Les contes de Lu Xun

Lu Xun

Le journal d’un fou

Deux frères, dont il est inutile de mentionner les noms, avaient été mes amis intimes au lycée; de longues années de séparation nous firent petit à petit perdre tout contact. J’en­tendis dire, il y a quelque temps, que l’un d’eux était grave­ment malade, et comme j’étais en route pour mon village natal, je fis un détour pour aller leur rendre visite. Je n’en vis qu’un, qui m’assura que le malade était son cadet.

— Je vous suis reconnaissant d’être venu de si loin pour nous voir, dit-il, mais il y a un bon moment que mon frère est rétabli et s’en est allé attendre une nomination à un poste officiel.

Puis, il me montra en riant deux cahiers du journal tenu par son frère, qui me permettraient, dit-il, de déceler la nature du mal maintenant disparu; il ne voyait pas d’inconvénients à les montrer à un vieil ami. Je pris le journal et il m’apparut à la lecture que le malade avait souffert d’une sorte de folie de la persécution. L’écriture était confuse, tout à fait dé­cousue, et il y avait là bien des affirmations extravagantes; en outre, il n’y figurait aucune date et seules les couleurs de l’encre et les différences d’écriture indiquaient que le tout n'avait pas été rédigé d’une seule traite. Certaines parties n’étaient ce­pendant pas tout à fait incohérentes et j’en ai transcrit des passages pour servir à la recherche médicale. Je n’ai pas touché à un seul des illogismes et n’ai modifié que les noms de personnes, quoique les gens dont il s’agit soient tous de la campagne, obscurs et sans importance. Quant au titre, j’ai gardé celui que l’auteur lui-même avait choisi après sa guéri­son.


2 avril 1918

I

La lune est éclatante, cette nuit.

Il y a plus de trente ans que je ne l’avais vue; aussi, lors­que je l’ai aperçue aujourd’hui, me suis-je senti extraordinaire­ment heureux. Je commence à saisir que j’ai passé ces trente dernières années dans le noir; il faut que je me tienne sur mes gardes. Sinon, pourquoi le chien de la maison des Tchao m’aurait-il regardé par deux fois?

J’ ai mes raisons de craindre.

II

Il n’y a pas du tout de lune, cette nuit; je sais que cela ne présage rien de bon. Ce matin, je m’étais risqué dehors avec précaution, et M. Tchao m’a fixé avec une étrange lueur dans les yeux, comme s’il avait peur de moi ou me voulait du mal. Sept ou huit autres, qui étaient là, parlaient de moi en chuchotant. En même temps, ils redoutaient que je les voie. Tous ceux que j’ai croisés avaient cet air-là. Le plus féroce m'a lancé un sourire, bouche ouverte, j’en ai frissonné de la tête aux pieds, car maintenant je sais que leurs machinations sont au point.

Cependant, je n’avais pas peur, j’ai poursuivi mon che­min. Par devant, un groupe d’enfants parlait aussi de moi, ils avaient dans les yeux la même lueur que chez M. Tchao, et leurs visages étaient d’une pâleur livide. Je me demandai quelle haine ces enfants pouvaient bien nourrir contre moi pour  se comporter de la sorte. N’y tenant plus, je m’écriai: “Dites ­le-moi!” Mais ils détalèrent.

Je me demande quelle haine M. Tchao peut bien nourrir contre moi; quelle haine tous les passants nourrissent contre ma personne. Je ne vois rien, sinon que j’ai marché il y a vingt ans sur de vieilles feuilles comptables de Monsieur Kou Kieou [Kou Kieou--ou Gu Jiu, en pinyin--signifie “temps anciens”. ], qui s’en est offusqué. Quoique M. Tchao ne le con­naisse pas, il a dû entendre parler de la chose et décider d’en tirer vengeance; aussi complote-t-il contre moi avec les gens dans la rue. Mais les enfants? Ils n’étaient pas nés à l’épo­que, alors pourquoi donc m’ont-ils dévisagé d’aussi étrange manière aujourd’hui, comme s’ils me craignaient et me vou­laient du mal? Vraiment, cela m’effraie, m’étonne et me bouleverse.

J’ai compris. Ils ont dû être dressés par leurs parents.

III

Le soir, je n’arrive pas à m’endormir. Toute chose, si l'on tient à comprendre, demande réflexion.

Ces gens-là, il y en a qui ont été mis à la cangue par le magistrat, qui ont été souffletés par les grandes familles du cru, qui ont vu leur femme enlevée par un huissier de la pré­fecture, ou leurs père et mère acculés au suicide par les créan­ciers; cependant, jamais ils n’ont eu l’air aussi effrayés et aussi féroces qu’hier.

Le plus étrange fut cette femme dans la rue qui battait son fils tout en clamant: “Sale petit démon! Je te mordrai bien un bon coup pour me soulager!” Mais c’est moi qu’elle regardait tout le temps. Je sursautai, incapable de dominer mon émotion; puis, tous ces gens aux visages glauques, aux longs crocs, se mirent à éclater de rire bruyamment. Le vieux Tchen s’est alors précipité vers moi et m’a entraîné à la maison.

Il m’a entraîné à la maison. Là, tout le monde fit sem­blant de ne pas me connaître; ils avaient dans les yeux la même lueur que tous les autres dehors. Quand je suis entré dans la bibliothèque, ils ont donné un tour de clé, comme on met une poule ou un canard à l’épinette. L’incident augmenta encore mon désarroi.

Il y a quelques jours, l’un de nos fermiers du village du Louveteau vint annoncer que les récoltes étaient désastreuses, et il raconta à mon frère aîné que les villageois avaient battu à mort un mauvais garçon de l’endroit; puis, certains lui avaient enlevé le cœur et le foie, les avaient fait frire à l’huile et les avaient mangés dans le but de stimuler leur courage. Le fermier et mon frère me dévisagèrent lorsque je voulus risquer un mot. Et je réalise aujourd’hui seulement que leurs regards avaient exactement la même expression que celle des gens dans la rue.

Rien que d’y penser, j’en frissonne du sommet de la tête à la plante des pieds.

Ils se nourrissent de chair humaine, pourquoi un jour ne me mangeraient-ils pas?

Le “je-te-mordrai-bien-un-bon-coup” de la femme, le rire des visages glauques aux longs crocs et l’histoire du fermier sont autant d’indices. Je le vois, leurs insinuations sont em­poisonnées, leur rire coupe comme l’épée et leurs dents bien plantées sont éclatantes de blancheur: tous se repaissent de chair humaine.

Je ne me crois pas un mauvais homme, mais il me semble que tout s’est mis à aller de guingois depuis que j’ai marché sur les livres de comptes de Monsieur Kou. Les gens parais­sent avoir quelque secret que je ne puis percer, et ils ont vite fait de traiter quelqu’un de mauvais sujet dès qu’ils lui en veulent. Je m’en souviens, lorsque mon frère aîné m’apprenait à faire des dissertations, si parfait que fût le personnage traité, il suffisait que j’avance quelque argument contre lui, pour qu’il souligne le passage en signe d’approbation; et quand je trouvais des excuses à un homme méchant, il me disait: “Tu serais capable de bouleverser le ciel, voilà de l’originalité!” Com­ment pourrais-je deviner les pensées secrètes de tous ces gens, alors surtout qu’ils sont prêts à dévorer des hommes?

Toute chose pour être comprise demande réflexion. Dans la haute antiquité, s’il m’en souvient, l’homme mangeait souvent l’homme, toutefois je ne suis plus très au clair là-dessus. J’ai essayé de revoir cette question, mais il n’y a pas de chronologie à mon livre d’histoire et sur chacune des pages s’étalent les mots: “humanité”, “justice”, “ morale”. Comme de toute façon je ne parvenais pas à m’endormir, j’ai lu attentivement pendant la moitié de la nuit jusqu’au moment où j’ai décelé quelque chose d’écrit entre les lignes, deux mots remplissaient le livre tout entier: “Dévorer l’homme”.

Tous les mots de ce livre, toutes les paroles de notre fer­mier, autant de regards énigmatiques accompagnés de sourires moqueurs.

Moi aussi, je suis un homme, et ils veulent me manger.

IV

Ce matin, je suis resté tranquillement assis un bon mo­ment. Vieux Tchen m’apporta mon repas: un bol de légumes, un bol de poisson à l’étuvée. Le poisson avait des yeux blancs et durs, la bouche entrouverte tout comme cette bande de man­geurs d’hommes. Au bout de quelques bouchées, je ne savais plus si ces morceaux visqueux étaient du poisson ou de la chair humaine; j’eus un haut-le-cœur et je vomis le tout.

— Vieux Tchen, fis-je, va dire à mon frère que j’étouffe ici et que je voudrais faire quelques pas dans le jardin. Le vieux Tchen s’éloigna sans répondre, mais peu après il revenait m’ouvrir la porte.

Je n’ai pas bougé, attendant de voir ce qu’ils allaient faire, sachant bien qu’ils ne me lâcheraient pas. Ça n’a pas manqué! Mon frère aîné arriva à pas lents, escorté d’un vieillard. Cet homme avait un regard brillant de méchanceté, mais, de crainte que je ne m’en aperçoive, il baissait la tête, m’épiant du coin de ses lunettes.

— Tu as l’air très bien aujourd’hui, dit mon frère.

— Oui, répondis-je.

— J’ai invité M. Ho à venir t’examiner.

Et moi: “Bon, faites!” Mais je savais que le vieil homme n’était qu’un bourreau travesti! Sous prétexte de me prendre le pouls, il voulait évaluer ma corpulence; et pour prix de ses services, il obtiendrait un morceau de ma chair. Pourtant, je n’avais pas peur. Je ne mange pas de l’homme, mais mon courage est plus grand que le leur. Je tendis mes deux poings, attentif à ce qu’il allait faire. Le vieil homme s’assit, ferma les yeux, palpa mes poignets un moment et se concentra pendant un autre moment; puis, ouvrant ses yeux diaboliques, il dit:

“Ne vous laissez pas emporter par votre imagination. Prenez quelques jours de repos en toute tranquillité et vous serez guéri”.

Ne pas me laisser emporter par mon imagination! Prendre quelques jours de repos en toute tranquillité! Bien sûr, quand j’aurai engraissé, ils auront plus à manger! Mais quel bien en retirerai-je, et comment cela pourrait-il me “guérir”? Tous ces gens avides de manger de la chair humaine et qui, en même temps, essaient subrepticement de sauver les apparences, car ils n’osent pas aller droit au but, m’ont vraiment presque fait mourir de rire. J’ai été pris d’un fou-rire irrésistible tellement cela m’amusait. Je sais que dans ce rire s’exprimaient le courage et la droiture. Le vieil homme et mon frère pâlirent, subjugués par ces deux vertus que j’irradiais.

Mais c’est justement ma bravoure qui excite leur envie de me dévorer, car ils veulent s’en assimiler une partie. Le vieil homme passa la porte et il ne s’était pas éloigné qu’il dit à voix basse à mon frère: “A avaler tout de suite!” Et mon frère acquiesça. Tu en es donc aussi, toi! Cette découverte ahurissante fut comme un choc, mais elle n’allait pas au-delà de ce que j’attendais: mon frère est le complice de ceux qui veulent me manger!

Mon frère aîné est un mangeur d’hommes!

Je suis le frère d’un mangeur d’hommes!

Je serai dévoré par eux, mais il n’empêche que je suis le frère d’un mangeur d’hommes!

V

J’ai encore réfléchi ces derniers jours: même si ce vieillard n’était pas un bourreau déguisé, mais un vrai médecin, il n’en serait pas moins un mangeur d’hommes. Dans ce livre sur les plantes écrit par son prédécesseur Li Che-tchen [pharmacologue célèbre (1518-1593), auteur du Pen-tsao-kang-mou, le Materia medica.], il est dit claire­ment que la chair de l’homme peut se consommer bouillie. Comment oserait-il alors prétendre qu’il ne mange pas de l’homme?

Quant à mon frère aîné, j’ai également de bonnes raisons de le soupçonner. Au temps où il m’expliquait les classiques, il laissa tomber de ses propres lèvres: “Les gens échangeaient leurs fils pour les manger”. Et un jour où il était question d’un homme très mauvais, il déclara que celui-ci non seulement méritait la mort, mais qu’on aurait même dû manger “sa chair et dormir sur sa peau” [citation du classique Tsouo Tchouan (Zuojuan).]. J’étais encore jeune alors, et j’en ai eu le cœur battant un bon moment. Et l’autre jour, quand notre fermier du village du Louveteau a raconté qu’on avait mangé le cœur et le foie d’un homme, il ne parut pas autrement étonné et se contenta de hocher la tête. Il est de toute évi­dence aussi cruel que jadis. Puisqu’on a pu “échanger ses fils pour les manger”, on peut échanger n’importe quoi, manger n’importe qui. Dans le temps, je me contentais d’écouter ses explications, sans chercher plus loin; je le sais maintenant, tandis qu’il m’instruisait, il avait de la graisse humaine aux commissures des lèvres et aspirait en outre, de tout son cœur, à manger de l’homme.

VI

Un noir d’encre. J’ignore s’il fait jour ou s’il fait nuit. Le chien de la famille Tchao s’est remis à aboyer.

La férocité du lion, la couardise du lièvre, la sournoiserie du renard.

VII

Je les connais; ils ne veulent pas me tuer carrément, et ils n’en ont pas l’audace; les conséquences les effraient. Aussi se sont-ils ligués pour me tendre partout des pièges et m’acculer au suicide. D’après le comportement des hommes et des femmes dans la rue, il y a quelques jours, et l’attitude de mon frère ces derniers jours, la chose est à peu près certaine: ce qu’ils préféreraient, c’est que je défasse ma ceinture pour me pendre à quelque poutre. Ils verraient comblés leurs désirs secrets, sans qu’on pût les traiter d’assassins. Cela évidem­ment les remplirait d’aise et déclencherait leur rire sinistre. Par ailleurs, si l’on mourait de frayeur et d’inquiétude, le corps dût-il en maigrir, ils n’en opineraient pas moins de la tête avec satisfaction.

Ils n’aiment que la chair morte! Je me souviens avoir lu quelque chose au sujet d’un animal hideux, au regard af­freux, appelé “hyoena”, qui se repaît souvent de cadavres. Il peut broyer les os les plus gros et les réduire en petits frag­ments qu’il avale: la terreur vous saisit rien que d’y penser. L”’hyoena” est de la famille du loup, et les loups sont des canidés. L’autre jour, le chien de la maison des Tchao m’a regardé à plusieurs reprises; il est de toute évidence aussi du complot, il est devenu leur complice. Le vieil homme avait beau rester les yeux baissés, je n’ai pas été dupe!

Ce qui me désole le plus, c’est mon frère. Lui aussi est un homme, pourquoi n’a-t-il pas peur, pourquoi complote-t-il avec les autres pour me dévorer? Est-ce la force de l’habitude qui fait perdre conscience du crime? Ou a-t-il le cœur assez endurci pour faire sciemment le mal?

Je maudis les mangeurs d’hommes, à commencer par mon frère, il sera aussi le premier d’entre eux que j’essaierai de détourner du cannibalisme.

VIII

Au fond, il y a longtemps que pareils arguments auraient dû les convaincre.

Quelqu’un est entré brusquement. Il avait vingt ans à peine, je ne pus distinguer nettement ses traits. Son visage rayonnait, mais son sourire me parut contraint lorsqu’il me salua de la tète. Je lui demandai: “Est-ce bien de manger de l’homme?”

Souriant toujours, il répondit:

— Comment pourrait-on manger de l’homme, sauf en cas de famine?

Je compris aussitôt qu’il faisait partie de la bande des mangeurs d’hommes; avec un courage décuplé, je répétai exprès ma question:

— Est-ce bien?

— Pourquoi aller demander pareille chose? Vraiment, vous . . . aimez la plaisanterie. . . Il fait très beau aujourd’hui.

Oui, il faisait beau, la lune était éclatante. Mais je tenais à ma question: “Est-ce bien?”

Il parut déconcerté et marmonna: “Non. .

— Non? Alors pourquoi continuent-ils à en manger?

— Ce n’est pas vrai!

— Pas vrai? Voyons, on mange de l’homme au village du Louveteau, et, dans les livres, vous pouvez le voir écrit en long et en large, à l’encre rouge toute fraîche.

Son expression changea, il devint affreusement pâle.

— Il se peut qu’il on soit ainsi, dit-il en me fixant. Il en a peut-être toujours été ainsi.

— Est-ce pour cela que c’est juste?

— Je ne veux pas discuter de ces choses-là avec vous. Quoi qu’il on soit, vous ne devriez pas en parler. Quiconque on parle est dans son tort!

Je me levai d’un bond, les yeux écarquillés, l’homme avait disparu. Je baignais dans la sueur. Bien plus jeune que mon frère aîné, cet homme faisait pourtant déjà partie du clan. Ses parents avaient dû l’initier. Et je crains qu’il n’ait déjà fait la leçon à son fils: c’est pour cela que même les enfants me dévisagent avec tant de férocité.

IX

Ils veulent manger de l’homme, et on même temps crai­gnent d’être mangés, aussi est-ce avec la plus grande suspicion qu’ils s’observent.

Comme il leur serait agréable de vivre s’ils pouvaient se débarrasser de pareilles obsessions et vaquer à leur travail, se promener, manger et dormir le cœur en paix. Il n’y aurait qu’un pas à faire. Et cependant, pères et fils, frères aînés et cadets, maris et femmes, amis, maîtres et disciples, ennemis jurés et même parfaits inconnus, tous se sont ligués et se dis­suadent et s’empêchent mutuellement de franchir ce pas.

X

Ce matin de bonne heure j’allai trouver mon frère. Il se tenait devant la porte de la grande salle, les yeux au ciel, je m’avançai par derrière et me campai entre lui et la porte, et lui dis d’un ton extrêmement posé et poli:

— Frère, j’ai quelque chose à te dire.

Il se retourna précipitamment et acquiesça d’un signe de tête:

— Eh bien, dis-le-moi.

— C’est peu de chose, mais je ne sais comment l’exprimer. Frère, tous les peuples primitifs ont probablement mangé quel­que peu de la chair humaine au début. Leur mentalité ayant évolué par la suite, certains y ont renoncé, et comme ils es­sayaient de devenir meilleurs, ils sont devenus des hommes, de vrais hommes. Mais d’autres en mangent encore, et c’est exac­tement comme pour les larves: certaines sont devenues des poissons, oiseaux, singes et enfin des hommes; d’autres n’ont pas voulu s’améliorer et sont restés des larves. Quelle honte doivent ressentir ceux qui mangent de l’homme lorsqu’ils se comparent à ceux qui n’en mangent plus. Une honte bien plus grande, je crois, que celle des larves face aux singes.

Aux temps jadis, Yi Ya fit bouillir son fils pour le donner à manger à Kié et à Tcheou; c’est de l’histoire ancienne [selon les annales, Yi Ya fit cuire son fils et l’offrit au duc Houan de Tsi (685-645 avant J-C.). Kié (Jie) et Tcheou (Zhou) sont des tyrans d’une époque plus reculée. Le fou a mélangé les personnages]. Imagine un peu, depuis la séparation du ciel et de la terre par Pan Kou [Ban Gu--le premier homme et la création du monde selon la cosmogonie chinoise ancienne], les hommes se sont dévorés entre eux jusqu’à l’époque du fils de Yi Ya, puis du fils de Yi Ya à Siu Si-lin [révolutionnaire de la fin de la dynastie des Tsing (Qing) (1644-1911); il fut exécuté en 1907 pour avoir assassiné le gouverneur de la province du An­houei (Anhui). Son cœur et son foie furent mangés], et de Siu Si-lin à l’homme attrapé au village du Louveteau. L’année dernière, lorsqu’on exécuta un criminel en ville, un tuberculeux est allé tremper des petits pains dans son sang pour les sucer [le sang humain était censé guérir la tuberculose.].

Ils veulent me manger, et, à toi seul, tu ne peux évidem­ment rien y faire; mais pourquoi te joindre à la bande? Des mangeurs d’hommes sont capables de tout. S’ils me mangent, ils peuvent aussi bien te manger; même au sein d’un clan, ils s’entre-dévorent. Mais tu n’aurais qu’un pas à faire: changer d’attitude sur-le-champ, et chacun serait en paix. Bien qu’il en ait toujours été ainsi, nous pourrions faire un effort de plus aujourd’hui pour nous améliorer et déclarer que ce n’est pas possible! Je suis sûr que tu es à même de parler de la sorte, frère. Avant-hier, le fermier voulait que fût réduit le fermage, et tu as dit que ce n’était pas possible.

Il n’a eu tout d’abord qu’un sourire sarcastique, puis une lueur meurtrière est passée dans ses yeux, et lorsque j’ai parlé de leur secret, il est devenu blême. Dehors, des gens s’étaient attroupés devant la porte donnant sur la rue, dont M. Tchao et son chien, et tous se bousculaient en se démanchant le cou pour mieux voir à l’intérieur. Je ne distinguais pas tous les visages: certains étaient comme voilés; d’autres, livides, avec leurs crocs aigus, avaient un sourire crispé. Je savais qu’ils étaient tous du même clan, tous des mangeurs d’hommes. Mais je savais aussi que leur pensée n’était pas identique en tout. Certains estimaient que l’homme est destiné à être mangé puisqu’il en a été ainsi de tout temps. D’autres savaient que cela ne doit pas se faire, mais ils y tenaient; et la crainte de voir découvrir leur secret les tenaillait; aussi se fâchèrent-ils en m’entendant, mais ils gardèrent un sourire cynique sur leurs lèvres pincées.

Soudain, mon frère prit un air terrible et cria d’une voix forte:

— Allez-vous-en tous! A quoi rime de regarder un fou?

Aussitôt je compris leur nouveau manège. Jamais ils ne voudraient changer d’attitude, et leurs plans étaient établis; ils avaient décidé de m’appliquer l’épithète de fou. Lorsque je serais mangé, non seulement il n’y aurait pas d’ennuis, mais leur on saurait-on probablement gré. C’est exactement ainsi qu’ils avaient procédé quand notre fermier avait parlé des villageois dévorant un mauvais garçon. Voilà leur stratagème, et il a fait ses preuves.

Vieux Tchen arriva aussi, très en colère, mais ils ne par­vinrent pas à me fermer la bouche, je voulais à tout prix parler à ces gens-là:

— Changez, changez jusqu’au tréfonds de votre cœur! dis-je. Sachez qu’à l’avenir il n’y aura plus place sur terre pour les mangeurs d’hommes.

Si vous ne changez pas, chacun de vous pourrait bien être dévoré à son tour. Vous aurez beau vous multiplier, vos des­cendants seront tous exterminés par les hommes véritables, comme les loups sont abattus par les chasseurs. Tout comme les larves!

Vieux Tchen chassa tout le monde. Mon frère avait dis­paru. Vieux Tchen me supplia de regagner ma chambre. Elle était d’un noir profond. Poutres et solives se sont alors mises à trembler au-dessus de ma tête. Puis, au bout d’un moment, elles se sont agrandies démesurément et entassées sur moi.

Le poids était tel que je ne pouvais bouger, ce qui signi­fiait qu’on voulait ma mort. Je savais pourtant la charge factice, aussi à force de me débattre, tout couvert de sueur, je finis par me dégager. Mais je ne pouvais m’empêcher de répéter:

— Changez sans tarder, changez jusqu’au tréfonds de votre cœur! Sachez qu’à l’avenir il n’y aura plus place sur terre pour les mangeurs d’hommes. .

XI

Le soleil ne parait pas, la porte ne s’ouvre pas, deux repas par jour.

En prenant mes baguettes, j’ai pensé à mon frère aîné; maintenant, je sais comment est morte notre petite sœur: c’est à cause de lui. Elle n’avait que cinq ans; je la vois encore, si mignonne qu’on en était attendri. Maman pleurait, pleurait, mais lui la suppliait de s’arrêter. Sans doute qu’il avait mangé ma sœur, et entendre pleurer le rendait peut-être honteux. En admettant qu’il pût encore éprouver quelque sentiment de honte.

Ma sœur a été dévorée par mon frère, mais j’ignore si notre mère s’en est rendu compte.

Je pense qu’elle devait savoir; si elle n’en a rien dit au milieu de ses larmes, c’est probablement qu’elle estimait la chose normale. Je me souviens qu’un soir où nous prenions le frais devant l’entrée de la grande salle, je devais alors avoir quatre ou cinq ans, mon frère me raconta que si les parents tombent malades, un fils doit être prêt à tailler un morceau dans sa propre chair pour le faire cuire et leur offrir, s’il veut être tenu pour un fils aimant. Notre mère n’a pas protesté. Si l’on admet qu’on peut manger un morceau, pourquoi pas le tout? Pourtant, mon cœur saigne encore on repensant à son affliction d’alors. Comme tout cela est étrange!

XII

Y penser m’est devenu insupportable.

Je viens seulement de comprendre que j’ai vécu toutes ces années en un lieu où l’on se repaît de chair humaine depuis quatre mille ans. Mon frère venait de prendre sur lui la charge de la maison lorsque notre petite sœur est morte; qui sait s’il n’a pas mêlé de sa chair à nos aliments, nous ou faisant manger à notre insu.

Il se peut que j’aie mangé sans le savoir quelques bouchées de ma sœur, et voilà mon tour venu. .

Avec quatre mille ans de cannibalisme derrière moi — je ne m’en rendais pas compte au début, mais maintenant je le sais — comment pourrais-je espérer rencontrer jamais un homme véritable?

XIII

Peut-être y a-t-il encore des enfants qui n’ont pas mangé de l’homme?

Sauvez les enfants! . .

Avril 1918


Kong Yi-ki

Les débits de vin de Loutchen ne ressemblent pas à ceux des autres régions du pays. Tous ont, face à la rue, un comp­toir à angle droit derrière lequel l’eau destinée à réchauffer le vin est maintenue toujours bouillante. Midi et soir, les hommes sortant du travail y viennent se payer une bolée; il on coûtait quatre sapèques voici vingt ans, et cela en vaut dix aujourd’hui. Ils consomment le vin chaud, debout appuyés au comptoir, et c’est la détente. Avec une sapèque de plus, on peut avoir une assiette de pousses de bambou salées ou de fèves à l’anis, pour accompagner la boisson; avec une dou­zaine de sapèques, vous obtenez un plat de viande. Mais rares sont ceux qui peuvent se le permettre, la majorité des clients appartenant à la classe des court-vêtus. Seuls pénètrent dans la pièce adjacente ceux portant la longue robe; là, ils comman­dent vin et plats, s’asseyent et boivent à loisir.

Je commerçai à travailler à l’âge de douze ans comme garçon à la Taverne Hsienheng, à l’entrée du bourg. Le patron me dit que j’avais l’air trop bête pour servir les clients à longue robe, et il me fut donné de travailler dans la pièce d’entrée. Si les court-vêtus étaient d’un abord plus facile, pas mal d’entre eux n’en finissaient pas avec leurs exigences. Pour être plus tranquilles, ils voulaient voir de leurs yeux le vin jaune sortant de la jarre, vérifier si le pichet ne contenait pas un léger fond d’eau et surveiller son immersion dans l’eau chaude. Allonger le vin sous inspection aussi stricte n’était guère facile. Aussi le patron décréta-t-il au bout de quelques jours que je ne con­venais pas pour cette tâche. J’avais heureusement été recom­mandé par quelqu’un d’influent, il ne put donc me renvoyer, et je fus transféré au service monotone du chauffage du vin.

Dès lors, je passai mes journées debout derrière le comp­toir, tout à mes occupations. Je donnais satisfaction, mais trouvais cela fastidieux et sans aucun intérêt. Le patron avait l’air féroce, les clients constituaient un troupeau morose, donc pas question d’éprouver un tant soit peu de gaîté. Je ne par­venais à rire un moment que lorsque Kong Yi-ki pénétrait dans le débit. C’est pourquoi son souvenir m’est resté.

Il était le seul client à longue robe à boire son vin debout. Il était grand, le teint livide, et bien souvent des estafilades couraient entre ses rides. Sa barbe était longue, négligée, striée de blanc. Il portait une longue robe, mais sale, déchirée et qui semblait n’avoir été l’objet d’aucun lavage ni raccommodage depuis dix ans. Quand il ouvrait la bouche, ce n’était que formules littéraires classiques et la moitié de ce qu’il disait restait inintelligible. Kong étant son patronyme, il avait été surnommé “Kong Yi-ki”, trois des six premiers caractères d’un modèle d’écriture pour écoliers: “Chang ta jen kong yi ki” [il s’agit de la phrase: “Le grand homme Kong (Confucius) à lui seul enseigna trois mille disciples dont soixante-douze devinrent des hommes parfaits”. Souvent cités seuls, les six premiers caractères, “Le grand homme Kong à lui seul”, n’ont aucun sens, et notre héros s’appelle donc textuelle­ment “Kong à lui seul”], phrase dont personne ne connaissait le sens exact. A son ar­rivée, tout le monde le regardait et gloussait. Puis quelqu’un lui lançait:

— Kong Yi-ki! Votre visage a de nouvelles estafilades! Il ignorait la remarque, alignait neuf sapèques et comman­dait au comptoir:

— Chauffez-moi deux bols de vin et servez-moi une as­siette de fèves à l’anis.

On le brocardait alors à haute voix:

— Vous avez sûrement encore volé!

Kong Yi-ki ouvrait de grands yeux, demandant:

— Pourquoi salir sans preuves la réputation d’un homme?

— Belle réputation? Avant-hier, j’ai vu qu’on vous a attaché et battu pour avoir volé des livres à la famille Ho.

Kong Yi-ki rougissait, les veines saillaient sur son front comme il rétorquait:

— Prendre un livre ne peut être tenu pour vol. . . Pren­dre un livre, c’est une affaire de lettré, cela ne peut être tenu pour vol!

Puis suivaient des citations des classiques difficiles à saisir, du genre “L’homme bien né reste intègre même dans la pau­vreté” [dans le Louen Yu (Entretiens) de Confucius], et un embrouillamini d’expressions de lettré, tant que chacun éclatait de rire et que la gaîté gagnait tout l’estaminet et les alentours.

J’avais entendu raconter qu’il avait étudié les classiques mais n’avait jamais été reçu aux examens officiels. Incapable de gagner sa vie, il s’enfonça de plus en plus dans la pauvreté, jusqu’à être pratiquement réduit à la mendicité. Heureusement pour lui qu’il était bon calligraphe et que des travaux de copie lui procuraient son bol de riz. Par contre, il avait malheureuse­ment de mauvaises habitudes: il aimait boire et était paresseux. Aussi disparaissait-il invariablement au bout de quelques jours, emportant livres, papiers, pinceaux et encrier de pierre. Le fait s’étant répété à plusieurs reprises, plus personne ne voulut de lui comme copiste. Et il ne lui resta plus qu’à chaparder à l’occasion. Mais chez nous, à l’estaminet, il était d’une con­duite exemplaire. Jamais, il ne manquait de payer, quoique, lorsqu’il était à court d’argent, son nom eût fait quelques ap­paritions sur le tableau où étaient notés les débiteurs. Il réglait toujours dans le mois et son nom se voyait effacé.

De cramoisi, son visage retrouvait son teint normal après un demi-bol de vin. Mais c’est à ce moment que quelqu’un demandait:

— Kong Yi-ki, savez-vous vraiment lire?

Et comme il toisait son interlocuteur, semblant tenir pa­reille question pour méprisable, d’autres continuaient:

— Comment se fait-il que vous n’ayez même pas pu dé­crocher la moitié d’un titre de bachelier!

D’un coup, il devenait la désolation même, tout abattu. Dans son visage couleur de cendre, ses lèvres bougeaient pour marmonner d’inintelligibles citations classiques. Et chacun de rire de si bon cœur que la joie remplissait à nouveau l’estaminet et en débordait.

Je pouvais rire avec les autres dans ces occasions-là sans me faire attraper par le patron. En fait, il lui arrivait souvent d’interpeller ainsi Kong Yi-ki pour faire rire les clients. Sa­chant que toute conversation avec eux était inutile, Kong Yi-ki s’adressait aux enfants. Un jour, il me demanda:

— As-tu été à l’école?

Je fis signe que oui et il dit:

— Je vais donc te poser des questions. Comment écris-tu le caractère houei [houei-hsiang: anis — N.D.T.] dans fèves à l’anis?

“Je ne me laisserai pas mettre à l’épreuve par ce men­diant!” me dis-je. Et je me détournai sans m’occuper de lui. Il attendit un long moment et c’est plein de sérieux qu’il pour­suivit:

— Ainsi, tu ne sais pas l’écrire? Je vais te montrer. Es­saie de le retenir. Tu ne devrais pas oublier ce genre de carac­tères, car ils te viendront à point plus tard pour établir tes comp­tes, quand tu auras un débit à toi.

Posséder un débit, cela me paraissait encore bien loin; par ailleurs, le patron n’enregistrait jamais de fèves à l’anis dans son livre de comptes. Amusé et exaspéré aussi, je répondis nonchalamment: “Qui voudrait de vous comme professeur? Ne s’agit-il pas du houei qui a l’herbe pour radical?”

Il fut enchanté et tapotant le comptoir de deux de ses ongles démesurés: “Bien, bien! dit-il, en opinant de la tête. Seulement, houei peut s’écrire de quatre manières. Les con­nais-tu?” Ma patience était à bout, je me renfrognai et m’éloi­gnai. Kong Yi-ki avait trempé un doigt dans son vin et s’ap­prêtait à écrire les caractères sur le comptoir; mais mon peu d’enthousiasme le fit soupirer et il parut déçu.

Parfois, des enfants du voisinage, entendant rire, arrivaient pour participer à la gaîté et entouraient Kong Yi-ki. Il leur donnait des fèves parfumées à l’anis, une à chacun. Après les avoir mangées, les enfants traînaient là, le regard sur l’assiette. Saisi d’inquiétude, il la couvrait avec sa main et, se penchant en avant, disait: “Je n’en ai plus beaucoup, plus beaucoup!” Il se redressait ensuite, jetait un coup d’œil sur les fèves, se­couait la tête. “Pas beaucoup! Peut-on dire qu’il y en a beaucoup? Non vraiment, pas beaucoup!” Comme il s’ex­primait dans la langue savante, les enfants déguerpissaient en éclatant de rire.

Si Kong Yi-ki était de bonne compagnie, nous nous por­tions fort bien sans lui.

Une fois, peu avant la Fête de la Mi-Automne, le patron s’appliquait à mettre à jour ses comptes. Décrochant le tableau du mur, il dit soudain: “Cela fait longtemps que Kong Yi-ki ne s’est pas montré. Il doit toujours dix-neuf sapèques!” Je me rendis compte que nous ne l’avions pas vu depuis tout un temps.

—Comment pourrait-il venir? dit l’un des clients. On lui a cassé les jambes.

— Ah! fit le patron.

— Il a volé une fois de plus. Mais cette fois, il a eu la folie de s’en prendre à M. Ting, le licencié. Comme si on pouvait le voler, celui-là?

—Et ensuite?

—Ensuite? Il a tout d’abord dû faire des aveux par écrit, puis il a été battu. Presque toute la nuit, même qu’il a eu les jambes brisées.

—Et alors?

—Eh bien, ses jambes ont été brisées.

— Oui, mais après?

—Après? Qui sait? Il est peut-être mort.

Le patron ne posa plus de questions et se remit lentement à faire ses comptes.

Le vent d’automne se fit plus froid après les fêtes avec chaque jour qui passait, l’hiver approchait. Je dus revêtir ma veste ouatée et j’étais toute la journée près du feu. Un après-midi, le débit était vide, j’étais assis, les yeux clos, lorsque j’en­tendis dire:

— Mettez un bol de vin à chauffer!

La voix, fort basse, m’était familière. Je regardai, mais ne vis personne. Je me levai, lorgnai du côté de la porte:  Kong Yi-ki était assis au pied du comptoir, la face vers la porte. Le visage terreux et décharné, il était dans un état lamentable. Vêtu d’une veste doublée en loques, il était assis, jambes croisées, sur une natte qu’une corde de paille rattachait à ses épaules. Il me vit et reprit:

— Mettez un bol de vin à chauffer!

Le patron passa la tête au-dessus du comptoir:

— Est-ce Kong Yi-ki? Vous me devez toujours dix-neuf sapèques!

— Cela. . . Je le réglerai la prochaine fois, répondit Kong Yi-ki en levant tristement la tête. Je paie comptant; que le vin soit bon!

Le patron rit, comme toujours, et ajouta:

— Vous avez encore volé, Kong Yi-ki!

Et au lieu de se récrier comme d’habitude, Kong Yi-ki répondit simplement:

— Ne plaisantez pas avec moi!

— Plaisanter? Si vous n’avez pas volé, pourquoi vous aurait-on brisé les jambes?

— Cassé en tombant, dit Kong Yi-ki d’une voix sourde.  En tombant, en tombant. .

Ses yeux suppliaient le patron d’en rester là. Quelques personnes étaient arrivées entre-temps et tout le monde rit. Je chauffai le vin, allai le porter et le déposai sur le seuil. Il sortit quatre sapèques de la poche de sa veste en loques et les mît sur ma paume. Il avait dû s’aider de ses mains pour ramper jusqu’ici, car elles étaient couvertes de boue. Il but son vin et s’éloigna lentement à la force des mains sous les rires et les commentaires.

Le temps passa après cette scène sans qu’il reparut. A la fin de l’année, le patron décrocha le tableau et dit: “Kong Yi-ki doit toujours dix-neuf sapèques !“ A la Fête des Barques Dragons [Le 5e jour du 5e mois lunaire] de l’année suivante, il constata une fois de plus:

“Kong Yi-ki doit toujours dix-neuf sapèques.” Mais, à la Fête de la Mi-Automne, il n’en dit plus rien. Et une autre année arriva sans que Kong Yi-ki ait donné signe de vie.

Je ne l’ai plus jamais revu. Oui, Kong Yi-ki doit être vraiment mort.

Mars 1919


Mon village natal


Bravant les grands froids, je fis mille kilomètres pour re­venir au village de mes ancêtres que j’avais quitté une vingtaine d’années plus tôt.

C’était au plus profond de l’hiver. Le ciel se couvrit comme la jonque approchait de sa destination, un vent glacé se mit à souffler et vint gémir dans l’intérieur de l’embarcation. J’aper­çus, à travers les interstices de la bâche de bambou et se dé­tachant çà et là sur le ciel jaune, quelques pauvres villages mornes et sans vie. Je ne pus m’empêcher d’avoir le cœur serré.

Comment! Était-ce là mon vieux village auquel je pensais depuis vingt ans?

Le village de mes souvenirs ne lui ressemblait en rien. Il était bien plus beau. Mais j’aurais été incapable d’en décrire le charme et la beauté, car je n’en gardais qu’un souvenir confus et les mots me manquaient. Ainsi, c’était cela mon village! Je me mis à raisonner: il n’avait pas dû changer. Évidemment, il n’avait pas fait de progrès, mais il n’était peut-être pas aussi triste qu’il paraissait l’être. C’étaient mes sentiments qui avaient changé, car ce retour était empreint de mélancolie.

Je revenais dans le but de partir définitivement. La vieille maison qui avait vu si longtemps vivre tant de membres de notre famille avait été vendue et elle serait remise aux nouveaux pro­priétaires à la fin de l’année. Je devais me hâter d’arriver avant le Jour de l’an pour un dernier adieu à la vieille maison qui m’était si familière, puis il me faudrait quitter le village que je connaissais si bien et emmener ma famille dans une ville in­connue où me rivait mon gagne-pain.

Le lendemain, j’étais de grand matin à la porte de notre maison. Le vent agitait les herbes folles, aux tiges desséchées et cassées, sorties d’entre les tuiles du toit; cela seul montrait que la maison avait besoin de changer de propriétaire. Plu­sieurs rameaux de la famille étaient probablement déjà partis, la maison dégageait un silence insolite. Devant les bâtiments oc­cupés par mes parents, j’aperçus ma mère qui venait à ma ren­contre; un enfant de huit ans arrivait derrière elle en courant:  Hong-eul, mon neveu.

Ma mère se montra très heureuse; elle cachait sa tristesse. Elle me dit de m’asseoir, de me reposer, de prendre du thé, et ne souffla mot du déménagement. Hong-eul, qui me voyait pour la première fois, se tenait à distance, m’examinait.

A la fin, il fallut bien parler du déménagement. J’expliquai que j’avais loué une maison à la ville et acheté quelques meubles, mais qu’il faudrait vendre ce que nous avions ici pour nous procurer ce qui manquait là-bas. Mère approuva; elle avait commencé à empaqueter, et elle avait cédé une partie des meubles d’un transport difficile. Seulement, elle avait bien des difficultés à se faire payer.

— Repose-toi quelques jours, vois les parents que nous avons ici, puis nous pourrions partir, ajouta-t-elle.

— Très bien.

— Il y a aussi Jouen-tou. Chaque fois qu’il vient ici, il demande de tes nouvelles. Il aimerait te revoir. Je lui ai fait connaître la date approximative de ton arrivée, il viendra sans doute un de ces jours.

Un étrange tableau surgit alors, dans ma mémoire: un ciel d’un bleu sombre où est accrochée une lune d’or toute ronde; un terrain sablonneux, au bord de la mer, planté à perte de vue de pastèques d’un vert jade. Et au milieu des pastèques, de­bout, un enfant de onze ou douze ans, un collier d’argent au cou, armé d’une fourche qu’il lance de toutes ses forces en direction d’un blaireau; mais l’animal se retourne brusquement, lui file entre les jambes et disparaît.

Le garçon, c’était Jouen-tou. Quand je l’ai connu, il y a de cela trente ans, j’avais aussi une dizaine d’années. Mon père vivait encore, nous étions à l’aise et j’étais un petit monsieur. Cette année-là, c’était à mes parents de faire le grand sacrifice aux ancêtres. Comme notre tour ne revenait que tous les trente ans, on voyait grand. Au cours du premier mois de l’année, on exposait les images des ancêtres devant lesquelles on déposait des offrandes; cependant, les objets rituels étant fort beaux, et les personnes participant aux cérémonies fort nombreuses, il fallait prévenir les vols possibles. Nous n’avions qu’un seul serviteur et c’était un partiel. (Dans notre district, les servi­teurs sont répartis en trois catégories: ceux qui viennent travail­ler toute l’année pour une même famille sont appelés les annuels; ceux qui travaillent à la journée, des journaliers, et ceux qui cultivent leurs propres terres mais s’engagent chez les autres pour le Jour de l’an, les fêtes ou à l’époque de la perception des fermages, des partiels). Ne s’en sortant plus, notre serviteur proposa à mon père de faire venir son fils pour veiller sur les objets rituels.

Mon père y consentit et j’en fus enchanté, car j’avais enten­du parler depuis longtemps de Jouen-tou et je savais qu’il avait à peu près mon âge. Né dans un mois intercalaire [les mois lunaires n’ayant que 29 ou 30 jours, au bout de quelques années se présente une année ayant un 13e mois, l’intercalaire] et l’élément terre étant absent de son horoscope, son père l’avait nommé Jouen-tou: Terre intercalaire. Il savait piéger les petits oiseaux.

J’attendis le Jour de l’an avec impatience, car il m'amène­rait Jouen-tou. Puis la fin du douzième mois fut enfin là. Lorsque ma mère m’apprit que Jouen-tou était arrivé, je courus pour le voir. Je le trouvai à la cuisine. Il avait un visage rond, des joues rouges, il portait une petite calotte de feutre et un brillant collier d’argent. On pouvait juger par là à quel point son père l’aimait et craignait de le voir mourir. Il avait fait un vœu devant le Bouddha et passé ce collier d’argent autour du cou de son fils en guise de talisman [le collier autour du cou de l’enfant devait avertir les esprits qu’un vœu le retenait sur cette terre et les empêchait de l’emporter dans la mort].  Jouen-tou était très ti­mide; j’étais le seul qui ne lui fît pas peur et il se mettait à me parler lorsque les autres s’éloignaient. En moins d’une demi-journée, nous étions devenus de grands amis.

Je ne me rappelle plus ce que nous nous sommes racontés, mais je sais qu’il était enchanté; il disait que depuis son arrivée dans notre ville il avait vu beaucoup de nouvelles choses qu’il ignorait auparavant.

Le lendemain, je lui demandai d’attraper des oiseaux. Il répondit:

— Ce n’est pas possible; il faut attendre qu’il ait neigé. Sur nos terrains sablonneux, je débarrasse un petit coin de terre de sa neige, j’installe un tamis de bambou soutenu par un bâ­tonnet, je verse de la balle de riz en dessous et, lorsque des oiseaux viennent manger, je tire de loin la ficelle attachée au bâtonnet, et voilà les oiseaux pris sous le tamis. On en attrape de toutes les sortes: des faisans, des perdrix, des coucous, des dos bleus.

Je me mis à souhaiter ardemment qu’il neige.

Jouen-tou me dit encore:

— Maintenant il fait trop froid, tu devrais venir chez nous en été. Nous irions ramasser des coquillages sur la plage, il y en a des rouges, des verts, il y a aussi des “fait-peur-au-diable” et des “mains de Bouddha”. Lorsque je vais garder les pastè­ques avec père, le soir, tu viendrais aussi.

— Tu montes la garde contre les voleurs?

— Non. Qu’un passant assoiffé cueille une pastèque, chez nous, cela n’est pas tenu pour vol. Nous veillons à écarter les porcs-épics, hérissons et blaireaux. Lorsque tu entends des cra­quements, c’est un blaireau qui attaque une pastèque au clair de lune, tu prends ta fourche, tu approches tout doucement. .

Je ne savais pas ce qu’était qu’un blaireau, je ne suis d’ail­leurs pas plus fixé actuellement, mais j’ignore pourquoi je m’ima­ginais que cela avait quelque chose d’un petit chien féroce.

Ça mord?

— Mais tu as ta fourche! Tu arrives, tu vois le blaireau, tu le piques avec ta fourche. L’animal est rusé et agile, il se lance vers toi et te file entre les jambes. Sa fourrure est lisse comme l’huile.

Tout cela était nouveau pour moi, jamais je ne m’étais douté qu’il existait pareilles choses: que la plage a des coquillages de tant de couleurs, que les pastèques encourent d’aussi graves dangers. Tout ce que j’en savais jusque-là, c’est qu’elles s’ache­taient chez le fruitier.

— A marée montante, nos plages ont des tas de poissons qui sautent, qui sautent; ils ont deux pattes comme celles des grenouilles.

La tête de Jouen-tou recelait des trésors extraordinaires. Les amis que j’avais eus ne connaissaient rien de tout cela. Ils ne savaient rien. Jouen-tou vivait au bord de la mer tandis qu’eux, comme moi, ne voyaient que le petit carré de ciel sus­pendu au-dessus des quatre grands murs de leur cour.

Le premier mois de l’année passa et, malheureusement, Jouen-tou dut rentrer chez lui. J’éclatai en sanglots, et lui se réfugia dans la cuisine, pleurant, refusant d’en sortir, jusqu’à ce que son père finît par l’emmener. Plus tard, le père m’ap­porta de sa part un paquet de coquillages et quelques jolies plumes d’oiseaux; je lui envoyai une ou deux fois des cadeaux, mais nous ne nous revîmes plus jamais.

En entendant ma mère parler de lui, ces souvenirs d’enfance me revinrent d’un coup à la mémoire, et il me sembla revoir mon beau village d’autrefois.  Je lui répondis:

— Très bien! Et . . . comment ça va?

— Il n’a pas la vie facile. . . Ma mère regarda alors par la fenêtre et dit:

— Les voilà encore! Ces gens-là font semblant de vouloir acheter nos meubles, mais ils viennent voir ce qu’ils pourraient ramasser. Il faut que j’aille les surveiller.

Elle se leva et sortit. Des voix de femme résonnaient dans la cour. J’appelai Hong-eul et me mis à bavarder avec lui. Je lui demandai s’il savait écrire, s’il avait envie de voyager.

— Prendrons-nous le train?

— Nous irons en train.

— Et aussi en bateau?

— Nous irons d’abord en bateau.

— Ah! Le voilà! Sa moustache est donc si longue que ça! cria tout à coup une voix curieusement aiguë.

Je sursautai, levai la tête et aperçus une femme d’une cin­quantaine d’années debout devant moi. Pommettes saillantes, lèvres minces, elle avait les mains sur les hanches. Sans jupe, les jambes écartées dans le pantalon allant s’amenuisant, elle faisait penser à un compas dans une boîte d’instruments de géométrie.

J’étais tout éberlué.

— Vous ne me reconnaissez pas? Je vous ai pourtant porté dans mes bras!

J’étais de plus en plus abasourdi. Heureusement, ma mère rentra dans la pièce et dit:

— Il a quitté la maison depuis si longtemps qu’il a tout oublié. . . Puis, s’adressant à moi:

— Te souviens-tu de la Deuxième belle-sœur Yang qui habite en face? . . elle tient une boutique de fromage de soya.

Pour sûr que je m’en souvenais. Lorsque j’étais enfant, une Deuxième belle-sœur Yang siégeait dans cette boutique. On l’appelait- la “Beauté-à-la-crème-de-soya”. Mais à l’époque, elle se poudrait, ses pommettes ne saillaient pas si fort, ses lèvres n’étaient pas si minces, et comme elle était toujours assise, jamais je ne l’avais vue dans cette attitude de compas. On disait que la boutique faisait de bonnes affaires grâce à elle. Quant à moi, peut-être à cause de mon jeune âge, ses charmes m’avaient laissé froid, et voilà pourquoi je l’avais complètement oubliée. Mais le compas était indigné; elle prit l’air méprisant de quel­qu’un qui entendrait un Français affirmer qu’il ne connaît pas Napoléon ou un Américain assurer qu’il ignore qui est Washing­ton, et me lança avec un sourire sarcastique:

— Vous m’avez oubliée! Évidemment, vous êtes trop haut placé pour daigner me regarder.

— Pas du tout, je. . . Je me levai et, nerveux, essayai de lui répondre.

— Alors, écoutez-moi, Frère Sin. Vous voilà riche, ces meubles sont trop lourds pour être transportés, et d’ailleurs que feriez-vous de vieux meubles aussi abîmés? Laissez-moi les emporter; ils peuvent être utiles à des pauvres comme nous.

— Mais je ne suis pas riche. Il faut que je vende ces meubles pour…

— Aya! Aya! Vous êtes préfet et vous n’êtes pas riche? Vous avez trois concubines; quand vous sortez, c’est dans une chaise à huit porteurs, et vous prétendez que vous n’êtes pas riche? Hein! On ne peut rien me cacher!

Jugeant toute explication inutile, je restai immobile et gar­dai le silence.

— Aya!  Aya! Vraiment, plus ils sont riches, plus ils sont avares, et plus ils sont avares, plus ils deviennent riches, déclara le compas fort en colère. Elle se dirigeait tout doucement vers la porte et trouvant une paire de gants de ma mère sur son passage, elle les prit et les fourra dans la ceinture de son pantalon.

Ensuite, des parents habitant les environs vinrent me voir. Dans l’intervalle des visites, je me mis à empaqueter; trois ou quatre jours passèrent.

Par un froid après-midi, comme je prenais le thé après le déjeuner, j’eus soudain l’impression que quelqu’un venait d’en­trer dans la pièce. Je tournai la tête et, apercevant le visiteur, je sursautai involontairement; je me levai en hâte et m’avançai à sa rencontre.

C’était Jouen-tou. Au premier coup d’œil, j’avais su qui il était et pourtant il ne ressemblait en rien au Jouen-tou de mes souvenirs. Il était deux fois aussi grand que l’enfant que j’avais connu; son visage rond et rouge devenu terreux était marqué de rides profondes. Il avait maintenant, comme son père, les pau­pières rougies et enflées, un trait commun, je crois, à la plupart des cultivateurs du bord de la mer, sans cesse exposés au vent du large. Il portait une calotte de feutre très abîmée et une veste ouatée fort mince; aussi tremblait-il de froid. Il avait un paquet et une longue pipe à la main. Ce n’était plus la main agile, rouge, charnue, dont j’avais gardé le souvenir, mais une main rugueuse, maladroite, si crevassée que l’on aurait dit de l’écorce de pin.

J’étais heureux, et pourtant je ne trouvais pas les mots pour exprimer ma joie.

Je parvins à articuler:

— Ah! Frère Jouen-tou. . Te voilà donc! .

J’aurais voulu lui dire tant de choses, et cela aurait dû couler des lèvres comme une cascade de perles: les perdrix, les poissons qui sautent, les coquillages, les blaireaux. . . Mais, dans ma gorge, quelque chose arrêtait les mots qui tourbillon­naient dans ma tête.

Il se tenait debout; il y avait de la joie et de la tristesse sur son visage. Ses lèvres remuèrent, mais rien n’en sortit. Puis, son attitude se fit plus respectueuse, et il prononça claire­ment:

— Monsieur! .

Un frisson me parcourut tout le corps. Je compris qu’une épaisse muraille était lamentablement plantée entre nous. Pour­tant je ne trouvai pas de mots.

Il tourna la tête:

— Chouei-cheng, viens saluer Monsieur! Et il poussa en avant un enfant qui s’abritait derrière son dos. C’était le Jouen-tou d’il y avait vingt ans, en un peu plus maigre, un peu plus pâle, et sans collier d’argent autour du cou.

— C’est mon cinquième enfant, il ne connaît pas le monde; il est timide et cherche à se cacher. .

Mère et Hong-eul, qui étaient au premier, descendirent, probablement attirés par le bruit de nos voix.

— Madame, j’ai reçu votre lettre, dit Jouen-tou. J’ai été si heureux d’apprendre le retour de Monsieur.

— Oh, pourquoi de telles formules de politesse? Est-ce que vous ne vous appeliez pas frères autrefois? Appelez-le Frère Sin comme par le passé, dit gaîment ma mère.

— Oh! Madame, ce ne serait pas convenable! . . . A ce moment-là, j’étais un enfant, je ne savais pas. . . Jouen-tou voulut que son fils saluât ma mère, mais l’enfant, intimidé, se tint caché derrière son dos.

— C’est’ donc Chouei-cheng? Votre cinquième enfant? Cela ne m’étonne pas qu’il soit intimidé, il y a ici tant de gens qu’il ne connaît pas! Il vaudrait mieux qu’il aille jouer avec Hong-el,, dit ma mère.

Hong-eul s’approcha et Chouei-cheng s’en fut avec lui sans la moindre gêne. Ma mère dit à Jouen-tou de s’asseoir et, après un moment d’hésitation, celui-ci s’y décida, appuya sa longue pipe contre la table et me tendit le paquet qu’il avait à la main en disant:

— L’hiver, nous n’avons pas grand-chose à offrir. Je me suis permis d’apporter des haricots secs préparés à la maison. J’espère que Monsieur…

Je l’interrogeai sur sa situation; il secoua la tête.

— Les temps sont durs. Notre sixième enfant nous aide déjà et pourtant nous n'avons jamais assez à manger. . . Et il a souvent des troubles. . . On nous réclame de l’argent de tous les côtés, il n’y a pas de réglementation fixe. . . Les ré­coltes sont mauvaises, et lorsqu’on veut porter au marché ce qu’on a fait pousser, il y a tant de taxes à payer qu’on finit par vendre à perte. Et si on ne va pas au marché, la récolte pourrit à la maison. .

Il secouait la tête. De nombreuses rides sillonnaient son visage, mais aucune d’elles ne bougeait tandis qu’il parlait; on aurait dit une statue de pierre. Il devait se sentir profondément malheureux, mais ne trouvant pas les mots pour s’exprimer, il se tut au bout d’un moment, puis se mit à fumer en silence.

Ma mère en bavardant avec lui apprit qu’il avait beaucoup de travail à la maison et qu’il devait rentrer chez lui le lendemain matin; et comme il n’avait pas déjeuné, elle lui dit d’aller se faire du riz sauté à la cuisine.

Quand il fut sorti, nous nous mîmes à le plaindre, ma mère et moi: beaucoup d’enfants, la famine, des impôts écrasants, les soldats, les bandits, les fonctionnaires, les propriétaires terriens, tout cela en avait fait un homme sec comme du bois. Mère proposa de lui laisser prendre ce qu’il voudrait parmi les objets que nous ne pouvions emporter.

Il fit son choix l’après-midi: deux longues tables, quatre chaises, un brûle-parfum, une paire de chandeliers et une balance à contrepoids. Il demanda aussi que toutes nos cendres lui soient laissées (chez nous, les fourneaux de cuisine marchent à la paille, et la cendre sert d’engrais pour les terrains sablonneux); il viendrait les prendre avec sa barque au moment de notre départ.

A la veillée, nous bavardâmes encore, mais de choses sans importance. Il partit le lendemain matin, emmenant son fils.

Neuf jours plus tard, nous quittions la maison. Jouen-tou arriva dans la matinée; s’il avait laissé Chouei-cheng chez lui, il avait amené sa fille de cinq ans pour qu’elle gardât la barque. La journée fut tellement remplie que nous ne trouvâmes pas un moment pour bavarder avec lui. Les visiteurs étaient nom­breux; certains venaient nous dire au revoir, d’autres étaient là pour prendre des affaires, d’autres encore pour les deux à la fois. Lorsque nous nous embarquâmes dans la soirée, la vieille maison était complètement vide: tout ce qui restait en fait d’objets, usés ou abîmés, grands ou petits, grossiers ou délicats, avait été raflé.

Le bateau avançait dans le crépuscule; les montagnes vertes des deux rives se teintaient de bleu sombre avant de s’estomper à l’arrière.

Hong-eul se tenait à côté de moi; nous regardions le paysage indistinct par la fenêtre du local couvert. Soudain, il me de­manda:

— Oncle! Quand reviendrons-nous?

— Revenir? Nous ne sommes pas partis et tu songes déjà à revenir!

— C’est que. . . Chouei-cheng m’a demandé d’aller jouer chez lui. . . Ses grands yeux noirs exprimaient de profondes réflexions.

Cette remarque nous inspira quelque mélancolie, à ma mère et à moi, en nous ramenant à Jouen-tou. Ma mère me dit que depuis qu’elle avait commencé ses bagages, Deuxiè­me belle-sœur Yang, la “Beauté-à-la-crème-de-soya”, était venue fureter tous les jours, et l’avant-veille elle avait découvert une dizaine de bols et d’assiettes enfouis dans le tas de cendres. Elle avait décrété qu’ils avaient dû être cachés par Jouen-tou qui comptait les emporter en venant enlever les cendres. Pour se récompenser du mérite de sa découverte, la Deuxième belle-sœur Yang avait emporté en courant “l’enrage-chien”. (“L’enrage-­chien” est une mangeoire de bois munie d’un couvercle grillagé. Les éleveurs de volaille de mon pays y mettent la nourriture des poules; elles viennent becqueter en passant la tête à travers le grillage, tandis que le chien, qui ne peut toucher à la nourriture, “enrage” à côté.) Jamais on ne l’aurait crue capable de courir si vite avec ses minuscules pieds bandés!

Je m’éloignais de plus en plus de ma vieille maison, les collines et les rivières de mon village glissaient vers le lointain, mais je n’éprouvais pas tellement de regrets. J’avais seule­ment l’impression d’être pris entre quatre grands murs invisibles, et je me sentais terriblement déprimé par cet isolement. L’image si claire du petit héros au collier d’argent, debout au milieu de ses pastèques, commença aussi à s’estomper en moi, et cela me rendit tout triste.

Ma mère et Hong-eul s’étaient endormis.

Je m’étendis et écoutai le clapotement de l’eau; j’avais une voie et je la suivais. Je réfléchis: Jouen-tou et moi étions irré­médiablement séparés et pourtant nos descendants s’entendaient parfaitement; Hong-eul pensait encore à Chouei-cheng. J’espère qu’il n’en ira pas pour eux comme pour nous, qu’aucune barrière ne les séparera plus tard. Cependant, je ne voudrais pas que leur désir de se rapprocher les oblige tous deux à mener une existence d’amertume, exposée aux vicissitudes comme la mienne, à connaître une vie dure et abrutissante comme celle de Jouen-­tou ou, comme certains autres, une vie douloureuse et dissolue. Je voudrais qu’ils aient une vie nouvelle, une vie que nous n’avons jamais connue.

Soudain, cet espoir me fit peur. Lorsque Jouen-tou m’avait demandé le brûle-parfum et les chandeliers, je m’étais moqué de lui intérieurement: il adorait encore les idoles et il n’arriverait pas à s’en débarrasser l’esprit. Mais ce que j’appelle “Espoir”, n’est-ce pas une idole que je me suis fabriquée? La seule dif­férence entre Jouen-tou et moi, c’est que ses désirs ont des objets tout proches, tandis que les miens portent sur de lointaines et vagues possibilités.

Dans mon demi-sommeil, je crus voir un champ sablonneux au bord de la mer, tout couvert d’une végétation d’un vert jade, et dans le ciel bleu sombre brillait le disque d’or de la lune. Je me dis: l’espoir en soi existe et n’existe pas. C’est comme pour les routes terrestres. La terre n’avait pas de routes à l’origine, mais chaque fois que des hommes sont passés en grand nombre par un même endroit, une route a fini par se tracer.

Janvier 1921


La véritable histoire de Ah Q


Chapitre I

Préface

Il y a des années que je veux écrire la véritable histoire de Ah Q, mais quoique décidé à entreprendre ce travail, j’hésitai longtemps, car c’était prouver que je n’étais pas de ces écrivains dont le nom passerait à la postérité. La coutume veut en effet qu’un pinceau immortel ne travaille que pour un homme immortel. Le talent de l’écrivain perpétue le nom de son personnage et la renommé du héros aide à immortaliser son biographe, si bien que finalement nul ne sait lequel des deux profite le plus de la gloire de l’autre. Malgré tout, l’idée d’écrire l’histoire de Ah Q me poursuivait; c’était une véritable hantise!

Je n’avais pas plutôt pris le pinceau pour écrire cet ouvrage voué à un prompt oubli que j’éprouvai mille difficultés. La première fut de lui trouver un nom. Confucius a dit: "Si le titre n’est pas convenable, les paroles sont sans valeur", et c’est un principe à observer scrupuleusement. Il existe tout un choix de titres pour œuvres biographiques: Biographie officielle, Autobiographie, Vie secrète de. . . , La Légende de. . .

Version non officielle de la vie de. . . , Chroniques de famille, Abrégé, etc. Malheureusement, aucun de ces titres ne me convenaient. Biographie officielle? Mon récit ne serait jamais compté dans les biographies d’hommes éminents appartenant à l’histoire authentique. Autobiographie? Il est clair que je ne suis pas Ah Q. Si je prenais: Vie secrète, où serait la vie connue? Légende? Ah Q n’est certes pas un personnage légendaire. Version non officielle de la vie de Ah Q alors? Soyons francs: le président de la République n’a jamais donné mandat à l’Institut d’Histoire nationale pour écrire la biographie officielle de Ah Q. Le célèbre auteur Dickens a pourtant écrit Version non officielle de la vie d’un joueur [Dans sa lettre adressée à Wei Sou-yuan, le 8 août 1926, Lou Sin dit: "La Version non officielle de la vie d’un joueur est le titre de la traduction chinoise de Rodney Stone, œuvre de Conan Doyle. Par un lapsus de mémoire, je l’ai attribuée à Dickens quand l’écrivais La Véritable histoire de Ah Q"], alors que l’histoire d’Angleterre ne comprenait aucune version officielle de la vie de Rodney Stone, mais un écrivain célèbre peut se permettre bien des choses que je ne peux m’accorder. Reste l’histoire de la famille de Ah Q, mais j’ignore si Ah Q et moi avons des ancêtres communs, et ses descendants ne m’ont pas chargé d’écrire sa vie. Ou encore: Un abrégé de la vie de Ah Q. Mais dans ce cas, où trouver sa biographie complète? Bref, c’était bien une authentique vie de Ah Q que je comptais écrire, mais comme j’use d’un style grossier, que mon langage est celui des colporteurs et des tireurs de pousse, je n’osais prendre un titre si ronflant. Je me rabattis sur La Véritable histoire de Ah Q empruntant les mots "véritable histoire" à une phrase chère aux romanciers considérés comme des écrivains de dixième ordre, ne relevant ni des Trois Cultes ni des Neuf Écoles [les Trois Cultes étaient le confucianisme, le bouddhisme, le taoïsme, et il y avait neuf écoles littéraires classiques. Les romanciers, qui ne relevaient d’aucune de ces catégories, n’étaient pas considérés comme faisant vraiment œuvre littéraire]. "Assez de digression, revenons à la véritable histoire!" Bien qu’une confusion soit encore possible avec La Véritable histoire de la calligraphie[Ouvrage de Feng Wou de la dynastie des Tsing (1644-1911)] des anciens, j’ai décidé de passer outre.

Seconde difficulté, il est de tradition de commencer une biographie par une introduction du genre: Monsieur X, ayant pour deuxième nom X, natif du district de X. Or, je ne sais pas même le nom de famille de Ah Q. Une fois, il sembla que son nom de famille fût Tchao, mais le lendemain le fait était déjà mis en doute. C’était le jour où le fils du Vénérable Monsieur Tchao fut reçu bachelier. Les messagers étaient arrivés pour annoncer son succès au village en frappant sur des gongs, et Ah Q, qui venait d’avaler deux bols de vin jaune, se mit à gesticuler en disant que cet honneur rejaillissait sur lui, car il était de la même famille que M. Tchao, et qu’en remontant soigneusement dans leur généalogie on pourrait voir qu’il appartenait à la troisième génération au-dessus de celle du bachelier.

Parmi ceux qui l’écoutaient, certains commencèrent à le considérer avec respect. Mais dès le lendemain le garde-champêtre mena Ah Q chez M. Tchao; ce dernier, rouge de fureur, s’écria en l’apercevant:

— Ah Q, espèce d’imbécile, tu dis que je suis de la même famille que toi?

Ah Q ne répondit pas.

La colère de M. Tchao montait, il s’avança à pas précipités vers l’arrivant:

— Comment oses-tu dire de pareilles sottises? Comment pourrais-je sortir d’une famille comme la tienne? Alors ton nom de famille est Tchao?

Toujours silencieux, Ah Q esquissa un mouvement de recul, mais M. Tchao s’élança sur lui et le gifla.

— Comment pourrais-tu t’appeler Tchao . . . comme si tu étais digne de t’appeler Tchao!

Ah Q ne protesta pas de son bon droit de s’appeler Tchao, il frotta sa joue gauche et se retira avec le garde-champêtre. Une fois dehors, celui-ci lui passa une bonne semonce et, pour l’en remercier, Ah Q lui donna deux cents sapèques. Tous ceux qui entendirent cette histoire s’accordèrent pour dire que Ah Q n’avait pas son bon sens et que, s’il avait été battu, il l’avait bien cherché. Quand bien même se serait-il appelé Tchao — et rien n ‘était moins sûr —, puisqu’il y avait le Vénérable Monsieur Tchao dans le pays, il n’aurait pas dû se permettre des vantardises pareilles. On ne parla plus des antécédents de Ah Q par la suite, et voilà pourquoi je n’ai jamais su son nom de famille.

Troisième difficulté, je ne sais pas comment s’écrit son nom. De son vivant, tout le monde l’appelait Ah Quei, mais après sa mort, personne ne prononça plus son nom, et encore moins fut-il "gardé sur des tablettes de bambou et sur la soie" [phrase d’abord usitée au IIIe siècle av. 3.-C. dans la Chine antique, l’usage du papier étant encore inconnu, on écrivait sur des tablettes de bambou et sur la soie]. En fait d’écrit à son sujet, celui-ci est le premier du genre, et c’est pourquoi je me heurtai à une grosse difficulté. Le caractère ‘Quei" de Ah Quei doit-il s’écrire comme "cannelier" ou "blesse"? J’ai longuement réfléchi à ce sujet. Si son second nom avait été "Pavillon de la lune" ou bien s’il avait célébré son anniversaire au cours du huitième mois lunaire, c’eût été certainement le "Quei" de cannelier [au cours du huitième mois lunaire, on célèbre la Fête de la Lune. C’est le moment où fleurit le cannelier, aussi beaucoup d’enfants nés dans ce mois avaient-ils le caractère "cannelle" ou "lune" dans leur nom. En outre, d’après le folklore chinois, les ombres de la lune représentent un cannelier], mais avait-il ou non un second nom, personne ne l’a jamais su et jamais n’a-t-il invité ses amis à un dîner d’anniversaire en leur demandant de célébrer l’événement en vers ou en prose. Écrire son "Quei" avec le caractère "cannelier" en l’absence de tout indice serait agir de façon par trop arbitraire. S’il avait ou un frère aîné ou puîné appelé "Richesse", le "Quei" de son nom se serait sûrement écrit comme "noblesse", mais comme il était sans famille, je n’ai aucune preuve que son nom s’écrive sous cette forme. Des autres caractères peu usités se prononçant "Quei", il ne peut être question. Une fois, j’ai interrogé à ce sujet Monsieur le Bachelier, c’est-à-dire le fils du Vénérable Monsieur Tchao, mais même un tel érudit se révéla incompétent. Sa conclusion revenait à ceci:

Depuis que Tchen Tou-sieou [Tchen Tou-sieou--Chen Duxiu en pinyin--(1880-1942), à cette époque professeur à l’Université de Pékin, était le rédacteur en chef de La Jeunesse nouvelle] a préconisé la romanisation du chinois dans la revue La Jeunesse nouvelle, la littérature nationale ne vaut plus rien; voilà sans doute pourquoi je ne pouvais aboutir dans mes recherches. En dernier ressort, j’ai demandé à une personne de mon village d’aller consulter les documents judiciaires de l’affaire Ah Q. Il me répondit huit mois plus tard que les dossiers de la cour ne contenaient aucun rapport sur un nommé Ah Quei, ni sur aucune personne dont le nom se rapprochât tant soit peu de cette prononciation. J’ignore si ce nom est vraiment introuvable ou si cet ami n’a pas fait les recherches voulues, toujours est-il que je ne dispose d’aucun autre moyen pour me renseigner. Force me fut d’orthographier le caractère "Quei" à l’anglaise (car je crains que le nouveau système chinois de romanisation ne soit guère répandu), d’où le nom de "Ah Quei" qui donne en abréviation Ah Q.

Je m’excuse de paraître suivre aveuglément les traces de La Jeunesse nouvelle, mais puisque le bachelier Tchao ignore comment s’écrit ce nom, comment pourrais-je, moi, le savoir?

La quatrième difficulté était de connaître son lieu d’origine. S’il s’était appelé Tchao, on aurait pu, selon l’ancienne coutume remise en vogue actuellement, recourir aux notes du livre: Des lieux d’origine des cent familles [un vieux manuel, le premier livre de lecture, dans lequel la liste des noms de familles était écrite en vers]. Il nous dirait tout de suite que "la famille Tchao est originaire du district de Tienchouei, dans la province du Kansou". Malheureusement, le nom de famille de Ah Q demeurant incertain, il en est de même forcément pour son lieu d’origine. Bien qu’il eût vécu la plupart du temps à Weitchouang, il couchait aussi souvent ailleurs, on ne peut donc affirmer qu’il soit un habitant de ce village, ce qui reviendrait à violer la méthode historique.

Ce qui me console, c’est que le caractère "Ah" [Ah: préfixe que l’on emploie souvent familièrement devant les prénoms dans le Sud. Ainsi, beaucoup d’enfants ont pour petit nom le mot Ah, suivi de leur numéro d’ordre de naissance] de Ah Q est parfaitement correct; il ne s’agit sûrement pas d’un homonyme mal employé. Le lecteur peut se renseigner auprès d’hommes érudits pour vérifier mes dires. Quant aux difficultés citées plus haut, un homme comme moi, au savoir ordinaire, ne saurait les résoudre, c’est pourquoi je souhaite que les disciples de M. Hou Che [Hu Shi], "férus d’histoire et d’archéologie" [expression souvent employée par Hou Che, le fameux politicien et écrivain], fassent plus tard quelque découverte à ce sujet. Ma seule crainte est que La Véritable histoire de Ah Q ne soit tombée dans l’oubli longtemps avant.

Ce qui précède peut être considéré comme une préface.


Chapitre 2

Un aperçu sur quelques victoires de Ah Q

Son nom de famille et son lieu de naissance ne sont pas les seuls points obscurs de "l’état civil" de Ah Q. C’est que les habitants de Weitchouang ne pensaient à lui que pour le faire travailler ou le tourner en dérision. Ils ne s’étaient jamais inquiétés de ses origines. Ah Q lui-même n’en parlait jamais, sauf lorsqu’il se disputait avec quelqu’un; il lui arrivait alors de dire en toisant son adversaire:

— Dans les temps, les miens avaient une bien plus belle situation que la tienne! Pour qui te prends-tu?

Ah Q n’avait pas de famille; il habitait le Temple de la Protection des Récoltes de Weitchouang. Sans métier fixe, il servait de journalier; on le voyait moissonner le blé, décortiquer le riz ou conduire une barque selon les besoins. Si son travail devait durer un certain temps, il lui arrivait d’habiter chez son employeur temporaire, puis, la tâche finie, il s’en allait. Quand le travail pressait, on pensait à Ah Q, mais c’étaient les services qu’il pouvait rendre et non son histoire personnelle qui intéressaient; une fois le travail terminé, on ne pensait plus à lui et encore moins à son "état civil".

Une fois, un vieillard fit cette remarque élogieuse: "Ce que Ah Q peut en abattre de l’ouvrage!" Or, juste à ce moment, Ah Q, en face de lui, étalait avec nonchalance la maigreur de son torse nu. Ceux qui entendirent cette remarque ne comprirent pas si le vieillard parlait sérieusement ou s’il plaisantait, néanmoins Ah Q en fut très heureux.

Ah Q avait une très haute opinion de lui-même et ne nourrissait aucune estime pour les habitants de Weitchouang, il affectait même le plus profond mépris pour les deux seuls étudiants du village. Or, les étudiants deviennent parfois bacheliers. Si tout le monde respectait M. Tchao et M. Tsien, c’était non seulement à cause de leur fortune, mais aussi parce qu’ils étaient pères d’étudiants. Ah Q était le seul qui dans son cœur n’éprouvât aucun respect pour eux. Il se disait: "Mes fils auront une bien plus belle situation qu’eux!"

Il tirait une grande vanité du fait d’être allé plusieurs fois à la ville, ce qui ne l’empêchait pas de mépriser profondément les citadins. Par exemple, à Weitchouang, on appelait un banc, fait d’une planche de trois pieds de long sur trois pouces de large, un banc long. Ah Q l’appelait aussi un banc long, or, à la ville on disait: "un banc en longueur". "Ce n’est pas correct, ils sont ridicules", pensait Ah Q. Les habitants du village accommodaient la friture de poisson à grosse tête avec des morceaux de ciboule d’un centimètre de long, tandis qu’à la ville, cette même ciboule était finement coupée. "Ce n’est pas correct, sont-ils ridicules !" répétait Ah Q. N’empêche que les habitants de Weitchouang étaient risibles dans leur rusticité; ils ne connaissaient pas le monde, ils n’avaient jamais vu les fritures de poisson de la ville!

Ah Q, avec "la belle situation" de sa famille, ses connaissances du monde et sa capacité de travail était presque "l’homme parfait"; malheureusement, son physique présentait quelques défauts. Ce qui l’ennuyait le plus, c’étaient les cicatrices qu’une teigne, attrapée on ne sait quand, avait laissées sur son cuir chevelu. Les marques avaient beau se trouver sur son propre crâne, Ah Q ne semblait pas en tirer gloire; pour lui, non seulement le mot "teigne" était tabou, mais aussi bien tout autre caractère ayant un son plus ou moins semblable. Par la suite, il étendit le tabou aux mots "clair" et "brillant" et finalement mit les mots "lampe" et "bougie" à l’interdit. Quelqu’un violait-il le tabou, que ce fût avec intention ou par mégarde, Ah Q entrait en fureur et ses cicatrices tournaient au rouge vif. Un instant, il supputait les forces de l’adversaire: quelqu’un qui n’avait pas la parole facile, il l’insultait, quelqu’un de faible, il le battait; mais chose étrange, en ces rencontres, c’était presque toujours Ah Q qui finissait par avoir le dessous. Graduellement, il en vint à changer de tactique et se contenta de foudroyer l’impertinent du regard.

Cependant, depuis l’adoption du regard foudroyant, des flâneurs de Weitchouang prirent encore plus de plaisir à le taquiner. En l’apercevant, ils s’exclamaient d’un air surpris:

— Oh, mais ça brille ici!

Ah Q, selon sa coutume, entrait en rage et les foudroyait du regard.

— Oh! Mais, c’est la lampe à pétrole! continuaient-ils sans se laisser intimider.

Voyant que son système ne réussissait pas, Ah Q chercha un autre moyen de revanche.

— Vous n’êtes même pas dignes de l’avoir. ..

Et dans ces moments-là, les cicatrices de son crâne lui semblaient nobles et glorieuses, et non plus de vilaines cicatrices de teigne. Ainsi qu’il a été dit plus haut, Ah Q avait des connaissances du monde, il s’apercevait très vite qu’il allait briser le tabou, aussi n’achevait-il pas sa pensée.

Les flâneurs ne s’en tenaient pas là, ils continuaient à l’agacer jusqu’à ce qu’ils en viennent aux mains. Bientôt Ah Q avait tout l’air d’être le vaincu: ses adversaires, empoignant sa natte décolorée par le soleil, lui avaient cogné la tête à quatre ou cinq reprises contre un mur, et alors seulement ils s’en étaient allés, satisfaits de leur triomphe. Ah Q, resté debout sur place, se disait en lui-même: "J’ai été battu par mes fils, où va le monde aujourd’hui!" et il s’en allait à son tour, satisfait de sa victoire.

Ah Q finissait toujours par dire ce qui lui passait par la tête, aussi presque tous ceux qui riaient de lui furent-ils bientôt au courant de son système de revanche psychologique. Par suite, chaque fois que l’un d’eux le tenait par sa natte rousse, pour l’empêcher de triompher, il lui disait:

—Ah Q, ce n’est pas un fils qui bat son père, c’est un homme qui bat une bête de somme! Et je veux te l’entendre dire!

Ah Q, protégeant des deux mains la racine de sa natte, disait, la tête tournée vers son adversaire:

— Un homme qui bat un insecte, si ça te fait plaisir! Je suis un insecte, veux-tu me lâcher? Il avait beau se déclarer insecte, l’autre ne le lâchait pas; il le traînait jusqu’au mur le plus proche pour lui cogner cinq ou six fois la tête; ce rite accompli, le vainqueur s’en allait satisfait, bien persuadé que, cette fois, Ah Q se reconnaissait vaincu. Mais dix secondes ne s’étaient pas écoulées que Ah Q s’en allait de son côté, satisfait de sa propre victoire. Il pensait qu’il était le premier homme qui se fût humilié ainsi, et si l’on met de côté les mots "s’humilier", ne reste-t-il pas les mots: "premier homme?" Est-ce que le candidat reçu en tête de liste à l’examen impérial n’est pas aussi "le premier", songeait-il. Pour qui se prend donc cet imbécile qui m’a battu?

Après avoir vaincu ses ennemis par d’aussi astucieux moyens, Ah Q s’en allait allégrement avaler quelques bols de vin de riz dans une taverne. Là, il plaisantait, se disputait, remportait encore une victoire du même genre et rentrait tout heureux au Temple de la Protection des Récoltes où il s’endormait la tête à peine sur l’oreiller. Quand il avait de l’argent, il s’en allait jouer aux dés. Ils étaient tout un groupe d’hommes accroupis à terre. Ah Q, le visage ruisselant de sueur, était serré au milieu d’eux, et il criait plus fort que tous les autres:

— Quatre cents sapèques sur le dragon vert!

— Attention, j’ouvre. Le meneur de jeu, dont le visage ruisselait aussi de sueur, enlevait le couvercle de la boîte aux dès en psalmodiant: Porte du Ciel . . . les Coins . . . pas d’enjeu sur la Popularité ni sur le Passage! Ah Q, donne tes sapèques!

— Cent . . . cent cinquante sapèques sur le Passage!

Au son de cette mélopée, l’argent de Ah Q s’en allait dans les bourses d’autres hommes aux visages aussi mouillés de sueur que le sien. Quand il n’avait plus rien, il devait quitter le premier rang, et debout derrière le groupe de joueurs, il s’excitait pour les autres. Ce n’était que lorsque le jeu était fini qu’il rentrait à regret au Temple de la Protection des Récoltes. Le lendemain, il arrivait au travail les yeux gonflés de sommeil.

"Qui eût cru que la perte d’un cheval pût être une bénédiction pour le sieur de Sai!" comme on dit par allusion au vieux conte. Ah Q eut une fois le malheur de gagner, et cette fois-là il eut l’impression d’une défaite.

C’était le soir de la Fête des Dieux à Weitchouang. Selon la coutume, il y avait séance de théâtre et, selon la coutume aussi, à gauche des tréteaux de la scène, il y avait des tables de jeu. Le gong et le tam-tam du théâtre semblaient être à des kilomètres des oreilles de Ah Q; il n’entendait que la psalmodie du meneur de jeu. Il gagnait coup sur coup, les sous de cuivre se changeaient en cents d’argent, ses cents se changeaient en piastres, et les piastres commençaient à s’empiler. Il était dans un état d’excitation extraordinaire.

— Deux piastres sur la Porte du Ciel!

Soudain, sans qu’il sût pourquoi ni comment, éclata une dispute; des insultes, des coups, des piétinements, tout un bouleversement qui l’étourdit complètement. Quand il se releva, les tables de jeu n’étaient plus là. Les joueurs avaient disparu et il avait mal en plusieurs endroits du corps comme s’il avait reçu des coups de poing et des coups de pied. Plusieurs personnes le regardaient d’un air étonné. Ils s’en alla avec l’impression qu’il lui manquait quelque chose, mais ce ne fut qu’une fois rentré dans le temple qu’il reprit ses esprits et s’aperçut que sa pile de piastres avait disparu. Où chercher le voleur? La plupart des tables de jeu appartenaient à des étrangers venus au village pour la fête.

Une pile de piastres si blanches, si brillantes! Ces piastres étaient à lui . . . et maintenant elles avaient disparu! Il se dit que cet argent lui avait été volé par ses fils, mais cela ne calma pas sa mauvaise humeur. Il se dit qu’il était un insecte sans pouvoir pourtant se consoler. Cette fois, il ressentait quelque chose de l’amertume de la défaite.

Mais par un brusque revirement, il changea sa défaite en triomphe; levant la main droite, il se gifla par deux fois de toutes ses forces. Le picotement chaud et douloureux de sa joue lui rendit la paix. Il lui semblait qu’il venait de gifler un autre lui-même, et bientôt il se persuada qu’il avait battu un autre tout court, et pourtant sa joue lui cuisait encore. . . Satisfait de sa victoire, il s’allongea et ne tarda pas à s’endormir.


Chapitre 3

Encore des victoires

Ah Q, malgré ses nombreuses victoires, ne devint réellement célèbre qu’après avoir été giflé par le Vénérable Monsieur Tchao.

Après avoir remis deux cents sapèques au garde-champêtre, il se coucha très en colère, puis il se dit: "Dans quel monde vivons-nous aujourd’hui! Voir un fils battre son père!" La pensée que le majestueux M. Tchao était maintenant son fils lui rendit peu à peu sa bonne humeur; il se leva et s’en fut chez le marchand de vin en chantant des bribes de l’opéra "La jeune veuve sur la tombe de son mari". Dans son esprit, M. Tchao devenait vraiment supérieur au commun des mortels.

Chose étrange, à la suite de cette affaire, tout le monde témoigna bien davantage de respect à Ah Q. C’était, pensait-il, parce qu’il se considérait comme le père de M. Tchao; en fait la véritable raison n’était pas là. Qu’un Ah Sept se battit avec un Ah Huit, qu’un numéro quatre de la famille Li donnât des coups au numéro trois de la famille Tchang, cela ne tirait pas à conséquence dans Weitchouang, mais avoir un démêlé avec un homme aussi renommé que M. Tchao, voilà qui méritait qu’on en parlât. Comme on fit beaucoup de bruit autour de cette affaire, la renommée du gifleur rejaillit sur le giflé. Naturellement, tout le monde donnait tort à Ah Q, M. Tchao ne pouvant avoir tort. Mais si Ah Q était dans son tort, pourquoi lui témoignait-on plus de respect qu’auparavant? Cela est bien difficile à expliquer. Sans doute craignait-on que Ah Q ne fût réellement apparenté à la famille Tchao, bien qu’il eût été battu pour l’avoir dit. Mieux valait donc, par prudence, lui témoigner un peu de respect. Ainsi en était-il du taureau offert en sacrifice dans le Temple de Confucius; bien qu’il appartînt à la même catégorie que le porc ou le mouton d’offrande, les lettrés d’autrefois n’osaient pas y toucher, parce que le sage était censé y avoir porté ses baguettes.

Cet événement valut à Ah Q de longues années de satisfaction.

Un jour de printemps, comme il traversait la rue à moitié ivre, il aperçut Wang-le-barbu assis torse nu au pied d’un mur en train de s’épouiller au soleil. Aussitôt, il ressentit des démangeaisons. Ce Wang avait le cuir chevelu rongé de teigne et portait une barbe, aussi l’appelait-on "Wang-le-barbu-et-le-teigneux". Ah Q, tout en omettant le mot teigne, méprisait profondément cet individu. Pour Ah Q, être atteint de la teigne n’avait rien d’étonnant, mais avoir une barbe qui vous monte jusqu’aux joues, c’était par trop extraordinaire et vraiment méprisable. Il s’assit à deux pas de Wang-le-barbu. S’il se fut agi d’un autre désœuvré, Ah Q n’aurait pas osé aller s’asseoir si imprudemment à côté de lui, mais qu’avait-il à craindre de Wang? En vérité, c’était un honneur pour ce dernier qu’il daignât s’asseoir auprès de lui.

Ah Q retira sa veste doublée, déchirée en maints endroits, et la retourna. Mais, soit que la veste vînt d’être lavée, soit qu’il n’y apportât pas assez d’attention, après un bon moment, Ah Q n’avait trouvé que trois ou quatre poux, et par contre Wang-le-barbu en attrapait sans arrêt qu’il faisait craquer un à un sous sa dent avec un bruit sec.

Au début, Ah Q se sentit découragé, puis sa colère commença à monter. Que ce misérable de Wang-le-barbu en trouvât tant, alors que lui n’en avait presque pas . . . c’était perdre gravement la face! Comme il aurait voulu en découvrir un ou deux très gros! Mais, malgré ses efforts, il ne réussit qu’à en attraper un moyen. Il le fourra brusquement entre ses lèvres épaisses et mordit dedans de toutes ses forces. Cela fit "crac", mais un "crac" bien moins retentissant que ceux de Wang-le-barbu.

Les cicatrices de teigne de Ah Q s’illuminèrent; il jeta sa veste à terre, cracha et dit:

— Espèce de chenille poilue!

— Chien teigneux, qui insultes-tu? questionna Wang-le-barbu en le regardant avec mépris.

Bien que Ah Q fût plus respecté qu’autrefois et que son orgueil eût grandi en conséquence, il ressentait encore une certaine frayeur en rencontrant les désœuvrés coutumiers de la bagarre. Par exception, cette fois-ci il se sentait un courage extraordinaire. Un barbu comme celui-là osait lui manquer de respect?

— Les insultes sont pour qui se reconnaît injurié, répliqua Ah Q maintenant debout, les mains sur les hanches.

— Tes os ont envie d’une raclée? Wang-le-barbu se levait et jetait sa veste sur ses épaules.

Ah Q crut qu’il voulait s’enfuir et s’élança pour lui donner un coup de poing, mais Wang-le-barbu lui saisit le poignet au vol et d’une bourrade le fit chanceler, puis l’empoignant par la natte, l’entraîna vers le mur pour lui cogner la tête de la manière consacrée.

— Un gentleman parle, mais n’en vient pas aux mains! criait Ah Q la tête tout de guingois.

Apparemment, Wang-le-barbu n’était pas un gentleman, car sans prêter attention à cette protestation, il cogna cinq fois de suite la tête de son prisonnier contre le mur, puis d’une poussée l’envoya rouler six pieds plus loin, après quoi il s’éloigna satisfait.

De mémoire de Ah Q, c’était la première humiliation qu’il subissait de sa vie. Il méprisait Wang-le-barbu à cause de ses joues pleines de poils, mais, toujours la cible de ses moqueries, Wang-le-barbu ne lui avait jamais manqué de respect, à fortiori ne l’avait jamais battu. Or, contre toute prévision, Wang-le-barbu avait levé la main sur lui! Ce qu’on racontait à la ville était donc vrai? L’empereur aurait décidé d’abolir les examens officiels et ne voulait plus de bacheliers ni de licenciés. Si cela était vrai, le prestige de la famille Tchao en souffrirait certainement. Était-ce pour cette raison qu’on le traitait avec un tel mépris?

Ah Q, immobile, restait perdu dans ces considérations. Mais voilà que, dans le lointain, il vit déboucher un autre de ses ennemis. Cet homme que Ah Q détestait foncièrement était le fils aîné de M. Tsien. Il avait d’abord étudié à la ville dans une école à la mode étrangère, puis, on ne sait pourquoi, il s’était rendu au Japon. Lorsqu’il était revenu à la maison six mois plus tard, ses jambes étaient devenues droites, et sa natte avait disparu. Sa mère avait une dizaine de fois fait des scènes de larmes, sa femme, à trois reprises, avait voulu sauter dans le puits. Plus tard, sa mère s’en fut raconter partout: "Des chenapans l’ont enivré et lui ont coupé sa natte; il aurait pu avoir un très bon poste de mandarin, mais maintenant, il faut attendre que sa natte repousse." Ah Q n’en croyait pas un mot; il faisait exprès de l’appeler: "Faux Diable étranger" ou bien encore "Espion des étrangers". Dès qu’il l’apercevait, il l’insultait dans son cœur.

Ce que Ah Q détestait le plus en lui, c’était la fausse natte qu’il portait. Du moment que sa natte était fausse, il ne méritait plus le titre d’homme, et puisque sa femme n’avait pas sauté dans le puits une quatrième fois, c’est qu’elle n’était pas une femme comme il faut.

Le Faux Diable étranger approchait:

"Chauve! Ane! . . ." D’habitude, Ah Q l’insultait en pensée, sans émettre aucun son, mais cette fois, il était si fort en colère, que voulant prendre sa revanche, il laissa échapper ces mots.

O surprise! Le "chauve", qui tenait une canne vernie en bois clair à la main (canne comparable pour Ah Q au bâton que les fils ont a la main lorsqu'ils accompagnent le cercueil de leur père), se dirigea vers l’insulteur à grandes enjambées. Ah Q comprit aussitôt qu’il allait être battu. Il se recroquevilla sur lui-même et attendit les coups. En effet, on entendit "Pan!" et il n’y eut plus aucun doute que le coup ne se fût abattu sur sa tête.

— C’est de lui que je parlais, dit Ah Q pour se disculper, en désignant un enfant qui se trouvait là.

Pan! pan! pan!

De mémoire de Ah Q, c’était la deuxième humiliation qu’il subissait de sa vie. Pourtant, lorsque les coups cessèrent, il eut l’impression d’avoir réglé l’affaire et se sentit soulagé. De plus, sa faculté d’oubli, précieux héritage de ses ancêtres, commençait déjà à agir. Il s’en fut donc lentement et, en arrivant à la porte du marchand de vin, il était déjà presque joyeux.

Juste à ce moment, il vit arriver dans sa direction la petite nonne du Temple du Paisible Perfectionnement. En temps ordinaire, Ah Q se mettait à jurer dès qu’il l’apercevait, à plus forte raison après de telles humiliations. La mémoire lui revint subitement et il se sentit plein d’animosité.

— Je me demandais bien pourquoi j’avais tant de malchance aujourd’hui, songea-t-il. C’est parce que je devais rencontrer une bonzesse!

Il alla à sa rencontre et cracha bruyamment: "Peuh!"

La petite nonne l’ignora et continua son chemin, tête baissée. Ah Q s’approcha d’elle, passa brusquement sa main sur sa tête fraîchement rasée et dit en riant bêtement:

— Chauve, rentre vite, ton bonze t’attend.

La petite nonne rougit jusqu’aux oreilles.

— Comment osez-vous me toucher? protesta-t-elle en pressant le pas.

Les buveurs de la taverne éclatèrent de rire. Voyant son haut fait apprécié, Ah Q ne se tint plus de joie.

— Le bonze peut te toucher, pourquoi pas moi? s’exclama-t-il en lui pinçant la joue.

Les buveurs riaient aux éclats, Ah Q en ressentit un plaisir accru. Pour satisfaire ses admirateurs, il lui pinça encore une fois la joue bien fort avant de la laisser poursuivre son chemin.

Après un tel fait d’armes, Wang-le-barbu et le Faux Diable étranger étaient bien oubliés. Il semblait à Ah Q qu’il avait pris sa revanche sur la malchance qui l’avait poursuivi toute la journée; chose étrange, il se sentait encore plus détendu qu’après les coups de canne. Il ne touchait plus terre, il se croyait sur le point de s’envoler.

— Ah Q, puisses-tu mourir sans postérité! disait dans le lointain la voix mêlée de pleurs de la petite nonne.

Ah Q continuait à rire très content de lui.

Les buveurs du cabaret riaient aussi, presque aussi contents.


Chapitre 4

La tragédie de l’amour

On dit que certains vainqueurs ne goûtent la joie du triomphe que si leur ennemi est aussi redoutable que le tigre ou l’aigle; leur adversaire est-il un timide agneau ou un poussin, la victoire leur paraît insipide. Il existe aussi une autre sorte de vainqueur, celui qui, après avoir triomphé de tout, tué qui il voulait tuer et soumis qui il voulait soumettre, ne voit plus que des gens balbutiant devant lui: "J’ai peur! j’ai peur! je mérite la mort, je mérite la mort." Ce vainqueur-là se trouve un jour sans ennemis, sans rivaux, sans amis, tout seul au-dessus des autres hommes, triste, abandonné de tous. Pour lui, la victoire a un goût amer. Mais notre Ah Q n’était pas ainsi dépourvu de caractère, il était toujours content de lui. Et ne voilà-t-il pas une preuve de plus de la suprématie morale de la Chine sur le reste du monde.

Si vous aviez vu Ah Q! Il vivait dans un tel état d’exaltation qu’il semblait prêt à s’envoler!

La victoire sur la petite nonne cependant n’avait pas été sans produire sur lui d’étranges conséquences. Il en demeura comme enivré pendant de longues heures, et lorsqu’il rentra se coucher au Temple de la Protection des Récoltes ses pieds touchaient à peine la terre. D’habitude, sitôt allongé, il se mettait à ronfler, mais ce soir-là, il ne parvenait pas à s’endormir. Son pouce et son index ressentaient une sensation étrange, ils semblaient plus doux que de coutume. Il se demandait si c’était le visage de la petite bonzesse qui lui avait laissé quelque chose d’onctueux sur les doigts, ou si ceux-ci s’étaient affinés par le frottement contre la joue lisse.

— Ah Q, puisses-tu mourir sans postérité!

Ces paroles retentirent de nouveau à ses oreilles. Il pensa:

"C’est juste, je devrais me marier. Si on meurt sans laisser de fils, il n’y aura personne pour offrir un bol de riz à votre esprit après la mort. . . Je devrais prendre femme." Il est écrit: "Des trois fautes contre la piété filiale, ne pas avoir de descendance est la plus grave." [citation de Mencius (372-289 av. J-C.)]. On dit aussi: L’un des grands malheurs de la vie est de penser que "son esprit aura faim après la mort." [citation du classique Tsouo Tchouen]. Les pensées de Ah Q étaient donc en tous points conformes aux écrits sacrés et à la tradition des sages, mais il est regrettable que, par la suite, il ait laissé son imagination courir la campagne.

"Femme . . . femme!, songeait-il.

"Le bonze peut te toucher . . . femme . . . femme!…songeait-il encore.

Nous ne savons pas à quelle heure Ah Q s’endormit cotte nuit-là. Il est possible que ses doigts gardèrent par la suite cette sensation de douceur, car il vécut longtemps dans un état d’exaltante griserie: "Femme . . . femme. . ." se répétait-il.

Cet épisode nous montre que la femme est une créature dangereuse pour l’homme.

La plupart des hommes de Chine auraient pu devenir des sages si les femmes ne les avaient pervertis. Ta Ki [Ta Ki, XIIe siècle av. J.-C., fut la concubine du dernier roi de la dynastie des Chang] fut la cause de la chute de la dynastie des Chang. Pao Se [Pao Se, VIIIe siècle av. J.-C., fut la concubine du dernier roi de la dynastie des Tcheou de l’Ouest], de colle des Tcheou; quant à la dynastie des Ts’in, bien que l’histoire ne le dise pas, nous pouvons conjecturer sans risque de nous tromper beaucoup que sa chute fut aussi due à quelque femme. En tout cas, la mort de Tong Tchouo fut indubitablement causée par Tiao Tchan [Tiao Tchan fut la concubine de Tong Tchouo, puissant ministre qui vécut au IIe siècle ap. J.-C.].

Jusque-là, Ah Q avait été un homme de haute moralité. Nous ne savons pas quel fut l’illustre maître qui le dirigea, mais toujours est-il qu’il était très strict sur les rapports "entre sexes opposés". Très orthodoxe dans ses vues, il condamnait toute hérésie, qu’elle fut du genre "nonne bouddhiste" ou "Faux Diable étranger". Sa théorie se résumait à ceci: Une bonzesse a toujours des rapports clandestins avec les bonzes. Une femme qui marche seule dans la rue est une femme qui cherche à séduire les mauvais garçons. Un homme et une femme qui parlent ensemble complotent sûrement quelque rencontre secrète. Aussi lorsqu’il apercevait de ces gens, pour les punir, il les foudroyait du regard, leur lançait quelque insulte à haute voix, ou même, lorsque cela se passait dans un lieu retiré, leur lançait une pierre dans le dos.

Qui eût cru qu’arrivé à l’âge où un homme doit "se tenir solide sur ses pieds" [Confucius a dit que, à trente ans, ‘il se tenait solide sur ses pieds". Cette phrase fut employée par la suite pour indiquer qu’un homme avait atteint l’âge de trente ans], Ah Q aurait perdu la tête pour une petite nonne, au point de se sentir dans un état de griserie continuelle? D’après la morale, cet état d’exaltation est très condamnable. Que la femme est donc haïssable! Si le visage de la petite nonne n’avait pas été si lisse et si doux, Ah Q n’aurait pas été ensorcelé. Non plus si son visage avait été recouvert d’un voile. En effet, cinq ou six ans auparavant, devant des tréteaux de théâtre, Ah Q avait profité de la foule pour pincer la cuisse d’une femme; mais comme ses doigts n’avaient été en contact qu’avec le tissu du pantalon, il n’avait ressenti aucune exaltation par la suite. La petite nonne, elle n’avait pas de tissu sur sa face; encore une preuve de l’horreur de l’hérésie!

"Femme...", rêvait Ah Q.

Il se mit à observer les femmes qui, à son idée, "cherchaient à séduire les mauvais garçons", mais jamais aucune d’elles ne lui sourit. Il prêta aussi attention aux paroles des femmes qui lui parlaient, mais jamais il ne décela d’allusion à un rendez-vous secret. Hélas! voilà bien encore un trait détestable de la femme: elle veut toujours se faire passer pour une femme sérieuse.

Il fut quelque temps de là, Ah Q fut mandé chez M. Tchao pour faire une journée de décorticage du riz; après dîner, il s'assit dans la cuisine pour fumer sa longue pipe. Dans une autre maison on l’aurait fait partir sitôt après le repas, mais dans la famille Tchao le dîner était servi de bonne heure. D’habitude, il était défendu d’allumer la lampe le soir, on devait se coucher aussitôt après avoir mangé, mais il y avait quelques exceptions à la règle. Premièrement: lorsque Monsieur le fils aîné désirait étudier, quand il s’était préparé aux examens officiels, et deuxièmement lorsque Ah Q venait décortiquer le riz. En vertu de cette dernière exception, Ah Q était donc dans la cuisine à fumer sa pipe avant de retourner au travail.

Wou Ma, l’unique servante de M. Tchao, la vaisselle terminée, vint s’asseoir à côté de lui sur le banc long, et se mit à bavarder.

— Voilà deux jours que Madame n’a pas mangé parce que Monsieur veut acheter une concubine.

"Femme. . . Wou Ma... cette petite veuve!" pensait Ah Q.

— La belle-fille de la maison accouchera dans le huitième mois.

"Femme. . .", songeait Ah Q.

Il posa sa pipe et se leva. Wou Ma continuait son bavardage.

— La belle-fille de la maison.

— Je veux coucher avec toi! je veux coucher avec toi! Ah Q s’était soudain précipité vers elle et s’agenouilla à ses pieds.

— Il y eut un grand silence.

— Ah Ya! Wou Ma, d’abord clouée sur place par la surprise, se mit soudain à trembler et, poussant un grand cri, se sauva à toutes jambes. Elle était sortie de la cuisine que ses cris retentissaient toujours, bientôt coupés de sanglots.

Ah Q, abasourdi, demeura à genoux devant le mur, puis s’appuyant des deux mains sur le banc long, maintenant vide, il se releva lentement, vaguement conscient d’avoir fait une gaffe. Le cœur en désarroi, il piqua précipitamment sa pipe dans sa ceinture et s’apprêta à retourner décortiquer du riz. Un grand coup s’abattit sur sa tête. Il se retourna brusquement et vit devant lui le Bachelier tenant un gros bambou à la main.

— Une audace pareille! . . . espèce de…

Le gros bambou s’éleva de nouveau dans sa direction. Ah Q porta les mains à sa tête pour se protéger et reçut le coup sur les nœuds de ses doigts, ce qui lui fit très mal. Comme il se sauvait hors de la cuisine, il lui sembla recevoir un autre coup sur le dos.

— Œuf de tortue! [Œuf de tortue — Insulte qui veut dire: "bâtard"], cria le Bachelier en mandarin.

Ah Q arriva en courant dans l’aire à décortiquer, puis il s’immobilisa. Il avait mal aux doigts et repensait à l’injure "œuf de tortue" que les habitants de Weitchouang n’employaient jamais. Seuls les riches qui avaient quelque relation avec les autorités s’en servaient, aussi l’avait-elle effrayé et profondément impressionné. Toute idée de "femme" l’avait abandonne. Puisqu’il avait reçu injures et coups, il lui semblait que l’affaire était réglée, aussi, libéré de toute anxiété, se remit-il à décortiquer le riz. Après avoir travaillé un certain temps, il eut chaud et s’interrompit pour tomber la veste.

Comme il se dévêtait, il entendit une rumeur au-dehors. Ah Q, qui avait toujours été badaud, se dirigea sans hésiter dans la direction du bruit. Cette recherche l’amena jusque dans la cour intérieure de M. Tchao. Bien qu’il fît déjà sombre, on pouvait encore reconnaître la plupart des personnes présentes, entre autres, Mme Tchao — celle qui n’avait pas mangé depuis deux jours —, sa voisine, la Septième belle-sœur de la famille Tseou et deux parents, Tchao Pai-yen et Tchao Se-tchen.

La belle-fille tirait Wou Ma par le bras et la forçait à sortir du quartier des domestiques en lui disant:

— Venez dehors! Ne restez pas à ruminer dans votre chambre!

— Tout le monde sait que vous êtes une femme comme il faut. Surtout, ne cherchez pas à vous suicider! ajouta la Septième belle-sœur de la famille Tseou venant à la rescousse.

Wou Ma ne faisait que pleurer en murmurant des paroles inintelligibles.

Ah Q se dit: "Hei! voilà qui est intéressant! dans quelle vilaine histoire cette petite veuve est-elle allée se fourrer? Il s’approcha de Tchao Se-tchen pour savoir le fin mot de l’histoire, mais au même moment il aperçut le fils aîné de la famille Tchao accourant vers lui, le gros bambou à la main. A cette vue, il comprit soudain que la scène à laquelle il assistait avait quelques vagues rapports avec la volée de tout à l’heure. Il fit demi-tour et partit à toutes jambes, espérant gagner l’aire à décortiquer le riz, mais le bambou du Bachelier lui coupa la retraite. Devant cet obstacle inattendu, il changea de direction et sortit tout naturellement par la porte de service. En peu de temps il arriva au Temple de la Protection des Récoltes et s’assit.

Au bout d’un moment, il se sentit froid et eut la chair de poule, car au printemps les nuits étaient encore très fraîches et peu faites pour rester torse nu. Il se rappela avoir laissé sa veste chez les Tchao, mais redoutant le bambou du Bachelier, il n’osa aller la chercher. C’est alors que le garde-champêtre fit son entrée.

— Ah Q, espèce de con! Comment oses-tu manquer de respect à la bonne de la famille Tchao! C’est une véritable rébellion! Tu m’as fait perdre toute une nuit de sommeil, espèce de con!

Ah Q écouta naturellement sans broncher cette longue semonce. A la fin, parce que l’affaire s’était passée la nuit, Ah Q dut doubler le pourboire du garde-champêtre: quatre cents sapèques; mais, comme il n’avait pas d’argent comptant, il donna son bonnet de feutre en gage. De plus, il accepta les cinq conditions suivantes:

1. Il irait le lendemain présenter ses excuses à la famille Tchao, apportant un paquet d’encens et une paire de cierges rouges d’une livre chacun pour racheter ses méfaits.

2. La famille Tchao inviterait un prêtre taoïste pour conjurer les mauvais esprits, et Ah Q paierait les dépenses de la cérémonie.

3. Ah Q ne passerait plus jamais le seuil de la maison des Tchao.

4. S’il arrivait quoi que ce soit à Wou Ma par la suite, Ah Q en porterait la responsabilité.

5. Ah Q n’irait réclamer aux Tchao ni son salaire ni sa veste.

Naturellement, Ah Q consentit à tout; un seul fait regrettable: il se trouvait à court d’argent. Heureusement, on était déjà au printemps et il pouvait se passer de couverture ouatée; Ah Q mit la sienne en gage et en tira deux mille sapèques, ce qui lui permit de se conformer aux conditions stipulées. Après qu’il eut fait amende honorable en se prosternant le front contre terre, le torse nu, il lui restait encore quelque monnaie. Il ne dégagea pas son bonnet de feutre, mais dépensa tout ce qui lui restait à boire. Pour le moment, la famille Tchao ne brûla ni les cierges ni les bâtonnets d’encens parce qu’ils pouvaient servir à Mme Tchao pour ses dévotions, on les mit de côté. La plus grande partie de la vieille veste de Ah Q fut transformée en couches, pour l’enfant qui naîtrait de la belle-fille au huitième mois, et Wou Ma employa la partie déchirée pour faire des semelles de souliers.

 

Chapitre 5

Le problème du bol de riz

La cérémonie de réparation terminée, Ah Q retourna au Temple de la Protection des Récoltes. Le soleil s’était couché, et peu à peu il eut l’impression qu’il se passait quelque chose de bizarre. Après avoir bien réfléchi, il en arriva à la conclusion que c’était sans doute son torse nu. Il se souvint qu’il possédait encore une vieille veste doublée, s’en couvrit les épaules et se coucha. Quand il rouvrit les yeux, le soleil éclairait déjà le mur de l’ouest. Il s’assit en disant: "espèce de con!…"

Une fois levé, il alla se promener dans les rues et bien qu’il ne ressentît plus la morsure du froid sur son torse, il eut de nouveau cette impression d’étrangeté. On eût dit que ce jour-là, toutes les femmes du village étaient devenues subitement prudes. Dès qu’elles voyaient Ah Q elles rentraient bien vite chez elles. Même la Septième belle-sœur de la famille Tseou qui frisait la cinquantaine se cachait comme les autres; en apercevant Ah Q, elle faisait rentrer sa fille de onze ans à la maison. Ah Q, très étonné, se dit: "Ces créatures veulent prendre des manières de demoiselles; ces garces!

Au bout d’un certain temps, le monde lui parut encore plus bizarre. C’est que premièrement, le marchand de vin lui refusa des crédits. Deuxièmement, le vieux gardien du Temple de la Protection des Récoltes lui dit des choses assez désagréables, comme s’il désirait le voir déménager. Troisièmement, il y avait bien longtemps, il ne savait plus exactement combien de jours, que personne ne l’avait fait travailler. Que le tavernier refuse de lui faire crédit, passe encore; que le vieux gardien cherche à le faire partir, il n’y avait qu’à le laisser ronchonner, mais que personne ne lui donne du travail, voilà qui lui creuserait l’estomac: une belle "connerie" en effet que cette situation-là!

N’y tenant plus, il alla chez ses anciens employeurs pour voir ce qu’il en était, en exceptant toutefois la maison Tchao dont il n’avait plus le droit de passer le seuil. Partout, il reçut un accueil auquel il n’était pas habitué. C’était toujours un homme qui le recevait; d’un air mécontent, il le renvoyait d’un geste de la main, comme on renvoie un mendiant.

— Il n’y a rien pour toi, rien, va-t’en!

Ah Q était de plus en plus étonné; il pensait: ."Ces gens-là avaient toujours besoin d’un coup de main dans le temps, comment se fait-il qu’ils n’aient plus d’ouvrage maintenant? Il doit y avoir quelque chose de louche là-dessous". Renseignements pris, il découvrit que ces familles appelaient le Petit D lorsqu’elles avaient besoin d’aide. Le Petit D en question était un pauvre diable maigre et débile placé plus bas encore que Wang-le-barbu dans l’estime de Ah Q. Qui eût pensé qu’il lui volerait un jour son bol de riz? L’indignation de Ah Q fut encore plus violente que de coutume. Comme il marchait, bouillant de colère, il leva la main bien haut et chanta: Ma main brandit une masse d’acier pour t’écraser [un vers de la Bataille du Dragon et du Tigre, opéra populaire à Chaohsing, ayant pour sujet la bataille de Tchao Kouang-yin, premier empereur de la dynastie des Song, contre un autre général nommé Hou Yentsan].

Quelques jours plus tard, il rencontra le Petit D devant le mur faisant écran érigé face à la porte de la maison des Tsien. "Lorsque deux ennemis se rencontrent, leurs yeux lancent des flammes". Ah Q s’avança et Petit D s’immobilisa.

Ah Q, le regard foudroyant, hurla l’écume aux lèvres: "Animal!"

— Je suis un insecte, es-tu satisfait? demanda le Petit D.

Cette humilité rendit Ah Q plus furieux encore, mais comme il n’avait pas de masse d’acier, il s’élança sur son ennemi pour le saisir par la natte. Petit D, protégeant d’une main la racine de sa natte, essaya de l’autre d’agripper celle de l’assaillant, Si bien que Ah Q dut utiliser sa main libre pour protéger sa propre chevelure. Autrefois, Ah Q n’aurait jamais considéré Petit D comme un adversaire digne de lui, mais la faim de ces derniers temps l’avait rendu aussi faible que ce miséreux, ils étaient maintenant de force égale. Leurs quatre mains tenant leurs deux nattes, ils restèrent dans cette position un long moment, leurs dos courbés se reflétant en un arc bleu sur le mur blanc de la maison Tsien.

— Ça va! ça va! disaient des spectateurs qui voulaient vraisemblablement faire la paix.

— C’est bien! c’est bien! disaient d’autres spectateurs sans qu’on sût s’ils voulaient louer, exciter ou apaiser les antagonistes.

Mais les deux combattants n’écoutaient ni les uns ni les autres; Ah Q faisait trois pas en avant, Petit D on faisait trois en arrière, puis ils s’immobilisaient un instant. Ensuite, Petit D avançait de trois pas, Ah Q reculait de trois, et ils s’arrêtaient de nouveau. Ce manège dura à peu près trente minutes ou peut-être vingt seulement, car à Weitchouang où il n’y a pour ainsi dire pas d’horloge sonnant les heures, il est difficile de fixer la durée avec exactitude. La sueur perlait à leur front, et leurs crânes fumaient, lorsque, tout à coup, Ah Q lâcha prise; au même instant, la main de Petit D se desserra aussi. Ils se redressèrent en même temps, s’écartèrent d’un même mouvement et se frayèrent un passage au milieu de la foule.

— On se retrouvera, espèce de con! dit Ah Q par-dessus son épaule.

— Espèce de con, on se retrouvera! dit Petit D en se retournant.

Ce combat entre "Tigre et Dragon" se termina apparemment sans vainqueur ni vaincu; nous ne savons pas si les spectateurs en furent satisfaits, car ils n’émirent aucun commentaire. Cependant, par la suite, Ah Q demeura sans travail comme par devant.

Un jour qu’il faisait très doux et que la brise avait un avant-goût d’été, Ah Q fut pris de frissons; cette sensation de froid, il la trouvait encore supportable, ce qui le tourmentait surtout, c’était la faim. Il y avait longtemps qu’il n’avait plus ni couverture ouatée, ni bonnet de foutre, ni veste d’été, et il avait fini par vendre sa veste ouatée. Actuellement, il ne lui restait plus que son pantalon, dont il ne pouvait absolument pas se défaire, et une veste doublée toute déchirée, bonne tout au plus à faire des semelles de souliers, mais pour laquelle il n’obtiendrait pas un sou. Depuis longtemps, il nourrissait l’espoir de ramasser une somme d’argent sur la route, mais jusqu’à présent, il n’avait rien trouvé; il avait aussi espéré trouver subitement de l’argent dans sa misérable chambre, mais ses regards effarés avaient beau se porter de tous côtés, la pièce demeurait vide et nue. Alors, il se décida à sortir quêter sa nourriture.

Dans cette "quête", il passa devant le marchand de vin qui lui était familier, devant l’étalage de petits pains à la vapeur qu’il connaissait si bien, mais il les dépassa sans s’arrêter un seul instant et sans en éprouver aucune envie. Ce n’était pas là ce qu’il cherchait; d’ailleurs, que cherchait-il au juste? Lui-même ne le savait pas très bien.

Weitchouang n’était pas un grand village, Ah Q l’eut vite parcouru. Aux alentours il y avait des rizières offrant à perte de vue la tendre verdeur de leurs pousses nouvelles. Les quelques points noirs qui s’y mouvaient étaient les cultivateurs travaillant aux champs. Ah Q, incapable de goûter les scènes champêtres, continua d’avancer; il comprenait que ces champs n’avaient qu’un rapport éloigné avec la nourriture qu’il cherchait. A force de marcher, il arriva au pied du mur du Temple du Paisible Perfectionnement.

Le temple était entouré de rizières, ses murs blanchis à la chaux se dressaient au milieu d’une verdure toute neuve. Par derrière, un petit mur de torchis fermait le jardin potager. Après une seconde d’hésitation, Ah Q inspecta les environs, et ne voyant personne, escalada l’enceinte en s’accrochant à une plante grimpante. Mais le mur s’effritait; de petits moellons de terre tombaient avec un bruit d’éboulis. Les jambes de Ah Q tremblèrent sous lui, et ce n’est qu’en s’accrochant à une branche de mûrier qu’il parvint à sauter dans le potager. Ses plants offraient toute la gamme des verts, mais il n’y avait trace ni de vin ni de pain à l’étuvée, ni de rien de comestible. Au pied du mur de l’ouest, il y avait un bosquet de bambous avec beaucoup de jeunes pousses, malheureusement elles n’étaient pas apprêtées. Les colzas étaient montés en graines, les moutardes sur le point de fleurir, et les choux déjà trop durs.

Ah Q en fut aussi dépité qu’un étudiant qui vient d’échouer à son examen. A pas lents, il arriva à la porte qui menait jusqu’au jardin, et quels ne furent pas son étonnement et sa joie de voir devant lui un carré de navets! Il s’accroupit et se mit en devoir de les arracher. Soudain, une tête très ronde parut dans l’embrasure de la porte et se retira précipitamment; c’était sûrement la petite nonne. Dans le temps, Ah Q n’aurait jamais tenu compte d’une bonzesse, mais il faut parfois revenir sur ses points de vue dans la vie, aussi se dépêcha-t-il d’arracher quatre navets, d'en casser les feuilles et de les fourrer dans sa veste. Une vieille nonne bouddhiste se présenta devant lui:

— Bouddha, protégez-nous! Ah Q, comment oses-tu venir voler des navets dans notre potager! Ah ya . . . c’est un péché! Ah ya. . . Bouddha, protégez-nous!

— Quand m’avez-vous vu venir voler des navets dans votre potager? protesta Ah Q qui se dépêchait de partir tout en la regardant.

— Mais en ce moment! Est-ce que ce ne sont pas là nos navets? répliqua la vieille nonne en désignant du doigt sa veste.

— Ces navets sont à vous? Eh bien, appelez-les, je verrai s’ils vous répondent! Vous…

Sans terminer sa phrase, Ah Q prit ses jambes à son cou, car un gros chien noir arrivait en courant. D’habitude, ce chien gardait la porte d’entrée et nul ne sait pourquoi il vint au potager à ce moment-là. Il poursuivit Ah Q en grondant et allait lui mordre le mollet lorsque, par bonheur, un navet tomba de sa veste. Effrayé, le molosse s’arrêta une seconde, ce qui permit à Ah Q de grimper sur le mûrier, d’enjamber le mur de torchis, et de dégringoler à l’extérieur avec ses navets. Dans le potager, il ne restait que le chien qui aboyait contre le mûrier et la vieille nonne qui disait ses prières.

Craignant qu’elle ne lâchât le chien à ses trousses, Ah Q se dépêcha de prendre ses navets et de s’enfuir. Sur la route, il ramassa quelques cailloux pour le chien, mais ce dernier ne reparut pas. Ah Q se débarrassa alors des petites pierres et croqua ses navets tout en marchant plongé dans ses réflexions. "Ici, je ne trouverai rien, mieux vaut aller à la ville. . .", se disait-il.

Quand il eut achevé son troisième navet, sa décision était prise: il irait à la ville.


Chapitre 6

Grandeur et décadence

Après la mi-automne de cette même année, Ah Q reparut à Weitchouang. En entendant dire qu’il était revenu, tout le monde fut surpris et par un retour d’idées, on se demanda où il avait été si longtemps. Les rares fois où il était allé à la ville auparavant, il l’avait annoncé bien à l’avance avec force enthousiasme, mais la dernière fois, il n’avait pas fait de même, aussi personne n’avait remarqué son départ. Peut-être avait-il prévenu le vieux gardien du Temple de la Protection des Récoltes, mais d’après la coutume du village, il n’y avait que lorsque M. Tchao, M. Tsien, ou le Bachelier allaient à la ville que le fait méritait d’être mentionné. Même le Faux Diable étranger ne méritait pas cet honneur, encore moins Ah Q. . . Aussi le vieux gardien n’avait-il pas propagé la nouvelle, et la société de Weitchouang, faute d’informations, était restée dans l’ignorance.

Le retour de Ah Q fut très différent de ses retours précédents et bien digne de l’étonnement qu’il provoqua. Il faisait presque nuit lorsqu’il parut soudain devant la porte du marchand de vin, l’air à moitié endormi. Il s’approcha du comptoir, mit la main à la ceinture et la ramena pleine de pièces d’argent et de cuivre qu’il jeta sur le comptoir en disant:

—Argent comptant, apportez-moi du vin!

Il portait une veste doublée toute neuve, une grande bourse pendait à sa taille, si lourde que sa ceinture formait une courbe qui descendait très bas, très bas. A Weitchouang, l’usage voulait que quiconque présentant quelque aspect insolite se vit témoigner du respect plutôt que du mépris; aussi, bien qu’en l’occurrence tout le monde reconnût Ah Q, il paraissait si différent du Ah Q à la veste déchirée que le serveur, le patron, les buveurs et les passants prirent aussitôt une attitude exprimant autant le soupçon que le respect. Comme disent les anciens: "Le lettré qui revient après trois jours doit être considéré d’un œil nouveau." Le patron le salua d’abord d’un signe de tête, et lui adressa le premier la parole:

—Tiens, Ah Q, te voilà revenu?

—Oui, me voilà.

—Tu as fait fortune, à ce que le vois! Tu étais. . .

—A la ville!

Dès le lendemain, la nouvelle circulait dans le village. Tout le monde voulait savoir comment cet Ah Q à la bourse pleine et aux vêtements neufs avait fait fortune. Partout on cherchait à recueillir des bribes de renseignements: chez les marchands de vin, dans les maisons de thé et dans les cours des temples; il en résulta un accroissement de déférence envers Ah Q.

D’après les dires de Ah Q, il avait été domestique chez le Vénérable Licencié. Les auditeurs accueillaient cette déclaration par un respectueux silence. Le Licencié s’appelait M. Pai, mais comme il était le seul licencié de la ville, on jugeait inutile de dire son nom; quand on parlait du Licencié, il ne pouvait s’agir que de lui. Il en était ainsi non seulement à Weitchouang, mais aussi à cent lis à la ronde, si bien qu’on finissait par croire que le Licencié était son nom de famille. Servir dans sa maison vous auréolait de dignité. Selon une version postérieure de Ah Q, il aurait refusé de continuer à travailler chez le Licencié parce que son maître était par trop "con". Ceux qui entendirent cela soupirèrent; quitter une place pareille, c’était vraiment dommage, mais ils ne purent se défendre d’un mouvement de joie en pensant qu’au fond Ah Q n’était vraiment pas digne d’une telle situation.

Toujours au dire de Ah Q, s’il était revenu au village, c’était aussi parce qu’il était mécontent des habitants de la ville:

Ils appelaient un banc long, un banc en longueur et ils coupaient fin la ciboule qui sert à accommoder la friture de poisson. De plus, il leur avait dernièrement découvert un nouveau défaut: les citadines ne se balançaient pas gracieusement en marchant. La ville n’en avait pas moins certains points dignes d’admiration. Ainsi, les villageois de Weitchouang, en fait de jeux, ne connaissaient que les trente-deux dominos de bambou, et seul le Faux Diable étranger savait jouer au mah-jong, tandis qu’à la ville, même les gamins des rues excellaient à ce jeu. Pour qui se prend-il ce Faux Diable étranger? Il suffirait de le mettre entre les mains de ces jeunes voyous d’une quinzaine d’années pour qu’il ne soit plus qu’un petit démon devant le roi des enfers. Cette assertion fit rougir tous ceux qui l’entendirent.

—Avez-vous vu une exécution? demanda Ah Q. Ah, c’est beau! on décapitait des révolutionnaires. Ah, c’était beau, que c’était beau! . . . Il hocha la tête et envoya des gouttelettes de salive sur le visage de Tchao Se-tchen qui se trouvait en face de lui. Les auditeurs frissonnaient de peur. Ah Q parcourut l’assistance d’un regard circulaire, puis levant brusquement la main droite, il la laissa retomber sur la nuque de Wang-le-barbu qui l’écoutait, le cou tendu, buvant ses paroles.

—Vlan!

Wang-le-barbu sursauta et rentra son cou dans ses épaules avec la rapidité de l’éclair. Les assistants, la première frayeur passée, se réjouirent fort de cette plaisanterie. A la suite de cet incident, Wang-le-barbu resta plusieurs jours comme étourdi; il n’osait plus approcher de Ah Q et les autres non plus.

A cette époque, Ah Q fut sinon plus considéré que le Vénérable Monsieur Tchao — je n’oserais dire une chose pareille —du moins — et je n’exagère pas — presque aussi respecté que lui.

La renommée de Ah Q se répandit jusque parmi la gent féminine locale. Bien qu’il n’y eût que les Tchao et les Tsien comme grandes familles dans le village et que dans neuf sur dix des autres familles les femmes aient plus de contact avec le monde extérieur, les femmes n’en sont pas moins des femmes, et qu’elles aient parlé de Ah Q est quelque chose qui tient du miracle. Dès que les femmes se rencontraient, elles se disaient:

"La Septième belle-sœur Tseou a acheté une jupe de soie bleue à Ah Q; bien sûr, elle n’était pas neuve, mais elle ne l’a payée que quatre-vingt-dix sous. La mère de Tchao Pai-yen — certaines disent qu’il s’agissait de la mère de Tchao Se-tchen, la chose n’est pas encore éclaircie — a acheté une blouse d’enfant en nansouk rouge, elle était à peine usagée et il la vendait seulement trois colliers de cent grosses sapèques — et il lui a même consenti une diminution de huit pour cent.

Chacune souhaitait voir Ah Q, celles qui avaient besoin d’une jupe de soie, celles qui désiraient une blouse nansouk, toutes voulaient lui en acheter. Loin de chercher à l’éviter, parfois, lorsque Ah Qles avait dépassées, elles couraient derrière lui et l’arrêtaient pour lui demander:

—Ah Q, as-tu encore des jupes de soie? Non? Je voudrais bien aussi une blouse de nansouk, en as-tu?

La nouvelle se propagea des femmes des familles humbles en contact avec l’extérieur aux femmes des familles riches cloîtrées dans leurs appartements. La Septième belle-sœur de la famille Tseou, très contente de son achat, avait apporté sa jupe de soie à Mme Tchao pour quêter une approbation et Mme Tchao en avait parlé à M. Tchao en termes admiratifs. Au dîner, M. Tchao discuta la situation avec Monsieur le Bachelier. Il en vint à conclure qu’il y avait quelque chose de louche au sujet de Ah Q; il leur faudrait veiller plus que jamais à bien fermer les portes et les fenêtres. Cependant, ils ne savaient pas ce qu il lui restait; peut-être avait-t-il encore des marchandises intéressantes qu’ils pourraient acheter. Mme Tchao avait justement envie d’un gilet de fourrure de bonne qualité et bon marché. Le conseil de famille décida donc d’envoyer la Septième belle-sœur Tseou chercher Ah Q et, à cette occasion, on fit une troisième exception au règlement de la maison: par permission spéciale, ce soir-là, on allumerait une lampe.

La lampe avait brûlé beaucoup d’huile que Ah Q n’était pas encore là. Tous les membres de la famille Tchao s’impatientaient, bâillaient et s’en prenaient soit à la légèreté de Ah Q, soit au manque de zèle de la Septième belle-sœur Tseou. Mme Tchao craignait que Ah Q n’osât venir à cause de la défense qui lui avait été faite au printemps, mais M. Tchao assurait qu’il n’y avait pas à s’inquiéter: "Puisque c’est moi qui lui dis de venir!" Il avait raison: La Septième belle-sœur finit par amener Ah Q.

—Il ne faisait que répéter: "Je n’ai plus rien, je n’ai plus rien." Je lui ai dit: "Venez le dire vous-même." Il voulait encore dire J’ai dit. . ." La Septième belle-sœur Tseou, haletante, cherchait à s’expliquer tout en approchant.

—Vénérable Monsieur, dit Ah Q en s’immobilisant en dehors de la porte avec un sourire forcé.

—Ah Q, j’entends dire que tu as fait fortune au dehors, dit M. Tchao en s’avançant. Il inspecta l’arrivant de la tête aux pieds, et poursuivit: Tant mieux, tant mieux! A propos, j’ai appris que tu avais de vieilles affaires. . . Apporte-les-nous donc. C’est simplement parce que je voudrais.

—Je l’ai déjà dit à la Septième belle-sœur Tseou, je n’ai plus rien.

—Plus rien? la voix de M. Tchao prit une intonation désappointée. Comment as-tu fait pour tout vendre si vite?

—C’étaient des affaires à un ami, il n’y en avait pas beaucoup. Les gens en ont acheté.

—Il reste bien encore quelque chose?

Il ne me reste plus qu’une portière.

—Eh bien, viens nous la montrer, se hâta de dire Mme Tchao.

—Dans ce cas, apporte-la demain, ajouta M. Tchao sans grande chaleur. Ah Q, la prochaine fois que tu auras des affaires à vendre, viens d’abord nous les montrer.

—Nos prix ne seront certainement pas plus bas que ceux des autres, ajouta le Bachelier. La femme du Bachelier se hâta de jeter un coup d’œil sur le visage de Ah Q pour voir sa réaction.

—Je voudrais un gilet de fourrure, précisa Mme Tchao.

Ah Q promit tout ce qu’on voulait, mais en le regardant se retirer avec nonchalance, les autres se demandèrent s’il prenait cette affaire à cœur ou non. M Tchao était si désappointé, si mécontent et si inquiet qu’il s’arrêta de bâiller. Le Bachelier, furieux de l’attitude de Ah Q, en vint même à dire qu’il fallait se défier de cet œuf de tortue et qu’on devrait ordonner au garde-champêtre de lui interdire de séjourner à Weitchouang.

M. Tchao jugea la proposition intempestive. Il expliqua que cela pourrait leur attirer la haine de Ah Q, que, de plus, aux voleurs s’applique généralement l’adage: "L’aigle ne cherche pas sa proie sous son nid"; c’était justement parce que Ah Q était de Weitchouang que le pays n’avait rien à craindre de lui. Il n’y avait qu’à rester sur ses gardes la nuit. Le Bachelier approuva hautement cet enseignement paternel; il renonça aussitôt à faire éloigner Ah Q et recommanda à la Septième belle-sœur Tseou de ne parler à personne de ce qu’elle venait d’entendre.

Mais le lendemain la Septième belle-sœur Tseou fit teindre sa jupe en noir et propagea partout les soupçons pesant sur Ah Q sans mentionner cependant que le Bachelier avait eu l’intention de le faire chasser du village. Malgré cette restriction, son bavardage fut fort préjudiciable à Ah Q. La première répercussion fut la visite du garde-champêtre qui lui prit sa portière. Ah Q eut beau protester que Mme Tchao voulait la voir, il ne la lui rendit pas. Bien plus, il lui fixa une somme à payer mensuellement comme "tribut de respect". En second lieu, la considération dont il était l’objet s’altéra brusquement. Les villageois n’osaient pas dire ouvertement du mal de lui, mais ils l’évitaient. Ce n’était plus cette crainte déférente qui les avait gardés à distance respectueuse au temps de son "vlan!", mais la peur de s’attirer des ennuis; il fallait, comme pour les esprits, le respecter, mais s’en tenir le plus loin possible.

Il y eut pourtant un groupe de désœuvrés qui interrogèrent Ah Q pour tirer l’affaire au clair. Ah Q ne cacha rien, il raconta ses expériences avec beaucoup d’orgueil. C’est ainsi qu’on apprit qu’il n’avait qu’un tout petit rôle dans sa troupe de voleurs; il ne savait ni escalader un mur, ni entrer par les trous percés par les autres, il était tout juste bon à se poster en dehors, près de l’ouverture, pour recevoir ce qu’on lui passait. Un soir qu’il venait de recevoir un paquet, et que son chef s’était réintroduit par le trou, des cris retentirent dans la maison. Il se sauva en vitesse, sortit de la ville la nuit même et revint droit à Weitchouang; depuis, il n’osait plus reprendre le métier. Cette histoire eut des effets désastreux pour Ah Q. Les villageois pensaient "qu’il fallait le respecter, mais s’en tenir le plus loin possible", parce qu’ils craignaient sa vengeance; qui se fût douté qu’il n’était qu’un voleur qui n’osait plus voler? En vérité Ah Q ne méritait pas même qu’on eût peur de lui.

 

Chapitre 7

La révolution

Le quatorze de la neuvième lune de la troisième année du règne de Sivaïte — le jour même où Ah Q vendit sa bourse à Tchao Pai-yen — à minuit, au quatrième coup de la troisième veille, une grande barque noire bâchée de nattes de bambou accosta l’embarcadère de la famille Tchao. Cette barque, ayant glissé sans bruit au plus noir de la nuit, était passée tout à fait inaperçue des gens du village plongés dans le sommeil; mais lorsqu’elle repartit, il faisait presque jour, et plusieurs personnes la virent. Après maintes investigations, on finit par apprendre qu’il s’agissait de la barque du Vénérable Licencié!

La visite de cette barque causa un grand désarroi à Weitchouang; il n’était pas midi que chacun avait le cœur battant. La famille Tchao garda la plus grande discrétion quant à la mission de cette embarcation, mais dans la maison de thé et au cabaret on racontait que les révolutionnaires allaient entrer dans la ville et que le Licencié était venu se réfugier au village. La Septième belle-sœur Tseou était la seule à nier ces rumeurs; elle soutenait qu’il ne s’agissait que de quelques misérables malles que le Licencié avait voulu confier à Monsieur Tchao et dont celui-ci avait refusé d’accepter la garde. Le Licencié et Monsieur le Bachelier n’avaient jamais été en bons termes; il n’y avait donc aucune raison pour qu’ils en viennent à "se soutenir dans l’adversité". La Septième belle-sœur Tseou, comme voisine de la famille Tchao, était bien placée pour voir et entendre ce qui s’y passait, il y avait de grandes chances qu’elle eût raison.

Cependant, les rumeurs continuaient d’aller leur train; on disait que le Licencié, s’il n’était pas venu en personne, avait écrit une longue lettre dans laquelle il se disait indirectement apparenté à la famille Tchao. Monsieur Tchao, après avoir tourné et retourné la chose, s’étant dit que cela ne pourrait probablement pas lui faire du tort, avait accepté de prendre en charge les malles, lesquelles se trouvaient maintenant cachées sous le lit de Madame Tchao. Quant aux révolutionnaires, il paraît qu’ils étaient justement entrés dans la ville la nuit même: leurs heaumes et leurs armures étaient de couleur blanche parce qu’ils portaient le deuil de l’empereur Tchongtchen [en Chine le blanc est la couleur du deuil. L’empereur Tchongtchen, dernier empereur des Ming, régna de 1628 à 1644. Après sa chute et sa mort, les Mandchous établirent leur règne en Chine en tant que dynastie des Tsing].

Ah Q avait depuis longtemps entendu parler des révolutionnaires; cette année, il avait même pu voir de ses propres yeux exécuter quelques-uns d’entre eux. Mais il avait pris on ne sait trop où l’idée qu’un révolutionnaire est un rebelle et que toute rébellion ne pourrait que lui causer des ennuis. Aussi avait-il toujours détesté les révolutionnaires et évité de frayer avec eux. Cependant, lorsque, contrairement à toute prévision, il apprit que le Vénérable Licencié, dont la renommée s’étendait à cent lis à la ronde, avait peur d’eux, il en éprouva une sorte de ravissement. L’anxiété montrée par tout le troupeau d’hommes et de femmes de Weitchouang mit un comble à son bonheur.

— Va pour la révolution! pensa-t-il; il faut exterminer cette bande de salauds; ils me dégoûtent, je les déteste! J’ai bien envie, moi aussi, de me joindre aux révolutionnaires!

Depuis quelques temps, Ah Q était assez gêné au point de vue financier, aussi était-il probablement de méchante humeur. De plus, il avait avalé deux bols de vin vers midi, l’estomac vide, ce qui avait tôt fait de l’enivrer. Il marchait plongé dans ses pensées, et soudain il eut l’impression de ne plus toucher terre. On ne sait trop pourquoi il lui sembla tout à coup que le parti révolutionnaire, c’était lui; et tous les habitants du village étaient ses prisonniers. Dans l’excès de sa joie, il se mit à crier très fort:

— Rébellion! Rébellion!

Les villageois le regardèrent avec des yeux effrayés; Ah Q n’avait jamais vu de regards aussi pitoyables; cette vue lui procura une sensation de bien-être comparable à celle qu’on éprouve à boire un verre d’eau glacée en plein été. De plus en plus heureux, il continua sa marche en criant:

— C’est bien! ce que je veux, je le prends. Qui me plaît est à moi!

Boum! Ba da boum!

Je regrette d’avoir tué, dans mon ivresse, mon frère Tcheng!

Je regrette, je n’aurais pas dû. . . Ah! Ah! Ah!

Boum! Ba da boum! Boum boum!

Ma main brandit une masse d’acier pour t’écraser.

Les deux hommes de la famille Tchao se trouvaient justement devant leur porte, discutant de la révolution avec deux parents. Ah Q ne les vit pas, il continua son chemin la tête haute, sans s’arrêter de chanter: "Boum! Ba da boum!"

M. Tchao l’approcha craintivement et l’appelant à voix basse:

— Mon vieux Q.

— Boum boum! continuait Ah Q qui, ne s’étant jamais imaginé que l’on pût ajouter "mon vieux" devant son nom, ne comprit pas qu’il s’agissait de lui: "Boum boum! Ba da boum! Boum boum!"

— Mon vieux Q!

Je regrette, je n’aurais pas dû. .

Le Bachelier ne put faire autrement que de l’appeler par son nom:

—Ah Q!

Ah Q s’arrêta, tourna la tête de leur côté: "Quoi donc?"

— Mon vieux Q . . . maintenant. . . Monsieur Tchao ne savait trop comment continuer. En ce moment, tu dois être en train de faire fortune?

— Faire fortune? Bien sûr! tout ce que je veux est à moi.

— Ah. . . Q, cher frère, avec des amis pauvres comme nous autres, cela n’a pas d’importance. . . , dit Tchao Pai-yen qui, malgré son ton apeuré, semblait vouloir se renseigner sur les agissements des révolutionnaires.

— Des amis pauvres? vous êtes toujours plus riches que moi, répliqua Ah Q en s’en allant.

Les autres en restèrent cloués sur place, silencieux et mécontents. Le père et le fils Tchao rentrèrent chez eux et discutèrent ensemble jusqu’à l’heure d’allumer la lampe. Tchao Pai-yen, une fois rentré chez lui, ôta sa bourse de sa ceinture et la remit à sa femme qui la cacha au fond d’une malle.

Après avoir marché encore un moment dans les nuages, Ah Q rentra au Temple de la Protection des Récoltes, complètement dégrisé. Ce soir-là, le vieux gardien du temple se montra particulièrement aimable; il l’invita à prendre du thé. Ah Q en profita pour lui demander deux galettes et après qu’il les eut mangées, il lui réclama une chandelle de quatre onces qui avait déjà servi et un chandelier. La chandelle allumée, il se coucha seul dans sa petite chambre. Il éprouvait un sentiment tout neuf, une joie ineffable. La lumière de la chandelle dansait comme pour une veillée de Jour de l’an, et ses pensées se mirent à danser aussi.

"Une rébellion? très amusant, . . . arrive une troupe de révolutionnaires en heaume blanc et armure blanche, ils portent des sabres, des masses d’acier, des bombes, des fusils étrangers, des épées acérées à double tranchant, des lances avec des crochets. Ils passent par le Temple de la Protection des Récoltes; ils s’écrient: ‘Ah Q, viens avec nous.’ Et nous partons ensemble. .

"C’est alors que cette clique d’hommes et de femmes du village se rendent ridicules! Ils sont à genoux et ils crient:

‘Ah Q, laisse-nous la vie sauve!’ Plutôt que je les écouterai. Les premiers à mourir seront le Petit D et M. Tchao, puis le Bachelier, puis le Faux Diable étranger, . . . en épargnerai-je quelques-uns? Peut-être Wang-le-barbu; mais non, je ne veux plus de lui non plus.

"Et les biens, . . . j’entre directement et j’ouvre les coffres, il y a des lingots, des pièces d’argent, des blouses de nansouk.

D’abord, faire transporter le lit de Ningpo de la femme du Bachelier dans le Temple de la Protection des Récoltes, puis les chaises et les tables de la famille Tsien . . ou tout aussi bien celles de la famille Tchao. Moi, je ne toucherai à rien, ce sera le Petit D qui fera le déménagement. Il faudra qu’il travaille vite, sinon gare aux gifles! .

"La jeune sœur de Tchao Se-tchen est vraiment laide. La fille de la Septième belle-sœur Tseou, on en reparlera dans quelques années. La femme du Faux Diable étranger, elle accepte de coucher avec un homme sans natte. . . hum. . . ce n’est pas une femme comme il faut. La femme du Bachelier a une cicatrice à la paupière . . . Il y a très longtemps que je n’ai pas revu Wou Ma. Je ne sais pas où elle est . . . dommage que ses pieds soient si grands."

Ah Q n’était pas arrivé à une décision qu’il ronflait déjà. La chandelle de quatre onces s’était raccourcie presque d’un demi pouce et la flamme rouge éclairait sa bouche entrouverte.

— Oh, oh! s’écria-t-il soudain en levant la tête pour inspecter les alentours d’un regard égaré, mais ses yeux s’étaient à peine posés sur la chandelle qu’il retombait endormi.

Le lendemain, il se leva très tard. Dans la rue, tout était comme à l’ordinaire. Naturellement il avait faim, mais il eut beau se torturer l’esprit, aucune solution ne se présentait. Pourtant, à un moment, il fut sans doute pris d’une idée subite, car, en marchant sans hâte, avec intention ou non, il arriva au Temple du Paisible Perfectionnement.

Avec ses murs blancs et sa porte noire, le temple était aussi calme qu’au printemps. Il réfléchit un instant et alla frapper à la porte. A l’intérieur, un chien se mit à aboyer. Il ramassa précipitamment quelques morceaux de brique et se remit à frapper plus fort. La porte était passablement grêlée lorsque enfin il entendit qu’on venait lui ouvrir.

Serrant ses bouts de briques, les jambes bien écartées, Ah Q se mit rapidement en position pour attaquer le chien noir. Mais la porte du temple ne fit que s’entrebâiller, aucun chien ne s’élança à l’extérieur, et par la fente il aperçut la vieille nonne.

— Qu’est-ce que vous voulez encore? demanda-t-elle avec un tressaillement de frayeur.

Ah Q bredouilla une vague réponse:

— C’est la révolution, vous ne le savez pas?

— La révolution, la révolution, nous avons déjà eu une révolution. . . Qu’est-ce que vous voulez encore faire comme révolution? gémit la vieille les yeux rouges d’avoir pleuré.

— Comment? Ah Q n’en croyait pas ses oreilles.

— Vous ne savez donc pas qu’ils sont passés faire la révolution ici?

— Qui? Ah Q était de plus en plus étonné.

— Le Bachelier et le Faux Diable étranger!

La nouvelle était tellement inattendue que Ah Q resta cloué de surprise, et la vieille nonne en profita pour refermer prestement la porte. Lorsque Ah Q se remit à la secouer, elle demeura inébranlable et il eut beau frapper, personne ne lui répondit.

Cela s’était passé dans la matinée. Le Bachelier, qui était toujours au courant des nouvelles, avait appris que les révolutionnaires étaient entrés dans la ville la nuit précédente. Il avait aussitôt roulé sa natte sur son crâne, et de bon matin, était allé rendre visite au Faux Diable étranger de la famille Tsien avec lequel il avait toujours été en mauvais termes. C’était un temps de renouveau général, aussi leur entretien fut-il très cordial, ils se découvrirent les mêmes points de vue, les mêmes sentiments et décidèrent de faire la révolution ensemble, en camarades.

Après avoir longuement réfléchi, ils se rappelèrent qu’il y avait au Temple du Paisible Perfectionnement une tablette de bois décorée d’un dragon, portant l’inscription suivante: "Vive l’Empereur, dix mille et dix millions d’années." Il fallait bien vite faire disparaître cela, aussi partirent-ils sur-le-champ faire la révolution au temple. La vieille nonne voulut s’interposer et dit quelques paroles à cet effet; ils la prirent pour le gouvernement mandchou et lui envoyèrent force chiquenaudes et quelques coups de canne sur la tête. Après leur départ, elle reprit son sang-froid et vint examiner les dégâts. Comme il fallait s’y attendre, la tablette au dragon gisait à terre, brisée, mais de plus, un encensoir de l’époque Siuanteh [des encensoirs de bronze très décoratifs ont été exécutés pendant la période Siuanteh (1426-1435) de la dynastie des Ming], placé devant la déesse Kouanyin, avait disparu.

Ah Q n’apprit cela que plus tard. Il regretta amèrement d’avoir dormi et il en voulut beaucoup au Bachelier et au Faux Diable étranger de n’être pas venus l’appeler. Puis il revint sur son jugement: Peut-être ne savaient-ils pas, se dit-il, que j’étais passé du côté de la révolution.


Chapitre 8

Défense de faire la révolution

L’inquiétude des habitants de Weitchouang fondait peu à peu. D’après les nouvelles, l’entrée des révolutionnaires dans la ville n’avait pas été suivie de grands changements. Le sous-préfet était encore le plus haut fonctionnaire de l’endroit, seul le titre qu’il portait avait changé; le Licencié avait aussi quelque poste officiel — mais les villageois n’arrivaient pas à retenir ces nouveaux noms; quant à la troupe, elle était toujours commandée par le même vieux capitaine. La seule cause d’alarme était que de mauvais révolutionnaires s’étaient mêlés aux bons, et qu’ils semaient du désordre: dès le lendemain de leur arrivée, ils s’étaient mis à couper la natte des hommes. On racontait que le batelier Sept livres, du village voisin, était tombé dans leurs mains et que sa tête sans natte n’avait plus apparence humaine. Mais enfin, ce n’était pas encore le règne de la terreur, car les habitants de Weitchouang n’allaient pas souvent à la ville, et ceux qui avaient pensé s’y rendre changèrent immédiatement de plan pour éviter le danger. Ah Q avait justement l’intention d’aller à la ville pour voir ses vieux amis, mais en entendant qu’on y coupait les nattes, il laissa tomber son projet.

Pourtant, il serait injuste de dire que Weitchouang n’avait pas eu de réformes. Dans les jours qui suivirent, le nombre de ceux qui roulèrent leur natte sur la tête ne fit qu’augmenter. Nous l’avons déjà dit, le premier à se coiffer ainsi avait été le Bachelier; il fut imité par Tchao Se-tchen et Tchao Pai-yen, puis par Ah Q. En été, rouler sa natte sur le sommet du crâne ou en faire un chignon n’aurait rien eu d’étonnant, mais l’automne était déjà avancé, aussi pratiquer une mode d’été en automne demandait un grand courage de la part des hommes aux nattes roulées, et nous ne pouvons pas dire que cela n’avait aucun rapport avec la révolution.

Lorsque Tchao Se-tchen se promena avec la nuque toute découverte, les gens crièrent très fort: "Oh! voilà un révolutionnaire!"

Ces cris remplirent Ah Q d’envie. Il connaissait depuis longtemps la grande nouvelle du nouveau genre de coiffure du Bachelier, mais il n’avait jamais pensé qu’il pût l’imiter. Ce n’est qu’en voyant Tchao Se-tchen ainsi coiffé que cette idée lui vint, et il décida de la mettre aussitôt à exécution. A l’aide d’une baguette de bambou, il tordit sa natte sur le haut de sa tête, puis hésita longuement; finalement, s’armant de courage, il sortit.

Dans la rue, tout le monde le regarda, mais personne ne dit rien. Ah Q en fut d’abord vexé, puis très fâché. Il se mettait facilement en colère depuis quelque temps. Au fond, sa vie n’était pas plus difficile qu’avant la révolution: on lui témoignait des égards, les boutiquiers ne lui demandaient pas de payer comptant, malgré cela Ah Q se sentait frustré: du moment que la révolution avait eu lieu, sa situation aurait dû être bien meilleure que cela! Une fois, il rencontra Petit D et cela le mit dans une rage folle.

Petit D avait aussi fait un chignon de sa natte et lui aussi se servait d’une baguette de bambou. Ah Q ne l’aurait lamais cru capable d’une telle audace! Ah non, il ne permettrait pas une chose pareille! Pour qui Petit D se prenait-il? Ah Q avait furieusement envie de l’empoigner, de lui casser sa baguette de bambou, de lui descendre sa natte et de lui donner des gifles pour le punir d’avoir oublié son horoscope et d’oser jouer au révolutionnaire! En fin de compte, il préféra lui faire grâce et se contenta de le foudroyer du regard en crachant par terre: "Peuh!"

Le seul à se rendre à la ville ces jours-là était le Faux Diable étranger. Le Bachelier Tchao aurait bien voulu profiter du prétexte des malles mises en dépôt chez lui pour rendre visite au Licencié, mais le danger que courait sa natte l’obligea à renoncer à ce projet. Il écrivit une lettre cérémonieuse qu’il chargea le Faux Diable étranger de porter à la ville; de plus, il lui demanda de le présenter au Parti de la Liberté, auquel il désirait adhérer. Lorsque le Faux Diable étranger revint, il demanda quatre piastres au Bachelier et lui remit en échange une médaille d’argent en forme de pêche. Les habitants du village, à voir cette pêche que le Bachelier portait sur la poitrine, furent frappés de respect. Ils se racontaient que c’était l’insigne du Parti de l’huile de kaki [le Parti de la Liberté était appelé en chinois Tse Yeou Tang--ziyoudang en pinyin. Les villageois, ne comprenant pas ce que signifie "tse yeou" (liberté), déformèrent le nom du Parti en "che yeou--shiyou en pinyin" qui signifie huile de kaki] dont les membres avaient un rang équivalent aux hanlin [le plus haut degré littéraire sous la dynastie des Tsing (1644-1911)] du temps de l’Empereur. M. Tchao en fut couvert de gloire et son prestige s’en accrut soudainement, beaucoup plus que lorsque son fils avait été reçu bachelier; il en conçut de l’orgueil et, quand il revit Ah Q, il lui témoigna un certain mépris.

Ah Q ne décolérait pas; il sentait que personne ne faisait attention à lui. Lorsqu’il entendit raconter l’histoire de la pêche en argent, il comprit immédiatement la cause de cet isolement. Quand on veut être révolutionnaire, dire qu’on est passé du côté de la révolution ne suffit pas, et rouler sa natte sur sa tête non plus, la chose la plus importante est d’entrer en contact avec le Parti révolutionnaire. Or, jusqu’à présent, il n’avait connu que deux membres du parti. Il y avait beau temps que celui de la ville avait été décapité: "Vlan!" Actuellement, il ne restait donc que le Faux Diable étranger, il fallait bien vite aller le trouver pour s’entendre avec lui: il n’y avait pas d’autre moyen.

La porte de la maison des Tsien se trouvait justement ouverte; Ah Q, qui ne se sentait pas très brave, entra timidement. Il eut alors un sursaut de frayeur: Le Faux Diable étranger était là, debout au milieu de la cour, vêtu d’un costume entièrement noir, probablement de coupe étrangère, une pêche d’argent attachée aussi sur sa poitrine et tenant à la main la canne avec laquelle Ah Q avait déjà fait connaissance. Il avait défait sa natte qui atteignait maintenant un pied de long, ses cheveux flottaient sur ses épaules et son aspect hirsute lui donnait un air de ressemblance avec le génie Lieou-Hai [ Lieou Hai, un génie du folklore chinois, toujours représenté sous l’aspect d’un adolescent, les cheveux tombant sur les épaules]. En face de lui, Tchao Pai-yen et trois autres désœuvrés se tenaient au garde-à-vous pour l’écouter pérorer.

Ah Q s’approcha sur la pointe des pieds et vint se placer derrière Tchao Pai-yen en pensant qu’il devrait dire bonjour, mais comment saluer cet homme: naturellement il ne pouvait l’appeler "Faux Diable étranger", l’appeler "étranger" ne convenait pas très bien, "révolutionnaire" non plus; peut-être devrait-il se contenter de l’appeler "Monsieur l’Étranger". .

"Monsieur l’Étranger" n’avait pas aperçu l’arrivant; emporté par son éloquence, il parlait, les yeux au ciel:

— Je suis vif de nature, aussi chaque fois que nous nous rencontrions, je lui disais: "Frère Hong, entrons donc en action!"

Mais à chaque fois il me répondait: "No!" — c’est un mot étranger que vous ne comprenez pas —‘ autrement, il y a longtemps que la cause serait gagnée. Il était très prudent dans ce qu’il faisait. A de nombreuses reprises, il m’invita à aller dans le Houpei. Mais je n’ai jamais accepté. Qui d’autre voudrait travailler dans une petite localité comme la nôtre?"

"Hum . . . eh. Ah Q qui n’attendait que cette pause prit son courage à deux mains et essaya de parler, mass sans qu’il sut pourquoi, il ne l’appela pas "Monsieur l’Étranger".

Les quatre auditeurs sursautèrent et se retournèrent pour le dévisager; Monsieur l’Étranger s’aperçut alors de sa présence.

—Comment?

—Je…

—Va-t’en!

— Je voudrais me join...

—Hors d’ici! Monsieur l’Étranger levait sa canne en forme de bâton de cérémonie de deuil filial. Tchao Pai-yen et les autres se mirent à crier:

—Monsieur te dit: "Hors d’ici!" pourquoi n’obéis-tu pas?

Ah Q, protégeant sa tête des deux mains, s’élança dans la rue sans savoir ce qu’il faisait. Monsieur l’Étranger ne le poursuivit pas. Après une soixantaine de pas au galop, il ralentit l’allure et son cœur fut envahi de tristesse. Monsieur l’Étranger ne lui permettait pas de faire la révolution, il ne lui restait plus d’issue. Jamais plus il ne pourrait espérer voir des hommes à heaume blanc et armure blanche venir l’appeler; ses ambitions, ses aspirations, ses espoirs, son avenir, tout avait été anéanti d’un seul coup. L’idée que sa défaite se saurait et que des êtres comme Petit D ou Wang-le-barbu le tourneraient en dérision n’entrait qu’en deuxième ligne de compte.

Il lui semblait n’avoir jamais été aussi déprimé. Même le fait de lever sa natte en chignon lui paraissait sans intérêt. Il dédaigna cette coiffure, et pour se venger, il songea à descendre sa natte immédiatement; cependant, il n’en fit rien. Il se promena jusqu’à la nuit, avala deux bols de vin achetés à crédit, et retrouva graduellement sa bonne humeur. Il voyait en imagination des fragments d’images de heaumes blancs et d’armures blanches.

Une nuit, après avoir traîné comme d’habitude, il s’en retournait au Temple de la Protection des Récoltes après la fermeture du cabaret, lorsqu’il entendit une grande détonation:

"Bang! Boum!"

Ce bruit insolite ne provenait certainement pas d’un pétard. Ah Q, par nature, aimait les situations excitantes. Il aimait se mêler des affaires d’autrui, aussi s’enfonça-t-il dans l’obscurité pour aller aux renseignements. Il lui sembla entendre un bruit de pas, et comme il était aux écoutes, quelqu’un venant d’en face arriva en courant dans sa direction. Ah Q fit aussitôt volte-face et courut derrière lui. L’homme prit un tournant, Ah Q le suivit. Le tournant passé, l’homme s’arrêta; Ah Q fit de même et jeta un regard en arrière pour s’assurer que personne ne les poursuivait. Il regarda alors le fuyard et reconnut Petit D. Ah Q sentit la moutarde lui monter au nez.

— Qu’est-ce qui se passe?

— Tchao . . . on vole la famille Tchao, répondit Petit D tout haletant.

Le cœur de Ah Q se mit à battre violemment. Le renseignement donné, Petit D partit en courant. Ah Q se remit à courir aussi, mais en s’arrêtant de temps en temps. Parce qu’il avait été dans le métier, il se sentait remarquablement courageux. Aussi quitta-t-il avec précaution l’angle de la rue où il s’abritait. Il écouta attentivement et il lui sembla entendre des cris; il regardait de tous ses yeux et il lui sembla voir beaucoup d’hommes coiffés d’un heaume blanc et vêtus d’une armure blanche. Ils transportaient sans interruption des malles, des meubles, le lit de Ningpo de la femme du Bachelier . . . mais tout cela était assez confus. Ah Q aurait voulu s’approcher, mais ses pieds restèrent enracinés au sol.

C’était une nuit sans lune, Weitchouang plongé dans les ténèbres était silencieux et paisible comme au temps de l’empereur Fou Hsi [un des premiers souverains légendaires de la Chine]. Ah Q resta à regarder jusqu’à en être fatigué. C’était toujours le même mouvement de va-et-vient. On sortait des meubles, des malles, le lit de la femme du Bachelier.

A la fin, il finit par douter de ses yeux. Comme il avait décidé de ne pas s’approcher davantage, il rentra au Temple de la Protection des Récoltes.

Dans le temple, il faisait encore plus noir que dehors. Il ferma le grand portail, entra à tâtons dans sa chambre et s’allongea. Ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il parvint à reprendre ses esprits. Il réfléchit alors à sa situation: "Les hommes à heaume blanc et armure blanche sont réellement venus, mais ils ne m’ont pas appelé. Ils ont emporté beaucoup de belles choses et moi je n’aurai rien. Tout ça, c’est la faute de ce détestable Faux Diable étranger. Il n’a pas voulu me permettre de faire la révolution. Autrement, comment ce ferait-il que je n’ai pas part au butin!" Plus Ah Q y pensait, plus sa colère montait. A la fin, il se laissa submerger par la haine, et, hochant méchamment la tête, il dit: "Pas de rébellion pour moi? il n’y en a donc que pour toi? Espèce de con, de Faux Diable étranger. . . Parfait, révolte-toi! C’est un crime que l’on paie de sa tête! Je vais te dénoncer, et te verrai mener à la ville pour être décapité. . . Toute ta famille sera décapitée avec toi. . . Vlan! vlan!"

 

Chapitre 9

La grande finale

Le vol dont fut victime la famille Tchao causa chez la plupart des habitants de Weitchouang beaucoup de joie et une certaine frayeur; Ah Q aussi partageait ces sentiments. Or, quatre jours plus tard, au milieu de la nuit, Ah Q fut subitement arrêté et amené à la ville. Par une nuit d’encre, une escouade de soldats, une de miliciens, une de gendarmes et cinq policiers arrivèrent furtivement au village. Profitant de l’obscurité, ils cernèrent le Temple de la Protection des Récoltes et placèrent une mitrailleuse juste en face de la porte d’entrée, mais Ah Q ne s’élança pas dehors. L’attente fut longue; rien ne bougeait. Finalement, le capitaine s’impatienta; il offrit une prime de vingt mille sapèques à ceux qui se risqueraient dans le temple pour en ouvrir le portail. Deux miliciens courageux escaladèrent le mur et grâce à l’action combinée de l’intérieur et de l’extérieur, toutes les escouades se précipitèrent dans le temple d’un seul mouvement, empoignèrent Ah Q et l’entraînèrent; le malheureux ne se réveilla qu’une fois arrivé près de la mitrailleuse dressée dans la rue.

Il était midi lorsqu’ils arrivèrent à la ville. Le prisonnier fut mené à la maison du gouvernement local, dont les bâtiments étaient fort délabrés. Après lui avoir fait faire cinq ou six détours à travers différentes cours, on le poussa dans une petite pièce. A peine avait-il trébuché sur le seuil, que la porte faite de barreaux de bois se refermait sur ses talons. Des trois autres côtés, il y avait des murs sans fenêtres; une inspection plus attentive lui révéla qu’il y avait deux hommes dans un coin.

Bien qu’un peu effrayé. Ah Q ne se sentait pas trop déprimé, car sa chambre à coucher dans le temple n’était pas plus confortable que cette cellule. Les deux hommes semblaient être des villageois comme lui, et bientôt ils se mirent à bavarder avec lui. L’un dit que le Licencié lui réclamait les fermages de son grand-père. L’autre dit qu’il ne savait pas pourquoi il était là.

Quand ils demandèrent à Ah Q la cause de son arrestation, il répondit sans hésiter:

— Parce que je voulais faire une rébellion!

Dans l’après-midi, on le tira de derrière ses barreaux pour le mener dans une grande salle où un vieillard à la tête rasée était assis à la place d’honneur. Ah Q pensa d’abord qu’il s’agissait d’un bonze, mais il y avait une rangée de soldats alignés au bas de l’estrade et des deux côtés une dizaine de personnages en robe longue. Les uns avaient des cheveux coupés ras comme le vieillard, les autres des cheveux longs d’un pied flottant sur le dos comme le Faux Diable étranger. Ils avaient tous une expression brutale et regardaient Ah Q avec colère. Ah Q comprit que le vieillard occupait sûrement quelque poste important; aussitôt ses genoux se plièrent d’eux-mêmes sous son corps et il se prosterna.

—Restez debout pour parler! Pas à genoux! crièrent en chœur les personnages à robe longue.

Bien que Ah Q parut comprendre ces paroles, il ne parvint pas à se redresser; son corps se ployait malgré lui, il s’accroupit et finalement se remit sur ses genoux.

— Quelle mentalité d’esclave! dirent avec mépris les hommes à longue robe, et pourtant ils ne lui intimèrent plus l’ordre de se relever.

— Avoue toute la vérité, cela t’évitera bien des souffrances. Il y a longtemps que je connais toute ton histoire. Une fois que tu auras tout avoué, tu seras remis en liberté. Le vieillard à tête rasée parlait d’une voix calme et claire, le regard fixé sur Ah Q.

—Avoue, répétèrent les hommes à longue robe d’une voix forte.

—Je voulais venir. . . pour. . . Ah Q, après avoir confusément réfléchi, se mit à parler en phrases hachées.

—Dans ce cas, pourquoi n’es-tu pas venu? demanda avec douceur le vieillard.

—Le Faux Diable étranger ne me l’a pas permis!

—C’est absurde! d’ailleurs, il est trop tard pour parler ainsi maintenant. Où sont ceux de ta bande actuellement?

—Comment?

—Ceux qui ont pillé la famille Tchao!

— Ils ne sont pas venus m’appeler, ils ont tout emporté pour eux; d’en parler, Ah Q se sentit de nouveau tout indigné.

—Où sont-ils allés? dis-le et tu es libre. Le vieillard était de plus en plus doux.

—Je ne sais pas, ils ne sont pas venus m'appeler. .

Le vieillard fit un signe des yeux et Ah Q fut ramené derrière ses barreaux. La deuxième fois qu’il en sortit, ce fut au cours de la matinée du lendemain.

Dans la grande salle, tout était disposé comme la veille: le vieillard à tête rasée siégeait sur son estrade et Ah Q s’agenouilla de nouveau.

Le vieillard lui demanda avec douceur:

— As-tu quelque chose à ajouter?

Ah Q réfléchit, ne trouva rien à dire et répondit:

—Non, rien.

Alors un homme à longue robe apporta un pinceau et une feuille de papier et lui mit le pinceau dans la main. Ah Q éprouva une telle frayeur que son âme faillit s’échapper de son corps, car c’était la première fois que ses doigts entraient en contact avec un pinceau. Il se demandait comment le tenir, mais l’homme lui indiquait déjà l’endroit où il devait signer.

—Je . . . je . . . ne sais pas écrire . . . , expliqua Ah Q honteux et désemparé, serrant le pinceau dans sa paume.

—Eh bien, nous allons te faciliter les choses, fais un cercle!

Ah Q voulut obéir, mais sa main tremblait, alors l’homme étala le papier par terre. Ah Q se mit à quatre pattes et concentra toute sa force dans l’exécution du dessin. Il avait peur que les autres ne se moquent de lui, aussi résolut-il de dessiner un cercle bien rond; mais ce maudit pinceau pesait lourd dans sa main et refusait de lui obéir; comme Ah Q était sur le point de fermer la circonférence, le pinceau fit un écart, et le rond prit la forme d’une graine de melon.

Ah Q se sentit humilié d’avoir dessiné un cercle qui n’était pas rond, mais l’homme n’y prit pas garde; il lui enleva le pinceau et le papier et toute une troupe d’individus le reconduisirent pour la troisième fois dans sa cellule.

Derrière ses barreaux, il ne se sentit pas autrement troublé. Il trouvait assez naturel qu’au cours de sa vie un homme dût parfois être enfermé dans une prison d’où on le tire de temps en temps pour lui faire dessiner des cercles sur une feuille de papier. Cependant, que le cercle fût mal dessiné, voilà qui ferait tache sur son "état civil". Mais bientôt il se consola. "Celui qui dessine un cercle rond n’est que mon petit-fils" pensa-t-il. Il s’endormit très rapidement.

Par contre, le Licencié ne put fermer l’œil de la nuit, parce qu’il s’était querellé avec le capitaine. Le Licencié voulait à tout prix retrouver les objets volés, mais le capitaine voulait avant tout faire un exemple public. Ces derniers temps, le capitaine traitait le Licencié d’une manière fort cavalière. Il frappait sur la table et les bancs en lui parlant:

— Le châtiment d’un seul peut en subjuguer cent! Pensez qu’il n’y a pas vingt jours que j’appartiens au parti révolutionnaire et nous avons eu déjà une dizaine de cas de vols. Et pas une fois nous n’avons découvert les coupables; pour moi, quelle perte de face! Enfin, nous arrêtons un voleur, et voilà que vous venez me faire des ennuis avec vos radotages. Non, ça ne va pas! Cette affaire me regarde!

Le Licencié, très gêné par cette apostrophe, avait voulu maintenir ses réclamations en déclarant que, si l’on ne prenait pas des mesures pour retrouver les objets volés, il donnerait immédiatement sa démission et n’aiderait plus l’administration civile. Le capitaine avait répondu: "Comme vous voudrez!"

Et voilà pourquoi le Licencié ne dormit pas de la nuit, mais, fort heureusement, le lendemain il ne donna pas sa démission.

Dans la matinée qui suivit la nuit blanche du Licencié, Ah Q fut tiré de sa prison encore une fois. On l’amena à la grande salle; le vieillard à tête rasée siégeait comme d’habitude sur son estrade, et comme d’habitude Ah Q plia les genoux devant lui.

Très doucement le vieillard demanda:

— Avez-vous encore quelques déclarations à faire?

Ah Q réfléchit, ne trouva rien et répondit:

— Non, rien.

De nombreux hommes, les uns en robe longue, les autres en blouse courte, s’affairèrent à lui enfiler un gilet de cotonnade blanche sur lequel étaient écrits des caractères noirs. Ah Q était mécontent et malheureux, car ce vêtement ressemblait à une tunique de deuil, et les vêtements de deuil portent malheur.

En même temps on lui attacha les mains derrière le dos, puis on l’entraîna hors de la maison du gouvernement local.

On fit monter Ah Q sur une charrette sans bâche et quelques-uns des hommes en blouse s’assirent à ses côtés. La voiture se mit en marche; elle était précédée d’un détachement de soldats et de miliciens portant le fusil à l’épaule. Des deux côtés, une foule de spectateurs regardaient le défilé, la bouche ouverte. Ce qu’il y avait derrière, Ah Q ne put le voir. Il eut soudain un brusque pressentiment: est-ce qu’on allait lui couper la tête? Il fut pris de frayeur, tout devint noir devant ses yeux et ses oreilles se mirent à bourdonner comme s’il allait s’évanouir; pourtant il ne perdit pas connaissance. Par moments, il était très effrayé, mais le resté du temps il se sentait très calme. Il se disait que, dans la vie, il était assez naturel que les gens parfois aient la tête coupée.

Il reconnaissait les rues et s’étonnait: Pourquoi ne se rendait-on pas au terrain d’exécution? Il ne savait pas qu’on le promenait pour servir d’exemple public. L’aurait-il su que cela n’aurait d’ailleurs pas changé grand-chose à ses sentiments; il se serait dit que, dans la vie, il est assez naturel qu’on soit parfois promené dans les rues pour servir d’exemple public.

Soudain, il comprit qu’on faisait un détour avant de gagner le terrain d’exécution. Sûrement cela voulait dire qu’on allait lui couper la tête: "Vlan!" Dans son désarroi, il regardait à droite et à gauche, et dans la foule fourmillante qui le suivait il aperçut par hasard Wou Ma, debout au bord de la route. Voilà donc pourquoi il y avait si longtemps qu’il ne l’avait vue: elle s’était placée à la ville! Ah Q eut subitement honte de son manque d’énergie: il n’avait pas même chanté un couplet ‘d’opéra! Ses pensées se mirent à tourbillonner dans son cerveau. La jeune veuve sur le tombeau de son marimanquait de grandeur. Le couplet Je regrette, je n’aurais pas dû . . . de la Bataille du Dragon et du Tigre était trop quelconque. Décidément, il chanterait: Ma main brandit une masse d’acier pour t’écraser. Il voulut lever les bras en l’air pour entonner son couplet, mais il se souvint qu’il avait les mains attachées et renonça à Ma main brandit.

"Dans vingt ans, je serai un autre. . [‘Dans vingt ans, je serai un autre jeune gaillard", phrase que les criminels prononçaient souvent avant leur exécution, pour montrer leur mépris de la mort]. Au milieu du tumulte de ses pensées, Ah Q retrouva cette demi-phrase qu’il avait apprise tout seul et qu’il n’avait jamais prononcée.

— Bravo! cria la foule, et son hurlement était semblable à celui du loup et du chacal.

La charrette continuait d’avancer. Ah Q, au milieu des acclamations, roulait des yeux du côté de Wou Ma, mais il semblait qu’elle ne l’avait pas même aperçu; elle était hypnotisée par les fusils des soldats.

Alors, Ah Q reporta ses regards sur la foule qui l’acclamait.

En un instant, mille pensées se mirent à tourbillonner dans sa tête. Quatre ans auparavant, il avait rencontré un loup affamé au pied de la montagne. Ce loup qui voulait le dévorer l’avait suivi, mais sans jamais se rapprocher, laissant toujours la même distance entre eux. Il avait failli en mourir de frayeur. Par bonheur, il tenait à la main un couperet à bois et cela lui avait donné assez de courage pour arriver jusqu’à Weitchouang. Il n’avait jamais oublié ces yeux de loup, féroces et lâches, qui brillaient comme des feux follets; on eût dit qu’ils transperçaient sa chair à distance. Cette fois-ci, il voyait des yeux encore plus terribles, des yeux comme il n’en avait jamais vu auparavant: des yeux atones et aigus à la fois qui avaient dévoré ses paroles et qui maintenant voulaient dévorer quelque chose au-delà de sa chair. Ces yeux-là le suivaient sans arrêt, toujours à égale distance.

Tous ces yeux semblaient s’être réunis, ils étaient en train de dévorer son âme.

"Au secours!"

Ah Q n’eut pas le temps de crier ces mots; tout devint noir devant ses yeux, il entendit une détonation, et eut l’impression que son corps s’éparpillait comme de la poussière.

Cette affaire eut des répercussions. Le plus touché fut le Licencié; tous les membres de sa famille se lamentèrent à grands cris parce que les objets volés ne seraient jamais récupérés. La deuxième famille en pleurs fut celle de M. Tchao: se rendant à la ville pour porter plainte, le Bachelier avait sa natte coupée par de mauvais révolutionnaires et, de plus, il avait dû donner un pot-de-vin de vingt mille en espèces pour atteindre le magistrat. A partir de ce jour-là, les Tchao se donnèrent des airs de survivants d’une dynastie déchue.

Quant à l’opinion publique, elle fut unanime à reconnaître Ah Q coupable, car, disaient les habitants de Weitchouang, puisqu’il a été fusillé, c’est la preuve qu’il était un mauvais élément; s’il n’avait pas été mauvais, pourquoi l’aurait-on fusillé? A la ville, l’opinion décréta que passer quelqu’un par les armes était bien moins spectaculaire qu’une décapitation. La plupart des citadins étaient mécontents. Et quel condamné ridicule! On l’avait promené si longtemps dans les rues, et il n’avait pas chanté le moindre couplet d’opéra. C’était bien la peine de s’être dérangé pour le suivre!

Décembre 1921

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