Octobre 2013

Steve DALACHINSKY Joëlle LEANDRE
THE BILL HAS BEEN PAID
DARK TREE (DT03)
Dist. Orkhêstra

       A l'ombre de son arbre sombre, Bertrand Gastaud continue, malgré les intempéries, de cultiver ce jardin merveilleux dont il nous ouvre régulièrement les grilles. La première fois, c'est à la cime qu'il nous avait conviés pour écouter les confessions susurrées par Daunik Lazro, Benjamin Duboc et Didier Lasserre ("Pourtant les cimes des arbres"). Puis ç'avait été visage contre terre, pour épier l'"En Corps" d'Eve Risser, Benjamin et Edward Perraud, deux longues racines poussant jusqu'à leur surgissement. 


Aujourd'hui, c'est de mots qu'il s'agit, mais pas de n'importe lesquels, pas de ceux dont on risque de mal user, de se servir pour mieux mentir ou déclarer l'inimitié. Non ! Les mots dont il est ici question sont ceux de Steve Dalachinsky, un poète de Brooklyn habitué des musiques improvisées, qui a mêlé son souffle à tant de lignes tracées par tant d'instrumentistes qu'il doit se prendre lui-même pour un homme de sons plutôt qu'un homme de sens. Au même titre que Kerouac identifiait ses formules à celles de Charlie Parker ou Slim "Orooni" Gaillard, bien avant que Burroughs ne pose son flow sur le grunge de Kurt Cobain et que les slameurs n'investissent L'Usine ou le Bar à Nénette, Steve Dalachinsky ne conçoit son verbe que dans la résonnance des peaux, des cuivres et des cordes. De là à prononcer des phrases fatidiques et l'assimiler au dernier poète beat, il y a un sacré pas qu'on ne saurait franchir… Mais bon ! On ne peut pas s'interdire d'y penser.
"The bill has been paid", qui le donne à entendre psalmodiant et répétant ses incantations hallucinées, met Steve Dalachinsky en présence de Joëlle Léandre. C'est à ses cordes qu'il se lie pour divaguer en sureté, laisser la phrase prendre le pas sur la pensée, le rythme sur la ponctuation absente et le bonheur sur la logique. Et ça sonne, claque et dure à l'aune des onomatopées signifiantes et des mots insensés. Il est bien difficile de parler d'un album dont on ne connaît pas la langue… Ou si mal ! On pourra toujours se munir de tous les dictionnaires et aborder de tous les points de vue le texte que Bertrand Gastaud a bien voulu glisser dans la pochette, on passera toujours à côté de l'essence même du propos, de son sens ou de son non-sens, de son apparente rhétorique et de sa poétique supposée. A défaut, on peut en sentir la puissance, l'insistance du phrasé, l'articulation spécifique de tel ou tel vers, si libre soit-il, et la musique née de l'organique profération, de ses profondes secrétions et de ses sifflements intenses qui fusent en allitérations sublimes. On peut entendre la vitesse fuir au fil de l'archet, le bégaiement automatique d'une écriture dont on ignore jusqu'à quel point elle précède le moment du dire ou jouxte le miracle phonétique. On peut également oublier un instant la voix qui soupire et se tait pour se concentrer sur la basse et comprendre enfin qu'on ne peut plus rien dire de Joëlle Léandre tant l'excellence participe de son quotidien… Qu'elle ne nous étonnera plus que lorsqu'elle se taira et que l'on devra mesurer l'éternité du vide ! Etrangement, d'ailleurs, l'humour s'est absenté du jeu de la contrebassiste. La concentration rive son écoute au flot constant des mots et cette fan de Slam Stewart partageant l'univers de ce poète beat préfère encore le lyrisme à la dérision pour brosser à grands coups d'archet le fond d'un portrait adoptant à la fois la vigueur de Pollock et la rigueur de Mondrian.
Il n'y a pas de dictionnaire pour traduire le jeu de Joëlle Léandre. On peut donc écouter sans honte la poésie de Steve Dalachinsky. Un jour, peut-être, la flamboyance de tout ceci nous apparaîtra et l'on saura le point auquel on était passé à côté, à l'époque de l'ignorance. Mais pour l'heure, on se contentera du bonheur imbécile et de la pénétration physique, par ces mots et leur musique, de l'intérieur de notre peau, de notre chair, de notre cœur… *.

Joël PAGIER

* "You, Brother, Here inside my skin, my flesh, my heart"("The bill has been paid", "Son of the sun/After magic", plage 3, 15min 19s).


ZOA3
BOA
ZA001
Arnold Courset-Pintout : p / Yoann Magneron : b / Maxime Dancre : dr

ZOA3 se compose d’un pianiste (Arnold Courset-Pintout), d’un contrebassiste (Yoann Magneron) et d’un batteur (Maxime Dancre). Ils sont basés à Poitiers et ont d’ailleurs enregistré BOA au légendaire Carré Bleu. 
ZOA3 est un trio décomplexé. Un trio qui jamais ne brouille les pistes et, toujours, ordonne la clarté. C’est aussi un trio qui sait choisir son ingénieur du son (Mike Goupilleau). C’est un trio aux visions fortes. Un trio qui choisit un axe et ne l’abandonne plus (le premier rôle échu à la contrebasse in pêches à bascule et qui, au gré de virages brusques et inattendus, n’en garde pas moins un aplomb spectaculaire). C’est un trio qui manie le free explosif et les frôlements en une même pièce (Bavards Barbares). C’est un trio de compositeurs soudés et d’improvisateurs inspirés. Un trio qui possède le sens des attaques et des suspensions. Un trio qui a des idées (pas forcément neuves) mais qu’ils tiennent et essorent jusqu’à la dernière note. C’est un trio qui n’a pas froid aux yeux. Un trio que je vous recommande chaleureusement.

Luc BOUQUET

Marc DUCRET
TOWER 3
AYLER RECORDS (AYLCD-121)
Dist. Improjazz/ Orkhêstra

           Il y a quelque chose de vertigineux dans l'aboutissement d'une pensée fondamentale développée selon des principes logiques jusqu'à la résolution des questions initiales. Ainsi de "La vie mode d'emploi" de Pérec, de la fission nucléaire et, dans une moindre mesure puisque plus naturelle ou divine que foncièrement humaine, de la création du Monde. Ainsi également de ce troisième volume de la série "Tower" enregistrée par Marc Ducret pour Ayler Records et qui résout, dans l'exploration et l'extrapolation des deux précédents opus, les pistes défrichées au préalable par deux formations aussi différentes qu'investies dans une même esthétique.



         "Tower" est une somme, une œuvre orchestrale où l'instrumentiste se montre plus discret qu'à l'accoutumée et se fond dans la matière de sa propre musique. Le premier volume, gravé en quintet avec trois cuivres et une batterie, offrait deux thèmes originaux ("Real Thing # 1 & 2") et une reprise de "L'Ombra di Verdi", déjà paru en trio avec Bruno Chevillon et Eric Echampard quatorze ans auparavant. Le second, enregistré en compagnie d'un saxophoniste, d'un violoniste et d'un batteur, ne proposait quant à lui que des inédits : "Sur l'électricité", "Real Thing # 3" et "Softly her Tower crumbled in the Sweet Silent Sun", un titre emprunté à l'ultime roman de Vladimir Nabokov, "Ada, ou l'ardeur". L'allusion à Nabokov est d'ailleurs inévitable lorsque l'on sait que l'héroïne classait la vie en Choses Réelles qui, survenant simultanément, devenaient des Tours Réelles. Sur six compositions, dont certaines étaient déjà revisitées dans "Tower, vol. 4", un solo acoustique paru en 2011 où l'on repérait notamment, après les versions successives de "Real Thing # 2" et de "Real Thing # 1", un thème de trois minutes intitulé "Ada", ce "Tower, vol. 3" remet donc en chantier les trois "Real Thing" et la composition titrée en référence à Nabokov.

         La première remarque qui vienne à l'esprit lorsque l'on écoute attentivement cet album (et je déconseille formellement toute autre façon de l'entendre) réside dans l'absence apparente de la guitare elle-même, plus volatile encore que dans les précédents opus (surtout le premier où subsistaient quelques chorus) et qui hante pourtant le moindre son émis par le moindre instrument. Pour mieux changer de focale, Marc Ducret a choisi de s'entourer d'un ensemble totalement original. Antonin Rayon, au piano et au céleste, croise ainsi pour la seconde fois le chemin d'un leader pourtant peu enclin à s'adjoindre les services de quelque clavier que ce soit (si l'on excepte, bien sûr, sa rencontre avec Benoît Delbecq). Quitte à émarger dans cette nouvelle formation, il y prend même une place prépondérante, sur les touches comme dans les cordes, masquant de sa virtuosité les engrenages essentiels du guitariste, tissant avec les vibraphone, xylophone ou marimba de Sylvain Lemêtre des textures cristallines ou frappant indéfiniment les clusters carillonnant du suspense et de l'attente. Tantôt velours, tantôt gravier, tantôt encore tresse multiple, les trombones de Fidel Fourneyron, Mathias Mahler et Alexis Persigan viennent compléter le sextet et opposent au scintillement des lames chatoyantes toute la profondeur de leur cohérence. Marc Ducret en use comme d'un orchestre symphonique dans une forme concertante et parvient à étendre à ce point leur registre qu'ils éclairent toutes les facettes de son propre univers au moment même où il le souhaite. Subtils entrelacs aux teintes étrangement boisées qui évoquent les fugues classiques et leurs infinies variations, murs de cuivre aussi compacts qu'une section ellingtonienne, riffs cinglant l'horizon des embarcations rock, growl roulant les rochers au fond des torrents blues, les trombones ouvrent le chemin aux trois voyageurs, comblant les fossés ou aplanissant les collines, et leur indiquent encore le trajet à prendre, le style à emprunter. Il n'est pas jusqu'à Gil Evans et sa cartographie empirique qui ne soit évoqués lorsque le groupe découvre, à mesure qu'il progresse, un monde que le guitariste a déjà balisé. Dès lors, qu'importe la boussole emportée par chacun puisque le Nord lui-même n'obéit qu'à son maître ?
Patron incontesté des lieux, Marc Ducret nous en offre une vue panoramique, malgré la précision et la complexité du moindre détail. On peut ouvrir l'objectif au maximum ou zoomer, au contraire, jusqu'à l'infiniment petit, le paysage garde la marque de cet urbanisme visionnaire dont on pouvait déjà déceler quelques signes dans sa discographie préalable, mais qui vient d'atteindre des sommets de maturité. Du haut de cette tour érigée de ses mains et dont les étages figurent le palimpseste de ses quêtes successives, nous pouvons désormais embrasser la vertigineuse perfection de son œuvre.

Joël PAGIER


Marc DUCRET
TOWER VOL. 3
Marc Ducret : g / Fidal Fourneyron : tb / Matthias Mahler : tb / Alexis Persignan : tb / Antonin Rayon : p-celesta / Sylvain Lemêtre : vibes-marimba-xylophone-perc

Toujours aux prises avec Ada, Marc Ducret convoque trois trombones, un piano et des percussions pour le volume 3 de la saga Tower. On peut bien sûr décortiquer les disques précédents (le volume 4 ayant été publié avant celui-ci) ou envisager ce nouveau disque dans sa seule entité. On peut aussi écouter les quatre volumes à la suite (ce que je ne manquerai pas de faire rapidement) et y trouver cohérence et liaison.
Ici, et à nouveau, l’écriture du guitariste est virulente, emportée même dans ses plus fins silences. Il y a dans le labyrinthe Ada-Tower quelque chose du drame et du mystère. Ligeti n’est pas loin, le jazz y est, par contre, absent. Même l’idée d’improvisation cadrée semble beaucoup moins présente que d’ordinaire. Car il y a ici un compositeur et un admirable meneur d’hommes. Il y a l’angoisse et les méandres, quelques douceurs-accalmies quand piano et guitare trouvent –à distance- de petits traits communs. Mais très vite frappes, secousses et blessures se répondent et refond surface. Pour ceux qui n’auraient pas compris quel grand compositeur se niche dans les quatre volumes de la série, ce disque devrait les convaincre totalement.

Luc BOUQUET


Sur deux disques de 
Joe McPHEE

Joe McPHEE
SONIC ELEMENTS / FOR POCKET TRUMPET AND ALTO SAXOPHONE
Clean Feed
Orkhêstra
Joe McPhee : tp-as

Ici, deux hommages. Don Cherry n’est plus là mais le compagnonnage est évident. Peu à peu se décolle le souffle. Entre fibres et germes, les parfums s’étendent. Du silence nait un chant rauque et aimant. La mélodie se grommèle,  le marmonnement devient voix. L’au-delà s’infiltre. Le murmure revient, se module. Les sons s’échappent. L’eau est de source et de vie. A fleur de peau, Joe McPhee active ses flèches d’amour. Le souffle s’éteint. Se rallumera bientôt.
L’autre est toujours là et le compagnonnage est toujours aussi évident. Il y a maintenant Ornette Coleman.  Sans préavis, se réitère la phrase. Le grain est tendre. Tout se lie. Tout est éclosion. Amoureusement et intensément se construit l’hymne. La musique n’est plus  qu’émoi. Il n’y a plus de construction. Juste l’incontrôlable qui tombe sur lui. Sur nous. On appelle cela le duende. Cela ne s’explique pas. Cela se vit. Puis s’efface.
Un solo de chair et d’âme. Un de plus. Le huitième plus exactement.

TRESSPASS Trio + 
Joe McPHEE
HUMAN ENCORE
Clean Feed
Orkhêstra
Martin Küchen : as-bs / Per Zanussi : b / Raymond Strid : dr / Joe McPhee : ts-tp

De ces concerts donnés entre le 31 mai et le 2 juin 2012 au Jazz Ao Centro al Salao par le Tresspas Trio (Martin Küchen, Per Zanussi, Raymond Strid + Joe McPhee), il faut entendre –et savourer- ce qui suit : le lyrisme des uns et des autres, un ténor et un alto en hautes convulsions, une alarme extérieure venant perturber l’improvisation, une rythmique remuante, un alto sablonneux,  des ballades empoisonnées et troublantes, un chien répondant à la trompette de Joe McPhee, des empoignades et des compagnonnages, un jazz qui se sent patraque, un alto épris de liberté, un baryton épais, une trompette à pistons-chercheurs, un free jazz affamé, des humaines inquiétudes, des échanges solaires et solidaires. Voilà, cela fait beaucoup mais j’oublie sans doute quelques autres petites choses.

Luc BOUQUET


Khalil CHAHINE
KAIROS
TURKHOISE
Khalil Chahine (g, mandoline, hca), Eric Seva (ts, ss, bs), Frédéric Gaillardet (p), Kevin Reveyrand (b) et Nicolas Filiatreau (d).
Sortie en septembre 2013

Depuis Mektoub (1989), le guitariste, harmoniciste, mandoliniste et compositeur Khalil Chahine a sorti cinq autres disques. Kairos est donc le septième, toujours publié par Tukhoise, le label que Chahine a créé à la fin des années quatre-vingt.


Chahine signe les neuf thèmes de Kairos. Pour interpréter sa musique, il a formé un quintet avec le saxophoniste Eric Séva et une section rythmique sortie tout droit de chez Yamaha : Frédéric Gaillardet aux claviers, Kevin Reveyrand à la basse et Nicolas Filiatreau à la batterie. 
La mélodie est l’élément central de la musique de Chahine : mystérieuse dans « Kairos » et « Kaalo », orientalisante dans « Le Mage », sentimentale dans « Nuvio » et « Les pierres noires », dansante et latine dans « Langueurs monotones », « le pont » et « Farrago » et majestueuse dans « Sub Rosa ». Le poids des mélodies est accentué par l’exposition des thèmes à l’unisson, avec une rythmique foisonnante : la ligne plutôt limpide des mélodies ressort sur l’arrière-plan touffu (« Sub Rosa »). Les thèmes sont d’ailleurs souvent répétés avant leurs développements, qui suivent une structure thème – solos – thème. Chahine et Séva se partagent la plupart des chorus et jouent dans la même veine, tout en souplesse, fluidité et délicatesse. « Sub Rosa » permet d’apprécier le swing de Gaillardet et «  Le pont », la pulsation de Reveyrand. Côté matière sonore : l’énergique Filiatreau sonne fréquemment comme un ensemble de percussions polyrythmiques ; les motifs de basse de Reveyrand restent sobres et solides ; Gaillardet utilise les effets « vintage » et le timbre cristallin de ses claviers ; quel que soit le saxophone, Séva joue un son sans vibrato, clair, net et précis ; acoustique ou électrique, la guitare de Chahine conserve élégance et velouté. 

Kairos n’est pas fait pour les amateurs furieux d’avant-garde déchaînée : « l’art de saisir l’occasion » selon Chahine se trouve davantage au contact de chants harmonieux portés par des arrangements soignés…

Bob HATTEAU


MADE TO BREAK
PROVOKE
Clean Feed
Orkhestra
Ken Vandermark : reeds / Tim Daisy : dr / Devin Hoff : b / Christof Kurzmann : elec

Au milieu d’une esthétique résolument funk émerge un océan d’étrangeté. Voici, résumé en une seule phrase, l’une des essentielles vertus de Made To Break, nouvelle formation de Ken Vandermark. 
Car cette tentative d’hybrider funk,noise et électro n’est pas pour nous déplaire. Ici, la force et l’énergie de Vandermark et de Tim Daisy (cet enregistrement débute par un homérique duo batterie-saxophone ténor) peuvent aussi s’intégrer dans une sphère de cris et de gémissements. Et les electronics de Christof Kurzmann qui jusqu’ici n’apparaissaient qu’accessoires (Further) trouvent maintenant sens et mordant  (Presentation). De cet étrange chantier d’où s’invite une basse saturante, on devine le potentiel. Et pour peu que le combo ne soit pas un caprice éphémère de son boulimique leader, l’aventure ne peut que se bonifier avec le temps.

Luc BOUQUET


Frédéric VIALE
LA BELLE CHOSE 
DIAPASON
Frédéric Viale (acc, bandonéon, accordina), Nelson Veras (g), Natallino Neto (b) et Isaias « Zaza » Desiderio (d), avec Emanuele Cisi (ts).
Sortie en septembre 2013.

Troisième disque de l’accordéoniste Frédéric Viale, La belle chose sort chez Diapason en septembre.


Au programme de La belle chose, dix compositions de Viale, « La chanson des vieux amants » de Gérard Jouannest et Jacques Brel (Jacques Brel 67) et « Valsa sem nome » de Baden Powell et Vinicius de Moraes (Estudos – 1974). 
La belle chose est un bel exemple de New Musette : les valses swinguent (« Valse métisse »), les tangos jazzent (« Locomotango »), les mélodies s’envolent sur des rythmes latins (« Vendredi 13 »), les ballades chantent (« La chanson des vieux amants »), le jazz danse (« From Rio To Nice »)… Et les morceaux suivent la structure classique thème – solos – thème.
Viale ne cache pas son goût pour le Brésil et c’est tout naturellement qu’il s’est entouré de trois musiciens du pays de la bossa nova : le guitariste Nelson Veras, le bassiste Natallino Neto et le batteur Isaias « Zaza » Desiderio. Il a également invité le saxophoniste Emanuele Cisi pour « La belle chose », « Vendredi 13 » et « At Home ». La composition du quartet n’est pas sans rappeler Richard Galliano avec Bireli Lagrène, George Mraz et Al Foster dans New York Tango. Cela dit, les exemples d’association entre un accordéoniste et un guitariste sont nombreux dans le jazz musette : Marcel Azzola et Marc Fosset, Tony Murena ou Jo Privat et les frères Ferret, Gus Viseur et Django Reinhardt, ou encore Galliano et Philip Catherine.
Virtuosité tranquille (« Litlle Kévin »), subtilité des accords (« Valse métisse ») et finesse des contrechants (« From Rio To Nice »), Veras est égal à lui-même et sa superbe sonorité chaude, très naturelle, contraste avec le son mat de Neto. Les lignes assourdies de la basse électrique grondent (« Iguaçu ») et assurent une base robuste pour les solistes. L’unique chorus de Neto (« At Home ») révèle un sens mélodique et une fluidité efficaces. Desiderio est visiblement très à l’aise dans cette ambiance dansante : poly-rythmes vifs (« Locomotango »), cymbales emphatiques (« La belle chose »), swing vigoureux (« Vendredi 13 », « From Rio To Nice »), trois temps légers (« At Home »), solo musclé (« Iguaçu »)… Quand le saxophone ténor de Cisi entre dans la danse avec son timbre plutôt aigu et mordant et son phrasé mélodieux (« La belle chose »), Viale et Veras trouvent un partenaire de choix avec qui dialoguer (« Vendredi 13 »). A l’instar de Galliano, Viale possède un sens mélodique affûté (« La vita del circo »), une virtuosité chantante (« From Rio To Nice ») et une approche dansante de la musique (« Locomotango »), avec toujours cette espèce de mélancolie à portée de soufflet («  La chanson des vieux amants »). Une mention spéciale pour « Valsa sem nome » : Viale et Veras jouent en duo, sans section rythmique, un entrelacs de phrases d’une élégance rare, qui fait ressortir la beauté du thème de Powell.
Un jazz qui s’encanaille dans les bals populaires des quatre coins du monde et débouche sur une musique spontanée, entraînante et harmonieuse : c’est La belle chose selon Viale.

Bob HATTEAU


Verneri POHJOLA & BLACK MOTOR
RUBIDIUM
TUM Records 031



Originaire d'Helsinki, le trompettiste Verneri Pohjola s'entoure ici de Sami Sippola (ss, ts), Ville Rauhala (b) et Simo Laihonen (dm). Sa rencontre avec Black Motor remonte au printemps 2009, le présent enregistrement date de juin 2010. Le quartet affiche clairement son affiliation à Albert Ayler, tant par la liberté des structures que par ses sonorités musicales ou sa tonalité hymnique. Les compositions, généralement réduites à quelques résurgences thématiques aux charpentes lâches, sont façonnées pour être perméables à l'improvisation, à l'envie de se laisser perdre. L'énergie cependant, reste reléguée au second plan : le free jazz de ce quartet adopte plus volontiers l'errance et la contemplation (en particulier sur l'émouvant « Old Papa's Blues » dédié au père du trompettiste, l'excellent contrebassiste Pekka Pohjola) – ce qui n'exclue pas quelques puissantes prises de becs. Si la majorité des compositions sont originales, notons trois reprises : une marche du Russe Yakov Skomorovsky, le « Song for India » de Rimsky-Korsakov (tiré de son opéra Sadko) et le somptueux « Kynnyspuulla » d'Edward Vesala, batteur resté cher dans le cœur de bon nombre d'Improjazzophiles.

Marc SARRAZY




Keith JARRETT TRIO
SOMEWHERE
ECM – ECM 2200
Keith Jarrett (p), Gary Peacock (b) et Jack DeJohnette (d).
Sortie en Mai 2013

Après quarante et un an avec ECM, trente ans ensemble et plus d’une vingtaine de disques et autres DVD à leur actif, Keith Jarrett, Gary Peacock et Jack DeJohnette forment l’un des trios mythiques de l’histoire de la musique.


Somewhere a été enregistré en 2009 pendant un concert à Lucerne, en Suisse, mais ECM ne l’a sorti qu’en mai 2013, à l’occasion des trente ans du trio. Le répertoire reprend deux grands classiques du trio : « Solar » de Miles Davis (ou Chuck Wayne, selon les sources…), souvent joué et enregistré par le trio depuis Tribute (1990), mais aussi en solo par Jarrett ou en trio avec Peacock et Paul Motian ; quant à « I Thought About You », morceau de 1939 signé Jimmy Van Heusen et Johnny Mercer, il figure notamment sur le DVD Live In Japan 1993 / 1996. Le trio interprète également deux vieux standards des années trente : « Between The Devil And The Deep Blue Sea » d’Harold Allen et de Ted Koehler et « Stars Fell On Alabama » de Frank S. Perkins et Mitchell Parish. Deux thèmes composés par Leonard Bernstein et tirés de West Side Story complètent ces standards : « Somewhere » et « Tonight ». Enfin, Jarrett propose « Deep Space » en introduction de « Solar » et « Everywhere » comme transition entre « Somewhere » et « Tonight »…
Ceux qui connaissent et suivent le trio retrouveront la plupart des composants qui font leur marque de fabrique. Une combinaison fascinante de be-bop, de free, de musique contemporaine, de « folk » … 
Exposition des standards dans le respect de la mélodie, structure thème – solos – thème, walking et chabada, stop-chorus, swing et développements vifs rappellent be-bop, comme l’illustre parfaitement « Tonight ». Les solos, les interactions entre les voix, les effets rythmiques, les motifs de contrebasse, les poly-rythmes et les jeux avec les nuances sonores évoquent davantage le free et la musique contemporaine – la frontière entre les deux est ténue dans l’approche musicale du trio –, à l’instar de « Deep Space » ou de « Stars Fell On Alabama ». Le côté « folk » (peut-être pas le meilleur terme, mais faute de mieux…) se retrouve dans les passages hypnotiques : un ostinato lancinant se mêle à la section rythmique pour une tournerie à la fois entêtante et entraînante, tandis que de courtes phrases mélodiques, minimalistes ou lyriques, s’intercalent ou se superposent aux motifs rythmiques. « Everywhere » donne un bel exemple de cette ambiance unique. Quant à « Between The Devil And The Deep Blue Sea », c’est un condensé des ingrédients de la musique du trio : après un démarrage heurté dans un style ragtime, la contrebasse passe d’un riff à une ligne de walking, la batterie est touffue, mais légère, et le piano part du bop et fait monter la tension dans un climat free, jusqu’au solo mélodieux de la contrebasse, suivi de stop-chorus de la batterie, avant la reprise finale du thème… Les trois musiciens se connaissent tellement bien qu’ils réagissent instantanément à la moindre idée, ce qui rend leur discours d’autant plus captivant.
Le trio a également une sonorité bien à lui : à la clarté puissante de Jarrett, répondent une contrebasse plutôt aigue et sèche et une batterie subtilement dense. Et les trois voix s’équilibrent harmonieusement en fonction du discours. Le résultat donne un son élégant, qui fait penser aux trios de Bill Evans, comme en témoigne « I Thought About You ».
La sortie d’un disque de Jarrett reste un événement et Somewhere ne déroge pas à la règle. Depuis Standards Volume I, paru en 1983, la musique du trio aurait pu tomber dans la redite, mais il n’en est rien : elle garde tout son punch, sa créativité et une force émotionnelle intacte.

Bob HATTEAU

Harris EISENSTADT
SEPTEMBER TRIO / THE DESTRUCTIVE ELEMENT
Clean Feed
Orkhêstra
Harris Eisenstadt : dr / Angelica Sanchez : p / Ellery Eskelin : ts

Le  dernier « trio de septembre » (September Trio / Clean Feed) était on ne peut plus romantique. Celui-ci, tout en gardant son lyrisme inspirant (Back and Forth) introduit quelques nouvelles pistes. La première passe par des compositions fluides, limite invisibles. Ces compositions sont ouvertes et permettent aux deux solistes (Angelica Sanchez & Ellery Eskelin) de s’en donner à cœur joie dans l’épure, l’abstraction ou la tension. Il n’est pas rare de voir surgir et s’établir de denses duos tandis qu’Harris Eisenstadt, moteur et guide de l’improvisation, refuse toute notion de solo. C’est donc à un disque collectif que nous avons affaire ici. Un disque qui peut jouer le jeu de la déconstruction (et voici donc ici la deuxième piste) quand Schoenberg s’en mêle (From Schoenberg Part One & Two) ou quand le thème se voit désarticulé sans préavis (Additives). La troisième piste passe par des cellules rythmiques complexes clôturant le disque (Here Are the Samurai) et dont on ne sait si elles inaugurent une nouvelle ère. Et, comme d’habitude, se détache l’art du lié et du détaché d’un certain Ellery Eskelin, en grande forme ici.
Un beau disque. Un prochain rendez-vous ? A l’automne prochain ?

Luc BOUQUET

Eri YAMAMOTO
FIREFLY
Aum Fidelity
Orkhêstra
Eri Yamamoto : p / David Ambrosio : b / Ikuo Takeuchi : dr

Depuis treize années le trio d’Eri Yamamoto a eu le temps faire fructifier ses atouts : limpidité, connivence, consistance, relief… Depuis treize années la pianiste a ciselé des compositions aux mille contrées : un jazz sans accrocs, sensible et sensuel ; un jazz qui grappille du swing ici, du free ailleurs. Un jazz qui s’envisage dans son présent, dans sa relation au mouvement. Un jazz qui ne regarde pas son nombril. Un jazz forcément éloigné des actuels trios piano-contrebasse-batterie, vous savez de ceux qui font la couverture des magazines. Incroyable de voir une pianiste de si grand talent et de si grande sensibilité boudée par ceux qui devraient lui tresser des louanges. Mystère impénétrable donc. 
Le jazz d’Eri Yamamoto est un jazz de temps libre et de contemplation. C’est un jazz qui sait la profondeur des ballades (magnifique Echo) et qui, jamais, ne se défait de sa tendresse originelle. C’est un jazz qui offre ici une importance capitale à la batterie mordante d’Ikuo Takeuchi. C’est donc un jazz qui se bonifie avec le temps et qui n’en a pas fini de charmer nos oreilles.

Luc BOUQUET


Benoît DELBECQ & 
Fred HERSCH DOUBLE TRIO
FUN HOUSE
SONGLINES - SGL 1600
Benoît Delbecq (p), Fred Hersch (p), Jean-Jacques Avenel (b), Mark Helias (b), Steve Argüelles (d, electro) et Gerry Hemingway (d).
Sortie en mars 2013

Toujours avide de création et de recherche, Benoît Delbecq se lance dans une nouvelle aventure avec un double trio piano – contrebasse – batterie. A deux familiers du pianiste, Jean-Jacques Avenel et Steve Argüelles, s’ajoute le trio américain de Fred Hersch, avec Mark Helias et Gerry Hemingway. Fun House est sorti chez Songlines en mars.


Le répertoire comprend huit pièces composées par Delbecq, un morceau co-écrit avec Argüelles et, pour conclure l’album, le splendide « Lonely Woman » d’Ornette Coleman.
Les deux trios jouent avec un état d’esprit si proche l’un de l’autre que leurs phrases mélodiques et leurs motifs rythmiques s’imbriquent dans une osmose parfaite. Il s’agit donc bien d’une conversation à six voix et non pas un duel entre deux trios… Les références des titres des morceaux rappellent que modernité et tradition font bon ménage : « Ronchamp » et sa chapelle construite par Le Corbusier, « Strange Loop » et « Strange Fruit », la chanson de Billie Holiday, « Fun House » et « Hot House », le célèbre hymne be-bop de Tadd Dameron, « Le Rayon Vert » et Eric Rohmer (ou Jules Verne), « Night For Day » et « Night And Day », le saucisson de Cole Porter… De l’impression de gamelan (« Hushes », « One Is Several ») au fourmillement des batteries (« Strange Loop », « Two Lakes »), la musique évolue dans un registre percussif et combine subtilement des éléments de musique contemporaine (minimalisme dans « Le Rayon Vert », phrases heurtées dans « Tide ») avec des composants habituels du jazz (walking dans « Night For Day », balancement dans « Fun House »). L’entrelacs sophistiqué des voix et les développements minutieux donnent aux morceaux une élégance formelle (« Le Rayon Vert », « Ronchamp »), renforcée par la volonté de laisser suffisamment d’espace à chaque musicien (« Strange Loop »). Cette complexité n’empêche pas les six hommes de faire monter la pression (« Lonely Woman », « Tide »), jouer avec un swing entraînant (« Night for Day »), se laisser aller à un lyrisme minimaliste (« One Is Several ») ou  majestueux (« Lonely Woman »).
Delbecq ne choisit pas la facilité ! Vu l’instrumentation, le risque est grand de déboucher sur une musique hermétique par débauche de notes ou, au contraire, par excès de construction. Certes, à la première écoute, Fun House peut effaroucher, mais, une fois apprivoisé, comment ne pas être conquis par l’ingéniosité de cette musique et la connivence éblouissante de ces musiciens d’exception.

Bob HATTEAU


Roby GLOD – 
Roberta PIKET – 
Mark TOKAR – 
Klaus KUGEL
OP DER SCHMELZ LIVE
Nemu Records
Roby Glod : as-ss / Roberta Piket : p / Mark Tokar : b / Klaus Kugel : dr

Dans l’antre de l’Op Der Schmelz situé à Dudelange au Luxembourg se déploie une musique. On devine d’emblée que les territoires y sont ouverts, que le terreau y est riche, que la musique est pleine d’énergie et de frissons. On devine assez vite que le piano en est le mur maître et la batterie le guide suprême. On remarque quelques thèmes abordés sans préavis ; des thèmes à la limite de l’alibi  s’effaçant assez vite pour laisser place aux libres chants du quartet.  On remarque aussi combien les terrains abordés ne prennent jamais fuite : la matière est là, imperturbable, qui module ses angles, recherche dans les recoins des pistes dissimulées mais qui, toujours, refuse la dispersion. Il y a aussi un saxophone svelte et acéré, prolixe et élancé. De même, une contrebasse liante et assurée tire son épingle du jeu.
Ainsi vogue, librement et intensément, la musique du luxembourgeois Roby Glod, de la new-yorkaise Roberta Piket, de l’ukrainien Mark Tokar et de l’allemand Klaus Kugel.

Luc BOUQUET

Eric REVIS
CITY OF ASYLUM
CLEAN FEED
Orkhêstra
Eric Revis : b / Kris Davis : p / Andrew Cyrille : dr

On peut penser que tout a été dit concernant la formule piano-contrebasse-batterie. On peut aussi penser le contraire. Oui, mais voilà, il faut des preuves. Ceux qui apporteraient pour témoignage le présent CD seraient assez proches de la vérité. Oui, cet enregistrement mérite une écoute attentive car ce n’est pas un CD de plus. C’est un trio qui cherche, se sert des acquis du passé et, de fait, avance. C’est un trio qui aime que la musique s’équilibre et qui la pense, avant tout, comme collective.
Ici, il y a une pianiste (Kris Davis) qui avance par blocs, qui joue la retenue, la scission.  Au contraire de ses deux partenaires (Eric Revis, Andrew Cyrille) qui, eux, ne jurent que par le continu. Et sans brouiller les cartes, sans asphyxier le cercle, ce trio avance : le free pourra être intense (Egon), le thème se libérera du  tempo (Gallop’s Gallop), un riff se répétera (Sot Avast), la contrebasse sera d’attente, d’observation et de stagnation (For Bill Traylor), l’hymne sera prière (Prayer), la dissonance entrera en relation avec la sortie de route (Harry Partch) et dans tous les cas de figure, l’émoi et le plaisir d’écoute seront au rendez-vous. Toujours.

Luc BOUQUET


POLISH JAZZ Quartet
NEAR A FOREST
Petit Label
les Allumés du Jazz
Emile Parisien : ss / Jean-Claude Oleksiak : b / Antoine Paganotti : dr / Bertrand Ravalard : p

Sur les traces d’Andrzej Trzaskowski et de Krzysztof Komeda, voici le Polish Jazz Quartet (Emile Parisien, Jean-Claude Oleksiak, Antoine Paganotti, Bertrand Ravalard). Si l’on connait assez bien Komeda grâce aux films de Polanski, on connait moins Trzaskowski. Pianiste et compositeur polonais, féru de musique contemporaine, il plonge aux débuts des sixties dans le hard-bop, tourne avec son groupe aux Etats-Unis avant d’accompagner Stan Getz ou Ted Curson, tous deux de passage en Pologne. Il s’immerge alors dans l’avant-garde, et comme Komeda, compose de nombreuses musiques de films. 
Bien que l’on soit ignorant des thèmes et arrangements des Trzaskowski et Komeda, l’on se doit de louer la clarté du Polish Jazz Quartet. Dans les thèmes des deux compositeurs se nichent des reflets mélancoliques que n’ont pas voulu supprimer le combo. Mais, n’oubliant pas leurs personnalités, ils se glissent au mitan de la matière, enrichissent de tourbillonnants tempos, multiplient les coulées de fièvre, succombent à la ballade ou aux 3/4 coltraniens. Soprano en fête, nonchalant ici, tonitruant ailleurs ; magnifique combinaison piano-batterie ; savoureux solos du contrebassiste, le Polish Jazz Quartet avance soudé et fraternel. Un disque collectivement pensé et joué. Donc : attachant.

Luc BOUQUET


Rémy GAUCHE
NATURE URBAINE
BENART RECORDS – EX46804
Rémy Gauche (g), Thoms Koenig (ts, fl), Philippe Monge (b) et Julien Augier (d), avec Stéphane Guillaume (ts, b cl).
Sortie en mai 2013

Trois ans après Panamsterdam, le guitariste Rémy Gauche publie Nature urbaine, un disque paru chez BenArt Records en mai.


Gauche continue avec l’instrumentation de Panamsterdam : un quartet sans piano avec Thomas Koenig au saxophone ténor et à la flûte (sur deux morceaux), Philippe Monge à la contrebasse et Julien Augier à la batterie. Il a confié la direction artistique de Nature urbaine à Stéphane Guillaume, qui joue également du saxophone ténor et de la clarinette basse dans deux morceaux.
 Tous les morceaux ont été composés par Gauche : en dehors de « Wayne’s Mysteries », hommage à Wayne Shorter, les morceaux évoquent le temps qu’il fait, le temps qui passe, le vent mais aussi, titre oblige, les villes : « Il neige à Genève », « Chronique parisienne » ou encore la ville nigériane d’« Ifè».
Nature urbaine confirme les talents de mélodiste de Gauche. Qu’ils soient graves (« Le souffle »), entraînants (« Le soleil se lève à l’ouest »), étirés (« Matin ») ou démarqués (« La conscience »), les thèmes sont tous harmonieux. Le quartet a également trouvé un équilibre sonore bien à lui, qui penche largement vers l’acoustique – c’est le versant naturel… Gauche utilise habilement la flûte (« La conscience », « Matin »), la clarinette basse (« Le souffle ») et les deux saxophones ténors (« Wayne’s Mysteries ») pour corser son propos. Les voix se superposent, s’unissent, dialoguent et contre-chantent avec élégance, et donnent de la profondeur à la musique. Gauche privilégie les tempos medium et rapides, même s’il ne boude pas les ballades (« Ifè »). Plutôt dans une lignée néo-bop – walking et chabada sont, par exemple, au menu de « Wayne’s Mysteries » et « Chronique parisienne » –, le quartet glisse des dissonances (« Le soleil se lève à l’ouest »), des poly-rythmes (« La conscience »), des effets (« Neige à Genève ») et des passages classiques (« Matin ») qui apportent une touche de modernité – c’est versant urbain... Cette « modernité urbaine » est encore renforcée par la tension qui habite Nature urbaine du début à la fin et qui repose sur une mise en place nette et un sens des nuances évident. 
Nerveuse, incisive, personnelle… la Nature urbaine est une réussite ! Gauche et ses compagnons proposent une musique qui vaut incontestablement le voyage.

Bob HATTEAU

PLAISTOW
CITADELLE
The Gentleman Records
Johann Bourguenez : p / Vincent Ruiz : b / Cyril Bondi : dr

Dans cette musique, tout n’est que luxe, calme et volupté. Ici, Johann Bourquenez, Vincent Ruiz et Cyril Bondi optent pour des simplicités universelles. Simplicité des lignes  (rythmes binaires et trainants, harmonies suintant l’évidence) ou simplicité des mouvements (arpèges obsessionnels, note isolée sur fond de battements d’ailes), le minimalisme de Plaistow, un peu à la manière de The Necks, aime aussi à changer d’axe en cours de route. Mais rien de spectaculaire néanmoins ; juste un zoom ou un agrandissement de la forme. Comme quand s’invite un jazz aux suaves immobilités keithjarretiennes. Un bien beau disque et une bien belle invitation au voyage.

Luc BOUQUET

Mike VLATKOVICH – Kent MELAGEN – 
Chris LEE
SUCCULENCE OF ABSTRACTION
Thankyou Records
Mike Vlatkovich : tb / Kent Melagen : b / Chris Lee : dr

C’est un jazz sans remous. C’est un jazz clair et limpide. C’est un jazz d’ampleur et de présent. 
Il y a Mike Vlatkovich. C’est un tromboniste discret et un compositeur avisé. Il y a Kent Melagen. C’est  un contrebassiste bienveillant. C’est un contrebassiste inspectant chaque interstice pour s’en faire un territoire de relance et de relâchement.  Il y a Chris Lee. C’est un batteur aux cymbales scintillantes et à la légèreté désarmante. 
C’est surtout un trio qui visite le naturel, enchaîne riffs –plutôt que thèmes- avec une facilité déconcertante. C’est un jazz aime la masse mais tout autant les espaces. C’est un jazz d’équilibre, de force et de persuasion. C’est un jazz  qui n’ennuie pas. C’est un jazz qui déroule ses chaudes nattes et qui n’en finit pas d’enchanter. Depuis combien de temps, n’avions nous pas entendu pareille chose ?

Luc BOUQUET


Hugo CARVALHAIS
PARTICULA
Clean Feed  – CF253CD
Emile Parisien (ss), Dominique Pifarély (vl), Gabriel Pinto (p, org, synthé), Hugo Carvalhais (b, electro) et Mario Costa (d).
Sortie en 2012
En 2010, le contrebassiste Hugo Carvalhais et son trio – Gabriel Pinto aux claviers et Mário Costa à la batterie – invitent Tim Berne pour un feu d’articife de notes. Leur disque, Nebulosa, a marqué plus d’une oreille ! Deux ans plus tard, toujours en compagnie de son trio, Carvalhais convie le violoniste Dominique Pifarély et le saxophoniste Emile Parisien pour poursuivre son voyage spatio-musical… 


Le quintet a enregistré Particula pour le label Clean Feed. Avec un catalogue de plus de deux cent titres, des artistes de tous horizons (d’Anthony Braxton à Elliott Sharp en passant par Paul Dunmall et Evan Parker…), une distribution internationale (Japon, Amérique du nord et Europe – Orkhêstra en France), une ligne éditoriale axée sur l’avant-garde… la notoriété de ce label portugais, créé en 2001, a désormais largement dépassé le cadre de la péninsule ibérique !
Le répertoire de Particula est composé de neuf morceaux signés Carvalhais, dont les titres évoquent les sciences de la vie : « Amniotic », « Cortex », « Omega », « Capsule », « Simulacrum », « Chrysalis »… 
Audace et tension sont deux caractéristiques essentielles de Particula. Audace, parce que Carvalhais et ses compagnons explorent les confins de la musique improvisée et de la musique contemporaine. Or c’est une zone périlleuse : pour éviter de jouer une musique absconse et sans âme, le danger est grand de ressasser ce que d’illustres muisiciens ont déjà dit, à l’instar de Cecil Taylor, Braxton, Benoît Delbecq, Joelle Léandre, Denis Badault… pour n’en citer que quelques uns. Tension, pour les échanges intenses et imbriqués entre les cinq musiciens, qui trouvent leurs résolutions dans des tourbillons rythmiques, mäelstroms mélodiques et autres explosions sonores sur fonds d’effets électros. 
Pifarély emmène son violon par monts et par vaux, de lignes sinueuses (« Omega ») en chassés croisés (« Flux »), d’ostinatos stridents (« Flux ») en frissons feutrés (« Chrysalis »), de mélopées à l’unisson (avec le soprano dans « Simulacrum ») en phrases écorchées (« Capsule »)… Le saxophone soprano de Parisien saute d’un chorus a capella tout ce qu’il y a de free (« Flux ») à une sinusoïde dissonante, d’un duo apaisé (« Omega ») à un déroulé mélodique en pointillés (« Generator »), et garde toujours une sonorité à la fois ferme et soyeuse. Pinto a un rôle clé car, en plus du piano, il se sert de ses claviers pour planter les effets électro du décor sonore qui apportent une touche de science-fiction à la musique du quintet (« Cortex », « Amniotic »). Volontiers minimaliste (« Capsule »), sa main droite laisse tomber une pluie de gouttes cristallines (« Madrigal »), part dans des montées arpégées discordantes (« Capsule ») ou joue des suites de notes lancinantes (« Generator »). Ce qui ne l’empêche pas de se lancer dans des duos contemporains (avec la batterie dans « Simulacrum ») ou de jouer une introduction free heurtée, un peu dans l’esprit de Keith Jarrett (« Omega »). Avec un son clair et naturel, la batterie de Costa se marie à merveille avec la sonorité profonde et boisée de la contrebasse. Son jeu, typiquement free et particulièrement subtil, s’intègre naturellement dans les conversations en cours : il passe d’une pulsation légère et foisonnante à une frappe puissante et touffue (« Flux »), d’un coktail de gamelan et de bruissements (« Chrysalis ») ou de ponctuations éparses (« Generator »), à des questions – réponses entre roulements sur les peaux et splash parcimonieux sur les cymbales (« Simulacrum »). Costa joue à bon escient des pulsations régulières pour faire balancer un morceau (« Capsule », « Madrigal »). Quant à Carvalhais, il utilise un large éventail des qualités sonores de la contrebasse : les cordes grondent pour mieux souligner une ligne puissante (« Flux »), des motifs minimalistes s’opposent à des phrases entraînantes (« Chrysalis »), des coups brutaux secouent le quintet (« Cortex »), le contraste entre le timbre de la contrebasse et celui du saxophone soprano vient pimenter leurs dialogues (« Madrigal »)… et le solo qui introduit « Simulacrum » permet d’apprécier la limpidité de ses idées musicales et  la souplesse de son jeu.
Une contrebasse et une batterie organiques, un piano contemporain minimaliste, un violon et un soprano free, le tout servi sur des nappes électros… Particula dégage une énergie formidable, la musique, exigente et expressive à plaisir, irradie !

Bob HATTEAU







Label BARNYARD Records
Dist. Improjazz

Du Canada nous arrive le label Barnyard Records : l’occasion de découvrir de nouvelles personnalités –et non des moindres-. Et parmi celles-ci, le batteur-percussionniste Jean Martin, percutant attachant, précis, foisonnant mais jamais encombrant. 

Le trio de Jim Lewis (trompette), Andrew Downing (contrebasse) et Jean Martin (batterie) propose des formats courts. La balade y est soyeuse. Les tempos circulent, le répétitif s’invite parfois et tous, ont le souci de la précision et de la note juste. Car rarement, ils se désunissent. Dans ce souci constant de la forme, l’ennui pointe mais ne s’impose jamais. Reste donc une improvisation sans bagarre, tempérée, sage. Mais la sagesse, c’est pas mal non plus…

JIM LEWIS – ANDREW DOWNING – JEAN MARTIN : On a Short Path from Memory to Forgotten
(Barnyard Records 0311)

En 2007, a été crée le Aimtoronto Orchestra. Anthony Braxton aura été le premier à diriger cet ensemble. Aujourd’hui c’est Kyle Brenders qui est en charge de la direction artistique de ce combo d’une vingtaine de musiciens. Mais Braxton n’est pas tout à fait absent de ce Year of the Boar. Souvent s’y retrouve une écriture braxtonienne, les chromatismes made in GTM du saxophoniste pointant plus d’une fois. Ailleurs, Brenders ne laisse rien au hasard : l’unisson y est pointilleux, les climats sont visqueux, les cliquetis sont souterrains, les dissonances sont décisives, le theremin est récalcitrant. La voix peut évoquer une triste goualante, s’inviter spectrale ou déchaînée. Quant à l’équilibre entre cordes et cuivres, il ne supporte aucune critique. Travail sérieux donc.

AIMTORONTOP ORCHESTRA : 
Year of the Boar
(Barnyard Records 0322)

Halcyon Science 130410 s’ouvre et se referme sur deux compositions que n’aurait pas désavoué un Dave Douglas des grands soirs. On se trouve donc en terrain connu, dans le soyeux et le précis. Le rythme est binaire, les chorus s’enchaînent sans temps morts, trompette et saxophone aiguisent leurs venins. Le second s’abonne aux lignes obscures et aux marges harmoniques tandis que la première devient, au fil des minutes, de plus en plus aventureuse. Car c’est Nicole Rampersaud, trompettiste de son état, qui accroche nos oreilles ici. Et de Dave Douglas on passe à Bill Dixon. Les rythmes se perdent, l’inutile détale et ne reste qu’un maigre mais robuste squelette que s’en va explorer dans ses plus profonds recoins la trompettiste. Comme quoi, Messieurs les journalistes (certains se seront reconnus), il vaut mieux écouter les disques jusqu’à la fin. 

NICOLE RAMPERSAUD, EVAN SHAW, WES NEAL, TOMASZ KRAKOWIAK, JEAN MARTIN :
Halcyon Science 130410 (Barnyard Records 0323)

Attention : grand disque ! Il y a d’abord un chœur (cœur ?) en émoi. Celui-ci est dirigé par Christine Duncan. C’est un chœur ligetien. Un chœur qui milite pour tous les excès : l’affolement, la menace, le cri, le chuchotis, la provocation, les chromatismes et autres microtons pervers, les messes basses et les flagrants chaos. Il y a ensuite la contrebasse de William Parker qui s’infiltre dans les trous laissés béants par le chœur. William Parker fait preuve de sa répartie habituelle. Il est soliste d’envergure et présence bienveillante. Parfois, il se perd, met quelques minutes avant de se retrouver. C’est que ce chœur  en fait voir des vertes et des pas mûres aux musiciens invités. Et il y a donc, enfin, l’organiste Eric Robertson, le trompettiste Jim Lewis et le batteur Jean Martin qui, l’un après l’autre, prennent part à la construction-déconstruction de ce bel édifice. Quitte à en laisser quelques plumes quand le chœur pousse à fond sa gueulante et oblige le soliste à déposer arme. Car c’est le chœur, et lui seul, qui est le moteur et l’inspirateur de ce très grand disque.

THE ELEMENT CHOIR & WILLIAM PARKER : 
At Christ Church Deer Park (Barnyard Records 0326)

Chez Tania Gill, il y a de la douceur, de l’harmonie. Chez Tania Gill, l’arpège se porte large. Chez Tania Gill, l’inutile est immédiatement rejeté. Chez Tania Gill, il y a du Monk dans la composition et le phrasé (Magpie, Up Down). Chez Tania Gill, il y a un trio (Lina Allemano, Clinton Ryder, Jean Martin) qui ne connait pas les chemins de la ruse. Chez Tania Gill, il y a des ritournelles, du cirque (Paso), de la légèreté. Chez Tania Gill, on aime bien souiller la valse (Mapie Leaf Waltz). Chez Tania Gill, le jazz se dévoile à peine. Chez Tania Gill, la voix est à portée d’âme (It Never Entered My Mind). Mais chez Tania Gill, il y a parfois une joliesse qui gagnerait à s’encanailler un petit peu plus.

TANIA GILL :
Bolger Station
(Barnyard Records 0316)

Hobson’s Choice ne nous laisse pas le choix : c’est à prendre ou à laisser. En manque de Joni Mitchell et de Rickie Lee Jones et pas du tout convaincu par Mélodie Bardot et Noah Jaune, on prend. Hobson’s Choice c’est une seule option : des chansons folk et de fines mélodies. Il y a des voix graciles et fragiles : la première est féminine (Felicity Williams), la          Hobson’s Choice ne nous laisse pas le choix : c’est à prendre ou à laisser. En manque de Joni Mitchell et de Rickie Lee Jones et pas du tout convaincu par Mélodie Bardot et Noah Jaune, on prend. Hobson’s Choice c’est une seule option : des chansons folk et de fines mélodies. Il y a des voix graciles et fragiles : la première est féminine (Felicity Williams), seconde masculine (Harley Card). Il y a aussi une trompettiste (Rebecca Hennessy) qui double les voix à l’unisson, un vibraphoniste omniprésent (Michael Davidson) et une section rythmique (Michael Herring, Dan Gaucher) qui fait dans la  dentelle. C’est beau comme un coup de foudre même si moins terrassant. 

HOBSON’S CHOICE :
Of the Waves
(Barnyard Records 0329)

Entre les génériques TV, Nino Rota et les balleti de grand-père évolue Saint Dirt Elementary School. Cet orchestre de huit musiciens (parmi eux un synthé analogique et une lap steel !) affectionne les ballades angéliques et le jazz légèrement (euphémisme doux !) lourdaud. Entre muzak et mystère, ce quasi-OVNI en fera frissonner quelques-uns. Vous l’aurez compris, tout cela me laisse froid. 

SAINT DIRT ELEMENTARY SCHOOL :
Abandoned Ballroom (BarnyardRecords 0325)

Luc BOUQUET


Philippe GORDIANI
21
Coax Records
Philippe Gordiani (g), Julien Desprez (g) et Emmanuel Scarpa (b).
Sortie en juin 2013

 « 21 c’est 2 guitares et 1 batterie » explique Philippe Gordiani à propos du disque qu’il a sorti en juin avec son trio, composé de Julien Desprez à la deuxième guitare et d’Emmanuel Scarpa à la batterie.


Signe positif pour Gordiani et ses compères : 21 est la combinaison gagnante au blackjack ! Mais aussi le titre d’une chanson du groupe irlandais The Cranberries (No Need To Argue – 1994) et d’un album d’Adele sorti en 2011… Mais la coïncidence s’arrête là, parce que la musique de 21 s’inscrit plutôt dans la lignée des trios Heavy Metal comme Cream ou Mötorhead, voire du Jimi Hendrix Experience. Et 21 est davantage dans l’esprit de John Zorn et des musiciens de Tzadik que du « rock pop folk » d’outre-Manche.
21 est construit comme une suite, composée de douze mouvements, tous signés Gordiani. La plupart des titres des morceaux relèvent de la numérologie et s’accordent parfaitement à la musique inouïe de ce super-power trio. Même constatation pour la photo de Joël Philippon qui orne la pochette du disque : une figurine en plastique délavée de Superman juchée sur un tracteur en plastique, le tout maculé de boue… Jouer semble être le maître-mot de ces trois musiciens !
De « Siècle 21 » à « Coda 21 », les morceaux s’enchaînent dans un déferlement d’accords tranchants, de tourneries hypnotiques et de martèlements violents. Pendant qu’une guitare saturée dissémine des motifs sourds et que les fûts et cymbales explosent dans des furies rythmiques, la deuxième guitare répand des éclats stridents (« 258 B »). Saturation, distorsion, fuzz, trémolos, réverbération, sustain… Gordiani et Desprez jouent largement avec l’électricité. Quant à Scarpa, il laisse parler son expérience rock : frappes binaires, coups secs et mats, roulements brutaux, splash puissants…. 21 passe d’une ambiance franchement hard-rock (« Siècle 21 », « 258 A ») à une atmosphère de film de science-fiction (« Fenêtre droite ») avec des incursions dans le rock expérimental (« 258 B ») et la musique concrète (« BzZ », « Trois couloirs »). Pas question ici de solos sur walking et chabada, mais bien d’un jeu de groupe, intense et tendu à l’extrême (« 3E3 »).
Dans la famille « Heavy Jazz Metal », Gordiani – Desprez – Scarpa est une pioche parfaite : 21 est un formidable concentré d’énergie, un vol de quarante minutes sans toucher terre !

Bob HATTEAU

Esa HELASVUO
STELLA NOVA
Tum
Orkhêstra
Esa Helasvuo : p


On dira qu’il y a beaucoup de Paul Bley et de Keith Jarrett chez Esa Helasvuo, pianiste finnois peu remarqué de par chez nous. Si on ne sent pas ici l’improvisateur radical qu’il est peut-être, on ne peut passer sous silence son jeu épuré, cette manière de dire l’essentiel en très peu de notes. Son jeu trouve un centre qu’il ne quitte jamais. Aucune fioriture ici, aucune tentative de charmer mais, au contraire, un jeu qui refuse la joliesse au sein même de compositions qui ne demandent que cela. S’éloignant d’un romantisme facile –mais ne s’autorisant aucunement la dissonance-, le pianiste refuse les crescendos, les progressions. Et pourtant, de ce qui pourrait paraître austère et sombre, surgit souvent une profondeur attachante (Intimacy). Preuve que l’âme est passée par là. Et, sans doute, repassera.

Luc BOUQUET


Joe BARBIERI
CHET LIVES! 
Le chant du monde – 2742258
Joe Barbieri (g, voc), Luca Aquino (tp, bugle) et Antonio Fresa (p), avec Stacey Kent (voc), Marcio Faraco (voc, g), Nicola Stilo (g, fl), Furio Di Castri (b), et Giacomo Pedicini (b).
Sortie en mai 2013

A l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la mort de Chet Baker, le chanteur et guitariste italien Joe Barbieri sort Chet Lives!, un hommage au trompettiste paru chez Le chant du monde. 


Né à Naples, Barbieri se forme à la guitare et au chant dans le groupe du musicien de world music Pino Daniele. Dans les années quatre-vingts dix Barbieri sort son premier enregistrement personnel : Gli amori della vita mia. Cet album est suivi de deux disques qui rencontrent un franc succès : In parole povere (2004) et Maison maravilha (2009). Avec Respiro (2012), même si l’influence world reste sous-jacente, la musique de Barbieri s’oriente davantage vers le jazz, avec, notamment, la présence de Stefano Bollani et de Fabrizzio Bosso. 
C’est d’ailleurs la formation de Respiro, voix – guitare – trompette – piano, que Barbieri reprend comme noyau pour Chet Lives!, avec Luca Aquino à la trompette (et au cornet) et Antonio Fresa au piano. Ce trio évoque inévitablement celui d’Eric Le Lann dans I Remember Chet, l’hommage à Baker qu’il a sorti en mars 2013, mais Le Lann a remplacé le piano par la contrebasse et ne chante pas… A côté du trio, et comme il en a coutume, Barbieri convie d’autres musiciens à partager sa musique : le guitariste et flûtiste Nicola Stilo, les contrebassistes Furio Di Castri et Giacomo Pedicini, le chanteur et guitariste brésilien Márcio Faraco et la chanteuse américaine Stacey Kent. 
Barbieri et Le Lann ne l’ont certainement pas fait exprès, mais Chet Lives! et I Remember Chet n’ont aucun morceau en commun ! Barbieri a composé le morceau titre, joue deux tubes italiens – « Arrivederci » d’Umberto Bindi et Giorgio Calabrese et « Estate » de Bruno Brighetti et Bruno Martino – et six thèmes souvent chantés par Baker. Les chansons choisies par Barbieri sont au répertoire de Baker depuis le début des années cinquante, à l’exception de « Almost Blue » d’Elvis Costello, enregistrée en à la fin des années quatre-vingt pour la bande son de Let’s Get Lost, la biographie de Baker réalisée par Bruce Weber en 1988. Barbieri chante les standards « Time After Time » et « I Fall In Love Too Easily » de Jule Styne et Sammy Cahn, « But Not For Me » de George et Ira Gershwin, « Look For The Silver Lining » de Jerome Kern et Buddy DeSylva et « Everytime We Say Goodbye » de Cole Porter.
  « Time After Time » annonce la couleur : la voix feutrée, le chant intimiste, les intonations et le registre plutôt aigu de Barbieri rappellent évidemment Baker, mais en sans la fragilité caractéristique de Chet, car le timbre de Joe est plus chaud et sa diction plus claire, moins nasale. La sonorité brillante d’Aquino et la puissance élégante de Fresa mettent en relief la le chant de Barbieri. Le jeu de la trompette est un mélange de douceur et de fermeté qui s’exprime dans des solos gracieux (« But Not For Me »), des unissons discrets (« I Fall In Love Too Easily »), des chœurs délicats (« «Chet Lives »), mais aussi un duo vif et pimenté avec le piano dans « Look For The Silver Lining ». Le swing efficace de Fresa (« Estate »)  repose sur une main gauche solide, tandis que tantôt la main droite dialogue avec la gauche (« Estate »), tantôt elle trace des contrepoints recherchés (« But Not For Me », « Time After Time »), des phrases dansantes (« Arrivederci », « Everytime We Say Goodbye »), joue dans une veine lyrique (« I Fall In Love Too Easily ») ou prend un chorus costaud dans les graves (« Look For The Silver Lining »). Le solo de Stilo à la flûte reste dans la lignée de ceux d’Aquino (« But Not For Me ») et son jeu de guitare arpégé débouche sur un dialogue savoureux avec Barbieri (« Almost Blue »). Les accords de Faraco à la guitare restent sobres et le couplet qu’il chante en portugais donne à « But Not For Me » une tournure lascive très latine. Quand les contrebasses entrent dans la danse, la musique y gagne en profondeur de champs : les rifs entraînants de Di Castri (« Arrivederci ») et les motifs légers et souples de Pedicini (« Chet Lives ») dynamisent les chansons. Kent chante à peine plus de deux minutes (« I Fall In Love Too easily ») dans un style nonchalant et diaphane en ligne avec l’esprit de Chet Lives!
Chet Lives! est certes un disque calme et sage, mais pas dénué de caractère car même si Barbieri a des affinités musicales évidentes avec Baker, il ne se contente pas de le photocopier : il interprète et arrange les morceaux à sa façon, marquée par la Méditerranée et l’Amérique du sud…

Bob HATTEAU

Alexi TUOMARILA Trio
SEVEN HILLS
Edition Records
Alexi Tuomarila : p / Mats Eilertsen : b / Olavi Louhivuori : dr + Andre Fernadzs : g

Alexi Tuomarila aurait pu devenir tennismen professionnel. Au lieu de cela, il a choisi d’être pianiste de jazz. Et le chroniqueur aurait pu être employé des postes (ce qu’il fut en son temps d’ailleurs). Mais pourquoi que je vous cause de ça au fait ? Ah oui, c’est parce que s’il était devenu joueur de tennis et pas pianiste, eh bien, le chroniqueur aurait évité une chronique que je ne vais pas faire assassine ici parce que je suis un gars bien. Enfin, je crois.
Donc du jazz. Donc un trio piano-contrebasse-batterie. Y’en a des tonnes comme ça : interchangeables, indiscernables, identiques. Un trio partant gagnant pour tous les tremplins jazz et autres concours internationaux. Un trio qui joue juste et vite. Un trio sans accrocs –et qui n’a pas les crocs-. Un trio presque sensible, presque inspiré. Oui, mais voilà : y’en a des tonnes comme ça ! Et puis, on a envie d’écrire : Basta ! Mettez autre chose que de l’élégance dans votre musique ! Mettez de la sueur, du corps, de l’esprit, des trippes ! Bon, assez énervé comme ça ! Un petit Schlippenbach pour me calmer.

Luc BOUQUET


Tânia MARIA
CANTO
Naïve – NJ 622711
Tânia Maria (voc, p), Flavio Bala (ts, ss), Andre Gomes (tb), Gó Do (tb), Tinoco Amaral (tb), Marc Bertaux (b), Reginaldo Feliciano (b), Thierry Fanfant (b), Edmundo Carneiro (perc), Julinho Gonçalves (perc) et Luiz Augusto Cavani (d) avec Coro Copacabana (voc).
Sorti en septembre 2012

Tânia Maria débute le piano à sept ans et enregistre son premier disque, Ohla Quem Chega, à vingt ans... Au début des années soixante-dix, elle joue dans des clubs et des bars brésiliens. Claude Nougaro la remarque et la fait venir à Paris où elle enregistre Via Brazil, en 1974, pour Eddy Barclay. Depuis plus de quarante ans, la pianiste et chanteuse a écumé la plupart des grandes scènes et festivals du monde, enregistré près d’une trentaine de disques, été nominée aux Grammy Awards… 


Sorti en septembre 2012 chez Naïve, Canto regroupe des morceaux enregistrés à Paris en 2005 et à Sao Paulo en 2008. Plusieurs groupes figurent dans l’album, dont un noyau qui accompagne Maria depuis le début des années deux mille : Marc Bertaux, Thierry Fanfant, Julinho Gonçalves, Edmundo Carneiro, Luiz Augusto Cavani… Groupe qui a participé à l’enregistrement du fameux Intimidade, paru chez Blue Note en 2005.
Comme dans la plupart de ses disques, Maria a composé la majorité des titres de Canto : huit sur dix, dont « Intimidade » co-signé avec Fanta Bebey, fille du célèbre artiste d’origine camerounaise Francis Bebey, « Carlos Song », écrit avec le guitariste Carlos Werneck, qui a longtemps accompagné Maria, et « Samba do gato », que le musicien électro pop japonais Mondo Grosso, alias Shinichi Osawa, a remixé. Maria reprend aussi un tube dont elle a traduit les paroles en portugais : « Florzinha », le fameux « Petite fleur » de Sydney Bechet (1952). Elle chante également un deuxième hit : « Zé marmita » de Brasinha et Luiz Antônio (1953), popularisé en en France par Dario Moreno, en 1959. L’essentiel des chansons de Canto figure au répertoire d’autres disques de Maria : Intimidade (2005), bien sûr, mais aussi Live At The Blue Note (2002), Viva Brazil (2000), Bela Vista (1990)…
Foisonnante et régulière, dansante et légère : la rythmique respecte les canons de la musique brésilienne. Les percussionnistes et les bassistes qui se succèdent au grès des plages assurent une pulsation constante. Dans « Canto », la sonorité aigue du saxophone soprano de Flavio Bala met en relief la raucité de la voix de Maria. Au ténor, il dialogue avec le trombone et leurs contrepoints vifs répondent aux accords heurtés du piano (« Thanks Mr. G »). Le timbre du trombone se marie à merveille à celui de Maria, souvent à l’unisson de la voix, son velouté apporte de l’épaisseur au chant (« Chorinho Brasileiro », « Florzinha »…). La pianiste mêle éléments brésiliens et jazz, avec une mise en place très latine : un toucher robuste et un jeu en accords typiquement sud-américain (« Vou te amar »), une main droite qui double les accords de la main gauche (« Intimidade »), se met à l’unisson de la voix (« Carlos Song »), joue des phrases entraînantes et rapides (« Samba do gato »)… Une voix de gorge, grave et rauque, un scat en chœur avec le piano, des modulations éloquentes… Maria passe de la scansion au chant et reste toujours très expressive.
La musique de Canto s’apparente davantage aux énergiques sambas et chorinhos qu’à l’indolente bossa nova. Disque après disque, Maria suit son chemin, loin des vogues, et s’affirme comme l’une des voix originale du « jazz brésilien ». 

Bob HATTEAU

David FULMER
ON NIGHT
Tzadik
Orkhêstra
David Fulmer : comp-cond / Eliot Gattegno : ss + Argento Chamber Ensemble

Derrière David Fulmer, il y a la figure de Milton Babbitt. Précurseur du sérialisme, il fut l’un des premiers compositeurs à utiliser l’électronique dans la musique contemporaine et  travailla à l’élaboration des synthétiseurs. Et il fut aussi le professeur de David Fulmer.
Dans ce cycle en cinq parties, la part belle est laissée au saxophone soprano d’Eliot Gattegno. Si je ne suis pas familier de ce genre compositionnel, je me dois d’écrire combien cet appel à la dissonance et au sérialisme m’a touché. Entre effleurements et bruissements –et toujours en tension(s)- le saxophone se fraye un passage : tantôt en de sourdes harmoniques, tantôt en sages harmonies quand les percussions deviennent gamelan de feu. Musique de nuits et de tensions : belle musique donc.

Luc BOUQUET

Daniel ZIMMERMANN
BONE MACHINE
Gaya Music Productions – DZGCD001
Daniel Zimmermann (tb), Maxime Fougères (g), Jérôme Regard (b) et Julien Charlet (d), avec Lionel Ségui (b tb).
Sortie en mai 2013

Après ses disques avec les Spice’Bones, le quintet avec Thomas de Pourquery et DPZ, le tromboniste Daniel Zimmermann sort un album sous son nom. Bone Machine est paru en mai chez Gaya Music Productions, le label créé par le saxophoniste Samy Thiébault.


La pochette du nouveau disque de Zimmermann est élégante et amusante : sur fonds noir, dans un costume anthracite, le trombone sur les genoux et l’air sérieux, Daniel Zimmermann ne semble pas craindre les canines menaçantes du smilodon neogaeus debout derrière lui. Il faut reconnaître qu’un tigre à dents de sabre qui n’a même plus la peau sur les os ne présente pas un danger majeur…  A moins que La nuit au musée ne devienne une réalité ! Auquel cas Zimmermann n’a plus qu’à espérer que le smilodon du Museum national d’Histoire naturelle soit le Diego de L’âge de glace…
Zimmermann joue également avec le titre de son disque : il y a bien sûr le jeu de mots avec « bone » (nom du trombone dans le jargon musical et « os » en anglais), mais aussi une référence au « Sex Machine » de James Brown… Le tromboniste continue ses facéties avec le nom de certains des huit morceaux qu’il a composé pour Bone Machine : « Flying Pachydermes », « Reggatta de Bone » (Police...), « Komodo Dragons Attack Wall Street » etc. 
Côté musiciens, Zimmermann réunit des musiciens qui connaissent leur Partition intérieure sur le bout des doigts : le guitariste Maxime Fougères (Yoann Loustalot, l’Akdemik Orchestra de Rémi Vignolo, le Grand Orchestre d’Ivan Jullien, Boris Pokora Quartet…), le contrebassiste Jérôme Regard (Paris Jazz Big Band, Rosario Giuliani, Louis Winsberg, Rick Margitza, Daniel Humair…) et le batteur Julien Charlet (Paris Jazz Big Band, Laurent de Wilde, Erik Truffaz, Eric Legnini, Sylvain Beuf…). Après avoir enregistré Bone Machine avec le quartet, Zimmermann a fait appel au tromboniste basse Lionel Ségui pour ajouter des voix de trombones – de deux à quatre – en re-recording.
La musique de Bone Machine est dense, avec une puissance qui la rapproche du rock. Les arrangements pour trombones donnent au quartet l’étoffe d’un orchestre : d’autant plus que Zimmermann utilise leur sonorité luxuriante en section, pour jouer des rifs à l’unisson (« Reggata de Bone »), dialoguer entre eux (« Flying Pachydermes »), répondre aux solistes (« Rollerball »), lancer un ostinato entêtant (« Komodo Dragons Attack Wall Street »)… A l’opposé des trombonistes nonchalants qui parsèment leurs discours de traits staccato, Zimmermann s’appuie sur un son soyeux, un jeu legato et un phrasé ferme. Il utilise fort à propos les sourdines (« Taxi Noche en Yaoundé ») et le trombone basse de Ségui (« Open Letter To Charles ») pour faire varier les ambiances. Fougères alterne passages dans une veine bop (« Flying Pachydermes ») et chorus rock (« Reggatta de Bone »). Ses accords, tantôt sobres (« Nos funérailles »), tantôt fournis (« Komodo Dragons Attack Wall Street »), succèdent à des motifs brutaux (« Taxi Noche en Yaoundé »), des duos dansants (avec le trombone dans « Rollerball »)... Regard maintient une pulsation jazz avec des lignes de basse aérées (« Nos funérailles »), des pédales (« Taxi Noche en Yaoundé »), des rifs tout en souplesse (« Reggatta de Bone ») et un son profonde, voire vibrant dans « Schizophrenia ». Dynamique sur les peaux, Charlet penche résolument vers le rock (« Flying Pachydermes »), tandis que ses cymbales rappellent davantage le jazz (« Reggatta de Bones »), même si certains roulements ultra-rapides rappellent eux aussi le rock (« Taxi Noche en Yaoundé »). Le drumming foisonnant de Charlet met le quartet sous pression (« Rollerball ») et, dans « Komodo Dragons Attack Wall Street », son solo est explosif ! 
Du rock teinté de bop orchestral, la musique de Zimmermann est un condensé d’énergie et, pour continuer de jouer avec les mots, force est de constater que Bone Machine est une sacrée bonne machine…

Bob HATTEAU

TRIO NOW!
TRIO NOW!
Leo Records
Orkhestra
Tanja Feichtmair : as-bcl / Uli Winter: cello / Fredi Proll : dr

Ce n’est pas que ces trois-là manquent d’idées mais c’est que tout simplement, ils adorent explorer la matière, et cela, inlassablement. Tous trois maitrisent l’art du crescendo comme peu savent le faire. Evidemment, on pourra toujours dire qu’ils ressassent, font du sur-place. Mais écoutons-les bien ; si leur musique creuse un même sillon, elle n’ennuie jamais. 
Tanja Feichtmair est une saxophoniste au lyrisme joyeux mais sans débauche. Elle prend le temps avant convulsion et n’en abuse jamais. Elle aime à créer la mélodie et à rejeter toute notion de délié. Uli Winter est un violoncelliste qui, lui aussi, creuse une idée et, au fil des minutes, enrichit son jeu de subtilités cinglantes. Quant à Fredi Proll, il navigue au centre de la musique et, toujours, impose une continuité ponctuante. Parfois, ils donnent de la voix, s’amusent à jazzer et c’est beaucoup moins convaincant. Oublions donc une dernière plage inutile et replongeons-nous dans la douce improvisation du Trio Now !

Luc BOUQUET