Les émeutes au Québec

Conféren
ce du 20 mars 2019
L'histoire des émeutes au Québec : De la conscription au Printemps érable. 
Compte rendu d'Yves Keller.

Conférence donnée le 20 mars 2019, à la Société d’histoire par Monsieur Gilles Laporte, historien spécialiste du XIXe siècle québécois qui depuis 25 ans, enseigne l'histoire du Québec à l'UQAM et au cégep du Vieux Montréal. Il est l'auteur de Molson et le Québec (2009) et co-auteur de Fondements historiques du Québec contemporain,  Prix du ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie pour le meilleur manuel de niveau collégial en 2014. Monsieur Laporte a tenu son public en haleine du début à la fin de la conférence avec son exposé dynamique et vivant.


Le Québec ne semble pas aujourd’hui avoir une tradition révolutionnaire très soutenue. La crise étudiante de 2012 a cependant rappelé les racines profondes de la contestation populaire qui semble chaque fois présenter les mêmes caractéristiques : méfiance envers les élites, attachement à sa communauté locale et opposition à l’État. Le conférencier a proposé de retracer l’origine des principales explosions de colère populaire dans l’histoire du Québec, d’en décrire le déroulement et d’en établir les traits communs, depuis les manifestations de la société rurale jusqu’au « Printemps érable » en passant par la crise d’Octobre 1970, l’émeute du Forum de 1955 ou les émeutes à Saint-Léonard en 1969. Cela nous amène à nous poser la question : « Y a-t-il une manière québécoise de se révolter? » 

Un Québec pacifique ? 

Monsieur Laporte pose d’entrée de jeu la question, à partir de deux œuvres d’Henri Julien : Comment le porteur d’eau s’est-il transformé en porteur de fusil?

 
 
Un vieux de 37.

Les Québécois semblent être moins portés à la violence que leurs voisins. Montréal, par exemple, se trouve au 19e rang de l’indice global de gravité de la criminalité (Statistique Canada 2016). Il y a eu 21 meurtres en 2017. Par comparaison, selon le Major Cities Chiefs Association, la même année, il y a eu 328 meurtres à Chicago, 136 à Détroit, et 170 à Baltimore. À Toronto on a compté 61 meurtres tandis qu’à Philadelphie, qui a une population de la même taille que Montréal, on a répertorié environ 10 fois plus de meurtres.

Le Québec présente des traits culturels spécifiques : 

  • tradition égalitaire : faibles écarts sociaux et sécurité sociale,
  • pratique des processions religieuses et de rituels collectifs qui illustrent la pratique d’un catholicisme à tendance grégaire,
  • résistance à l’engagement militaire. La plus importante manifestation à Montréal, avec plus de 200 000 manifestants en 2003, a été contre la Guerre du Golfe, alors qu’il faisait – 17°C!

Qu'est-ce qu'une émeute?

L’émeute est un terme juridique venant du droit anglais. Selon le Code criminel canadien : Une émeute est un attroupement illégal qui a commencé à troubler la paix tumultueusement. (S.R., ch. C-34, art. 65).

Ce terme est utilisé dans la procédure légale de l’« Acte d’émeute ».  Selon l'article 67 du Code criminel, lorsque 12 émeutiers ou plus sont réunis, un juge de paix, un maire, le shérif ou tout autre fonctionnaire désigné est autorisé à leur ordonner de se disperser au nom de la Reine. Quand l’acte d’émeute est proclamé, il est lu aux manifestants qui  doivent se disperser.  Depuis 1760, 1200 actes d’émeute ont été proclamés au Québec. Cf. Code criminel canadien 

L’émeute tire le plus souvent son origine de l’injustice sociale qui dure et des échecs des moyens démocratiques. Elle se caractérise par des actions directes menées contre le pouvoir en place.
  • La tentative d’abattre les symboles  (banques, monuments),
  • Une charge émotionnelle et une tendance à la violence,
  • La recherche d’une cible et une focalisation sur cette cible qui risquent de conduire à une dérive sectaire ou raciale; la solidarité peut devenir une contamination de foule renforcée par les obstacles comme la présence de policiers. C’est ainsi que des groupes deviennent des cibles à abattre, en particulier les policiers « qui sont tous pourris ». Tous les anglophones deviennent des « exploitants anglais ».
  • La répression laisse des traces qui se gravent dans les mémoires et qui ne demandent qu’à être réactivées une prochaine fois.

Émeutes rurales (1775-1885)

On peut être étonné de voir naître des révoltes dans les milieux ruraux. La campagne semble un  lieu de calme et de repos peu propice à la révolte. Mais un tissu de relations serrées entraîne un mouvement de solidarité dès que des membres de la communauté sont touchés. Le contrôle policier y est aussi moins présent. On constate cependant les traits suivants :
  • un fort esprit d’indépendance,
  • l’existence de clans familiaux, du clientélisme,
  • le rôle des rivalités locales,
  • l’absence ou la discrétion de l’appareil répressif,
  • la méfiance envers ce qui n’est pas local : l’État, la ville, les Anglais, etc.

Pendant la période de 1775-1885, il y eut plusieurs occasions de se révolter. On peut retenir celles-ci. 

La Loi de Milice  (1793)
Les lois de Milice fournissent la main-d’œuvre nécessaire à la défense. Jusque dans les années 1850, dans le Haut et le Bas-Canada, en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick, ces lois imposent généralement un service obligatoire aux hommes âgés de 16 à 50 ou 60 ans. Le 26 novembre 1793, l’Assemblée législative adopte une loi qui suspend l’Habeas Corpus et enrôle pratiquement tous les hommes de 18 à 60 ans dans la milice. Ces lois alimentent la résistance, qui restera constante, à l’enrôlement militaire et à la conscription.

La Loi des chemins de fer et des grands voyers  (1796)
Une autre source de révolte est la Loi sur les chemins de fer et des grands voyers. Le voyer est un agent préposé à l'entretien des chemins et des rues. Le 7 mai 1796, la Chambre d’assemblée du Bas-Canada adopte la loi sur les ponts et les chemins qui est très mal reçue par le peuple en général. Cette loi décrète que les chemins royaux auront trente pieds -9,15 m- de largeur et seront sous le contrôle du grand voyer. Les habitants doivent nettoyer les fossés et entretenir les chemins. Ils sont également soumis à 12 jours de corvées, et peuvent en être dispensés à raison d’un chelin et trois deniers par jour. Info. suppl.

L’émeute à Lachine et la conscription (1812)
Le 18 juin 1812, les États-Unis déclarent la guerre à la Grande-Bretagne. À titre de colonie anglaise, le Bas-Canada est aussitôt entraîné dans le conflit. Des 59 hommes appelés pour la division de Pointe-Claire, seuls 28 s’étaient rapportés au camp de La Prairie et, chez ces derniers, quatre avaient presque aussitôt pris la fuite. Le 29 juin, deux fuyards sont retrouvés et arrêtés. Le lendemain matin, au petit jour, 300 personnes se retrouvent devant la prison aux cris de: « Rendez-nous nos fils ». L’émeute fera six morts, 25 blessés, et il y aura deux pendaisons.

 La Rébellion des Patriotes (1837-1838)
Elle est l'aboutissement d'un conflit politique larvé qui existait depuis le début du XIXe siècle entre la population civile et l'occupant militaire colonial. Le conflit a atteint son paroxysme dans les insurrections de 1837-1838 dans le Bas et le Haut-Canada.

La guerre des éteignoirs  (1846)
On appelait éteignoirs les opposants à la loi scolaire de 1841 qui, remaniée en 1846, établissait pour le soutien des écoles élémentaires, une contribution pécuniaire obligatoire, basée sur l’évaluation municipale. Les conservateurs se retrouvent dans le camp des opposants à la taxe tandis que les libéraux les accusent «d’éteindre les lumières de la connaissance et d’étouffer la flamme du savoir ». Il s’agit d’un des épisodes les plus mouvementés de l’histoire de l’éducation au Québec. Il a provoqué un soulèvement de masse et s’est étalé sur plusieurs années.

Émeutes urbaines (1885-1960)

Émeute de Saint-Roch contre la conscription (1918)

Au printemps 1918, le monde est plongé dans l'horreur de la Grande Guerre. Réputée pour sa tranquillité, la ville de Québec sombre dans le chaos. À l'hiver 1918, plusieurs conscrits ont préféré se cacher dans les greniers ou se sauver dans les bois plutôt que de s'enrôler. Ottawa engage alors des policiers spéciaux, qui se trouvent être des Canadiens anglais, chargés de mettre la main sur les déserteurs. Le zèle intempestif et l’arrogance de ceux que les Québécois commencent à appeler les « spotters » est à l'origine directe de l'émeute de Québec qui devient le fer de lance du mouvement contre la conscription. Du Jeudi saint au lundi de Pâques (28 mars au 1er avril), la ville de Québec est le siège de troubles terribles. Saint-Roch est sens dessus dessous. De nombreuses arrestations sont effectuées et la révolte sera étouffée dans le sang : quatre morts tombent le 1er avril sous le feu d'une mitrailleuse de l'armée canadienne dans Saint-Sauveur. Les familles des victimes, bien qu'ayant fait une demande, n'ont jamais été indemnisées. Voir le détail des évènements dans Wikipédia 

Les années 60 et le FLQ

Les émeutes de ces années récentes sont encore dans nos mémoires.

L’émeute du Forum
L’évènement a eu lieu en 1955, mais on peut le rattacher aux années soixante car il est précurseur des années qui vont suivre.  Le 17 mars 1955 quelques jours après un match contre les Bruins à Boston,  au cours duquel Maurice Richard, alors meilleur compteur des Canadiens de Montréal, a frappé un juge de ligne et été par la suite suspendu de la Ligue nationale de hockey pour le reste de la saison 1954-1955 et conséquemment des séries éliminatoires de la Coupe Stanley. Indignés de la suspension de Maurice Richard, des milliers de partisans du Canadien manifestent devant le Forum avant le début du match du 17 mars 1955. À l’intérieur du Forum, des spectateurs bombardent Clarence Campbell, président de la Ligue nationale de hockey, de tout ce qui leur tombe sous la main avant que le Forum ne soit évacué. À l’extérieur, rue Sainte-Catherine, l’émeute se déplace vers l’est. Les manifestants renversent des kiosques à journaux, incendient des poubelles et brisent des vitrines. Certains historiens associent cet événement à l’éveil du Québec français, en marche vers sa Révolution tranquille. (Source)

Les émeutes à Saint-Léonard (1969)
La manifestation de la Ligue pour l’intégration scolaire à Saint-Léonard en faveur de l'intégration linguistique des immigrants à la majorité francophone est interdite. Entre 1000 et 2500 manifestants (selon les sources auxquelles on se réfère) bravent l’interdit le 10 septembre 1969.

Il y a confrontation violente entre les manifestants et des néo-québécois d’origine italienne. Cinq cents policiers casqués interviennent pour mettre un terme aux hostilités. Ils utilisent leurs matraques et des gaz lacrymogènes pour arriver à leurs fins.  Il y aura dix-huit blessés sans gravité, des dégâts matériels et une quarantaine d’arrestations. Cette manifestation n’a pas empêché l'adoption de la Loi 63 qui confirme le libre-choix des parents.

Crise d’Octobre 1970
À la fin des années 60 et au début des années 70, exaspérés par un taux de chômage croissant et frustrés dans leurs aspirations nationalistes, des citoyens vont s’engager dans un mouvement de contestation qui va de la manifestation (Samedi de la matraque à Québec pour manifester contre la venue de la reine d’Angleterre. Manifestation à laquelle participaient une majorité de Montréalais), à la création du Front de libération nationale. Le FLQ,  groupe qui s'inspire de des citoyens de pays colonisés qui luttent contre l'impérialisme étranger et qui n’hésitent pas à utiliser la violence. Le FLQ va  lier de façon explicite lutte sociale et lutte nationale. Pendant cette période, les manifestations et les incidents se multiplient et sont utilisés pour encourager la contestation. Ainsi la manifestation contre la participation du tout nouveau premier ministre du Canada, Pierre-Elliott Trudeau au défilé de la Saint-Jean-Baptiste du 24 juin 1968, participation vue comme une provocation. La réaction brutale et disproportionnée de la police et les émeutes qui ont suivi, sont souvent considérées comme un moment décisif de l'histoire du nationalisme québécois. Cette soirée a cristallisé la Saint-Jean comme fête nationale officielle du Québec.

Le point culminant sera l'enlèvement du ministre Pierre Laporte et celui de l'attaché commercial du Royaume-Uni James Richard Cross par le FLQ.  Cette situation dramatique donnera l'occasion au gouvernement fédéral de promulguer la Loi des mesures de guerre qui permettait l'utilisation des forces armées pour procéder à des arrestations massives sans justification des militants de mouvements syndicaux, politiques et étudiants. Cette attaque du mouvement contestaire aura un impact important sur la mobilisation.

Printemps érable de 2012
Avant de terminer,  on mentionnera rapidement la grève étudiante québécoise de 2012, parce qu’il s’agit du dernier mouvement de contestation de grande ampleur au Québec. L’ensemble des événements, des mouvement sociaux et des perturbations -induits par la grève générale et illimitée des étudiant(e)s de certains établissements d'enseignement supérieur du Québec entre le 13 février et le 7 septembre 2012- a été qualifié de « Printemps érable » en référence au « Printemps arabe » qui a désigné un ensemble de contestations populaires, d'ampleur et d'intensité variables, vécu ou observé dans plusieurs pays méditerranéens à partir de décembre 2010. L'expression « Printemps arabe » fait référence, tout comme le « Printemps de Prague », au « Printemps des peuples » de 1848 auquel il a été comparé. Si, au départ, cette grève étudiante, la plus longue et la plus imposante de l'histoire du Québec et du Canada ciblait un enjeu précis et limité : l'augmentation projetée des droits de scolarité universitaires, elle s’est transformée, à la suite des mesures prises pour la réprimer, en un vaste mouvement social et politique de contestation du gouvernement. L'élection d’un autre gouvernement et l’annulation de la hausse des frais de scolarité a entrainé la cessation du conflit.

***

En guise de conclusion, le conférencier nous propose la double équation suivante qui marque l’histoire des émeutes au Québec avant les années '80:

                            lutte des Canadiens-français    =     lutte des travailleurs
                                        domination anglaise        domination capitaliste
 les les combats nationalistes et linguistiques se trouvent liés et pratiquement confondus avec les combats sociaux et économiques.

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