Aikido‎ > ‎Mes articles‎ > ‎

3. Quelques idées, après plus de quinze ans

Il y a quinze ans, lorsque Nobuyoshi TAMURA, à l'époque Shihan 7ème Dan d'AIKIDO, donna à notre club le nom de SHOBUKAN, il était conscient, je crois, en tant que "parrain" de ce club, d'être aussi pour nous un "père spirituel", lui-même véritable "fils spirituel" de O Sensei, Morihei UESHIBA, fondateur de cet art si noble.

Le nom de notre club signifie "progression, évolution personnelle dans l'étude des arts martiaux".

C'est une chose très sérieuse. Il ne faut cependant pas se méprendre sur le sens profond que cela revêt.

Alors qu'il atteignait la cinquantaine, O SENSEI, après de nombreuses années de pratique de diverses "techniques" telle que le sabre, la lance ou encore les techniques à mains nues de l'ancien JIU-JITSU, eut la révélation que la véritable finalité des arts martiaux et de l'AIKIDO en particulier est de permettre à l'homme de parvenir à une réalisation personnelle, à un équilibre aux plans physique et mental afin de s'inscrire harmonieusement dans le contexte où il évolue.

Que l'homme puisse aussi souscrire à un contrat de compréhension universelle et, par conséquent, éviter les conflits et donc gagner sans se battre.


*

*      *

L'étude des "arts de la guerre" présente deux aspects indissociables comme le dos et la paume de la main.

Le premier aspect est celui de la destruction. C'est l'aspect le plus facile à réaliser. N'importe qui peut facilement démolir n'importe quoi. Il suffit d'avoir le matériel pour le faire. C'est le côté négatif de la chose.

Le second aspect est celui de la protection, du maintien en vie.

Le véritable "Bushi" ou "homme de guerre" moderne, le véritable pratiquant d'AIKIDO, aura le souci de maintenir en vie, de protéger, de préserver non seulement lui-même mais aussi son "adversaire".

Il est loin le concept des latins selon lequel "si vis pacem, para bellum" (si tu veux la paix, prépare la guerre). Ce concept, qui semble pourtant toujours d'application à l'échelon international, est largement dépassé. C'est parce que l'on continue à s'y référer que rien ne va. Ce concept ne fait appel qu'à des moyens techniques et matériels. Donc à la surenchère, à la compétition.


*

*      *


La véritable clé de notre victoire finale réside d'abord dans la compréhension intime de nous-même et dans l'acceptation de ce que nous sommes réellement.

Si nous parvenons à comprendre réellement notre nature profonde, nous pouvons comprendre tous nos semblables et par conséquent ne plus les considérer comme des ennemis mais comme des autres "nous-mêmes" qu'il faut aider.


*

*      *

C'est ici que le mot personnel, repris dans la définition de SHOBUKAN prend toute sa signification.

Il sous-entend que notre évolution ne se fera vraiment que grâce à un effort personnel et constant.

Il évoque aussi, qu'au cours de sa propre réalisation, le pratiquant, élève ou professeur, aura sa façon personnelle d'appréhender l'AIKIDO, le ressentira en fonction de sa sensibilité personnelle, selon ses expériences de vie, son vécu au quotidien.

Ce mot "personnel" nous invitera à respecter d'autant plus la véritable personnalité de nos amis pratiquants ou non pratiquants, chacun ayant sa contribution personnelle lors de l'échange en commun, que cet échange ait lieu sur ou en dehors du tatami.

"Personnel" ne signifie pas "égoïste", en effet. Et ce n'est que par la jonction des efforts personnels en vue d'atteindre l'harmonie au sein du groupe que sa véritable réalisation pourra se produire.


*

*      *

Quant au souci de préserver, de protéger, de gagner sans se battre, il était déjà présent dans l'esprit de MASAMUNE, un grand Maître artisan, fabricant de sabres, à l'époque des samourai.

MASAMUNE fabriquait des sabres qui faisaient l'envie de tous. Il avait un élève, un certain MURAMASA, qui s'était mis à son propre compte et fabriquait lui aussi des sabres de grande valeur.

Mais, les lames de MURAMASA, bien que d'excellente qualité, ne valaient pas celles de son Maître, MASAMUNE.

Les lames de MURAMASA coupaient sans bavure une feuille voguant sur l'eau, à contre-courant.


Cependant, on dit que les feuilles qui s'approchaient sur l'eau d'une lame de MASAMUNE étaient mystérieusement détournées du fil de la lame et continuaient leur chemin sans aucun mal.

C'est l'esprit de leur Maître, imprégné de bonté et du souci de sauvegarder la Nature, qui se manifestait dans ses lames inégalées.



*

*      *

Je me souviens d'avoir lu, un jour, dans le Selection du Reader's Digest, l'aventure d'un jeune pratiquant d'AIKIDO américain, âgé d'environ vingt-cinq ans et dans la pleine force de l'âge.

Debout dans une rame de métro, il remarqua un individu sensiblement du même âge que lui, qui était en train de crier et d'injurier tout le monde.

Fort de ses connaissances, ce jeune "aikidoka" se disposait déjà à aller "calmer" l'excité par une technique bien appliquée et se dirigeait vers lui en l'apostrophant à son tour lorsque, soudain, un vieillard assis sur le bord d'une banquette lui barra le chemin d'un bras tout tremblant et, se reculant en bout de siège, invita le jeune énervé à venir s'asseoir à côté de lui. Il lui parla d'une voix si douce que le jeune homme en fut interloqué. Il lui demanda calmement de raconter ce qui n'allait pas...et le révolté se mit à pleurer en silence...sa peine s'en alla...absorbée par le silence attentif et compatissant du vieillard.

Ce fut, pour le jeune "aikidoka" la révélation d'une autre dimension de l'AIKIDO.

Le vieillard avait remis les choses à leur place sans avoir l'air d'y toucher. Sans rien démolir. Il était pourtant "entré au coeur du problème". Il avait pourtant fait "IRIMI".


Mais, en AIKIDO, faire IRIMI, c'est-à-dire littéralement "entrer dans le corps" peut avoir des applications diverses : il est possible d'entrer IRIMI (au propre comme au figuré) de façon sèche, cassante, brisante, comme la hache fend le bois, mais il est aussi possible de le faire comme la main qui troue le nuage et qui, quand elle se retire, laisse celui-ci intact.

Ce vieillard s'était tout simplement mis à la place du jeune fougueux qui avait tant de problèmes. Il l'avait compris. Parce qu'il se connaissait lui-même. Il était un Maître d'une autre trempe.

Revenu de sa surprise, le jeune "aikidoka" se promit bien de continuer à rechercher le sens caché des techniques pour parvenir aussi un jour à l'Harmonie.


*

*      *

Après plus de quinze ans de pratique au sein de notre club, l'occasion m'a été donnée de rencontrer beaucoup de personnes "intéressées" par l'AIKIDO. Mais par quel AIKIDO ?

Celles qui ne recherchaient que les avantages "techniques" ne restaient pas longtemps. De prime abord, leur attitude était celle de gens qui viennent faire du sport, comme du tennis ou de la pétanque.

Je ne me permettrais pas de les juger. Chacun est libre de donner à sa propre démarche le sens qui lui convient.

Mais il faut, je crois, ne pas perdre de vue que nous sommes tous un peu responsable, à notre propre niveau de pratiquant ou de professeur, de faire prendre conscience, à ceux qui nous rejoignent, de la nécessité d'une recherche profonde exigeant un entraînement très régulier.

L'AIKIDO sur le tatami, c'est très bien. l'AIKIDO en dehors du tatami, c'est mieux.


Mais que l'AIKIDO (bien qu'il soit quelque chose de profondément sérieux et important) soit et reste avant tout un profond plaisir que l'on pratique dans la bonne humeur, le partage et l'amitié sans bornes entre tous les membres de notre grande famille : tel est mon plus vif et profond souhait.

A cette occasion, je tiens à vous remercier tous pour les grandes joies que vous m'avez données au cours de la pratique commune et je vous dis : « à l'année prochaine. »



1994.

Pierre MANCHE
Club Shobukan LLN





Comments