Le château disparu: 3. le château d'Antoine


Gaspard-Louis Rouillé d'Orfeuil

    Gaspard-Louis Rouillé d'Orfeuil naît le 2 juillet 1732 dans une famille de noblesse récente. Son père meurt cinq ans plus tard, à l'âge de 32 ans. Il laisse une veuve et deux orphelins. Mais la famille est riche. L'oncle maternel Anne Nicolas Robert de Caze est fermier général (financier chargé de la collecte des impôts) et s'engage, tant qu'il conservera cette charge, à verser à Gaspard-Louis une rente de 3000 livres par an.
    Le jeune homme suit la voie paternelle, il achète une charge de maître des requêtes en 1753. Il épouse en 1755 Anne-Charlotte Bernard de Montigny.

    En 1762, à la mort de son père, Mme d’Orfeuil hérite de la terre de Marville.
    Cette même année, Rouillé d’Orfeuil est nommé intendant à La Rochelle, en 1764 intendant à Châlons-en-Champagne. La généralité de Châlons recouvre à peu près l'actuelle région de Champagne-Ardennes. Un intendant est un personnage essentiel de la haute administration. Il a la main sur la police, la justice et les finances. Selon la formule consacrée, c'est le roi présent en la province.

    Le nouvel intendant n’a que trente-deux ans. Il est affable, compétent, actif, bien en Cour, ouvert aux idées nouvelles, humain. Il aime les fêtes, le théâtre et la musique. Il est vite populaire. Comme tout intendant, il se préoccupe des problèmes d’agriculture et de voirie. Il s’inquiète de la santé publique, met en place une formation pour les sages-femmes, s’efforce de lutter contre les épidémies. Il combat les problèmes de sous-emploi en ouvrant des ateliers de charité, financés par la solidarité et la cassette royale. Lorsqu’une ville est victime d’un fléau naturel ou de la disette, il intime la modération à l’administration fiscale. Il transforme Châlons selon les goûts du siècle. Il fait raser l’ancien centre pour y bâtir un nouvel Hôtel de Ville ouvert sur une large place, tracer des rues rectilignes, des promenades, bâtir des ponts et des quais, un théâtre.
    Reims est la ville des sacres. Il lui revient naturellement d'organiser avec faste, en 1775, celui de Louis XVI.


Les idées de l'intendant Rouillé d'Orfeuil

    Gaspard-Louis Rouillé d’Orfeuil est un intendant qui réfléchit.
    De 1771 à 1773, il publie anonymement trois ouvrages :  L’Ami des Français, L’Alambic des lois et L'Alambic moral.
    Soucieux de l’ordre et de la tradition, Rouillé d’Orfeuil préconise une société hiérarchisée en dix classes bien distinctes. Au sommet, la haute noblesse qui a le privilège de porter des habits brodés d’or et d’argent, de sortir en équipage de six chevaux. Les femmes peuvent se parer de bijoux en or et en argent enrichis de diamants. Puis viennent la noblesse de robe, la haute bourgeoisie, les gros laboureurs et les commerçants. En bas de l’échelle, les artistes et les journaliers.
    Le conservatisme social n’est pas incompatible avec le progrès politique. Rouillé d’Orfeuil réclame la séparation des pouvoirs. A l’exemple de l’Angleterre, le pouvoir législatif doit revenir à une assemblée de deux chambres, où seront représentées toutes les classes de citoyens.
Le clergé doit être profondément réformé, les ordres monastiques supprimés. Les moines et les religieuses, qui ne participent ni à l'économie, ni au développement démographique, seront chassés de France ou intégrés aux ordres séculiers.
    L’Intendant se méfie du commerce, lié pour lui à l’appât du gain. La seule véritable richesse à ses yeux est l’agriculture et il faut l’encourager par tous les moyens. Les terres doivent être mises en jachère tous les trois ans pour se reposer, et enrichies par des engrais. Les routes doivent être limitées en largeur pour ne pas diminuer la surface des terres cultivées.
    Enfin,
idée récurrente depuis l’Antiquité, renouvelée par Rousseau, le luxe lui apparaît comme le fléau de toute société développée. La mode, le goût des bijoux, les arts décoratifs, les spectacles qui font le renom de la France, la conduisent aussi à la ruine. Dans cette spirale de frivolité et de perdition l’artiste et ses ouvrages apparaissent comme les tentateurs. L’argent, le crédit sont les complices. La femme, nouvelle Eve, celle qui perdra la famille et la société. D’où ce titre de chapitre dans L’Alambic moral : « On ne peut trop veiller sur les femmes ».

  Les dépenses de l'intendant

Les excellents principes qu’il développe dans ses écrits, Rouillé d’Orfeuil les oublie bien vite dès qu’il s’agit d’affirmer sa position et son prestige. Arrivant à Châlons dans un palais commencé par son prédécesseur et qui restait à décorer, il a exigé des glaces, des marbres, des tableaux de dessus de porte, doublé le budget, installé un théâtre dans la salle à manger, ouvert une perspective vers la Marne qui lui vaut les reproches du ministre d'Ormesson. En 1770 il fait bâtir une porte monumentale pour accueillir la jeune Marie-Antoinette (15 ans) qui arrive en France pour épouser le dauphin Louis. Les fêtes du sacre ont été très onéreuses et les travaux d’embellissement de Châlons ont lourdement grevé le budget d’une région pauvre, dépourvue d’industries.

    L’Intendant ne maîtrise pas davantage ses dépenses personnelles. Les Rouillé d’Orfeuil vivent au-dessus de leurs moyens. Comme tous ces intendants, ces contrôleurs des finances qui participent au pouvoir, ils veulent paraître. La mode est aux beaux bâtiments, aux parcs, aux folies aux inutilités superbes et ruineuses. Ils abattent le vieux manoir de leur seigneurie de Marville et font bâtir un nouveau château par l’architecte en vogue, Jacques-Denis Antoine, célèbre pour son Hôtel des Monnaies,face au Pont-Neuf. Le domaine ne leur semble pas assez grand. Mme Rouillé d’Orfeuil rachète à son frère pour 80 000 livres de terres.

    A Paris, il leur manque l’hôtel particulier qui leur permettra de tenir leur rang. Antoine leur bâtit un vaste hôtel de quatre appartements de maître rue de Clichy, quartier alors à la mode, en proie à la spéculation, où se dressent entre cour et jardin de superbes et ruineuses demeures, presque toutes disparues. Il leur en coûte 70 000 livres pour le terrain et 200 000 livres pour le bâtiment.

    Et puis Gaspard-Louis est homme de son siècle. Il est libertin. Il aime les soupers fins qui se terminent dans l’alcôve. Il fréquente les actrices, poursuit les danseuses. Les inspecteurs de police surveillent toutes ces femmes d’une moralité douteuse et leurs rapports nous renseignent sur ses amours vénales. Sa réputation le suit en province, où sa réputation de séducteur est bien installée.

Jacques-Denis Antoine

Peu connu aujourd’hui, Jacques-Denis Antoine est un des architectes les plus célèbres à la fin du XVIIIème siècle. Son œuvre la plus marquante est l’Hôtel des Monnaies, réalisé de 1771 à 1775, qui se dresse encore sur la rive gauche de la Seine, face au Louvre.

Il s’inscrit dans le courant
néoclassique, privilégiant les lignes droites, les colonnes en façade, les formes simples. L’ouvrage est très admiré et lui ouvre les portes de l’Académie royale d’architecture. En 1777 il fait un voyage en  Italie, il en rapporte un Journal de voyage, illustré de dessins.                                                                                    

                                 Portrait présumé d'Antoine par Trinquesse, musée de Dijon

Il rebâtit la Salle des Pas Perdus du Palais de Justice de Paris, l’Hôpital de la Charité (disparu), l’Hôtel des Monnaies de Berne. Il imagine un projet grandiose pour l’Hôtel-Dieu, à l’emplacement de l’actuelle Tour Eiffel. Sa renommée le conduit en Angleterre et au Palais Royal de Madrid.

Il travaille aussi pour les particuliers et bâtit une dizaine de châteaux, dont ceux du Buisson de May, près de Pacy-sur-Eure, et de Herces, près de Houdan. Ces deux châteaux sont de plan carré, à quatre façades différentes. Pour les Rouillé d’Orfeuil, il bâtit en 1772 le château de Marville

et en 1781 l'hôtel particulier de la
rue de Clichy, disparu lui aussi.

Son frère

Jean-Denis, sculpteur ornemaniste, travailla souvent avec lui, en particulier à Marville.

A gauche  Herces, à droite Le Buisson de May


Le problème des dessins

Le 26 juin 1789, Gaspard-Rouillé d’Orfeuil, ruiné, vend à son fils tous les meubles du palais de l’Intendance qu’il occupait, à Châlons en Champagne. L’inventaire du cabinet fait état d’un dessin du château de Marville, estimé à 6 livres. Ce dessin, compris dans des successions qui couvrent plus de deux siècles, est aujourd’hui introuvable. Il en est de même de deux cartes accrochées dans la bibliothèque du château et représentant le parc et les bois de Marville.

L’architecte meurt en 1801 en laissant à ses héritiers une masse considérable de dessins et d’esquisses, des gravures, des écrits, son Journal de voyage en Italie. Tout cela est classé par un de ses frères et déposé chez maître Le Cerf, notaire à Paris, le 13 avril 1809. Il y a sept liasses. Dans la liasse n°6, huit dessins du château de Marville-les-Bois. Les dessins sont achetés par un marchand d’art vers le milieu du XIXème siècle, et revendus pour la plupart à la Bibliothèque nationale. La liasse n° 6 est malheureusement la seule qui n'ait pas reparu. Outre les dessins et gravures dûment cotés et consultables, le Département des Estampes de la BnF conserve une grande quantité de dessins en vrac, déclassés, en attente d'identification. Retrouvera-t-on un jour les dessins du château?

A quoi ressemblait le château d'Antoine?

Le vieux manoir est démoli en 1772 et remplacé par un château bâti par Jacques-Denis Antoine, dans le goût « moderne » : plan rationnel, pièces bien éclairées par de grandes fenêtres, décoration soignée, confort. C’est une habitation de loisir.

Faute de représentation, il faut imaginer ce second château de Marville à partir de deux sources :

- l’analogie avec les autres châteaux du même architecte

- les inventaires de 1789 (vente des meubles précédant celle du château) et de 1803 (décès de Mme Latache de Faÿ).

 Le château de Marville était à deux façades, orienté est-ouest. Dans l’axe de la cour, une grille d’entrée, un fossé et la route rectiligne qui conduit à Moreaulieu. Sur le côté nord, des communs : maison du jardinier, écurie jouxtant les bâtiments de la ferme. Au couchant, un parterre avec une pièce d’eau. Le parc couvrait l’espace entre le château et le village. L’allée principale, dans l’axe du château, débouchait sur la place de l’église.

C’était une imposante construction, sur cinq niveaux :

- caves avec cuisine, celliers, buanderie, réserve

- rez-de-chaussée avec salon traversant, salle à manger, salle de billard, bibliothèque, chambres de monsieur et madame, boudoir, cabinet de monsieur, antichambres, garde-robes, escalier de service

- deux étages occupés par des chambres et des corridors

- combles

A cela s’ajoutait, à l’est, un entresol : étage bas de plafond, compris entre les chambres des maîtres et le premier étage, et réservé aux domestiques.

Le château comptait en tout 33 chambres, sans compter les antichambres et les chambres de domestiques dont la plupart n’avaient pas de fenêtre extérieure. Il était équipé de commodités à l’anglaise (avec chasse d’eau) réservées à madame. Le reste des chambres, y compris celle de l’Intendant, était garni de pots de chambre et de chaises percées.


Cette vue de Herces montre deux astuces d'architecte: à droite au rez-de chaussée, deux fenêtres en trompe-l'oeil dissimulent le mur aveugle de la chapelle. A gauche, le quatrième rang de vitres, également en trompe-l'oeil, cache le plancher séparant le rez-de-chaussée de l'entresol, où se trouvait également la cuve qui alimentait la chasse d'eau. Dans un château néoclassique, tout est symétrie.


Le plan de Marville apparaît donc très proche de celui du Boullay d'Achères, reconstruit par le père de Mme d'Orfeuil. Partant de l'itinéraire suivi par les notaires, des habitudes de construction d'Antoine, de détails tels que le nombre de rideaux, de précisions sur la vue de telle ou telle pièce, on peut reconstituer un plan de masse du rez-de-chaussée assez proche de celui-ci:


Les Rouillé d'Orfeuil vinrent-ils souvent à Marville?

On peut en douter, quand on sait qu'un Intendant était assigné à résidence, et qu'il passait une grande part de son temps à parcourir le vaste territoire qui lui était confié. Par ailleurs le voyage de Châlons à Marville durait trois jours et les Rouillé avaient une adresse à Paris, rue Neuve des Capucines: il se devaient d'entretenir leurs relations et de paraître à la Cour. Quelques pages des registres paroissiaux portent la signature de Mme Rouillé d'Orfeuil ou de son frère, aucun ne trahit la présence de l'Intendant. Seule la cave atteste le passage des propriétaires. L'inventaire de 1789 fait état de 400 bouteilles de vin, plus 200 vides.


Les intérieurs de Marville

Nous pouvons les imaginer à partir de trois sources : les décors intérieurs de l’Intendance de Châlons (aujourd’hui Préfecture de la Marne), voulus par Gaspard-Louis Rouillé d’Orfeuil ; les intérieurs des deux châteaux d’Antoine encore visibles aujourd’hui dans la région. C’est le même style néoclassique qui s’impose dans ces trois bâtiments, comme dans tous ceux de l'époque. Les pièces de réception sont hautes de cinq mètres, rythmées de pilastres, de grandes glaces, de portes distribuées dans une parfaite symétrie. On peut constater la ressemblance frappante entre les salons du Buisson de May et de Herces.


              Les cuisines, celliers, réserves, se trouvent en
        sous-sol, éclairés par des soupiraux.

Deux escaliers desservent les étages : un escalier monumental, en pierre, avec balustrade de fer forgé, et un petit escalier emprunté par les domestiques.

     Contrairement au Buisson de May et à Herces, les inventaires de Marville ne font pas mention d’une chapelle. Mais à Châlons la chapelle était réduite à un autel placé dans un placard dont on refermait les portes. Les sentiments religieux de l’Intendant semblent avoir été assez tièdes.

                                                             Dessus de porte, Buisson de May

La faillite de l'Intendant

  Populaire, estimé, presque inamovible, l’Intendant croit sa position solide comme la monarchie. Pendant toutes ces années, les Rouillé d’Orfeuil ont dépensé bien au-delà de leurs revenus. Ils ont dû abandonner en 1783 leur hôtel particulier de la rue de Clichy pour le louer. Ils ont signé par dizaines des contrats de rentes viagères, emprunté pour rembourser d’autres emprunts. Et même prêté imprudemment. Le comte d'Artois, frère de Louis XVI, qui leur doit 54 000 livres, émigre le 16 juillet 1789.

La berline de Louis XVI

    La fuite de Varennes est préparée plusieurs mois à l'avance, dans le plus grand secret, par le comte de Fersen, diplomate suédois attaché à Marie-Antoinette. On fait fabriquer une grosse voiture de voyage, qui reste en dépôt chez le carrossier jusqu'au moment favorable, qui est enfin fixé: le 21 juin 1791. La famille royale réside maintenant aux Tuileries, sous haute surveillance. La veille, le cocher du comte prend livraison de la berline et c'est dans le jardin de l'hôtel Rouillé d'Orfeuil, rue de Clichy, qu'il la cache pour la nuit. A l'insu du locataire, le financier Crawford, alors en voyage à Londres.

Comme pour le roi, cette année est celle de la chute pour les Rouillé d’Orfeuil. Le 5 mai, Mme Rouillé d’Orfeuil obtient la séparation de biens pour sauver ce qui reste de sa fortune. L’intendant philosophe, qui jugeait qu’on ne peut trop veiller sur les femmes, est contraint de signer une procuration, par laquelle il lui abandonne tous ses biens et revenus, présents et à venir. Ils vendent tous leurs meubles, ceux de l’Intendance, ceux de Paris, ceux de Marville. Leur fils unique n’a jamais reçu les 200 000 livres promises à son mariage. Ils lui font donation de la maison de la rue de Clichy, qui échappe aux créanciers. Ils vendent à perte leur domaine de Marville-les-Bois, château et terres, et s’installent à Passy, rue Basse.

Les événements politiques rendent cette chute irréversible. En 1787 les intendants ont été secondés par des Assemblées provinciales qui ont bien vite grignoté tous leurs pouvoirs, ils sont supprimés en 1790. Les dernières années ne sont qu’une lutte contre les créanciers.    

     Rouillé d’Orfeuil est affaibli, moralement et physiquement. Il souffre de la goutte, sa main tremblante ne lui permet plus de signer les actes. Avec sa femme, il finit par se réfugier dans une petite maison ouvrant
sur la cour extérieure de l'abbaye de Longchamp, où s’accrochent encore onze religieuses malgré l’arrêté d’expulsion de février 1790. Les actes notariés, qui le désignaient comme « haut et puissant seigneur » et déroulaient la liste de ses titres, ne l’appellent plus que « le dit Rouillé ». Il meurt à Longchamp, aveugle, dans la misère, le 19 novembre1791.
    L'inventaire après décès relève des chemises élimées, une tasse de  porcelaine ébréchée, un paquet de vieux chiffons...         

                                                                                                                         Bourse de l'Intendant, Musée de Saumur 

Pierre-Michel Latache

Rien ne prédisposait Pierre-Michel Latache à devenir un jour seigneur de Marville. C'est l'exact contraire de Rouillé d'Orfeuil:  un homme né le 13 décembre 1729 d'un père boulanger à Versailles, et qui s'est formé lui-même. Dans les années 1750 il est domicilié à Volvic, où il exerce le commerce des grains. Ses relations sont encore plébéiennes. Les parrains et marraines de ses enfants sont des domestiques qui ne savent pas signer leur nom sur le registre des baptêmes. A partir de 1761 il poursuit son commerce en Picardie où sans doute il rencontre le prince de Conti qui  apprécie sa compétence et en fait son chargé d'affaires. En 1782 éclate l'affaire du Collier de la reine, suivie de la faillite retentissante de la famille Rohan Guéménée: trente millions de dettes, des centaines d'épargnants ruinés. Pierre-Michel Latache est nommé administrateur de la faillite, tâche qui l'occupe pendant toutes les années qui précèdent la Révolution.

  Il passe pour un homme autoritaire, honnête mais dur en affaires. Sa fortune est estimée à un million de livres.  Ses affaires l'ont rapproché de la haute aristocratie. Au prince de Conti il a acheté le petit château de Faÿ dans l'Oise. Extraordinaire ascension du fils de boulanger qui devient seigneur.

Il a presque soixante ans lorsqu'il abandonne le château de Faÿ à son fils aîné pour acheter, à moitié prix, le domaine de Marville, le 6 octobre 1789, et s'y installe d'une manière qui peut sembler définive.

Edouard Lefèvre l'accuse d'avoir fait abattre le parc. Il fait construire une tuilerie et un four à chaux aujourd'hui disparus. Il continue à faire des affaires, vend, achète. Le château semble ne pas avoir subi de transformations, si ce n’est que la salle de billard sert maintenant de salle à manger d’hiver. La bibliothèque s’est considérablement enrichie, elle contient près de 2000 volumes couvrant toutes les disciplines. On y trouve L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. 

Pendant les premières années de la Révolution il se partage entre Marville et Paris où il séjourne régulièrement pour travailler au règlement de la faillite Guéménée. Son fils Pierre-Claude est trésorier de la famille de Soubise, ils habitent la même maison.

Mais la Terreur est proclamée, la guillotine fonctionne désormais à plein régime: on juge sans avocat, le verdict est sans appel et se réduit à deux possibilités, la liberté ou la mort, exécutables immédiatement. Pierre-Michel Latache est arrêté le 27 ventôse an II (17 mars 1794). Son interrogatoire, conservé aux Archives nationales, porte sur sa famille, l'origine de sa fortune, ses relations, en particulier avec son fils qui passe pour un dangereux royaliste. Une perquisition à son domicile n'a rien révélé de compromettant. Pierre-Michel Latache répond sans difficulté à toutes les questions et quant à sa fortune, il se borne à dire que c'est le résultat de cinquante ans de travail. La conclusion de l'interrogatoire, maladroite quant au style, est des plus inquiétantes: Il n’a cessé d’avoir une correspondance avec son fils, contre-révolutionnaire prononcé, de plus le Comité ayant acquis la connaissance qu’il a toujours été agent de noble. De sur ces faits le Comité arrête qu’il sera incarcéré comme suspect au terme de la loi, comme monopolleur et sangsue du peuple par le commerce liberticide des grains qu’il a fait antérieurement et qu’il sera conduit à la maison d’arrêt de Sainte-Pélagie.

     Il y reste pendant les quatre mois qui suivent, mois d'attente qui finalement le sauvent. Le 27 juillet (9 thermidor), Robespierre est renversé et guillotiné le lendemain. Pierre-Michel Latache sort de prison, il est de retour à Marville le 25 août, pour affaires. Le 23 germinal an V (12 avril 1797) il est élu au Conseil des Anciens, mais toujours surveillé par la police. Domicilié à Marville, il doit demander une autorisation pour habiter Paris, justifiée par son âge avancé et la santé de sa femme. Son passeport intérieur le décrit comme un homme de cinq pieds, quatre pouces et six lignes, au cheveux châtains, au front découvert, au visage plein.

Sa femme meurt en 1803. L’inventaire des meubles, papiers, bijoux, vaisselle  et livres occupe le notaire Lépine pendant une semaine. Lui-même meurt dans son château le 16 mai 1811, à 81 ans.


Pierre-Claude Latache de Faÿ


    C'est le nom que se donne l'aîné des sept enfants Latache, celui qui hérite à la fois de Faÿ et de Marville. Avant la Révolution il avait été sous-lieutenant de cavalerie dans la garde de Louis XVI. Il travaille avec son père, comme trésorier de la succession Soubise. Il s'efforce de passer pour un bon citoyen, mais on connaît ses relations avec l'ancienne aristocratie. Il est incarcéré plusieurs fois pendant ces années difficiles. Une perquisition au château de Faÿ conduit à la découverte d'un petit portrait du Tyran coiffé d'une couronne. Plus grave, on a relevé son nom sur des papiers prélevés chez la femme Capet (Marie-Antoinette). On lui reproche aussi d'avoir abandonné son poste, alors qu'il était de garde à la porte de l'Assemblée nationale le 10 août 1792, quand la foule s'emparait des Tuileries, obligeant la famille royale à se réfugier à l'Assemblée.

    Lui aussi est sauvé par les retards de la procédure judiciaire. Il a alors quarante ans.

    On ne sait ce qu'il devient pendant toutes les années suivantes. Mais il n'a pas rompu ses bonnes relations car à peine rentré de vingt-cinq ans d'exil Louis XVIII le nomme chevalier de la Légion d'honneur. Le dossier, très mince, fait remarquer que son nom est Latache, sans particule ajoutée. Marville ne l’intéresse guère: il habite le château de Faÿ et comme son père, fait des affaires. Il vient à Marville pour recueillir ses baux ou vendre des terres, par petits morceaux. Le 6 juillet 1817 il organise, pour liquider le reste du domaine, une vente aux enchères qui est un échec : un seul lot est vendu.

    Nous ne savons précisément à quelle date il se débarrasse du château, sans doute vendu à un démolisseur. Le bâti n'apparaît pas sur le cadastre napoléonien, daté d’août 1818 à Marville. Les terres sont finalement vendues en 1826 aux frères Hamard, cultivateurs.

    Pierre-Claude Latache de Faÿ conserve un logement à Marville, la tuilerie et quelques terres. Il reparaît en 1830, le procès-verbal du conseil municipal le désigne comme citoyen Latache. Il est le plus ancien électeur de la commune. Il mourra en 1840, à l'âge de 86 ans.


Propriétaires du domaine de Marville

 ANCIEN MANOIR        

                   Moyen Age – fin XVIIe s  Familles Regnault Cholet, Raillard, d’Angennes

                               1680                                     Nicolas Desmarets, marquis de Maillebois, contrôleur général des finances

                               1721                                      Abbé Pierre Desmarets, 4ème fils du marquis de Maillebois

                               1738                                      VENTE A CHARLES BERNARD DE MONTIGNY

 

                   1738 – 1762                         Charles Bernard de Montigny

                   1762                                      DECES DE CHARLES BERNARD DE MONTIGNY

                   1762 – 1772                         Anne-Charlotte Bernard de Montigny, épouse ROUILLE D’ORFEUIL

 

              1772     DESTRUCTION DE L’ANCIEN MANOIR, CONSTRUCTION DU NOUVEAU CHATEAU

 

CHATEAU D’ANTOINE

                               1772 – 1789                         Anne-Charlotte Bernard de Montigny, épouse ROUILLE D’ORFEUIL

                               1789                                      VENTE A PIERRE-MICHEL LATACHE

                               1789 – 1811                         Pierre-Michel Latache

                               1811                                      DECES DE PIERRE-MICHEL LATACHE

                               1811 – 1818                         Pierre-Claude Latache de Faÿ

        

1817-1718                                               DESTRUCTION DU CHÂTEAU D’ANTOINE

                                                                 

                                1826                                     Terres vendues aux frères Hamard, agriculteurs

 

Localisation du château

    
En 1857 ne subsistaient du château d'Antoine que quelques bases de murs, les fossés, la grille. Tout cela avait disparu en 1904. Le cadastre napoléonien ne nous enseigne rien. Mais une étude attentive révèle, près de la ferme, la présence d'une parcelle dont la découpe n'a rien d'agricole: un long rectangle terminé par deux demi-cercles, l'un amputé par l'extension de la grange seigneuriale. C'est de toute évidence le dessin d'un parterre à la française, sur lequel se trouvait la pièce d'eau.

    
Par ailleurs, il faut prendre en compte la longue route droite qui part de la sortie de Moreaulieu, dont le tracé aboutit, deux kilomètres après, au centre du village, à côté de l'église. Cette route avait été ouverte, ou plutôt rectifiée en 1752 par Charles Bernard de Montigny. Deux doubles rangées d'ormes la bordaient.
    Le château d'Antoine s'inscrit visiblement dans cette perspective, comme en témoigne le partage des lots effectué par les frères Hamard en 1826. La cour est divisée en deux. Jean-Aimé reçoit une parcelle de 70 ares incluant la moitié des ruines du château, bordée par la ferme au nord, le chemin de la grille au château au midi, les fossés à l'est,  le parterre à l'ouest. François-Mathieu reçoit un lot identique, bordé au nord par le chemin de la grille au château.
    On peut donc reconstituer ainsi les lieux: château, parterre et parc:



  
D'autres reconstitutions peuvent être tentées, soit en vue cavalière à partir du cadastre (à gauche), soit à partir de photos.

    Ainsi, la photo aérienne prise depuis la route de Moreaulieu.
    Ci-dessous, le site des fermes tel qu'il est aujourd'hui: la ferme Graffin et l'école d'équitation La Houssine. A droite, le château restitué, au fond de sa cour et dans la perspective de la route de Moreaulieu. On a fait abstraction des parterres et de la pièce d'eau qui se trouvaient derrière, ainsi que du parc.









 



    Mais ce ne sont là qu'images virtuelles, qui ne nous font pas oublier l'essentiel: ce château, nous n'en avons trouvé aucune représentation. Où sont les huit feuilles laissées à sa mort par l'architecte? Qui nous apportera les dessins du château de Marville?


Références


Sources imprimées


Paul Ardascheff, Les intendants de province sous Louis XVI, Alcan, 1909

L’Intendance de Champagne, 2008, Edition du Conseil général

Etienne Prévost de Lavaud, Les théories de l’Intendant Rouillé d’Orfeuil, Dupanier Frères, 1909

Jacques Hillairet, Connaissance du Vieux Paris, Le Club français du livre, 1959

Sylvie Nicolas, Les Derniers maîtres des requêtes de l’ancien régime (1771-1789), École des Chartes, 1998

Les Entretiens de l’autre monde sur ce qui se passe dans celui-ci; ou dialogues grotesques et pittoresques, 1784

Abbé Matthieu Rouillé d’Orfeuil, Notice inédite de l’abbé Matthieu Rouillé d’Orfeuil

Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France, 1931

Paris sous Louis XV: rapports des inspecteurs de police au roi, publiés et annotés par Camille Piton, 1902


Archives nationales: Minutier central des notaires de Paris


Mariage de Gaspard-Louis Rouillé d’Orfeuil avec Anne-Charlotte Bernard de Montigny : ET/C/795

Succession Montigny: ET/XXIII/661

Créances Antoine et Girard : ET/LXXVIII/944

Séparation de biens: ET/LXXVIII/942

Vente des meubles de l’Intendance : ET/LXXVIII/942

Vente du domaine de Marville : ET/LXXVIII/944

Donation de la maison de la rue de Clichy : ET /LXXVII/944

Inventaire après décès : ET/LXXVIII/960

Nombreux actes pour les années 1789 à 1791, tous passés chez le notaire Guillaume le Jeune


Archives nationales


Dossiers de police sous la Révolution: F/7/4588, F/7/4767, F/7/4774/27, F/7/10833

Dossier de la Légion d'honneur de Pierre-Claude Latache de Faÿ: LH/1492/46


Archives départementales d'Eure-et-Loir


Plans du cadastre napoléonien

Lettre de ratification: 1 J 453

Partage du domaine entre les frères Hamard (1826): 2 E 72/64


Archives départementales des Yvelines


Acte de baptême de Pierre-Michel Latache: Registres paroissiaux, église Saint-Louis


Bibliothèque nationale de France


Liste manuscrite des oeuvres et dessins d'Antoine: Est. YB3 32