Riet Morgan

  Du côté de Vésanie

 

Morgan Riet, un aède-soignant

  

            Inutile de chercher sur une carte ou sur un atlas où se trouve la Vésanie. Ou alors, cherchez exclusivement du côté de la géographie humaine …

            « Tout c’qu’est dégueulasse porte un joli nom. » affirme avec force Allain Leprest dans une de ses chansons. La folie est, en effet, un sujet délicat, voire sulfureux et quasiment tabou. Notre hypocrite société ne veut pas trop savoir ce qui se passe derrière les hauts murs des établissements spécialisés, ne pas entendre trop fort les souffrances des pensionnaires, mi-zombies, mi-extraterrestres, qui errent dans les couloirs, « en pyjamas classieux ».

            Par obligation professionnelle, le poète Morgan Riet se fait ici notre envoyé spécial et devient ce qu’il appelle avec bonheur un « aède-soignant ». S’ensuit une galerie de portraits réalistes, d’hommes et de femmes, de « patients », jamais de « malades ». Des portraits dérangeants parfois, mais qui sonnent toujours juste. Comme Le déséquilibriste, poème dont la subtile typographie épouse ce que disent les mots :

                        Pauvre pantin

                         dégingandé,

                              dé-

                                   sar-

                              ti-

                                    cu-

                             

Ou comme Madame L., celle qui entend des voix pour lui tenir bonne-mauvaise compagnie

Ou encore comme A. qui, dans ses colères, se griffe jusqu’au sang

            Pas de misérabilisme pour autant, une infinie pudeur au contraire, donnant ainsi au poème la force d’un constat objectif, sans en avoir la froideur. Des raisons d’espérer également, des trouées de ciel bleu dans cet univers de l’enfermement, dans cette bulle si étanche. Par exemple, la floraison d’un cerisier dans la cour (cf. Dépaysement) ou quand un semblant de match (de ping-pong) s’engage entre un patient et un soignant … (cf. Intériorité)

            Sans oublier la petite touche d’humour, de dérision, qui permet sans doute de tenir le choc, de colmater, de trouver du lyrisme, de ne pas devenir à son tour fou comme un lapin et d’oublier un instant une réalité souvent déprimante. Ainsi, dans Psychotrope blues l’interminable liste de médicaments, véritable litanie d’anxiolytiques ( ayant , eux aussi, un joli nom), administrés aux patients, devient-elle, par son rythme obsédant, une sorte de slam.

            Avec ses poèmes brefs, ciselés, fragiles et coupants comme du verre, Morgan Riet s’est définitivement placé « du côté de » … Quant aux collages de Matt Mahlen, beiges, bistres, sépia, sobres, acérés, un rien mélancoliques, mêlés de lambeaux d’écritures manuscrites ou imprimées, tels des musiciens « en crise majeure », ils « accompagnent » cette plongée dans l’île … Ce n’est sûrement pas un hasard si ce sont des déchirures …

  

                        Jean-Claude Touzeil.

 

68 pages au format 10 x 15, orné de 12 collages couleur de Matt Mahlen, 7 €

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