambas ("Fernando"), du folklore ("Friend", "Die Dorfmusik"), des passages cross-over ("In Stiller Nacht", "Thunder") ou des hymnes a capella ("Rwanda Nziza", "Edelweiss"). Les arrangements sont jazzy, avec une rythmique légère et entraînante, des voix claires et justes, une partition nette et précise, une prise de son flatteuse...

Pink Martini reprend des tubes à sa manière : enjouée, arrangée au cordeau et multinationale. 

Bruno DESPLAN TRIO

COMET’STYLE

CieuXRêverieSons

Bruno Desplan (voc, p), François-Pierre Camin (b) et Isabelle Guidon (perc)

Sortie en janvier 2014 

Dans les années quatre-vingts dix, Bruno Desplan se partage entre la Bretagne et la Haute-Savoie avec son groupe, Charly & Sir Hyde. Installé à Paris, Desplan se produit d’abord en solo, puis en duo avec la soprano Julie Horreaux et, en 2007, il monte un trio avec François-Pierre Camin à la contrebasse et François Porcher à la batterie (Concert aux déchargeurs – 2009). En 2011, la percussionniste Isabelle Guidon remplace Porcher. C’est avec ce trio que Desplan enregistre Comet’Style, sorti en 2014 chez CieuXRêverieSons.

Desplan est l’auteur des neuf chansons de l’album, qui s’étalent de quatre à quinze minutes. Les textes, poétiques, jouent sur les associations de mots et les sonorités des syllabes. Desplan alterne passages en voix de tête ("Globe certes"), dissonances et modulations aigües ("Paradoxe CV") et déclamation entre chant et parole ("Illogisme"), dans un style proche de celui de Serge Gainsbourg.

La construction des morceaux ne suit pas la structure couplet – refrain, mais se rapproche davantage du thème – solo – thème caractéristique du jazz. Le trio, à dominante rythmique, interagit habilement ("(Renaitr’) sans sens"), change fréquemment de direction ("Vague de songe"), glisse quelques accents bluesy ("Ton élégance"), met des touches de valses ("Vals’étincelle")… Les Caraïbes restent également en filigrane tout au long de Comet’Style avec, bien sûr, les congas vives et puissantes de Guidon ("Comèt’Style 1 : Une comète, un style… ", "Lié"), mais aussi les rifs de Camin ("Global certes") et les blocs d’accords dans un esprit latino de Desplan ("Paradoxe CV").

Textes recherchés, chant sophistiqué et jazz au fumet caribéen font de Comet’Style un disque à part et du Bruno Desplan Trio un groupe à la personnalité originale.  

Aurielle SCIORILLI

EROS BLUES

Only Music

Aurielle Sciorilli (voc), Daniele Raimondi (tp), Jerry Léonide ou Grégory Privat (p), Damian Nueva (b) et Christian Djieya (d).

Sortie en avril 2014  

Descendante d’une lignée de musiciens (son père est le chanteur Ettore Sciorilli et son grand-père, le compositeur de chansons populaires Eros Sciorilli), Aurielle Sciorilli est d’abord éblouie par Blue de Joni Mitchell, et s’engage sur les traces de son illustre aînée, avant d’intégrer le Sydney Conservatorium of Music. En 2011, Sciorilli enregistre Send The Wandering Girl Home et s’installe à Milan.  Elle décide alors de monter un projet basé sur les chansons de son grand-père : Eros Bluesvoit le jour en avril 2014.

A son quartet habituel constitué du trompettiste Daniele Raimondi, du contrebassiste Damian Nueva et du batteur Christian Djieya, s’ajoutent les pianistes Jerry Léonide ou Grégory Privat, qui se partagent également les arrangements des dix chansons choisies par Sciorilli.


Sciorilli navigue entre un medium grave ("Amore e mare"), avec une raucité qui évoque un peu les voix brésiliennes ("Non pensare a me"), et un aigu clair ("Dimmelo con un disco"), souvent aérien ("Inganno"). La trompette de Raimondi est au service de la voix et ses contrepoints astucieux la mettent particulièrement en valeur ("Due Pierrot", "Non si fa l’amore quando piove"). Dans ses chorus, le trompettiste se montre habile et inventif ("Non pensare a me"). Inutile de dire que Leonide et Privat s’y connaissent pour mettre du swing ("In cerca di te", "I colori della felicit"), dialoguer avec Sciorilli ("Dimmelo con un disco"), mettre du piment latin ("Non pensare a me"), faire danser ("L’ultimo tram")… Nueva et Djieya assurent une rythmique entraînante ("Amore e mare") avec des lignes de walking efficaces ("In cerca di te") et un drumming chaloupé ("Non si fa l’amore quando piove ").

Eros Blues met en scène une crooner italienne qui chante dans une veine souvent latine, soutenue par un quartet énergique et solide.

Jacques VIDAL

CUERNAVACA

Soupir Editions – S227

Isabelle Carpentier (voc), Pierrick Pédron (as), Daniel Zimmermann (tb), Jacques Vidal (b) et Xavier Desandre-Navarre (d, perc), avec Nathalie Jeanlys (voc), Stéphanie Bowring (voc), Allen Hoist (voc) et Thierry François (voc).

Sortie en septembre 2014

Jacques Vidal commence par la batterie, puis s’oriente vers la contrebasse qu’il apprend aux Conservatoires du Xème arrondissement de Paris, puis de Versailles. En 1969, Vidal est de l’aventure de Magma, aux côtés de Christian Vander. Dans les années quatre-vingt, il commence une association au long cours avec Frédéric Sylvestre. A partir de 1994, Vidal monte un quintet – Sylvestre, Florin Niculescu, puis Eric BarretMichel Graillier, puis Manuel Rocheman et Simon Goubert – et un septet (le quintet plus Glenn Ferris et Stéphane Guillaume). En parallèle, Vidal enseigne au C.I.M., à la National Taiwan Academy of Arts, à la Bill Evans Academy… Le contrebassiste compte plus d’une dizaine de disques sous son nom etCuernavaca sort chez Soupir Editions en septembre.

Pour Cuernavaca, Vidal a réuni un quintet avec la chanteuse Isabelle Carpentier, le saxophoniste Pierrick Pédron, le tromboniste Daniel Zimmermann, et le percussionniste Xavier Desandre-Navarre. S’ajoutent, selon les morceaux, un chœur supplémentaire.

Cuernavaca évoque évidemment la ville Au-dessous du volcan où Charles Mingus vécut les dernières années de sa vie. Cuernavaca fait aussi référence au livre éponyme d’Enzo Coremann, publié en 2003 aux éditions Rouge Profond. Cet hommage au contrebassiste s’articule autour de trois morceaux signés Vidal et sept de Mingus : "Better Git It in Your Soul" et "Goodbye Pork Pie Hat" repris de Mingus Ah Um (1959), "Wednesday Night Prayer Meeting" tiré de Blues & Roots (1959), "Devil Woman" et "Ecclusiastics" extraits de Oh Yeah (1961), "Eclipse", sorti de Pre-Bird (1960) et, l’hommage à Oscar Pettiford, "O.P. , publié dans Charles Mingus with Orchestra (1971).

Vidal reste fidèle à l’esprit de Mingus : rythmique éloquente ("O.P."), foisonnement des voix ("Devil Woman"), développements tendus ("Ecclusiastics"), construction dense ("Ecclusiastics"), blues omniprésent ("Wednesday Night Prayer Meeting")… Le quintet sert à merveille la musique de Mingus : les vocalises entraînantes ("Strange Man") de Carpentier, répondent aux contrepoints vifs de l’alto et du trombone ("Strange Man") ; ce "hard-bop dirty" correspond tout à fait au jeu ferme et nerveux de Pédron ("Good Bye Pork Pie Hat") ; même constat pour Zimmermann, à la fois élégant, décontracté et expressif ("Cuernavaca", "O.P.") ; parfaitement à l’écoute de ses compères, Desandre-Navarre joue constamment en finesse, avec des roulements discrets ("Cuernavaca"), des motifs de valse ("Strange Man"), une cymbale prolixe ("Ecclusiastics")… ; quant à Vidal, il joue de sa sonorité profonde pour faire résonner sa walking ("Better Git It In Your Soul"), ses shuffle ("Strange Man") et ses rifs ("Ecclusiastics") et se montre majestueux, dramatique et baroque à l’archet ("For Lester").

Dans Cuernavaca, Vidal et son quintet donnent une interprétation à la fois respectueuse et personnelle – voix, lyrisme, contrechants, développements… – de Mingus. 

Manuel ROCHEMAN

PARIS – MAURICE

Berlioz Production

Nadine Bellombre (voc), Manuel Rocheman (p), Kersley Palmyre (b), Maurice « Momo » Manancourt ou Christophe Bertin  (d), avec Marie-Luce Faron (voc), Patrick Desvaux (g),  Olivier Ker Ourio (hca) et Samuel Laval (as)

Sortie en septembre 2014

Après le conservatoire de Paris, Manuel Rocheman étudie le jazz avec Michel Sardaby, puis Martial Solal. C’est en 1983 qu’il monte son premier trio. Depuis, Rocheman a enregistré dix disques sous son nom, dont I’m Old Fashioned, avec, entre autres, George Mraz et Al Foster, et Cactus Dance avec Scott Colley et Antonio Sanchez. Outre ses trios et solos, Rocheman participe à de nombreuses sessions aussi bien aux côtés de Mélanie Dahan que de Patrice CaratiniJacques Vidal ouDidier Levallet

Après un concert organisé par l’Institut Français de Maurice en 2012, Rocheman décide de poursuivre l’aventure avec un enregistrement : Paris – Maurice voit le jour en septembre 2014. La chanteuse mauricienne Nadine Bellombre cosigne le disque, propose trois morceaux et coécrit avec Rocheman deux thèmes... Kersley Palmyre est à la basse et Maurice Manancourt ou Christophe Bertin sont à la batterie. Au fil des morceaux, le quartet invite également la chanteuse Marie-Luce Faron, le guitariste Patrick Desvaux,  l’harmoniciste Olivier Ker Ourio et le saxophoniste alto Samuel Laval.

En plus des trois morceaux de Bellombre et des deux communs avec Rocheman, le quartet joue "Just Love", du pianiste, mais aussi "Can't Hide Love" d’Earth, Wind & Fire (Gratitude – 1975), "Come Together" des Beatles (Abbey Road – 1969), "Nature Boy", tiré du film de Joseph LoseyLe Garçon aux cheveux verts (1948), "The Island", du compositeur brésilien Ivan Lins et "A Little Night Music" de la comédie musicale éponyme (1973).

Sensuelle et plutôt ténue ("La mer la"), habile et expressive ("Ki to lé"), la voix de Bellombre est particulièrement à l’aise dans les atmosphères brésiliennes ("Ene Zoli Reve"). Le trio rythmique danse de la première à la dernière plage : Rocheman swingue efficacement ("Nature Boy") avec une main droite agile, soutenue par des accords aussi parcimonieux que solides ("La mer la") ; Palmyre distille des lignes légères et chaloupées, avec des successions de shuffle entraînantes ("The Island") ; Manancourt et Bertin assurent un drumming souple et cadencé, gage de vivacité ("Ene Zoli Reve", "Can’t Hide Love"). Les invités viennent pimenter les morceaux : la guitare de Desvaux apporte une touche de blues à "Come Together ", Faron met un zeste de rock dans "Can’t Hide Love", Ker Ourio et son lyrisme soulignent "The Island", Laval et son alto ajoutent de la solennité à "Ki to lé"…

Mélodieux et dansant, Paris – Maurice respire la légèreté et la gaité, il fleure bon une certaine île de l’océan indien… 

Roland BRIVAL

CIRCONSTANCES AGGRAVANTES

Such Production – SUCH008

Roland Brival (voc), Rémy Decormeille (p), Manu Marchès (b) et Julien Charlet (d), avec Christophe Panzani (ts, cl b)

Sortie en avril 2014

Roland Brival est un touche-à-tout : sculpture, peinture, littérature, théâtre, journalisme… et musique ! Circonstances aggravantes est son sixième disque après Créole Gipsy (1980), Intense (1998), Waka (2003), Kayam (2006) et Vol de nuit (2010). 

Pour Circonstances aggravantes, sorti en avril 2014 chez Such Production, Brival est accompagné d’une section rythmique de haut vol, constituée de Rémy Decormeille au piano, Manu Marchès à la contrebasse et Julien Charlet à la batterie. Le quartet invite également Christophe Panzani pour des interventions au saxophone ténor et à la clarinette basse. Les douze chansons, écrites en français, en anglais et en créole, sont signées Brival.

Tour à tour poétiques ("On s'appartiendra"), accroche-cœurs ("I Do It For Your Love"), rythmiques ("Moune"), humoristiques ("Dear Lily")… les chansons à texte de Brival ne manquent pas de piment. Sa voix grave et profonde, parfois rauque, et son chant passent d’un slam ("Mezcals") ou d’une diction à peine modulée ("Les mots qui dansent") à des phrases entraînantes ("Créole Love") ou dans un style crooner ("Lago"). Il évoque tour à tour Serge Gainsbourg ("On s’appartiendra"), Alain Bashung ("Ma chère cousine") et, parfois, un zeste de Michel Jonasz ("Les mots qui dansent") et de Claude Nougaro ("Dear Lily"). La section rythmique, c’est du sérieux, et le trio répand un swing salutaire ! Marchès et Julien s’adaptent avec finesse à l’atmosphère des chansons : poly-rythme et motifs sourds ("Mezcals"), walking et chabada ("Sauvez Winnie"), échanges lancinants ("Les mots qui dansent"), gravité solennelle ("Lago")… Decormeille et son jeu remarquablement ingénieux mettent en relief le chant de Brival. Il alterne contrepoints, rifs, unissons, ostinatos, lignes mélodiques et accords rythmiques avec beaucoup d’à-propos.

Un parolier adroit doublé d’un chanteur singulier, accompagné d’un trio piano – basse – batterie résolument jazz… Autant de Circonstances aggravantes qui justifient amplement d’écouter Brival.

Antoine BERJEAUT

WASTELAND

Fresh Sound New Talent – FSNT 450

Mike Ladd (voc), Antoine Berjeaut (tp), Jozef Dumoulin (kbd, p), Stéphane Kerecki (b) et Fabrice Moreau (d), avec Julien Lourau (ts)

Sortie en avril 2014

Univers Nino, le projet de Denis Colin et d’Ornette autour des chansons de Nino Ferrer, la Société des Arpenteurs, le Surnatural Orchestra, Paco SerySandra Nkaké… Antoine Berjeaut cultive son jardin ! En avril 2014, le trompettiste sort son premier disque en leader, WasteLand, sur le label catalan Fresh Sound New Talent.

WasteLand s’appuie sur un quintet constitué du poète rappeur Mike Ladd, du claviériste Jozef Dumoulin, du contrebassiste Stéphane Kerecki, du batteur Fabrice Moreau et de Berjeaut. Le groupe invite aussi le saxophoniste ténor Julien Lourau sur quatre plages. Berjeaut a composé les onze morceaux du disque, dont cinq uniquement instrumentaux.

Ladd est un rappeur expressif qui utilise son timbre medium et sa voix légèrement cassée pour mettre toutes sortes de nuances dans ses spoken words : phrasé hip-hop classique dans "J.D." ou rapide dans "Volga to Mississippi", mélopée triste dans "High", passages en beatbox dans "Baroness", ode funèbre dans "Battle"… Avec ses nappes d’effets électroniques ("Slow Motion"), ses accords denses et lointains ("Nightshift") ou, au contraire, ses ostinatos hypnotiques ("Baroness"), Dumoulin plante le décor. Au piano, son jeu prend des teintes de musique contemporaine avec une main droite qui crépite, tandis que la gauche décompose les accords ("Clouds"). Kerecki soutient les solistes avec des phrases imposantes ("High"), des lignes aérées ("Balcony"), voire minimalistes ("Baroness"), lance une walking rapide ("Hornet"), manie l’archet avec majesté ("Battle"), introduit "Clouds" par un superbe motif profond, en suspension... à l’écoute et efficace de bout en bout ! Même constatation pour Moreau, dont la connivence avec Ladd est d’autant plus fondamentale que le rôle du rythme est central dans le rap. A l’opposé des boîtes à rythme trop souvent envahissantes, répétitives et épaisses, Moreau joue en souplesse, sans se départir de la puissance qu’il faut pour étayer la voix ("High"). Volontiers touffu ("Volga To Mississippi"), le batteur alterne chabada ("Hornet"), rif funky ("J.D."), roulements solennels ("Nightshift"), rythmes croisés ("Clouds")… Berjeaut est altruiste : il laisse beaucoup d’espace pour les interactions au sein du groupe et n’accapare jamais la vedette. Il se met en arrière-plan pour accompagner Ladd ("Baroness"), se joint au piano pour des unissons ("Clouds"), joue en contrepoints avec le saxophone ténor ("Slow Motion"), participe au fonds sonore avec des effets ("Battle", "Slow Motion")… A un solo éclatant ("Hornet") succèdent un chorus élégant ("Clouds"), puis une intervention émouvante ("Nightshift") et des formules sinueuses ("Entract"), mais aussi des notes de blues ("J.D."). Quant à Lourau, il est fidèle à lui-même : son gros son, son lyrisme teinté de free et son expérience de ces ambiances alternatives – le Groove Gang n’est pas si loin – apportent une densité indéniable ("High", "J.D.").

Wasteland marie rap et jazz avec beaucoup d’intelligence (« caractère de ce qui va au fond des choses ») et, tout au long du disque, la musique se déroule, cohérente et captivante.

Bob HATTEAU 

Kris DAVIS Trio

WAITING FOR YOU TO GROW

Clean Feed

Orkhêstra

Kris Davis : p / John Hébert : b / Tom Rainey : dr 

Le concert m’avait exaspéré, le disque me réjouit. Il suffit de peu de choses : une mauvaise écoute sur scène, la fatigue des voyages, un répertoire insuffisamment rôdé…

Ici, ce sont les tambours-mortiers de Tom Rainey qui nous accueillent. Pas besoin de dessin : on sait déjà le rôle –essentiel- que va tenir le batteur au sein du trio. Puis, un jazz patraque mais vif s’en ira quelques minutes durant nous rappeler que la chose ternaire ne s’est pas oubliée. Maintenant, c’est la compositrice qui prend le dessus : ajustements de rythmes distincts, grande liberté laissée à la contrebasse de John Hébert, composition se dévoilant peu à peu (Berio), falaises et escarpes à tous les étages (Hiccups)…

L’intelligence de Kris Davis –en plus de ses grands talents d’improvisatrice- consiste à offrir divers trajets-propositions à ses partenaires : ici, une opposition entre le (trop ?) volubile Rainey et la (presque) taiseuse pianiste ; là, l’ouverture d’espaces dans lesquels totale liberté est laissée aux improvisateurs. Et, cerise sur le gâteau, toujours chez Kris Davis cette obsession martelée, ce plaisir qu’elle prend à essorer ses phrasés. Une totale réussite.

Luc BOUQUET

DOUBLE TALK PLUS

… DEPISTADO ?

FISH MUSIC FM 015

Ekkus.giessen@t-online.de

Ekkehard Jost : bs ;

Reiner Winterschladen : tp ;

Dieter Manderscheid : db.

Sur un son d’archet profond et sombre, les deux souffleurs dialoguent tour à tour ensemble à l’unisson puis s’évadent chacun de son côté, le baryton d’Ekkehard Jost et la trompette de Reiner Winterschladen se connaissant par cœur depuis un si grand nombre d’années dans "Double Talk". Le disque est enregistré en public, et des explications, parfois sérieuses, parfois humoristiques, sont données en allemand à plusieurs reprises au cours de ces neufs morceaux dont certains figuraient déjà sur des albums précédents d’Ekki.

                  L’apport récent de la contrebasse est un lien précieux qui unit désormais les souffleurs, surtout que la complicité est grande avec Dieter Manderscheid, par ailleurs compagnon fidèle de Jost sur le label Fish. Le long dialogue avec la trompette au début de "Tanz der Jazzpolizisten" le démontre, avant l’arrivée du baryton qui vient ponctuer le morceau. "Von Zeit zu Zeit" était le titre d’un autre album paru sur Fish. Ici, le talent de compositeur de Jost prend toute sa valeur : un thème exposé, l’espace de liberté offert à Winterschladen rapidement soutenu par le son grave et lyrique du saxophone. Un disque de Jost sans une reprise d’un thème folklorique n’aurait pas la même saveur. Ici, c’est "El cant dels Occels" que le trio développe sur plus de onze minutes, avec en entrée un superbe solo de contrebasse sonnant comme un violoncelle, avant l’exposition d’un thème émotionnellement captivant.

La production du label Fish Music est restreinte, mais son mentor, Ekki Jost, préfère la qualité à la quantité. C’est tout à son honneur, et ce quinzième volume vient conforter cet état d’esprit.

Philippe RENAUD

Eduardo RAON

ON THE DRIVE FOR IMPULSIVE ACTIONS

Shhpuma Records

Orkhêstra

Eduardo Raon : harp-daxophone-elec-v-perc 

Nous n’avons que trente-trois petites minutes pour découvrir l’univers de l’étrange Eduardo Raon. Ce dernier est harpiste, compositeur, improvisateur. Ici, douze petites pièces forment suite. Ici, l’on ne départage pas le choc du fourmillement. Ici, l’on se laisse bercer par des rires, des babillages, des gazouillis (Raon joue aussi du daxophone). Ici, l’on pense sa harpe douce. Douce à jamais. Mais des rafales électroniques viennent brouiller nos sens. Et l’on se questionne. Est-ce bien un archet qui frotte la corde ? Et pourquoi ces myriades de notes-perles surgissent-elles sans crier gare ?

Maintenant, le harpiste est revenu à des schémas plus classiques. Mais les effets électroniques ne sont jamais loin. La harpe multiplie ses fougues. Des cigales grignotent l’espace. La harpe s’invite rythmique. En trente-trois petites minutes, beaucoup d’entrées et beaucoup  d’envoutements. Un disque attachant.

Luc BOUQUET

Kalle KALIMA & K-18

BUÑUEL DE JOUR

TUM CD 038

www.tumrecords.com

Troisième opus du groupe du guitariste finlandais K-18 consacré une fois encore au cinéma. Après Stanley Kubrick et David Lynch, il revisite cette fois Buñuel à travers 70 minutes de musique inspirées par quelques uns des chef d’œuvres du cinéaste d’origine espagnol, naturalisé mexicain. Ainsi défile dans nos oreilles les images du fantôme de la liberté, de la voix lactée, du charme discret de la bourgeoisie, de l’obscur objet du désir, du chien Andalou… longs métrages tous autant sources d’inspiration pour des musiciens en recherche d’un autre monde surréaliste. Kalima avoue sans honte qu’il n’a découvert l’univers de Buñuel que depuis quelques années seulement, mais son implication totale, comme pour les précédents disques, lui ont permis de recréer pour chaque morceau une ambiance correspondante à sa propre perception. C’est ainsi que les compositions suivent le mouvement de la caméra, tantôt dans un mode opératoire très lent, tantôt s’enflamment et accélèrent, tout en créant spécifiquement des climats proches des scénarii de chaque film. La contrebasse de Teppo Hauta-Aho contribue fortement à l’établissement de ces colorations, tout comme le saxophone de Mikko Innanen ou l’accordéon (quart de ton) de Veli Kujala.

Comme les deux premières interprétations, ce disque est une réussite. 

Philippe RENAUD

Elliott SHARP AGGREGAT

« QUINTET »

CLEAN FEED

Orkhêstra

Eliott Sharp : ts-ss-bcl / Nate Wooley : tp / Terry L. Green : tb / Bard Jones : b / Ches Smith : dr 

De cette nouvelle mouture de l’Aggregat d’Elliott Sharp, on retiendra l’appétit d’un saxophoniste aux syndromes toujours convulsifs. Comme si libéré du poids des codes et des cordes, Sharp découvrait la possibilité d’une écriture posée (ce qui ne veut pas dire sage) tout en offrant fiel sur fiel à ses clarinettes et saxophones. 

Ici, les cuivres sont groupées, le salivaire et en émoi et plus d’une fois l’on croirait assister à une cruelle vénerie. On pourra reprocher au compositeur des thèmes restant à quais mais sûrement pas des phrasés décapants  aux tracés anxiogènes (mention spéciale au tromboniste Terry L. Green). On recherchera, aussi, en vain une unité  dans les compositeurs d’Elliott Sharp (ici des décryptages rythmiques complexes, ailleurs des riffs à la simplicité de cours de maternelle) mais, toujours, le vif sera aux centre des débats. A suivre…

Luc BOUQUET

Linda SHARROCK

NO IS NO

IMPROVISING BEINGS IB 30

2 CDs

Linda Sharrock : vocals ; Itaru Oki : tp; Mario Rechtern : reeds; Eric Zinman : p; Makoto Sato : dr; Yoram Rosilio : bass.

Ce disque est l’histoire d’une lutte. De la lutte d’une femme contre son propre corps. Ou, plutôt, un combat contre des préjugés. Linda Sharrock est supposée ne plus pouvoir chanter, son aphasie l’en empêcheMais ne l’arrête pas. Clouée dans son fauteuil roulant, tétraplégique, Linda ouvre sa bouche et en sort des sons de refus, des sons de volonté, des sons de liberté. Soutenu par un ensemble de musiciens en totale communion et en pleine transe musicale, Linda Sharrock exprime à travers le cri les mots qu’elle ne peut plus prononcer, elle combattante de la première heure pour le droit, le respect des femmes vis-à-vis d’une société peu égalitaire et raciste.

Pour cette relecture de "Black Woman", elle est entourée de musiciens qui ont fait de la notion de liberté leur maxime et leur quotidien. Les fidèles du label, Itaru Oki, Makoto Sato, Eric Zinman, un saxophoniste en permanence à la limite de la rupture et un bassiste aussi rageur. Deux versions de "No is No", titre explicite, sont proposées, la première en studio, la seconde en public, où la vocaliste est un peu moins présente mais tout autant soutenue. Il n’en reste pas moins un grand moment de free music, de liberté jubilatoire, qui comme l’écrit le producteur Julien Palomo, doit nous faire réfléchir sur la question du handicap en musique. 

Philippe RENAUD

Isabelle CIRLA – Joël TROLONGE

SUITES INSOLITES

Fracta

Isabelle Cirla : bcl / Joël Trolonge : b 

Quel joli duo que celui-ci. Empli de teintes automnales. Sans choc mais avec tellement de charme.

Une contrebasse boisée, sensible, jamais frileuse, jamais orgueilleuse, entêtée, précise, lumineuse : voici Joël Trolonge.

Une clarinette basse boisée, aventureuse, profonde, jamais orgueilleuse, attentionnée, curieuse, fouineuse : voici Isabelle Cirla.

Ces deux-là ne se désunissent jamais. Ils sont décidés, inspirés, aiment Bach. Ils parcourent des royaumes gorgés de tendresse et de douceur. La musique ? Celle des automnes rêvés.

Luc BOUQUET

Mike COOPER / Chris ABRAHAMS

TRACE

AL MASLAKH RECORDINGS 17

www.almaslakh.org

On connait les gouts prononcés de Mike Cooper pour les musiques du monde, plus particulièrement celles des iles paradisiaques en danger et pour lesquelles il mène combat depuis des années afin de tenter d’éviter le pire, à savoir leur disparition, physique et humaine. Le retrouver sur le label Al Maslakh n’est donc pas étonnant, connaissant le combat que mène ce label pour faire entendre des musiques interdites. Ici, c’est le blues qui domine avec la guitare de Cooper confrontée à l’orgue et au piano de Chris Abrahams. Trois "Trace" compose cet album, trois pièces de quasi égale longueur. La première laisse libre cours au guitariste qui développe un jeu subtil sur une nappe sonore pratiquement invariable créée par l’orgue, mais qui s’émancipe progressivement. La seconde est beaucoup plus improvisée, un jeu de questions / réponses entre un piano joué à l’intérieur et une guitare triturée créant des climats inquiétants avant de s’illuminer à mi-chemin.

La troisième "Trace" débute de manière plus ésotérique : notes en boucle, cordes pincées ou grattées mais aussitôt étouffées, une certaine forme de minimalisme mais sans les silences liés au réductionnisme. Et, petit à petit, ces climats se renforcent, d’autres sons nous parviennent, des crissements d’objets non identifiés qui se greffent sur les boucles qui tournent en permanence, et des notes qui jaillissent comme des gouttes d’eau tombant sur le sol. Une musique à écouter plutôt dans le noir, les yeux fermés, pour se créer des paysages  fantasmagoriques.

Philippe RENAUD

Matthieu DONARIER – Albert Van VEENENDALL’s Planetarium

THE VISIBLES ONES

Clean Feed

Orkhêstra

Matthieu Donarier : ts-ss / Albert van Veenendaal : p

Vers un certain impressionnisme (et non vers un impressionnisme certain) se dirigent Matthieu Donarier et Albert van Veenendaal. Il y a chez eux un désir de ne rien brouiller, de ne pas se soustraire à la saveur de leurs fluides compositions. Il y a dans le soprano de l’un quelque appel giuffrien, quelque vent protecteur. Chez l’autre, il y a parfois quelque piano-frayeur (Whale Theory).

Souvent leurs sages unissons semblent couver le drame (The Hidden OnesThe Visibles Ones). Parfois un piano préparé distribue mystère et rythmes retors (Vernell HoComets). Et s’il est vrai que l’on aimerait entendre leurs thèmes davantage développés (l’impression de thèmes-clin d’œil sera le seul petit bémol que nous épinglerons ici), on ne peut que souscrire à leur douce et prégnante mélancolie.

Luc BOUQUET

Rez ABBASI ACOUSTIC QUARTET

INTENTS AND PURPOSES

ENJA

Rez Abassi : guitares (steel string, fretless, & baryton)

Bill Ware : vibraphone

Stephan Crump : contrebasse

Eric McPherson : batterie 

Après « Continuous Beat » (Enja) en trio voici quelques mois, Rez Abbasi réunit ici le quartette de l’album « Natural Selection », publié en 2010 sur Sunnyside. Le guitariste porte cette fois son attention sur huit classiques du jazz-fusion, genre dont, contrairement à bien des musiciens de sa génération, il est longtemps resté à distance, peu sensible aux envolées synthétiques et déflagrations électriques qui marquèrent de leur empreinte l’esthétique des années 70, du Mahavishnu Orchestra à Return to Forever, en passant par le musclé Lifetime. A l’orée de la cinquantaine, Abbasi, plus sensible à la poésie des Bill EvansKeith Jarrett et autres Kenny Wheeler, a décidé de se pencher sérieusement sur une branche du jazz qu’il avait jusqu’alors dédaignée. Il y découvre sur le tard, sous les strates de claviers, la foudre des baguettes et le vernis d’effets sonores, des compositions étonnantes et parfaitement valides.

Des titres signés Joe Zawinul (Black Market, les cordes d’Abbasi s’y substituant aux claviers de l’Autrichien), Herbie Hancock (Butterfly, sur lequel la guitare du leader se rapproche intentionnellement des caractéristiques du sitar, approche réitérée sur la reprise de There Comes a Time de Tony Williams), Billy Cobham (Red Baron) ou Larry Coryell (Low-Lee-Tah, interprété en solo) trouvent ainsi grâce à ses oreilles. Une formation délicate, qui compte parmi ses membres le vibraphoniste Bill Ware, complice de Roy Nathanson et des Jazz Passengers, et le batteur Eric McPherson, entendu chez Jackie McLeanAndrew Hill et Aruan Ortiz, défend des relectures acoustiques s’ingéniant à atténuer la charge agressive de leurs modèles. Un élément au moins permet de mesurer la réussite de l’entreprise : Joyous Lake de Pat MartinoMedieval Overture de Chick Corea ou Resolution de John McLaughlin n’ont pas besoin de se reposer sur le souvenir de leurs versions-source pour exister dans ces moutures 2014. On peut bien sûr préférer les originaux, mais ce point de vue alternatif sur des pièces ayant rencontré le succès à l’époque de leur sortie et une postérité encore plus grande, ne manque pas de vertus.

David CRISTOL

Clément GIBERT

André RICROS

Alain GIBERT

AU DESSUS DU MONDE

ARFI AM 057

A regarder la pochette de cet album, on pourrait penser que l’ARFI a enfin cessé d’imaginer le folklore pour le concrétiser au travers de ces 24 pièces qui sentent bon le terroir. Peut être, mais le propos n’est pas là. Clément Gibert, le fils d’Alain, pas forcément auvergnat mais fier d’être passionné de musique, s’est vu confier par son père la notation de morceaux choisis parmi les enregistrements de bourrées réalisés par André Ricros, responsable de "L’Auvergne imaginée" basée à Riom. Alain Gibert ne verra pas la finalisation du disque, lui qui disparaitra prématurément le 23 juin 2013, mais son fils a mené à bout ce projet ambitieux et roboratif. Comment ne pas apprécier le travail réalisé à la fois sur les arrangements et sur les thèmes de morceaux réduits si l’on peut dire à trois temps, airs populaires à danser qui traversent le temps et les années sans prendre une ride, grâce sans doute à justement leur simplicité.

Mis dans les mains de musiciens aguerris que sont Michel Barbier (trombone), Eric Brochard (db, voix), Christian Rollet (dr, perc) et Clément Gibert (as, cl) d’un côté, et de l’autre des musiciens plus traditionnels que sont Clémence Cognet (violon, voix), Jacques Puech (voix, cabrette, chabretou) et André Ricros lui-même, voix sur deux titres, l’auditeur s’engage dans un voyage à travers le temps, car bon nombre de ces thèmes joués sur des instruments anciens viennent des siècles passés avec la modernité qu’apporte une relecture moderne laissant libre cours à des espaces d’improvisation.

Ce disque est une splendide réussite, et un hommage fort à ce grand homme qu’était Alain Gibert. 

Philippe RENAUD 

Antonio SANCHEZ en trios… 

L’actualité du batteur Antonio Sanchez est fournie : en février il est sur Kin (ßà) du Pat Mehteny Unit Group, en mai il figure sur Stories d’Enrico Pieranunzi et, en octobre, il sort Three Times Three, un double-album avec trois trios  aux instrumentations variées : Brad Mehldau et Matt BrewerJohn Scofield et Christian McBrideJoe Lovano et John Patitucci.

Stories et Three Times Three sont publiés chez CAM Jazz. Le label romain (et new-yorkais) propose un catalogue particulièrement relevé avec des artistes aussi différents que Pieranunzi, John TaylorFred HershMartial Solal… et Sanchez. Coffret élégant aux coins arrondis, ouverture par pression, références de l’album sur les quatre bords, étiquettes autocollantes pour les catalogues, livret d’une quinzaine de pages plastifiées… CAM Jazz soigne ses disques !  

Enrico PIERANUNZI

STORIES

CAM Jazz – CAMJ 7875-5

Enrico Pieranunzi (p), Scott Colley (b) et Antonio Sanchez (d)

Sortie en mai 2014

Chez CAM Jazz depuis près de vingt-cinq ans, Pieranunzi a publié plus de soixante-dix disques sous son nom. Stories a été enregistré avec le même trio que celui de Permutation, sorti en 2012 : Scott Colley à la contrebasse et Sanchez à la batterie.

Diplômé de la célèbre Accademia Nazionale Di Santa Cecilia de Rome, Pieranunzi a un double cursus classique et jazz, dont il écume les scènes depuis le début des années soixante-dix. Il a joué avec le gotha du jazz, de Chet Baker à Paul Motian, en passant par Lee KonitzJohnny GriffinArt FarmerJim Hall

Stories s’articule autour de sept thèmes de Pieranunzi et « The Slow Gene », signé Colley. Comme toujours chez Pieranunzi, la musique est claire, nette et précise. D’une virtuosité et d’une efficacité rythmique indéniables, le pianiste reste constamment mélodieux, entre un lyrisme (« Where Stories Are... »), parfois teinté de romantisme (« Flowering Stones… »), et un dynamisme dans l’esprit bop (« Detras Mas Alla »). Ici, les accords sont puissants (« No Improper Use »), la main gauche énergique (« Blue Waltz »), les notes crépitent (« Which Way Is Up »)… là, le touché est délicat (« Where Stories Ares… »), le phrasé se fait solennel (« The Real Is You ») et le propos devient subtil (« The Slow Gene »). Souplesse et fluidité caractérisent le jeu de Colley. Le contrebassiste alterne des lignes qui galopent (« No Improper Use »), des motifs légers (« Blue Waltz ») ou, au contraire, un chant grave et profond (« The Real Is You »). Dans un registre plutôt medium-aigu, le chorus de « The Slow Gene » est court, mais d’une musicalité dense. Quant à Sanchez, il maitrise la polyrythmie avec une aisance confondante (« Detras Mas Alla »)… ses racines mexicaines n’y sont sans doute pas pour rien ! Son drumming imposant (« No Improper Use »), tendu (« Blue Waltz ») et volontiers touffu (« Which Way Up ») ne l’empêche pas de se montrer adroitement discret quand il le faut (« Flowering Stones… »).

Dans le prolongement de Permutation, Pieranunzi, Colley et Sanchez dialoguent toujours avec autant d’intensité et Stories s’inscrit dans une lignée neo-bop, que le trio fait fructifier avec talent et vitalité.

Antonio SANCHEZ

THREE TIMES THREE

CAM Jazz - CAMJ 7879-5

John Scofield (g), Joe Lovano (ts), Brad Mehldau (p), Matt Brewer (b), Christian McBride (b), John Patitucci (b) et Antonio Sanchez (d).

Sortie en septembre 2014

Né à Mexico, Sanchez commence la batterie dès son plus jeune âge et apprend le piano classique au Conservatorio Nacional de Música de Mexico. Au début des années quatre-vingts dix, diplôme en poche, il part étudier le jazz au Berklee College of Music. Il poursuit ensuite ses études au New England Conservatory avec Danilo Perez, qui le recommande à Paquito D’Rivera pour le Dizzy Gillespie's United Nations Orchestra. Sanchez tourne ensuite avec Perez et, en 1999, il rejoint le Pat Metheny Group pour une collaboration au long cours. Installé à New York depuis le début des années deux mille, Sanchez accompagne aussi bien Avishai Cohen et Michael Brecker que Gary BurtonChick Corea, Metheny et Pieranunzi !

En 2007, Sanchez sort son premier disque en leader, Migration, chez CAM Jazz. Ont suivi Live In New York (2010), New Life (2013) et… Three Times ThreeCe dernier est un double-album sous forme de triptyque constitué de trois trios qui jouent chacun trois morceaux.

Dans les trois trios de Three Times Three, l’instrumentation repose sur une paire rythmique contrebasse – batterie, plus un soliste : le piano de Mehldau dans le premier disque, la guitare de Metheny et le saxophone ténor de Lovano dans le deuxième. Côté contrebasse, Sanchez fait appel à trois musiciens différents. Si le batteur est souvent associé à Colley (présent sur les deux premiers opus du batteur), c’est Brewer (il était déjà là sur New Life) qui a été choisi pour le premier trio. Viennent ensuite McBride et Patitucci.

Chaque trio joue deux compositions de Sanchez et un standard : « Nardis » (rebaptisé « Nar-this » pour l’occasion), écrit par Miles Davis en 1958 pour le disque de Cannonball AdderleyPortrait of Cannonball, « Fall », composé par Wayne Shorter en 1967 pour Nefertiti, l’album de Davis, et « I Mean You », conçu par Thelonious Monk et Coleman Hawkins en 1947.

Le premier trio est évidemment marqué par la patte de Mehldau : l’approche est mélodieuse, avec des dissonances glissées ici et là (« Big Dream »), des ostinatos placés à bon escient (« Constellations ») et, toujours, ce jeu pop-bop entraînant (« Nar-this »), si caractéristique du pianiste. Brewer s’appuie sur une sonorité ample et grave pour soutenir ses compères, en alternant une ligne aérienne et un rif sourd (« Constellations ») ou en jouant des motifs emphatiques (« Big Dream »). Le deuxième trio n’est pas nouveau puisqu’il a déjà enregistré Day Trip, en 2008.  Comme à son habitude, Metheny se montre versatile : assez minimaliste dans « Fall », funky et aérien and « Nooks And Crannies… » et plutôt bop dans « Rooney And Vinsky ». McBride met sa sonorité profonde au service d’une walking vive et entraînante (« Rooney And Vinsky.. »), d’ostinatos sourds (« Fall ») ou de rif funky dansants (« Nooks And crannies »). Le troisième trio reste dans une atmosphère qui mêle bop et dissonances. Vigoureux et sagace, Lovano met du free (« Leviathan ») et des touches bluesy dans son bop (« I Mean You »), joue avec les nuances sonores (fredonnements dans « Firenze »). Patitucci se montre particulièrement mélodieux (« Léviathan », « I Mean You ») et alerte (« Firenze »), mais sait également lancer une walking imparable (« I Mean You »). Quelle que soit la configuration du trio, le drumming de Sanchez est un foisonnement puissant qui maintient le trio sous pression ! Comme dans Stories, Sanchez nage dans la polyrythmie (« I Mean You »). Le jeu est dense (« Fall »), parsemé de roulements furieux (« Nar-this ») et de splashes retentissants (« Consellations »). A des chabadas dynamiques (« Rooney And Vinsky ») succèdent des motifs funky redoutables (« Nooks And Crannies »), entrecoupés de chorus éclatants (« Leviathan »), mais aussi des des passages sobres et élégants (« Firenze »).

Avec une écriture et un jeu d’une personnalité indiscutable, Sanchez réussit à marquer Three Times Three de son empreinte, et même si les trois trios sont différents, la musique est homogène du début à la fin.

Bob HATTEAU

MOVING GELATINE PLATES

DON’T WALK

MONSTER MELODIES MM LP03

www.monstermelodies.fr

                  Dans la myriade de groupes pop rock des années 60’s et 70’s, Moving Gelatine Plates est sans conteste celui dont le nom est cité toujours avec une certaine nostalgie  respectueuse. Il faut dire que dans la scène underground de cette époque, les deux LPs du groupe n’étaient pas passés inaperçus. Souvenez vous de cette assiette surmontée d’un gâteau très gélatineux dans des couleurs pastel accentuées par un flou artistique, ou encore cette tête de porc aux narines empersillées et ce cigare pendu au bout des lèvres. Les deux membres fondateurs du groupe, Didier Thibault (guitare, basse, vocaux) et Gérard Bertram (guitare, vocaux) ont un parcours pourtant classique : rencontre au lycée, adaptation des morceaux de la scène anglaise ou américaine de la fin des années ‘60s (Beatles, Stones, Mayall, Yardbirds, Mothers of Invention…), puis évolution vers la création d’une musique qui leur est devenue propre, le tout en limitant au maximum les concessions. Avec un changement de personnel pour des raisons diverses mais récurrentes (charge de famille, finances…), le groupe maintiendra une éthique tout au long de ses quatre ans d’existence (1969 – 1972), avec le batteur Gérard Pons et le saxophoniste multi-instrumentiste Maurice Helmlinger. Victime d’une faible promotion, malgré les disques parus sur AKT, un sous-label de CBS, et malgré le soutien de la presse spécialisée, la renommée du groupe ne s’établira que par un nombre restreint de passage sur scène, essentiellement dans les festivals (Biot, Le Bourget…).

                Ce disque vient à point nommé pour rendre justice à ce groupe. Il comprend six titres, six versions jamais éditées de titres comme "The World of Genius Hans" (titre du second album), "London Cab" (qui figurait sur le premier). Les deux fondateurs se retrouveront en 1979 pour enregistrer "Like a flower" qui clôt le disque. Cerise sur le gâteau, une reproduction fac-similé de leur premier acétate daté de décembre 1970 et tiré à … un exemplaire (mais qui passera quand même à la radio !) avec la première version de X25 et du taxi londonien.

               Il faut souligner le travail soigné et passionné du label Monster Melodies qui régénère ainsi une scène importante d’une période musicale riche et créative. MGP est le troisième album après Bananamoon Band (épuisé) et Fille qui Mousse, autre groupe sur lequel il faudra revenir.

Philippe RENAUD

NEW OLD LUTEN QUINTET

BIG PAUER

To Luten’s 80th annual date of birth

Euphonium Records EUPH 041

DIRN BRIDGE

Euphonium Records EUPH 043

www.euphonium.de

Oliver Schwerd, alias Elan Pauer, pianiste et percussionniste enregistra ce cd pour l’entrée dans sa quatre-vingtième année d’Ernst Ludwig Petrowsky, "Luten" ou plus communément "Luden", diminutif de Ludwig.  Deux contrebassistes, John Edwards et Robert Landfermann, et Christian Lillinger (drums-perc) complètent ce quintett. La première pièce se révèle être un solo du pianiste qui ne nous emballe pas vraiment ; il est vrai que depuis Monk, Van Hove, Cecil Taylor, Joachim Kühn ou Ulrich Gumpert (*),  les pianistes ne font référence qu’à une certaine musique classique d’où le swing est totalement absent et assez abscon. "Small Luten at Five" se révèle plus intéressant, l’octogénaire y joue des flûtes de berger roumaines comme au vieux temps de la DDR, derrière ça frotte, gratte, percussionne, il s’y passe quelque chose et Pauer fait preuve de moins de virtuosité, ce qui est loin d’être déplaisant. ELP rentre en fin à la clarinette, les choses sérieuses arrivent, son sale. Das ist sehr gut ! Dans "Smooth Dritt", Lillinger démontre qu’il est un batteur très prometteur. Le grand absent est Petrowsky. La dernière pièce est la meilleure ; Ernst sur fond des basses et du batteur redevient lui-même, tempétueux, plein de brisures, libre enfin sans faire la leçon d’être au-dessus ; le seul regret est de ne pas l’avoir assez entendu.

Le second disque serait un trio composé de Pauer, Lillinger et Axel Dörner ; toutefois, "Dirn Bridge" est un solo de piano vaguement Taylorien, Pauer n’étant pas cecil Taylor, l’intention seule compte peu. "Brown Shoes" est une impro et se veut dans l’esprit d’un duo Taylor / Oxley, c’est fort sympathique mais la copie valant rarement l’original, on reste un peu sur notre faim, ou bien blasé ? "Black Schuster" fait qu’enfin Axel arrive et de meilleure manière, la machine s’ébranle, le vent s’engouffre, la moto trompette à coulisse bouscule tout sur son passage ; atmosphère de fin du monde, cris, pépiements, superbement casse gueule.

"Vorüberziehende mamba in Ockergraun" est du même tonneau et même mieux. Axel Dörner tire des sons inouïs de son bizarre instrument, leur variété est fabuleuse et c’est un solo absolu. A acquérir d’urgence, Dörner étant dans un état de grâce remarquable.

Serge PERROT

(*) Bien évidemment ces pianistes sont tous, au-delà de leurs propres styles, des grands improvisateurs – CQFD.