exercices_fonctions de base du nom_corrigé

 

La fonction sujet :

Voici un texte de Didier Daeninckx :

"C'était il y a longtemps, obscurcissant le ciel, le lourd manteau kaki de Franco pesait encore sur l'Espagne. Accoudé au bastingage d'un ferry dont l'étrave s'affinait vers Ceuta et Melilla, je tentais de distinguer au loin les côtes africaines. Soudain, des dizaines de soldats de l'armée franquiste, qui allaient relever les garnisons des enclaves espagnoles en terre marocaine, ont envahi le pont. L'un d'eux s'est assis près de moi et il a surpris l'hostilité dans mon regard. Plus tard, pendant la traversée, il s'est levé et est venu poser ses bras sur le garde-fou humide d'embruns. Je voyais son profil qui se détachait sur les flots. Ses lèvres se sont tendues, comme pour un baiser dans le vide, et il s'est mis à siffler, doucement, à ma seule intention, les premières notes du Déserteur, de Boris Vian."

 

Ce texte contient 14 verbes conjugués. On trouve à peu près tous les types de sujet :

  • des pronoms :
    •  c' (l. 1), pronom neutre démonstratif
    • "je", pronom personnel, 1ère pers. du sing. renvoyant au locuteur (l. 3 et 7)
    • qui, pronom relatif, ayant pour antécédent "soldats" (l. 4) ; autre occurrence l. 7, sujet du verbe "se détachait", et ayant pour antécédent "son profil"
    • il, pronom personnel, 3ème pers. masc. sing., sujet du verbe "a surpris" (l. 5), sujet des verbes "s'est levé, est venu" (l. 6), sujet du verbe "s'est mis" (l. 8)
    • Dans 8 cas sur 14, le sujet a donc une forme pronominale ; le "je" et le "il" ne seraient pas exprimés en latin et en grec autrement que par la désinence du verbe.
  • Des groupes nominaux :
    • article + nom : l'étrave, l. 2 ;
    • adjectif possessif + nom : ses lèvres, l. 7
    • Des groupes plus complexes : "le lourd manteau kaki de Franco", "des dizaines de soldats de l'armée franquiste" : dans ce cas, c'est le nom régisseur du groupe nominal, "manteau", "soldats" qui détermine la forme du verbe. Attention à une erreur fréquente : accorder le verbe, non avec son sujet, mais avec le complément de celui-ci : *les chats du voisin chasse...
  • Un groupe nom de nombre + complément : l'un d'eux...
Tous les sujets sont antéposés ; cependant, ils peuvent être assez loin du verbe qu'ils régissent ; ainsi, "des dizaines de soldats de l'armée franquiste" est séparé du verbe par une relative.
 

La fonction COD :

Voici un texte d'Annie Ernaux :

Il ne sortira plus du monde coupé en deux du petit commerçant.  D'un côté les bons, ceux qui se servent chez lui, de l'autre, les méchants, les plus nombreux, qui vont ailleurs, dans les magasins du centre reconstruits.  A ceux-là joindre le gouvernement soupçonné de vouloir notre mort en favorisant les gros . Même dans les bons clients, une ligne de partage, les bons, qui prennent toutes leurs commissions à la boutique, les mauvais, venant nous faire injure en achetant le litre d'huile qu'ils ont oublié de rapporter d'en ville.  Et des bons, encore se méfier, toujours prêts aux infidélités, persuadés qu'on les vole.  Le monde entier ligué.  Haine et servilité, haine de sa servilité.  Au fond de lui, l'espérance de tout commerçant, être seul dans une ville à vendre sa marchandise. On allait chercher le pain à un kilomètre de la maison parce que le boulanger d'à côté ne nous achetait rien.

 

                                                          Annie Ernaux, La Place, 1984.

 

  On peut classer les COD soulignés, soit par leur nature, soit par la forme du verbe qui les régit.

Nature :

  1.  des groupes nominaux : le gouvernement, notre mort, les gros, toutes leurs commissions, injure, le litre d'huile, sa marchandise, le pain. C'est le groupe le plus nombreux ; noter une occurrence d'un nom sans article, dans une expression lexicalisée : "faire injure"
  2. Des pronoms : "les" (pronom anaphorique, ayant pour référent "les bons"), que (pronom relatif, ayant pour antécédent "le litre d'huile", "rien", pronom indéfini.
Verbe régisseur :
  1. Des verbes conjugués (prennent, ont oublié, allait chercher, achetait)
  2. Des infinitifs (joindre, vouloir, faire, vendre)
  3. des participes présents (en favorisant, en achetant)
Remarque : dans la plupart des cas, la transformation passive est gauche, voire impossible ; le seul critère pour repérer le COD est donc d'ordre sémantique : "quel est l'objet de l'action ?".
 

La fonction COI :

J’étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très haute et très puissante princesse HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE, DUCHESSE D'ORLÉANS. Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère[1], devait être si tôt après le sujet d'un discours semblable; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. Ô vanité ! ô néant ! ô mortels ignorants de leurs destinées ! L'eût-elle cru il y a dix mois ? Et vous, messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu, qu'elle dût si tôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes, n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort? et la France, qui vous revit, avec tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avait-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous au retour de ce voyage fameux[2], d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances? «Vanité des vanités, et tout est vanité.[3]» C'est la seule parole qui me reste; c'est la seule réflexion qui me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés, pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette princesse. J'ai pris, sans étude et sans choix, les premières paroles que me présente L’Ecclésiaste, où, quoique la vanité ait été si souvent nommée, elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour le dessein que je me propose.


[1] Allusion à l’oraison prononcée pour Henriette de France en 1669.

[2] Voyage diplomatique en Angleterre, en 1670, au cours duquel la princesse, diplomate très doué, avait négocié un traité d’alliance.

[3] L’Ecclésiaste, I, 2.

 

Quatre  COI sont des noms ou des groupes nominaux :

  • à très haute et très puissante princesse HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE, DUCHESSE D'ORLÉANS
  • à la reine, sa mère
  • à ce déplorable ministère
  • à cette princesse.
Tous sont introduits par la préposition "à" ; trois dépendent d'un verbe transitif qui a par ailleurs un COD : "rendre ce devoir funèbre", "rendre ce devoir", appliquer <un texte> à cette princesse. Le 4ème est COI d'un verbe passif : "ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère".
 
On trouve par ailleurs 4 occurrences du pronom "me" : me reste, me permet, me présente, me propose. Le pronom "me" est-il COD ou COI ? Dans les deux cas, il a la même forme. Pour le décider, quelques critères :
- au pronom COI "me" on peut substituer une 3ème personne, qui aura alors la forme "lui" ; au COD, la 3ème personne a la forme "le, la, les".
- On peut aussi substituer un nom : dans ce cas, le COI se manifeste par une préposition, alors que le COD est construit directement : je me donne ==> je donne à Pierre (COI)
- il ne peut y avoir qu'un seul COD (même constitué de plusieurs noms coordonnés ou juxtaposés). Si la fonction est déjà prise, alors "me" est COI. "Il me donne des pommes, des poires, et des scoubidous"...
 
Un dernier COI, "pour vous", est construit avec la préposition "pour".
 

La fonction Attribut du sujet

À l'heure où le soleil se couche, le marais m'enivre et m'affole. Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les nuées d’or, les nuées de sang, les nuées de feu ; elles y tombent, s'y mouillent, s'y noient, s'y traînent. Elles sont là-haut dans l'air immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables dans cette mince flaque d'eau que percent, comme des poils, les herbes pointues.

Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment nuancée, autour d'une feuille de nénuphar. Tous les rouges , tous les roses, tous les jaunes ; tous les bleus, tous les verts, tous les violets sont , dans un peu d'eau qui nous montre tout le ciel, tout l'espace, tout le rêve, et où passent des vols d'oiseaux. Et puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi dans les marais, au soleil couchant. J’y sens comme la révélation confuse d’un mystère inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était peut-être une bulle de gaz sortie d'un marécage à la tombée du jour.

 

Guy de Maupassant, Sur l'eau, « Journal », 1888.

 

 
  • le grand étang silencieux, assoupi sous la chaleur : GN (groupe nominal) attribut d'un "il" énoncé plus loin, sujet du verbe "avoir été"
  • un pays féérique et surnaturel : GN attribut du sujet "il" (il devient)
  • délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment nuancée : trois adjectifs qualificatifs, attribut du nom "couleur", verbe = "apparaît"
  • une bulle de gaz sortie d'un marécage à la tombée du jour : GN attribut du pronom relatif "qui", verbe = "était".
Attention : le verbe "être" n'introduit pas forcément un attribut du sujet ! Les expressions surlignées en bleu ("là-haut dans l'air immense", "en bas, sous nous" et "là") sont des compléments circonstanciels de lieu... En latin et en grec on les traduirait par un adverbe de lieu, ou par un complément prépositionnel : in + ablatif, ἐν + datif.
 
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