- Récit : l'histoire du Lieuteret à Darnets


Le texte qui suit provient des archives départementales de la Corrèze (cote Br 1965). Il s'agit de trois pages dactylographiées rédigées par Joseph Ballet, un érudit de la Société des lettres, sciences et arts de la Corrèze, dont le siège est à Tulle. C'est le brouillon d'un exposé qu'il a fait au Lieuteret le 28 juin 1970, lors d'une visite conjointe des lieux par les adhérents de sa société, et ceux de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze, dont le siège est à Brive. Voici ce texte, partiellement remis en forme, avec les quelques rectifications manuscrites anonymes qui y ont été ajoutées par la suite.

Les photographies datent de 2008.


Si nous en croyons un docte prélat Dom Pitre dont l'érudition était grande, il y avait eu en ce lieu du Lieuteret une maison forte habitée par un leude du nom d'Alon, en 681.
Qui était-il ? Que devint-il ? Nous l'ignorons totalement. Son nom sort de "jalon", dans le haut Moyen-Age.
Au XIV° siècle, cette demeure fut possessionnée par les Liouteyres, alias Lieuteret. Plus tard, elle passa aux Paulmard ou Palmard qui eurent des charges dans la province. Ils étaient alliés notamment à Agnès Sorel, la maîtresse de Charles VII. La dernière de la branche, Renée, se maria en 1520 avec son voisin Louis de Soudeilles, seigneur dudit lieu.
C'est par cette alliance que les Soudeilles s'implantèrent au Lieuteret et s'y perpétuèrent jusqu'à la veille de la Révolution (1785). Le château fut transformé au goût du jour à la Renaissance, vers 1540. Au XVII° siècle, peu après 1632, Anne de Soudeilles, capitaine des gardes du duc de Montmorrency, gouverneur du Languedoc, fit raser une partie du manoir à l'exception de deux tours reliées entre elles par un mur à créneaux. La demeure qu'il fit bâtir est un pur style de l'époque. C'est celle que nous avons devant nos yeux, avec ses deux pavillons carrés.


La façade du château (Cliché JPC)

Construction massive avec ses hauts toits fort inclinés, avec au centre un clocheton bulbeux, elle se compose de trois corps de logis se joignant à angle droit en forme de fer à cheval, faisant cour entre eux. Un seul étage. Les ouvertures allongées correspondent exactement. Un bandeau léger coupe la façade en deux parties, celui-ci se continue sur les deux ailes.
Le logis droit est similaire à celui de gauche. Cependant, le rez-de-chaussée possède une fenêtre de plus. Les jardins à la française furent dessinés par La Quintinie, émule de Le Notre, l'ordonnateur de Versailles.

La duchesse de Montmorrency, Marie-Félice des Ursins, petite-nièce du Pape Sixte-Quint était à la tête d'une immense fortune; en souvenir de son mari gouverneur du Languedoc, elle témoigna sa reconnaissance au seigneur du Lieuteret : celui-ci avait été le confident de son époux. Aussi eut-elle à cœur de contribuer à l'embellissement de la demeure d'un des fidèles de celui-ci. Est-ce elle qui amena La Quintinie au Lieuteret pour dessiner les jardins en terrasse ?

Henri II de Montmorrency, Maréchal de France, avait été décapité à Toulouse le 4 octobre 1632 (ou, selon certains, le 20 Octobre, sur ordre du Cardinal de Richelieu), devant la statue du roi Henri IV son parrain. Son corps sera ensuite retiré de l'église Saint Cernin, son tombeau provisoire, le 1° mars 1645. Un long cortège l'accompagnera vers sa sépulture définitive, dans l'église de la Visitation, à Moulins, dans l'Allier, ville dans laquelle son épouse avait pris le voile. Un monumental tombeau lui avait été préparé. Pour éviter des manifestations de sympathie, la Cour avait demandé à ses sympathisants de traverser les grandes villes de nuit, et de ne célébrer des messes basses que dans les chapelles des villages. C'est ainsi que le cortège arriva en vue des terres d'Anne de Soudeilles. Celui-ci fit venir à sa rencontre tous les nobles du pays. La dépouille mortelle passa la nuit dans la chapelle du Lieuteret. Le lendemain, un service solennel fut chanté dans l'église de Darnets, avec toute l'élite de la région (n'oublions pas que le supplicié était le cousin germain d'Anne de Lévis, duc de Ventadour, Pair de France).

L'église de Darnets (Cliché JPC)

La chapelle castrale du Lieuteret, avec ses nervures prismatiques date du XV° siècle; elle a été remaniée en 1616, ainsi que l'atteste la clé de voute ornée des armes des Soudeilles et des Lusançon (Antoinette de Farges de Luzançon, riche héritière originaire de Pézenas, était l'épouse d'Anne de Soudeilles).

La Révolution ne laissa pas indemne le château. Des Sans-culottes de Meymac et de sa région s'en prirent aux deux tours du XV° siècle et les démolirent presque complètement. Quelques années plus tard, lors des restaurations, les maîtres du lieu firent niveler les substructions et substituèrent aux lambris rehaussés de peintures délicates, des plafonds plus modernes. Un tympan ogival n'ayant plus son utilité fut récupéré et déposé sur une porte des dépendances où il se trouve actuellement.

Nous ne voulons pas faire l'historique de la famille de Soudeilles au Lieuteret. Ici nous glanerons les principaux personnages marquants de cette vieille lignée.
Anne de Soudeilles, cadet de la famille mais titré de marquis, fut capitaine des gardes du duc de Montmorrency, gouverneur du Languedoc, ainsi que nous l'avons précisé plus haut. Il restera loyal à son maître Richelieu qui l'employa dans ses ténébreuses tractations dans la mutinerie du Languedoc. Il eut une fille, Louise-Henriette qui fut supérieure de La Visitation de Moulins, de 1673 à 1714, date de son décès. Ce monastère avait été fondé par Marie-Félice des Ursins, la duchesse de Montmorrency, amie de Sainte Jeanne de Chantal.
Son fils ainé, Annet, seigneur de La Ganne, contribua à l'épanouissement du collège de Tulle et donna 2 000 francs à cet établissement. Il se maria avec Marie-Philiberte de Sédières.
Le descendant de ce dernier, Louis-Marie possédait en plus du Lieuteret, notamment les terres de Saint Yrieix le Déjalat, et du Bazaneix. Il fut Lieutenant général pour le roi, en Bas-Limousin.
Son héritier Louis François de Paul de Soudeilles était baron de Druys en Nivernais, par sa femme. Sa fortune était fort obérée; il céda son château et ses terres de Corrèze, le 8 juillet 1785, à Raymond de Maynard du Tournier. Cette dernière famille s'est alliée en 1838 à la maison de Vaublanc, d'origine bourguignonne, qui la possède actuellement.

Monsieur Vincent Viénot de Vaublanc actuel propriètaire s'est toujours attaché avec un soin digne de tous les éloges à conserver au Lieuteret son caractère de l'époque Louis XIII qui en fait une des belles demeures du Limousin.
Nous profitons de cette circonstance pour remercier ici publiquement Monsieur Vincent de Vaublanc ainsi que ses petits neveux, Madame et Monsieur de Tournemire et leur famille de l'accueil spontané et chaleureux qu'ils nous ont témoigné.
Et nous leur exprimons au nom des deux sociétés savantes limousines notre vive reconnaissance pour nous avoir permis d'admirer leur belle résidence dans tous ses détails.

Le château, vu coté jardins (Cliché JPC)



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