Mitteleuropa - 1918-1945 : Renault face à l'essor et la crise par Gérard Gastaut

La France de 1918 est victorieuse mais meurtrie. Renault doit redevenir une entreprise civile. Ce sera la première préoccupation de Louis Renault: recréer une entreprise diversifiée et intégrée fabriquant et vendant des produits, notamment automobiles, à des clients. Pour l’automobile, il choisit de se consacrer prioritairement au véhicule “bourgeois” par opposition au véhicule “populaire” fabriqué en grande série.

 Participation de Renault à un renouveau européen

De 1918 à 1923, la Mitteleuropa est en crise suite aux séquelles de la guerre. L’année 1924 marque un tournant, la croissance est là tant chez les vaincus que dans les nouveaux États. C’est une période de paix et d’optimisme : les marchés automobiles repartent, mais sans le dynamisme et la diffusion de l’exemple américain. Les marchés se rouvrent aux importations.

1921, Genève, une Renault Torpedo 12 ch 4 cylindres devant le monument Brunswick. La Suisse, malgré la dureté des temps, est un marché pour les voitures de luxe.

 Louis Renault est bien conscient de l’importance des exportations pour l’économie française et pour sa propre entreprise. Dans le monde, hors l’Empire français, le nombre de points de vente (hors filiales) passe de 31 en 1914 à 60 en 1921 et plus de 120 en 1929. Il crée de nouvelles filiales de vente ; en Mitteleuropa ce sont : Suisse[1] (Savar, Société anonyme pour la vente des automobiles Renault en avril 1927 à Genève, avenue Sécheron), Autriche (Renault Automobil AG à Vienne en 1926) ; en 1927, il crée à nouveau une filiale[2] en Allemagne à Francfort sur le Main, transférée en 1934 à Berlin (Deutsche Renault Automobil GMBH ou DRAG). Les exportations ne se limitent pas aux automobiles : elles concernent toute la gamme des productions y compris les matériels militaires vers les alliés de la France dans cette nouvelle Europe centrale et orientale.


1925, Lettonie, une ambulance Renault 12 ch 4 cyl. Présence de Renault dans les nouveaux pays baltes indépendants.

1928, Autriche, Renault est présent au salon de l’auto de Vienne

 1929, une automotrice Renault, 40 ch, 6 cyl, des chemins de fer autrichien

 Renault face à la crise de 1929 et ses conséquences

Mais la crise mondiale 1929/1932, poursuivie en France jusqu’en 1935 et suivie par les mesures du Front populaire de 1936, vont changer la donne et donner priorité à la survie de l’entreprise dans une époque de contraction des marchés et de protectionnisme de plus en plus marqué. Les exportations françaises d’automobiles tombent de 60 000 en 1929 à 23 000 en 1938. La production annuelle automobile de Renault, repartie de 0 en 1918, atteint 50 000 voitures à la fin des années 1920 mais restera à ce niveau jusqu’en 1939. Les ventes hors de France représentent 20 % de ce total car Louis Renault les maintiendra aux dépens de la rentabilité : en 1935, Renault vend plus de la moitié des voitures françaises exportées.


1930, Hongrie, atelier Renault à Budapest

 Au début des années 1930, les marchés de la Mitteleuropa se ferment. Louis Renault envisage des coentreprises pour assembler ses véhicules en Autriche et en Roumanie. Les exportations de matériel militaire se poursuivront comme des livraisons de chars et automitrailleuses à la Pologne en 1934 ainsi qu’à d’autres pays amis. Pour sortir de la crise économique, en 1935, Louis Renault promeut une “autarcie française”. Il poursuit les exportations; il développe celles de matériel aéronautique avec Caudron-Renault, par exemple, vers la Pologne.

 

   1933, Alpes suisses, une Nervasport 24 ch, 8 cyl.La Suisse pays neutre, riche et heureux !


1937, publicité du concessionnaire de Bâle (Suisse)

 À partir de 1933 et l’arrivée des Nazis au pouvoir, Louis Renault[3] s’interroge sur la relation entre la France et l’Allemagne. Suite aux désastres de la guerre de 1914, Louis Renault est plutôt de tendance pacifiste : il est en faveur d’une entente européenne mais reconnaît que, en cas d’échec, la France doit se donner une priorité militaire. La politique pro-automobile allemande l’intéresse. Renault participe aux salons de l’automobile outre-Rhin. Louis Renault s’informe et assiste personnellement aux salons de Berlin : il rencontre Hitler à trois reprises en 1935, 1938 et 1939[4]. On peut noter, par ailleurs, que la Juvaquatre s’inspirait de l’Opel Olympia et on peut penser que la KdF, future VW, n’est pas étrangère à la genèse de la 4 CV.

La guerre

1939/1945 : guerre, défaite[5], occupation, collaboration, Résistance, victoire avec les Alliés. Ce seront des moments plus que difficiles pour Louis Renault et pour l’entreprise : en 1944, celui-ci en mourra et celle-ci sera nationalisée.

Exportations du char Renault FT

 

         Les chars Renault en Pologne

En 1919, l’armée française équipe et entraine pour la Pologne un régiment blindé composé de 120 Renault FT. Cette troupe aura un rôle déterminant lors de la guerre victorieuse (1919/1920) entre le nouvel État et l’URSS.

En 1939, l’armée blindée polonaise comprendra parmi ses chars 102 Renault FT (ce qui reste des 120 de 1919) et 50 Renault R35.

 Outre la Tchécoslovaquie et la Pologne (voir ci-avant), le char FT fut exporté en Mitteleuropa en Estonie, Lituanie, Roumanie, Yougoslavie et Suisse (seulement 2, pour essais). De plus, durant la seconde guerre mondiale, la Wehrmacht utilisa nombre de ceux pris à la France et à ses alliés pour ses besoins propres dans toute l’Europe. Aujourd’hui, dans les pays couverts par ce numéro de Renault Histoire, on peut voir ce char dans les musées militaires des villes suivantes : Belgrade, Bucarest, Coblence, Thun, Varsovie.

 

Char Renault FT au musée militaire de Belgrade (Crédit : notre camarade Jean-François de Andria)

 

[1] Ventes en 1927 : 242 véhicules. Jusqu’en 1939, les ventes annuelles sont entre 200 et 500 véhicules. L’activité commerciale sera quasi nulle durant la guerre. Le premier directeur général fut Georges Delastre.

[2]  En 1920, l’ancienne filiale est dissoute.

[3] Voir sur ce sujet, toujours contesté, le livre de Gilbert Hatry « Louis Renault, Patron Absolu », notamment les pages 350 à 352 dont sont extraites les informations de ce paragraphe.

[4] Voir l’article de Patrick Fridenson dans RH 11 de juin1999.

[5] La filiale allemande arrêtera ses activités dés 1940 ; ses installations de Berlin ainsi que la plupart des concessionnaires sur le territoire du Reich seront détruits par les bombardements et les combats.